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INGENIERIE DE L'INTERDISCIPLINARITE

152 pages
La société et la communauté des chercheurs partagent aujourd'hui un sentiment fort de vivre un moment de " révolution scientifique ". L'accélération de la production des connaissances et des technologies, devenue explosive, remet en cause plusieurs fondements même de l'activité scientifique, au premier rand desquels la distinction entre recherche fondamentale et recherche appliquée, et le cloisonnement en disciplines distinctes. Dans cet ouvrage, biologistes, physiciens, économistes, ou chefs d'entreprises s'attachent à délibérer sur le renouvellement de leurs pratiques disciplinaires dans différents champs d'activité et échangent leurs réflexions, mêlées aux commentaires d'Edgar Morin et aux analyses de Gérard Mégie.
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Sous la direction de François Kourilsky Avec le concours de Jean Tellez

Ingénierie de l'interdisciplinarité
Un nouvel esprit scientifique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Déjà parus Marie-José AVENIER, Ingénierie des pratiques collectives. La cordée et le quatuor. 2000 Jacques MIERMONT, Les ruses de l'esprit ou les arcanes de la complexité. 2000 Bruno TRICOIRE, La Médiation sociale: le génie du tiers. 2001 Jean-Louis LE MOIGNE, Le Constructivisme, Tome 1, Les Enracinements, 2002

@ L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3547-9

Sur la genèse de cet ouvrage
Le Programme européen Modélisation de la Complexité, avec le concours de L'Association pour la Pensée Complexe, a organisé le 25 octobre 2001 à Paris une première CONFERENCE DEBAT MCX - H.A.SIMON "Comprendre pour Faire & Faire pour Comprendre" sur le thème Intelligence de la complexité & Ingénierie de l'interdisciplinarité Cette Conférence fut dédiée à la mémoire de Herbert A. SIMON, décédé le 9 février 2001, scientifique exceptionnel ayant témoigné pendant plus d'un demi-siècle de la faisabilité, de la fécondité et de la légitimité de l'interdisciplinarité, tant dans la Recherche et l'Enseignement que dans l'activité des organisations. La qualité, l'intérêt et l'actualité des interventions et des débats de cette Conférence a incité le Programme MCX à "transformer l'essai" en un ouvrage que nous sommes heureux d'accueillir dans la jeune Collection INGENIUM. N'est-elle pas consacrée à une collective attention à ce Nouvel Esprit Scientifique que caractérisent les nouvelles sciences d'ingénierie "pour comprendre, c'est-à-dire pour faire" ?

Aussi remercions-nous ici très instamment tous les contributeurs de cet ouvrage, qui ont bien voulu retravailler leurs interventions à partir du script des débats. Ces remerciements se font plus particulièrement chaleureux à l'égard de :
I

Jean TELLEZ, qui a assuré très soigneusement la tache ardue et austère de la transcription des débats à partir de l'enregistrement audio. et de François KOURILSKY, qui, après avoir animé ces débats avec une exceptionnelle maestria, a bien voulu diriger et assurer la mise en forme de cet ouvrage sous une forme publiable, catalyser les rédactions ultérieures, et mettre en valeur la dynamique épistémique autant que pragmatique de ces échanges. Ne les avait-

il pas initialisés en 1990, en organisant la première "Session plénière du Comité National de la Recherche Scientifique" consacrée à "L'Interdisciplinarité, Carrefour des Sciences" ? Les directeurs de la Collection INGENIUM :
Georges LERBET et Jean-Louis LE MOIGNE

SOMMAIRE
PREFACE 9

1- LES ENJEUX

15

Le chemin de l'interdisciplinarité 17 Légitimer les connaissances interdisciplinaires dans nos cultures, nos enseignements et nos pratiques 25

2- DEBATS

37

En sciences sociales aussi, partir des problèmes plutôt que des objets: saurons-nous relever le défi que nous lègue Herbert A. Simon ? 39 A propos des sciences d'ingénierie de formation et d' enseignement 47 Pratique transdisciplinaire de l'organisation vivante: la dualité information génétique et organisation
cell u laire ... ............ ...... 55

De quelle discipline relève l'étude des « objets environnementaux » ? 65 La révolution impliquée par le formalisme de la physique quantique: prenons conscience de nos libertés de connaissance et d'action 75 L'expérience psychothérapeutique de l'interdisciplinarité dans les arcanes de la complexité des sciences de l' homme 93 Interdisciplinarité et management: de l'intérêt des "ponts" et des" passerelles" 105 De l'absolue nécessité de la pensée transversale dans le management 113 Penser la complexité planétaire 121
i

3- PERSPECTIVES..

