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L'agriculture familiale au Québec

209 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296381629
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L'AGRICULTURE FAMILIALE AU QUÉBEC

COLLECTION

ALTERNATIVES

PAYSANNES

dirigée par Dominique Desjeux Sociologue à l'Ecole Supérieure d'Agriculture

d'Angers

Collection Alternatives

paysannes

Bernard BARTÉLÉMY, Chipko. Sauver les forêts de l'Himalaya, 144 pages, 22 gravures hors-texte. Denys CUCHE, Pérou nègre. Les descendants d'esclaves africains au Pérou des grands domaines esclavagistes aux plantations modernes. 182 pages. INSTITUT PANAFRICAINPOUR LE DÉVELOPPEMENT, la direction de F. de sous Ravignan et B. Lizet. Comprendre une économie rurale. 152 pages. Jean PAVAGEAU,Jeunes paysans sans terres. L'exemple malgache. 208 pages. Jean-Luc POGET, Le beefsteack de soja: une solution au problème alimentaire mondial? 168 pages. Les sillons de la faim. Textes rassemblés par le Groupe de la Déclaration de Rome et présentés par Jacques Berthelot et François de Ravignan. 225 pages. Jean-Paul BILLAUD, Marais poitevin. Rencontres de la terre et de l'eau. 265 pages. Rémi MANGEARD, Paysans africains. Des Africains s'unissent pour améliorer leur village au Togo. 308 pages. Philippe BERNARDET, Association agriculture-élevage en Afrique. 240 pages. François BESLAY, Les Réguibats. De la paix française au Front Polisario. 192 pages. Adrian ADAMS, La Terre et les gens du fleuve, Jalons, balises. 244 pages. Anne-Marie HOCHET, Afrique de l'Ouest. Les Paysans, ces «ignorants efficaces. 176 pages.

J ean-

Pierre

DARRÉ, La Parole

et la technique.

L'univers

de pensée

des éleveurs

du Ternois. 200 pages. Pierre VALLIN, Paysans rouges du Limousin. 366 pages. Dominique DEsJEux (sous la direction de), L'Eau. Quels enjeux pour les sociétés rurales? 222 pages. Jean-Claude GUESDON, Parlons vaches... Lait et viande en France. Aspects économiques et régionaux. 156 pages. David SHERIDAN, L'Irrigation. Promesses et dangers. L'eau contre la faim? 160 pages. Nicole EIZNER, Les Paradoxes de l'agriculture française. 160 pages. L. TIMBERLAKE, L'Afrique en crise. La banqueroute de l'environnement. 300 pages. Anne CADORET (sous la direction de), Protection de la nature; histoire et idéologie. De la nature à l'environnement. E. BEAUDOUX, M. NIEUWERK, Groupements paysans d'Afrique. Dossier sur l'action. 244 pages. P. MACLOUF (textes réunis par), La pauvreté en milieu rural. 332 pages. Jean CLÉMENT, Sylvain STRASFOGEL, Disparition de la forêt. Quelles solutions à la crise du bois de feu? 192 pages. R. VERDIER, A. ROCHEGUDE, Systèmes fonciers à la ville et au village. Afrique noire francophone. 300 pages. Bernard KALAORA, Antoine SAVOYE,La forêt pacifiée. Sylviculture et sociologie au XIX' siècle. 136 pages.

Michel MORISSET

L'AGRICULTURE FAMILIALE " AU QUEBEC

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-753-6 ISSN : 0757-8091

à Thérèse

Introduction

L'avenir de la forme de production familiale en agriculture est une question qui, depuis de longues années, hante les agriculteurs et les agricultrices, l'Union des producteurs agricoles, le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation, comme les autres intervenants et observateurs de ce secteur d'activité. La forme de production familiale qui jadis fut commune à beaucoup de secteurs industriels, commerciaux et agro-alimentaires est maintenant de plus en plus restreinte au champ agricole primaire. Or la question se pose avec de plus en plus d'insistance: résistera-t-elle comme forme d'organisation de l'entreprise agricole?

