INTERCULTURALITÉ ET CRÉOLISATION EN GUYANE FRANÇAISE

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La dynamique de l'ethnicité est toujours l'un des thèmes centraux de la recherche anthropologique et sociologique en Guyane Française. La société polyethnique guyanaise doit composer avec sa diversité ethnique et culturelle. Les événements qui ont agité le Maroni et la région de Maripasoula, la violence répétée dans les zones d'orpaillage sont un témoignage de l'extrême fragilité des équilibres interethniques en Guyane française. La situation d'interculturalité n'est compréhensible qu'à partir de l'examen des interrelations entre le niveau local et le contexte global, économique, sociologique de l'implantation des groupes et des communautés ethnoculturelles.
Publié le : lundi 1 juillet 2002
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EAN13 : 9782296289253
Nombre de pages : 272
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Interculturalité

et créoli~ation

en Guyane Françai~e

MAQUETTE:
Sabine TANGAPRIGANIN

ILLUSTRATIONS

CARTOGRAPHIQUES ET COUVERTURE: Armelle KAUFMANT, Bernard REMY

@ Réalisation:
BUREAU DU TROISIÈME
LABORATOIRE
CYCLE,

DE lA RECHERCHE ET DES PUBUCATIONS
APPUQUÉE ET TRAITEMENT DE L'IMAGE

DE CARTOGRAPHIE

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UNIVERSITÉ

DE LA RÉUNION,

2002

CAMPUS UNIVERSITAIRE DU Mou FIA 15, AVENUE RENÉ CASSIN BP 71 51 97 715 SAINT-DENIS MESSAG CEDEX 9

-

1'PHONE:

02 62 9385851'COPIE: 02 62 938500 SITE WEB: http://www.univ-reunion.fr

@

ÉDITIONS

L'HARMAlTAN,
POLYTECHNIQUE PARIS

2002

7, RUE DE L'ÉCOLE 75005

La loi du I I mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite.

ISBN:

2~7475-2515-5

UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION

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Bernard

CHERUBINI

Interculturalité et créoli~ation
en Guyane Françai~e

PUBLICATION

DU CENTRE INTERDISCIPLINAIRE DE RECHERCHE SUR LA CONSTRUCTION IDENTITAIRE (C.I.R.C.I.)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005-Paris

Université de La Réunion 15, avenue René Cassin 97715 Saint-Denis Cédex

Du MÊME AUTEUR

Dynamique de l'ethnicité et identité culturelle à Cayenne (Guyane française), Talence: Edition de la Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, 1986.
Cayenne, ville créole et polyethnique, Localisme, fêtes et identités, [sous la direction
La Réunion, 1996.

Paris: Karthala, 1988. L'Harmattan, 19940 Paris: L'Harmattan, Paris: Université L'Harmattan, de

Paris:

de] Le monde mral

à La Réunion, anthropologique

[sous la direction de] La recherche Université de La Réunion, 1999.

à La Réunion,

[avec la collaboration de Nathalie Clad, Alain Girard et Laurence Stephan] Les ancrages urbains et sociaux de l'espace universitaire à La Réunion. Des ethnologues sur le campus, Paris: L'Harmattan, Université de La Réunion, 20000

DE LA FACULTÉ

COMITÉ SCIENTIFIQUE DES LETTRES ET DES SCIENCES

HUMAINES

Mo Alain COÏANIZ, Professeur (7e so); Mo Yvan COMBEAU, Professeur (22e s.); Mo Alain GEOFFROY, Professeur (lIe s.); M. Jean-Louis GUÉBOURG, Professeur (23e s.); Mo Michel LATCHOUMANIN, Professeur (70e s.); M. Serge MEITINGER, PONNAU, Professeur, (IDe so); M. Jacky SIMONIN, Professeur (9<'so) ; Mo Gwenhaël Professeur(71e So).

PréFace

es événements de septembre 2001, et en particulier les attentats terroristes contre les États-Unis, à New-York et à Washington, pourraient faire craindre, tant l'âme humaine aime les simplifications, quelque grand choc de civilisations. Point tant à l'échelle internationale, mais bien au quotidien, dans les rues, dans nos quartiers. Car à l'aube du XXIe siècle les métissages, les contacts entre hommes et femmes venus des horizons géographiques et culturels les plus divers sont presque partout visibles à la surface de la terre. Pourtant la haine de la différence, les racismes les plus délirants continuent de régir bien des comportements et de susciter préjugés et incompréhensions. Apparent paradoxe! Le thème de l'interculturalité, les relations et apprentissages interculturels retrouvent ainsi par une cruelle actualité un relief d'intérêt pour tous ceux qui rêvent de tolérance et de paix. L'ouvrage de Bernard Cherubini, ethnologue attentif aux questions d'identité, d'intégration socioculturelle, aux significations profondes de la fête, directeur du CIRCI (Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Construction Identitaire) prend donc un relief tout à fait particulier, d'autant plus que l'auteur connaît, pour y avoir vécu et la Guyane et La Réunion. Dans une série d'études qui s'achève sur un pertinent parallèle entre les deux départements, Bernard Cherubini démontre que ces terres métisses, véritables laboratoires des relations interculturelles continuent d'être victimes de leurs propres histoires, d'être agitées par le conflit entre traditions et modernités, d'être socialement perturbées par le chômage et les difficultés économiques, d'être tiraillées entre leurs identités propres et les stimuli d'une lointaine métropole qui est partie intégrante d'une Europe en construction. Le chercheur met au fil des pages totalement en évidence que la culture est non seulement le résultat de la relation entre les hommes et leur environnement à la fois naturel et social, mais encore cette relation elle même qui profile si bien l'identité d'un groupe humain, et sa capacité à changer et à innover. Il rappelle par des approches multiples, mises en perspective historique, que l'interdépendance génératrice de contradictions et d'ambiguïtés reste peu opératoire dans la résolution des conflits humains.

