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Japon Mépris Passion

De
272 pages
Les va-et-vient incessants de l'auteur entre la France et le Japon et le passage constant d'une culture à l'autre l'ont sensibilisé à la manière dont les deux pays se regardent et se voient. La perception que l'étranger peut avoir du Japon est difficile. Par leur comportement, les Japonais eux-mêmes ne facilitent pas les choses. La période 1945-1995 est spécifique d'une évolution sans précédent. Cette période de croissance spectaculaire met en scène un Japon qui, après avoir effrayé par son alliance avec l'Allemagne nazie, suscite de nouvelles craintes par son apparente boulimie économique.
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JAPON
MÉPRIS... PASSION
Regards de la France sur le Japon
de 1945 à 1995Du même auteur
Un Français à Tokyo
éd. Daigakushurui Tokyo, 1980
Harmonie et... vagues
éd. Surugadai Shuppansha Tokyo, 1994
Ito san
réédition L'Harmattan, 1998
@ L'Harmattan, 1998
ISBN: 2-7384-7152-8Marc Rigaudis
JAPON
MÉPRIS... PASSION
Regards de la France sur le Japon
de 1945 à 1995
L'Harmattan L 'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9Avertissement
Pour la bonne lecture de cet ouvrage, veuillez prendre note
que:
-contrairement à l'habitude japonaise, les noms de personnes
sont donnés: prénom avant patronyme
-les titres des ouvrages et des films sont imprimés en italique
- les mots japonais qui ne sont pas entrés dans la langue
française sont en italique,
-et leur signification est donnée entre parenthèses.
Prononciation sommaire des mots et noms japonais transcrits
en lettres romaines:
-s se prononce comme ss
-u se comme ou
- e se prononce é
-r se comme 1
- sh se prononce comme ch
-ch se tch
-ai se prononce comme aï
-h est aspiré
-chaque voyelle se prononce distinctementAVANT-PROPOS
Le hasard - heureux pour ma recherche, beaucoup moins
heureux pour les Japonais - a voulu que la date finale de la période
étudiée corresponde à un véritable bouleversement du paysage
politique, économique et social du Japon. Bouleversement à
l'échelle du terrible tremblement de Kobe qui ébranle,
simultanément, les constructions antisismiques à la réputation de
sécurité jusqu'alors irréfutable, les fondements proprement dits de
la confiance du peuple japonais dans leurs institutions politiques
traditionnellement en place depuis la fin de la guerre et enfm le
respect du même peuple en leur chère nation. Le Japon s'aperçoit
tout à coup qu'il existe des défauts dans l'armure de sa sécurité et
qu'il est aussi vulnérable que les pays vers lesquels il avait pris
l'habitude de regarder avec un air de pitié. Un sentiment de
compassion à peine déguisé par rapport aux multiples problèmes
au-dessus desquels il semblait lui-même flotter.
Cette vulnérabilité est presque aussitôt confirmée par un
événement qui, quelques semaines après le tremblement, met toute
la nation en état de choc quand elle est prise en otage, dans le
métro qui ne passe pas très loin du Palais Impérial, par l'attaque
terroriste au gaz sarin.
L'économie après une ascension régulière et admirable,
depuis les lendemains de la guerre, commence, à la même époque,
à montrer des signes dangereux d'affaiblissement.
L'accumulation de ces événements me fait dire que si je
m'étais décidé à conduire une telle étude après l'an 2000, j'aurais,
à coup sûr, opté pour les mêmes dates: de 1945 à 1995.
Il n'en reste pas moins qu'au moment où ces pages vont
être publiées, l'actualité, dans certains domaines, a pris un visage
5totalement différent. En effet, depuis 1995, beaucoup de choses
ont changé au pays du Soleil Levant. On pourrait parler d'un
nouveau soleil qui s'y serait levé, pas très brillant peut-être mais
neuf. L'économie tout de même s'y maintient en bonne forme,
surtout comparée à celle de ses pays voisins qui, elle, s'est
lamentablement effondrée. Elle reste au deuxième rang mondial.
Le yen est encore solide bien que sévèrement attaqué, le Japon est
dans de nombreux domaines le pays le plus riche parmi les
puissances industrialisées.
Quelques masques sont tombés de son visage, c'est
indéniable, mais je pense réellement que le Japon n'a pas fini
d'intriguer le reste du monde.
Le Japon est «un miroir magique». Cette métaphore de
Michel Butor définit l'intérêt que l'on donne à ce pays situé aux
antipodes de notre monde et les images que l'on y recherche. Ces
éléments sont contenus dans le mot miroir. Le mot magique, quant
à lui, évoque la difficulté à avoir une perception de la réalité,
détachée de l' état de fascination ou de dénigrement qui peut être le
nôtre quand on regarde vers le pays du Soleil Levant. On peut y
trouver les images que l'on veut, suscitées, bien sûr, par les
impressions superficielles d'une vogue, qui peut se terminer aussi
rapidement qu'une mode vestimentaire. Les images émergent aussi
des sentiments profonds qu'un peuple éprouve pour un autre, et
ceux-ci varient, selon les individus et les circonstances, de la
fascination à la peur, des certitudes au doute, de l'intérêt global ou
particulier à l'indifférence la plus complète.
Les Français portent sur un pays comme le Japon des
regards extrêmement divers. Et cette diversité est telle que, seule,
la savante juxtaposition de ces multiples représentations
permettrait d'obtenir une we dépassionnée et désacralisée de cette
entité géo-politico-économico-sociale d'Asie qui a tenu le devant
de la scène au cours du demi-siècle dernier.
Pour cerner l'identité d'une nation et pour appréhender la
permanence de certains de ses caractères propres, il est courant de
passer par la comparaison de celle-ci avec quelque autre entité
témoin. En s'interrogeant sur l'assimilation par le Japon du lointain
héritage de la culture chinoise ( c.-à-d. : l'écriture, les
6mathématiques et les arts) et celle d'éléments de la culture
européenne introduits plus récemment (XIXème siècle), les
Français ont dégagé quelques-uns des traits spécifiques actuels du
peuple nippon. Ce peuple a par ailleurs tendance à répandre un
préjugé établissant l'inaccessibilité de ce qui est purement japonais
pour celui qui ne l'est pas. L'attitude à l'égard des apports et des
influences extérieures est, quoi qu'il en soit, originale et s'explique
par le positionnement et la conformation géographiques ainsi que
par l'histoire, parmi les plus riches, de ce pays.
