Inde, les parias de l'espoir

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EAN13 : 9782296201156
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DENIS VON DER WElD ET GUY POITEVIN

INDE
Les parias de l'espoir

Librairie - Editions L'Harmattan 18, rue des Quatre-Vents 75006 Paris

RÉPUBLIQUE

DE L'UNION

INDIENNE

Fédération de 21 Etats et 9 Territoires. dance le 15 août 1947.

Née à l'indépen-

1/6 de l'humanité Vaste comme l'Europe (moins l'U.R.S.S.) En 1971, selon le recensement. 547 millions. En 1977 620 millions, 13 millions de plus chaque année. En l'an 2000 : 1 milliard. 80 % de paysans, 15 % d'ex-Intouchables, soit aujourd'hui 90 millions, répartis dans tous les Etats, mais avec quelques fortes concentrations. 1652 langues maternelles recensées dont une vingtaine officielles, riches d'une tradition culturelle. 250 millions d'Indiens au nord parlent Hindi. L'anglais (3 %) reste un trait d'union des élites.

I

Les auteurs tiennent à remeràer M. Jean-Robert HENR y pour sa partz"àpation à la mise au point déft"nz"tive de cet ouvrage.

ISBN 2-85802-059-0

Avant-propos

L'Inde ne laisse pas indifférent. Elle éveille tous les appétits, et promet en rêve de satisfaire toutes les frustrations occ~dentale~. Il y a. quelgue chose de. malsain dans le désir de I Inde, n'exIste, semble-t-II, à ce 'lm point, pour aucun autre bIen de consommation touristique. Car c'est peut-être en Inde que le tourisme exprime le plus complètement sa nature d'échange commercial. L'Inde est un objet de jouissance pour toutes les bourses et tous les besoins psychologiques. A vrai dire, cette immense richesse touristique est encore bien mal exploitée, eu égard aux innombrables ressources mythiques que présente le produit en Europe. Chacun peut choisir à son goût et venir s'y servir directement et librement. Sur la base d'occasions fournies à l'observation, au sentiment et à l'imagination, chacun trouvera le produit qu'il cherche, la photo qui prouve, l'expérience qui comble, la jouissance dont il manque. Il y a l'Inde mystique, terre de spiritualité déconfessionnalisée et dématérialisée, aux consolations sublimes. Il y a l'Inde ésotérique du spiritisme, du tantrisme et de la superstition. Il y a l'Inde de la drogue pour les raccourcis vers la libération. Il y a l'Inde des festivals et des rites religieux pour la quête de merveilleux et d'exotisme culturel. Il y a l'Inde de la saleté, de la sauvagerie primitive et du sexe. Il y a l'Inde pour Hippies et amateurs de vie libre et déconditionnée. Il y a l'Inde des Yogis pour les performances de transcendance. Il y a l'Inde des Ashrams de silence et de vie tranquille. Il y a l'Inde de la danse et du sitar. Il y a l'Inde de la misère qui attire autant qu'elle repousse. Il y a l'Inde à aider, à stériliser, à industrialiser, à révolutionner, à préserver, à bénir ou à maudire pour mille raIsons. On ne trouvera ici aucune de ces Indes «occidentales» créées ou maintenues pour la satisfaction de besoins européens. Ce livre ne dit pas comment renaître en Inde, mais comment l'Inde veut renaître. On trouvera ici l'In5

de de quel<).ues villages, celle d'opprimés animés de la volonté de VIvre dignement, après avoir été, pendant des générations, hors-castes et Intouchables. Ce que nous dirons n'a pas de valeur touristique, même pas celle de faire visiter par la pensée une œuvre de bienfaisance, comme celles que si souvent des touristes bien intentionnés s'imposent de venir voir et de soutenir pour soigner les haut-le-cœur de leur mauvaise conscience. Même en restant plusieurs jours sur place, aucun touriste ne pourrait voir ni saisir ce qui fait la matière de ce livre. Car cela concerne un regam qui monte des profondeurs de la terre indienne, et une naIssance est toujours discrète, tâtonnante. Ce que nous allons évoquer se passe au fin fond des villages, et sourd d'une humanité jusque-là opprimée. Il s'agit de l'émergence d'un frêle espoir en un point précis du Tamil Nadu, au sud de l'Inde. La tentative est limitée dans ses moyens, son ampleur, ses résultats, à l'image d'une nouvelle poussée de sève dans une vieille souche. Qu'on n'en tire donc pas trop vite des généralisations, au plan théorique ou à celui des applications pratiques. Mais qu'elle porte au moins le témoignage du possIble, pour les parias de cette terre. Ce livre relate une expérience de trois ans de pratique conscientisante parmi les Intouchables du Tamil Nadu. Décrivant un cas concret, il suit pas à pas le déroulement d'un projet de changement social. Il en dit les buts, les méthodes et les motivations. C'est un effort d'analyse. A la demande de divers groupes et institutions qui cherchent leurs voies au-delà des impasses de milliers de projets, nous nous sommes efforcés de mettre par écrit les étapes et les données essentielles d'une expérience d'animation culturelle et politique. De nombreux groupes se réfèrent à P. Freire. Certains cependant restent désemparés, ne sachant en fait comme s'y prendre. D'autres le citent pour justifier d'une action de construction d'immeubles baptisés éducation populaire. Certains encore s'en réclament pour donner le change d'un illusoire retour aux masses, sans réellement partager les conditions de vie des paysans opprimés. La conscientisation deviendrait-elle avant même d'être mise en œuvre sur le continent indien, un thème émasculé, 6