L

L'interculturalité que l'on peut définir comme une éthique, permet de scruter les rapports entre les hommes. C'est une approche qui devrait développer la conscience des êtres pour faire toujours échec à la fermeture de tous les systèmes élaborés par les groupes sociaux. De la sorte on pourrait la définir comme une nouvelle morale susceptible de concourir à l'émergence durable d'une culture consensuelle de tolérance et de paix. De la sorte, l'interculturalité pourrait constituer un temps nouveau dans les rapports entre les hommes au moment où l'humanité se perçoit comme une mosaïque de cultures, constitutive de sa richesse. L'ouvrage de Bernard Cherubini, souligne par conséquent à partir de deux situations très concrètes, que la marche vers une quelconque forme d'universalisme ne saurait s'effectuer par la domination d'un modèle, d'une religion, d'une culture, ou par les biais du progrès scientifique et technique ou encore du confort matériel individuel. Mais en démontrant que l'interculturel peut être considéré comme un instrument novateur de réflexion et de consensus, Bernard Cherubini nous délivre, avec espoir, comme un moyen de relever le défi des actuelles contradictions du monde.

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L\vant-Propos
OUs avons publié, en 1986, un petit ouvrage intitulé Dynamique de l'ethnicité et identité culturelle à Cayenne, Guyane française (Talence, Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, 1986) dont la problématique sur les questions interculturelles était restée limitée aux aspects urbains de la mise en scène des différences socioraciales dans la ville de Cayenne. Nous avions, à l'époque, entrepris de reconstituer cette mise en scène à différentes époques de l'histoire de la colonie, puis d'observer deux aspects de la conjonction interethnique des années 19831985: l'espace social immigré et l'intégration des populations amérindiennes dans la trame urbaine. Depuis, ces données ont été rééditées sous une autre forme dans l'ouvrage Cayenne, ville créole et polyethnique (Paris, Karthala, 1988), laissant pour ainsi dire le questionnement de base de cette étude à l'état de friche. L'essentiel de nos préoccupations de l'époque concernait la compréhension de l'espace urbain dans une perspective anthropologique, avec une population migrante qui ne cessait d'envahir les périphéries de la ville et même le centre ville (présence de quartiers ethniques anciens qui servent de lieu d'accueil), une population créole dont nous voulions montrer le rôle très ancien dans le processus d'urbanisation (styles de vie urbains, rythmisation de l'ambiance urbaine, etc.). Dans ces années 19801986, nous étions à une époque où la Guyane amorçait peut-être une phase décisive de son histoire, sous l'impulsion de nouvelles vagues migratoires (Haïtiens, Brésiliens, suivis par la suite par des groupes venus du Guyana et du Surinam qui propageaient un climat de violence et d'insécurité), avec un renouveau des mouvements revendicatifs autochtones (Amérindiens et «Noirs marrons» que l'on appelle désormais plus volontiers «Bushinenge» dans les travaux de sciences humaines) qui allaient trouver un écho plus favorable que par le passé auprès des pouvoirs publics et des politiciens locaux. Dans ce nouvel ouvrage consacré en priorité aux questions interculturelles, écrit progressivement et paraissant une douzaine d'années après notre première ébauche sur la dynamique de l'ethnicité, nous n'avons conservé que le constat dressé en 1984 et 1985 de l'évolution des relations interethniques et l'interrogation de base: la compréhension des mécanismes de structuration des différences culturelles dans l'espace guyanais, en étendant notre réflexion au-delà des limites de la ville de Cayenne et de son agglomération. Nous aurions tout aussi bien pu

N

8

Interculturalité et créolisation...

conserver le titre de l'édition de 1986 et proposer une mise à jour de cette édition, augmentée de nouveaux chapitres concernant d'autres zones que l'agglomération cayennaise. La ville de Cayenne, avec sa proche périphérie, reste un laboratoire privilégié pour l'étude et l'apprentissage des relations interethniques (figure 1). En fait, même lorsque les données exposées dans cet ouvrage concernent d'autres zones que l'agglomération de Cayenne, elles renvoient le plus souvent à des mécanismes opérant aussi bien dans le chef-lieu du département que dans d'autres zones rurales ou urbaines. Les faits historiques qui sont présentés et analysés plus loin ne sont pas plus déconnectés de cette dynamique générale de l'ethnicité guyanaise. Il n'est bien entendu pas question d'affirmer que l'étude de la Guyane se résume à l'étude de Cayenne et encore moins qu'il soit indispensable de passer par Cayenne pour comprendre tout ce qui se passe en Guyane. Nous considérons même que la Guyane est de plus en plus diverse et segmentée en espaces présentant des situations spécifiques, au gré des migrations, des histoires et des cultures locales, accroissant les différences et une certaine régionalisation de l'espace. Mais, en faisant de fréquents retours sur le passé (par exemple la conjonction interethnique dans les quartiers d'!racoubo et de Sinnamary ou de l'Approuague-Kawentre 1765 et 1853), nous montrons aussi que cette diversité de situations spécifiques a toujours été le fait de la Guyane française, la base même des processus de créolisation socioculturelle dans le contexte guyanais. Précisons enfin que Cayenne est l'appellation en usage dans la Caraïbe anglophone pour désigner ce territoire ayant accédé au statut de «département d'outre-mer» en 1946, ayant donc choisi de rester sous domination française avec un statut censé lui apporter une assimilation maximale et une intégration sans réserve à l'ensemble national, alors que la plupart des colonies anglaises et néerlandaises avaient fait le choix d'accéder à l'indépendance dans les années 1960. Les principales analyses produites en 1986-1988 restent à notre avis valables, en particulier en ce qui concerne la nécessité d'aborder l'identité créole guyanaise moins comme une donnée mais plutôt comme une dynamique, moins comme un contenu mais plutôt comme une structure spécifique de relations sociales qui régit les différents aspects de la vie quotidienne. L'enjeu de la recherche reste le sort de cette société polyethnique guyanaise que certains prophètes de l'intégration et de l'assimilation voudraient peut-être monolithique (une société créole « une» et guyanaise ?) mais qui doit composer avec sa diversité ethnique et culturelle. Les approches proposées ici font une large place à

