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Indépendance démocratisation enjeux stratégiques à Djibouti

De
195 pages
Djibouti, portion de territoire dans la Corne de l'Afrique, colonie française de 1862 à 1977, est au centre des enjeux stratégiques de la Région. Après avoir passé en revue la période pré-indépendance, l'auteur aborde le processus de démocratisation de Djibouti. Aujourd'hui, Djibouti est sortie d'une longue guerre civile mais sa condition socio-économique est préoccupante. Son port, à la jonction de la mer Rouge et de l'Océan Indien, est un emplacement géostratégique à la croisée de l'Europe, de l'Afrique et de l'Orient, que convoitent tant les voisins immédiats que les grandes Puissances.
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ISMAIL

IBRAHIM

HOUMED

INDÉPENDANCE, DÉMOCRATISATION, ENJEUX STRATÉGIQUES

À DJIBOUTI

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A tous les camarades A mes parents A mes frères et sœurs A Aicha Alsani et Emély

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE :
RÉVOLTE, RÉPRESSION, RÉSISTANCE, OU LA RÈGLE DES TROIS RÉ
Après la vague des indépendances des années soixante, les affaires paraissaient réglées. L'Afrique devenait libre, la France s'était désengagée de ses colonies et le général de Gaulle passait pour un des libérateurs du continent noir. Il a fallu que le Président de la République Française

d'alors - sur le chemin de Phnom Penh (Cambodge), où il
comptait donner une leçon d'anti-impérialisme aux USAfasse escale en Éthiopie afin de rencontrer l'empereur Haïlé Sélassié, et passe ensuite par Djibouti: son passage y déclenche une émeute populaire suivie d'un massacre, dévoilant au monde les effets de la «Grandeur de la France». Chacun a pu connaître les conséquences désastreuses qui s'ensuivirent, même si celles-ci n'ont pas provoqué d'accès d'indignation de l'opinion internationale. La violation des droits de l'homme par les descendants de ceux qui les avaient proclamés était, il est vrai, monnaie courante. L'arrivée du général à Djibouti, le 26 août 1966 à 17h30, en provenance d' Addis-Abeba, capitale de l'Éthiopie, fut accueillie par des masses de gens manifestant pour l'indépendance. Le lendemain, on annonça que de Gaulle allait prononcer un discours à la place Lagarde, en face de l'Assemblée territoriale. Une tribune avait été dressée sur la place pour accueillir le plus illustre des Français, mais de Gaulle n'est jamais venu. Le peuple était resté mobilisé. S

Ce sont des légionnaires et des militaires de différentes armes qui ont été chargés de transmettre le message aux manifestants, armés de leur seule conviction et de banderoles réclamant l'indépendance. Je me trouvais à une trentaine de mètres de la tribune présidentielle, perché avec d'autres manifestants devant le volet fermé d'un bureau de tabac, lorsqu'une déflagration rompit un calme un peu trop beau pour être vrai. En quelques secondes s'est installé un imbroglio au cours duquel les militaires sont passés à l'action, évacuant de la manière la plus brutale la foule venue écouter le discours du Président. Les masses de manifestants furent drainées vers les quartiers populaires, via le boulevard qui portait - et porte toujours - le nom de ce "libérateur". La suite, on la connaît: un couvre-feu fut instauré à partir de 18 h, pour plusieurs mois. Chaque jour on découvrait des corps criblés de balles, qui allongeaient la funeste liste des morts et des blessés de la place Lagarde.