La configuration insulaire de l'empire et l'éparpillement de
ses territoires ne modifient pas seulement, de l'un à l'autre, les
caractères du climat. Ils génèrent des attitudes tout à fait
spécifiques en influençant de façon très nette le comportement des
Japonais à l'égard de tout ce qui vient de l'extérieur. Méfiance,
malaise, gêne ou nationalisme exacerbé, ces derniers ont
développé, et continuent à pratiquer, le sens du «dehors» et celui
du «dedans» qui les conduit à filtrer et à remodeler toute
importation et toute influence culturelle extérieure. L'attention
~ voire maladive -que les Japonais vouent aux points deexcessive
détails, non seulement dans les réalisations matérielles mais aussi
dans les rapports avec autrui, procède également de ce contexte.
L'intérêt et la curiosité que les Français, de leur côté,
manifestent à l'égard du Japon leur permettent d'ignorer, la plupart
du temps, la menace permanente que les importations massives de
produits nippons font peser sur certains secteurs de l'économie
hexagonale. Et ce, en dépit des spectaculaires démonstrations
d'agressivité commerciale de l'archipel qui ne cessent de se
multiplier et de s'amplifier depuis le début des années soixante-dix.
Nos compatriotes ne se comportent pas plus sagement qu'ils ne
l'auraient fait du temps de Loti ou au lendemain de l'Exposition
Universelle de 1889, attirés qu'ils étaient, alors, par l'inattendu et
l'exotisme. Tout se passe comme si on vivait encore à cette époque
et que se soit superposé l'émerveillement tout aussi exotique pour
les produits japonais. L'illusion et l'équivoque, en outre, ont été
soigneusement entretenues, depuis, par de nombreux intellectuels -
et non des moindres - dont Barthes et Malraux et, dans le
prolongement de leurs écrits, l'horreur d'Hiroshima est venue
conférer valeur et statut de mythe à l'image extérieurement
perceptible du Japon.
7Aussi, avant même son avènement au faîte de la
technologie et de l'opulence, ce pays a-t-il largement exporté - dans
le temps et la distance - un message essentiellement fondé sur ses
blessures, passées ou récentes, et sur ses traditions ancestrales,
subtiles ou solennelles.
Lorsqu'on essaye de définir les différentes visions du Japon
ces dernières années, un premier constat fait apparaître que la
plupart d'entre elles se situent à un niveau culturel. Dans sa
conférence prononcée à Kyoto le 9 mars 1988, Claude Lévi-
Strauss, lors de la séance inaugurale du Centre international de
recherche pour les études japonaises (Nichibunken), développe le
thème de la culture japonaise et son impact dans le monde. Son
analyse fournit-elle une explication du phénomène? Il s'efforce de
cerner, comme il lui a été demandé, la place de la cuhure japonaise
dans le monde. Tâche qu'il trouve d'une difficulté redoutable pour
diverses raisons, pratiques autant que théoriques. La brièveté de ses
séjours dans le pays, le fait qu'il ne parle ni ne lit le japonais, donc
qu'il n'a pu accéder à la littérature japonaise que par le biais de
traductions ftançaises ou anglaises, font qu'il est parfaitement
conscient de la connaissance superficielle qu'il peut avoir de cette
cuhure. De la même façon, parce qu'il n'est pas né et n'a pas été
élevé parmi eux, il ne peut comprendre les chefs-d' œuvre de l'art et
de l'artisanat japonais que d'une façon extérieure. A ces raisons
pratiques s'ajoutent des raisons théoriques qui lui font douter qu'il
puisse répondre à la question de la place de la culture japonaise
dans le monde. Il doute qu'on puisse objectivement situer une
culture quelle qu'elle soit dans son rapport avec les autres: « A qui
n'y est né, n'y a pas grandi, n'y a pas été éduqué et instruit, un
résidu où se trouve l'essence la plus intime de la culture restera
toujours inaccessible, même si l'on a maîtrisé la langue et tous les
autres moyens extérieurs de l'approcher. »(C. Lévi-Strauss: 1988)
Pour Lévi-Strauss, les cultures sont par nature
incommensurables. Mm de caractériser une d'elles, nous ne
pouvons recourir qu'à des critères qui, soit en proviennent et de ce
fait manquent d'objectivité, soit sont issus d'une autre cuhure et
alors se trouvent disqualifiés. Ceci pourrait sans doute expliquer
pourquoi la fascination ftançaise pour la culture japonaise a
constamment manqué de clarté. Il est piquant qu'un anthropologue
8précise qu'une telle impossibilité n'est pas propre à la culture
japonaise mais inhérente à toute culture. Pour remédier à cela,
Claude Lévi-Strauss propose une vue d'ensemble, assez
schématique, qui n'est possible d'ailleurs que par l'intermédiaire
d'un regard étranger. Après une exploration comparative des
mythes japonais et occidentaux, il conclut:
«Pour nous Occidentaux, un abîme sépare l'histoire du
mythe. Un des charmes les plus prenants du Japon tient en
revanche au fait qu'on s'y sent en intime familiarité avec l'une
comme avec l'autre. »(C. Lévi-Strauss: 1988)
L'intérêt que les Occidentaux ont toujours porté au Japon
est sans doute le mieux représenté par une note de Jean-Jacques
Rousseau au Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité
parmi les hommes publié en 1755. Dans cette note, il énumère les
cultures qu'il était urgent d' étudier, ne sachant rien ou trop peu
d'elles. Pour l'hémisphère Nord, il en cite une quinzaine, achevant
sur ces mots: « et surtout le Japon ». Ce qui incite Lévi-Strauss
'"
à se poser la question: pourquoi ce «surtout» ? Réponse qui
viendra près d'un siècle plus tard quand on commencera à
découvrir, dans les premières traductions allemandes et anglaises,
les recueils des plus anciennes traditions du Japon. Le Kojiki et le
Nihonshoki sont pour certains le reflet le plus fidèle parvenu
jusqu'à nous du grand mythe primitif, sans doute commun à
l'humanité entière à l'origine des temps:
«Ainsi se pose le problème fondamental de la culture
japonaise: comment expliquer que cette culture, placée à
l'extrémité d'un vaste continent, y occupant une position marginale,
et qui connut de grandes périodes d'isolement, puisse en même
temps, dans ses plus anciens textes, offrir une synthèse
parfaitement élaborée d'éléments qu'on rencontre ailleurs en ordre
dispersé? » (C. Lévi-Strauss: 1988)
Dans le récit mythique japonais apparaît une opposition
entre deux frères qui s'adonnent l'un à la pêche l'autre à la chasse,
deux activités liées donc d'une part à la mer et d'une autre à la
montagne. Quand l'un des frères, le cadet, décide d'essayer de
neutraliser l'opposition fonctionnelle, ils échangent leur
équipement: c'est l'hameçon pour l'un et l'arc et les flèches pour
l'autre. Ils échouent, mais tant que durera l'union d'un des frères et
9de la princesse de la mer, l'opposition spatiale entre la terre et le
ciel paraîtra surpassée. Cependant, le prix de la médiation est trop
lourd: de même que réunir chez une même personne des dons de
pêcheur et de chasseur dépasse les possibilités humaines, la
médiatrice ne peut trahir impunément sa double nature: cene
d'humaine et cene de monstre marin. Les époux se séparent et
l'opposition spatiale devient irrévocable.