Avant-propos

9

«l'ethnographie historique» (Comarof£): la prise en compte de fragments de modes de vie qui sont ensuite contextualisés dans leur propre système social et culturel. La situation d'interculturalité n'est compréhensible qu'à partir de l'examen des interrelations entre le niveau local et le contexte global, économique, sociologique, de l'implantation des groupes et des communautés ethnoculturelles en Guyane. Entre 1946 et 1996, la structure de la composition ethnique de la population guyanaise s'est profondément modifiée (Tableau 1). Le recensement de l'INSEE de 1999 vient confirmer les estimations produites entre 1990 et 1996, et sur lesquelles nous avions continué à travailler en l'absence de recensement: la population totale s'élève désormais à 157 213 habitants (officiellement recensés en 1999). Le chiffre des clandestins reste bien entendu à évaluer pour avoir un nouveau total de population plus conforme à la réalité du terrain. Cependant, les bouleversements les plus considérables, par exemple la présence de 30% d'immigrés Haïtiens, Brésiliens, Surinamiens, ne sont dus qu'à la récente reprise de l'immigration régionale, entre 1980 et 1986, dont la conséquence immédiate fut l'expression d'un fort sentiment de xénophobie et de racisme à l'égard de ces populations. On notera également que ces phénomènes démographiques sont venus accélérer la lente décroissance de la place de la population créole guyanaise au sein de la population totale: 70% en 1946, 63% en 1969, 43% en 1985 et 38% en 1996 (nos propres estimations), tandis que, par exemple, la population amérindienne s'accroissait à un rythme régulier mais restait dans les mêmes proportions, compte tenu de l'accroissement de l'immigration extérieure (2,5% en 1946, mais sans une partie de la population amérindienne de l'intérieur, 4% en 1969, 4% en 1985, 3,7% en 1996).
Tableau 1 : Répartition de la population guyanaise selon l'origine ethnoculturelle
1885
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1946

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17000

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35 000

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58 000

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1 000

5000 3500

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Brésiliens

etGuyana

JO

lnterculturalité et créolisation.. .

En 2000-2001, « la dynamique de l'ethnicité»

est toujours l'un des

thèmes centraux de la recherche anthropologique et sociologique en Guyane française, que les principaux chercheurs travaillant sur ce département reprennent ou non les termes de cet intitulé. Et il Y a fort à parier qu'elle le restera encore longtemps, compte tenu du déficit identitaire vécu ou proféré par les représentants ou la population de ces régions périphériques, qu'un visiteur extérieur, abreuvé de signes, interprétera plutôt comme un excès identitaire. Les événements qui agitent le Maroni et la région de Maripasoula depuis trois ou quatre ans (nécessité d'un redécoupage communal et violence répétée dans les zones d'orpaillage) sont également un témoignage de l'extrême fragilité des équilibres interethniques en Guyane française. Mais un recul est toujours nécessaire pour analyser de telles situations. Des leçons devraient toujours être tirées d'une observation attentive des périodes précédentes, et même des périodes très récentes de l'histoire de la Guyane, du point de vue de l'évolution des relations interethniques. En ce sens, quelques descriptions faites en 1987 ou 1991 conservent un intérêt évident pour la compréhension des événements des dix dernières années. Mais, à l'époque, cet intérêt pouvait paraître dérisoire, anecdotique ou totalement négligeable. Cette édition reprend un certain nombre de travaux parus dans des revues à faible tirage, ayant parfois dû cesser de paraître comme Les Dossiers de ['outre-mer, et intègre des données non publiées ou nouvelles, issues de programmes financés par l'DRA 1041 du CNRS (université d'Aix-Marseille I et université de La Réunion) en 1990 et 1991, par le Centre d'Anthropologie Généralisée entre 1992 et 1997, puis développés dans le cadre du CIRCI (Centre interdisciplinaire de recherche sur la construction identitaire), Jeune équipe n02199 de l'université de La Réunion, à partir de septembre 1997. Les textes les plus anciens n'ont pas été réécrits. Nous avons seulement introduit de nouvelles notes qui signalent la parution de travaux plus récents sur la question. On signalera enfin que l'installation en octobre 1999 à

l'université de La Réunion d'une Chaire UNESCO sur les « Relations et apprentissages interculturels » a joué un rôle moteur dans la décision de
faire paraître cet ouvrage réunissant plusieurs articles de synthèse sur cette thématique des relations interculturelles dans le monde créolophone. La première partie est plus particulièrement consacrée à une redéfinition de la matrice sociale de la créolisation en Guyane à partir de l'observation de l'émergence de secteurs intermédiaires en marge du modèle dominant de la société d'habitation esclavagiste. Notre objectif