...

......

......

......

......

129

Interdisciplinarité et stratégie scientifique Frontières, déplacements et complexité
ANNEXE S ............ ...........................

131 135
...... 143

PREFACE
Du carrefour des sciences à la reliance des sciences
*

par François Kourilsky

Il ne suffit pas de se croiser, de se rencontrer pour dialoguer et communiquer. Il en est des disciplines scientifiques comme des hommes. La pluridisciplinarité, en récession depuis deux siècles, s'épanouit en fin de millénaire, certes plus dans les discours et les convictions que dans les comportements; mais pour autant, l'interdisciplinarité piétine. Le nom du colloque d'aujourd'hui sur «l'Ingénierie de l'interdisciplinarité» nous rappelle qu'au-delà de «l'ingenium» de Giambattista Vico, cette faculté de relier dont nous parlera plus loin Jean-Louis Le Moigne, s'exprime aussi l'ingénieur, donc la réalisation et la mise en pratique de cette interdisciplinarité: le comprendre pour faire. «Carrefour des Sciences ». Ainsi avions-nous dénommé la première session plénière du Comité National de la Recherche Scientifique réunie par le CNRS les 12 et 13 février 1990 au Palais de l'UNESCO pour faire réfléchir sur l'interdisciplinarité les 1325 membres des 49 sections alors classées par disciplines. En effet, le CNRS fêtait alors ses cinquante années d'existence omnidisciplinaire, sans avoir réussi à dépasser quelques % d'activité interdisciplinaire. Les Universités pluridisciplinaires ne faisaient pas mieux.
*

François KOURILSKY,biologiste et médecin, est directeur de recherche

émérite à l'INSERM et directeur honoraire de la Recherche de l'Institut Gustave Roussy. Ancien directeur général du CNRS et ancien vice-président du Conseil Supérieur de la Recherche et de la Technologie, il est actuellement président de Méditerranée Technologies, et vice-président de l'Association pour la Pensée Complexe.

Edgar Morin ouvrit le colloque par une conférence remarquable

1

,

qui resitua I'histoire de la spécialisation, le pourquoi, le comment, les vertus et les dangers de l'interdisciplinarité..., et de « l'indisciplinarité » : «Les disciplines sont pleinement justifiées intellectuellement à condition qu'elles gardent un champ de vision qui reconnaît et conçoit l'existence de liaisons et de solidarités. Plus encore, elles ne sont pleinement justifiées que si elles n'occultent pas les réalités globales ». Les très nombreux scientifiques participant, français et étrangers exprimèrent leur accord sur cette nécessité du dialogue entre les disciplines, sur la richesse des découvertes aux frontières entre disciplines, sur les vertus de la pluridisciplinarité dans de si nombreux domaines: la préhistoire, les sciences cognitives, les sciences de l'ingénieur, la climatologie, les nanotechnologies, la matière molle, l'infiniment complexe, l'industrie... Les ateliers soulignèrent la richesse des interactions existant entre disciplines dans les sciences de l'ingénieur, les matériaux, l'informatique, l'alimentation-nutrition, la climatologie. .. Dans un élan euphorique, la modification des frontières des disciplines, de nouveaux programmes interdisciplinaires, la rédaction interdisciplinaire des rapports de conjoncture, des colloques, écoles d'été et formations interdisciplinaires furent approuvés; même la modification des intitulés des commissions d'évaluation apparut acceptable... Pour autant, l'interdisciplinarité elle-même ne fut pas unanimement intégrée. Ainsi Jean-Pierre Changeux qualifia les Sciences Cognitives de « nouveau domaine de recherche dont/la thématique est certes interdisciplinaire mais dont l'expression
1 «De l'Interdisciplinarité », Edgar Morin, pp 21-29 dans les Actes du Colloque « Carrefour des Sciences» Session plénière du Comité National de la recherche scientifique sur l'interdisciplinarité, 12-13 février 1990, Palais de l'UNESCO, publication CNRS. Edgar Morin a pu republier ce texte sous le titre: «inter-poly-transdisciplinarité », dans l'ouvrage d'Edgar Morin: « La tête bien faite, repenser la réforme, réformer la pensée », ed du Seuil, 1999, pp. 127-137. 10

