L'Afrique à la périphérie de l'histoire

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"Le premier mérite de cette réflexion, personnelle et vigoureuse, est de se placer d'emblée dans le temps long. Car on se condamne à ne rien comprendre à l'Afrique si l'on méconnaît ou sous-estime le poids de son histoire. Le second mérite est de proposer une idée-clé récurrente tout au long de cette histoire, de ses origines à l'époque contemporaine, quel que soit le moment où l'on se place, avant, pendant ou après la colonisation : celle de la dialectique entre les peuples et leur territoire...
Ce que l'on retiendra surtout de l'ouvrage, outre cette alliance heureuse entre histoire et politique, c'est la volonté de l'auteur à confronter, de façon toujours personnelle, avec une grande honnêteté et le souci d'éviter le dogmatisme, ses références de réflexion marxiste à l'usage de réalités sociales et culturelles qui n'avaient, a priori, pas grand-chose à voir avec le champ d'observation privilégié par Marx.
Claudio Moffa le fait avec vigueur, parfois une certaine candeur, mais aussi avec rigueur, en multipliant les exemples, les comparaisons, les angles d'approche, à l'aide d'un appareil critique irréprochable".
Catherine Coquery-Vidrovitch
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
Lecture(s) : 117
EAN13 : 9782296286085
Nombre de pages : 384
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L'Afrique à la périphérie de l'bistoire

L'Afrique Noire à L'Harmattan
(dernières parutions) AKESSON Birgit: Le masque des eaux vives. Danses et chorégraphies traditionnelles d'Afrique Noire. Traduit du suédois, 346 p. AMONDll Marcel: L'Afrique Noire au miroir de l'Occident, Diffusion "Nouvelles du Sud", 204 p. CAHEN Michel: Ethnicité Politique. Pour une lecture réaliste de l'identité, 170 p. COQUERY-VIDROVITCH Catherine: Afrique Noire. Permanences et ruptures, 447 p. COQUERY-VIDROVITCH Catherine: Histoire africaine du XXe siècle. Sociétés, villes, cultures, 226 p. DELERlS Ferdinand coordinateur: Madagascar, 1991-94 dans l'œil du cyclone, Cahier n° l, 156 p. DIA KASSEMBE : Angola, 20 ans de guerre civile - Une femme accuse, 304 p. DIOUF Makhtar : Sénégal, les ethnies et la Nation, 206 p. ELA Jean-Marc: Afrique, l'irruption des pauvres. Société contre ingérence, pouvoir et argent, 266 p. ELA Jean-Marc: Restituer l'Histoire aux sociétés africaines - Promouvoir les sciences sociales en Afrique Noire, 128 p. FONTAINE Michel: Santé et Culture en Afrique Noire - Une expérience au Nord-Cameroun, 360 p. INIESTA Ferran, L'Univers africain - approche historique des cultures noires, (traduit de l'espagnol), 224 p. JACQUIN Claude: Une gauche syndicale en Afrique du Sud, 1978-1993, préfacé par Jean Copans, 230 p. KABALA Matuka D. : Protection des écosystèmes et développement des sociétés. État d'urgence en Afrique, 276 p. LOUVEL Roland: Quelle Afrique pour quelle coopération ?, 196 p. MOFFA Claudio: L'Afrique à la périphérie de l'Histoire (traduit de l'italien), préface de C. Coquery- Vidrovitch, 384 p. MONNOT Jacques: Le drame du Sud-Soudan. Chronique d'une islamisation forcée. 222 p. PERRET Thierry: Afrique, voyage en Démocratie, 360 p. POCHON Jean-François: Zimbabwe, une économie assiégée, 272 p. VARSIA Kovana : Précis des guerres et conflits au Tchad. 160 p. SIKOUNMO Hilaire: Jeunesse et éducation en Afrique Noire, 172 p. TORRENZANO Antonio: L'imbroglio somalien. Historique d'une crise de succession, 128 p. de VILLERS Gauthier coordinateur: Belgique/Zaïre. Une histoire en quête d'avenir, Cahiers Africains, n° 9-10-11, 348 p. WEISS Herbert: Radicalisme rural et lutte pour l'indépendance au CongoZaire. Le cas du Parti Solidaire Africain, 372 p. WILLAME Jean-Claude: Gouvernance et pouvoir. Essai sur trois trajectoires africaines: Madagascar, Somalie, Zaire~ Cahiers Africains, n° 7-8, 206 p. YAMEOGO Hermann: Repenser l'Etat africain - Ses dimensions et prérogatives, 256 p.

Claudio Moffa

L'A~RIQU~ A LA PERIPHERIE DE L'HISTOIRE
,
Préface de Catherine Coquery- Vidrovitch

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'auteur
Claudio Moffa enseigne "Histoire et Institutions des Pays Afro-Asiatiques" à l'Université de Teramo (Abruzzo, Italie). Outre plusieurs essais africanistes sur divers médias spécialisés - Africa(Rome), Politica lnternazionale, Rivista di storia contemporanea, Le Monde diplomatique - il a écrit Etiopia dietro la trincea (Milan, 1978), La rivoluzione etiopica. Testi e documenti (Argalia, Urbino 1980), Africa tra mito e storia (RAI 3, 1985). Directeur des Quaderni lnternazionali, il a dirigé en particulier La Libia di Gheddafi (Rome, 1987) et La Questione nazionale dopo la decolonizzazione (Rome, 1989). Il est membre de l'Association des Africanistes italiens.

Traduction française de Christiane Léopold, revue et corrigée par Mélanie Abiosse Mbembe, de l'ouvrage paru en italien sous le titre: ...

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.

L'){ricaallaperi/eriadellastoria
Guida editori, Napoli, 1993.

Publié avec les concours du Consiglio Nazionale delle Ricerche (C. N. R.) italien, et du Dipartlmento dl Storla e Crltica della Politica, Facoltà dl Scienze Politiche, Università di Teramo (Italie)

@ L'HARMATTAN, 1995 ISBN: 2-7384-2350-7

A Stefania

Remerciements pour leur aide à Mélanie Abiosse-Mbembe à Christiane Léopold, et au professeur Danielle Lévy

Préface
Je ne suis pas nécessairement d'accord avec toutes les propositions de Claudio Moffa. Mais je ne peux qu'admirer son courage, voire sa hardiesse à repenser l'ensemble de l'histoire africaine dans ses rapports avec le politique et le développement. Il a lu un nombre considérable d'auteurs, anciens et récents, et propose une interprétation à la fois limpide et complexe d'une évolution sur laquelle tant de chercheurs achoppent depuis tant d'années. Toujours revient la même interrogation qui n'a point encore reçu de réponse vraiment satisfaisante: pourquoi cette alliance extraordinaire d'ouverture au monde extérieur et de fermeture à ses appels, pourquoi cette histoire si ancienne de dépendance, pourquoi ce blocage, voire ce refus face aux sirènes développementalistes? Le premier mérite de cette réflexion, personnelle et vigoureuse, est de se placer d'emblée dans le temps long. Car on se condamne à ne rien comprendre à l'Afrique si l'on méconnait ou sous-estime le poids de son histoire. Le second mérite est de proposer une idée-clé récurrente tout au long de cette histoire, de ses origines à l'époque contemporaine, quel que soit le moment où l'on se place, avant, pendant ou après la colonisation: celle de la dialectique entre les peuples et leur territoire. C'est ce que Claudio persiste à appeler les "conflits interethniques", terme qui me chiffonne un peu car le mot a été mis à tant d'usages qu'il en est devenu trouble, voire confus, quelle que soit la définition qu'on lui donne; Claudio est d'ailleurs le premier à reconnaitre que l'idée d'''ethnie'' ne peut être qu'approchée, puisqu'il s'agit plutÔt de la mise en relation de groupes (lignages, familles, peuples, plus ou moins et parfois moins que plus apparentés entre eux) avec leur territoire. Comme les groupes sont fluctuants et leurs territoires aussi, le ressort de leur histoire fut, de tout temps, l'interaction et surtout la lutte des uns contre les autres, toujours en butte à des empiètements ou à des revendications antagoniques. Soit. L'idée est bonne. 7

