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Indochine

De
352 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 234
EAN13 : 9782296247802
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Jean ARRIGHI

INDOCHINE: COMBATS OUBLIES

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1108~8

SOMMAIRE

5 9 15 19 25 ...... 31 HOITeurau Camp « W » ............................................. 35 L'embuscade .. 39 45 La vie à Dian .......................................................... 49 L'accident....... . ... .......... 53 Intennède cambodgien.............................................. 59 Le secret de la fleur jaune. .. .. .. .. . .. . .. . . . . .. . .. .. . . .. .. .. . . .. .. .. 65 La mort du bonze soldat.. .. . .. . . .. .. .. .. .. .. . .. .. .. .. .. .. .. .. . .. .. .. 71 Rencontres avec les sectes........................................... Départ sur Hanoï ...................................................... 83 87 Le Tonkin.............................................................. 93 Le revers détenninant ................................................ 97 Le moteur du conflit .................................................. 99 Le sauveur............................................................. 103 Les forces en présence . .. .. . . . . . . . .. .. .. . .. . .. .. .. .. . .. .. .. . .. ...
L'arrivée A pied d'œuvre........................................................ De Saigon à Cholon .................................................. La Cip de Dian ........................................................ Alerte aérienne. .. .. . .. .... . L'homme abauu ......................................................

.

111 121 129 137 149 159 169 175 181 189 195 201 205 209 213 221 227 233 241 247 253 263 271 275 279 285 289 297 307 L'enfer .... 313 Le Christ abandonné................................................. 317 Le conditionnement................................................... 321 La libérationde blessés.............................................. 327 Le transfert............................................................ 335 Les camps, le retour.. . ............................. 341
La bataille de Vinh- Yen

..............................................

Deux autres batailles................................................. Le Samouraï .......................................... De Nghia- Lo à Citron-Mandarine.. ...................... Cho-Ben,Hoa-Binh,Rivière Noire ........ La route de la mort ......... Epilogue . Agoniedantesque...................................................... Unités spéciales....................................................... Mon affectation....................................................... Les convoisde la RCl ............................................... Coup de main sur Am-Tm.......................................... SOS un soir ..... Rapt de nuit .... L'otage .... Kim et le marché de Seno ........................................... La mitraillettetruquée '" ............................... Raid éclair ............................................................. Le villagecatholique ...................................... Dialogueavec le curé................................................ L'attaquede Ha-Ha................................................... L'hôpital et le retour . .. ............. Atlante .... GMl00 ................................................................. Dak-Doa ............................................................... Plei-Rinh ............................................................... Ankhé ....................... L'attaque du convoi .... La longue marche ........ ... ...... ... ...... ..... .. ...

à l'Orient immuable, qui m'enseigna ses lois; à tous les combattants, morts et survivants, heureux et malheureux

L'arrivée

L'étrave déchire l'eau sans bruit. Vagues molles, lent balancement du navire surchargé. Depuis l'aube, avec ses côtes basses et plates, le paquebot a passé les collines du cap Saint -Jacques. On aperçoit les carcasses des bâtiments coulés, avec leurs mâtures apparentes; les eaux du delta et celles de la mer se rencontrent formant écume. Soupir sur le pont, d'un passager tourné vers son passé. La mer, ombrée, verte, pailletée d'or en ligne d'horizon, resplendit, miroir superbe, dans ces lieux activés par le soleil d'Orient, matinal. Nous sommes en rade, aux portes de l'Asie. Ici, la Cochinchine va nous livrer, avec son soleil haut et son ciel lourd, écrasant d'avant l'orage les secrets de son destin. Nous découvrirons une civilisation des deltas et des rizières aux immenses terres cultivables, un pays intelligent, au commerce actif et exportateur. Nous connaîtrons des hommes habités par Confucius, ce pays du Tao et du bouddhisme étroitement mêlés. Nous verrons des paysans graves, à l'âme romantique, des autochtones à la violence secrète et contenue, des habitants un peu anarchiques, au cousinage cambodgien très marqué. 5

L'Indochine de cette région nous dévoilera deux précieuses perles de son territoire: la double agglomération de Saigon - Cholon, ces deux sœurs jumelles, dont la seconde nommée, précéda la première. Saigon, c'est le port, la cité administrative, mais c'est aussi l'offrande de ses grandes maisons sans fenêtres, au charme sudiste très intime, et indéfinissable. Cholon (Ie grand marché), c'est la cité fondée par les célestes, avec ses concentrations, ses stockages, et la perpétuelle diffusion dans le pays, des produits importé; c'est le point de départ de tout un réseau navigable, atteignant au-delà du Viet-nam, son frère voisin, le Cambodge. Cholon enfin, c'est la ville de la multitude, jeune et prolifique, suscitant une impression de vitalité exceptionnelle et durable, où les enfants grouillent dans des ruisseaux nauséeux, le tout baignant dans les effluves violentes des épices et des viandes. Plus tard, au-delà des faubourgs et dans les campagnes, nous observerons comment ces lieux engendrent des efforts infinis, des enfants à l'application extraordinaire, des vieillards aux regards interrogateurs, et plus surprenant en ces temps agités, comment l'amour ne s'exprime qu'en danses, à travers des masques et des chansons. Mais à ces clichés classiques pour temps heureux, feront suite très rapidement, des images, laissant sans illusion l'observateur, sur les dragons qui sommeiIJent en chacun de nous, lorsque vivant le long cortège d'Horreur et de barbarie engendré par cette guerre, nous témoignerons, confrontés aux forces déchaînées et collectives qui invitent la raison humaine à plus d'humilité et de modestie, face à son destin.

* * *

Le « Pasteur », immense paquebot blanc, de la classe de « l'Bede-France », s'immobilise. C'est un navire vieilli, aménagé en transport de troupe, une véritable caserne flottante; ses vastes flancs accueillent à chaque voyage cinq mille hommes environ. Le mugissement grave de la sirène couvre très vite les grincements multiples des poulies et le bruit des lourdes chaînes en mouvement. En decrescendo plaintif, le souffle puissant du navire, comme un corps vivant, décroît et s'éteint B faut à présent nous transborder par détachements constitués, sur des bâtiments plus petits. Rassemblés sur le pont du navire, nos paquetages alignés, nous attendons les ordres de mouvement.

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Moment privilégié dans la douceur du matin naissant, chacun participe au brouhaha environnant; accoudés au bastingage, indifférents au tumulte, nos pensées cheminent. Les transbordements sur LCI(l) sont assez rapidement réalisés, et les bateaux à présent, lentement, remontent la rivière de Saigon. Les rives défilent, monotones, identiques, incertaines, couvertes de palétuviers, de palmiers nains, alternant avec des zones de rizières aux diguettes bien tracées et des petites agglomérations à paillotes. A maintes reprises, nous apercevons les flèches de la cathédrale, les antennes de la station radio et différents bâtiments de la ville, toute proche. Celle-ci révèle très fortement sa présence lorsque nous voyons plus nettement les deux tours carrées en briques rouges de l'église épiscopale, surmontées chacune d'une croix. Spectacle insolite en ces lieux faits de joncs et de marais, bordant les méandres troubles de la rivière; cela signifie à l'étranger, la place et la présence qu'a gagnée ici la volonté chrétienne. Le navire ralenti, nous arrivons à quai. Nous sommes aussitôt assaillis par une nuée de petites barques conduites par des femmes, ramant à la godille, et offrant à notre curiosité diverses babioles. Plusieurs vedettes fluviales sillonnent les eaux du port. On aperçoit des bateaux de marchandises, amarrés et sages, accolés à des navires de guerre aux dimensions modestes, armés et rutilants. La brise chargé d'effluves parcourt l'eau grise et boueuse; non loin passent des chaloupes, puis un remorqueur à haute cheminée, ses cuivres astiqués. A notre approche les docks s'animent. Tout un groupe bariolé d'hommes sort prestement des hangars et des entrepôts bondés. C'est bientôt un va et vient de coolies débardeurs, et portefaix, véritables bêtes de sommes increvables, maigres et trébuchants, sautillants en cadence pour atténuer le poids des charges. Les vedettes de la police fluviale passent à nouveau, tout près. Sur notre gauche l'immeuble massif de la banque d'Indochine domine une foule de cahutes aux toits de chaume, que prolonge dans l'eau un amoncellement de jonques et de Sampans par centaines, accolés bord à bord; c'est un ensemble disparate de planches, de toits en latanier ou en bambous, surmontés d'une forêt de mâts. De temps à autre, toutes ces habitations tressautent par les remous de l'eau que provoque le passage d'une jonque ventrue et lourdement chargée; celle-ci chemine bruissante de toutes ses voiles tendues, accompagnée par les crissements qu'occasionnent dans sa coque des chargements mal arrimés. Machines stoppées, le transport se range le long des quais;
(1) Bateau de débarquement pour 182 hommes. 7