récupéré par des professeurs de sciences sociales sans praxis sociale, une inflation verbale? La situation d'oppression sociale et culturelle dans laquelle ont vécu et vivent encore bien des Intouchables en Inde se caractérise par des traits idéologiques et socioéconomiques qui la rendent bien spécifique. L'expérience décrite est â aborder en fonction de la problématique socio-culturelle propre au système de castes indien. Une première partie décrira donc brièvement les dimensions essentielles de la condition intouchable et en fonction de cette condition, les voies de libération qui furent tentées dans un passé récent. Une description plus détaillée dira la situation des communautés Intouchables de la zone d'action au Tamil Nadu. En effet une action visant â la transformation des mentalités et des structures en un point même bien particulier du sous-continent indien ne peut faire abstraction de l'Histoire récente, et de l'impact d'actions et de courants de libération â l'œuvre depuis le début de ce siècle au sein des communautés Intouchables. Ces actions constituent un capital d'énergies collectives d'éclairages théoriques et de recherches méthodologiques que toute pratique conscientisante indienne devra prendre en compte au départ. Un militant indien ne peut les ignorer. Leurs perspectives même divergentes sont aussi porteuses d'enseignements universels. Une deuxième partie concernera plus directement l'expérience concrète engagée. Les repères théoriques constituent les grandes perspectives qui ont éclairé l'expérience ici décrite. On ne veut pas dire que les militants en avaient une conscience claire et critique, encore moins une réelle maîtrise dès le départ. On ne veut même pas dire qu'ils en aient acquis une large connaissance théorique au fil de l'action. Cela n'est sans doute pas requis, car perspectives et méthodes ont â se préciser au fil d'un rapport permanent action/réflexion. C'est sans doute un aspect essentiel de toute pratique conscientisante de ne pas être une école d'application de théories du changement ni de méthodes ou de recettes de cuisine supposées efficaces â produire des revirements de mentalité dans une population donnée. Souvent, la recherche de ces recettes que l'on voudrait voir appliquer et réussir avec la même efficacité qu'une technique de développement éco7

nomique, répond à des fins de manipulation d'un groupe. Le but en est d'amener celui-ci à des réalisations préconçues par ceux qui apportent l'argent et ont les pouvoirs suffisants pour les mettre en œuvre. La conscientisation n'est ni un spontanéisme populaire, ni un atout au service de processus de progrès techniques et capitalistes, ni l'application de modèles révolutionnaires. La conscientisation est une voie de création autonome par les masses elles-mêmes de leurs propres démarches de transformation aussi bien culturelles qu'économiques, de leur organisation démocratique et éventuellement de leur prise de pouvoir. Cet exercice en créativité cesse d'être conscientisant quand il s'inféode à des doctrines prédéterminées ou par opportunisme à des partis politiques. Il perd alors sa dimension critique. Il n'y a pas de rationalité ni de modèle unique de conscientisation pas plus qu'il n'existe de voie unique de développement. La conscientisation est une dimension essentielle des processus de libération et une attitude spécifique parmi d'autres démarches, plus qu'une technique spécifique susceptible de produire quasi mécaniquement des résultats escomptés. Des animateurs ou des militants ne sauraient «faire de la conscientisation ». Ils ne peuvent qu'accompagner, activer, intensifier des processus de libération amorcés, dans une relation dialogique permanente entre les réalités, les actions qui incarnent les perceptions collectives et la réflexion qui les accompagne. Il reste toutefois que cette pratique concrète et critique de la réalité ne peut faire l'économie de points de repères fixes. Sans références idéologiques, la conscientisation se perdrait dans ['absence d'identité. On a surtout voulu indiquer dans ce livre le parcours méthodologique propre à une expérience donnée. Plus que les détails qui peuvent être mis en œuvre différemment en d'autres lieux, c'est surtout la dynamique d'ensemble qui retiendra l'attention, avec ses principaux points d'appUi. Les conclusions ont surtout pour but de mettre relief des interrogations. Plutôt que des perspectives théoriques définitives, il s'agit de questions ouvertes. Cette contribution à elle seule ne résoud rien. Il faut davantage d'étincelles pour une gerbe de feu. Puisse au moins cette expérience frayer le chemin à d'autres groupes et faire tâche d'huile.