L'explication ne réside pas dans les ressorts internes d'un peuple donné. mais dans les rapports de celui-ci aux autres: c'est là l'hypothèse essentielle. Mais n'est-elle pas d'usage universel? Ces groupes. on les appelle ethnies en Afrique noire. tribus au Maghreb. peuples ailleurs: ce dernier tenne n'est-il pas le meilleur? Au demeurant. cette querelle de mots n'a guère d'importance. à partir du moment où l'auteur les définit avec soin - ce qu'il fait dans un chapitre au moins. et surtout tout au long du livre. Ce que l'on retiendra surtout de l'ouvrage. outre cette alliance heureuse entre histoire et politique, c'est la volonté de l'auteur à confronter. de façon toujours personnelle, avec une grande honnêteté et le souci d'éviter le dogmatisme. ses références de réflexion marxiste à l'usage de réalités sociales et culturelles qui n'avaient, a priori, pas grand-chose à voir avec le champ d'observation privilégié par Marx. Claudio Moffa le fait avec vigueur, parfois avec une certaine candeur. mais aussi avec rigueur. en multipliant les exemples. les comparaisons, les angles d'approche. à l'aide d'un appareil critique irréprochable. de cartes utiles. d'un bon index: qui dit mieux? Catherine Coquery- Vidrovitch Université Paris-VII-Denis Diderot / CNRS

8

«POIU l'historiographie qui refuse le cahier des clulrges de la méthode marxiste, si l'on ne cherche plus guère la panacée universelle d'un autre fil directelU de l'histoire (...), la facilité peut être celle d'un temps long qui s'enliserait dans une histoire immobile, ou une ethnographie de moins en moins historique, comme elle peut être celle de la multiplicité (ou spécificité) des temps où clulque histoire irait à sa guise». Michel Vovelle, Idéologies et mentalités

Peinture rupestre. Combat entre Bochinuzns et Bantu
(Caverne Legga-la-Baroa, Jammerberg, Orange, Afrique du Sud)

Introduction
Ce livre part d'une réflexion critique sur l'un des thèmes débattus par l'historiographie africaniste post-coloniale. Quand vers la fin des années soixante-dix, j'ai commencé à me pencher sur le problème des origines du sousdéveloppement africain, j'ai tout naturellement suivi le parcours de recherche emprunté à l'époque de la décolonisation par des économistes et des historiens comme Samir Amin, Basil Davidson, Joseph Ki-Zerbo: en particulier, il m'apparaissait légitime d'opérer un revirement dans l'interprétation de l'époque coloniale et donc d'adopter une nouvelle vision du sous-développement africain, entendu comme un phénomène causé essentiellement (j'irai jusqu'à dire: uniquement) par les effets de la pénétration mercantiliste et impérialiste de l'Europe. Affranchie des dogmes du passé, la nouvelle historiographie n'avait pu qu'inverser la thèse précédente - presque jamais systématiquement exprimée mais récurrente dans une vaste littérature - selon laquelle la "faute" du sous-développement devrait être imputée, en définitive, à la "barbarie" et à la "primitivité" des Africains eux-mêmes. Mais en réalité, les dogmes et les mythes existaient d'un côté comme de l'autre: la thèse de l'origine exclusivement "européenne" du sous-développement africain, partait en effet de la conviction qu'à l'époque prémodeme, l'Afrique et l'Europe se trouvaient pratiquement dans une situation de parité quant à leur niveau de développement, conviction qui se révélait totalement erronée contrairement à ce que soutenaient explicitement les auteurs cités ci-dessus - alors que se dissipaient les imprécisions et les confusions chronologiques (l'Achanti du XIXè siècle peut-il être probant aux fins de la comparaison Europe-Afrique à l'époque médiévale?), géographique (l'Egypte ancienne estelle africaine?) et terminologique (qu'est-ce qu'une civilisation? Selon quels tennes peut-on l'évaluer?): plus en particulier, à peine on adoptait, comme point de référence de

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comparaison, une série d"'indicateurs technologiques" absolument ignorés, ou presque, par l'interprétation "révisionniste" des origines du sous-développement africain. La réflexion critique sur ce problème spécifique de l'histoire de l'Afrique (spécifique, mais aussi riche d'une multitude d'aspects) m'a ainsi amené, d'une pan à recourir à la révision de ce même sujet opérée par d'autres spécialistes (je pense en paniculier aux élaborations du groupe de recherche qui s'est formé à Paris autour de Catherine Coquery-Vidrovitch) et, d'autre pan, à tenir compte du processus plus général de révision de toute la discipline africaniste post-coloniale entamé par un grand nombre d'historiens, qui pourtant, se référant à la "nouvelle" école, en avaient partagé les orientations. C'est donc là la raison première de ce travail: inutile, me semble-Hl, de s'interroger sur l'opportunité ou non d'affronter le problème. Sans s'abandonner à des professions de foi en telle ou telle école historiographique, je crois que dans le présent cas la réponse est des plus banales: la "question", je ne l'ai certes pas inventée; elle était, et elle est inhérente justement à l'interprétation, selon moi unilatérale, de l'histoire du sous-développement africain telle qu'elle émerge des travaux examinés ici de manière critique. Il s'agit en somme de l'un «des grands thtmes débattus au niveau international»' par le discours africaniste contemporain, et qui tout récemment, et ce n'est pas un hasard, a fait sa réapparition dans une revue spécialisée classée panni les plus imponantes au niveau mondial2, et qui a été reproposé en termes critiques durant le 17ème Congrès international des Sciences Historiques3. Une problématique dont l'étude implique de vastes horizons, mais qui, toutefois, est
1 A. Triulzi, "Metodologia e ideologia nella storiografia africanistica: note per un dibattito", in Africa (Roma), n. 4, décembre 1984, p. 629. 2 n s'agit de African Economic History n. 19, 1990-91, qui a accueilli un débat sur le niveau de développement productif et technologique de l'Afrique précoloniale (Cf. nlus loin dans l'essai). 3 Dans lequel on a rè~endiqué un «débat plus vaste et des études analytiques» sur «ces parallèles (de l'Afrique) avec les autres états du monde de la même époque» (Tb. BUttner, "The trans-saharian region and the rise of Sudanese States", in Comité international des Sciences Historiques, 170 Congreso Internacional de Ciencias Historicas. Estados e imperios en Africa antes de 1800, Madrid, 1990, p. 521).

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absolument nécessaire et incontournable pour tout historien de l'Afrique qui s'est penché sur ce sujet. Quand "le bilan cloche", quand on se trouve confronté à la dyscrasie évidente des conclusions de l'historiographie africaniste et de l'historiographie européiste de ces dernières décennies d'une part, justement, Davidson ou Amin, d'autre part Carlo Cipolla ou Lynn White - il est impossible pour le spécialiste de l'Afrique de ne pas se prononcer, à moins qu'il ne considère sa discipline comme une tour d'ivoire, un ghetto culturel où toutes les propositions sont pennises, sans aucune vérification concrète avec les propositions avancées par d'autres domaines d'études de l'historiographi~.

-

D'autre part, le thème des origines du sous-développement était (et est) lié à un autre thème-clé de l'école africaniste post-coloniale: celui du rapport entre l'Afrique et 1"'Histoire". L'erreur inhérente à la thèse de la "parité" entre Europe et Afrique à l'époque prémoderne a en effet comme moteur psychologique - il suffit de relire les spécialistes "révisionnistes" pour s'en rendre compte - le désir de récupérer l'Afrique à 1"'Histoire", en absolvant définitivement le continent de la célèbre '''condamnation'' hégélienne de 1830 qui en fait une contrée aux cultures "immobiles" et "sans histoire". Je crois pouvoir affirmer que ce deuxième volet du problème - pour lequel l'examen de la littérature anthropologique a été fondamental - a représenté pour moi l'approfondissement de problématiques déjà affrontées par le passé dans mes ouvrages de politologie'. En quel sens? Le lien me semble évident: si les bouleversements déclenchés au XXè siècle par la révolution éthiopienne ont concerné non seulement les aspects politiques, sociaux et économiques, mais également les équilibres plus spécifiquement ethniques,
4 C'est dans ce sens - c'est-A- ire la nécessité d'une confrontation d constante entre l'historiographie africanistique et les autres historiographies - que s'exprime par exemple S. Bono, "La storia dell'Africa", in A. Biagini-F. Guida, La storiografla italiana a lUIbivio: specializzazione 0 globalità?, Roma, Cor, 1990, pp. 71 et suiv. 5 En particulier C. Moffa, La rivoluzione etiopica, Urbino, Argalla, 1980; et Idem, "Fattore nomadico e 'militare' nella rivoluzione libica", in La Libia di Glu!ddtJfi,Quaderni lnternazionali n. l, Roma, 1987, pp. 2646. 13

