Jeunesse marginalisée, espoir de l'Afrique

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296263666
Nombre de pages : 200
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Jeunesse marginalisée Espoir de l'Afrique

La Jeunesse africaine à L'Harmattan
ALMEIDA-TOPOR & GOERG: Le Mouverment associatif des jeunes en Afrique noire francop/wne au XXo siècle, 140 p. CROCE-SPINELLI; Les Enfants de Poto Poto, 365 p.

M. ERLICH: La Femme blessée - essai sur les mutilations sexuelles féminines, 320 p. P. ERNY; L'enfant l'Afrique noire, 200 p. dans la pensée traditionnelle de

P. ERNY : L'Enfant et son milieu en Afrique noire, 306 p.

P. ERNY : Les Premiers pas dans la vie d'un enfant en Afrique noire, 360 p.
S. GADGIGO : Ecole blanche, Afrique noire, 160 p.

A. MBEMBE: Les Jeunes et l'ordre politique en Afrique noire, 246 p.

J.M. MIGNON: Afrique - Jeunesses uniques, jeunesse
encadrée, 260 p. F.K. SILONGVILLE: Nos enfants vivront - Education pour la santé chez les Bamiléké, 236 p. P. SONGUE: La Prostitution en Afrique noire, 155 p.

P. TEDGA: Enseignement supérieur en Afrique noire francophone: la catastrophe? 224 p.
UNICEF: Enfants et femrmes au Mali, 250 p.

Etc.

Renaud COPPIETERS't

WALLANT

JEUNESSE MARGINALISEE ESPOIR DE L'AFRIQUE
Un juge des enfants témoigne

Avant-propos de Djamani Mukendi B. Préface de PIERRE ERNY

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'auteur
Renaud COPPIETERS't WALLANf est né en 1935 à Etterbeek (Belgique). Il obtint un doctorat en droit à l'Université Catholique de Louvain en 1960 et partit en 1962 au Zaïre (à l'époque Congo) dans le cadre des Fraternités Africaines qui devinrent par la suite les Fraternités Terre Nouvelle. Il resta plus de 25 ans en Afrique. Il débuta sa carrière au Zaïre, comme conseiller juridique au Bureau de l'Enseignement Catholique. Il reprit ensuite pendant deux ans un cabinet d'avocat à Kinshasa. Rapidement, il se rendit compte que le vrai problème de l'Afrique se situait dans l'éducation de sajeunesse. De 1964 jusqu'à ce jour, il s'y est consacré à travers les différents postes qu'il a occupés: juge des enfants à Kinshasa, expert des Nations-Unies en défense sociale (auto-promotion des jeunes marginaux) au Cameroun, chef de la cellule jeunesse à l'ACCT, délégué d'une société de développement au Rwanda (AIDR), chargé de cours à l'Ecole supérieure de Droit de l'Université de Ouagadougou, responsable d'un bureau d'étude PME à Kinshasa... Rentré en Belgique en 1988, il est chargé de cours à l'ECSSI et secrétaire-trésorier de la Fondation People's Resources International ; consultant en développement urbain et rural. Père de famille nombreuse. A déjà publié: - Assistance en matière de défense sociale au Cameroun, NationsUnies, 1976. - Recueil annoté des textes applicables au droit du travail en Haute-Volta (en collaboration), Ouagadougou, 1982. - Encyclopédie juridique de l'Afrique (collaboration au tome consacré au droit du travail), NEA, 1982.

Couverture: Le bidonville de Zoé Bruno (10000 habitants) près d'Abidjan (photo UNiCEF/M. Murray-Lee). Au dos: L'auteur et ses petits-enfants. La première édition de cet ouvrage, réalisée en juin 1990 par l'Union catholique internationale de Service social - UeISS, 111, rue de la Poste, 1210 Bruxelles), avait comme titre: Jeunesse désoeuvrée... Jeunesse d'avenir en Afrique.