Le Nihonsho/ci conclut l'épisode de la séparation par ces
mots:
«C'est la raison pour laquelle il n'y a plus de
communication entre la terre et le monde marin.» (C. Lévi-
Strauss: 1988). Ce à quoi Lévi-Strauss ajoute que la nature
insulaire du Japon rend consubstantiels cette opposition entre la
terre et la mer et les efforts incessants imposés aux hommes pour
tenter de la surmonter. Concluant ses considérations sur le mythe
japonais, il retient que bien qu'aucun des incidents cités ne lui
appartienne en propre et qu'on les retrouve en divers points du
monde, nune part aiHeurs ils ne furent aussi organisés, apportant la
matière d'une vaste synthèse~ que dans ces textes du VIIIème
siècle.
Prenant pour exemple, à propos de l'esthétisme,
« l'abstraction lyrique» qu'il trouve dans la poterie Jômon (datant
de cinq ou six mille ans), il confirme le fait que les peuples
primitifs ont commencé par l'art abstrait. Et il se sent moins
dépaysé que décalé dans le temps, quand il lit les auteurs classiques
japonais. Selon lui, par exemple, le Genji monogatari (le Dit de
Genji : sorte de journal de Cour que Murasaki Shikibu arrête
d'écrire en 1010) préfigure un genre romanesque que la France ne
connaîtra que sept siècles plus tard dans l'œuvre de Jean-Jacques
Rousseau. On y trouve déjà une intrigue lente, enchevêtrée, toute
en nuances, où évoluent des personnages dont les mobiles profonds
peuvent nous échapper:
«pleine de notations psychologiques subtiles, et baignant
dans un lyrisme mélancolique qui fait une aussi large place au
sentiment de la nature qu'à celui de l'impermanence des choses et
de l'imprévisibilité des choses. »(C. Lévi-Strauss: 1988)
Pour définir la civilisation japonaise, Lévi-Strauss utilise le
terme de «civilisation à tons ». Prenant pour exemple la cuisine, la
littérature et l'art japonais, il évoque l'extrême économie de moyens
10qui implique que chaque élément véhicule plusieurs significations.
Et de ce fait, si la France de son côté a développé, plus peut-être
qu'aucun peuple, le don d'analyse et la critique systématique:
« le Japon a, de son côté, développé plus qu'aucun autre
peuple un goût analytique et un esprit critique s'exerçant dans tous
les registres du sentiment et de la sensibilité. Il distingue,
juxtapose, assortit les sons, les couleurs, les odeurs, les saveurs, les
consistances, les textures. » ( C. Lévi-Strauss: 1988)
La conclusion de la conférence de Lévi-Strauss sur le
thème de la place de la culture japonaise dans le monde, après
avoir tracé un parallèle entre le Japon et la France, une «double
relation de symétrie », expose deux différences que les philosophes
occidentaux voient entre la pensée orientale et la leur. En fait, un
double refus de la part de la pensée orientale. Refus du sujet
d'abord, car les religions et philosophies orientales nient « le moi»
qui est une évidence pour l'Occident mais qui d'après elles n'a
qu'un caractère illusoire, une vaine apparence, vouée à se
dissoudre. Refus du discours ensuite. A l'inverse de l'Occident qui
croit qu'un discours bien construit coïncide avec le réel, dans la
conception orientale:
«tout discours est irrémédiablement inadéquat au réel. La
nature dernière du monde, à supposer que cette notion ait un sens,
nous échappe. Elle transcende nos facultés de réflexion et
d'expression. Nous ne pouvons rien en connaître, donc rien en
dire» (C. Lévi-Strauss: 1988).
La réaction du Japon à ces deux refus est totalement
originale. Bien qu'il ne prête pas au sujet la place que lui concède
l'Occident, puisqu'on a même pu dire que le «je pense donc je
suis» de Descartes est intraduisible en japonais, il ne l'annihile pas
pour autant, mais au lieu d'une cause il en fait un effet. Comme on
peut l'y trouver dans la phrase japonaise, le sujet est placé dans la
pensée japonaise en bout de course. Le résultat est une sorte
d'emboîtement de groupes sociaux de plus en plus restreints
finissant par le sujet qui retrouve ainsi une réalité, comme dernier
lieu où se reflètent ses appartenances. D'où, évidemment une
tendance à ne pas utiliser le pronom personnel. D'où le fait aussi,
par exemple, que le rabot n'ait été adopté qu'il y a six ou sept
siècles avec un emploi inversé: l'artisan tire l'outil vers lui au lieu
11de le pousser en avant. Se situer à l'arrivée et non au départ d'une
action exercée sur la matière, toujours d'après l'anthropologue,
démontre:
« la même tendance profonde à se défmir par l'extérieur, en
fonction de la place qu'on occupe dans une famille, un groupe
professionnel, un milieu géographique déterminés, et plus
généralement dans le pays et la société» (C. Lévi-Strauss: 1988).