la dynamique qui les soutendait (le "facteur ethnique") ne pouvait ne pas évoquer une réalité de "longue durée" de l'histoire de la Corne de l'Afrique (et probablement,bienque sous diverses fonnes, du continent africain tout entier) qui remonte à bien avant notre époque. Une réalité dans laquelle de nombreux groupes tribaux apparaissaient simultanément par suite d'une division du travail souvent détenninée selon l'ethnie - d'une certaine façon, comme des "classes sociales" . Ainsi, donc, la recherche en sciences politiques, centrée sur la réalité de l'Afrique contemporaine indépendante, présentait également un versant historique anthropologique: et si le "réalisme" et la démarche scientifique exigeaient de reconnaitre le retard du processus de fonnation des classes sociales dans l'Afrique d'aujourd'hui - contrairement aux illusions d'une certaine politologie progressiste des années soixante - ils impliquaient également le dépassement du mythe de l"'Afrique heureuse" pré-européenne, afin de saisir, avec l'aide de l'école anthropologique marxiste française, «le secret le plus profond. le fondement caché de tout l'édifice social» (Marx) dans l'histoire du continent, y compris les dynamiques de violence, escamotées par la vision idyllique du passé africain propre à une grande partie de l'africanisme post-colonial. L'interprétation de l'histoire de l'Afrique pré-européenne que je propose dans mon essai va justement dans ce sens: un conflit intertribal pluriséculaire - dans un contexte de faible densité démographique, où la fertilité et la maîtrise du sol étaient médiocres - pour le contrôle d'un territoire et de ses ressources. Il ne s'agit donc pas d'une simple "rétrodatation" du "début" de l'Histoire africaine (comme, en fait, le soutient l'interprétation "révisionniste" des origines du sous-développement), mais d'une grille d'interprétation applicable à chaque phase de développement du continent: un moyen pour aller au delà de la classique distinction entre peuples "avec" et peuples "sans" histoire, et grâce auquel la "tribu" - entendue depuis toujours comme emblèmecellule de base de "l'immobilisme" africain, et dans laquelle l'anthropologie marxiste elle-même a eu bien du mal à découvrir des points de repère pertinents pour la dialectique - devient par contre, de par sa relation avec lU'autre" 14

communauté ethnique, moteur du "dynamisme historique" (Niane) de l'Afrique, même si ce dernier se déploie selon des rythmes et des temps différents de ceux du reste du monde. D'ailleurs, cette approche et cette démarche sont en quelque sorte démontrées a contrario: en d'autres termes, ce n'est pas par hasard que Basil Davidson, historien et politologue africaniste, a d'une part affirmé la parité EuropeAfrique à l'époque prémoderne, et d'autre part nié l'existence du "facteur ethnique" dans l'Angola actuel, un Angola déchiré par la guerre civile intertribale dès l'époque de la lutte de libération anti-portuguaise. Du côté progressiste et marxiste, on risquait donc également une approche européocentrique les situations conflictuelles contemporaines du continent, interprétées globalement et uniquement dans une optique de lutte politique ou de lutte
de classes "pure" - en tombant ainsi dans une erreur identique à celle de la politologie traditionnelle - le

tribalisme élevé au rang de réalité unique ou dominante du continent. Je me rends compte que l'interprétation de l'histoire de l'Afrique précoloniale, en tant que conflit intertribal pour le contrÔle des ressources matérielles, peut susciter quelques perplexités: en fait, proposer aujourd'hui une interprétation de l'histoire de l'Afrique qui s'inspire du matérialisme dialectique peut apparaître comme le fruit d"'idéologismes" désormais dépassés. Il suffit d'observer le paysage culturel (non seulement africaniste) de la dernière décennie pour se rendre compte combien est en effet profonde la crise du marxisme: l'anthropologie marxiste française elle-même en est une preuve; sa production d'essais florissante dans les années soixante et soixante-dix est presque absente dans la décennie suivante. De Terray à Copans, de Solinas à l'oeuvre collective du Canadian Journal of African Studies, nombreux sont désormais les chercheurs - souvent anciens marxistes - qui ont mis en évidence, ou décrété personnellement, la crise et/ou l'inutilité des catégories marxiennes en tant qu'instruments d'interprétation de la réalité et de l'histoire6.
6 E. Terray, "L'anthropologie marxiste en France entre 1960 et 1980: essai de bilan", in R. Ga1lissot (sous la direction de), Les aventllres dll marxisme, Paris, Syros 1984; Mode of Prodllction: the Challenge of 15

Mais la crise du marxisme est-elle réelle? Est-elle le fruit d'une «axÙJ1fUltique e l'intéret» inhérente à une discipline d qui ne veut pas sortir de ses propres dogmes?7 Ou est-elle engendrée par un climat idéologique et politique planétaire, aujourd'hui centré sur le dogme de l'Intérêt-Marché et, pourquoi pas, sur un système de mass média générateurs, comme jamais auparavant, d'orientations culturelles à travers lesquelles il filtre la réalité et l'histoire du monde? Et s'il en est ainsi, ne coun-on pas le risque d'une projection idéologique identique à celle opérée par la tendance révisionniste ici critiquée, contingente et beaucoup moins scientifique et objective qu'il ne semble? Ne retombe+on pas, en définitive, dans ce simplisme stigmatisé déjà, au milieu des années soixante-dix - en plein développement donc du courant marxiste - par Marshall Sahlins, pour qui si «rejeter ces arguments anthropologiques comme étant l'expression tU l'idéalisme bourgeois, ce serait, de la part des marxistes, du pur "terrorisme"...» cependant «il ne serait pas non plus instructif, pour l'anthropologie, d'adopter le meme terrorisme d l'envers, en reduisant la critique marxiste d un "vulgaire déterminisme économique"»?8 Ce sont là des questions générales qui ne concernent pas seulement l'histoire de l'Afrique, et qu'il ne m'appartient pas d'affronter ici. Pour ce qui concerne ce sujet spécifique, je ne peux que renvoyer à mon essai, en ajoutant cependant deux considérations conclusives: la première, c'est que l'école africaniste progressiste me semble aujourd'hui exposée à la critique fondée de l'école qui, dans les années soixante, pouvait apparaître comme un adversaire "idéologique" aisément contestable. Il ne s'agit cettes pas d'une crise "globale", susceptible de compromettre le statut même de cette école de pensée. Au contraire, dans sa généralité, le tournant imposé aux contenus et aux méthodologies de l'ère de la décolonisation a été fondamental pour démanteler
Africa, in Canadian Joarn.al of African Studies, 19, 1985; 1. Copans, La longlle marcM tk la trIOtÜmitl africaine. Savoirs inlellectllels, démocratie, Paris, Karthala, 1990; et en Italie P. G. Solinas, in Inlroduction à E. Wolf, L'Earopa e i popoli sel'lZa storia, Bologna, Il MuHno, 1990. 7 A. Caillé, Mitologia tklle Scieraze Sociali - Braudel, Uvi-Strauss, Boardiell, Torino, Bollati Boringhieri, 1988, pp. 22 et suivantes. 8 M. Sahlins, Ali CDellr des saciétls. Raison utilitaire et raison cllltarelle, Paris, Gallimard, 1980, p. 15.

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définitivement les mythes de l'époque précédente. Pour ne citer qu'un seul exemple, la problématique relative aux effets néfastes du mercantilisme et de l'impérialisme européen sur la progression du sous-développement africain problématique qui déborde le domaine de recherche de cet essai - a jeté une lumière significative sur l'histoire de l'Afrique à l'ère moderne, en soulignant la pauvreté des théorisations qui tendaient à enfermer la raison profonde des longs siècles d'oppression et d'exploitation de l'Afrique par l'Europe, dans des théories racistes, déficientes et commodes. Mais à côté des apports indubitablement positifs, il y a eu, justement, des exagérations négatives de signe opposé. Voici donc - et c'est la deuxièmeconsidération- que s'impose une révision suivant une double piste: d'une part, revoir radicalement et dépasser les "mythes" positifs élaborés sur l'Afrique en opposition aux mythes négatifs de l'époque coloniale; d'autre part, conserver jalousement tous les apports indispensables (essentiellement méthodologiques, mais pas seulement: il y a également les apports idéologiques) de la "révolution historiographique" de l'époque de la décolonisation. C'est dans ce cadre que le sens de mon travail, et en particulier le recours à un marxisme non dogmatique, instrument d'analyse libératoire et rationnel à l'usage d'une historiographie africaniste oscillant entre des mythes opposés, peut, qui sait, apparaître moins contradictoire que ce qu'il semble.

Les citations sont en caractères italiques sauf si l'auteur de cet ouvrage a voulu souligner le tout ou certains passages qui alors,sOnt en caractères romains.

17

Carte 1 . Les principales régions géographiques de l'Afrique

tOO£

O.

D EJ ~
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Désert et steppe Savane arborée de montagne

Végétation Forêt

~

.

Forêt dense

18

PREMIÈRE
L'IMPORTANCE

PARTIE

DES FACfEURS

DE LONGUE DURÉE DANS LES ORIGINES DU SOUS-DÉVELOPPEMENT AFRICAIN

«L'histoire mondiale ne se limite pas à l'histoire des civilisations "supérieures" ... L'histoire universelle .., englobe également les peuples traditionnellement considérés comme "en dehors de l'histoire": non seulement les peuples de l'Afrique, mais les tribus ...de l'Asie centrale ... les peuples montagnards de la Birmanie, de la Thai1mule et du Vietnam ... La civilisation n'est qu'une partie - même pas la plus grande du temps historique».