DIVISER POUR RÉGNER: T.O.D., C.F.S., T.F.A.I. C'est dans la foulée de ces répressions sanglantes que fut annoncé un référendum sur l'autodétermination de la population du Territoire. La date de la consultation fut fixée quelques mois plus tard, au 19 mars 1967. Et entre le 26 août 1966 et le référendum, l'administration coloniale, aidée des potiches locales, procéda à un travail d'épuration politique. Les partisans de l'indépendance, réduits pour la plupart à l'autocensure inhibitrice, étaient majoritaires et présents dans toutes les composantes sociales et ethniques du pays, même si l'essentiel du courant était représenté par des Somalis. Une minorité d'Afars, formée de la couche la plus éveillée et la plus dynamique, a combattu vaillamment aux côtés des compatriotes dévoués à la cause d'une indépendance 6

devenue plus incertaine, tandis que la majorité des Afars restait en marge de la vie socio-économique et politique à cause du fait colonial: ce groupe toujours rebelle passait pour être resté "sauvage". L'administration coloniale, par besoin électoraliste, leur fit dire ce qu'elle voulait entendre. Quelques chefs Issas tombèrent également dans le piège. Le référendum se déroula comme prévu 19 mars 1967. On annonça le résultat le lendemain: une abasourdissante victoire du Oui pour le maintien de la présence française - et ce dans la quasi-totalité des bureaux de vote - a été proclamée sans ambages. Et comme il fallait s'y attendre, l'indignation générale provoqua un climat insurrectionnel, déclenchant la réponse devenue quasi-réflexe de l'administration coloniale: la répression dans le sang de toute velléité tendant à mettre en cause sa présence. La période post-référendum se caractérise par la mise en œuvre d'une politique musclée à l'égard des "réfractaires". Le représentant de la République Française, en la personne du Haut-commissaire, met en place le gouvernement le plus réactionnaire que le pays ait connu, le plus docile, le plus voué à sa cause. Ce gouvernement territorial a poussé la provocation jusqu'à évoquer la départementalisation du Territoire en vue d'éluder à jamais la question de l'indépendance. Les mesures les plus musclées ont été prises à l'encontre des dirigeants et de militants des partis indépendantistes, dorénavant mis à l'index comme "associations de malfaiteurs" . Le Parti Mouvement Populaire (p.M.P.) et l'Union Démocratique Afar (U.D.A.) deviennent peu fréquentables. Mieux vaut être dans l'U.D.I. ou le R.D.A., les partis de Gouled et de Aref, deux compères qui se sont tantôt succédé au poste de viceprésident du Conseil de gouvernement, tantôt associés dans le même cabinet. Ces messieurs ont aussi en commun d'avoir appartenu à l'U.D.R., le parti gaulliste de l'époque. 7

Une fois mis en place, ce gouvernement avalise les trains de mesures les plus répressives: - la création de "la poudrière", entrepôt de munitions des troupes françaises, qui servit en la circonstance de lieu sûr, de camp de regroupement des réfractaires en attendant leur déportation vers la Somalie ou l'Éthiopie; -la pose de fils de fer barbelés autour de Djibouti-ville; - les rafles, devenues monnaie courante; -les emprisonnements arbitraires, massifs, banalisés; - les cadavres du petit matin jonchant les rues, victimes tuées par balles au cours du couvre-feu; les familles n'osaient parler de certaines "disparitions" que dans l'intimité ou le secret. Dans la foulée, on entreprend des réformes du statut du Territoire en lui accordant plus d'autonomie dans la gestion des affaires publiques. Le vice-président devient président du Conseil de gouvernement. Et à ce poste, c'est Aref que l'Assemblée désigne. L'homme de confiance est donc à la barre. Il est secondé par monsieur Ahmed Dini, qui occupe un poste clé: le ministère de l'Intérieur. Cette équipe de choc (et "couleur locale") mise en place est assortie d'un métropolitain pour siéger à l'Assemblée territoriale. L'arrogance de l'administration coloniale monte en flèche. En outre, le Territoire change d'appellation: la Côte Française des Somalis (C.F.S.), ex-Territoire d'Obock et Dépendances, endosse sa troisième tunique coloniale: le Territoire Français des Afars et des Issas (T.F.A.I.). Le nom de "Somali", entré en disgrâce, disparaît des affiches, des en-têtes administratifs et des frontons. L'idée de la "Grande Somalie" inspire plutôt la crainte. Dès lors, on va mettre en avant les sigles des deux ethnies indigènes. Le but de la manœuvre consiste à provoquer des tensions et des conflits entre Afars et Somalis, dont l'opposition est 8