Cette interrogation bien actuelle a été à l'origine

1

du

long détour d'analyses historiques, politiques et économiques qui vous sont ici livrées. Pour comprendre si la ferme familiale entreprendra le dernier changement qui lui fera perdre son qualificatif, nous avons reconstitué son évolution et ses transformations. C'est ainsi que nous avons rompu avec la conception d'une ferme familiale unique dans le temps ayant survécu aux transformations du monde environnant sans autres changements que des changements quantitatifs. Nous avons mis en lumière des fermes et des agricultures familiales qui se sont différen1. Ce texte puise abondamment dans Morisset, M. (1982) «Agriculture familiale ou capitaliste au Québec au xx' siècle». Thèse de doctorat d'Etat, Univ. de Paris VIII (Vincennes), 598 p. et Morisset M. (1983) La ferme familiale au Québec, série de 50 articles parus dans La terre de chez nous, 20 janvier 1983 au 19 janvier 1984.

5

ciées, qui se sont opposées, qui ont opéré des alliances et donné lieu à diverses formes d'organisation tant économiques que politiques. Pour chacune des périodes que nous avons identifiées, nous avons mis d'abord l'accent sur l'analyse économique de la ferme comme unité de production: l'importance de sa production pour la famille par rapport à sa production pour le marché; comment elle remplace ses moyens de production usés et assure sa subsistance; sous quelle forme elle fait son accumulation, en nature ou en argent; comment l'utilise-t-elle pour établir ses enfants sur des terres ou élargir ses structures de production. Nous avons été attentif à ses rapports marchands avec le monde capitaliste en développement où elle s'est intégrée graduellement. Pour chaque période, nous avons défini parmi la multitude des fermes celle qui nous semblait typique, celle qui, par son activité, assurait l'intégration et l'articulation de l'agriculture au monde environnant. Souvent nous serons en présence simultanée de fermes-types appartenant à des périodes différentes et ce sera par leur articulation que l'agriculture répondra aux attentes du monde urbain et industriel. Deux liens ou rapports principaux attireront notre attention. On s'attendra à ce que l'agriculture livre en quantité croissante deux marchandises contradictoires: la marchandise agricole propre à nourrir les non-agriculteurs et la main-d'œuvre, force de travail pour faire tourner usines, commerces et services. La pression que subira l'agriculture pour augmenter sa fourniture de l'une ou l'autre marchandise dynamisera sa transformation. Cette liaison progressive avec le marché amènera, pour les agriculteurs, le besoin de s'organiser. Aux organisations de nature économique comme les coopératives et plus tard les plans conjoints, viendront se joindre des organisations à caractère politique tels le syndicalisme général et le syndicalisme spécialisé. De la même façon que se différencieront les fermes familiales et les agricultures auxquelles ~lles appartiennent, se différencieront et s'opposeront les organisations que se sont données les différents groupes d'agriculteurs à diverses époques de leur développement. Dans ce cadre, nous avons identifié trois agricultures familiales qui furent dominantes au Québec au xx. siècle: l'agriculture traditionnelle ou domestique (1854-1939), l'agriculture marchande diversifiée (1939-1966) et l'agri6