La réponse japonaise au second refus, le discours, se
trouve dans sa capacité à retenir ce qui lui convient et à écarter le
reste. Ainsi le Japon, sans rejeter totalement le logos qui, pour les
Grecs, était la correspondance entre la vérité rationnelle et le
monde, s'est résolument rangé du côté du parti de la connaissance
scientifique où il occupe la place qu'on lui connaît. Lévi-Strauss
nous explique qu'ayant durement payé le vertige idéologique qui
s'empara de lui dans la première moitié du siècle, le Japon
redevenu fidèle à lui-même, abhorre ces perversions du logos
auxquelles l'esprit de système entraîne les sociétés occidentales, et
qui exerce ses ravages dans tant de pays du tiers monde.
Le Japon, donc après avoir beaucoup reçu de l'Asie, de
l'Europe et maintenant des Etats-Unis d'Amérique, a
soigneusement filtré ces emprunts et les a si bien assimilés que la
culture japonaise n'a pas perdu sa spécificité. Et Claude Lévi-
Strauss conclut son exposé sur ces lignes parlant de l'Asie, dé
l'Europe et de l'Amérique qui peuvent retrouver au Japon des
images d'elles-mêmes, profondément transformées:
«Car, aujourd'hui la culture japonaise offre à l'Orient le
modèle d'une santé sociale, à l'Occident celui d'une hygiène
mentale, dont il incombe à ces pays, emprunteurs à leur tour, de
tirer les enseignements» (C. Lévi-Strauss: 1988).
Le discours de Claude Lévi-Strauss, en exposant la place
que la culture japonaise a dans le monde, fait inévitablement
ressortir une différence inhérente à l'effort de compréhension
d'une culture aussi éloignée de la nôtre. Or, l'Occident a toujours
nourri un penchant à l'exotisme ainsi qu'une nostalgie de ce qui est
radicalement autre.
Dans le «miroir magique» de Butor, peuvent se refléter,
selon le désir, toute la beauté ou toute la laideur du monde,
brossant le portrait le plus enjôleur ou la plus noire caricature. Par
12sa qualité magique, le miroir a toutefois du mal à reproduire une
réalité qui ne soit pas déformée dans un sens ou dans l'autre. Dans
son roman Le voyageur magnifique, Yves Simon fait dire à un de
ses personnages qu'à la manière de Vélasquez qui voulait peindre
ce qui existe entre les gens, il faudrait découvrir au Japon la réalité
qui se trouve entre deux réalités. Cette formule semble s'appliquer
parfaitement à la peinture que l'on veut faire du Japon.
Il existe deux visions opposées, contradictoires, reflétées dans les médias, par exemple:
- la fascination qui donne naissance à un mythe japonais,
mythe de la beauté dépouillée et «zen» que l'on ne trouve plus
que dans des musées et les lieux protégés, chez une classe
privilégiée, peut-être, mais de toute façon dans des sphères
éloignées de la réalité quotidienne.
- le dénigrement qui engendre, lui, un autre mythe
japonais, celui de la laideur qui fait des Japonais des imitateurs,
hypocrites, agressifs et dénués de toute individualité ou même
humanité. Du mariage de ces deux tendances est née une image
déformée du Japon qui n'a, parfois, plus rien à voir avec la réalité.
On retrouve la même contradiction dans le regard des littéraires
avec cependant une tendance plus marquée pour la fascination,
surtout chez des écrivains mythiques comme Malraux, Yourcenar,
Barthes ou Duras.
Dans les années quatre-vingt dix surtout, le Français a de
plus en plus envie de connaître le vrai visage de celui qu'il pourrait
souvent considérer comme son «ennemi ». Malheureusement il ne
peut se référer qu'aux images furtives des hordes de touristes
japonais, s'abattant tel un nuage de sauterelles sur le Champ de
Mars ou les Champs-Elysées, ne laissant derrière eux que quelques
boîtes de pellicules Fuji. Les autres images qu'on lui propose
penchent d'un côté ou de l'autre, côté fascination ou côté
dénigrement, mais le laisse sur sa faim de réalités.
En somme, le Français qu'il soit producteur d'images sur le
Japon ou bien simple spectateur, a essayé, souvent sans grand
succès d'ailleurs, de retrouver le vrai visage japonais derrière le
panneau de Bakélite noire du magnétoscope Sony ou le masque
d'ivoire blanc du théâtre Kabuki.
13Première partie
LE JAPON DES SOCIOLOGUESChapitre I
LE JAPON SANS CHRYSANTHEME NI
SABRE
Au lendemain de la guerre, l'enquête de l'Unesco
La première approche des regards des Français passera par
celui des sociologues. En effet, ces derniers ont, a priori, essayé
d'émettre une opinion objective par rapport à ce pays. Cependant
cette dernière va être tout de même plus ou moins dirigée et il sera
toujours difficile pour le public français d'en extraire une vision
sereine de cette société aux antipodes de notre monde.
La difficulté pour les Français de dégager une image
réaliste du Japon ne vient pourtant pas du manque d' études sur ce
pays c~r, dès la fin de la guerre, enquêtes et analyses diverses se
multiplient.
C'est en 1951 que l'UNESCO dépêche au Japon un
sociologue français, Jean Stoetzel, pour qu'il y réunisse les
éléments d'un rapport scientifique sur le comportement de la
jeunesse du pays. Etant donné le contexte de l'époque, le choix du
segment jeune n'est pas fortuit et présente un grand intérêt. En
effet, la population japonaise se trouve alors partagée. D'une part,
il ya les «anciens» qui, à cette période d'après-guerre, battus et
humiliés, se sentent coupables de la situation et représentent le
Japon d'hier. D'autre part les «jeunes», qui, héritiers involontaires
des agissements de leurs parents, incarnent, eux, le Japon à venir.