m

8

I

L'INDE

DES PARIAS

1 Puissance économique et misère de l'Inde
On a tendance à faire endosser à l'explosz"on démographz"que l'entière responsabilité de la pauvreté indienne. C'est ignorer que l'Inde possède des ressources naturelles parfaitement capables d'assurer son industrialisation et son développement agricole. S'il est certain que la croissance démographique accentue la misère, elle n'en est cependant pas la première responsable. D'abord la pauvreté de l'Inde est bien antérieure à la croissance démographique ; même lors des époques de grande prospérité, le peuple restait misérable. L'exemple des trois famines de la fin du siècle dernier, qui ont causé 15 millions de morts, est significatif. Pendant que l'Inde subissait les plus grandes famines de son histoire, elle exportait 3,75 millions de tonnes de céréales et devenait ainsi le premier fournisseur de grains de l'Angleterre. Comme on le sait, la colonisation a accentué la pauvreté en ruinant l'artisanat et en instaurant une fiscalité qui a bouleversé l'organisation traditionnelle du village. Aidés dans leur conquête par les grands féodaux, les Britanniques exigèrent des taxes foncières que les paysans pauvres ne purent payer. Une minorité, appartenant aux castes dominantes, accapara les terres, en établissant un marché foncier, qui précédemment n'existait pas, et en introduisant l'usure et des formes d'esclavage qui persistent encore aujourd'hui. Depuis l'indépendance, le gouvernement du Parti au Congrès a donné une priorité à l'industrialisation au détriment d'une réforme agraire. Mais l'industrialisation a fourni un nombre décevant de nouveaux emplois. Et pourtant, à' la fin du siècle, l'Inde aura près d'un milliard de bouches à nourrir, et en compte déjà aujourd'hui 12 millions de plus chaque année. «Les classes 10

dirigeantes de New Delhi craignent maintenant que les vieilles structures socio-politiques sur lesquelles repose leur pouvoir craquent sous la pression des masses proléta.

riennes, jeunes et fréquemment sans emploi. »
Pour juguler cette pression, Mme Gandhi lança de vigoureux programmes de contrÔle des naissances, avec l'aide de capitaux américains. Les difficultés d'application et les émeutes qui eurent lieu conduisirent les Etats à faire marche arrière. Ce sont sans doute les abus de sa politique de planning familial qui firent perdre à Mme Gandhi le pouvoir. On parlait déjà de génocide à l'encontre des minorités tribales. Des cadres et des instituteurs contraignaient les pauvres à la stérilisation pour Rs. 100 (60 FF). Bien souvent ils en empochaient une partie. (N otons que les enfants son t la sécurité sociale des parents et qu'il faut toujours un fils pour célébrer les rites funéraires. ) Il faut bien avouer que l'Inde n'a plus le choix. Mais la question démographique, bien qu'elle reste au premier plan, dépend de bien d'autres facteurs économiques et sociaux plus importants, sur lesquels il est moins malaisé d'agir que sur le taux de natalité.

Une industrialisation

sans projet social

Après l'indépendance, l'Inde se lance dans une politique systématique d'industrialisation. Elle est aujourd'hui fa 10' puissance industrielle du monde. Au secteur privé s'ajoute un secteur nationalisé important. Cette économie mixte est coordonnée par la planification centrale. La Commission au plan, créée en 1950, a élaboré 5 plans, dont le point commun est d'avoir mis l'accent sur l'industrie, spécialement l'industrie lourde. Le principal objectif des plans reste l'autosuffisance. Les plans quinquennaux ont permis un accroissement des dépenses publiques et l'aménagement d'une infrastructure de développement, aussi bien dans le secteur public que privé. Il ne faut cept;.ndant pas surestimer la capacité de cette planification d'Etat à orienter la politique agricole et industrielle du pays. Elle vise à faciliter l'apport financier extérieur et à contribuer à d'indispensables transformations sociales (instruction primaire, développement de 11