prévisible autour de l' "étiquette": chacun voulant que sa propre ethnie figure d'abord dans le label de l'administration coloniale et soit inscrite au fronton des institutions. Tous les moyens sont bons pourvu qu'ils fassent éclater, à court ou moyen terme, la discorde ensemencée par une colonisation dont la pérennité est forcement dépendante d'une telle situation. D'ailleurs aujourd'hui encore, pour évoquer l'ère coloniale, les Somalis préfèrent parler de Côte Française des Somalis tandis que les Afars disent Territoire Français des Afars et des Issas. Cet état de choses, l'un des stigmates du temps des manœuvres coloniales, fera dorénavant partie de notre bagage "culturel". Notre histoire le colportera tant qu'une nation ne sera pas constituée, ou des entités transnationales auxquelles s'identifieraient diverses communautés liées par un destin commun. Le legs de cette période se compose autant de problèmes surmontés que de blessures lentes à cicatriser. La répression cruelle et massive fut accompagnée d'un travail de division des populations du Territoire, par diverses méthodes. Aux Afars, on laissait entendre que le pays finirait par s'appeler Territoire des Mars et que le nom des Issas tendrait à disparaître. Finalement, la présence du «I» serait due au fait que les Afars n'étaient pas tous unis autour d'Ali Aref - ce qui était faux. Et aux Issas on faisait miroiter l'égalité des sièges avec les Afars, au Parlement, à condition qu'ils se déconnectent des menées indépendantistes incarnées par les Somalis. Ces derniers étaient taxés d'allogènes. Issacks et Gadaboursis avaient beau être djiboutiens de père en fils, et depuis plusieurs générations, rien n'y faisait! Ils étaient étiquetés comme une race d'origine différente des Afars et des Issas. C'était une manipulation "politico-génétique" due aux experts de la "rue Oudinot" (à Paris, où se trouvait le ministère des DOM-ToM). Mis au pilori, ces groupes somalis cristallisaient la rancœur et la haine des politiciens 9

cherchant à récupérer le mouvement d'août 1966. Ils leur faisaient payer leur rôle de leaders d'opinion. La paranoïa ambiante était renforcée par l'existence de l'idéologie pan-soma/iste, laquelle n'était qu'embryonnaire et diffuse dans la tête d'une minorité de l'élite, rêveuse, complètement déconnectée de la réalité de son peuple et très peu influente sur le terrain politique. L'édification d'une "Grande Somalie" n'était pas encore une perspective menaçante. Sa diabolisation, par le colonialisme aux abois, qui assuma le rôle d'ennemi extérieur, fournit au courant pan-somaliste une raison d'être et de prospérer. Les brimades et humiliations d'indépendantistes ont servi de ferment pour ces idéologues en quête d'auditoire où écouler leurs rêves. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette folie des grandeurs, maquillée en épouvantail par la propagande coloniale, fut ainsi magnifiée. Et comme pour y faire écho, Radio Mogadiscio et Harguessa prenaient de l'importance et réalisaient les plus grandes audiences à Djibouti. L'émission en langue somalie de la B.B.C. a également suscité de l'intérêt à la mesure des enjeux. Il n'y avait que Radio Djibouti qui ne soufflât mot de ce qui se passait sous le nez et la barbe de ses journalistes. Il est vrai que dans la République de Liberté-Égalité-Fraternité dont nous étions censés faire partie, c'était l'époque de l'O.R.T.F. ! La conjugaison de répressions multiformes (physiques, psychologiques, médiatiques) a produit ses effets. Aucun cri d'indignation significatif ne parvenait à l'oreille des Djiboutiens, hormis ceux des radios mentionnées. « Silence, on tue » semblait le mot d'ordre. Ce contexte fit que Djibouti a plongé dans une torpeur profonde. Les gens se terraient, ils se craignaient, parfois même se détestaient, car ils s'imputaient mutuellement la cause de l'échec des luttes, de la répression. Un climat de suspicion généralisée s'est instauré. Les Afars étaient taxés de "privilégiés", les Issas de "lâches"... 10