Copyright L'Hannattan 1992. ISBN: 2-7384-1259-9

Préface de Pierre Erny
La jeunesse est véritablement au centre de la crise que traverse l'Afrique contemporaine. Elle y est à la fois enjeu, acteur et victime. Majoritaire dans la population, elle représente une masse énorme exposée aux manipulations les plus suspectes et aux explosions les plus incontrôlables. Souvent désoeuvrée dans les villes, elle est sans perspectives d'avenir dans les campagnes. On a beaucoup misé sur l'école. Mais en la plupart des pays, celle-ci ne touche efficacement qu'une minorité; comme elle ne parvient pas à reconsidérer ses finalités et ses moyens d'action pour les adapter à la situation, les services qu'elle rend sont de qualité de plus en plus douteuse pour un coOttrop élevé, ce qui ne peut qu'entraîner un désinvestissement général à son égard. Cette jeunesse, on la connaît mal. Peu d'études véritablement fouillées lui ont été consacrées. Elle fait certes l'objet d'aides multiples, qui d'ailleurs se muent de plus en plus en interventions d'urgence. Mais saisi par un sentiment d'impuissance, on est tenté de dire: « A quoi bon ? Que peuvent nos gouttes d'eau face à un océan de besoins? » La situation s'est à tel point dégradée et est devenue à tel point aberrante que, se sentant démuni, on est tenté de baisser les bras. Ceux qui sur le terrain sont confrontés à des personnes concrètes et à des visages, savent la valeur et la portée que peuvent prendre les gestes même les plus menus. Mais ceux qui voient les choses de plus loin, ont inévitablement l'impression que les efforts auxquels ils consentent sont inutiles, ce qui explique dans une large mesure le désengagement actuel vis-à-vis de l'Afrique et du Tiers-Monde en général. Le livre tonique de Renaud Coppieters't Wallant, un juriste qui est aussi un homme de coeur (faisant ainsi la preuve que les deux ne sont pas incompatibles), vient apporter un peu de lumière et de chaleur dans cette atmosphère de marasme. Certes, les manières d'agir qu'il décrit et les solutions qu'il propose ne feront pas l'unanimité. On est manifestement en présence d'un homme qui ne craint pas de bousculer les vaches sacrées. Mais il le fait avec un tel élan, une telle conviction et une telle foi en la perfectibilité humaine qu'on ne peut rester indifférent. 5

Ce livre, dont on sent qu'il est écrit à la hâte par un homme pressé, me semble intéressant à plusieurs titres: - Il décrit le parcours d'un responsable de l'action auprès des jeunes comme juge, expert en défense sociale, enseignant et formateur. Il montre que la machine administrative se bloque quand les acteurs réagissent en purs fonctionnaires, et comment elle peut se débloquer comme par miracle quand ils s'investissent personnellement et acceptent de se laisser toucher dans leur for intérieur par les drames humains auxquels ils sont confrontés. - Il décrit une expérience "transafricaine", montrant que de Ouagadougou à Douala, de Kinshasa à Kigali, les problèmes des grandes villes sont fondamentalement les mêmes. - Il décrit sous forme anecdotique des cas typiques qui montrent qu'en contexte africain, il y a une logique des choses et un jeu de variables qui exigent un traitement patticulier, de sorte que les institutions en place et les règles qu'elles appliquent, importées telles quelles d'Europe, se trouvent en porte-à-faux et se montrent inefficientes. - Il décrit des expériences très concrètes qui, malgré leur caractère éphémère, indiquent la voie à suivre. Il montre à l'évidence que même avec des fonds très réduits, on peut faire beaucoup, et que les institutions et les moyens privés, plus mobiles, sont indispensables pour le règlement des situations les plus délicates. Certes, une expérience n'est jamais transposable telle quelle; elle s'inscrit dans un contexte et doit donc être réinventée au coup par coup. Travailler avec des jeunes en difficulté (et des jeunes tout court) exige un certain charisme, et ce qui réussit avec l'un peut très bien échouer avec un autre. Il n'y a pas de formules passe-partout; en fait, elles ne valent que par les hommes qui les mettent en oeuvre. - Il ressOlt de l'ensemble de l'expérience de R. Coppieters qu'on ne fait rien de bon si fondamentalement on ne montre pas un respect absolu vis-à-vis des êtres même les plus misérables; ou, pour dire les choses positivement, quand un jeune en loques rencontre respect, confiance et chaleur humaine, ce peut être pour lui l'occasion d'un retournement et d'un nouveau départ. Les causes de la délinquance sont multiples. Elles ne sont pas toutes du même ordre. Les unes fragilisent la personnalité souvent dès son jeune âge, les autres déclenchent le passage à 6