la santé rurale, adduction d'eau, etc.). Les deux derniers plans (1969-1974 et 1974-1979) ont surtout servi les intérêts du grand capitalisme, même si les petites et moyennes entreprises n'ont pas été exclues des bénéfices du plan. Le dernier plan reconnaît que 60 % de la population indienne vit en dessous de la ligne de pauvreté, c'est-àdire avec 2-3 roupies par personne et par jour (1,201,80 FF). Il prévoit des investissements sociaux ambitieux: l'école pour tous les enfants jusqu'à 14 ans, des repas de midi pour 110 millions d'enfants pendant 200 jours par an, l'adduction d'eau potable pour plus de 100 000 villages, des routes carrossables pour les villages de plus de 1 500 habitants, un centre de santé pour 10000 habitants, etc. Malheureusement cette ambition en matière sociale reste bien timide au niveau des réalisations, car la politique du Congrès a donné la préférence aux grands empires privés dirigés par quelques familles issues de certaines castes ou communautés. Les vingt plus grandes entreprises du pays représentent, selon l'Economic Times de 1976, un actif de plus de 6 milliards de dollars. Celui des petites et moyennes entreprises est estimé à 8 milliards de dollars. Avec les 2 000 entreprises qu'ils contrôlent, les vingt géants représentent environ 40 % de l'ensemble du secteur industriel. Le groupe Birla, le plus important du pays, contrôlait, il y a dix ans déjà, plus de 300 entreprises. Tata avec plus de 400 000 employés est un agglomérat qui témoigne du dynamisme et de l'habilité du grand capital indien. Tata possède aciérie, usines électriques, hôtels de luxe, fabrique d'autobus, savonneries et produit des centaines de biens de consommation, dont certains très sophistiqués (matériels électroniques divers).
Plus de 40

%

du

capital

investi

par

les grandes

en-

treprises indiennes est d'origine étrangère. Ceci établit clairement le lien étroit entre le capital étranger et le
grand capital indien. Ajoutons encore que 50

%

des be-

soins financiers de ces entreprises est couvert par les institutions financières du secteur public. Ces grandes industries indiennes et étrangères ont été autorisées à manipuler les mesures antimonopolistiques qui devaient précisément contrôler leur croissance. AinsI des licences ont été délivrées en priorité aux grandes entreprises. Celles-ci n'avaient bien souvent aucun rapport avec les prévisions des plans. Il faut ajouter que la bureaucratie, l'argent et 12

le temps pour obtenir une licence sont telles que les petites entreprises sont dans l'impossibilité pratique d'y parvenu. Sur un autre plan, l'effort du gouvernement pour contrÔler les entreprises multinationales a été peu convainquant. En 1973, le «Foreign Exchange Regulation Act» réglementait le statut des entreprises étrangères établies en Inde. Mais ce n'est qu'après la prise de pouvoir du nouveau gouvernement Janata que certaines entreprises furent sérieusement inquiétées. Ainsi Coca-Cola a été prié de quitter l'Inde pour n'avoir pas voulu se conformer à la législation. Avec un investissement initial de 150 000 dollars, Coca-Cola rapatriait des bénéfices de l'ordre de 4 à 5 millions de dollars par an ou de 8001 200 %. Une telle opération a représenté une hémorragie nette de devises de l'ordre de 30 millions de dollars pour la période du gouvernement de Mme Gandhi, bien que son gouvernement ait prélevé quelque 15 millions de dollars d'impôt sur Coca-Cola. Coca-Cola est l'exemple classique d'une entreprise multinationale qui opère dans un secteur non prioritaire pour le développement, en étouffant l'industrie indigène (en Inde, Coca-Cola s'assurait près de 70 % du marché des boissons non alcoolisées, alors que 200 entreprises indiennes se partageaient le reste). Un conflit de même type a eu lieu avec I.B.M. qui a également décidé de cesser ses activités, plutôt que de se conformer à la nouvelle législation en vendant une partie des actions aux investisseurs indiens. Près de 900 sociétés sont affectées par la législation de 1973... Mais en même temps le gouvernement Janata s'ouvre aux capitaux étrangers pour l'exploitatIOn de bauxite, de pétrole, d'aluminium, de ciments, d'engrais, etc. et l'on parle déjà de libéralisation pour attirer de nouveaux capitaux étrangers. S'il est indéniable que le grand capital indien a largement contribué au développement, c'est aussi sous le règne de Mme Gandhi qu'il a le mieux prospéré et a affermi son pouvoir et ceci au détriment de besoins les plus élémentaires des masses rurales. Outre cette soumisssion aux grands groupes privés et au capital étranger, la politique d'industrialisation indienne est handicapée par la course aux armements, à 13

laquelle le pays participe de façon très active. Le budget de la défense est de 2 milliards de roupies (230 millions de dollars), ce qui correspond, selon les chiffres officiels, à 26 % des dépenses gouvernementales totales. Le budget militaire a doublé au cours des dernières années. Après l'explosion atomique de mai 1974, elle prépare la réalisation d'un vecteur. L'Inde fabrique sous licence des chars, des avions de chasse, des appareillages électroniques soviétiques, mais aussi des hélicoptères Alouette. Elfe achète des sous-marins suédois, des patrouilleurs français, etc. De 1964 à 1973, le gouvernement du Congrès a acheté plus de 1,2 milliard de dollars de matériel militaire soviétique, soit l'équivalent d'une année de son budget total!

