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Journal d'une défaite

De
128 pages
Autour du référendum du 28 septembre 1958 en Afrique Noire.
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JOURNAL D'UNE

DÉFAITE

autour du Référendum du 28 Septembre 1958 en Afrique Noire

(Ç) Éditions L'Hannattan, 1992
ISBN: 2-7384-1696-9

AHMADOU

A. DICKO

JOURNAL D'UNE DÉFAITE autour du Référendum du 28 Septembre 1958 en Afrique Noire
Préface de M. Joseph KI-ZERBO

Dag / Hammarskjôld Foundation

I

Éditions l'Harmattan

Aux paysans de Pilifili, mes compagnons de vacances, A la jeune République indépendante de Guinée, conscience et âme de mon Afrique, Je dédie ce journal de lutte et d'espoir.

PRÉFACE
1. «Mort sans vider son carquois»

Il était frêle; presque fragile, comme ses congénères Peuls accrochés à leurs troupeaux errants dans la steppe sahélienne rôtie de soleil. Frêle, mais inflexible à la fatigue. C'était un homme simple d'allure, d'une élégance racée dans son costume européen et d'une simplicité prophétique dès lors qu'il revêtait le boubou africain de cotonnade. Le teint clair, le front haut, le visage d'une pureté ascétique, annonçaient un être dépouillé de préoccupations mesquines. Ahmadou avait une intelligence lumineuse, à la fois limpide par sa rigueur analytique et dialectique par son aisance à sortir de toutes les embûches et à enfermer l'adversaire dans ses propres contradictions: un prince de l'esprit qui savait écouter sans interrompre et parler avec sobriété. Dans les

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innombrables débats d'une génération passionnée et libre, la parole de Dicko était rare et attendue. Le ton calme et doux savait s'élever avec ferveur lorsque l'essentiel était en cause. En effet, son intelligence n'était pas un microscope stérile et froid; c'était un phare hissé sur une âme de feu. Dès qu'on était en sa présence, on captait l'aura d'un être consacré, dévoué: d'une générosité sans calcul, radicale sans fanatisme, vigilante sans étroitesse de vue. Cette personnalité magnétique, je ne l'ai rencontrée qu'une vingtaine de fois et je ne l'oublierai jamais. Ce qui fascinait chez lui sans jamais heurter, c'était cet équilibre rarement réalisé entre la perspicacité fulgurante de l'esprit, la sensibilité exquise du cœur aux problèmes d'autrui et l'élévation de l'âme vers la cime des grandes causes. Chez A. Dicko l'humilité personnelle ne faisait que justifier et légitimer la fière intransigeance de ses grandes ambitions pour l'Afrique. Tel était cet homme, qui a pour ainsi dire traversé hâtivement les sentiers de la vie, sans avoir eu le temps de se salir aux poussières du chemin. Après des études brillamment couronnées par un Diplôme d'Études Supérieures en lettres d'espagnol à l'université de Toulouse, il n'enseigna au lycée de Bobo-Dioulasso (Haute-Volta) que durant deux ans à peine.

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XI

Puis ce fut un mal implacable qui l'amena à l'hôpital Necker à Paris où je lui rendis visite. De là il fut transporté vers l'hôpital de Bobo où j'allai à deux reprises l'assister pour constater chez lui cette sérénité stoïque qu'on ne rencontre que chez les héros et les saints. Quand je lui dis au revoir, ce jour là, il me prit la main et me fixant dans les yeux il dit: «Et surtout, bon courage aux camarades! ». Quelques jours après, un coup de téléphone m'apprenait sa fin. Je me précipitai au volant de ma voiture pour parcourir les 360 kilomètres séparant Ouagadougou de Bobo. Hélas, à mon arrivée, tout était accompli. J'entrai dans sa modeste maison où, à la vue de sa famille, je ne pus contenir ma poignante douleur. Un frère d'armes, un patriote africain pur et irréductible comme le diamant s'en était allé. « Mort sans vider son carquois», comme pour justifier le dicton africain: «la bonne sauce ne suffit pas à la main des mangeurs, elle est vite épuisée ». Homme de l'essentiel, A. Dicko n'a pas eu le temps de sombrer dans l'accessoire. En effet, les années 50 furent pour la jeune génération africaine d'alors, la décennie de tous les combats: bataille culturelle prônée en particulier par des leaders francophones partisans de la négritude; bataille politique préconisée surtout par les défenseurs de «l'African Personnality». L'échec des «sales guerres» coloniales (Viêt-Nam, Algérie, Mada-

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gascar), l'émulation anticolonialiste entre les deux grandes puissances; la guerre froide; le rassemblement des parias de la terre à Bandoung et ailleurs; tout concourait à l'accouchement irrépressible d'un temps de refus et de rébellion. Encore fallait-il des accoucheurs pour précipiter cet enfantement. A. Dicko fut de ceux-là. Il semblait né précisément pour cette époque là. Son profil de militant sans faille s'adaptait à merveille à un moment historique qui requérait des choix abrupts et sans appel. Les étudiants de la Fédération des Étudiants de l'Afrique Noire en France (F.E.A.N.F.), se rappellent encore les responsabilités confiées à notre camarade dans la section de Toulouse. Ses articles dans la revue de l'Association étaient commentés avec enthousiasme. Il en allait de même pour ses interventions lors des grandes manifestations estudiantines; par exemple à l'occasion du 21 février, journée de la solidarité anti-colonialiste. Ces écrits, de même que le Diplôme d'Études Supérieures qu'il rédigea sur l'histoire des Noirs esclaves en Espagne, méritent d'être rassemblés et commentés pour l'édification de la jeunesse africaine. Il faut donc rendre hommage à la Fondation Dag Hammarskjbld de publier ici le «Journal d'une défaite », qui constitue l'un des témoignages les plus véridiques d'une époque de l'Histoire africaine où tout semblait possible alors que tout était déjà verrouillé!