Avant-propos

Il

reste toujours la mise à jour de l'originalité de ces modèles de créolisation qui donnent accès à la compréhension des phénomènes d'interculturalité et, le plus souvent, à la redéfinition du contexte local des relations interculturelles. La région du littoral ouest (Kourou, Sinnamary, Iracoubo) et celle des terres basses de l'est (Guisanbourg, Courouaïe, ApprouagueKaw) servent de cadre d'observation à des mécanismes de créolisation socioculturelle qui, jusqu'à présent, n'ont guère attiré l'attention des spécialistes de ces questions. La seconde partie, plus centrée sur les relations interculturelles, reprend les bases socio-historiques de ces situations d'interculturalité pour entreprendre une exploration thématique de la réalité multiculturelle centrée sur la construction locale des identités, les représentations locales du contact interculturel. A titre d'exemple, deux situations d'interculturalité sont plus particulièrement développées: les déconstructions et les reconstructions dans l'espace anthropomédical, l'espace festif et les stratégies d'émergence d'un «être ensemble» bâti sur des signes culturels distinctifs. Le dernier chapitre est la traduction d'une communication faite au colloque The Anthropologtj of Ethnicity. A Critical Evaluation, à Amsterdam, en décembre 1993, qui aborde, en guise de conclusion, ce que pourrait être une extension de notre réflexion sur l'interculturalité et la créolisation, sous une forme comparative, au pluralisme réunionnais et mauricien, les anciennes «île Bourbon» et «île de France» de l'Ancien Régime qui ont connu des destins parallèles très différents mais qui s'avèrent être particulièrement intéressants pour l'analyse des situations interculturelles. Cette démarche, qui est ici à peine esquissée, constituerait, par ailleurs, une rupture par rapport aux analyses régionales qui ont plutôt tendance à limiter les DOM aux cas antillais et guyanais. La Réunion et sa voisine l'He Maurice, désignée localement comme «l'île soeur », présentent des modèles de pluralisme qui pourraient se rapprocher, quant à leur histoire et à leur fonctionnement, des modèles guyanais et surinamiens. Des leçons sont à tirer de l'observation des modèles de sociétés plurales au Surinam, à Maurice ou à Trinidad, comme nous tentons d'en tirer depuis des années de la comparaison des modèles antillais entre eux et avec d'autres formes ou modèles d'intégration. Rien n'interdit de croiser ces données pour faire progresser une réflexion commune sur l'interculturalité qui ne s'éloigne pas de l'objectif essentiel de cette démarche: l'amélioration de la coexistence de cultures riches et variées, la recherche de nouvelles solidarités et de nouvelles formes de créativité.
Bernard CHERUBINI

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lnterculturalité et créolisation,..

Figure 1 : carte des communes de la Guyane en 1991

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De l'intégration

économique le modèle

à l'intégration guyanaisl

socioculturelle:

La dynamique interne d'une société polyethnique est très difficile à saisir sans la compréhension d'ensemble de sa formation sociale, économique et politique. En Guyane française, le pluralisme socioculturel résulte de l'immigration volontaire de colons européens, de l'immigration involontaire d'esclaves africains et de la présence d'une population indigène amérindienne conquise et en partie exterminée; puis d'une large série de mouvements migratoires qui ont conduit sur ce territoire colonial: Africains et Indiens,

libres et contractuels, Portugais de Madère, Chinois, Syro-Libanais (que l'on appelle «Libanais »), Antillais français et britanniques, déportés Arabes, Annamites, Grecs, «Noirs réfugiés» marrons du Surinam (récemment désignés sous le terme de « Bushinenge »2 dans les travaux de sciences humaines), Amérindiens du Brésil et du Surinam et, depuis 1946, Javanais, Brésiliens, Latino-Américains,
Publié initialement dans Les Dossiers de l'Outre-mer, n° 85, 4e trimestre 1986, p. 3-14. Seules quelques notes et références ont été actualisées. Aux termes anglais de «Bush Negroes» ou « Maroons », français de « Noirs Marrons», «Noirs réfugiés» ou «Nègres des bois» (<< Neg nan bwa» en créole), hollandais de «Bos Negers », les populations concernées ont préféré substituer les termes N'Djuka de «Busi Nengee» que l'on écrit aussi sous les formes «Bouchi Nengue» ou «Bushi Nenge». Voir dans: D. Vernon, Les représentations du corps chez les Noirs Marrons N'Djuka du Surinam et de la Guyane française, Paris, ORSTOM Éditions, 1992, p. 10. R. Price signale, par ailleurs, que c'est la reconnaissance officielle des sociétés de marrons libres à travers les traités qui provoqua l'emploi généralisé du terme « Boshneger » (<< Nègre des bois »), tandis que les fugitifs illégaux ont continué à être appelés « Marrons» ou « Weglooper». Voir dans: R. Price, The Guiana Maroons. A Historical and Bibliographical Introduction, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1976.

2

16

Interculturalité

et créolisation. . .

Haïtiens, Guyanais du Surinam et du Guyana, Européens, NordAméricains, Tahitiens, Réunionnais, Hmong, etc. Dans cette « société d'immigration », le paysage socioculturel est en évolution permanente. Des processus d'intégration économique et d'assimilation culturelle sont toujours en cours, quelle que soit l'époque à laquelle on se situe. Il est pratiquement impossible d'envisager la possibilité d'une rupture entre diverses phases d'acculturation et de structuration de la société guyanaise. On peut donc parler de continuité de l'interculturalité et d'un brassage permanent sur le plan social et culturel, même si le groupe créole afro-américain est dominant sur le plan démographique: 75% de la population totale actuelle (mais seulement 45% de la population totale si l'on exclut les créoles de nationalité étrangère et les créoles antillais français). En 1986, la production d'un espace social immigré diffère considérablement de ce qu'elle pouvait être au cours des siècles précédents. Mais elle s'inscrit dans le prolongement d'une dynamique interrelationnelle qui a pris corps avec les fondements de la société guyanaise3. Le modelage de cette société est étroitement lié à l'évolution de l'économie locale, aux caractéristiques de l'appareil de production et aux conditions d'insertion sur le marché du travail. Les mouvements migratoires en direction de la Guyane sont presque toujours liés à un renouvellement des perspectives de développement, le plus souvent agricole. Mais comme nous le verrons tout au long de notre propos, la trajectoire allant de l'immigration à la formation des communautés ethnoculturelles présente en Guyane des caractéristiques tout à fait originales par rapport à ce qu'il est courant d'observer dans les autres pays de la Caraïbe, et plus particulièrement dans les Guyanes voisines (Surinam et Guyana). En nous appuyant sur les différentes étapes de la construction de l'édifice socio-économique guyanais, nous allons essayer de montrer, en quelques lignes et à partir de quelques exemples,
3
Voir, en particulier, dans: B. Cherubini, Cayenne. ville créole et polyethnique, Paris, Karthala, 1988.

De l'intégration économique

à l'intégration socioculturelle.

..