son accostage est sanctionné par le bruit sourd du choc de sa coque soudée, sur les tampons en pneus usagés, disposés le long des parois de pierres. Un monde affairé se jette au-devant des amarres géantes. Nous sommes à Saigon, cette « Baby-lone» du Sud-Est Asiatique, riche métropole mercantile aux allures pourtant modestes de préfecture provinciale. La passerelle atteint le ciment des quais; des officiels impatients en uniformes assaillent rapidement le bateau immobile. A présent tout le monde s'agite, et les détachements en ordre, les sacs marins bien remplis, bien calés sur les épaules de chaque homme gagnent le sol en file indienne. On nous dirige vers une aire ombragée, à l'abri de l'indiscrète fébrilité des docks. Les camions au-delà des barrières d'enceintes, nous attendent. Bientôt. les ronflements puissants de leurs moteurs emplissent la rue d'un vacarme assourdissant, et nous partons. Au passage, nous entrevoyons l'aire de verdure aux allées bien tracées où se dressent les palais du haut commissariat en Indochine et celui du gouvernement vietnamien; nous avons laissé derrière nous les immeubles massifs de l'hôtel continental et du « Majestic », puis le bâtiment de la sûreté et le palais de justice; nous atteignons très vite la rue Catinat, cette Canebière asiatique avec ses points d'attraits. Nous passons le croisement de la rue Paul-Bert et roulons déjà dans les faubourgs. Puis c'est Dakao, avec son arroyo marécageux, sur lequel vit dans une promiscuité incroyable un groupement humain extrêmement dense, sur des sampans baignant dans les puanteurs, la pestilence, les cris et les déjections diverses. Ce quartier dépassé, deux kilomètres plus loin, c'est Giadinh, une agglomération allongée et échelonnée le long de la route, avec son marché. Tanh Sun Nhut approche. C'est l'immense terrain d'aviation international qui relie le monde à tout l'ensemble de l'Indochine un centre de transit aérien, avec ses hangars, ses pistes et ses tours, toutes sortes de baraquements environnés de barbelés, logeant dans son immense périmètre, le camp militaire des troupes aéroportées, où nous allons. - Sur la route nous y conduisant, nous observons entre les arbres majestueux, tout un essaimage de cahutes diverses, des villas et des troquets. Giadinh et son prolongement vers le camp, nous révéleront, plus tard, leur fonction et leur attrait. Cette agglomération est une oasis de paix et de repos, et ses lieux favorisent les rencontres multiples, qu'autorisent les retours d'opérations militaires harassantes et meurtrières. La fonction de ce quartier durant toute la guerre, sera celle d'un point d'attache, de villégiature et de passage, pour les troupes de choc parachutistes ou légionnaires, des réserves générales.

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A pied d' œuvre
TanhSunNhut.- C'est dans cet immense périmètre de la puissance française en Extrême-Orient que nous passons notre première nuit de Transit sur cette Terre. Nous déposons aussitôt nos « bardas » dans les chambres d'accueil. Avec quelques autres sous-officiers de l'unité, nous nous dirigeons vers le foyer du camp. C'est un pavillon très vaste, sans étage, avec un rez-de-chaussée surélevé, entouré d'une large véranda circulaire. Nous y accédons par un grand escalier extérieur. Nous entrons, et allons vers le bar, immense. Au milieu du bruit de fond des conversations, notre attention capta des bribes de phrases échangées au comptoir par cinq cadres du BEP(1) qui viennent de rentrer d'une opération aéroportée. Ils discutent calmement, avec gravité. Ils analysent en professionnels l'accrochage meurtrier de la veille, où leur unité parachutée, et violemment engagée, perdit huit d'entre eux, dont un officier. Nous buvons leurs paroles. Nous arrivons, sans aucune expérience du « feu », et sommes impressionnéset
admiratifs, comme on peut l'être à dix-neuf ou vingt ans. Nous ne nous attardons pas, un dernier verre, et nous quittons l'établissement. Demain matin, réveil cinq heures, ce sera le départ par la route, pour Laithieu. Cette localité deviendra la base centrale du bataillon. Le reste de la nuit passa très vite; cinq heures du matin, clairon, toilette, café sur le pouce, et nous voilà déjà cahotés sur les banquettes en bois de nos véhicules, le dos meurtri par les ridelles métalliques de ces puissants GMC. Le jour s'est levé, Giadinh est laissée à notre
(1) Bataillon étranger de parachutistes. 9

droite; nous virons brusquement sur la gauche, au grand carrefour indiquant Thu Dau Mot et Bien-Hoa. Cette fois, Saigon et ses faubourgs sont bien derrière, et c'est le début d'un séjour avec ses découvertes et ses inconnus. Seul le GC I (2) est resté au terrain d'aviation, c'est lui qui a le privilège d'ouvrir le calendrier des alertes aériennes sur place, durant quinze jours. C'est un cycle, qu'à tour de rôle chaque unité du bataillon assumera, par rotations. Nous passons à quelques kilomètres de là un barrage routier de contrôle d'identité, fait pour la population, et établit par les autorités vietnamiennes. Puis nous découvrons tous les kilomètres environ, les fameuses tours. Le général Boyer de la tour voulait être maître des itinéraires. Il fit construire ces fortins à trois niveaux, le long des axes routiers et de certaines voies d'eau. Ces ouvrages sont distant d'un kilomètre
(2) Groupement de commandos. 10

. environ, les uns des autres, et placés sous haute surveillance des tirs d'artillerie. Ces garnisons n'excèdent pas sept partisans, accompagnés de leurs familles. Ce personnel, tous les matins ouvre la route d'un poste à l'autre. Trois mille de ces mini-postes, ont été construits. Nos camions roulent toujours, laissant sur notre droite la route traversant Thu-Duc - Dommage - Nous apprendrons à connaître plus tard, dans son écrin de rizières et de verdure, cette charmante bourgade, ses villas enfouies sous des buissons de feuillages, Bougainvillées et Ibiscus et en son centre, le long de la route, le petit stade, sa buvette et le dancing, avec sa piscine en mosaïque bleue. Mais la route vers Thu Dau Môt, défile à présent, à vive allure; au passage, dans certains villages, ce sont des effluves de Nhoc-Man rabattues par le vent. Enfin, après trois quart d'heure de trajet, nous arrivons à Laithieu ; nous sommes à une vingtaine de kilomètres, de la capitale. Aussitôt à terre, le détachement précurseur d'une unité voisine, déjà sur place, nous « prend en main» par Compagnie, et nous guide jusqu'à nos nouveaux cantonnements. Lai- Thieu est un bourg en plein soleil, sans zone d'ombre, ou presque. La route principale, et les voies secondaires, à l'intérieur de la localité, ne sont pas goudronnées, ce qui, au passage des convois ou d'autres véhicules, soulève des nuages de poussières de terre sèche. Un arroyo peu profond, et malodorant, traverse l'agglomération. Le long de ce mauvais cours d'eau, s'échelonnent une succession de fabriques de poteries, et quelques villas cossues et ombragées, rompant en l'agrémentant, ce décor trop ensoleillé, aride et exclusivement artisanal. Les habitations de ce bourg sont basses, faites de piliers en briques, dont les murs extérieurs et les cloisons intérieures sont dressés astucieusement par des assemblages de grands panneaux de bois dur, amovibles. Le tout étant surmonté, soit d'un toit de tuiles, soit d'une toiture épaisse en paille de riz. Au centre de cette localité, se dressent des bâtisses en dur, plus vastes, et notamment l'ancienne demeure du résident Français de la province, sorte de sous-préfet local. Ces bâtiments logent toutes catégories de services administratifs et le PC du bataillon. Ce qui frappe le plus le néophyte, c'est l'odeur; celle-ci flotte partout, autour des étalages des marchands, et ce fond de saumure de poisson, dit Nuoc-Mam, entraîne une olfaction permanente et désagréable chez le visiteur de passage; mais il faut désormais, nous y habituer. Les unités sont cantonnées en périphérie, et nous ne sommes jamais loin des blockhaus de terre et de rondins, attribués à chacune de nos unités, pour monter la garde la nuit, ou pour nous défendre, en cas d'attaque extérieure. Il