concrète sera multidisciplinaire. La recherche en Sciences Cognitives sera donc multi- et non pas interdisciplinaire ». Au cours de la décennie qui suivit ce colloque, l'exigence d'interdisciplinarité se fit encore plus pressante avec l'essor de nouveaux domaines de recherches, la prise de conscience de la complexité du vivant, de l'homme et des sociétés du monde. Les difficultés de mise en pratique apparurent d'autant mieux. Tout d'abord, comme Gérard Mégie le soulignera tout à l'heure, des préjugés marquent encore trop, chez les scientifiques, la primauté contestable de la noblesse de la recherche fondamentale sur la recherche dite « finalisée» ou, pire, appliquée. Or celle-ci concentre les thèmes interdisciplinaires. De même, les sciences biologiques, sociales et humaines, autrefois situées au bas de la pyramide d'Auguste Comte, ont rejoint les sciences de l'ingénieur et de l'information comme piliers préférés de l'interdisciplinarité. L'interdisciplinarité « convenable» et acceptée se limite plus à des applications techniques qu'à des dialogues conceptuels, lorsqu'une discipline donnée utilise des technologies développées par une autre discipline. Les succès spectaculaires enregistrés sont issus aussi bien des techniques de la Physique ou de la Chimie transférées dans la Biologie, la Médecine, l'Archéologie, la climatologie.. .etc. Ces percées techniques favorisent certes des interactions plus profondes entre disciplines Une illusion courante est de croire suffisante la simple mise en contact des scientifiques de disciplines différentes pour créer l'interdisciplinarité. Encore faut-il disposer de structures Ide recherches adéquates, de sujets et de financements mobilisateurs. Surtout rester conscients que la capacité de scientifiques à cohabiter harmonieusement sans interagir est considérable et que l'estime et les relations personnelles sont les vrais moteurs des rapprochements. Ceux-ci se révèlent parfois plus faciles d'un pays à l'autre que sur le même palier... Le dialogue indispensable entre disciplines est considérablement freiné par l'usage de langages spécifiques. Jargon technique permettant au biologiste ou physicien des raccourcis précis et Il

indispensables. Sabir aussi dont l'usage codé vaut signe de reconnaissance, abrite le pouvoir sur les territoires du savoir et garantit l'appartenance au clan initié de la discipline... Là où les termes techniques manquent, le scientifique, philosophe ou sociologue précise concepts ou situations par de nouveaux mots. Parfois des auteurs en abusent et construisent sans limites et sans guillemets leurs néologismes personnels, qu'ils omettent bien souvent de traduire et qui leur valent donc une flatteuse référence obligée. Or ces nouveaux termes sont beaucoup moins faciles à traduire pour le lecteur non initié que les créations de Raymond Queneau ou de Frédéric Dard! Dès lors, comment transmettre information, sensibilisation, intérêt ou enthousiasme à des scientifiques étrangers à sa discipline? Au barrage du vocabulaire entre disciplines s'ajoute une barrière langagière plus profonde encore: celle de l'approche conceptuelle, qui touche les modes de raisonnement, la démarche de démonstrations, celle des modes d'expression ou de la longueur des exposés. Si la notion d'interdisciplinarité est bien admise dans une collectivité, elle reste contestée au niveau individuel. Le chercheur qui choisit l'interdisciplinarité prend un chemin difficile et risqué. Il quitte son milieu culturel et professionnel d'origine. Après une longue formation, il doit non seulement tenir à jour ses connaissances dans sa propre discipline mais se familiariser avec un nouveau domaine jusqu'à le maîtriser parfaitement. Tâche impossible dans une durée de vie, disent certains, oubliant que le plus grand érudit de son temps, Giovanni Pico de la Mirand01a, mourut à 31 ans, mais... c'était au XVème siècle! Faut-il alors se contenter d'une connaissance incomplète du nouveau domaine de recherche, préjugée superficielle et contraire à la formation scientifique, juste étayée par un environnement scientifique compétent? Le pire problème sans doute pour le chercheur engagé dans l'aventure interdisciplinaire est notre système d'évaluation par les pairs. En l'absence de commission ad hoc, les commissions par disciplines ne peuvent évaluer un travail de recherche 12