-

«A plus long terme, il y a peu à gagner à remplacer un mythe "colonialiste" ayant l'Europe pour centre, par un mythe nationaliste indien ou indonésien ... Au contraire, notre but doit être de parvenir à une perspective universelle

-qui a toujours

fait défaut jusqu'ici

- des grands

problèmes

de

l'histoire de l'humanité...» Geoffrey Barraclough, Tendances actuelles de l'Histoire.

Chapitre 1. Les termes du problème La "rigidité" des "fronts" sur les origines du sous-développement africain

A partir de la deuxième moitié des années cinquante, en opposition avec une longue tradition historiographique de matrice coloniale, un courant "révisionniste" d'historiens de l'Afrique et du sous-développement a affirmé, à quelques nuances et à quelques emphases près, la parité fondamentale des niveaux de développement entre le continent africain et le continent européen au début de l'ère moderne!.
1 Au début de cet essai, il est opportun d'expliquer l'usage de deux termes qui reviendront fréquemment dans le texte: "révisionnisme-ste" et
"sous-développement". concernant par exemple S'agissant du premier

- qui

bien sûr n'a rien à voir guerre mondiale

avec le même terme utilisé dans d'autres débats historiographiques,
le Nazisme et la Deuxième

- il

renvoie à la "révision" justement operée à l'époque de la décolonisation par certains "nouveaux" historiens africanistes. Je le préfère POW'11),1i part au terme "néo-marxiste" utilisé par d'autré's auteurs, pregnant mais trop limitatif et imprécis dans la mesure où, par exemple, il n'inclut pas un histoiren comme J. Ki-Zerbo. Quant au "sous-développement", diverses défInitions de ce terme ont été avancées: de celle minimaliste de S. Kuznets selon laquelle le sousdéveloppement est fonction du revenu par habitant (Sviluppo economico e struttura, Milano, Mondadori, 1969, p. 221) à d'autres fondées sur des indicateurs multiples: cf. A. Sauvy (G. Balandier, Le Tiers Monde, Paris, INED-Puf 1956); Y. Lacoste (I paesi sottosviluppati, Roma, Editori

Riuniti, 1963, pp. 12-35, plus

tard

révisé in Idem, Géographie du sous-

développement, Géo-politique d'une crise, Paris, Puf, 1976, en particulier pp. 53 et suiv.); etc. Pour une revue en la matière, voir C. Cazes - J. Domingo, Les critères du sous-développement, Montreuil, Bréal, 1975, pp. 13-20. Il ne me semble pas cependant opportun de prendre ici position: je crois en effet que le problème ne subsiste pas au niveau de la reconstruction historique du phénomène, au delà de l'identifIcation générale - conduite
grâce à une série variable d'indicateurs économiques et technologiques

- du

retard actuel de l'Afrique.

Cette thèse, inhérente à la plus vaste «"révolution" qui a investi la production historiographique sur l'Afrique»2 de l'ère de la décolonisation, était étroitement liée à deux autres, corollaires ou prémisses (idéologiques): d'une part la "récupération" de l'Afrique à l'Histoire, de laquelle Hegel dans les lointaines années 1830, semblait presque avoir "expulsé" le continent noir'; d'autre part une thèse plus précisément politique, à savoir que le sous-développement moment du"choc" - est apparu après l'arrivée des Européens et a été causé justement et uniquement par les activités commerciales et coloniales du Vieux Continent au détriment de l'Afrique. Cheik Anta Diop et Basil Davidson sont les premiers spécialistes connus auxquels on doit cette réhabilitation radicale du passé africain. Le premier a écrit dans l'Afrique
noire pré-coloniale que «l'Europe n'a jamais trouvé, pendant

africain actuel

- compte tenu de l'égalité des niveaux au

tout le Moyen Age, une forme d'organisation politique supérieure à celle des Etats africains»4 de la même époque. Le deuxième, après avoir critiqué ces «romantiques qui ont théorisé sans preuves consistantes l'existence de "hautes formes de civilisation" en Afrique continentale»5, n'a pas manqué pas de proposer, à son tour, une série d'images discutables et poétisantes du passé africain: une Méroe comparable à Athènes, «belles villes de pierre» dans la région méridionale, le peu de cas accordé à l'absence de l'écriture ou de la roue aux fins de la comparaison Europe-Afrique'. Davidson ne tombe pas dans le schématisme et rejette par exemple «une identité de classe et de coutumes entre
2 A. Triulzi, Introduction à 1. Vansina, La tradizione orale. Saggio di metodologia storica, Roma, Officina, 1976, p. 12. 3 Pour la position de l'Afrique dans la philosophie de l'histoire de Hegel, voir plus loin, en particulier le chapitre l, II. 4 Ch. Anta Diop, L'Afrique Noire pré-coloniale. Etude comparée des systèmes politiq"es et sociaux de l'Ewope et de l'Afriq"e noire, de l'antiq"ité à la formation des États modernes, Paris, Présence Africaine, 1960, p. 76. 5 B. Davidson, Old Africa rediscovered, London, Gollancz, 1959, p. 22. 61dem, respectivement aux pages 60, 164 et suivantes, et 236-237.

22

l'Europe du Nord médiévale et l'Afrique australe médiévale», et cependant il affinne que:
«dans les années qui voient la naissance de l'Europe mercantiliste et l'amorce des découvertes maritimes, les peuples Bantu avaient mis en place dans la plus grande partie du centre-sud de l'Afrique un système d'États ... dont les rapports .., ne différaient guère de ceux qui liaient les divers États et les divers empires à l'aube de l'Europe féodale»'.

Un "féodalisme africain", donc, thèse que d'ailleurs Davidson reproposera en 1961, dans Black Mother Africa: The Years of Trial. Dans cet essai l'historien anglais se livre en effet à une analyse du royaume du Congo, des villes-États de l'Afrique orientale et de certaines fonnations sociales de la région du Golfe de Guinée, qui l'amène à conclure à l'existence d'un «féodalisme tribal» assimilable au féodalisme européen, tant à cause du «phénomène d'asservissement en
masse d'un peuple par un autre

... (en

Afrique cette vassalité

est devenue pratiquement identique à la vassalité européenne)>>, ue, dans certains cas tout au moins, à cause q de ce que l'auteur lui-même définit comme «une analogie surprenante» dans le «droitfoncier» des deux continents. Les «États et empires forts» qui, selon l'africaniste anglais, «ont partout bouleversé et modifié l'ancienne structure égalitaire tribale» auraient décliné uniquement à la suite du contact avec l'Europe, contact entendu comme un tournant, subit et traumatisant, totalement négatif'. Cette revision du passé africain de la part des "nouveaux historiens" africanistes est bien vite devenue, dans le climat effervescent de la décolonisation, "un fait acquis" pour d'autres disciplines et en particulier pour les historiens7 Idem, pp. 233-234. 8 B. Davidson, Black Mother Africa: The Years of Trial, London, 1961. Traduction italienne: Madre nera. L'Africa nera e il commercio degli schiavi, Torino, Einaudi, 1966, pp. 30 et suivantes. L'historien anglais confirmera sa position par la suite: voir entre autres Idem, Alle radici dell'Africa IIUOVa.interview d'A. Bronda, Roma, Editori Riuniti, 1979, en particulier les pages 14-17; et Idem, Storia dell'Africa, Roma, Nuova Eri, 1990 (London, 1984), dont je parlerai plus loin.