Nous n'allons pas tarder à découvrir notre ennemi local et direct. C'est le régiment viet 301. Il se volatilise en permanence dans une zone de forêt appelée le Quadrilatère, et que nous allons apprendre à connaître et à parcourir. Ce périmètre se délimite par les localités de Thu Dau Mot, Lai-Thieu, Thu Duc, et Bien-Hoa; il s'étend au-delà, jusqu'aux plantations d'Hévéas. Le Viet-minh s'y sent un peu maître dans la région. Quarante-huit heures après notre arrivée, nous découvrons l'ambiance opérationnelle, précisément dans ce fameux polygone. Nous partons en camion vers Bien-Hoa, et de là, nous ratissons la zone jusqu'à Lai-Thieu. Nous allons traverser à quatre ou cinq kilomètres de là un ancien camp japonais, que nous nommons dans notre

jargon de métier: le « camp W

»,

Il s'agit de nous enfoncer, toutes

compagnies déployées de front, sur cinq cents mètres environ, dans ce vaste rectangle de bois de tranh. Cette végétation est constituée d'arbres de quatre à six mètres de haut, aux troncs très serrés, les arbustes étant séparés les uns des autres de cinquante centimètres environ, et dont les fûts n'excèdent pas un diamètre de dix centimètres maximum. Ces arbres sont très touffus, et supportent entre eux, et sur eux, de fines lianes de cinq miJlimètres d'épaisseur. C'est une forêt très désagréable à pénétrer. Ce qui surprend notre curiosité, c'est de déboucher rapidement, d'espaces en espaces, sur des groupes d'habitations en bon état, mais abandonnés. Des villas qui furent certainement cossues et agréables à vivre, avec des grands arbres autour, et des meubles intacts encore à l'intérieur. Mais l'aspect le plus mystérieux et inquiétant, pour les novices que la plupart d'entre nous sommes, c'est de découvrir aussi des maisons plus simples et moins riches d'aspect, mais récentes, bien entretenues, pleines d'un mobilier modeste et rustique, donnant sur une petite place de terre battue, bien propre et balayée; les outils agraires, des mangeoires diverses et des réserves d'eau potable en jarres, accompagnent le tout. Ces centres de vie s'adossent très souvent à un bocqueteau de bambou, prolongé par une enceinte défensive de pieux du même bois, fortement tranchants, les pointes noircies au feu et très effilées. Mais, surprenant, rien, pas un habitant, seules présences, des poulets en liberté, et quelques cochons - mystère total - De temps à autre, nous découvrons un pagodon, à la construction harmonieuse et légère, avec ses piliers de bois de teck, supportant une charpente, dont chaque pièce emboîtée avec l'autre, ne nécessite l'aide d'aucune cheville, et moins encore de clous ou de vis; c'est une merveille d'ingéniosité, supportant des tuiles plates. A l'intérieur, les objets de piété avaient 12

disparu: divinités en bois ou en bronze, panneaux laqués d'idéogrammes sacrés, tentures, vases hérissés de bâtonnets d'encens. Seuls subsistent un mur de façade et un autel vide, barbouillés irrévérencieusement d'inscriptions en annamite: « Ho chi minh doc lap(3) ? Viet-minh Muong Nam »... On y observe des dessins malhabiles et obscènes, visant le « colonisateur ». L'impression qui prévaut depuis le début de cette opération de ratissage, est de se sentir épié et observé; cela se transforme en certitude lorsque, au bout des deux premiers kilomètres de notre progression, des coups de gongs se mettent régulièrement à jalonner notre passage, se répondant l'un, l'autre. Puis ce fut un peu plus tard, le martèlement inquiétant, invisible et hallucinant du tam-tam, donnant là encore ses ordres, que nous ne pouvons pas comprendre. Cette première opération dure tout l'après-midi. Fourbus, nous sommes heureux d'apercevoir enfin, les lisières de Lai-Thieu, après six bonnes heures de progression pénible, et sans intérêt, professionnellement parlant. Je tire néanmoins, une leçon essentielle de ce périple opérationnel: ce n'est pas au sein d'unités entièrement «blanches », que les subtilités de cette guerre vont m'être révélées, mais auprès d'unités autochtones bien aguerries, et rompues aux contacts des mille embûches et pièges, que leurs congénères d'en face utilisent contre nous... Mon vœu ne va pas tarder à être exaucé. 11faut un renfort de sous-officiers à la Première compagnie de Commandos coloniaux parachutistes vietnamiens du bataillon. J'y suis affecté, avec le Sergent D'L'A ... - Quinze jours après mon débarquement à Saigon, je rejoins plein de curiosité cette unité d'élite, commandée par le Capitaine G.P.

(3) Indépendance. 13

De Saigon à Cholon

Au cours de nos missions aériennes, nous séjournons deux semaines au terrain d'aviation de Tanh sun Nhut. Nous avons alors la possibilité, quand le préavis d'alerte le permet, d'aller arpenter en permissionnaires zélés, les artères animées de Saigon. Nous aurons ainsi à plusieurs reprises, notamment lors des premiers mois de séjour en Cochinchine, l'occasion de visiter la ville. Cette cité voluptueuse, permet de faire oublier qu'à quelques lieues de là, où le canon tonne, des Hommes armés s'épient et se tuent dans la moiteur tropicale des rizières. On découvre très vite l'aire limitée et riche, nécessaire au standing de la vie européenne, qui porte la marque de l'artificiel et du factice comme n'importe quelle métropole du monde. La rue Catinat offre ses boutiques, ses cafés, et un certain charme local, un va et vient incessant de piétons, vietnamiens et français, la présence de quelques Indous, des Chinois, beaucoup de militaires de passage, dont des Noirs et des Nord-Africains; tout l'échantillonnage humain mobile, étonné et nécessaire à ceux qui poursuivent ici, à des degrés divers, des activités lucratives. Le café-concert de la « Croix du Sud », avec sa faune inquiétante et empruntée, donne aux visiteurs une impression de déjà vu ; un arrêt à « la Pagode» permet d'entre15

voir un instant les groupes bavards de la colonie Française vivant en vase clos, avec les illusions de son univers égoïste et limité; ce salon