interdisciplinaire qu'au prix du jugement séparé de plusieurs groupes d'experts. L'évaluation reste ainsi pluri-, mais jamais interdisciplinaire. Le chercheur se devra d'être déjà excellent dans sa discipline d'origine, et l'on attendra avant tout encouragement qu'il ait démontré ses qualités dans son nouveau domaine. Les préjugés bien ancrés veulent aussi qu'un chercheur à cheval sur deux disciplines, comme un séant entre deux chaises, soit suspect de vouloir échapper à une évaluation par ses pairs, ce qui le dispenserait donc de devoir être bon !2 De nouvelles perspectives d'intégration de l'interdisciplinarité dans nos mœurs scientifiques devraient certes pouvoir être ouvertes par la formation et l'éducation: les réunions, débats, Écoles d'été, colloques, enseignements mixtes ont fait leurs preuves... Cela n'avance qu'à très petits pas, puisque les enseignements à l'Université, inscrits dans une structuration et des cloisonnements disciplinaires, ne peuvent aisément faciliter une reliance délibérée des sciences. Dans les organismes de Recherche, beaucoup reste à faire, d'autant que la France détient l'étonnant record du plus grand nombre d'organismes publics nationaux de recherche, la plupart thématisés et naturellement jaloux de leur identité. Toutefois, c'est au CNRS que l'espoir d'une inflexion forte des stratégies scientifiques vers l'interdisciplinarité s'affirme dans le projet d'établissement, comme l'explicite dans cet ouvrage Gérard Mégie, son président. Le présent ouvrage rassemble les textes et débats réunis dans la

conférence débat MCX du 25 octobre 2001 «Intelligence de J la
complexité, ingénierie de l'interdisciplinarité », dédiée à Herbert A. Simon.

Les textes introductifs de François Kourilsky et de Jean-Louis Le Moigne replacent l'ingénierie de l'interdisciplinarité dans son contexte historique, philosophique et épistémologique. Les exposés et les comptes-rendus des débats qui suivent développent différentes facettes de l'interdisciplinarité et de la complexité et
2 Hubert Curien. Discours de clôture du colloque «Carrefour des Sciences» Actes du Colloque cité plus haut. 13

pénètrent de nombreux domaines de réflexion et d'applications. L'apport de H.A. Simon est évoqué par Robert Delorme dans les sciences sociales. Enseignement et formation sont abordés par André de Peretti et les sciences de l'homme par Jacques Miermont à travers la psychologie. Magali Roux-Rouquié réfléchit sur les sciences du vivant et la génétique, Patrick Legrand sur l'environnement, et Mioara Mugur-Schachter sur la physique quantique. Jean-Claude Larsonneur et Dominique Génelot font part de leurs réflexions et de leurs expériences en entreprise. Edgar Morin conclut par une belle analyse de l'actualité de notre société-monde. Dans une perspective réconfortante, le président du CNRS Gérard Mégie et des membres du Conseil scientifique exposent l'importance de l'interdisciplinarité dans la stratégie scientifique de ce grand organisme.

14

1- LES ENJEUX
« Nous sommes seulement au début de l'aventure. Nous assistons à l'émergence d'une science qui n'est plus limitée à des situations simplifiées, idéalisées, mais nous met en face de la complexité du monde réel, une science qui pennet à la créativité humaine de se vivre comme l'expression singulière d'un trait fondamental commun à tous les niveaux de la nature. » Ilya Prigogine, « La fin des certitudes », 1996, p 16

Le chemin de l'interdisciplinarité

Par François Kourilsky

Résumé écrit oréliminaire :
Autrefois, les grands esprits étaient universels. Pascal passait de H la géométrie aux traités sur la grâce, de l'équilibre des liqueurs" à la machine à calculer analogique. Diderot, Condorcet faisaient alors, sans le savoir, de la pluridisciplinarité comme d'autres de la prose. Jusqu'à Kant, on n'imaginait pas être philosophe sans être aussi physicien. Il s'agissait bien de voir un problème sous tous ses angles. Newton, Descartes et Leibniz n'en feront pas moins de grands savants. La spécialisation naquit au XIXème siècle, de l'accélération des connaissances et de la sophistication des technologies. Dans la deuxième moitié du XXème siècle vint une hyper-spécialisationJ et la multiplication des disciplines. La recherche, pour avancer et décortiquer un objet, dut se spécialiser à l'extrême et rompre la frontière des connaissances sur des espaces qui paraissent ridiculement étroits. Il faut savoir s'enfermer pour apprendre. Mais il nous faut aussi nous ouvrir pour comprendre et apprendre encore. C'est là que le bât blesse.