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L'Argentine des dictatures 1930 - 1983

De
192 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1991
Lecture(s) : 140
EAN13 : 9782296240247
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L'ARGENTINE DES DICTATURES (1930 - 1983)
POUVOIR MILITAIRE ET IDÉOLOGIE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE

Recherches & Documents

AMÉRIQUE LATINE

Collection dirigée par Denis Rolland

BOURDEG., La classe ouvrière argentine (1929-1969). 1987 BRENaf AM., Pouvoirs et profits au Pérou colonial au XVIIes. 1989. DURAND-FoREST (DE) J., Tome 1 : L'histoire de la vallée de Mexico selon Chimalpahin Quauhtlehuanitzin (duxJi! AU xvJi! s.). 1987. Tome 2: Troisième relation de Chimalpahin Quauhtlehuanitzin. 1988. EZRAN M., Une colonisation douce: les missions du Paraguay. Les lendemains qui ont chanté. 1989. LAMOREJ., José Marti et l'Amérique. Tome 1 : Pour une Amérique unie et métisse. 1986. Tome 2 : Les expériences hispano-américaines. 1988. MAUROE, Transports et commerce en Amérique Latine. 1990. ORTIZSARMIENTO C.M., La violence en Colombie. 1990.

ROLLAND D., Vichy et la France Libre au Mexique. Guerre, cultures et propagande pendant la Seconde Guerre mondiale. 1990. Parutions 1991 :
LAPAGEE, L'Argentine des dictatures (1930-1983). LEMPERIERE Les intellectuels mexicains autour d'O. Paz. A, NOUHAUDD., Miguel Angel Asturias PIANZOLA,Des Français à la conquête du Brésil Xv/Ji!s. Parus Hors-collection: GUERRAE, Le Mexique de l'ancien régime à la révolution. SEGUINA, Le Brésil. Presse et Histoire 1930-1985. 1985.

[@ L'Harmattan, 1991]
[ISBN: 2

- 7384 - 1026

- X]

Franck LAPAGE

L'ARGENTINE DES DICTATURES (1930-1983) POUVOIR MILITAIRE ET IDÉOLOGIE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE

Publié avec le concours du Centre National des Lettres

Editions L'Hannattan
5 .. 7, rue de l'Ecole Polytechnique
75005 PARIS

Je remercie Vicente Gonzalo Massot, membre de la direction du quotidien La Nueva Provincia de Bahia Blanca, le Dr. Enrique Zuleta Alvarez, professeur de sciences politiques à l'Université nationale Cuyo de Mendoza, et René Rancœur, conservateur en chef honoraire à la Bibliothèque nationale, qui m'ont aidé d'une manière désintéressée dans mes recherches bibliographiques.

"Quand la légalité suffit pour sauver la société, qu'on use de la légalité; quand elle ne suffit pas, qu'on recoure à la dictature"
Juan Donoso Cortès (1809 - 1853)

7

TABLE PRÉFACE
Introduction l - LE NATIONALISME ARGENTIN DES ANNÉES 30 EN QUÊTE D'UNE DOCfRINE. Entre la réaction et le fascisme
La mouvance de La Nueva Republica La Révolution nationale d'Uriburu (septembre 1930 - février 1932) Le national-catholicisme Le rapprochement entre nationalistes et militaires L 'hispanisme, synthèse d'un nationalisme syncrétique Réflexion sur la décadence espagnole L'hispanisme version argentine

11 13

15 17 19 24 28 35 39 39 42

II - L'ASCENSION CONTRARIÉE AU POUVOIR DES NATIONALISTES DANS LES DÉCENNIES 40 ET 50. La révolution des dupes du 4 juin 1943. La républiquenaufragée L'intermède national-catholique(juin 1943- février 1944) D'un nationalisme l'autre: le péronisme La marche rapide vers le pouvoir De la Casa Rosada à la roche Tarpéienne(janvier 1944- septembre 1955) III - A LA RECHERCHE DU POUVOIR L'IMPOSSIBLE RÉVOLUTION NATIONALE La Révolution Libératrice de septembre 1955
La parenthèse lonardiste ou la révolution