17

comment l'économie et les rapports de production ont structuré (et continuent de structurer) les relations interethniques dans la société guyanaIse.
À l'origine: la faiblesse de l'économie de plantation

La société guyanaise est née de la colonisation. Elle a été créée par celle-ci, selon sa propre logique, à partir du début du XVIIe siècle (1604). A l'exception des Amérindiens, toutes les composantes de la population ont été importées. On considère généralement que la plantation (<< l'habitation ») est le véritable moule où se coulent les rapports sociaux et auquel se réfèrent les valeurs culturelles, avec l'exploitation agricole comme cellule de base et la métropole extérieure qui apporte des capitaux et des débouchés4. Mais, dans le cas guyanais, le modèle de l'économie de plantation n'a pu être appliqué de façon globale et continue avec la même intensité que dans les îles créoles et les Guyanes voisines. La société guyanaise porte la marque de la logique de ce système mais elle a échappé aux effets les plus structurants de ce modèle grâce à la pauvreté et à la taille réduite de ses habitations. Comme le fait remarquer Michel Giraud, il convient de se méfier des généralisations trop poussées en la matière. L'économie de plantation a eu une emprise d'ampleur et de durée variables selon les différentes îles de l'archipel caraïbe où elle a été introduites. La Guyane française représente un de ces cas d'emprise réduite sur l'économie locale qui ne trouvera aucun relais après 1848, si ce n'est dans l'exploitation aurifère grâce à la découverte providentielle d'un Indien brésilien en 1855. Mais, que reste-t-il en 1946 de cette impulsion économique éphémère (1870-1930) en dehors de l'enrichissement (décisif cependant) de quelques familles guyanaises et de
4
S J. Benoist, « Les îles créoles: Martinique, Guadeloupe, Réunion, Maurice », Hérodote, n° 37-38, 1985, p. 53-75. M. Giraud, « Un modèle pour l'analyse des évolutions socio-économiques contemporaines des îles antillaises: le cas barbadien, martiniquais et portoricain », Annales des Pays d'Amérique centrale et des Caraïbes, n° 5, 1985, p. 75-92.

18

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et créolisation. . .

quelques commerçants antillais ou métropolitains? Au moment de la départementalisation, la Guyane, sous-peuplée et sousdéveloppée, réclame toujours un peuplement de son territoire pour décoller sur le plan économique. Quarante années plus tard, ce peuplement entre toujours dans les objectifs des responsables guyanais (... «si l'immigration est à cet égard une condition fondamentale, il faut cependant qu'elle soit scrupuleusement planifiée et organisée par rapport aux besoins réels... »), tandis que des immigrés de toutes nationalités viennent régulièrement se fondre dans la population créole ou se greffer sur ce bloc polyethnique6. Nous ne procéderons pas ici à l'analyse économique complète de la succession d'échecs qui ont conduit à cette société qui éonsomme mais ne produit pratiquement rien. Cependant, en nous plaçant du seul point de vue de la circulation de la main-d'oeuvre, nous pouvons isoler un certain nombre de constantes idéologiques, économiques et sociopolitiques qui viennent ponctuer de façon régulière le développement de l'économie et de la société guyanaises: 1. l'apparition de nouvelles formes d'économie s'accompagne généralement d'une modification de la répartition ethnique; 2. on assiste au détournement permanent de la main-d'oeuvre vers des secteurs économiques auxquels elle n'était pas destinée; 3. ces flux migratoires sont généralement conditionnés par une véritable obsession du peuplement.
l'obsession du peuplement

Les exemples de plaidoiries en faveur d'un peuplement de la Guyane française sont innombrables. Nous n'en citerons ici que trois: celle de Charles Cerisier en 1889, celle de Paul Mimande en 1807 et celle de Pierre Dupont-Gonin en 1970. Le premier écrit dans ses Impressions coloniales: « en raison de l'étendue de son territoire, ce qu'il faut à la Guyane pour la
6
E. Castor et G. Othily, La Guyane: les grands problèmes, possibles, Paris, Éditions Caribéennes, 1984, p. 68. les solutions

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transformer un jour, c'est un peuplement, c'est-à-dire une immigration permanente et sédentaire, surtout choisie d'après les aptitudes des immigrants selon l'affectation qui devra être donnée à cette immigration... »7. Le second demande aux administrateurs de garder à l'école jusqu'à dix-huit ans les enfants des concessionnaires, d'en faire des ouvriers et des agriculteurs: « et vous aurez ce peuplement que vous réclamez de tous vos échos. Cela nous coûterait beaucoup moins cher que d'importer des nègres d'Afrique (. ..) ou des Annamites qui n'assimilent pas nos moeurs et travaillent pour eux seuls, sans profit pour la collectivité »8. En 1970, Pierre Dupont-Gonin, l'un des principaux artisans de l'installation des Hmong en Guyane, fixe comme « premier objectif de développement à atteindre: faire de la Guyane une terre de peuplement grâce à un apport dosé et sélectionné d'immigrants Indiens d'Amazonie, Européens, Italiens, Portugais, Français, Antillais français, Asiatiques indochinois et autres extrêmes orientaux, à l'exclusion d'un apport massif de Japonais et de Chinois (...) mais aussi des Indiens du Surinam, de Colombie, du Brésil et peut -être même des États-Unis d'Amérique du Nord »9. Ces réquisitoires, que de nos jours on appellerait des rêveries de technocrates, illustrent de façon parfaite le souci majeur des administrateurs coloniaux, et postcoloniaux, depuis trois siècles. Pendant tout le XVIIe siècle et le XVIIIe, on s'efforça d'installer des colons européens sur le littoral guyanais par l'intermédiaire des Compagnies. Mais jamais la communauté blanche ne dépassa le millier de personnes, alors qu'ils furent peut-être 20 000 à mettre le pied sur le sol guyanais. Dans le même temps, la traite qui avait débuté en Guyane vers 1670 conduisit 20 000 esclaves d'origine africaine sur les habitations du littoral. En 1807, la population guyanaise n'était que de 969 blancs, 1 040 gens de couleur libres et 13 474 esclaves noirs, auxquels il
7
8 9 C. Cerisier, Impressions coloniales (/868-1892). Études comparatives colonisation, Paris, Berger Levrault, 1893. P. Mimande, Forçats et proscrits, Paris, Calmann Levy, 1897. P. Dupont-Gonin, La Guyane française, Genève, Droz, 1970, p. 259. de