17Réalisé à partir de données et de mesures techniquement précises,
naît ainsi Jeunesse sans chrysanthème ni sabre dont le titre est
inspiré de l'ouvrage de l'Américaine Ruth Benedict paru à Boston
en 1946 Le Chrysanthème et le Sabre (la référence à des images
jusque là conventionnelles est évidente: la fleur représente
l'Empereur et l'arme blanche la guerre).
La recherche de Jean Stoetzel (aidé par le japonologue
néerlandais Frits Vos) s'exerce sur des échantillons de population
qu'il a déterminés selon l'identification des sujets, leur stade
d'intégration à l'environnement, les difficultés scolaires et
individuelles ainsi que le degré de découragement qu'ils éprouvent.
Les catégories concernées - 35% de citadins et 65% de ruraux - y
sont prises en compte selon l'âge, le milieu d'origine, le sexe et le
nomb,re d'années d'études. Les résultats sont consignés en plusieurs
tableaux dont deux s'appuient notamment sur la manière dont
garçons et filles évoluent au sein de leur famille et y sont traitées
au gré d'échelles de compliments et de réprimandes.
En cernant l'importance de la famille mais aussi celle du
regard des autres et des rapports avec eux, Stoetzel constate les
nuances qui font de la société japonaise une société différente. Et
s'il s'intéresse d'aussi près à la cellule familiale et aux rapports que
les jeunes entretiennent avec les parents, c'est avec le dessein de
faire ressortir une spécificité purement japonaise qui ne s'est pas
estompée avec le temps. Sa démarche sociologique est destinée à
rendre palpable et mesurable l'écart de cette civilisation par rapport
à la nôtre. Et quand à travers sa méthode quantitative, on essaye
d'extraire le genre de regard qu'il a porté sur cette nation, il est
évident que c'est celui d'un Occidental qui établit d'emblée une
différence. Les Japonais sont «autres» et dès qu'il y a approche
objective, il y a aussi constat de différence.
Stoetzel présente ensuite les réformes récentes, une vue
générale de la situation nouvelle, la réforme du statut de l'empereur
et du pouvoir impérial ainsi que « des nouveaux mouvements de la
jeunesse ». Beaucoup plus qu'avec l'Allemagne qui a mis en scène
une force nationale socialiste dominée par un dictateur tout
puissant mais au sens moderne du terme, on conçoit que le monde
vient de se battre dans le cas du Japon contre une puissance
18impériale féodale au sens ancien du terme. Les outils, les armes ont
été modernes, mis à part quelques sabres nostalgiques, mais la
mobilisation a été médiévale. Tout comme les Nazis, les Japonais
pensaient avoir une mission à accomplir vis à vis du monde entier.
Si on fait abstraction du caractère horrible de la guerre, on trouve
une certaine naïveté déroutante. La même naïveté que l'on retrouve
dans le discours de l'empereur du 15 août 1945 et dans les
déclarations actuelles de certains politiciens sur les bienfaits pour
la Corée de son annexion par le Japon.
Pour traiter des mouvements nouveaux de la jeunesse,
Stoetzel utilise deux tableaux. Un des deux présente le résultat
d'une enquête d'opinion du quotidien Asahi Shimbun conduite en
1950 sur la manière dont chacun envisage sa situation personnelle
et l'économie du pays pour l'année à venir. Le deuxième tableau
illustre la réforme de l'éducation, avec le nombre d'heures de cours
par matière. Dans le cas de l'histoire, Stoetzel souligne le fait qu'il
ait été demandé aux réformateurs de ne pas procéder à une étude
descriptive chronologique: « l'histoire ne doit pas être étudiée pour
elle-même, mais dans le cadre des études sociales» (1. Stoetzel :
1953, p. 105). Il était donc évident, à plus forte raison pour un
sociologue, que cette consigne visait à faciliter l'effacement radical
de certains passages de la guerre particulièrement embarrassants
pour le Japon. Cette attitude a toujours soulevé et soulève encore
de nos jours d'incessants cris de protestation outragée de la part, en
particulier, des pays voisins et martyrisés par l'occupation
japonaise. L'exemple le plus frappant en est l'attitude de certaines
personnalités japonaises qui déclarent scandaleusement que le
massacre de Nankin n'a jamais eu lieu ou qui nient le témoignage
dramatique de femmes coréennes qui après une vie de silence
honteux se décident à parler de leur expérience de jeunes filles
déportées aux quatre coins de l'Asie pour assurer le «repos du
.. .
guemer» JaponaIs.
L'intérêt des jeunes Japonais pour les affaires
internationales, l'estime et l'attrait qu'ils éprouvent pour l'étranger,
les rapports culturels internationaux, le pacifisme et ses limites,
tous ces thèmes sont réunis dans un chapitre du rapport de
Stoetzel, illustrés par une vingtaine de tableaux. Un premier
groupe étudie dans quelle mesure et sous quelle forme les jeunes
Japonais de l'après-guerre jugeaient supérieurs les pays qui avaient
19défait le leur. Un deuxième groupe contribue à déterminer s'ils
désireraient éventuellement émigrer et vers quel pays en
particulier. Il est évident que les Etats-Unis, en tant que grand
vainqueur, tiennent une place prépondérante, mais la France,
surtout lorsque les questions touchent aux valeurs intellectuelles,
arrive toujours dans le peloton de tête, avec des noms comme Gide
et Camus qui reviennent souvent. On voit aussi que ce sont des
éléments de puissance matérielle que le public japonais apprécie le
plus dans les pays étrangers et, plus spécialement, des éléments
technologiques. En cela le regard de Stoetzel nous fait pressentir
l'attitude générale du Japon et des Japonais dans les décennies qui
vont suivre son enquête. La façon dont ils admirent ces éléments-là
exprime ce qui va être désormais le but national. Leur intérêt pour
les éléments technologiques détermine les moyens mis en œuvre
pour arriver à leur fin. La vision du sociologue a été en ce domaine
particulièrement lucide puisqu'il a su prévoir et analyser la montée
économique de ce pays avant même qu'elle ne s'amorce vraiment.