U ne agriculture

intensifiée

mais une distribution

inégale

Trop souvent, l'on ignore les potentialités de l'Inde, en matière agricole. L'Inde pourrait aisément nourrir 900 millions d'habitants, selon un ancien ministre de l'Agriculture, à condition d'augmenter les surfaces irriguées. Sur les 170 millions d'hectares cultivés, il y en a 35 millions d'irrigués et les rendements moyens sont aujourd'hui en dessous de deux tonnes de riz à l'hectare (Corée du Sud et Taiwan: 4 tonnes, le Japon: 6 tonnes). Le V. plan envisage d'irriguer deux nouveaux millions d'hectares tous les ans. L'eau ne manque pas et s'il en fallait davantage, il y a là les plus fantastiques réserves du monde: les chaines de l'Himalaya. Depuis l'indépendance, il est question d'un vaste projet de canalisations qui amèneraIent l'eau jusqu'au Deccan et assurerait ainsi l'irrigation de la plupart des terres cultivables. Ce projet a été récemment évalué à 18 milliards de dollars. Ces dernières années, la mousson a été bonne et les récoltes ont battu les records: 1975-76: 120 millions de tonnes de céréales; 1976-77: 114 millions de tonnes. C'est un beau résultat, mais les plus déshérités n'en profitent pas pour autant. Selon une enquête publiée en 1976, de la «Reserve Bank of India », 25 % des ménages ruraux les plus pauvres possèdent 1,3 % de l'actif rural. Alors que les 25 % des ménages les plus riches en possèdent 75 %. 14

Ces statistiques sur la distribution des inégalités des actifs des ménages ruraux ont par ailleurs démontré que la situation entre 1962 et 1972 s'était aggravée et que s'il y avait eu des efforts de réforme agraire, il n'y avait aucun signe visible de réduction des inégalités. Dans de telles circonstances, le marché alimentaire ne peut absorber toute la production, faute de pouvoir d'achat du grand nombre. Sur les 16 millions de tonnes stockées en 1977, six millions le sont dans de bonnes conditions de protection - les autres 10 millions pourrissent et risquent bien d'être perdues. Le gouvernement ne peut ni stocker davantage ni baisser les prix en faveur de ceux qui ont moins de pouvoir d'achat, car il s'est engagé â soutenir les prix des céréales. De cette politique profitent les riches fermiers modernisés qui approvisionnent le marché, tandis que le secteur le plus traditionnel stagne. Pour résorber ces excédents de grain, dans ce pays où la population souffre de la faim, le gouvernement a engagé des négociations avec l'U.R.S.S. pour lui rendre en blé le prêt de 2 millions de tonnes de céréales que l'U.R.S.S. lui avait consenti en 1973. Ainsi la structure capitaliste, assise pour l'essentiel sur un développement des productions destinées â l'exportation, aboutit â un accroissement des productions, parfois étonnantes, mais â laquelle ne participe <J.u'une infime minorité de la population. Pour qu'il y ait développement, il ne suffit pas d'augmenter la production, il faut qu'elle serve des besoins socialement utiles. Or les retombées du capitalisme indien sont odieuses pour le village indien. Il y a 120 millions d'enfants de moins de six ans I Presque tous sont mal nourris et 10 millions ~ont des handicapés â vie pour cause de malnutrition. L'Etat impose l'exploitation, l'iniquité, l'abus de pouvoir en se refusant â modifier les structures agraires dans un sens qui permettrait de trouver les ressources nutritives minimales pour tous. Le gouvernement, véritable Hérode, devient ainsi le complice conscient des crimes contre l'enfance.