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fallait ajouter environ 600 Amérindiens répartis sur le littoral et 2 000 Amérindiens disséminés dans l'intérieur. Autrement dit, la structure de la population guyanaise avait été totalement modifiée en deux siècles, sans que le nombre d'habitants augmente. Il avait même régressé, si l'on considère qu'au moment de l'arrivée des Européens la population amérindienne pouvait être évaluée à 20000 personneslO. Quelques mesures en faveur du mariage de l'esclave et du métissage entre Blancs et Indiens, et entre Noirs et Indiens, n'y feront rien. La Guyane était tombée dans un véritable cercle vicieux : elle était pauvre parce qu'elle n'avait pas de main-d'oeuvre et elle ne pouvait acquérir cette main-d'oeuvre parce qu'elle était pauvrel1. A partir du XIXe siècle, on commença très sérieusement à envisager la possibilité d'introduire de nouvelles catégories de migrants. L'abolition de 1848 accéléra le processus et de nombreuses vagues de migrations se succédèrent durant plus d'un siècle. Cependant, c'est à ce niveau qu'intervient une autre constante du développement de la Guyane: le détournement de la main-d'oeuvre vers des secteurs d'activité auxquels elle n'était pas destinée. Et, entre 1807 et 1946, la population guyanaise ne s'est accrue que d'environ 5 000 personnes, après être redescendue en 1853 à son niveau de 1817 (environ 16 000 habitants).
Le détournement de ta main-d'œuvre engagée

Ce phénomène a toujours existé en Guyane. Ainsi, au XVIIIe siècle, on se plaint de la grande quantité d'esclaves non actifs (enfants, vieillards, estropiés) et de celle des esclaves urbains et domestiques, prônant leur remplacement par des Européens ou par des Mulâtres nés en France et leur renvoi aux travaux agricoles. D'une façon générale, l'accent est mis sur la concentration excessive
10 1. Hurault, Français et Indiens en Guyane, Paris, UGE, 1972. A noter que
S. Mam-Lam-Fouck (dans S. Mam-Lam-Fouck (éd), L'identité guyanaise en question, Kourou, Ibis Rouge, 1997, p. 58) avance un nombre encore plus important: 30 000 Amérindiens. M.-L. Marchand-Thébault, « L'esclavage en Guyane française sous "Ancien Régime », Revue Française d'Histoire Outre-mer, n° 166, 1960, p. 9-75.

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de la population à Cayenne et dans ses environs, tandis que le reste de la colonie n'avait qu'une population clairsemée. Tous ces domestiques, artisans, employés de l'hôpital et autres, avaient été détournés des habitations. Mais on pourrait citer également cette «Compagnie de chasseurs », formée d'affranchis, vivant de désordre et de brigandage, dont l'inutilité était sans cesse
dénoncée 12.

Les détournements les plus spectaculaires se sont produits à partir du XIXe siècle, à la suite de l'occupation portugaise (18091817) qui amena en Guyane 4 000 esclaves issus des plantations brésiliennes. Parmi les cas les plus intéressants, il faut citer:
-

les deux tentatives d'implantation d'une colonie chinoise en
1820, puis entre 1860 et 1880 ;

l'introduction de 300 agriculteursengagésà Madère en 1850 et
celle des 2 500 à 3 000 Africains engagés entre 1855 et 1877 ; la création des établissements pénitentiaires spéciaux pour Indochinois en 1831 et l'attribution de concessions aux libérés arabes;

-

-

l'immigrationjavanaise de 1953et celle de 1955 (200 personnes,

puis 230 entre 1953 et 1955). Arrivés de Shanghai et de Canton pour relancer l'agriculture, les 500 Chinois se sont rapidement tournés vers les secteurs commerciaux et la pêche. Ils ont notamment ouvert de petites boutiques de produits d'alimentation et d'articles de bazar dans les bourgs du littoral, entre 1860 et 1890, avant de se fondre dans la population créole. Cet échec faisait suite à celui de l'implantation des 27 Chinois de Manille venus introduire la culture du thé en Guyane (1920). L'implantation des Portugais et des engagés africains ne donne pas de meilleurs résultats. Beaucoup se sont retrouvés dans les zones aurifères dé l'intérieur peu de temps après leur arrivée. Plus caricaturale encore fut l'implantation de la communauté indienne à
12 Toutes ces données et ces faits se retrouvent évoqués, en particulier, dans:
A. Henry, La Guyane française, son histoire 1604-1946, Cayenne, Le Mayouri, 1981 Wr éd. 1950).

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partir de 1856. Recrutés pour travailler dans les champs de canne. Ces Indiens furent employés dans les mines d'or. Et, particulièrement mal nourris, mal traités et mal logés, ils obligèrent le gouvernement britannique à interdire l'immigration indienne vers la Guyane\3. En 1865, la colonie comptait seulement 2596 immigrants: 1 503 « coolies » (Indiens), 1 015 Africains et 78 Chinois, ce qui était fort peu pour remplacer les 16 000 esclaves créoles. La colonisation par la déportation, instaurée à partir de 1852, avec un système de «doublage », n'a pas davantage réussi à constituer l'importante réserve de main-d'oeuvre nécessaire au développement de la colonie. Les bagnards furent affectés à la construction d'une infrastructure routière. Mais, surtout, ils furent employés à créer des pénitenciers, presque aussitôt abandonnés en raison d'une trop forte mortalité. L'exemple des 525 détenus indochinois arrivés en 1931 pour mettre en valeur le territoire de l'Inini, récemment créé (1930), est révélateur de cette inefficacité chronique de l'administration pénitentiaire en matière de développement. Sortis de prisons de Saïgon et d'Hanoï pour développer l'agriculture et l'élevage à partir de trois établissements spéciaux (Crique Anguille sur la rivière de Tonnégrande, Saut Tigre sur le Sinnamary, la Forestière sur le Maroni), ils aménageront leur camp pendant trois années avant d'être utilisés à construire une voie ferrée et quelques routes, tandis que l'exploitation agricole du camp (riziculture et élevage) ne produira jamais aucun surplus. Et, lorsque 27 concessions gratuites furent allouées à des libérés en 1936, l'administration pénitentiaire ne ravitaillera jamais plus ces agriculteurs totalement isolés dans l'Inini et ne s'occupera jamais des regroupements familiaux qu'elle avait promis. Ces libérés abandonneront progressivement leurs concessions et, en 1954 et en 1963, on procédera à leur rapatriement
\3
J. Chaïa, « A propos de l'immigration tamoule en Guyane française », Bulletin de l'École française d'Extrême-Orient, 60, 1973, p. 49-54. On lira également, pour plus de détails sur les circonstances de plusieurs tentatives d'implantation (des Africains en particulier), l'article de Serge Daget: « Main-d'oeuvre et avatars du peuplement en Guyane française 1817-1863 », Revue Française d'Histoire Outre-mer, n° 297, 1992, p. 449-474.