l'acte. Leur importance respective varie d'un milieu à l'autre. Mais il est aussi des causes, et donc des remèdes, propres à l'Afrique. L'auteur a raison de le souligner. De par leur système de représentations, les gens y sont extraordinairement sensibles aux relations négatives avec l'entourage, et celles-ci sont investies par les croyances en la sorcellerie. Pour tirer ces affaires au clair, on ne peut faire l'économie du recours à un spécialiste traditionnel, devin, thérapeute et médiateur social, dont l'intervention débouche normalement sur une palabre familiale, des rites de confession, de réparation et de réconciliation. Dès qu'une personne a le sentiment de ne plus être vraiment ellemême et d'être manipulée invisiblement, elle ne trouvera le repos que par la mise en oeuvre d'une telle procédure. Tous les traitements médicaux et toutes les psychothérapies du monde n'y pourront pas grand chose. J'ai moi-même été confronté à plusieurs cas de ce type en milieu étudiant zaïrois. Plusieurs propositions formulées par l'auteur me semblent particulièrement bienvenues. Comme les villes africaines connaissent d'énormes problèmes d'approvisionnement, l'établissement de petites unités de production spécialisées dans les cultures vivrières à leur périphérie est sans doute le moyen le plus SiIIWlede redonner à des jeunes à la dérive le goût au travail et à la vie. Ce qui est dit aussi des petits métiers et de leur protection me semble capital. L'idée d'''écoles des parents", si on les conçoit comme des cercles de discussion et de mise en commun entre éducateurs familiaux, dans un cadre très proche de leur vie quotidienne, mériterait d'être vulgarisée à grande échelle dans toutes les institutions qui s'occupent de l'animation des quartiers, des villages et des paroisses. Enfin, ce qui est dit des jeunes prostituées me semble plein de bon sens. C'est un
problème que l'on aborde rarement avec réalisme et respect. On

peut permettre, au coup par coup, à des filles ou à des femmes de s'en sortir, mais on n'éliminera pas la prostitution pour autant: il faut donc, par la mise en oeuvre de moyens éducatifs et préventifs, faire en sorte qu'elle cause le moins de dégâts possible. A quand une véritable éducation affective et sexuelle? Il faut souhaiter que ce livre généreux, plein d'idées et d'expérience, mais aussi de lecture aisée, suscite parmi les Africains des vocations pour toutes ces tâches de soutien, 7

d'encadrement, de promotion et de protection telles qu'elles y sont proposées, et qui peuvent concerner même des adolescents ou des étudiants. L'auteur a raison d'écrire qu'avant tout « il faut des HOMMES ». (Octobre 1991) Pierre ERNY Institut d'Ethnologie Université des Sciences humaines de Strasbourg

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Avant-propos de Djamani Mukendi Buatu
La jeunesse c'est l'avenir. La jeunesse africaine, ferment de l'Afrique de demain, est le tison de l'espoir d'un futur meilleur. Mais l'avenir commence aujourd'hui et ne peut se préparer qu'au regard du passé avec le meilleur des connaissances disponibles à ce jour. y a-t-il une lueur de sortir de l'emprise du mal-développement (famine, sécheresse, futiles débats idéologiques, endettenient, mauvaise gestion, guerres civiles, prostitution et délinquance etc...) ? Dans le contexte actuel du continent, ce livre lance un véritable cri d'alarme pour la jeunesse et pour l'Afrique. Quel avenir l'Afrique se prépare-t-elle si la seule et l'unique "matière première", richesse inestimable, ne bénéficie pas d'une attention particulière ? C'est le débat fondamental d'un projet de société qu'engendre le brassage des cultures et l'oubli des valeurs profondes des populations. C'est la jeunesse qui subit les contrecoups d'une telle situation. Confrontée aux réalités socio-économiques et politiques dont l'impact est ressenti plus durement ici qu'ailleurs, laissée à elle-même, cette jeunesse africaine fait quotidiennement face à la société qui sanctionne ses réactions. Voici donc un livre qui ouvre un pan de l'horreur que vivent malheureusement trop de jeunes Africains même si le contraire est souvent présenté comme réel. Ce livre rend hommage tant à l'homme qu'à son travail et restitue bien l'émotion et les convictions de son auteur Renaud Coppieters't Wallant. Celui-ci, témoin privilégié de l'évolution de la jeunesse africaine depuis plus de 30 ans, coopérant engagé dans le processus de développement, a consacré sa vie à la jeunesse africaine en tant que juge des enfants, protecteur de la jeunesse, expert de différents organismes internationaux, professeur d'Université et père de famille nombreuse. Jeune avocat inscrit au barreau de Bruxelles, issu d'une famille aristocrate et fils d'un diplomate de carrière, son avenir était prometteur. Pourtant, il s'engage dans la coopération afin 9