15

Technologie

importée

contre

techniques

locales

La recherche d'un véritable développement implique, nous semble-toil, de situer le débat au niveau des vIllages. Rechercher des techniques appropriées de développement ne dépend pas seulement du commerce extérieur ou d'une planification technocratique. Comment inscrire dans les faits, hors du jeu traditionnel de l'exploitation, une économie qui soit un premier pas pour briser le cercle vicieux de l'appauvrissement dans les 530 000 villages de ce pays? L'effort doit porter sur la satisfaction des besoins fondamentaux, définis de manière autonome; parmi ceux-ci, l'alimentation et l'emploi exigent une absolue priorité. Le Manifeste du parti Janata affirme la primauté de l'agriculture et de la petite industrie villageoise, la nécessité d'utiliser des techniques adaptées â la vie villageoise:
«La modernisation de l'industrie doÜ être basée sur une technologie améliorée. Mais le seul moyen d'évÜer les maux du capÜalisme privé et du caPitalisme d'État, le seul moyen d'assurer le Plein emPloi et la décentralisation du pouvoir économique est de suivre le précepte gandMen selon lequel tout ce qui peut être produit de façon efficace par une industrie décentralisée devraÜ être produÜ ainsi. (...) Si l'Inde rurale ne peut fournir une base économique et des possibilÜés d'activités créatrices aux masses crozssantes des régions agricoles, nous serons forcés d'adopter la voie de développement qu'a suivie l'Occident, avec l'utilisation intensive de caPital, voie orientée sur la croissance urbaine et centralisatrice. Gandhi nous a avertis du danger et du non-sens qu'il y a d'imiter ou de transplanter le système occidental d'industrialisation sans l'adapter aux conditions et exigences de notre pays. (...) Le parti janata ne veut pas seulement enrayer la crozssance des inégalités entre ville et campagne, mais s'engage à lancer un nouveau mouvement pour le développement global des uillages et à promouvoir des centres ruraux de crozssance. »

L'objection habituelle est d'affirmer que le progrès des technologies occidentales finira toujours par l'emporter. A quoi bon alors mener cette bataille qui semble d'arrière-garde? Parce que les mécanismes du marché international sont régis par des rapports de force qui profitent aux plus forts, et que les capacités économiques 16

actuelles de l'Inde sont trop fragiles pour qu'elle puisse insérer avec profit son industrialisation dans ces rapports de forces. L'Inde peut se donner les moyens d'assurer son propre développement si elle se fixe des objectifs de production et de répartition qui tiennent compte des besoins fondamentaux de sa population. «Compter sur ses propres forces» était déjà un idéal gandhien procédant d'une analyse des réalités indiennes et constituant l'anti-

thèse du mythe du
Comme production

«

progrès occidental ».
de créer une par les mas-

l'a dit Gandhi, il s'agit non de masse, mais une production

ses. « Il est préférable

d'avoir 20 personnes occupant des
»

postes de travail de 100 dollars que d'avoir un travailleur utilisant un équipement de 2 000 dollars, même si ce

dernier produit davantage que les premiers.

Or, aujourd'hui, que constate-t-on ? Le nouveau style de consommation a atteint le village, alors que les besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits. Lorsqu'un propriétaire foncier achète un tracteur, cet investissement entraîne souvent un chômage accru au village et une augmentation des prix. Un tracteur au Tamil Nadu se loue Rs. 40 l'heure (FF 26). En 1 h 30, il laboure 1 acre, soit 40 ares. Un ouvrier agricole avec sa paire de bœufs mettra deux jours pour le même travail à Rs. 9 pour la journée. Malgré cette différence, trop souvent le propriétaire préfére un tracteur. Pourquoi? Il évite toute ,discussion sur les prix, croit à tort que le labour est meilleur et acquiert du prestige. Pourtant, au niveau national, l'utilisation de cette technique est coûteuse. Comme la demande de nouveaux tracteurs est actuellement supérieure à 80 000 par an, les écarts entre la demande et l'offre intérieures sont couverts par des importations. Et le coût le plus important de l'importation des tracteurs reste la perte d'emplois. Si l'application d'une technologie agricole moderne (tracteurs, engrais, grandes installations d'irrigation) n'aide pas à éliminer la pauvreté, il faut rechercher des techniques plus adaptées à la situation indienne. Les technz'ques approprz'ées au contexte indien n'ont pas de formules magiques à proposer. Elles ne peuvent pas donner réponse à tous les problèmes de développement du village indien. Mais elles constituent néanmoins un instrument pragmatique et humain pour tenter de 17