La façon d'exposer sans commentaire le résultat de ses enquêtes, la
sélection des questions posées démontrent d'une manière
scientifique mais incisive, lorsqu'on prend le temps d'interpréter, la
différence de la nation japonaise.
A l'origine la démarche de l'UNESCO visait pour
l'essentiel à favoriser, sur le moment même, l'image à donner au
reste du monde. Il faut croire que les choses n'ont pas tellement
évolué depuis. Plus de quarante ans après, au terme des péripéties
qui ont suivi la guerre, la préoccupation des étrangers ne s'est pas
dissipée et la plupart des questions que Stoetzel se posait restent
d'une actualité étonnante. Force est de constater qu'aujourd'hui
encore, ce qui n'est pas obscurité totale se réduit à des clichés
incertains et approximatifs qui, par connotation, expriment des
éléments de valeur, laudatifs ou dépréciatifs, d'origine tout à fait
arbitraire. Il n'est donc pas surprenant, dans ces conditions, que les
magazines français en 1995 proposent à leurs lecteurs les mêmes
énoncés et les mêmes interrogations qu'en 1951. La réponse n'est
pas plus évidente et l'examen ou la discussion n'ont guère fait
avancer, entre-temps, la véritable connaissance.
Stoetzel, pourtant, à la différence de Lévi-Strauss (voir
supra Approche culturelle), est convaincu que, pourvu qu'on
l'aborde sous l'angle voulu, aucune culture n'est impénétrable et à
20cet égard, il reproche, à la multitude d'enquêtes américaines
publiées pendant et juste après la guerre, de faire preuve d'un
certain parti pris. C'est en toute objectivité que l'UNESCO avait
pour ambition de mettre la culture et le peuple japonais à la portée
du public occidental. Ce public qui, à l'instar des Américains, avait
choisi, pour parler sans originalité du Japon, des termes aussi
normatifs et généraux que: rusé, fourbe, cruel ou belliqueux.
Stoetzel entreprend ainsi une recherche qui n'est, en aucune façon,
basée sur l'émotion mais repose sur des éléments concrets réunis
grâce à des techniques et des structures quantitatives que Ruth
Benedict - qui lui inspira néanmoins son titre - avait elle-même
négligées. L'intérêt de sa méthode revient à dissiper, avant tout,
l'impression d'universalité qui avait prévalu jusque là et qui ne
colle jamais parfaitement à la réalité des faits et des personnes.
Je retiendrai, pour les approfondir, trois des volets de
l'enquête de Stoetzel, que nous considérons comme essentiels et
qui répondent, chacun, à nos interrogations occidentales:
- les caractéristiques personnelles les plus importantes et
les plus significatives des jeunes Japonais,
- leur sentiment et leur comportement envers les
institutions nationales,
-leur sentiment à l'égard de l'étranger.
La structure sociale japonaise est traditionnellement
dominée par une hiérarchie directement fondée sur l'institution
classique de parenté et «le climat psychosocial dans lequel se
développent ambitions et arrivismes est celui de la stabilité de cette
structure générale quasi permanente». Pour bien comprendre ce
climat, l'Occidental doit admettre trois évidences:
-la parenté procède du sang, de l'adoption, de l'alliance ou
du service,
- la hiérarchie est conçue sur le modèle de oya-ko (père-
fils),
- tout individu doit participer à la protection des divinités
tutélaires ou - au minimum - des sépultures ainsi qu'à la
communauté du culte.
Tranchant sur cette organisation classificatoire et verticale,
les kum; (équipes) constituent, pareillement, entre individus, un
21ensemble spécifique de relations, cette fois, horizontales, que la
société japonaise a totalement institutionnalisées.
Fondé sur des relations égalitaires, le kumi affecte à chacun
un rôle précis au sein de son environnement et, comme le note
Kawashima (sociologue japonais de l'époque de Stoetzel), les kumi
ont constitué, en leur temps, un instrument du totalitarisme
national. On s'en est servi, on les a organisés, renforcés et, sur leurs
fondations, s'est édifié, plus facilement, un puissant système
autoritaire. C'est dire leur considérable vigueur.
Il n'est cependant pas facile, pour un Occidental, de saisir
et d'évaluer le système japonais d'intégration de l'individu érigé en
institution dès la tendre enfance. Le giri, par exemple, est sûrement
la plus importante des relations entre Japonais au sein de leur
société. Le giri est la conduite morale centrale du Japon
traditionnel, qui reste extrêmement présente dans celui de nos
jours. Ruth Benedict parlant du giri expliquait déjà que les
relations entre les hommes d'une société sont réglées, c'est-à-dire
qu'il existe des règles de conduite. D'un individu qui ne les respecte
pas, on dit en français qu'il ne sait pas se conduire. On dit
fréquemment en japonais qu'il ne connaît pas son giri, l'équivalent
banal de cette formule pourrait être : il ne connaît pas son devoir, il
ne connaît pas ses obligations. Mais giri ne signifie pas n'importe
quelle obligation, en particulier, ce n'est pas une obligation morale,
un impératif catégorique. C'est l'obligation quasi-contractuelle de
celui qui a reçu une faveur ( un on ) et qui est ainsi devenu un
«obligé» :
« Agir par giri, c'est par conséquent s'acquitter d'une dette,
non pas dans un sens figuré, mais dans un sens littéral; négliger le
giri, c'est en somme ne pas faire honneur à ses affaires, c'est se
déshonorer exactement comme un failli» (1. Stoetzel: 1953, p.
191).
Cette interprétation de la grande ethnographe américaine
avait, à l'époque, soulevé beaucoup de protestations de la part du
public japonais, notamment à propos de la base trop étroite de son
étude, négligeant trop l'observation de la masse et se reposant sur
les documents fournis par des intellectuels formés à la tradition des
samouraï. Les résultats de l'enquête de I.N.R.O.P (Institut national
de recherches sur l'opinion publique) sur laquelle s'appuyait
Stoetzel devaient permettre d'apporter quelque lumière dans cette
22discusf~ion.Un tableau donne les différentes interprétations du giri
par tranches de la société selon l'âge et le milieu (citadin ou rural).