de thé abrite tous les « potins coloniaux ». Au-delà de ce quartier, il y
a le reste, des rues périphériques à population nombreuse, autochtone et populaire, avec ses modes, ses habitudes, sa façon de vivre. C'est vers cela que nous allons volontiers. En quittant le terrain d'aviation, il nous faut traverser Giadinh et Dak-Hao. Notre périple se poursuit par le boulevard Galliéni jusqu'à Cholon. La cité céleste prolonge Saigon au-delà de ses faubourgs, et fait vivre un million de sujets de l'empire du milieu, Giadinh, est donc un avant-goût sur l'itinéraire de l'aller. Ce quartier nous montre ses étalages, son lot de rebouteux, d'arracheurs de dents ambulants et de devins. Dès que le soleil de midi enveloppe ses murs d'une chape de plomb, les maisons cadenassées aux barreaux bien épais et aux portes sculptées, s'animent intérieurement. Des familles entières et les visiteurs que nous sommes s'y restaurent et s'y reposent dans une fraÎcheur savamment entretenue par le jeu des ouvertures et des ventilateurs. Nous effectuons dans ces très belles Villas-Hôtels des haltes réparatrices, où l'impression de bien-être et de confort apaisant, nous vient doublement de la richesse de ses salons chinois aux laques fraîches, et de la présence d'un essaim de serveuses, jeunes congaïs aux corps bien faits, et habillées de soie, dont l'aménité et les babillages incessants nous ravissent. Ces heures privilégiées nous procurent une détente complète. Au fond d'un grand salon, en note insolite, se dresse un hôtel des ancêtres, avec ses tablettes, ses bouddhas et des bâtonnets d'encens aux fumées âcres. Dans ces lieux, on vient y faire la sieste, ou y passer la nuit, pour faire l'amour. A notre demande un cyclo-pousse à l'entrée, s'empresse d'aller chercher notre élue du moment, à l'adresse qu'on lui communique; c'est toujours quelque fille liane, experte, perverse et diablement sensuelle, ces fIeurs que les dancings savent sécréter; elles allument dès leur arrivée sur la véranda, les regards concupiscents et pleins d'envie du petit monde de l'Hôtel: boys désœuvrés, cyclos en attente de clients, petits gaziers minables, mi-souteneurs, mi-« pédés » en mal de conquêtes, dont le dépit exacerbé va se réfugier dans l'envolée fusante de leurs rires insolents. Puis on poursuit, notre chemin en nous arrêtant parfois à Dak-Hao, dans l'un de ses nombreux restaurants, juste après le pont. Là, au passage, on peut entrevoir à même l'eau, une chose effarante: un groupement humain vit au milieu d'un espace fangeux et boueux, dans un rassemblement de jonques, de sampans et de péniches bords à bords; sans problème apparent, sans trêve ni repos, au fil des jours, 16

sans promesse d'évolution, avec la résignation qu'expriment ces faces de lune perpétuellement souriantes, on voit s'animer chaque matin à leurs tâches ménagères, tout un peuple de femmes entourées d'enfants, et il y en a partout; un monde besogneux affairé, glapissant et bruyant. A la nuit tombante, donc, nous mettons le cap sur Cholon, cette émule en bien des points de Shanghaï et de Hong-Kong, cette Chine dans l'Indochine, conventionnelle, secrète et tortueuse à nos regards, et qu'il faut apprendre patiemment à décrypter. Pour nous, cette ville, c'est « Gomorrhe », la patrie des Taxi-Girls, du jeux, de l'amour, et des plaisirs. C'est aussi, en réalité, un monstrueux marché, avec ses hommes d'affaires et ses trafiquants de tous poils. Cholon est le champ clos de bien des intrigues et de toutes les tractations; c'est une cité dispensatrice de toutes les voluptés, une ville sans péché, qui assouvit ses faims. Nous y cherchons l'aboutissement naturel de nos jeunes disponibilités de célibataires. Nous allons comme des mouches sur le sucre, vers deux établissements complémentaires et quasi indissociables, le dancing et l'Hôtel chinois.

17

La CIP de Dian

Il me faut présenter l'unité à laquelle, j'ai le privilège professionnel d'être affecté. Je lui dois beaucoup. J'y ai tout appris comme jeune chef de groupe de parachutistes, et je tiens à remercier personnellement, le Lieutenant de F..., qui fit école, par la seule vertu de l'exemple, de la rigueur, et du courage moral. L'unité est cantonnée à Dian, tout près de Lai- Thieu et de ThuDuc, en Cochinchine. Cette Compagnie de parachutistes, à base d'un recrutement de Khmers vivant au Sud Viet-nam, est un groupement humain haut en couleurs. Sa valeur technique en temps qu'instrument militaire, n'est plus à prouver. Tous les bataillons coloniaux de parachutistes, ont pu successivement, au gré des relèves, l'apprécier. Elle fut mêlée depuis 1946, à toutes les actions aéroportées qui se succédèrent, et se révélèrent particulièrement efficaces. Elle vécut l'époque des grands raids, l'âge d'or des parachutistes: Bac-Kan, Nam-Dinh, Cao-Bang, des noms qui claquent comme des coups de feu, avec leur cortège de gloire, d'épreuves et de sang. Ses hommes furent de tous les coups, jetés des junkers 52, et plus récemment par Dakotas, au gré des évolutions tactiques, et dans des conditions très précaires. La CIP(I) de Dian, au sein de la grande Saga des bataillons parachutistes,
(1) Compagnie indochinoise de parachutiste. 19

participe ainsi au redressement des situations désespérées, pour enlever ou occuper des positions particulièrement difficiles, là où leur expérience et leur maîtrise font merveilles. L'unité est articulée de la même manière que ses consœurs européennes, c'est-à-dire, en conservant une structure similaire aux unités célèbres, du spécial - AirService-SAS - de la Dernière Guerre mondiale - dont nous sommes les héritiers. Les cantonnements de la Compagnie sont situés en plein « quadrilatère », ce lieu d'implantation viet-minh par excellence. Les renforts successifs, fraîchement débarqués de métropole, utili-

sent cette troupe, tour à tour, en sorte de « Compagniecorps francs »,
au sein des bataillons, au fur et à mesure que les détachements français de métropole, épuisés par leur séjour, ou ce qui en reste, se relaient tous les deux ans pour regagner la France. N'oublions pas que le taux d'absentéisme dans chaque bataillon parachutiste, que ce soit pour cause de maladie, blessure, disparition, mort, ou rapatriement en métropole, oscille entre 40 et 60 % des effectifs. Dans les opérations les plus diverses, notre unité progresse en tête, et il en est souvent de même au cours des sauts opérationnels. Deux palmes à notre fanion attestent de l'estime particulière que le Haut commandement et l'armée prodiguent à nos paras autochtones. Ces combattants vietnamiens et cambodgiens sont particulièrement aptes à guerroyer dans leur pays. Ils supportent aisément ce climat auquel ils sont accoutumés, la nature éprouvante du pays qui est le leur, et la boue, cet élément majeur, les incommodent peu; les dangers permanents et les épidémies, les surprises mortelles de toutes sortes, créent chez eux une sorte d'immunité, une seconde nature, habitués qu'ils sont à cette vie, où bêtes, gens, pièges et traquenards se côtoient, s'assaillent et s'alternent sans interruption, ni cesse, en successions traîtresses, incroyables. Aussi, leur présence auprès de nous, est précieuse. Ils possèdent un sens du camouflage, une endurance et une patience hors du commun; cela nous permet de réussir avec eux les guet-apens les plus fous, les coups de mains les plus audacieux. Ajoutons qu'ils sont parmi les hommes les plus disciplinés. Ils allient à ces qualités une faculté d'assimilation peu commune, accompagnée d'une intelligence vive, leur permettant l'utilisation des matériels les plus compliqués. Le cantonnement de Dian est en quelque sorte un village, micambodgien, mi-annamite, à l'intérieur d'une enceinte de protection flanquée de tours de guet, et transformée la nuit en autant de postes de garde et de surveillance. Le véritable village du même nom, avec son marché, et un centre religieux de la secte Caodaïste, se situe à deux 20

kilomètres environ de nos murs. Nous gardons dans un isolement armé. les ateliers de réparation des machines de chemin de fer du Sud Viet-nam. Cette situation particulière. nous impose d'entretenir souvent. entre les activités opérationnelles de longues durées. une autre activité dite de secteur. qui permet de nous « roder» en permanence. d'être au top niveau en quelque sorte. dans ce que j'ai appelé précédemment le « quadrilatère ». avec. implanté en son centre. le tragique « camp W ». Dans celui-ci. que d'événements s'y déroulèrent! C'est sur cet espace que je reçois mon baptême du feu. comme très jeune sergent de moins de vingt ans. Je suis initié au combat en ces lieux. progressivement. avec l'aide très « paternelle» des parachutistes de mon groupe. tous des anciens. qui m'adoptèrent immédiatement Il y a tout d'abord Le Caporal-chef T.R... quatorze années de service. et plus de soixante sauts en parachute. dont onze de guerre. Puis D.Ch le Caporal. même carte de visite; ensuite T.S le fidèle éclaireur de pointe. toujours en tête. intelligent. instruit. ancien instituteur. parlant cinq langues, et me faisant comprendre comment on peut satisfaire au rite du culte des ancêtres. tout en appliquant les règles de conduite de la morale confucéenne, et en se réservant quelques périodes de retraites bouddhistes. tout en acceptant la philosophie de Lao-tseu. Enfin. T.K. « le fada ». le fonceur, qui disparaît 48 h de l'unité, part tout seul dans le quadrilatère pour « s'estourbir » un rebelle, et revient avec deux armes, la sienne et celle du mort. Et puis, il ne faut pas oublier R.S..., l'ancien bonze, qui monte à l'assaut au coupe-coupe. et porte tatoué sur la poitrine. un mandala. représentant deux roues de l'univers. par où s'écoulent le flux de la vie. le hasard et le temps. Je n'oublie pas T.N..., mon collègue plein de sagesse. qui commande le Deuxième groupe; le Caporal-chef H..., dirigeant le Troisième. et moi-même. jeune breveté chef de section, ayant en charge le Premier groupe. Tous les trois, nous formons la Première section. sous les ordres du Lieutenant. de F... Lors des deux premiers mois de présence à l'unité. j'eus de nombreuses occasions de découvrir, et d'apprendre toutes les astuces que peuvent appliquer sur le terrain. nos différents adversaires. Et puis. aussi. on doit rapidement s'adapter à la difficulté que nous rencontrons, à progresser dans ce qui est le terrain le plus habituellement parcouru: la rizière. C'est une surface plate. gorgée d'eau, aux extrémités de boue en bourrelets. glissants et gluants, coupée d'innombrables arroyos et canaux d'irrigation, truffée d'îlots de verdure, dont les villages aux habitations séparées les unes des autres par des jardins touffus 21