faire face â un chômage illimité. D'innombrables dossiers et articles ont été écrits â ce sujet. Et un arsenal de méthodes et d'instruments d'action sont proposés. Notons â cet égard que l'Inde a été un des premiers pays â chercher â diffuser ces techniques. Cependant, sans véritable volonté politique, ces innovations sont inapplicables. Nous mentionnerons ici seul quelques moyens â la portée des paysans du Tamil Nadu: 1. Développer les jardins potagers en jouant délibérément sur les complémentarités nutritionnelles. Malgré leur supériorité nutritive, les fruits et les légumes tropicaux, notamment des plantes grimpantes qui croissent même en saison sèche, sont partout négligés. Les légumineuses offrent un intérêt considérable et de plus enrichissent les sols tropicaux grâce â leur qualité de fixation de l'azote de l'air. Le «winged bean », sorte de haricot, offre des graines plus riches en protéines que le soja. Toutes ses parties sont comestibles: racines, gousses, feuilles. Les petites graines donnent une excellente purée pour bébés. Tout ce potentiel nutritif, associé si possible au petit élevage, offre le remède le moins coûteux aux carences alimentaires. Un rapport confidentiel de l'Organisation mondiale de la santé révélait que l'Inde payait la vitamine C aux sociétés américaines 10 dollars le kilo (la Grande-Bretagne l'achète à 2,40 $). Avec l'équivalent de ces sommes, l'on pourrait multiplier par milliers les jardins familiaux et les arbres fruitiers. Il est vrai que de tels principes n'ont aucune chance d'application, en l'absence d'une réforme agraire et de l'abolition de toutes sortes d'intermédiaires entre le village et le marché national qui détiennent le pouvoir. 2. La production de gaz et d'engrais peut être obtenue à partir des excréments des habitants et de leur bétail. Elle s'oppose à la production industrielle d'engrais artificiels qui implique le recours â l'énergie commerciale, selon les modalités de la «Révolution Verte» (électricité, gas-oil, essence). Près de 10 000 unités fonctionnent en Inde et permettent de constater 9ue le gaz méthane est une utilisation beaucoup plus rationnelle des déchets que la combustion directe. Mais encore actuellement, la plus grande partie de la bOuse est brûlée et l'azote part en fumée. 18

Autre technique à la portée du village indien: l'énergie solaire. On peut rappeler que si les trois quarts de la population indienne vit dans les villages, deux sur trois de ces villages n'ont pas l'électricité. L'Inde travaille à la mise au point de pompes solaires d'irrigation de deux à cinq chevaux. Elle étudie l'emploi de l'énergie solaire pour le séchage, la conservation des denrées agricoles, les moteurs à chaleur solaire, etc. Ces technologies douces sont un grand espoir. Il reste à savoir si cette politique sera promue en priorité par le gouvernement central. L'énergie douce est meilleur marché, socialement et économiquement meilleure, et moins risquée. Si elle ne paraît pas meilleur marché aujourd'hui c'est parce que dans les coûts des énergies dures ne sont pas inclus les coûts de remplacement. La politique actuelle de l'Inde est de développer toutes les sources d'énergie disponibles. Mais le pouvoir nucléaire commence à régner chez ceux qui font la politique de l'énergie et il est douteux que le Janata puisse résIster aux pressions des grandes entreprises qui manquent souvent de courant électrique. 3. En matière textile, dossier le mieux connu, les villages ont tout intérêt à protéger leurs productions artisanales et doivent lutter pour que certains types de tissus ne soient pas fabriqués en usine. Le tissage en petites unités décentralisées est une source importante de revenus pour de nombreux paysans. Cette expérience a été réalisée dans notre zone d'action. 4. D'autres produits en provenance de la ville concurrencent l'artisanat rural traditionnel, et il est nécessaire de renverser cette tendance: - Les seaux en platsique : quelques dizaines de seaux dans un village et les potiers vont grossir la masse des chômeurs en ville. - La brosse à dents: elle remplace le cure-dent de
«

bois de

nim », lequel

est infiniment

supérieur,

tant

pour le détartrage que les caries. L'échantillon gratuit de pâte dentifrice sert d'appât, mais les villageois n'ont pas d'argent pour en racheter I - Les matériaux de construction. Avec des matériaux locaux (bambou, fibre de coco, jute, goudron, briques, etc.), toutes sortes de constructions (puits, canaux d'irrigation, bâtiments, amélioration des huttes, etc.) peuvent 19