LA RÉVOLTE DE T ADJOURAH

Il aura fallu une année seulement, mais une bonne année tout de même, pour sortir de la prostration. Cette fois, ce sont des mouvements de contestation venus du fin fond de supposées chasses gardées coloniale qui ont fait sauter le verrou de l'apathie: Tadjourah la blanche, la ville antique, le "fief d'Aref" a craqué, simplement, endossant à son tour une mission historique, effaçant les séquelles de l'opprobre. Tout est parti de revendications sociales comme les demandes d'emplois pour des techniciens et des "coolies". En réclamant le droit au travail, MM. Houmed Dini, dit Lakkiso M. Moustique, et Handah Obakar, les dirigeants du mouvement, pointèrent du doigt avec une remarquable pertinence une anomalie du système qui privait les jeunes tadjouriens de toute forme d'emploi, disponible pourtant. En fait, l'administration coloniale employait dans divers secteurs des prisonniers de droit commun: électriciens, mécaniciens, peintres en bâtiment, maçons, employés de maison (chez les officiers, médecins et administrateurs comme le préfet), soignants, agents de voirie, d'entretien des pistes de brousse etc. Cette mise à l'index de méthodes d'un autre âge - pour ne pas les qualifier d'esclavagistes - fut un argument solide pour raffermir la conviction anti-colonialiste. Le thème de l'emploi brandi sans démagogie devenait une arme critique imparable, quels que soient les subterfuges servis à une population réduite à la dépendance totale: car l'administration distribua aux gens des doura (mesures de sorgho), en faisant dire par ses potentats: «C'est de Gaulle qui vous l'envoie car il a un grand amour pour les Afars!» Loin de rassurer, ces affirmations trahissaient l'incapacité structurelle d'un système dépassé, et ce comportement n'occultait plus la vraie cause de la misère: le fait colonial. Il

Le thème de l'emploi a rapidement eu un écho aussi bien auprès des forces vives que des prisonniers, soumis aux travaux forcés (et gratuits), et qui virent en ces dirigeants des Spartacus. Cette forme d'oppression et d'exploitation esclavagiste se passait loin des yeux, loin du cœur de la métropole, du "pays des droits de l'Homme". Notion qui, chez nous, ne quittait pas le manuel d'histoire: 1789 était l'époque lointaine où nos semblables français s'étaient insurgés contre toute forme d'injustice: ils s'étaient révoltés et avaient mis un terme à des pratiques dégradantes pour la dignité de l'Homme, semblables à celles que l'on subissait quotidiennement ici à Tadjourah et sur tout le Territoire. La Révolution française était abordée à la sauvette dans des cours conçus par des enseignants d'histoire-géographie pour être vite oubliés après l'école car ces idées ne devaient pas évoquer des réalités vécues sur le Territoire Français des Afars et des Issas. Les dirigeants des mouvements de mars 1968 n'avaient pas connaissance de ce qui se passa dans leur "mère-patrie"

au

XVIIIe

siècle, mais ils ont fait preuve de lucidité, de

courage et de patience et ont su agir dans le sens de l'Histoire. Ils apportèrent ainsi un élan nouveau à la lutte. Puis en parfaite intelligence avec les aspirations profondes du peuple, ils relancèrent un mouvement qui commençait à s'essouffler. L'argument de ces trois leaders était didactique, simple, imparable: Pourquoi faire trimer des prisonniers, alors que des gens qualifiés pour ces emplois étaient disponibles, désœuvrés, ne demandant qu'à travailler pour nourrir leurs familles? Les petits commerçant étaient aussi de la partie puisqu'ils vivotaient, par carence de consommation dans notre économie pastorale forcée à l'autarcie. À Tadjourah, la deuxième ville du T.F.A.I., sévissait une quasi-famine; mais cela, la "mère-patrie" ne pouvait pas l'imaginer 12