d'arbres fruitiers et de haies vives, ne facilitent pas la traversée. La population y est extrêmement dense, et il est impossible d'y passer inaperçu. La progression à l'extérieur des hameaux y est ralentie par ces rizières inondées et ces canaux; la fouille des villages, elle-même, est difficile en raison des haies et des palissades, qui se succèdent tous les dix mètres. Sur du terrain plat et coupé d'écrans de verdure, les appuis de feu échelonnés, sont presque impossibles, les liaisons dans le dédale des jardins, sont précaires, sinon illusoires, et l'adversaire est prévenu de tous nos mouvements. C'est là le paysage cochinchinois par excellence, rencontré principalement D'autres difficultés viennent s'ajouter à ces astreintes géographiques : cette guerre dans le sud Viet-nam, est vraiment spéciale; on rencontre rarement de gros effectifs, mais c'est le harcèlement permanent On se heurte toujours à l'imprévu, à l'astuce, à la traîtrise, bref, à tout ce qui est « tordu », ou à la manière d'être, à laquelle en temps de paix, on ne s'attend jamais. A cet effet, le Viet-minh utilise beaucoup de femmes et d'enfants; ceux-ci sont les agents de renseignements idéals; ils circulent partout, et n'éveillent pas l'attention. Les conducteurs d'autocars civils sont pratiquement tous agents de renseignements, et disposent d'un code de transmission par avertisseur sonore klaxon; de plus, il y a les boys, les barmaids, les cuisiniers des popotes; mais il faut se méfier aussi des marchands ambulants, des tireurs de charrettes, de tous les transporteurs en général. Une catégorie qui est particulièrement difficile à déceler autour de la Région Saigon-Cholon, c'est celle des conductrices des « boîtes d'allumettes », ces sortes de tilburys légers sur deux roues, à toit de latanier et de bambou; on y transporte souvent, au milieu de quelques paysans énigmatiques, des sacs de riz servant à camoufler des transports d'armes. On a vu les rebelles utiliser les égouts de la ville, pour entreposer des armes préalablement bien graissées, et posées sur des caisses. Les kiosques de vente de fleurs peuvent être aussi des lieux de dépôts d'armes ou de munitions A Giadinh, on a trouvé des trous dans lesquels sont glissées des armes, et de grosses jarres pleines d'eau qui en masquent les entrées. Les femmes, encore elles, sont très souvent choisies pour transporter pistolets et grenades dans leurs paniers, sous les légumes, entre leurs jambes, ou en simulant une grossesse. Il y a cetle autre ruse: pals de résine à double fond, ou les jarres dans lesquelles sont les armes ou les cartouches; cyclistes transportant des plis cachés dans les guidons, ou des cartouches dans les cadres de leurs bicycleues. Il faulsavoir par exemple, observer attentivement les mouvements du paysan qui repique faussement son riz, ou ceux du pêcheur à la ligne qui n'a pas d'hameçon au bout de 22

son fù. Nous constatons avec l'expérience, que tout détachement anné qui transite par un village, s'empresse systématiquement sur ce lieu du stationnement prévu, de se mettre en civil d'une manière anodine, avec les vêtements empruntés aux paysans; leurs effets et leurs annes peuvent être déposés par exemple, dans la cache aménagée à cet effet sous le sol d'une étable à buffle, recouvert d'excréments et de fumier, et sur lequel, un animal énorme et placide, regarde passer de sa masse de huit cents kilos, n'importe quel perquisiteur de circonstance. En Cochinchine, les annes empaquetées dans de la toile imperméabilisée, sont fixées sous de petits radeaux en bambous. Ces radeaux sont camouflés par des herbes ou des plantes aquatiques, et remorquées par des sampans, qui coupent leurs liens à la moindre apparition suspecte. Laissés à la dérive, ces plates-formes flottantes sont récupérées en aval, une fois la fouille et le barrage de contrôle dépassé. Ce trafic, d'ailleurs, bénéficie en tout état de cause, de la complicité active et totale de tous les pêcheurs de la côte, des régions de Rach-Gia, Ca-Mau, et Song-Dôc notamment. Sur les sampans euxmêmes, les annes sont cachées entre les feuilles de lataniers servant d'abris et de toiture, dans les cageots et les paniers à poissons, ou encore dans le creux des mâts en bambous. Mais les pièges, les traquenards et la mort, ce n'est pas uniquement connaître et savoir prévenir tous ces procédés d'acheminement et ces ruses; c'est surtout savoir échapper au pire lors d'une progression: par exemple, savoir détecter et éviter sur le chemin sableux du village, la trappe creusée pour vous empaler. Mais il existe d'autres pièges plus nombreux, tout aussi mortels que celui-ci, et plus difficiles peut-être à découvrir, qu'il nous faut absolument, pour une simple raison de survie, savoir repérer, et contourner. Nous les faisons sauter ensuite. C'est toute la gamme des explosifs, obus et grenades piégés que les partisans viets savent, avec une habileté diabolique, mettre en place, là où on s'y attend le moins. Cela va du cadavre abandonné, qu'on est censé remuer ou retourner pour identification, à la marmite pleine d'aliments cuits, sur l'âtre, en passant par le pied de table ou de chaise, les portes à deux battants entrouverts, les volets de fenêtres... Tout cela très astucieusement piégé, garantit au moindre mouvement, l'explosion, et donc la mutilation ou la mort. C'est dans ce contexte d'action, dangereux et traître, que je vais évoluer durant des mois, au sein de l'unité prestigieuse à laquelle je suis affecté. J'y apprends mon métier dans sa totalité, et m'initie lentement à toutes ces « astuces mortelles ». Cependant les pièges, les traquenards et la mort, ce n'est pas uniquement tout ce qui vient d'être dit: ce que je veux développer, acquérir surtout, et réactiver, ce sont 23

les facultés naturelles tel que l'instinct de chasseur entre autres, qu'adolescent déjà, j'ai su développer dans mes montagnes corses, et dans ce domaine, mes Cambodgiens m'apprennent à aller plus loin. En effet. ce mélange de dangers permanents que nous rencontrons à chaque sortie, exige une très forte concentration mentale, une attention aigu~, presque douloureuse, s'accompagnant d'une écoute sans cesse affinée, le tout nécessitant une volonté tendue vers la survie; ce comportement finit au bout d'un certain temps, par faire naître ce que

peu de combattants savent acquérir, et développer: « le sixième
sens », c'est-à-dire, la possibilité de savoir interpréter à coup sÛT,le silence qui vous entoure, deviner sans erreur, car elle n'est pas permise, que l'ennemi est là, qu'il vous attend, qu'il vous guette, qu'il va tirer. Que de fois notre vie a-t-elle dépendu de cette faculté!