47 48 48 50 54 54 57

OU
75 76

avortée (23 septembre

-

13 novembre) 9

76

Le retour à la Realpolitik. La restructuration des milieux nationaux-catholiques Les Cours de Chrétienté La Cité Catholique L'Athénée de la République La démocratie moribonde Les factions militaires maîtresses de la légalité De l'art de préparer un coup d'Etat

77 79 79 81 85 87 87 89

IV - L'ARGENTINE DES ANNÉES AVEUGLES (JUIN 1966 - MARS 1976) La Révolution argentine de juin 1966 Les années Ongan{a(28juin 1966- 8juin 1970) L'enlisement Le triennat péroniste (1973 - 1976)
La restauration manquée Le terrorisme, nouveau régulateur des tensions politiques Les héritiers

93 94 94 99 103 103 106 110

V - LE PROCESSUS DE RÉORGANISATION NATIONALE (MARS 1973 - NOVEMBRE 1983) Le terrorisme d'Etat Philosophiede la terreur Appareilrépressif et champ d'intervention L'intégrisme au service de l'épée Apologie de l'ordre militaire De l'usage "chrétien"de la terreur
Conclusion

115 116 117 119 125 127 129 135

10

PRÉFACE

Argentine, autrefois La Plata: le pays de l'argent que l'on extrait des mines, que l'on transforme en monnaie, que l'on érige en symbole. Du métal blanc au numéraire fondant: elle semble vivre sur ce glissement, sur cette ambivalence constitutive. Argent qui n'est plus d'argent et qui reste de l'argent... Avec son immense façade atlantique, du Rio de la Plata à la glaciale Terre de Feu, l'Argentine regarde vers l'Europe dont la sépare un océan et bientôt cinq cents hivers. Sur le continent, elle éprouve sa singularité, éloignée de ce qui fut la Nouvelle Espagne, séparée du Brésil par la langue et du Chili par la haute chaîne des Andes culminant à près de 7 000 mètres, véritable frontière naturelle s'il en fut, marquée par son immigration italienne. Sa Constitution républicaine, qui remonte à 1813, a mieux résisté à la succession des régimes politiques que ses succès économiques, sans pourtant lui épargner une crise profonde qui se prolonge désastreusement. Entre l'Amérique latine et l'Europe, l'Argentine se cherche toujours. Elle a inventé le justicialisme, mélange de caudillisme et de populisme où il serait faux de ne voir qu'un fascisme de plus. Elle se souvient de Peron longtemps après que la Péninsule ibérique a oublié Salazar et Franco. Sans aucun goût pour la social-démocratie, elle rêve d'un social-conservatisme. Elle a ses minorités actives, mais elle a traversé le cauchemar des militaires à voix basse. Ses évêques se sont montrés couleur de société et peu tentés par l'exemple brésilien. Ainsi est ce pays lointain pour nous et différent de nous, si je ne m'égare pas. Je pense à mes amis argentins, à ceux qui furent ou sont mes élèves. Comment ne pas s'inquiéter avec eux? Comment ne pas espérer avec eux? Sera-ce un nouveau mouvement de balancier, des libertés reconquises à une réaction autoritaire? De la légalité démocratique à la force d'un pouvoir imposé? Franck Lafage ne conjecture rien; il observe un coin de l'échiquier politico-religieux. Déjà connu et apprécié pour une étude sereine du traditionalisme catholique en France - Mgr Lefebvre et les courants dits "intégristes" -, il a enquêté sur le bras politique de cette famille spirituelle et idéologique en Argentine depuis les années 1930. 11