être ~éalisées à un coût très bas, si l'on résiste à l'obsession du ciment. Au Bihar, par exemple, le gouvernement a réalisé 1 500 puits... en acier, en quatre ans, alors que dans la même période, 4000 puits ont été fabriqués en bambou sans aide officielle. Plus tard, grâce à l'organisation des paysans, ils réussirent à obtenir un crédit pour un programme de 14 000 puits en bambou en 4 mois I Pendant ces 4 mois, 40 000 ha ont été ainsi irrigués. Contre le gaspillage dû à l'importation de biens de consommation plus ou moins luxueux, la diversification et la décentralisation de l'industrie rurale peuvent permettre la mise en valeur des ressources locales avec le minimum de dépendance monétaire externe. Elle peut s'orienter vers des productions originales: transformations des produits agricoles, équipements de stockage, textiles, produits en cuir, logements, matériaux de construction, médecine Ayurvedic. On peut donc penser que ce n'est pas l'Occident, avec des technigues importées, qui assurera le démarrage de la «voie indienne », mais que c'est la société villageoise qui, après avoir identifié ses propres problèmes, trouvera les solutions à sa portée. Un document officiel du gouvernement indien au terme d'une enquête en 1973 (Task Force on Agrarian Relations) note ceci: «Etant donné les conditions socioéconomiques qui prévalent dans notre pays, aucun progrès tangible ne peut être escompté dans le domaine de la réforme agraire en l'absence de la volonté politique qui lui est indispensable. Les écarts énormes qui existent entre la politi<I,ue et la législation d'une part, entre la loi et son applicatiOn d'autre part, montrent amplement que

cette volonté n'existe pas.

»

Cette remarque vaut pour toute la politique de développement du pays. Que fera le nouveau gouvernement? Saura-t-il augmenter 1a production agricole de façon à ce qu'elle profite à d'autres qu'à l'élite rurale? Pourra-til surtout en faire bénéficier les millions de damnés de la terre indienne?

20

2
La vie quotidienne des Intouchables : trois documents
Il n'est pas facile de décrire, d'une façon exhaustive et objective, la façon dont les Intouchables - les Harijans - sont traités. Les lois qui font des pratiques d'Intouchabilité une offense passible des tribunaux conduisent à limiter l'expression de ces pratiques traditionnelles toujours en vigueur. Mais la loi ne saurait les supprimer. D'autre part, il est dans l'intérêt des Intouchables euxmêmes de ne pas se plaindre aux autorités - à supposer qu'ils en aient les moyens et soient au courant des procédures à suivre. Rien, en effet, ne peut les protéger au village, des représailles des Hindous de caste, à l'occasion d'une dénonciation à la police ou d'une démarche auprès d'un tribunal. D'avoir gain de cause, légalement et après bien des démarches et des dépenses financières, ne pourra prémunir contre les violences une fois que la police aura rejoint ses quartiers. La loi est de bien peu de poids devant ces faits et ces coutumes. Nous livrons dans ce chapitre trois documents illustrant les conditions de vie quotidienne des intouchables et les sévices dont ils sont souvent les victimes.
Document 1: Violences, irrégularités, injustices liées à l'intouchabilité et relatées par la presse en 1972.
Ce relevé n'est certes pas exhaustif: un étudiant néo-bouddhiste de langue il a été fait par marathi, à partir 21

de quelques journaux les plus usuels qu'il pouvait consulter en langue marathi, â Pune, pour la seule année 1972. Les faits sont donc principalement maharashtriens, le Maharashtra étant par ailleurs un des Etats les plus progressistes en fait de lutte contre l'intouchabilité. Ceci peut peut-être expliquer que de tels faits aient été publiés plus facilement dans la presse de Pune qu'ailleurs. Mais pour quelques faits publiés, combien de faits inconnus et étouffés, sans parler de la discrimination quotidienne de nature structurelle et des incapacités héréditaires que nous décrivons. Nous avons regroupé ces faits par types selon leur importance numérique. On remarquera que le classement met â part les violences commises â l'encontre des néo-bouddhistes. On remarquera aussi, dans la sélection, des faits qui apparemment pourraient n'avoir rien de repréhensible mais qui, pour leur grande valeur symbolique, sont relevés comme des crimes contre le respect et l'honneur dus par la société. L'inventaire cidessous peut sembler fastidieux, mais mieux que n'importe quel commentaire, il donne une image précise de la situation quotidienne des Intouchables.

1 -

Violences levés
Le fait

commzses

contre

les Harijans:

18 cas re-

Lieu: vil!age, district, Etat
Parli, Vaijanath Maharashtra (Mah.) Bélgao, Maharashtra Punjab Ramtirthé, Amravati. Maharashtra

Journaux et dates Késari 8.2.72

1.

Des Harijans se font battre en plein marché

2.

3. 4.

5.

Une femme Harijan est battue pendant la cérémonie de son mariage Une jeune fille Harijan est exposée nue Des femmes Harijans sont frappées jusqu'à épuisement avec des battoirs, utilisés pour niveler le sol. Des haies d'épines sont élevées autour des quartiers Harijans

Maratha 3.5.72 Prabuddha avril 72 Loksatta 16.6.72

Kavatha, Maharashtra

Késari 27.7.72

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