culture spécialisée (1966 ). Dominante ne voudra pas dire unique. Au contraire, ces agricultures pourront être concurrentes, parfois alliées parfois opposées. Cette histoire du développement de l'agriculture et de la ferme familiales québécoises est divisée ainsi pour rendre compte des grands mouvements économiques, politiques et idéologiques qui l'ont marquée. A chaque période correspondra une ferme typique, un modèle d'organisation politique des agriculteurs, un modèle d'organisation économique, une idéologie ou une vision des choses prédominantes. Ces caractéristiques ne seront pas les seules existantes mais leur ensemble sera dominant dans l'évolution du monde agricole. Ainsi, sous l'agriculture traditionnelle, nous trouverons l'agriculture tournée vers la famille plutôt que le marché; l'isolement politique des agriculteurs (trices) plutôt que leur organisation; l'idéologie faisant de l'agriculture et de la ferme un cadre où gagner son ciel plutôt qu'un cadre où faire vivre décemment la famille; la colonisation pour accroître la production agricole plutôt que l'augmentation de la production sur les fermes existantes. On dit bien que ces caractéristiques dominaient. Pendant ce temps, d'autres caractéristiques faisaient leur apparition, d'autres fermes et une autre agriculture se développaIent. Avec la Deuxième Guerre, ce sera le tour de ces dernières de s'imposer. L'on nommera cette agriculture, l'agriculture

marchande diversifiée. On comprend bien le sens de « marchande» par opposition à traditionnelle ou domestique mais pourquoi le mot «diversifiée»? L'agriculture traditionnelle était aussi diversifiée, on produisait plusieurs biens sur chaque ferme! Le mot « diversifiée» nous servira à différencier cette agriculture non pas de celle qui a précédé, l'agriculture traditionnelle, mais de celle qui la suivra, que l'on appellera «spécialisée ». L'agriculture marchande diversifiée se caractérisera par la production pour le marché qui supplantera bientôt la production pour la famille; par la mise sur pied du syndicalisme agricole général; par l'organisation économique des agriculteurs dans des coopératives; par l'utilisation de leur accumulation à l'élargissement des bases productives. 7

La concurrence extérieure et la crise agricole qui débuta en 1951 donnèrent naissance à une troisième agriculture marchande spécialisée. Durant les années soixante, elle s'imposera éliminant la production diversifiée par la production spécialisée; donnant naissance au syndicalisme spécialisé, organisant les plans conjoints par opposition aux coopératives; élargissant son recours au capital bancaire et au salariat pour assurer la concentration de la production. C'est alors que nous pourrons donner un nouvel éclairage à notre question de départ. La ferme familiale dans sa version spécialisée est-elle en voie d'entreprendre sa dernière transformation qui lui fera prendre ce caractère familial.

8

Chapitre premier

L'agriculture traditionnelle ou domestique (1854-1939)

LE DÉPLOIEMENT
L'AGRICULTURE L'AGRICULTURE

DE LA FERME FAMILIALE

FAMILIALE SUPPLANTE CAPITALISTE

Si la ferme familiale représente dans la mémoire collective, au Québec, la seule forme de production agricole ayant existé, c'est qu'il n'existe que peu de périodes, en effet, où elle laissa place à toute autre forme de production. Il faut retourner au XIXesiècle pour retracer une concurrente à la ferme familiale. Ainsi, vers 1820, nous trouvons des témoignages de capitalistes agraires qui décrivent leurs récoltes et leurs eXploitations.
«

Philémon Wright, fondateur et leader du Township de

Hull évalue comme suit le produit de ses fermes pour l'année 1820 : il emploie 164 journaliers et possède 3 024 acres en état de culture. Le nombre de ses animaux est de 806. La récolte monte à 9 285 minots de grain, 26 500 minots de pommes de terre et à 1 230 tonnes de foin a. A.L.B.c., 1823) 1. » 1. Journal de l'Assembléelégislative Bas-Canada. du
9