de vivre ses convictions et débarque en Afrique en 1962. Depuis lors, sa vocation pour la justice l'a amené à. côtoyer, chaque jour, les marginaux de la société où la proportion d'enfants ne cesse d'augmenter. Que ce soit au Zaïre, au Cameroun, au Rwanda ou au Burkina-Faso, « Monsieur le Juge» aura consacré sa vie à promouvoir la jeunesse africaine. Le livre qu'il nous présente est un cri de détresse qui provient du plus profond de l'homme. Il nous démontre que malgré la gravité de la situation de la jeunesse africaine, chacun à son niveau devrait se sentir concerné et contribuer à promouvoir la jeunesse. Voilà un témoignage puissant, dur et accablant, sans complaisance aucune et sans concession pour le "décideur" quel que soit son rang; mais néamoins plein d'espoir.
Professeur J.P. DJAMANI MUKENDI BUATU Docteur en Sciences politiques Professeur à l'Université de Chicoutimi (Québec)

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A VOUS Paul, Zolo, Koko, Mado et les enfants, Edmond, Jeanne et les enfants, qui m'ont hébergé pendant de longs mois au coeur de l'Afrique et m'ont ainsi permis d'écrire ces lignes dans un environnement adéquat. A VOUS, Tully, Marie-Claude et les enfants, Thomas, Nicole et votre fille, Hector et Sabine, Pierre, Jean-Jacques, Irène et les enfants, Mukendi, Gertrude et les enfants, Meta, dont les conseils et surtout l'affection m'ont apporté l'ouverture nécessaire pour pénétrer une culture si riche et si différente de la mienne, A TOI, Kibonge dont la disparition douloureuse a laissé un vide.
Enfants de mon coeur, soyez-en remerciés.

A TOUS CEUX qui m'ont aidé si généreusement

ou un peu... forcé. ,;

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"Venfant est l'enfant de tous"

proverbe bantou

"Quoi que tu fasses, quoi que tu dises, c'est tonfils qui aura raison"

proverbe malien

PREAMBULE
La mort de millions de bébés dans les pays en Vt>iede développement a fait l'objet de nombreux articles et campagnes. Les photos, diffusées par les différents organismes internationaux sont toujours tragiques. Les âmes sensibles ne peuvent que s'apitoyer sur ces enfants squelettiques. Les massmédia jouent leur rôle et démontrent combien la petite enfance est en danger à travers le monde. C'est ainsi que des laboratoires s'attaquent à ces problèmes: une préparation salée, récemment mise au point, sauvera des millions d'enfants de la diarrhée mortelle. L'Unicef a sa part de gloire dans cette lutte contre la mort. Mais ensuite, que deviendront ces millions d'enfants sauvés de la mort? Rien n'est fait pour les accueillir: pas d'écoles, pas de centres sociaux ni de centres de développement rural. Et pourtant, la politique de lutte contre la mortalité infantile a porté ses fruits: des centaines de jeunes courent les rues des grandes villes, sans travail, sans logis, sans but!!! Si une bonne société de publicité peut arriver à soutirer des larmes ... et de l'argent en montrant des photos d'enfants atteints de kwachiorkor, il lui sera plus difficile de trouver de l'aide pour sauver de la misère morale et physique un jeune adolescent, menottes aux poignets et encadré par des gendarmes. Et pourtant, c'est là que gît le drame: la société s'émeut de la vie des petits enfants, mais ne s'inquiète guère de ce qu'ils deviendront et parfois même applaudira lorsqu'une foule en délire lynchera ou brûlera, au milieu de vieux pneus, un jeune adolescent pris en flagrant délit de vol: - C'est bien fait, il faut supprimer cette vermine, me dit mon voisin philanthrope qui donne de l'argent pour sauver les tout petits. Mais pourquoi sauver des vies si elles doivent conduire à une existence infra-humaine dans les bidonvilles qui encerclent toutes les villes africaines? Est-ce vraiment utile que l'Unicef se démène pour sauver un enfant de la mort alors qu'on est certain qu'il aura une vie misérable? Qui s'occupe de ces petits chômeurs? La société a une dette à leur égard puisqu'elle a permis qu'ils passent le cap 15