Il en transparaît que cette notion de giri, d'origine aristocratique a
été plus ou moins transmise au reste de la population, avec une
dominante chez les citadins et les plus vieux bien sûr. Dans le
Japon moderne, on parle toujours de giri, et le fait d'en avoir ou
non conscience explique sans aucun doute nombre de piétinements
de la vie ou du travail d'un étranger dans cette société.
Quelles que soient l'époque et les circonstances, les jeunes
Japonais se sont conformés à ce genre d'institutions qui leur sont
inculquées dès leur enfance. De la même façon qu'ils semblent
porter un attachement enthousiaste à leur culture nationale, même
s'ils le manifestent avec un brin de réserve et d'embarras. Il faudra
en effet que la soirée avance et que vos compagnons, ou voisins de
table, jeunes ou moins jeunes, aient avalé quelques bois~ons
alcoolisées pour qu'ils vous complimentent sur votre maniement
des baguettes ou qu'ils vous posent l'invariable question concernant
la spécialité culinaire à base de poisson cru (les sushi). La
confiance gagnant sans doute chercheront-ils à savoir si vous
aimez aussi les jeunes filles japonaises. C'est peut-être
l'infantilisme qui détermine le comportement des Japonais, encore
une fois jeunes ou moins jeunes. C'est peut-être aussi ce qui frappe
le plus l'Occidental habitué à d'autres manières. Cette immaturité,
Stoetzel, en son temps, l'a relevée et concentrée sur un certain
nombre de symboles de l'époque. A partir, au moins, des années
soixante-dix, ce sont Walt Disney et Mickey Mouse qui font florès
au delà même de l'âge et de l'air kawai (mignon). L'amour des
joujoux, des peluches persiste - chez la femme surtout- au-delà de
la quarantaine.
Clarifier la condition féminine au Japon constituait l'une
des priorités de l'UNESCO. Au moment de l'enquête confiée à
Stoetzel, les Japonaises ne disposaient, <<traditionnellement», que
d'un statut de «mineures» et certainçs d'entre elles acceptaient si
bien la situation qu'elles n'hésitaient pas à déclarer «se sentir plus
heureuses» dans la domination des hommes ou «se considérer»
nettement inférieures à eux ( J. Stoetzel : 1953, p.172). C'~st le
«régime nouveau» qui leur a conféré des droits égaux à ceux des
hommes. Mais le moins qu'on puisse constater est que de nos jours,
23au sein des entreprises, par exemple, les femmes sont loin d'avoir
conquis la place que leur confèrent les textes, tant au point de vue
de la fonction que du salaire ou des opportunités de promotion.
C'est que, quoiqu'il en soit, la jeune fille japonaise tend à
considérer le passage par une vie professionnelle active comme
l'antichambre, ou mieux la salle d'attente du mariage. Cette attitude
vient contrecarrer les efforts que la femme occidentale a conduits
dans la deuxième moitié du XXème siècle pour élever sa condition
sociale au niveau de celle de l'homme. On peut donc dire que la
passivité et la «soumission» de la femme japonaise viennent
« chatouiller» la sensibilité française en ce qui concerne les droits
de la femme.
Une fois le pas du mariage franchi, c'est au cœur de la
famille, mais toujours sous des allures de femme soumise, que la
Japonaise dispose d'un pouvoir tout à fait considérable qu'entretient
et qui entretient l'immaturité des hommes. Personnellement, ayant
été imprégné de l'image de la femme japonaise docile et dévouée,
j'ai été surpris quand j'ai constaté sur le terrain que c'est l'épouse
qui, en général, gère le budget conjugal et octroie à son <<travailleur
de mari» l'argent de poche hebdomadaire. Vis à vis de ses enfants,
c'est encore elle qui, avec fougue, se jette dans leur éducation:
comme un architecte commençant son œuvre, échafaudant des
plans et cherchant les moyens de les réaliser. Elle est toujours
l'élément nécessaire au parfait équilibre de la vie dans une société
de mâles qui se veulent martiaux et empreints de masculinité, mais
qui ne connaissent plus l'épouse et n'entrevoient leurs enfants que
le dimanche.
De nos jours, comme avant-guerre et de l'époque de la
recherche de Stoetzel, l'amour ne paraît pas jouer un rôle
primordial dans la vie des jeunes Japonais. Sur les campus
universitaires même, filles et garçons se tiennent isolés les uns des
autres, ces derniers affectant une parfaite indifférence à l'égard des
premières.
Dans ces conditions, le traditionnel omiai - mariage
arrangé - est loin d'être tombé en désuétude.
Convaincues de l'éternité des choses établies, les femmes
ont, par exemple, «accueilli avec entrain le principe nouveau de
l'égalité des sexes et de leur émancipation» ( 1. Stoetzel : 1953,
p.174) mais n'en assument pas moins les différences et les
24servitudes qui persistent dans la réalité.
Il n'empêche que les Japonais ont été les premiers avec les
Américains, à partir en croisade contre le harcèlement sexuel.
Mais, au sein des entreprises locales, le statut social de la
jeune fille passant ses journées à servir le thé à des butcho (chef de
section) parfois fort exigeants n'en paraît pas moins dévalorisant.
Confronté à pareille situation, l'Occidental éprouve des sentiments
mitigés. C'est qu'il a l'impression que l'inégalité n'est pas toujours
forcément morte dans ce Japon maître de lui-même, sûr de son
expertise et de sa cohésion.
Stoetzel applique une méthode qui met systématiquement
l'objectivité du côté de son enquête. Par exemple, afin de mieux
cerner les traits de personnalité des jeunes Japonais, il utilise une
échelle de «types» proposée par Spranger dans son «Lebenformen»
(Halle. 1929). Spranger avait en effet prévu de classer les individus
en six catégories ou types différents suivant la nature des valeurs
particulières déterminant leur comportement global. Ainsi, il établit
un type théorique, fondé sur la soumission aux valeurs de la
connaissance et de la vérité, un type économique vis à vis du
profitable et de l'avantageux, un type «artistique» vis à vis de l'art
et de la beauté, un type social vis à vis de l'affection et de la
sympathie, un type religieux vis à vis de la religion, un type
politique vis à vis des valeurs de la puissance. Cette classification
permet de mesurer - hier comme aujourd'hui - au sein de la
jeunesse japonaise, une forte appartenance au type économique
contre une moindre aux types religieux et politique. La faible
proportion de jeunes relevant du type dit politique témoigne de la
propension de l'organisation sociale japonaise à freiner l'initiative
individuelle initiatrice de désir de puissance. Cette volonté
s'exprime en fait via le groupe mais le Japonais n'abdique pas pour
autant son ambition de parvenir, seul, à la notoriété ou à la
renommée.