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Alerte aérienne

Ce soir là, Than-Sun-Nhut s'endort. C'est une veille d'alerte. La nuit drape lentement le camp dont les bâtisses s'estompent. Mon camarade de L'A., et moi-même revenons d'une soirée cinéma, passée chez nos voisins aviateurs. Nous longeons une des longues allées du camp qui borde un hameau annamite. Nous apercevons un attroupement. Il est dû à la présence gênante et inexpliquée d'un cadavre de légionnaire. Nous ne le connaissons pas. Voilà très certainement. une source de tribulations policières et administratives pour le village, à commencer par la fouille des maisons, qui va suivre: un officier, croisant là, prévient le service général du camp qui appelle la police. Une section du secteur urbain, ne tarde pas à arriver. Un officiel ordonne le rassemblement de la petite population villageoise et cela s'effectue méthodiquement. Durant une demi-heure ce n'est qu'alternance et croisement de faisceaux lumineux, le tout ponctué de rires, d'exclamations, de jurons et de surprises. Nous nous sommes éloignés du gros de la troupe. Sur une petite place cerclée par trois « cagnas », sont rassemblés en deux groupes différents, les Hommes d'un côté, les femmes, les vieillards et les enfants, de l'autre. L'enquête va commencer. Mon collègue et moi rentrons rapidement et sans incident, dans nos cantonnements. La journée qui suivit cette nuit-là, consigna au camp l'ensemble de notre unité en alerte. Le lendemain, nous allons sauter en opéra-

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tion, de très bonne heure. Notre capitaine est longuement retenu au
« briefing », dans

la vaste salle opérationnelledu PC de Ch. 1..., lieu-

tenant-colonel connu sous son nom de guerre, patron des parachutistes du Sud Viet-nam. Les ordres de détail et la répartition des missions vont nous être donnés le lendemain, avant l'embarquement. Cette journée passe très vite en préparatifs divers. Le soir, nous bavardons longuement sur la véranda, puis allons nous coucher. Réveil quatre heures, brouhaha, appels divers, café, revues d'effectifs par Commandos, et distribution de munitions, chargement et embarquement dans les camions. Lueurs des phares trouant les dernières taches noires de la nuit qui s'achève. Cinq heures trente, nous sommes sur la piste d'envol. Les Dakotas nous attendent, dans les très pâles lueurs de l'aube.Leurs silhouettes massives et sombres, se détachent sur un fond de ciel blafard. Alignés par sticks, face aux appareils, nous recevons tour à tour nos instructions. La grande quantité d'explosifs emmenée par les équipes spécialisées, nous avise qu'il y aura très probablement des destructions au sol. Cette « OPA »(1), se déroule dans le secteur de Cumy, au sud de Saigon et à l'Est de Baria. Nous sommes un peu plus de cent quatre-vingt paras à être largués très tôt dans la matinée, sur nos objectifs. Engoncés entre le parachute dorsal et le parachute ventral, la carabine à crosse pliante, le sac de jungle arrimé à hauteur des genoux et le casque lourd, gênés également par les sangles du harnais, nous avons lentement gravi l'échelle métallique, pour pénétrer enfin, à l'intérieur de la carlingue, et nous caler sur les banquettes de toile, au confort très sommaire. Successivement, les moteurs de chaque avion se mettent à tourner, et curieusement c'est souvent à ce moment-là, quand le bruit d'enfer envahi l'intérieur de l'appareil et provoque l'envie d'être ailleurs, qu'on réalise une fois de plus, que pour revenir à terre, il n'y a pas d'autre alternative que le passage obligatoire par cette satanée portière et la chute dans le vide. A présent, lentement, les appareils s'ébranlent les uns après les autres en cahotant sur le Taxi-Way et effectuent leur point fixe en bout de piste, en rugissant. Puis brusquement, chaque bimoteur frémit de toutes ses membrures de métal, dans le vrombissement de ses cylindres montés à plein régime. 11s'élance le long de la piste en hurlant. Au bout de celle-ci, nous éprouvons une courte sensation de lourdeur dans les jambes; l'appareil quitte le sol; nous décollons.
(1) Opération aéroportée.

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Nous étouffons, quelle chaleur! Chaque fois je me surprends à

murmurer: « ... qu'est-ce que je fous là-dedans... ». Le largueur
compatissant et plus rassuré que moi, hoche la tête en souriant. L'appareil prend de la hauteur; sous ses ailes, défilent à présent des rizières, des paillottes, des buffles isolés, des digues, des canaux et des villages. Plus on monte, et plus notre champ de vision au sol s'élargit, à travers la porte ouverte du « Dakota ». Le vide que nous apercevons, hypnotise certains d'entre nous, l'œil fixe braqué vers le rectangle de ciel clair qui se détache sur la paroi de la carlingue. L'estomac un peu contracté, nous volons vers l'objectif. Contractions révélatrices, qui se traduisent par le nombre anormalement élevé de parachutistes urinant sur les bords de la piste, avant l'embarquement dans l'avion. Le point de rassemblement de la formation aérienne, est fixé à une trentaine de kilomètres au Sud de Saigon; vingt minutes plus tard, nous sommes rejoins par six chasseurs « Bearcat » de l'Aéro-Naval. Ils nous escortent et vont appuyer au sol notre descente, en straffant, le moment venu, les alentours de la Drop-Zone choisie pour nous larguer. Au bruit assourdissant du départ, succède à l'intérieur de l'avion, le ronronnement un peu fort, mais régulier des moteurs. Il agit comme une drogue, nous berce et nous assomme. Combien de temps cela dura-t-il? qu'importe! Sous les casques: Des visages avec leurs yeux mobiles, les regards s'accrochent puis glissent et se perdent, dans le vague indéfinissable. Que regardons-nous? le carré de ciel moutonné, découpé par la porte? Percevons-nous, insensibles au monde extérieur, un autre monde soudain très proche et inconnu, royaume des ombres? Nous sourions, de ce sourire particulier des grandes occasions, étrangement calmes, détachés. Par instanl, l'un d'entre nous lire un camel, son canif, un paquet de chewing-gum qu'il triture lentement, quelques instants, pour le remettre là où il l'a extrait. Puis à un moment donné, le pilote se tourne vers le largueur et lui fait signe que nous approchons, alors soudain, le « dispatcher» hurle « ... Debout, accrochez ». Le signal rouge s'est allumé. Les bimoteurs se placent les uns derrière les autres, à la suite du leader, et dans l'axe de larguage, tandis que nos chasseurs ont commencé déjà leur ronde infernale et mortelle de mitraillage au sol. Notre appareil amorce son dernier virage. Par gestes brusques, et précis les mousquetons s'enclenchent le long du câble d'acier. Le largueur vérifie minutieusement cette opération, et ajuste quelques staticlines de nos parachutes dorsaux à ouverture automatique. Ce jour-là, nous devons être largués par demi-stick. Je

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me trouve donc au milieu du groupe; cela permet au chef de section de sauter en tête au cours du premier passage de l'avion. Je me retrouve donc lors de la deuxième rotation, premier à la porte, comme chef de demi~stick. Machinalement, je regarde une main placée devant moi sur le câble et tenant son mousqueton. Cette main tremble. Je ne peux plus décrocher mon regard d'elle. Je suis fasciné. Cette chose vivante et nerveuse, semble crier. J'assiste là, sous mes yeux, à la révolte d'un corps. Un phénomène étonnant va suivre: la sonnette du bail-out retentit, la lampe verte s'allume, nous entendons une succession de «go» hurlés par le largueur. Et alors la main s'immobilise tout à coup. Je la vois courir, domptée, le long du câble; nous approchons de la portière. A cet instant, l'effort de volonté est intense. On ne sait trop où l'on va, mais une chose est certaine, chacun y va. A présent, le garçon doit flotter dans l'air, libéré. L'avion survole à nouveau la DZ. Je me trouve en position de saut, et au signal, je m'élance. Sensation étrange: peut-être ai-je fermé les yeux, recroquevillé sur moi-même durant deux à trois secondes, puis soudain c'est la délivrance: une énorme poigne de géant, vous saisit aux épaules, avec une claque de huit cents kilos, et vous tire violemment vers le haut. L'avion s'éloigne; à l'intérieur, l'équipage qui vient d'expédier son stick dans les nuages, n'a plus qu'à remonter les sangles d'ouverture qui se sont tendues comme des cordes de pendus. Et chaque fois, on éprouve la même impression de calme, grâce au bruit des moteurs qui décroît. Succède maintenant dans cette belle matinée claire et ensoleillée, le léger sifflement du vent dans les suspentes et le bord d'attaque de la voilure du parachute. Il fait doux, l'air est tiède, le ciel lumineux voit, en contraste, le piqué des chasseurs vers le sol. Mais rien ne bouge, nous nous posons sans encombre, sur une plage quasi déserte. Le regroupement est réalisé en un temps record et nous nous déplaçons rapidement vers nos objectifs. Nous nous trouvons sur une sorte de lagune, une plage très large, avec des bras de mer entourés de roseaux, coupant celle-ci transversalement, et formant des étangs camouflés. Sur les berges de chacune de ces pièces d'eau, se tiennent une ou deux énormes jonques de mer, étendues sur le flanc, à marée basse. Ces embarcations imposantes doivent faire une bonne vingtaine de mètres de long, sur cinq ou six mètres de large dans leur partie la plus ventrue. Chaque bateau peut transporter plusieurs dizaines de tonnes de marchandises et du riz en particulier. Nous avons découvert et localisé une douzaine de ces très grandes chaloupes. Ce sont nos objectifs à détruire; les équipes spécialisées se mettent donc au