puisque ce Territoire était "un bout de France". La présence française a été non seulement un cache-misère, mais la cause même de la misère. Pour comprendre cela, il faut se remémorer les faits suivants: Le statut colonial comportait, entre autres inconvénients, des barrières juridiques qui entravaient la libre circulation des nomades, freinant par là l'économie pastorale. Il fallait en effet, à la population concernée, des passeports et des visas pour circuler, impliquant actes de naissance, cartes d'identité, recensements, bref une armada dissuasive de paperasses. Le non-respect de la loi était, bien sûr, un délit: on tombait sous le coup du sans-papiers à domicile, quand on n'était pas pris en flagrant délit de contrebande. Finie, la vie d'antan pour cette population que l'on n'avait jamais consultée sur son destin. Devant cette dure réalité, les politiciens issus du moule colonial résonnaient comme des tonneaux vides avec leurs slogans tirés de l'administration. Qui pouvait encore prêter l'oreille aux sirènes annonçant que le Territoire devenait un pays "exclusivement afar" ? L'ineptie des discours du style "de Gaulle aime les Afars" agaçait même les plus apolitiques. Et c'est sous la bienveillante neutralité du sultan Habib, le notable local, que la population de Tadjourah a emboîté le pas à une jeunesse en pleine ébullition. Passant à l'action, elle empêche les détenus d'accomplir leur labeur quotidien non-rémunéré, et ceux-ci n'opposent bien sûr aucune résistance, humant le vent de la délivrance. Les agents coloniaux, pris à rebrousse-poil par cette mobilisation massive, ont cherché à étouffer dans l'œuf ce qu'on a appelé "la révolte des Tadjouriens", en alertant MM. Aref, président du Conseil de gouvernement, et Dini, son ministre de l'Intérieur. Ceux-ci improvisent une visite de charme à la population du cercle (district) de Tadjourah. Mais tandis que les pros s'activent fébrilement à réunir des 13

acclamateurs, les contestataires se préparent dans la clandestinité à cette visite annoncée avec 48h d'avance. Les chefs du gouvernement doivent arriver par la mer. La foule afflue vers le débarcadère. Et comme pour sceller ce moment historique, la ville blanche aussi s'est massée au quai où accostent boutres et vedettes de Djibouti. Parmi les officiels, des chefs coutumiers ont été invités, mais le sultan de Tadjourah brille par son absence; cet ancien cheminot reste chez lui, dignement. Toute manifestation publique étant en pratique interdite, les manifestants ont dissimulé les calicots contre le chômage et sa cause essentielle, le travail des détenus. Une tension sourde plane sur le bord de mer. Le silence s'épaissit au fur et à mesure de l'attente, retenant peut-être pour mieux la balancer cette lame de fond jusqu'à ce qu'elle laisse exploser sa colère sur les potiches? Deux banderoles géantes sont déployées au milieu d'une foule qui s'attendait à d'autres mots d'ordre: "Vive le gouvernement Aref', "Bienvenue M. le Président". En réplique, les manifestants sortent des centaines de pancartes réclamant entre autres du travail et la démission du gouvernement "fantoche". Le service d'ordre, surpris par l'ampleur de l'hostilité, charge les manifestants. Et c'est face à un terrain déblayé par les lacrymogènes comme en 1966, lors du passage du général de Gaulle, que les fantoches ont pu prononcer leur discours complètement hors de propos. Après les arrestations, des procès condamneront les trois dirigeants à des peines de prison de deux mois pour troubles de l'ordre et autres chefs d'accusation préfabriqués. Si nous avons évoqué longuement cet événement, c'est que cette période de notre histoire a été fort occultée. Aucune presse internationale ne l'a relaté. L'unique hebdomadaire, Le Réveil de Djibouti, reflet de la "liberté d'expression" sous la férule coloniale, fait l'impasse totale sur ces incidents. 14