23

économistes du sous-développement. En 1969 André Gunder Frank proposait une parité forcée entre les trois continents extra-européens, dans la mesure où soutenait-il «les régions aujourd'hui sous-développées de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique Latine ... avant d'entrer en contact avec l'Europe ... (avaient atteint un) degré de civilisation '" et de développement technologique avancé»'. En 1971 Paul Bairoch écrivait à son tour qu'«à l'aube du XVUme siècle», «l'Afrique noire», présentait outre de «larges fractions ... encore primitives ... des foyers importants de civilisations dont on découvre davantage chaque jour, le degré d'avancement. L'exemple le plus significatif est celui du Bénin, qui avait atteint alors un niveau technique avancé, proche de celui de l'Europe des X/ème et X/Ume siècles, s'il est possible de tirer de semblablesparallèles»lo. L'année suivante, c'était le tour de Samir Amin, pour qui la double thèse de la parité Afrique-Europe au début de l'ère moderne et de l'origine exogène-européenne du sousdéveloppement africain, atteignait une systématisation théorique "achevée" et efficacement synthétisée:
«A cette époque, l'Afrique dans son ensemble
n'apparaît pas comme inférieure, plus faible que le reste

de l'ancien monde considéré dans son ensemble
également. Les inégalités de développement à l'intérieur de l'Afrique répondent aux inégalités de développement au nord du Sahara. de part et cfautre de la Méditerranée. La période mercantiliste s'étend du XVIIè siècle à 1800. Cette période est marquée par la traite des esclaves; et c'est à cette époque que remonte le premier recul de l'Afrique noire»". 9 A. Gunder Frank, Latin America: Underdevelopment or Revolution. Essays on the Development of Underdevelopment and the Immediate Ennemy, London et New York, 1969. Traduction italienne, America Latina: sottosviluppo 0 rivoluzione, Torino, Einaudi, 1971, p. 65. La source de GUIlder Frank est justement B. Davidson, Old Africa rediscovered, déjà citée. 10 P. Bairoch, Le Tiers-monde dans l'impasse, Paris, Gallimard, 1971, p. 124. Il S. Amin, Sous-développement et dépendance en Afrique noire. Les origines historiques et les formes contemporaines, Préface à B. Barry, Le royaume du Waalo. Le Sénégal avant la conquête, Paris, Karthala, 1985

24

Cette citation de Samir Amin est de 197212.A partir de cette année-là, l'interprétation révisionniste des origines du sous-développement africain revenait, pour ainsi dire, aux historiens, étayée justement par le soutien théorique des économistes néo-marxistes. Elle trouvait au moins trois autres partisans déclarés13: avant tout Walter Rodney qui, en comparant l'Europe et l'Afrique dans How Europe underdeveloped Africa, semblait presque se livrer à des sauts de logique caractérisés par la prédominance de l'engagement militant sur l'objectivité des faits et sur cette approche marxiste correcte que l'on retrouve généralement dans son essai. Ainsi, après avoir critiqué la
(Maspero, 1972), p. 9. Traduit en italien dans S. Amin, Sulla tra1lSizione, Jaca Book, Milano, 1973 (p. 14). Souligné dans le texte. 12 S. Amin lui-même la reprendra l'année suivante, pratiquement telle quelle dans Lo sviluppo ineguale, Torino, Einaudi, 1977 (Paris, 1973), p. 42, essai dans lequel il réaffmnera également que le moment de la "genèse" du sous-développement du Tiers Monde Oa référence spécifique est l'Inde, au sujet de laquelle Amin conteste la célèbre thèse marxienne) peut être justement recherché dans l'impact avec l'Europe (Cf. neuf thèses sur la "Genesi e sviluppo deI sottosviluppo", chap. 4, pp. 208 et suivantes). 13 Mais il y a d'autres exemples encore. Voir entre autres: J. Lamphear, "Two Basic Themes in African History: Migration and State Formation" in Ph. M. Martin et P. O'Meara (sous la direct. de), Africa, Bloomington & London, Indiana University Press, 1977, pp. 83 et 91: «...Contrairement aux mythes qui se sont répandus surtout au début de ce siècle, et qui sont so""ent acceptés encore aujourd'hui, en Afrique, depuis les temps les plus reculés, ont existé des états centralisés, puissants et développéh, à tel point que les Bantu eux-mêmes auraient été, dans certains cas, non seulement des «cultivateurs de la forêt, (ou) des groupes pastoraux politiquement décentralisés» mais également «des cultivateurs de blé édificateurs d'empires»; H. Jaffe, Africa. Movimenti e lotte di liherazione, Milano, Mondadori, 1978, p. 15: «dans d'autres régi01lS de l'Afrique (outre l'Egypte) ont existé de nombreuses sociétés comparables aux sociétés qui se sont développées à la même époque en Europe et en Asie»; 1. E. Inikori, Introduction à 1. E. Inikori (sous la direction de), Forced Migrati01lS. The Impact of the Export slave trade on African societies, London, Hutchinson, 1982: «L'écart profond entre le développement économique de l'Afrique noire et celui des autres régio1lSprincipales du monde émerge aisément des observations des visiteurs européens des dernières décennies du XIXè siècle ... Mais on ne saurait en dire autant des visiteurs europée1lS et arabes du continent dans la première moitié de notre millénaire. Les racines historiques du sous-développement remontent à l'aube d'un système commercial international qui a toujours soustrait à ces pays le gros de leurs surplus»; et J. Thornton, "Precolonial African Industry and the Atlantic Trade, 1500-1800", in African Economic History, n. 19, 1990-91, pp. 119, dont nous verrons les thèses plus loin. 25

portée des faits mêmes qu'il énonçait

thèse de «nombreux historiens de l'Afrique» pour lesquels «la comparaison entre les zones développées de ce continent et celles de l'Europe de la mlme époque, révélait que la différence n'était pas au détriment de l'Afrique»; et après avoir mis en évidence l'impossibilité de procéder à une comparaison de type paritaire Bénin-Hollande sur la base d'une longue série de faits historiques consistantsl4, Rodney arrivait à une conclusion absurde - limitant ainsi l'énorme

différences «en faveur de l'Europe» ne représentaient en réalité qu'«une marge étroite ... (a slight edge), une marge qui n'était que la différence entre une société capitaliste potentielle et une autre société en train d'émerger du communalisme»1S. Le sous-développement africain actuel serait en quelque sorte né «non pas (aussi) d cause de l'évolution séparée de l'Afrique d'une part et de l'Europe d'autre part» mais (uniquement) «de l'exploitation» de la première par la secondel6. Après Walter Rodney, Joseph Ki-Zerbo et Ibrahima Baba Kaké soutiendront la même thèse: pour le premier, le continent africain aurait connu «A partir de la fin du X/lème siiele jusqu'd la fin du XVUme sMele» sa «grande époque» caractérisée par «de grandes réalisations socio-politiques, dont l'envergure l'aurait vraiment mis d l'unisson avec le reste du monde»; mais «ce progris vigoureux et soutenu»
14 «On risq"erait d'être déçus si l'on imaginait q"e tO"t était exactement identique dans le Bénin et en Hollande...La société e"ropéenne était désormais plus agressive, plus expansionniste, plus dynmnique dans la production de nouvelles formes. Le dynamisme en Europe était contenu a" sein de la classe marchande et man"facturière. Dans les galeries d'échange d'Amsterdtun siégeaient les "burghers" Jwlkmdais les ancêtres de la bourgeoisie industrielle et financière moderne. Cette classe, dans l'Europe d" XVème siècle, a été capable de stimuler 0" de marginaliser la classe féodale ... Un esprit d'innovation s'est fait jour dans le domaine technologiq"e...» (W. Rodney, How E"rope "nderveloped Africa, Washington, Howard University Press, 1981, pp. 69-70). De cette fresque historique de l'Europe du XVème siècle, dont l'ampleur évoque des processus historiques pluriséculaires et profonds (au moins deux mille ans à compter de la phase tribale) rien ne semble en effet demeurer dans les conclusions de Rodney citées dans le texte. 15 Ibidem. C'est moi qui souligne. 16 Idem, p. 33.

- à savoir que les

-

26

aurait été «brusquement brisé à partir du XVUme si~cle»l7,à partir donc de l'arrivée des Européens. Pour le second, «les Etats soudanais de la boucle du Niger» «avaient une organisation politico-administrative qui n'avait rien à envier aux Etats européens de la m2me époque»l8. En 1984 enfin - à un quart de siècle de la publication de
Old Africa Rediscovered

qui avait le premier proposé la thèse ici examinée, réitérait et précisait avec force son point de vue. Il est opportun de citer en entier ce long passage car il n'affronte pas seulement la question de façon explicite, mais aussi résume bien, entre autres, l'indétermination géographique (quelle Afrique?) qui caractérise tout le filon révisionniste en question: «à quel point l'Afrique était-elle vraiment arriérée?» se demande l'africaniste anglais dans The Story of Africa, dans le chapitre au titre significatif "Une catastrophe en provenance de l'Occident". Réponse:
«Il vaut la peine de considérer ici les différences réelles entre le niveau de développement de la société européenne et de la société africaine. A quel point la "différence de pouvoir" effective était-elle profonde. quel écart existait-il entre les capacités technologiques des peuples les plus évolués d'un côté et de l'autre? Entre le royaume du Portugal et les royaumes Wolof et Bénin, sans parler des empires continentaux du Mali, du Songhay ou du Bornu, l'écart était évidemment limité. Il est vrai que les Portugais et les autres Européens qui arrivèrent par la suite pouvaient armer de canons leurs navires de haute mer et s'en servir avec efficacité. Ils possédaient un plus grand nombre d'armes àfeu, de petit calibre et en général de meilleure qualité que celles