Il faut savoir que durant cette première partie du XIX.siècle, deux tenures du sol existaient au Québec; la tenure seigneuriale et la tenure anglaise où les paysans sont propriétaires et libres de toute obligation envers un seigneur. C'est sur ces terres libres des townships, obtenues du gouvernement à bas prix ou contre service rendu, que les capitalistes agraires font fructifier leur capital. Leur négoce est d'autant plus facile que l'agliculture seigneuriale passe à travers une crise majeure de 1820 jusqu'à l'abolition de cette tenure en 1854. Les fermes des seigneuries sont surpeuplées; la terre y est épuisée; les principales récoltes sont fortement touchées par la maladie (mouche à blé, maladie de la patate); la famine y sévit. Le marché est donc faiblement approvisionné par l'agriculture seigneuriale. De plus, la population très excédentaire des seigneuries est dans sa plus grande partie incapable pour des raisons économiques manque du capital minimum pour acheter une terre en tenure anglaise et s'y établir - et idéologiques - emprise de l'Eglise catholique - de s'installer dans les townships ou cantons principalement occupés par des familles anglophones protestantes. La majorité des seigneuries étant totalement occupée, la population excédentaire de ces seigneuries n'a donc plus comme possibilité que de chercher un emploi salarié, ce qui l'amène au service des capitalistes du Bas-Canada mais encore plus dans les villes du Nord-Est américain. Le contexte économique autant du point de vue des marchés agricoles que de celui de la main-d'œuvre était donc favorable au développement du capitalisme agraire. A partir de 1840-45, ces capitalistes agraires commencèrent à se plaindre de la baisse sérieuse des prix agricoles. La concurrence devenait plus vive, entre autres à cause du développement de l'Ouest canadien; de plus, les Américains venaient de fermer leur marché au bétail canadien et les chantiers forestiers souffraient d'une crise aiguë. La conséquence de ces nouvelles difficultés fut une émigration encore plus vive de la population des seigneuries vers le Nord-Est américain. Ceci ameuta alors l'ensemble du capital canadien et l'Eglise qui en arrivèrent à un concensus sur la nécessité d'une «réforme agraire ». On se dirigea donc vers l'abolition de la tenure seigneuriale et la 10

mise en place des conditions d'établissement de la population excédentaire des seigneuries dans les cantons. On réamorça ainsi le développement de la ferme familiale en lui donnant accès à de nouvelles terres et en l'encadrant idéologiquement dans les paroisses catholiques. L'agriculture capitaliste qui avait basé son développement sur le blocage structurel de l'agriculture familiale trouva une rivale de taille au fur et à mesure où les fermes des anciennes seigneuries, libérées des charges de famille élargie et de l'obligation de diviser le lopin de terre, purent recommencer à approvisionner le marché. Cette agriculture capitaliste avait profité de prix agricoles avantageux et de main-d'œuvre bon marché. Avec la colonisation, cette main-d'œuvre trouva à s'employer par elle-même et le nouvel apport de produits agricoles sur un marché resserré par les mesures américaines vint faire chuter les prix. Le capital dut alors trouver d'autres secteurs où se mettre en valeur, ce qui ne manquait pas à l'époque de la naissance du capitalisme. Mais qu'est-ce qui permettait à l'agriculture familiale de vendre à si bon marché qu'elle pouvait expulser de l'agriculture des grandes entreprises qui n'y trouvaient plus leur profit? Contradictoirement, c'est le fait qu'elle ne produisait pas principalement pour le marché, qui lui permettait d'approvisionner le marché à si bon compte. Rappelons-nous la situation. A cette époque, plus de 80 % de la population était agricole, chaque famille veillait donc d'abord à assurer sa subsistance et son entretien. Pour chaque famille urbaine ou non-agricole, on trouvait au moins quatre familles agricoles. Chacune n'avait donc à produire qu'un faible excédent par rapport à ses besoins pour nourrir la famille urbaine. Nous dirons donc que l'agriculture et la ferme familiales de cette époque étaient tournées vers la production domestique par opposition à la production marchande. La ferme familiale traditionnelle où dominait donc la production domestique produisait la plus grande partie de son alimentation mais aussi de son habillement, de son logement et de son chauffage, et même de ses outils de travail. Son besoin en argent était donc très faible, ce qui permettait à sa production pour le marché de l'être aussi. Etant donné que peu de biens achetés entraient dans ce qu'on appellerait aujourd'hui ses coûts de production, la 11