LA JEUNESSEDEBOUT: V.D.C.,

VNÉCAS

À partir des années 1969 à 1974, la jeunesse djiboutienne découvre de nouvelles formes d'organisation. Celles-ci affichent une vocation éducative et culturelle. Ces forums constituent des lieux de questionnement: on commence par s'y interroger sur l'avenir de la jeunesse, pour terminer naturellement par l'analyse de la situation du pays, tant ces questions sont imbriquées. On prend le temps de réfléchir en commun et d'agir si c'est nécessaire. Toutes ces énergies et ces bonnes volontés sont canalisées dans un cadre organisationnel où l'on se livre à un travail d'analyse, de synthèse, de conclusion, d'action et de remise en question, d'une façon quasi-permanente. L'U.D.C. (Union, Développement, Culture) et l'UNÉcAs (Union Nationale des Étudiants de la Côte Afare et Somalie), pour ne citer que celles qui ont acquis une notoriété publique, sont nées des efforts d'une jeunesse en quête de perspective. L'U.D.C., la première Union, affichait des objectifs éducatifs et culturels, bien entendu. Ces activités embrassaient aussi bien l'aide scolaire aux enfants de couches sociales défavorisées que la promotion de la langue afar à travers des pièces de théâtre, des chansons de variétés, des recherches sur l'écriture, sur la langue et sa grammaire. Cette organisation a mis la priorité sur l'éducation et la formation. Ses membres actifs, pour l'essentiel des élèves du lycée des fonctionnaires, des dokers et des étudiants, se sont trouvés confrontés à un système de numerus clausus déguisé: une impitoyable sélection des enfants lors du passage en 6e après le primaire et en seconde après le brevet élémentaire. L'U.D.C. tenta de surmonter ou contourner ces obstacles tant sur le terrain technique que sur celui de l'idéologie politique. Celle-ci propageait des opinions selon lesquelles il fallait quitter 15

l'école précocement et occuper les postes vacants de l'administration avant que d'autres n'y parviennent... Venin de la division et de la haine distillé entre les diverses tribus. Nous avons alors décidé de financer pour certains les études en France où franchir ces étapes était plus facile, car l'enseignement y était démocratisé depuis longtemps, le bac et les études supérieures y étaient plus accessibles à tous même si notre statut de "Français à part entière mais entièrement à part" représentait un fameux handicap. Le Caire, l'ex-URss, la Roumanie etc... étaient autant de destinations où les jeunes pouvaient aller se former avec l'aval de l'U.D.C. La Somalie nous a beaucoup aidés, du temps de Siad Barré, à obtenir des bourses auprès des pays

"de l'Est" avec lesquels il entretenaitde bonnes relations.
Ces activités ont très vite obtenu l'adhésion massive de tout un peuple: cela a suffi pour les taxer de "subversives". Leur pertinence se vérifie, même une trentaine d'années plus tard, lorsque l'on constate que beaucoup de cadre qualifiés (médecins, ingénieurs, chefs d'entreprise et commis de l'État djiboutien) sont les fruits de l'initiative créatrice de l'V.D.C. Mais, victime de son succès tant au niveau du peuple qu'auprès des futures élites, l'association fut la cible privilégiée du gouvernement du Territoire, du fait d'une administration coloniale qui craignait sans doute l'influence communiste sur sa chasse gardée. Les "poulains" de l'association obtenaient malaisément des bourses d'études. Les rares bénéficiaires devaient être discrets quant à leurs penchants et activités politiques, même au plan estudiantin, sous peine de perdre leur bourse au premier échec. Dans leur cas, on ne prenait pas en compte le facteur d'adaptation aux études supérieures en France. L'indulgence ne profitait qu'à ceux qui passaient pour "apolitiques", les autres pouvaient déjà s'estimer heureux d'être Français! Cette association "Loi 190l " fut également une pépinière de militants et de cadres du M.P.L., du F.D.L.D. 16