Si la place m'était laissée, je dirais tout ce que j'ai trouvé dans ce travail minutieux, attentif et informé, toutes les questions aussi qu'il m'aide à poser. Il est à ce jour sans équivalent, et il apporte une contribution qu'on ne pourra ignorer à la connaissance du mouvement contre-révolutionnaire si ramifié, c'est à dire contre sa méconnaissance. Ignorer ce mouvement dans son unité essentielle, ses conflits internes et sa double face, politico-religieuse, c'est perdre une clé importante de la "société moderne" et de notre monde contemporain. Aujourd'hui, si la page de la Révolution est tournée (comme François Furet l'a tant répété), on peut penser que la contre-révolution a, elle aussi, fait son temps. A lire Franck Lafage, j'ai un autre sentiment: la dévitalisation de ses derniers héritiers, qui se sont coupés des forces vives du pays: le Peuple, l'Eglise et même l'Armée qui ne les a jamais considérés que comme des auxiliaires, voire des supplétifs. Je ne leur vois ni les moyens de s'imposer ni, ensuite, les capacités pour gouverner. Ils ne sont plus que les fidèles d'une pensée qui fut forte et qui a cessé de penser. On dira que c'est leur affaire. Certes, mais à constater ce qui se passe ailleurs, l'avertissement a sans aucun doute valeur générale. Personne ne peut vivre indéfiniment sur son seul capital, ni un Etat, ni une Eglise: il faut le faire travailler, là où sont les hommes et leurs problèmes. Le chef d'un grand Etat, payé d'expérience, l'a récemment déclaré: il est vain de vouloir "rendre les gens heureux en leur imposant un schéma illusoire". 28 juillet 1991
Emile POULAT Directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales Directeur de recherche au C.N.R.S.

12

INTRODUCTION

De septembre 1930 à octobre 1983, l'Argentine a vécu presque sans interruption à "l'heure de l'épée", selon la métaphore du poète ultranationaliste Leopoldo Lugones (1874 - 1938). La Casa Rosada, siège de la Présidence de la République, est ainsi devenue l'annexe des casernes et des académies militaires. Cette quasi institutionnalisation du rôle politique des forces armées s'inscrit dans l'histoire contemporaine de l'Argentine comme le corollaire d'un système parlementaire fragile, souvent incapable de surmonter ses contradictions, de s'autoréguler dans le cadre normal d'institutions démocratiques. Cette intervention presque permanente des militaires, exerçant une "hégémonie bureaucratique de substitution" (Alain Rouquié), a nécessité des fonctionnaires de la superstructure capables de légitimer la prise du pouvoir, de lui donner une cohérence idéologique, un projet politique, par l'intermédiaire des moyens traditionnels (la culture, l'enseignement, l'information) à la disposition de l'appareil idéologique d'Etat. Pour remplir cette fonction stratégique de contrôle de l'opinion publique, l'armée a pu bénéficier du concours zélé des défenseurs d'un exercice autoritaire du pouvoir, dont l'un des représentants les plus brillants Mario Amadeo confessait en 1956, dans son autobiographie politique Ayer, hoy, manana, que "la génération à laquelle (il appartient)... n'a pas compté la liberté politique parmi ses préoccupations dominantes" (1). Ces tenants de l'ordre des anciens jours, pleins d'admiration pour le rôle civilisateur de l'Espagne catholique et impériale ainsi que pour les dictatures européennes les plus facilement reproductibles (l'Italie fasciste et l'Espagne franquiste), ont été tentés d'appliquer leur idéologie coercitive à une société civile résolue à s'émanciper de ces schémas traditionnels, lourds d'un passé oppressif. 13