des quatre ans. Ne faudrait-il pas mieux revenir à la Grèce antique qui exposait sur un rocher, livrés aux intempéries, les enfants en surnombre pour ne pas déséquilibrer la cité? Méthode barbare? Moins hypocrite en tous les cas que les nôtres qui reportent les problèmes à quinze ans de distance. Ces jeunes adolescents ne rencontrent que dédain et mépris et pourtant ce sont eux qui sont l'avenir de l'Afrique et du Monde. Ils engendrent le bonheur ou le malheur. Ce livre se veut un cri de détresse au nom de tous ces adolescents de pays africains laissés pour compte ... Il est temps de se pencher sur leur misère, il est temps d'aimer ce jeune adulte, menottes aux poings, il n'est que l'image agrandie du bébé sauvé du kwachiorkor. Il est temps de se poser cette question cruciale: à quoi sert de conserver la vie des tout petits si, à l'âge adulte, aucun avenir ne leur est réservé? Ce livre retrace mon expérience vécue principalement dans quatre pays d'Afrique où j'ai passé des séjours significatifs: - De 1962 à 1973, à Kinshasa, j'ai été successivement conseiller juridique au Bureau de l'Enseignement Catholique, avocat, juge des enfants. - De 1974 à 1976, j'ai été à Douala expert des N.V. en défense sociale, spécialement chargé des problèmes de la prostitution. - De 1977 à 1978,j'ai oeuvré en Côte d'Ivoire, au Togo et au Gabon pour le compte de l'Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT) ayant en charge l'élaboration de programmes pour les jeunes. - En 1978-1980,j'ai dirigé une association de développement au Rwanda. - De 1980 à 1982,j'ai dispensé des cours à la Faculté de Droit (ESD) de Ouagadougou. Dans ces différents pays, j'ai axé principalement mes recherches sur les problèmes que pose la jeunesse désoeuvrée. Je suis retourné au Zaïre fin 1982 pour y rester jusqu'en 1987 comme consultant des PME à Kinshasa. Mon expérience vécue depuis cette date n'est pas encore assez mftre pour être livrée "aux papiers".

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Nota: Par souci de vérité historique, les noms des pays et des villes sont repris dans leur intitulé suivant les époques ou se situent les événements. C'est ainsi que nous parlerons de Congo- Kinshasa et du Zaïre, de la Haute-Volta et du BurkinaFaso... Le lecteur pourrait se demander ce que sont devenus les centres de jeunes que j'ai décrits au cours de ces pages. En fait, toute cette action a été et est toujours chapeautée par une ONG zaïroise "L'aide à l'enfance défavorisée".

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MONSIEUR LE JUGE, JE REQUIERS ...
J'avais terminé en 1960 mes études de droit à l'Université de Louvain, deux ans de service militaire, deux ans de stage au barreau de Bruxelles et j'en avais un peu assez de cette vie heureuse de Bruxelles. Pour mettre du piment dans ce train-train, je m'étais inscrit dans un parti politique. Nous étions une trentaine de jeunes à discuter de la nécessité de s'engager dans la coopération naissante. Je m'étais fait le défenseur de l'idéal du départ, de l'aide aux pays fraîchement indépendants. Je fus brutalement interpellé par un ami qui me dit: - Bravo, Maître, excellente plaidoirie, mais votre client, la coopération, se demande pourquoi vous ne partez pas vousmême. Les plaidoiries, c'est bien, mais les actes... Les belles phrases que j'avais préparées s'effilochèrent; je remis mes belles idées dans mes classeurs et le lendemain, je partis voir mon ancien professeur de rhétorique qui s'occupait d'une associa tion envoyant des jeunes universitaires au Congo (actuellement le Zaïre). Deux mois après notre rencontre, je partis comme conseiller juridique au Bureau de l'enseignement catholique à Léopoldville et, au bout de six mois, je reprenais le cabinet d'un de mes cousins. Et c'est en août 1964 que j'eus un choc important qui me fit prendre un tournant vital dans mon existence. J'avais succédé à mon cousin comme avocat du gouvernement congolais. Dans ce cadre, je rencontrais souvent le Ministre de la Justice. Après une discussion sur une affaire de l'Etat, je soumis respectueusement au Ministre les faits suivants: - Monsieur le Ministre, comme avocat, je défends également, de temps à autre, les enfants mineurs internés à la ptison de Makala. Leur situation est souvent désespérée. Je n'eus pas le temps de terminer ma phrase que je vis voler autour de moi tous les papiers du Ministre et son poing s'abattre sur le bureau: - J'ai des dizaines de personnes qui viennent me soumettre 18