production pouvait facilement être accrue même si les prix sur le marché tombaient. Et si on ne pouvait obtenir l'argent nécessaire à cause des bas prix même en augmentant la production, on pouvait toujours s'en passer ayant peu de chose à payer. La ferme familiale était dans une situation bien différente de la ferme capitaliste qui aurait voulu «faire ses coûts de production» et payer tous ses travailleurs et travailleuses. Pour cette dernière que sa nature même dirigeait vers le marché, pas question de concurrencer une ferme où les prix s'avéraient si peu déterminants. Pratiquant d'abord une production pour la famille, bénéficiant d'une très grande quantité de travail de l'homme, de la femme et des enfants qui ne travaillaient que pour leur entretien et un peu plus s'il en restait, la ferme familiale pouvait affronter les pires tourments, même réduite à la misère et au surtravail excessif. Il fallait toutefois que l'agriculture familiale remplisse une condition essentielle par rapport à la société, qu'elle produise suffisamment de surplus agricoles par rapport à ses besoins pour nourrir les familles ouvrières naissantes à un prix que nulle autre forme de production puisse concurrencer.
L'ÉLARGISSEMENT DE L'AGRICULTURE PAR LA COLONISATION

Le capitalisme qui se développait, à partir de la deuxième moitié du XIX'siècle, avait besoin d'approvisionnement agricole croissant car en même temps augmentait la main-d'œuvre ouvrière. D'ailleurs comme on le sait, c'est des campagnes et de l'agriculture que venaient ces travailleurs et travailleuses. L'agriculture qui voulait s'imposer devait donc être en mesure de s'étendre, de s'élargir pour fournir au monde non-agricole en croissance sa subsistance. Telle était la condition première que l'agriculture familiale devait remplir pour se maintenir face à des concurrentes potentielles et obtenir les faveurs de la classe capitaliste dirigeante et des gouvernements. L'agriculture familiale de cette époque que nous appellerons agriculture traditionnelle ou encore agriculture domestique parce qu'elle était principalement tournée vers la 12

satisfaction des besoins de la famille, avait donc comme contrainte d'augmenter sa production pour le marché tout en procurant de l'emploi à ses enfants que la ville, l'industrie et le capital n'appelaient pas encore. Ces deux contraintes devaient être respectées ensemble. C'est en bonne partie ce qui orientera le développement de l'agriculture à cette époque. Pour augmenter la production agricole destinée aux familles urbaines, la première solution, qui aujourd'hui nous vient à l'esprit, consiste à ce que chaque ferme cultive plus, améliore ses rendements, augmente le nombre de ses animaux, améliore leur productivité. Mais tout ceci n'est possible que par l'emploi massif de moyens de production industriels, que l'on pense aux tracteurs, à la machinerie, au drainage, aux semences certifiées, à la sélection animale, au contrôle génétique. Or, la plupart de ces moyens étaient inconnus au début du siècle ou encore apparaissaient-ils à peine. Ils auraient exigé un recours croissant aux ressources monétaires dont l'importance était réduite sur la majorité des fermes. De plus, comme l'indique le tableau suivant, la population rurale, si ce n'est agricole, dominait la scène. En 1901, on retrouvait encore trois familles rurales pour deux familles urbaines. L'état de la demande et son évolution permettaient un mode d'accroissement de l'offre agricole que nous appellerons un mode de reproduction élargie de l'agriculture, reposant sur les forces de l'agriculture familiale : abondance de la force de travail et faible recours aux intrants marchands. L'augmentation de la production marchande ne pouvait se faire que lentement, la demande croissait lentement. De plus, il fallait trouver de l'emploi pour les nombreux enfants des familles rurales si la ville ne pouvait les employer. Il fallait les placer, disait-on. Pour toutes ces raisons, la solution qui s'imposa, à la fois pour augmenter lentement la production pour le marché et placer la nombreuse population agricole dont la croissance était phénoménale, fut la colonisation. La terre était disponible pour presque rien. Il s'agissait d'aller y reproduire des fermes familiales du même genre que celles des vieilles paroisses où on nourrirait et ferait vivre d'abord la famille pour ensuite fournir le marché peu à peu. On répondait ainsi aux deux objectifs d'approvi13

TABLEAU

1.