Porteurs d'un projet de nouvelle chrétienté à la force des baïonnettes, ces "marginaux d'extrême droite antisystème" (2) devaient paver le chemin des juntes militaires vers le pouvoir de références politiques plus ou moins mythifiées et surtout retravaillées à l'aune du fascisme. Elevé au rang de gardien doctrinal du temple des valeurs nationales, ce national-catholicisme quelque peu syncrétique a servi de vecteur idéologique au pouvoir militaire en charge de la défense de "la civilisation occidentale et chrétienne", en remplissant la fonction paradigmatique de détenteur transitoire de l'appareil idéologique d'Etat. De fait, cette collusion a eu ses limites et des finalités souvent divergentes, l'armée refusant le rôle d'instrument passif, hétéronome, répondant mécaniquement à des impulsions extérieures venant de groupes civils. Ces derniers formaient une mouvance d'universitaires, d'écrivains et d'autodidactes passionnés, dispersés dans une multitude de revues, de journaux et d'associations éphémères, sans assise populaire. La convergence de vues, souvent circonstancielle, ne supposait pas une situation d'égalité entre les acteurs civils et militaires. Bien au contraire. Le noyautage idéologique réalisé au sein des cabinets ministériels ne devait pas sortir de l'espace autorisé par le tuteur en uniforme. Dans cette association pour le meilleur et sans le pire, les groupes nationaux-catholiques autoritaires sont demeurés dans un étroit rapport ancillaire avec l'autorité militaire, qui les a tenus sous haute surveillance et écartés des allées du pouvoir, chaque fois que s'imposait un rééquilibrage au sein des forces armées ou que la consolidation de leur pouvoir rendait le sacrifice des idéologues nécessaire à la restauration de la crédibilité politique des juntes et du consensus national. Le propos de cette étude ne prétend pas épuiser l'intelligibilité du sujet. Avant tout, il consiste à rassembler les données qui permettent d'éclairer l'arrière-cour politique de l'Argentine des militaires sur une période qui s'étend de 1930 à 1983. Compte tenu de la difficulté des sources originales accessibles et du peu de recherches effectuées en cette matière, et ce nonobstant les écrits d'Alain Rouquié, l'objectif méthodologique retenu a été de recourir à une nécessaire description factuelle, à une base largement événementielle de nature à souligner l'imprégnation du fait autoritaire sur le cours de la politique argentine. Ce propos se définit dès lors comme exploratoire et introductif au rôle de la contre-révolution dans l'histoire politique contemporaine de cette nation qui, pendant longtemps, lui a servi de champ d'expérimentation.

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I LE NATIONALISME ARGENTIN DES ANNÉES 1930 EN QUÊTE D'UNE DOCTRINE

Le 6 septembre 1930, le président de la République Hip6lito Yrigoyen qui remplissait un second mandat à la Case Rosada - il avait été réélu triomphalement en mars 1928 avec 57,3 % des suffrages exprimés - était renversé par quelques unités militaires avec l'appui d'une poignée d'agitateurs civils. L'absence de réaction tant des militaires légalistes que des partisans politiques (l'Union Civique Radicale) du chef de l'Etat témoignait du discrédit du régime. Les putschistes assumaient ainsi la fonction instrumentale d'exécutants au service de milieux politiques et économiques, désireux d'en finir avec un pouvoir civil miné par la sénilité d'un président presque octogénaire et par la corruption politique promue au rang de méthode de gouvernement: le tou~ aggravé par la récession économique de 1929. Par-delà les dysfonctionnements du régime derrière lesquels s'abritaient les putschistes pour légitimer leur action et lui assigner une fonction de "régénération" de la vie politique, s'esquissait ouvertement une volonté de revanche des élites traditionnelles - l'oligarchie créole, forte de quelque trois
cents familles de grands propriétaires terriens