- encore

une fois Basil Davidson,

17 1. Ki-Zerbo, Histoire de l'Afrique noire. D'Hier à demain, Paris, Hatier, 1978, p. 129. C'est moi qui souligne. 18 J. Baba Kaké, "La civilisation de la boucle du Niger du XIème au XYlème siècle" dans Combals pOIU'l'histoire africaine, Paris, Présence africaine, 1982, p. 78. Kaké devait republier le même essai en 1982, dans
d'une anthologie d'écrits Combats pour l'histoire africaine: le titre s'inspirait évidemment de Combats pOIU'l'histoire de L. Febvre - d'où se dégageait «le besoin presque obsessionnel de placer, face aux protagonistes de l'histoire et de la culture africaine, des homologues le cadre

-

européens It (T. Filesi, "Considerazioni sulla storiografia generale dell'Africa, 1977-1982", in Africa, Roma, n. 4, décembre 1983, p. 609). 27

disponibles en Afrique. Ils pratiquaient également une tactique <k guerre plus brutale et plus implacable, héritage de leur histoire européenne et des conflits soutenus en Europe. Ces atouts faisaient défaut à
l'Afrique <k cette époque. Une telle supériorité technique permettait l'ouverture <k brèches qui favorisaient les incursions et les conquêtes dans l'Orient d'or; mais elle ne suffisait certainement pas à abattre les portes d'accès à

l'Afrique occidentale. Les Européens savaient lire et écrire, à peine un peu mieux il est vrai. en proportion.

que les populations des pays de l'Islam. Ils savaient
travailler les métaux, mais ces dons artisanaux n'étaient guère de beaucoup supérieurs aux connaissances africaines correspondantes. Ils possedaient des
technologies
pratique.

mécaniques

très supérieures;
<k très bonnes

cependant,
<k coton,

jusqu'alors, ils ne les avaient que rarement mises en
Ils produisaient étoffes

et pourtant, sous certains aspects (comme la teinture indélébile de divers types de coton) leur niveau de fabrication était inférieur à celui de l'Afrique. Les Européens disposaient de chantiers navals et connaissaient l'art <k la navigation et des grands voyages océaniques; autant <k choses inconnues en Afrique occidentale, mais des plus communes dans les communautés de l'Océan Indien, y compris la communauté swahili. Sous tous ces aspects, l'écart effectif entre le pouvoir et les technologies restait encore

minime. Souvent, dans la pratique, c'était la parrie
africaine qui se révélait la plus forte»19.

Deux écoles opposées
Sans aucun doute, les auteurs cités plus haut ne représentent qu'une partie de la production historiographique de l'après-guerre sur l'Afrique et sur le sous-développement; cette production comprend également d'autres approches et d'autres points de vue, qu'ils soient clairement divergents ou qu'ils tendent à identifier dans une multiplicité de facteurs (et non pas dans le seul colonialisme
19 B. Davidson, Storia dell'Africa, cit., p. 148. C'est moi qui souligne.

28

européen) les origines du retard africain: autant d'interprétations qui, en tout cas, finissent par faire remonter l'apparition de l'écart Europe-Afrique à la période qui a précédé le XVème et le XVlème siècle. Pour ce qui concerne par exemple les théoriciens du sous-développement, cet important courant des années soixante-soixante-dix ne s'est pas entièrement laissé tenter par la simplification opérée par Samir Amin et André Gunder Frank: en particulier Paul Baran, lorsqu'il affrontait en 1957 la question des "origines du retard" des pays «aujourdh'hui sous-développés», ne s'était pas hasardé dans l'idée d'une parité, à l'ère précoloniale, entre l'Europe et le reste du monde; il s'était contenté de mettre en évidence sur la base de ce qu'avaient déjà théorisé Marx et Dobb «tlla cruelle rapacité de l'exploitation coloniale du XV/Ume et du XVI/Ume si~cle », cruelle au point que
«"le trésor capturé en dehors de l'Europe directement

par le pillage. l'asservissement. le vol et l'assassinat. refluait vers la mère-patrie et se transformait en
capital" »:11,

En d'autres tennes, une chose est de mettre en évidence l'approfondissement du décalage entre l'Europe et le Tiers Monde - en se référant d'ailleurs à l'Inde et non pas à l'Afrique - et une autre, d'affinner que ce retard n'a commencé qu'à partir du XVème et du XVlème siècle, à la suite des activités commerciales et coloniales des Européens21, Cette distinction a eté également adoptée en 1961 par Yves Lacoste qui, lorsqu'il examinait le retard d'une région d'ailleurs développée par rapport au continent tout entier - l'Afrique septentrionale - en découvrait les origines non seulement dans le colonialisme - qui ne peut être entendu «comme la cause historique premi~re, nécessaire et suffisante, de l'actuelle situation de sous-développement» mais également dans le «blocage structurel» endogène, découlant de l'absence d'une bourgeoisie autochtone22,
20 P. A. Baran, Il "surplus" economico e la teoria marxista dello sviluppo, Milano, Fellrinelli, 1962 (New York, 1957), p.157. 21 Idem, pp. 156-159. 22 Y. Lacoste, Ibn Khaldoun. Naissance de l'Histoire. Passé du tiersmonde, Paris, Maspéro, 1981 (1966), pp. 10-12. Sur l'oeuvre d'Ibn 29

Sur le même plan, enfin, Rodolfo Stavenhagen lui .lussi a opéré une distinction, contrairement à André Gunder Frank, entre les cultures de l'Afrique prémoderne et les civilisations de l'Amérique précolombienne, ces dernières étant caractérisées par une structure socio-politique plus complexe et plus avancée, elle-même liée aux travaux d'irrigation23. Il ressort donc des exemples cités une pluralité d'interprétations dans le champ historiographique progressiste: Baran, Lacoste et Stavenhagen partageaient en effet avec Davidson, Rodney ou Amin l'option anticolonialiste et anti-impérialiste propre à tant d'intellectuels de ces années-là14.Cependant, le climat général de l'ère de la décolonisation, certaines exaspérations des partisans de l'interprétation révisionniste, et surtout le poids exercé dans la controverse par l'Histoire générale de l'Afrique édité par l'Unesco, finirent par engendrer deux écoles de pensée divergentes sur cette question spécifique, de même que sur d'autres problèmes de méthodologie et de contenu concernant l'historiographie africaniste. D'une part Roland Oliver - en se référant clairement aux mots exacts utilisés par Ki-Zerbo dans La Storia dell'Africa nera - écrivait en 1977, dans The Cambridge History of Africa:
«les chapitres qui suivent étayent bien peu
l'hypothèse selon laquelle l'Afrique, durant la phase de son développement indépendant, a fait des progrès
Khaldoun, Lacoste lui-même écrit qu'il s'agit d'«une contribution très importante à l'étude des causes profondes du sous-développement.., «une analyse historique très voisine de celle du matérialisme historique.. (pp. 9 et 15). 23 R. Stavenhagen, "Structures agraires et sous-développement en Afrique et en Amérique latine". dans L'Homme et la Société. juillet 1974. n. 33-34. pp. 39-40. 24 Mais on pourrait encore citer bien d'autres exemples. Voir entre autres un autre spécialiste des années soixante nettement partisan de la libération des pays ex-coloniaux. Guy De Bosschère. qui. tout en épousant la thèse de Davidson sur la traite des esclaves entendue comme facteur générateur de sous-développement et de crise économique pour le continent noir. insiste également sur l'importance du climat comme cause du "retard" africain (Les deux versants de l'histoire, I: Autopsie de la colonisation.
Paris, 1967, traduction italienne, I due versanti della storia. I

- Storia

della

colonizzazione. italienne).

Milano. Feltrinelli.

1972. pp. 182 et 28-29 de l'édition

30

vigoureux (1u!althy progress) qui ont cessé à la moitié du XV ème siècle à la suite de l'instauration de liens avec l'Europe. Il ne fait aucun doute par contre que les régions du continent où s'était manifesté, avant 1450, un développement plus poussé. étaient justement les régions qui avaient eu des interactions avec d'autres cultures. y compris les cultures extérieures à l'Afrique ...»25.

D'autre part, en 1985, l'Histoire générale de l'Afrique de l'Unesco, jalon capital sans aucun doute dans la production historiographique post-coloniale, réitérait encore une fois, en l'entérinant et en l'exaspérant même ultérieurement, la thèse révisionniste. Comme l'écrivait Djibril Tamsir Niane dans la conclusion du IVème volume,
«Si une comparaison était permise on peut dire que, partout dans le Vieux Monde, de l'Afrique à la Chine en passant par l'Arabie et l'Europe. de l'Atlantique au Bosphore, les royaumes et les empires avaient atteint un haut stade de développement: l'aventure européenne qui commença au XIVè siècle. eût pu être engagée par l'Afrique ou par la Chine. laquelle connaissait depuis longtemps la boussole et la poudre à canon. Un empereur malien ne tenta-t-il pas de connaître où finit l'Océan Atlantique. la "mer environnante"? Mais la roue de l'histoire avait lancé l'Europe ... cette proue avancée
de l'Asie»1J6.