et du FRUD. Ces éléments venaient, de leur propre chef, adhérer à la cause de l'indépendance et de la démocratie épousée par leurs prédécesseurs; nul ne dut les y inciter. L'U.D.C. était tout naturellement devenue une école diffusant les valeurs universelles de liberté, de démocratie, de défense des droits de l'Homme etc. On y assimilait les valeurs républicaines; l'éducation et la culture constituaient des buts essentiels, des leviers précieux voire indispensables pour une indépendance nationale viable à tous points de vue. Mais les valeurs dont se réclamait cette organisation agaçaient le gouvernement territorial, prête-nom d'une administration étrangère qui les tenait pour inappropriées dans les colonies. L'autre association, l'UNÉcAs, était le fruit de la fusion de l'A.É.A.F. (Association des Étudiants Afars en France) et de l'O.É.S.F. (Organisation des Étudiants Somalis en France). Il faut préciser que cette dernière regroupait des étudiants somalis quelle que soit leur origine: Somalie, Éthiopie, Djibouti ou Kenya. La décision de créer avec des étudiants afars une organisation unitaire constituait en elle-même une rupture avec l'idée de la "Grande Somalie" et par conséquent la prise en compte d'une réalité coloniale locale exigeant une réponse appropriée. Bien entendu, c'était là un pas historique appréciable et une contribution, si modeste fût-elle, à la lutte de notre peuple pour l'indépendance. En tissant cette unité, nous nous étions mis d'accord sur l'essentiel: 10 la vocation de Djibouti à l'indépendance; 2° le caractère autant afar que somali du territoire, d'où le nom de notre nouvelle association. On a également créé les conditions psychologiques afin de mobiliser l'ensemble des ressortissants du Territoire, en affirmant haut et fort qu'aucune des deux nationalités n'a dominé l'autre au cours de l'histoire de Djibouti, mais 17

qu'elles étaient dominées par le colonialisme français. L'UNÉCAS contribua par ses activités militantes à la clarification de la question djiboutienne aux yeux de l'opinion internationale. Même Siad Barré, tenant de l'idéologie pan-somaliste, a réalisé à ses dépens que les étudiants djiboutiens, solidaires entre eux et avec les autres jeunes de la région, considéraient que notre pays était voué à un destin autonome en constituant une entité distincte, indépendante de la Somalie. L'unité des peuples de la Corne de l'Afrique ne peut s'envisager que dans une perspective d'intégration économique qui mettrait à profit la complémentarité des entités nationales. Nous avons exposé cela à Siad Barré, un soir de 1974 à l'hôtel Crillon (Paris), alors qu'il était en visite officielle en France en tant que président de l'Org'anisation de l'Unité Africaine (O.U.A.). Il avait en effet demandé à voir ensemble les étudiants afars et somalis; nous avons, bien sûr, accepté. À cette occasion, le Président de la Somalie nous a fait un brillant exposé sur la situation dans son pays. Et quoi qu'on puisse penser de sa politique, ce personnage non seulement avait l'envergure d'un homme d'État, mais il dégageait en plus un certain charisme. Il savait se raviser lorsqu'il était pris en défaut. C'était un homme très habile aussi, qui avait par exemple commis l'imprudence de dire: «Je sais que parmi vous se trouvent des étudiants afars, mais ne faisons pas trop attention à ces différences qui ne sont que le fruit de machinations coloniales.»! Quand nous avons eu la parole, nous lui avons rappelé que l'appellation Afar n'était pas d'origine coloniale! Par contre, la confusion entre les différentes nationalités de la région était de nature à aiguiser les réflexes identitaires, et qu'à ce titre elle ne servait nullement la cause de l'indépendance pour laquelle il nous fallait l'unité et la solidarité de tous. Là-dessus, le Président somalien eut l'habileté de rectifier le tir, s'appuyant 18