Il y avait dans cette enquête des éléments qui avertissaient
de l'effort de rénovation du Japon. On peut y discerner la menace
future que le Japon représente, jusqu'à un certain point, dans le
monde économique. Vis à vis de leurs institutions nationales,
Stoetzel relève que les jeunes de 1951 s'étaient subitement trouvés
confrontés à de profondes transformations de leur environnement:
ouverture démocratique, réforme de l'organisation économique
25(dont réforme agraire de 1946), prise en compte de l'égalité des
sexes, remise en question du droit d'aînesse, libéralisation du
mariage Gusque là soumis au consentement familial), premières
mises en garde contre la surpopulation, avec sensibilisation au
contrôle des naissances et au recours à l'avortement, abolition de la
religion d'Etat. Ce désir de rénovation, que l'on pressent dans ces
transformations, ont entraîné d'importants changements qui n'ont
naturellement pas été faciles. Aujourd'hui encore les Japonais en
portent les stigmates et notre regard sur eux s'en ressent. Il cherche
à décrypter la subtile combinaison «tradition-modernité» qui
marque la société japonaise et, aiguisant encore plus notre
curiosité, nous laisse toujours aussi perplexes.
Stoetzel s'est attaché, sur le moment, à démontrer les
attitudes ouvertement progressistes et celles ouvertement
traditionalistes des populations qu'il a rencontrées. Il a, par
exemple, constaté qu'en dépit des événements, l'Empereur était
resté, dans les esprits et dans les cœurs, le véritable symbole de la
nation. Sa présence est pourtant quasi muette. Il n'est pas à la tête
mais au centre de la deuxième puissance mondiale. Tout comme
Barthes, dans L'empire des signes, a observé que son palais et ses
parcs créent un trou au milieu de l'immensément compacte
capitale, on peut remarquer que sa présence discrète a par contre
suscité la formation de groupes d'extrême droite fascisants qui eux
sont des plus bruyants et des plus remuants. Leurs véhicules
armoriés et armés de puissants haut-parleurs promènent leurs
slogans nationalistes dans les rues de Tokyo, créant une autre
forme de pollution extrêmement désagréable. Parallèlement, les
Japonais, en général, ne semblent pas manifester un réel intérêt
pour la politique intérieure de leur pays et cette situation prévaut,
aussi, depuis la fin de la guerre. Tout comme face à la pratique
religieuse, Stoetzel a décelé un moindre intérêt face à la politique
de la génération de Japonais qu'il observait. Il avait cependant
constaté que, dans leur grande majorité, ses interlocuteurs ne
restaient pas indifférents à leurs croyances, prêtant même un
caractère sacré à certaines des obligations qui en découlent et dont
la tradition se transmet à travers les cérémonies. Le comportement
actuel reste équivalent mais toujours aussi singulier pour
l'entendement des Occidentaux, témoins de ces cérémonies à tout
propos et de rites teintés de superstition. Ils pourront avec un peu
26de chance, assister à la consécration d'une voiture neuve selon le
rite shintô et vérifier ainsi que dans le monde de la consommation
triomphante la tradition religieuse a gardé, en apparence du moins,
la même façade qu'autrefois. Qu'il s'agisse du shintoïsme ou du
bouddhisme d'ailleurs, car les deux confessions cohabitent
parfaitement. Et si la quasi-totalité de la population se réclame du
premier, 73% assurent suivre aussi les enseignements de Bouddha.
Stoetzel regarde d'un œil d'ethnographe plutôt que de théologien
tous ces kami, esprits familiers, malicieux, étranges et
innombrables qui continuent de hanter la tradition shintoïste. Ce
qui nous permet de constater que si la jeunesse japonaise a établi
un Japon nouveau, elle n'en a pas pour autant écarté l'aspect
fondamental, mais l'a adapté aux aspects de la modernité.
A propos de la démographie, Stoetzel conclut en affirmant
qu'elle était présentée comme le bouc émissaire responsable des
difficultés économiques. Les problèmes démographiques que
connaît une mégapole comme Tokyo, par exemple, viennent
confirmer la vision du sociologue. La conscience de ce problème a
été pour beaucoup, sans aucun doute, dans l'adoption d'une attitude
(propre au peuple japonais) dans le travail, en particulier, et
l'environnement social, en général.
Le chapitre Contact avec le monde de l'étude de Stoetzel
est consacré à l'intérêt des jeunes Japonais pour le monde extérieur.
Il traduit la curiosité, la sympathie et l'attrait qu'ils éprouvent pour
l'étranger et pour les rapports culturels que le Japon entretient avec
l'Occident. C'est au cours de cette étude que Stoetzel évalue, en
outre" le degré de pacifisme de ses interlocuteurs, enregistrant leurs
réactions face au service militaire - auquel ils sont totalement
opposés -et face à l'éventualité d'une troisième guerre mondiale. Il
avait alors (<ratissé» large, s'étant fixé l'an 2000 pour horizon, et ses
constatations ne se sont pas démenties. Cependant le contexte a
entre-temps, radicalement changé. A l'époque de l'enquête de
l'UNESCO, l'essentiel était de mesurer si les jeunes avaient accepté
la défaite et si, se tournant vers l'avenir ils estimaient souhaitable et
possible une coopération sincère et pacifique avec les autres
nations du monde. La réponse était en tout point positive. Bien
qu'au Japon «la vie humaine soit avant tout quotidienne et
familière» (1. Stoetzel : 1953, p. 109), les jeunes continuaient non
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