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travail. pendant que nous assurons la sécurité alentour. Unequarantaine de minutes s'écoulent. et les premières explosions ébranlent le secteur; une heure après le saut. tout est terminé. Cette mission de destruction très simple. n'offrit cette fois là. aucun danger; il n'en est pas toujours de même. pour chaque saut opérationnel. Mon collègue H qui a participé déjà à d'autres raids de destruction sur la côte d'Annam. notamment pour faire sauter des locomotives dans d'anciennes gares de la voie ferrée désaffectée Saigon-Tourane. m'a raconté une mission, qui avait pris une toute autre tournure; il y avait été mêlé, en tant que participant à l'unité de recueil. C'était durant les premières semaines de décembre 1949 : le responsable civil et militaire du Front Viet-minh de la plaine des Joncs, Nguyen-Binh. déclenchait une offensive par une série d'attaques violentes. appuyée par deux bataillons rebelles de régionaux. Ces actions tendaient à prendre notamment, les postes de Cauke. et une localité d'autodéfense: Hien-Tu. située à dix kilomètres au Sud de Travinh. à l'extrême Sud du Delta. Le commandement français décida d'envoyer en mission aéroportée, une Compagnie renforcée du Deuxième BEP. Des éléments de recueil et de renforts, vinrent par la côte en bateaux, prêts à récupérer le matériel et les hommes en fin d'opération. D'autre part, un escadron de «crabes amphibies », renforcés de deux bataillons d'infanterie, étaient en réserve d'intervention. La première Compagnie du Deuxième BEP, fut désignée pour sauter sur l'objectif. Mais une série de « grains de sables ~~, allait « gripper ~~dès le départ cette belle mécanique. Les conditions météo n'étaient pas bonnes - le vent soufflait à plus de vingt mètres seconde - et l'heure choisie et maintenue pour le larguage, était trop tardive. De ce fait. l'appui aérien de la chasse fera mortellement défaut au moment décisif. Laissés à leur seul destin. sans aide immédiate, l'avion leader et les cinq autres Dakotas à sa suite, survolèrent un moment la zone de saut. au-dessus d'un confluent de rivières. Plus au Sud, c'était le domaine des marais. à la végétation exubérante: palmiers d'eau, manguiers aux feuilles vernissées, aréquiers aux longs fûts frêles, coiffés d'un tout petit panache. A la verticale des aéronefs, la localité s'étendait; celle-ci se prolongeait et s'entourait de nombreuses rizières. Mais au moment où les aéroplanes se préparaient à larguer l'unité de légion, le soleil se coucha derrière un mauvais écran de strati orageux et curieusement lumineux. Les appareils effectuèrent correctement leur dernier virage dans l'axe de larguage, mais ils furent instantanément gênés par le soleil déclinant. Le lâcher des paras se prolongea ainsi, trois secondes 29

de trop. Le vent fit le reste, et les conséquences de tout cela furent atroces pour certains. D'une manière globale, l'ensemble de l'unité fut trop dispersée au sol. Les groupes et les sections ne purent s'appuyer et se renforcer, les uns par rapport aux autres, qu'après un regroupement trop lent, et trop difficile. Mais surtout, le drame vint des derniers éléments largués, qui atterrirent au milieu des adversaires. Que dire du légionnaire qui entra en plein milieu d'un bosquet de bambous, où des dizaines et des dizaines d'épines de cinq à dix centimètres pénétrèrent son corps, et le clouèrent vivant dans ce linceul végétal, où durant plusieurs minutes, il hurla l'enfer de sa douleur, jusqu'à ce qu'un rebelle lui fasse éclater la tête d'une rafale de mitraillette. Trois autres, dans le village, furent immédiatement entourés de miliciens. Impossible de fuir, de riposter, de dégainer, empêtrés qu'ils étaient toujours par les sangles de leurs parachutes. Ils durent bien tenter désespérément quelques esquives de défense, avant de s'écrouler en gémissant sous les coups de coupe-coupe, qui ouvraient une épaule, sectionnaient un bras, entaillaient très profondément une cuisse, ou libéraient des viscères. Toute cette horreur, aux dires des survivants recueillis plus tard, fut accompagnée par les hurlements hystériques des soldats régionaux, dont certains étaient

ivres de « choum ». D'autres cris hélas, plus inhumains encore, fIrent
blêmir les témoins impuissants à les délivrer, quand ils entendaient les supplications énoncées dans une demi-inconscience, avant de mourir: « ... non, non, pas ça... » et l'on pouvait penser alors à quelles abominations extrêmes se prêtaient ces populations frustes et sanguinaires et ces milices locales d'une cruauté sans nom. D'autres paras eurent un sort guère plus enviable. Certains en effet, furent enlisés dans les rizières, et y furent achevés. Plongés dans la vase fétide et enfoncés jusqu'aux cuisses, englués par le fond, littéralement aspirés par la boue, par l'effet surprenant de succion qui se produit toujours autour des deux pieds emprisonnés. Beaucoup néanmoins, furent dégagés par leurs camarades. Un repli s'organisa, devant cette multitude active et grouillante, et une contre-attaque saignante rétablit la situation. Ce fut l'entrée en scène des deux bataillons de réserve et l'action percutante qu'entreprit sur les fuyards, l'escadron de « crabes amphibies ». Les Viets, au terme de cette journée mal terminée pour eux, avaient abandonné trois cents cadavres sur le terrain.

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L'homme abattu

C'est un matin de février, il faut aller repérer dans le « quadrilatère » un lieu d'embuscade pour la nuit. Notre section sort, j'ouvre la marche avec mon groupe. Il est 7 h 30. Rapidement, nous laissons les murs d'enceinte de nos cantonnements derrière nous. Déployés en ligne, dès l'atteinte de la forêt clairsemée, qui s'offre à notre progression, nous avançons très rapidement sur ce terrain familier. Durant près d'une heure, c'est une succession de parties boisées, de larges clairières, de hameaux à moitié détruits, de maisons isolées abandonnées, sans vie alentour, avec leur puits et leur massif très dense de grands bambous. Nous approchons à présent de la zone sensible du «camp W » ; il nous faut redoubler de vigilance, l'allure a considérablement ralentie. La végétation elle-même, forme un frein naturel à notre dispositif de marche; une assez vaste portion du « quadrilatère » en ces lieux, est constituée de « bois de tranh », ces arbustes très serrés, à travers lesquels toute incursion dans ces sous-bois devient difficile, bruyante, et très vite exténuante. Nous évitons d'y pénétrer, en longeant prudemment les pistes sableuses, pour ne pas faire de bruit, et parvenir plus vite à l'objectif que nous nous sommes fixé. Mais ce matin-là, le destin du jour décide autre chose. Brusquement, sur notre gauche, je vois courir trois viet-minhs en kaki,