25 The Cambridge History of Africa, vol. 3, sous la direction de R. Oliver, Cambridge University Press, 1977, p. 8. 26 Histoire générale de l'Afrique, Paris, Unesco, 1985, vol. IV, L'Afrique du XlIème au XYlème siècle, p. 739. Il est significatif, à propos du lien étroit entre l'interprétation "révisionniste" des origines du sousdéveloppement et l'objectif de "récupération" à 1"'Histoire" de l'Afrique que j'évoquais dans les premières lignes de mon ouvrage, que le passage enchaîne immédiatement sur le paragraphe intitulé "Du dynamisme historique africain" et sur les mots suivants: « Après ces constatations, force est de voir que pour la période étudiée, la grande caractéristique du continent fut lUI dynamisme historique propre». Ainsi, tandis que l'Europe est réduite - absurdité objective à une "proue" de l'Asie, l'Afrique au contraire émerge comme une région historique au développement quasi autogène.

-

31

Cambridge History et Histoire générale de l'Afrique: le problème des origines du sous-développement finissait ainsi par être au centre de deux camps opposés. Sur un front prédominait une thèse jugée trop limitative par ses
adversaires

- les

Davidson, Anta Diop, Amin, Ki-Zerbo -

considerée comme l'émanation logique d'une approche de l'historiographie traditionnelle; sur l'autre front s'affirmait une nouvelle interprétation du passé africain, considérée comme la conséquence des nouvelles méthodologies et des nouvelles découvertes de la discipline africaniste de l'époque de la décolonisation, elles-mêmes rendues possibles par de processus de libération de l'Afrique du joug colonial-,.27. L'opinion revisée sur le niveau de développement de l'Afrique à l'époque pré-moderne finissait en définitive par s'identifier dans les faits à un "front" imprégné d'options novatrices, tant scientifiques et méthodologiques qu'idéologiques et politiques: comme si le fait d'affirmer l'existence d'un retard africain déjà avant l'arrivée des Européens, signifiait panager tout coun les critères et les
thèses de l'ancienne historiographie coloniale

exemple l'existence d'un échange inégal entre l'Europe et l'Afrique depuis l'ère moderne - ou même être contre la lutte anticoloniale.
«La conviction ... que le Nègre est "privé de passé" écrivait de manière significative Davidson à propos du climat de ces années-là, en se référant au "mythe du passé Nègre" de Melville Herskovits - subsiste encore aujourd'hui et a pour conséquence de rationaliser "la discrimination dans les contacts quotidiens entre blancs et noirs" ...et d"'influencer le domaine politique qui concerne les noirs eux-mêmes" . N'ayant pas une histoire propre, les noirs sont comme des "enfants immatures". Et en tant que tels, ils ne peuvent qu'être dans l'erreur lorsqu'ils revendiquent l'égalité de traitement avec les autres hommes»2I

- en

niant par

-

27 J. Ki-Zerbo, dans l'Histoire générale de l'Afrique, vol. I, Méthodologie et Préhistoire africaine, 00. abr., Paris, Présence AfricaineEdicef-Unesco, 1987, p. 40. 28 B. Davidson, The African Past, London, Longmans, 1964, p. 8. 32

Le sillogysme semblait incontournable et pouvait être facilement inversé: pour être du cÔté des indépendances africaines, il fallait affirmer que l'Afrique "a" une "Histoire", et pour soutenir cette thèse il fallait "revaloriser" le passé africain. Si l'on n'acceptait pas ce dernier passage, on risquait d'apparaître comme un adversaire des deux autres également. Une telle approche, que l'on retrouve dans l'Histoire générale de l'Afrique de l'Unesco29,et qui par ailleurs a peutêtre été d'une certaine utilité au cours de la phase de la décolonisation pour démystifier "le mythe négatif" de l'Afrique hérité de la vieille historiographie coloniale, a-t-elle encore un sens aujourd'hui? Ne court-on pas le risque de créer un nouveau mythe "positif' de l'histoire du continent? Sans m'aventurer dans le discours complexe d'une critique générale de l'historiographie africaniste postcoloniale30 et
tout en restant dans les limites de mon propos la question des origines du sous-développement africain actuel j'estime

-

qu'il est désormais nécessaire, à plus de trente ans des indépendances africaines, et justement dans cet esprit «de rigueur, d'objectivité et d'ouverture d'esprit» que préconisaient les coordonnateurs de l'Histoire générale de l'Afrique de l'Unesco31, de surmonter la rigidité des deux "fronts" jusqu'ici établis et de repenser de manière critique le problème en distinguant nettement l'option politicoidéologique de l'analyse du fait historique. En particulier: 1) La thèse de la "parité" Europe-Afrique à l'aube de l'ère moderne, adoptée entre les années soixante et soixantedix - quatre-vingt. par de nombreux africanistes, et soutenue encore aujourd'hui, doit être désormais entendue historiquement comme l'expression du climat de la période de la décolonisation, durant lequel «l'étude de l'histoire de
29 Voir en particulier le chapitre I, "Evolution de l'historiographie de l'Afrique", Histoire générale de l'AfriqUl!, vol. L cd. abr., cit. 30 Cf. pour cette question le débat Filesi-Triulzi in Africa (Roma), n. 4,

-

1983, pp. 590-612; n. 1, 1984, pp. 71-103; n. 4, 1984, pp. 625-639.
31 Préface à l'Histoire générale de l'AfriqUl!, vol.

IL AfriqUl!

ancienne.

cd. abr., cit., p. 8.

33

l'Afrique précoloniale a été ... dominée par les exigences et
les priorités du nationalisme africain»32 (chapitre 2).

2) Cette même thèse est fondamentalement inacceptable tant dans ses prémisses,à savoirl'adéquation- comme le fait remarquer Catherine Coquery- Vidrovitch33 - que les nouveaux africanistes et les nouveaux théoriciens du sousdéveloppement établissent entre Histoire et Civilisation (étant donné que Hegel se trompait et que l'Afrique a eu une histoire, "donc" elle a eu des civilisations analogues aux civilisations européennes), qu'en elle-même, parce qu'en réalité l'écart entre l'Europe et l'Afrique était déjà net au moment du"choc" au début de l'ère moderne. En effet, l'interprétation révisionniste des origines du sous-développement n'a fait qu'opposer au "subjectivisme" raison principale du phénomène était le facteur racial - un nouveau "subjectivisme", en d'autres termes l'imputation du retard africain aux seules activités commerciales et coloniales des Européens (chapitres 3-4-5). 3) L'écart entre l'Afrique et l'Europe doit être en revanche attribué à une série d'aspects technologiques qui rappellent l'importance des facteurs de longue durée, géographiques plus qubistoriques, dans le sous-développement de l'Afrique d'une part et de la région méditerranéenne d'autre part, tout au moins dès le début de la désertification du Sahara (3000500 avo I.-C.). C'est à ce point qu'intervient la critique de l'historiographie de l'époque coloniale, généralement centrée sur les aspects "raciaux" des causes du sous-développement africain (chapitres 6-7).
de l'ancienne historiographie coloniale

-

pour laquelle la

32 D. Crummey-C.C. Stewart (sous la dir. de), Modes of ProdlU:tionin Africa. The Precolonial Era, London, Sage Publ., 1981, p. 15. 33 C. Coquery- Vidrovitch. "Développement et sociétés africaines: les facteurs de freinage", in C. Coquery-Vidrovitch-D. Hemery-J.Piel (sous la dir. de), Pour une histoire du développement. Etats, sociétés, développement, Paris, L'Harmattan, 1988, pp. 113-115.

34

Chapitre 2. Historiser le problème. La dimension politico-idéologique et le risque "démagogique" de la "réhabilitation" du passé africain.
Le poids du passé sur la nouvelle école africaniste de l'ère de la décolonisation a été sans aucun doute très lourd: une vaste littérature a pendant longtemps camouflé une carence substantielle d'informations et de données fiables sur l'histoire du continent africain sous une série de stéréotypes qui tendaient à en réaffirmer l"'état sauvage" et l'absence d'''Histoire''. Parmi une pluralité d'approches et d'écoles de pensée, c'était là le fil commun qui semblait relier, pour les nouveaux historiens des années soixante, au moins trois siècles de contacts européens avec le Continent noir: des jugements sévères de Cavazzi sur le Congo aux réflexions de Montesquieu sur les "Nègres"; de la citation classique de Hegelt, aux thèses racistes de Gobineau et Chamberlain1;des manuels sur l'Afrique orientale de Coupland à l'Histoire de l'Afrique' de Charles-André Julien3, la culture européenne
1 «L'Afrique n'est pas une partie historique du monde, elle n'offre ni mo/lllement, ni développement, aucun déroulement historique qui lui soit propre. En d'autres termes la partie septentrionale appartient au monde asiatique et ewopéen. Ce que lIOUSentendons exactement par Afrique est l'esprit sans histoire, l'esprit lIOn développé encore immergé dans les conditions natwelles et que l'on devait évoquer uniquement ici au seuil de l'histoire» (G. W. F. Hegel, Lezioni sulla Filosofia della Storia, vol. I, Firenze, La Nuova Italia, 1967, p. 262). 2 «La variété lIOire est la plus mesquine et se situe au bas de l'échelle.