-

POPULATION

TOTALE:

URBAINE,

RURALE.

QUÉBEC,

1871-1941

Année

Urbaine '000 % 22,8 27,8 33,6 39,7 48,2 56,0 63,1 63,0

Rurale '000 920 981 989 995 1 039 1 038 1 061 1 227 % 77,2 72,2 66,4 60,3 51,8 44,0 36,9 37,0 '000

Totale % 100 100 100 100 100 100 100 100

1871 1881 1891 1901 1911 1921 1931 1941

272 378 494 654 967 1 323 1 813 2093

1 192 1 359 1 489 1649 2006 2361 2874 3320

Source: Minville, E. (1944). L'agriculture, éd. Fides et H.E.C. Montréal, 555 p., p. 486.

sionnement des marchés agricoles et de régularisation du flux de main-d' œuvre. Ces fermes de colonisation demandaient relativement peu d'investissement monétaire pour être mises sur pied, il devait en être ainsi pour que cette solution soit viable. De plus, cet « investissement» devait être principalement composé de biens produits sur la ferme des parents, c'est-à-dire produits domestiquement. En effet, les fermes vendant peu n'avaient que peu d'argent comptant. Pour aider les enfants à s'établir, il fallait donc qu'elles puissent fournir autre chose que de l'argent. Elles fournissaient donc du temps de travail consacré à la fabrication d'outils, de meubles, de matériaux de construction, des animaux, des victuailles, etc., tout ce qui permettait à la famille de colons de commencer son défrichement, ses cultures et ses élevages. La ferme parentale (nous préférons ce terme à ferme paternelle) servait donc de base aux enfants pour accumuler ce qui était nécessaire pour s'établir en colonie. Ce qui manquait et souvent, l'argent sonnant, on allait le chercher par le travail au chantier comme bûcheron ou draveur. C'est donc en colonisant, le Saguenay/Lac St-J ean, le Témiscouata, la Matapédia de la deuxième moitié du XIX.siècle à la Première Guerre mondiale et ensuite l' Abitibi- Témiscamingue que l'agriculture familiale tra14

ditionnelle répondit aux attentes du monde industriel et des gouvernements en livrant de façon croissante les marchandises agricoles et la force de travail. Ce mouvement n'empêcha toutefois pas nombre de fermes, situées près des grands centres de population comme Montréal ou Québec, de fournir de plus en plus le marché au détriment de leur production domestique. Avant la Première Guerre, elles demeurèrent minoritaires aux trois points de vue économique, politique et idéologique. La ferme familiale domestique dominait la scène. Si la colonisation s'avérait être le meilleur moyen d'élargir l'agriculture familiale et de répondre aux deux contraintes imposées par le monde économique environnant et de plus en plus puissant par rapport à l'agriculture, elle n'avait pas qu'un but économique. La colonisation répondait aussi aux objectifs politiques et idéologiques d'une institution qui dominait la société québécoise de l'époque, l'Eglise catholique.
LE RÔLE DE L'EGLISE CATHOLIQUE