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et sac à dos, se faufilant dans les taillis touffus. Ils se retournent effarés, nous voient, l'un d'entre eux tire sur nous au jugé, sans succès. Simultanément, les carabines automatiques de mes voltigeurs de tête, crépitent. Deux rebelles sont tués nets. On poursuit le troisième. En accélérant son allure, celui-ci débouche sur une portion de terrain découven, qu'il veut par réflexe imprudent, traverser d'un seul bond. Mais des lisières Sud de la clairière, plusieurs coups de carabines claquent à nouveau. Le jeune rebelle accuse les coups. Il fléchit. Le faisceau d'impacts se concentre sur sa silhouette en fuite. Il s'arrête un instant puis repart; à chacune des détonations, son corps marque un temps d'arrêt, accompagné d'un soubresaut qui le tasse chaque fois un peu plus. Dans ses reins à présent, doit s'irradier l'ardente brûlure du projectilc ; scs jambes fléchissent, son allure est lourde, ses membres désunis. Il trébuche, se relève, en battant des bras comme un naufragé sans bouée. En grandes enjambées désarticulées, il tente de repartir, mais une dernière rafale de PM, cette fois, à vingt pas sur sa gauche, le cloue définitivement au sol. Il tombe. Il hoquette, et ne peut se relever. Saignant abondamment par les multiples déchirures de ses blessures, impuissant et résigné, il attend la mon. Tombé sur le dos, les yeux grands ouverts, le son de nos voix se rapprochant, il doit voir un court instant par-delà son mal, le bleu tamisé des nuages. Son regard voilé distingue peut-être déjà, les pones de ce monde si proche qui pourtant n'est plus le nôtre. Voit-il encore à sa droite, le bandeau pourpre qui noie et surplombe tous les bois à l'ouest, cette rougeur excessive qui s'associe au feu de sa douleur? Voit-il tous les bleus infinis, des violets très beaux et vivants, des bleus aériens, qui n'appartiennent qu'au ciel, mêlés aux mille nuances de rose et de soufre, comme en surimpression sur le fond mouvant des gris et des or, splendeur sans nom? Ce règne coloré et unique, cette richesse prodigieuse de l'atmosphère, il les voit pour la dernière fois; associés à des bouquets célestes incomparables, mettant des heures à se former et autant de temps à se faner. Dans peu d'instants, ses yeux obscurcis, ne verront plus ces couleurs naissantes, et impalpables, qui vont mourir avec lui, toutes ces ébauches d'arc-en-cicl, aussitôt évanouies, cette grande variété de nuances en fusion, comme des essences rares, violentes et précieuses. Un voile de brouillard gagne maintenant, les pupilles du mourant; le crépuscule insondable de l'éternité, l'enveloppe et l'étreint inexorablement. Par un dernicr sursaut, à demi-comateux, dans un suprême instinct, il se retourne. II appuie sa face cireuse contre la terre meuble, cette source originelle d'où il est issu, qui l'appelle et le baigne comme une éponge avide et sanglante. II ne ressent plus les brûlures

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de son corps meurtri. Il discerne encore moins ses douleurs intenses. et l'anesthésie partielle provoquée par la violence des chocs de tous ces projectiles. Il ne perçoit pas cette chose sournoise et insidieuse qui coule en lui comme un filet indéfinissable, et s'épand hors de lui dans l'herbe nourrie. C'est son sang, cette vie qui s'échappe maintenant au rythme de ses dernières pulsions affolées, irrémédiablement. et dont le processus mortel s'accompagne du gargouillis de ses viscères percées. vidange tragique. L'Homme qu'il est encore, a-t-il à la minute ultime, une lippe d'amertume ou de détresse, celle de l'espoir et de la foi; ou bien dans un dernier réflexe, a-t-il un rictus de défi, cet apanage impuissant des forts. des rebelles et des indomptables, face aux marches de l'éternité, puisé dans la certitude du bon droit de leur combat, de leur révolte, ou de l'ignorance de leur errcur ? En cffct, à cet instant suprême, songet-il aux conséquences de son combat inutile et vain? Et cet acte final auquel il s'est préparé, n'cst-ce que ccla ? Le vent chaud du Sud, emporte-t-il son dernier souffle, loin dans le ciel? Ses ancêtres l'attendent-ils, têtes vénérables ct bonnes? A présent, deux autochtones, penchés sur ce cadavre encore chaud,le fouillent. A cet instant, quelques strophes de la Bagavât Gita m'assaillent, tel un chant lointain, en écho: « ... Rien ne naît. ni ne meurt ici-bas, rien n'est détruit quand le corps se consume; celui-ci est permanent, immuable, et rien ne doit nous affliger dans la mort, passage inéluctable... aussi, quand cela est nécessaire, faut-il combattre, obéir et tuer, les actes qui en découlent ne signifient rien, leur gravité n'est concevable qu'aux yeux de l'ignorance... » Etranges échos en moi, si éloignés de mon entendement occidental et chrétien. Pour l'heure, cet homme abattu là, ne voit plus les matins joyeux de son village ensoleillé, plus jamais la marche lente du buffle allant vers l'étang, le col tendu, le mufle rose, et dont le souffle puissant des naseaux réagit aux frictions énergiques de la main d'un enfant nu, perché sur l'énorme bête. Il n'entend plus le chant des filles et des garçons dans la rizière, toutes les laborieuses rumeurs de chaque matin naissant, invariablement répétées; non, il ne voit plus son village plein de fleurs, de rires et de chansons d'oiseaux; les opérations se ralentissent avec la saison des pluies, qu'annoncent déjà les nuits moites et des orages soudains; mais cela, pour lui, c'est fini. Près du village, le poste subsiste encore, réconfortant de calme pour tous les étrangers qui l'habitent et s'y protègent. Ce jeune mort,lui, ne peut plus vaquer aux travaux entrepris dans l'enceinte du poste, arm de mieux surveiller l'activité et les projets de ces diables d'occupants. 33

qu'individuellement d'ailleurs, il connaissait et ne haïssait pas spécialement Ce qui était tout à l'heure, mouvements dans ce corps détruit, ce qui était gestes, tout ce qui ressentait et traduisait les harmonies et les dissonances de la nature extérieure, ce qui enfin était décisions, actions, échanges, communications et transformations, précisément, s'est arrêté défmitivement. Marqué par le scénario de celle mort, je m'imprégnais, tel un témoin muet, de cette mutation prodigieuse; un passé tout proche en mouvement, s'est mué sous mes yeux, en présent inerte et rigide. L'idée m'effleure un court instant qu'il ne subsiste plus rien après cela, mais je chasse ce doute; je me dis que l'on ressentira encore, immatérielles et persistantes, les différentes étapes de la vie de ce corps figé; peut-être une âme tentera-t-elle parfois de se manifester à nous, comme le reflet contradictoire et permanent du long combat solitaire de la vie à travers l'homme, comme la trace immanente et indélébile, mais aussi dérisoire, de l'énigmatique absurdité humaine.

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Horreur au «Camp W»

Nous sommes toujours en février 1950, le commandement du secteur décide de « nettoyer» une fois de plus, à partir de Bien-Hoa, le périmètre maudit du « camp W ». Un rassemblement d'unités hétérogènes est constitué et engagé dans ce trop fameux et sinistre quadrilatère qui nous est si familier. Nous savons l'approcher, le traverser, voire « l'apprivoiser» comme on le fait pour un fauve ou pour un engin super dangereux, car n'entre pas dans ce périmètre qui le désire, et il ne faut surtout pas l'aborder sans une extrême prudence. Mais voilà, pour cette opération, le commandement « oublie» une seule chose: nous utiliser. Il se contente de nous placer en recueil, bien en

deçàde la zone « sensible ». Le fait que nous sommes une troupe de
réserve générale aéroportée, explique probablement ce choix. ce jour-la donc, c'est une unité vietnamienne de secteur qui

marche en tête. Elle doit se méfier, « sentir le vent» ; mais apparemment, rien ne l'inquiète et la met en alerte. Il est vrai que dans ces lieux, elle a affaire à forte partie; l'art du camouflage dans cette zone, est devenu pour le Viet-minh, une seconde nature. En moins de temps, qu'il ne faut pour le dire, les alertes sont données par des lignes de guetteurs, qui eux-mêmes aussitôt, leur message transmis 35