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définitif en Indochinel4. Quelques rescapés de cette malheureuse tentative vivent encore en Guyane. Ils ont pu voir les Javanais, arrivés en 1953 et 1955 du Surinam, abandonner eux aussi la riziculture pour l'horticulture et s'orienter vers les emplois salariés à partir de 196515. Jusqu'à présent, seuls les derniers arrivants Réunionnais et Hmong n'ont pas encore été détournés de leur secteur économique initial. Mais jusqu'à quand? On peut s'étonner de la reproduction de tels mécanismes dans une société aussi profondément marquée par le poids de l'économique depuis l'implantation des premiers établissements coloniaux au XVIIe siècle. Certes, le passage de l'esclavage à un nouveau mode de production (le salariat) ne pouvait se faire instantanément. Mais comment expliquer, par exemple, le relatif échec de la formation d'une petite paysannerie à partir de 1848 ?
Le mystère de la petite paysannerie guyanaise

Dans tous les pays de la Caraïbe, la petite paysannerie est conçue comme un mode de résistance et comme une réponse au système de l'économie de plantationl6. En Guyane, ce phénomène est resté d'une portée très limitée. L'économie de plantation n'a pas survécu à l'abolition de 1848 et la « civilisation de rabattis» (la culture itinérante sur brûlis) n'a constitué le système dominant que pendant une trentaine d'années, jusqu'à la ruée vers l'or de 18701880. Mais tout au long de cette période (1848-1880), les communautés rurales créoles ont formé ce que l'on appelle couramment une petite paysannerie antillaise. Devenus orpailleurs, commerçants ou fonctionnaires, ces créoles ruraux verront leurs abattis en partie accaparés par des orpailleurs

14
15 16

D. Ballof, « La déportation des Indochinois en Guyane et les Établissements Pénitentiaires Spéciaux, 1931-1945 », Revue Guyanaise d'Histoire et de Géographie, n° 10, 1979, p. 1-25. 1.-J. Chalifoux, « Les Javanais de la Guyane française» in Actes du XLI!' Congrès des Américanistes (1976), Paris, Société des Américanistes, 1977, p. 149-159. S. Mintz, Caribbean Transformations, Chicago, Aldine, 1974.

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antillais (surtout des Saint-Luciens) ne désirant pas retourner dans leurs îles d'origine. Mais en 1975, on ne trouve que 1 900 exploitations agricoles sur le littoral sur les 2528 recensées dans l'ensemble de la Guyane, soit dix fois moins qu'en Martinique pour une population quatre fois moins importante. La petite paysannerie martiniquaise est une réalité bien vivante même si certains quittent les champs et vont travailler en ville. De même au Guyana, une petite paysannerie indienne s'est formée progressivement à la suite de la grande crise sucrière des années
1885-189517.

En Guyane française, il n'y a toujours que 2 250 exploitations agricoles en 1984 et deux types d'agriculture coexistent sur le littoral: 1. un secteur agricole moderne où les exploitants sont hmong, métropolitains, guyanais, réunionnais, hollandais, surinamiens, « vaqueiros » brésiliens, saisonniers amérindiens, saramacas ou haïtiens (40 à 50 exploitations) ; 2. une petite paysannerie traditionnelle qui résulte d'un double mouvement:
-

un transfert de main-d'oeuvre organisé (Chinois en 18601880, Javanais en 1953-1955, Martiniquais en 1902, SaintLuciens en 1951-1955, Hmong en 1977-1979) qui a donné des résultats très divers, comme nous avons pu le voir précédemment; une fusion de main-d'oeuvre inorganisée, résultat d'initiatives individuelles (créoles guyanais, antillais, Saint-

-

17 En 1973, 85% des exploitations agricoles martiniquaises avaient moins de 3 ha
(21 000 sur 25 000). Au Guyana, il y avait, dès 1851, un nombre total de Il 152 petits propriétaires d'origine africaine et, en 1968, on pouvait recenser 46% des exploitations rizicoles ayant moins de 4 ha, sur un total de 22 254 exploitations: R. Paquette, Désengagement paysan et sous-production alimentaire: Martinique, Marie-Galante, Barbade, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1982 et Singaravelou, « Cultures commerciales et cultures vivrières au Guyana» in De l'Orénoque à l'Amazone. Études guyanaises, Talence, CEG ET, 1978, p.71-245.