«Nous (les Canadiens français, M.M.) aurons le sol ou nous n'aurons rien. L'industrie, les banques, le grand commerce, n'appartiendront bientôt plus qu'à une poignée de magnats de la finance. L'industrie du papier va tomber bientôt entre les mains d'un des deux groupes qui se disputent l'empire des forêts... Toutes les chutes d'eau, converties en pactoles, ne couleront bientôt plus que dans les caisses de la Shawinigan... (plus grosse compagnie d'électricité au Québec, M.M.). Le petit commerce nous échappe. Il n'y a pas aujourd'hui une petite ville de 3 000 âmes qui n'a pas une couple de Dominion Stores qui font mourir d'inanition les petits épiciers canadiensfrançais. Que nous reste-t-il ? La terre. Ceux qui viendront après nous seront agriculteurs ou seront les esclaves du capital américain aux Etats-Unis ou esclaves du même capital dans la libre province de Québec, ce qui n'est pas mieux.» Bergeron, J. (1928). La colonisation, Semaines sociales du Canada, 1928, Montréal, p. 227-261, p. 261. Un ensemble d'éléments amenèrent la ferme familiale à être à la base de la colonisation. Parmi ceux-ci, le rôle et l'influence de l'Eglise ne peuvent être négligés. Omniprésente dans la société et encore plus dans la campagne

15

québécoise, l'Eglise, avec la petite bourgeoisie traditionnelle et les élites locales, soutint une idéologie nationaliste et agricole. Il fallait comme peuple canadien-français et catholique nous défendre des Anglais protestants, protéger la race, l'héritage de nos ancêtres et notre mère l'Eglise. Pour assurer cette résistance, deux tactiques étaient mises de l'avant. Elles se résument dans leur mot d'ordre: «Multiplions-nous» et «Emparons-nous du sol ». L'idéologie dominante à la campagne visera donc à protéger les intérêts objectifs de l'Eglise et des élites locales intimement liés. Il s'agissait de protéger le pouvoir et l'influence de l'Eglise de même que ses revenus ainsi que ceux de la petite bourgeoisie traditionnelle face à une grande bourgeoisie se développant et étendant son pouvoir et son influence avec les progrès de l'urbanisation. Les élites locales des professions libérales, les élus locaux, les commerçants et les petits patrons auront tendance à s'enrôler pour la défense de leur pouvoir et de leur autorité, dans les organisations dominées par l'Eglise comme les Semaines sociales du Canada, l'Ecole sociale populaire, l'Association catholique de la jeunesse canadienne-française (A. CJ .C), les Jeunesses ouvrières catholiques G.O.C), les Jeunesses agricoles catholiques G.A.C) et toute une ribambelle d'organisations vouées à la défense de la race, de la langue et de la religion. C'est pourquoi nous aurons tendance à parler en terme général de l'action de l'Eglise. Des forces contradictoires parcoureront certes ce mouvement mais nous ne nous attarderons pour notre besoin qu'à leur résultante. L'action de l'Eglise était donc menée contre plusieurs fronts: contre le capitalisme et ses abus, contre l'urbanisation et l'émigration, contre le syndicalisme neutre, contre le communisme et la lutte des classes. C'est probalement sous la forme de la lutte contre l'émigration et l'urbanisation que l'Eglise activa sa lutte pour survivre. La fuite des campagnes vers les villes signifiait pour l'Eglise et le pouvoir local une perte d'influence dont ils étaient très conscients. Cette émigration des campagnes vers les villes avait commencé très tôt au Québec, durant la grande crise agricole de 1820-1850. L'émigration d'alors revêtait un caractère d'autant phIs désastreux pour l'Eglise qu'elle était dirigée vers les villes américaines. Elle signifiait donc une perte d'influence presque totale et plus 16

encore, une menace à la survie même de la nation canadienne-française et catholique. Une grande crainte existait aussi face à l'exode vers les villes catholiques du Québec. Comme le dit l'abbé Bergeron, «il est péniblement certain toutefois que les qualités (du peuple canadienfrançais, M.M.) commencent à s'adultérer dans les grandes villes où la philosophie et les habitudes de vie des citadins ressemblent de plus en plus à celles du reste de la population blanche de l'Amérique du Nord2.» «L'expérience prouve que la paroisse urbaine perd son emprise sur le rural déraciné, (qu') elle n'est pas comme à la campagne le centre de toutes les activités sociales économiques et nationales; (et que) la perte des traditions paroissiales conduit souvent à l'abandon des pratiques reli-

gieuses et des vertus ancestrales 3. »
On comprendra donc facilement les condamnations, par l'Eglise, du capitalisme et de ses conséquences sur la religion, la vie et la famille et l'idéologie faisant de l'agriculture traditionnelle la façon la plus sûre de répondre aux desseins de Dieu.