leurs doléances sur le mauvais état des enfants internés à la prison. Qu'y puis-je? Personne ne veut devenir juge des enfants! Il est évidemment facile de tout critiquer en gagnant beaucoup d'argent. Devenez juge des enfants. Je vous promets, si vous le désirez, de faire signer, par le Président de la République, une ordonnance vous nommant à cette fonction dans les deux mois qui suivent. Me voilà donc juge des enfants, quelle aventure! - Monsieur le Juge, je requiers du chef de vagabondage, la mise en détention préventive des mineurs Tshibanda JeanPierre et Matondo Pierre, âgés de huit ans. Après l'instruction judiciaire que je mènerai rondement, je vous demanderai leur mise à la disposition du gouvernement jusqu'à vingt et un ans dans un centre de rééducation de l'Etat. J'eus froid au dos, je requiers ... et j'avais devant moi la réunion des conséquences tragiques des guerres tribales, des folies du colonisateur, de la misère et de la discorde familiale. J'ignorais que c'était pour toutes ces causes que ces gamins étaient devant moi, mais je le pressentais. C'était en novembre 1964, ce fut peut-être l'affaire la plus difficile de toute ma carrière. Je venais, depuis quelques jours, d'être nommé juge des enfants de la ville de Léopold ville (actuellement Kinshasa) dans ce Congo (Zaïre) aux prises à toutes les convulsions possibles. Je requiers... il aurait mieux fallu requérir contre la société, les politiciens, la Belgique, les Nations-Unies, les rebelles, leurs familles ... non, il requérait contre les victimes. Interner deux enfants de moins de dix ans jusqu'à vingt et un ans, c'est de la pure folie, c'est scandaleux, mais que faire? Le substitut me regarda étonné de mon étonnement. Pour lui, la situation était claire. C'était des petits vauriens et la misère, la mésentente familiale. De toute façon, j'ignorais que ce qu'ils me racontaient était en partie des mensonges. Ce que je savais, c'est que j'avais devant moi deux enfants de huit ans et que je refusais de les mettre en prison. Il y en avait de cet âge à la prison, mais ce n'était pas moi qui les y avais mis. Je refusais d'être le complice d'une telle mesure. Aussi, je répondis au substitut: - Laissez-moi réfléchir, je prendrai une décision cet aprèsmidi. De plus, dites au chef de poste que je les prends avec moi.

poUltant ." c'est vrai aussi que leurs malheurs, c'était la guerre,

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Cet après-midi, je voudrais les présenter à Caritas et aux Soeurs de l'hôpital. Mon greffier me demanda timidement s'il devait acter pareilles décisions et le substitut ne sut que répondre. J'eus une des plus grandes déceptions de ma vie. En effet, j'allai à Caritas expliquer les problèmes de ces enfants au Père Directeur: - Je ne peux rien faire pour eux, ce sont d'ailleurs des menteurs et des petits bandits, Monsieur le Juge, vous êtes encore naïf, vous venez évidemment d'arriver; on en reparlera dans six mois. Chez les Soeurs, ce fut le même son de cloche. L'après-midi, le magistrat du Parquet, au courant de mes démarches infructueuses, en fut presque réconforté, il avait eu raison et je sentis qu'il était un peu furieux de la perte de temps que je lui avais occasionnée. - Il ne vous reste plus qu'à suivre mes réquisitions de ce matin, Monsieur le Juge. - Non, Monsieur le Substitut, j'ai décidé jusqu'au moment où ces enfants auront retrouvé leurs familles de les prendre chez moi. Voilà la mesure que je prends. L'audience est levée. Devant le tribunal ahuri, je partis avec Jean-Pierre et Pierre à la maison. Je n'étais plus seulement le juge des enfants mais le "père des enfants". J'allais braver un certain nombre de soidisant vérités bien établies. Une aventure qui durera longtemps avait commencé. Comment peut-on au XXème siècle requérir contre des mioches? Comment l'Afrique, et singulièrement le Congo tellement attaché aux enfants, pouvait-il se soumettre à de telles manières d'agir? Comme je l'ai dit, la misère et la guerre en sont les causes premières. L'égoïsme des hommes en est une autre. Il me semble utile, pour la compréhension du lecteur, de définir le cadre juridique dans lequel la lutte contre la délinquance juvénile et la jeunesse désoeuvrée a été entreprise au Congo belge, au Congo-Zaire et en général dans tous les pays africains. Le phénomène ville, avec un prolétariat important, est relativement récent en Afrique. Il date des environs de 1950. 20

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