comme il en avait l'habitude sur un adage populaire: <<Nin na wax yiri nin na wax maqal», pour dire qu'il y avait eu malentendu, et qu'il soutenait l'indépendance de Djibouti. Cette affirmation de l'identité de Djibouti, ce souhait que notre entité soit distincte de la Somalie était en quelque sorte un baptême du feu pour l'ensemble des participants. Cette première expérience vécue et réussie, face à un tiers - et pas n'importe qui! -, a raffermi la confiance que nous devions avoir les uns par rapport aux autres car à l'époque nous n'étions qu'une commission préparatoire du congrès de la future organisation: l'UNÉcAs. Par le passé, nous avions déjà eu à rappeler aussi que «Djibouti n'est ni à donner ni à vendre». C'était lors du passage à Paris de Haïlé Sélassié, empereur d'Éthiopie, durant la présidence de Georges Pompidou. L'hôte français avait déclaré sur le perron de l'Élysée, en substance: «Si jamais la France quittait Djibouti, elle la laisserait à l'Éthiopie confonnément à un traité.» Et en l' absen{,ede toute réaction française, nous avons publié un communiqué de presse au nom des étudiants djiboutiens, mais il n'a jamais été repris par aucun journal... L'U.D.C., à l'intérieur, et l'UNÉcAs, à l'extérieur, ont toutes deux soutenu le directeur du journal Iftine, à qui fut intenté un procès pour avoir émis et publié des idées politiquement "incorrectes" à l'époque. Les membres de l'U.D.C. ont participé à des manifestations et collecté des fonds pour soutenir Iftine. L'organisation estudiantine, elle, ne pouvait que lancer des motions de soutien. Il n'est pas question de minimiser ici le rôle de l'UNÉCAS,qui a pris une forte part dans l'organisation de manifestations en France, pour l'indépendance de Djibouti. Nous avons occupé la délégation de la rue Oudinot (les DOM-ToM) afin de protester contre les tueries qui s'étaient déroulées dans les rues de Djibouti le 25 mais 1975. Il était 19

inconcevable que de tels massacres, à caractère ethnique, puissent se dérouler sous le regard impavide de la France. Cette action pacifique a fait connaître Djibouti où il se passait des "choses" pour le moins étranges. Grâce à cette action qu'il faut mettre à l'actif de l'UNÉcAs, l'Agence France-Presse, ainsi que des radios nationales comme France-inter et Europe nO}, ont fait état de ce qui se tramait à Djibouti. Ce sont toutes ces luttes et bien d'autres qui, faute de dirigeants politiques d'envergure nationale, ont mis à l'ordre du jour l'indépendance de Djibouti. La présidence de l'O.U.A. exercée par la Somalie et la situation révolutionnaire prévalant en Éthiopie ont servi de ferments pour qu'en définitive la puissance de tutelle, acculée par la position des deux pays voisins, reconnaisse enfin «la vocation de Djibouti à l'indépendance».

20

I.
LE PROCESSUS DE DÉMOCRATISATION

DE LA MAÏEUTIQUE AU FORCEPS

Djibouti accède à l'indépendance le 27 juin 1977. Naissance longtemps attendue d'un État minuscule dans la Corne de l'Afrique. L'ex-colonie française est un territoire de 23.000 km, et elle est peuplée de 400.000 habitants. Carrefour cosmopolite, avec deux ethnies aborigènes: Afars et Somalis. Des Arabes d'origine yéménite y vivent depuis plusieurs siècles. Le jeune État est naturellement membre de l'ONU de l'O.U.A. Pétrodollars obligent, nous sommes par opportunisme le vingt-deuxième adhérent de la Ligue Arabe. Hamito-couchitique, la population est à presque 100 % musulmane. Ce territoire aride ne recèle pas de richesses naturelles, agricoles ou minières connues à ce jour. Il tire sa subsistance d'une économie de service basée essentiellement sur les activités du port, du chemin de fer et de l'aéroport. Les maigres ressources naturelles comme le sel, la géothermie et la faune sous-marine ne sont pas exploitées ou ne le sont pas à bon escient. Du fait de sa position géographique et du type de sa population, Djibouti est un pays charnière: un État africain de culture arabo-musulmane et d'expression francophone. Autant d'atouts qui ne demandent qu'à être mis en valeur, car ces caractéristiques font de nous une entité à facettes multiples, adaptables à diverses situations. 21