L'agriculture était présentée par l'Eglise comme une « des
quatre grandes institutions d'origine divine nécessaires et suffisantes pour assurer le salut temporel et éternel de

l'humanité



avec la religion, la famille et la propriété

privée. C'est dans l'agriculture que l'homme est le plus près de Dieu. «C'est donc une vérité, Messieurs, une vérité bien consolante et bien honorable pour le cultivateur qu'il a Dieu lui-même comme collaborateur. On ne saurait en dire autant du travail industriel où le concours de Dieu n'apparaît pas aussi directement 5. »

On voit donc tout l'avantage pour le salut de son âme à rester dans l'agriculture. On comprend du même coup le devoir d'état de tout cultivateur-père de famille, d'établir ses fils dans l'agriculture et d'y marier ses filles, au prix de
2. Bergeron, J. (1943). L'agriculture et l'Eglise, deux amies intimes d'origine divine, éd. l'Auteur, Québec, 210 p., p. 74. 3. Rioux, A. (1955). Le problème rural. Commission royale d'enquête sur les problèmes constitutionnels, 166 p., p. 23. 4. Bergeron, J. (1943). Op. cit., p. 11. 5. Mgr Laflèche (1887). Discours, Rapport du Premier congrès des cercles agricoles (1887), p. 26. 17

famille. La protection de la famille - protection de la race - protection de la religion, menacée par le monde environnant, ne peut se faire qu'à la campagne. Il n'y a que là que peuvent survivre les familles nombreuses qui assurent la survie de la race (catholique) devant l'encerclement

préservation d'une autre

tous les sacrifices pour son salut et le leur. Alors qu'à la ville se perdent les vertus ancestrales, à la campagne et seulement là, elles peuvent se développer pleinement. C'est aussi sur la campagne agricole que repose la
« institution

d'origine divine », la

menaçant. La famille nombreuse

« cette

bénédiction que

Dieu accorde à ceux qui le craignent» ne peut croître qu'à

la campagne « comme le prouvent la dénatalité et le contrôle
des naissances des villes ». Les villes sont reconnues comme endroit de péché où sévissent le divorce, le contrôle des naissances et le travail des femmes, qui nuisent à la reproduction-survie de la race et en détruisent les caractères profonds. Ce n'est donc qu'en milieu agricole que peut être protégée cette institution divine qu'est la famille et encore, ce n'est pas n'importe quelle agriculture qui puisse 'le permettre. C'est l'agriculture d'auto-subsistance, d'indépendance, qui y convient le mieux. «L'agriculture est d'abord une question de vie pour le cultivateur et sa famille; c'est cette fin que Dieu lui a assignée dès le commencement. Si l'agriculture est dans une certaine mesure une question de marché, que le premier soit le marché familial; qu'on remplisse d'abord le gardemanger, la cave, le grenier, la garde-robe et les armoires; ensuite on pourra songer au marché du Japon et de l'Australie. Ce seul marché familial, si cent millions de plus de familles pouvaient l'alimenter, suffirait d'abord à ces familles de vivre honnêtement sans être tenues, n'étant pas riches, de renier leur Dieu ni n'étant miséreuses, de dérober et de parjurer son nom 6. » Il n'y avait probablement que l'Eglise et son idéologie qui pouvaient pousstr des masses de colons vers la misère de la colonisation de cette manière. Il faut dire que jusqu'à l'après-guerre (première), les dépenses étatiques pour la colonisation étaient assez réduites. Il s'agissait principalement des dépenses pour les chemins et quelques octrois aux
6. Bergeron, J. (1943). Op. cit., p. 117-118. 18