Le caractère anilnal scellé dans sa forme lui impose son destin dès le moment de la conception et elle ne sortirajamais de sOlIcercle intellectuel

... les facu/lés pensantes sont médiocres ...Le nègre possède au pÜlS haut degré la faculté sensuelle ... tandis que l'absence d'aptitudes intellectuelles

...» (G. A. Gobineau, Saggio sull'ineguaglianza delle razze, Rama, Voghera, 1912, pp. 72 et lOO-Ill. Le livre de Gobineau remonte à 1854).

avait toujours proposé, à partir d'angles divers, l'image d'un continent privé de "passé" et par là même d'''avenir'', en dehors de celui que lui garantissait la "race" blanche "supérieure "4. Même insérée dans le devenir historique, on avait d'une façon ou d'une autre, refusé à l'Afrique le rôle d'artisan actif de son propre destin: l'évolutionnisme darwinien avait par exemple réduit le développement de ses cultures à une matérialité de nature essentiellement biologique et environnementale. Plus tard, «en réaction contre les exc~s» du premier, le diffusionnisme avait inversé cette approche, mais quand il s'était trouvé «en face de l'alternative devant laquelle est placé tout observateur tentant d'interpréter une similitude de deux faits culturels: convergence ou filiation, (il avait choisi) toujours le second terme»~, en interprétant dogmatiquement l'Histoire précisément comme une propagation des "idées" des civilisations "supérieures" vers les civilisations "inférieures". Pour le diffusionnisme en effet, fortement imprégné d'idéalisme, c'était la "culture" exogène et non la matérialité endogène du milieu et des rapports sociaux qui développait les civilisations; et c'était naturellement l'Afrique qui jouait le rôle d'éternel réceptacle des élaborations d'~utrui, selon un processus qui, "prouvé" par le matériel muSéographique recueilli au fur et à mesure,
3 En 1928 Coupland avait écrit que jusqu'à l'arrivée de Livingstone «l'AfrÎqMe propr~1fl dite n'a pratÎquemenl pas eu d'histoire ... ceux-ci (les Noirs) restèrelfl inamobiles, sans avancer ni reculer». Quant à Ch.-A. Julien. un chapitre de son livre était intitulé précisément "L'Afrique pays sans histoire" (pour les autres auteurs cités voir plus loin). 4 Encore dans les années cinquante, l'africaniste italien T. Filesi interprétait ainsi le colonialisme: «... il a semblé naturel que la Puissance administratrice cOl,u"t",de et que les populations sujettes obéissenl. La question se posait et se résolvait toute sur lUIplan d'autorité, en termes relativ~1fl précis enlre UM race supérieure et des races inférieures» (Franciosa-Bonasera-Cesari-Dorato-Filesi-Bettolo, L'Africa e i conlinenli australi, Roma. Istituto italiano per l'Africa. 1954, p. 369). 5 J. Poirier, Histoire de l'ethnologie, Paris, Puf, 1969, p. 85. Pour une récapitulation générale du diffusionnisme voir également R. Breton, Géograplùe des civilisations, Paris, Puf, 1991, en particulier pp.14-16.

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serait toujours parti de l'Europe ou de l'Asie pour se déverser sur le continent noir. Aucune phase historique n'échappait à ce schéma selon lequel les civilisations semblaient être des «corpus transportés de région en région, tel des musées ambulants»7: pour Leo Frobenius, même
«la civilisation du paléolithique supérieur quLen Europe avait été chassée et avait disparu depuis
longtemps... au cours des années était "descendue" vers

le Sud»8.

C'était donc là le point de départ historique et culturel de l'interprétation révisionniste. Il ne m'appartient pas ici de reparcourir toute la production européenne de la période mercantiliste et coloniale, immense et multiforme, sur
l'Afrique. Mais pour en saisir le poids et l'influence

sur la nouvelle historiographie de l'époque de la décolonisation, il suffira de se référer à la liste minutieuse (mais pas aussi monocorde que l'auteur semble le croire) que Ki-Zerbo présente au début de son Histoire de l'Afrique noire. Il s'agit d'une vraie "galerie" d'exemples dl! "mythe
négatif' de l'Afrique

-

- négatifs

- de

Coupland à Charles-André Julien,

6 C'est ainsi que Th. Monod, dans son Introduction à Les Peuples et les civilisations de l'Afrique de Baumann et Westermann. tout en revendiquant l'existence d'un «passé» pour le Noir et d'une «histoire» pour l'Afrique, écrivait que «des Mf'pes de sédi11l£nls culturels onl coulé, au cours des siècles, à la surface de l'Afrique, se recouvranl souvenl les unes les autres et, fUlturellemnt, à partir d'origines dijférenles: la vieille Méditerranée et tOlU les OrienJs, peut-être jusqu'à l'Inde» (H. Baumann-D. Westermann. Les Peuples et les Civilisations de l'Afrique, Paris, Payot, 1948, p. 4, c'est moi qui souligne). Baumann et Westermann ont appliqué à l'Afrique la théorie diffusionniste des "zones culturelles", en distinguant huit types de Pygmées, Chasseurs des steppes, Chamitique civilisations principales orientale, Bantu de la forêt vierge et matriarcale, Paléonégritique, Néo-

-

soudanaise,

Rhodésienne,

Paléoméditerranéenne

-

dont

la combinaison

aurait engendré ving-six "cercles de civilisation". 7 J.-P. Chrétien (sous la direction de), Histoire rurale de Grands Lacs, Paris, Afera-Karthala, 1983, p. 17. 8 L. Frobenius, Storia delle civiltà africane, Milano, 1991, p. 121. C'est moi qui souligne. Contrairement à Westermann, Frobenius cite cinq zones culturelles chamitique-antique, erythréenne, sirtique et atlantique

l'Afrique des Boringhieri, Baumann et éthiopienne,

- les

deux premières

seulement étant autochtones. 37

de Paulme à Gautier au marxiste Sik' lui-même - au tenne de laquelle l'historien burkinabe conclut polémiquement:
«Nous ne nions ... pas les influences reçues par l'Afrique, quand elles sont scientifiquement prouvées ... Mais nous disons encore une fois que nous en avons assez tU l'histoire raciste, sous quelque forme que ce soit. Nous ,,'admettons pas les influences à sens unique érigées en syst~me. Nous n'admettons pas d'être consitUrés comme tUs instruments perpétuellement passifs, ni qu'on extrapole à partir du capitalisme triomphant du XIX~me si~cle européen. pour faire de

toute l'histoire africaine un reflet scabreux de
l'univers...»lo

Par réaction à l'ancienne littérature colonialiste, la nouvelle école africaniste des années soixante se fixa donc «pour tache premi~re de "réhabiliter" l'histoire de l'Afrique»l1, en s'engageant, pour ce faire, dans deux pistes. La première était la piste politique: «la nouvelle historiographie de l'Afrique ... naft d'entrée de jeu comme
une science engagée

... à proclamer

son adhésion à la cause

anticoloniale», dans le but, en particulier, de démystifier cette image du continen~ «à laquelle l'Européen moyen a été habitué par l';;./luence conjuguée de la politique colonialiste, du missionariat chrétien et des rapports ethnographiques de l'époque positiviste»l'}.. Les années au cours desquelles écrivent, outre l'historien burkinabe, Davidson, Amin, Rodney, Frank - les années de gestation du projet historiographique de l'Unesco (19651971) - corncident avec la lutte pour l'indépendance politique des colonies. Un vieux monde disparaît, et l'exigence commence à se faire jour de ce qui sera défini au sommet d'Alger des Pays non-alignés en 1973, le "nouvel
9 J. Ki-Zerbo, Histoire de l'Afrique noire, CiL, p. 13. 10 Idem, p. 8. 11 C. Coquery- Vidrovitch, "Développement et sociétés africaines: les facteurs de freinage", cit., p. 113. 12 A. Triulzi, Introduction à StorÙJ dell'Africa a sud dei Sahara, in A. Triulzi (sous la direction de), Sloria dell'Africa, Firenze, La Nuova ltalia, 1979, p. S: et Ernesto de Martino, Préface à J. Jahn, Muntll. La civillà ofricONl moder1lll, Torino. Einaudi, 1961, p.lX.

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