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Luciens, Haïtiens) qui reste très modeste du point de vue de ses effectifsl8. En fait, selon la Direction départementale de l'agriculture, il ne s'agit pas, dans ce dernier cas, à proprement parler d'exploitations agricoles, mais d'activités agricoles familiales conduites par des personnes qui ont, dans la plupart des cas, une autre activité rémunératricel9. Cette petite paysannerie guyanaise, quasi inexistante, produisant pour la vente et l'autoconsommation et possédant une activité annexe, présente donc un intérêt remarquable pour le spécialiste de l'économie rurale caribéenne, habitué à rencontrer une population agricole traditionnellement divisée en deux secteurs: le salariat agricole des grosses plantations agro-exportatrices et les petits exploitants indépendants vivant de cultures maraîchères et vivrières. M. Narine et F. Sukdeo expliquent' le sous-développement actuel de l'agriculture guyanaise par le fait que la population créole est dominante et que les descendants des esclaves affranchis montrent une apathie marquée pour les travaux de la terre, tandis que les « Bush Negroes» préfèrent encore la vie dans la forêt et sur les rivières20. En réalité, il faut surtout souligner le manque de soutien logistique qui a accompagné la plupart des migrations en direction de la Guyane française et l'absence de suivi dans les opérations de développement. De plus, le poids de la dépendance (<< moteur externe ») et la fragilité endémique de l'économie de le plantation rendaient les structures économiques internes de la colonie particulièrement sensibles à des événements extérieurs tels que la découverte de l'or, la modernisation, la tertiairisation, etc.
18 M. Tarché, « L'agriculture
19 guyanaise: bilan et perspectives », Les Dossiers de Outre-mer, n° 81, 1985, p. 8-13. « L'agriculture dans l'économie guyanaise» in BUMIDOM. Opération Guyane. Première étude.- implantation d'exploitations agricoles et forestières (Tome 3), Paris, 1976, 45p. M. Narine et F. Sukdeo, « Analyse comparée du développement économique de Cayenne, Surinam et Guyana », communication au Colloquium Focus on the French Caribbean (4-7 juillet 1979), Georgetown, University of Guyana, 1979.

20

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En conséquence, l'apparition d'une nouvelle fonne d'économie s'accompagne presque automatiquement d'un besoin pressant en main-d'oeuvre et de l'apparition d'une ou plusieurs communautés ethnoculturelles, y compris dans le seul domaine agricole.
Mutations économiques et mutations ethniques

On a pu le voir en 1965-1966, lorsque la décision d'installer la base spatiale à Kourou s'est accompagnée d'une forte immigration de métropolitains (( métros»), de Brésiliens, de Colombiens puis d'Haïtiens; en 1955, lorsque les projets rizicoles ont entraîné une immigration javanaise en provenance du Surinam; en 1946, lorsque la départementalisation (la tertiairisation) a provoqué l'arrivée de nombreux fonctionnaires « métros» et antillais et l'apparition de nouveaux commerçants « métros », chinois, libanais, antillais; en 1870-80, lorsque la ruée vers l'or a attiré en Guyane des milliers d'Antillais français et britanniques; en 1850-1870, lorsque l'abolition de l'esclavage a conduit à l'engagement de contractuels indiens, africains, portugais et chinois, sans compter les projets et les tentatives de moindre ampleur qui ont dirigé vers la Guyane juifs hollandais (1670), francs-comtois et orphelins (1821), Martiniquais (1902), réfugiés de l'Europe de l'Est (1949), Réunionnais (1976), Hmong (1977-1979), etc. A la lumière de cet éclatement de la main-d'oeuvre vers des activités diversifiées (et peu suivies), on peut supposer que le lien social qui unit les divers groupes ethniques dans la société guyanaise passe de façon privilégiée par le mode et les rapports de production. Or, dans une économie caractérisée par « un mode d'improduction » et une « fausse croissance », la production locale n'offre qu'une gamme d'emplois très restreinte21. En l'absence d'un pôle agricole suffisamment attractif pour canaliser une population de plus en plus jeune et de plus en plus diversifiée sur le plan ethnique, les
21
F. Affergan, Anthropologie à la Martinique, Paris, Presses de la FNSP, 1983 et l-M. Albertini, « La fausse croisance », Économie et humanisme, Yol. 24, n° 163, 1965, p. 16-27.

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exploitations agricoles ont du mal à s'ouvrir aux marchés locaux et extérieurs. Elles font tout au plus du grand jardinage dans le cadre d'une économie d'autosubsistance. De son côté, le secteur industriel offre peu de débouchés, le bâtiment et les travaux publics recrutent surtout de la main-d'oeuvre immigrée, peu qualifiée et corvéable à merci (Haïtiens, Brésiliens), tandis que l'émigration vers la métropole est très importante (13 000 Guyanais résident en métropole). Une analyse structurelle détaillée du marché du travail montre cependant que l'intégration différentielle des communautés ethnoculturelles passe par la résolution de problèmes spécifiques au marché de l'emploi. En 1975, la moitié des exploitants agricoles de la commune de Rémire-Montjoly sont des Saint-Luciens qui ravitaillent la ville de Cayenne en produits maraîchers22. En 1985, les Hmong ont pris le relais des Saint-Luciens dans le domaine du ravitaillement et de nombreux Haïtiens sont venus se mêler à cette petite paysannerie des communes rurales, âgée et en voie de disparition, à Iracoubo, Sinnamary, Kourou ou Montsinery. De même, l'intégration économique de la communauté brésilienne (qui s'effectue pratiquement de façon clandestine) ne présente pas trop de difficultés pour ceux qui ont une bonne qualification (un bon maçon, un bon charpentier). D'une façon générale, l'intégration socio-économique est fonction du statut économique des différentes communautés sur le marché du travail. On peut ainsi distinguer des groupes qui, dans l'ensemble, ont un emploi stable (les créoles guyanais, « les métros », les Antillais français, les Chinois, les Libanais, les Hmong, les Javanais), des groupes qui sont marginalement employés (les Brésiliens, les Haïtiens et, dans une certaine mesure, les Amérindiens et les « Noirs Réfugiés» lorsqu'ils viennent chercher du travail temporaire), des groupes qui ont des emplois marginaux (prostituées dominicaines, etc.). Mais l'appartenance de classe influence également très directement cette intégration.
22
R. Calmont, « Un exemple d'immigration accomplie: les Saint-Luciens en Guyane », Revue Guyanaise d'Histoire et de Géographie, n° 9, 1979, p. 1-12.

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