- sur

le suffrage universel

(masculin jusqu'en 1951), dont le verdict les avait tenu éloignées du pouvoir pendant quatorze ans, depuis l'entrée à la Casa Rosada d'Hip6lito Yrigoyen, le 12 octobre 1916. Ayant dû recourir vers 1860 à une politique d'immigration européenne (3) pour mettre en valeur le pays, dont les richesses provenaient d'une économie primaire d'exportation (élevage, culture céréalière) orientée vers l'Europe pour les deux tiers, l'oligarchie des estancieros et de la grande bourgeoisie de Buenos Aires avait dû renoncer au début du XXèmo siècle à l'exercice hégémonique d'un pouvoir, dont elle s'estimait le légitime 15

dépositaire par l'ancienneté historique de son établissement et par une conception quasi féodale, à tout le moins patrimoniale, du développement économique de l'Argentine. Le 13 février 1912, le président Roque Saenz Pefia avait promulgué une loi électorale qui garantissait l'honnêteté du suffrage universel, désormais secret et obligatoire. Cette loi rompait avec les pratiques frauduleuses et avec le clientélisme qui jusqu'alors avaient permis aux groupes conservateurs (la Ligue des Gouverneurs et le Parti Autonomiste National) d'accaparer le pouvoir (4). Selon le président Roque Saenz Pefia, l'objectif de cette loi était de faire participer à la vie institutionnelle de la nation une frange de citoyens capables d'en comprendre les mécanismes, sans toutefois en remettre en cause les fondements. Ainsi, la finalité première de ce texte était de désamorcer des tensions politico-sociales, comme les grèves ouvrières de 1907-1911, préjudiciables à la cohésion nationale et à l'économie. Le troisième recensement de 1914 avait mis en évidence la très forte proportion d'étrangers (plus de 30 % contre 12,1 % en 1869), constitués en microsociétés nationales, et formant environ 50 % de la population de Buenos Aires. Plus que jamais, la loi Saenz Pefia arrivait à point nommé pour permettre la socialisation des fils des immigrés européens et leur intégration par la participation aux institutions politiques. L'Union Civique Radicale, fondée en 1891, avait tiré les principaux bénéfices électoraux de cet élargissement de l'électorat. La petite bourgeoisie très dynamique avait fait de l'U.C.R. son porte-parole et le défenseur de ses intérêts. Ainsi d'octobre 1916 à septembre 1930, les radicaux avaient dominé la vie politique au Congrès et à la Casa Rosada. Leurs adversaires conservateurs, organisés jusque là en parti de notables, avaient tenté de se structurer en parti politique moderne capable de mobiliser l'opinion publique et de retrouver le pouvoir. En 1914, des membres de "l'aristocratie" provinciale (le général José Félix Uriburu, Carlos Ibarguren, Julio A. Roca, José Maria Rosa, Joaquin V. Gonzalez), conscients des adaptations nécessaires, avaient fondé le Parti Démocrate Progressiste (p.D.P.). Faute du soutien des conservateurs de Buenos Aires et des grands propriétaires, fidèles à la fraude et au clientélisme, le P.D.P. n'avait guère pu dépasser en audience les limites de la province de Santa Fe. "L'échec des conservateurs fut définitif. Jamais l'oligarchie, le groupe dirigeant traditionnel, ne parvint à donner vie à une véritable force politique nationale capable de se mesurer avec les partis populaires" (5).

16

Entre la réaction et le fascisme
Faute d'avoir pu retrouver le pouvoir par des voies légales - ce pouvoir, dont ils estimaient être les légitimes dépositaires du fait de l'histoire et de la possession de la terre (6)-, certains membres de l'oligarchie prônaient désormais le recours à la force, à l'autoritarisme, reprenant à leur compte la sentence comminatoire du diplomate espagnol et théoricien traditionaliste du XIXè siècle, Juan Donoso Cortès (1809-1853) : "Quand la légalité suffit pour sauver la société, qu'on use de la légalité; quand elle ne suffit pas, qu'on recoure à la dictature" (7). Ces appels isolés à l'illégalité émanaient de députés qui avaient appartenu au Pam Démocrate Progressiste, et donc avaient été tentés par le jeu institutionnel, ou de personnalités littéraires comme le poète Leopoldo Lugones. Après être passé par le socialisme (1893-1903), puis le libéralisme (1903-1920), Lugones avait adhéré au nationalisme à la suite de la Révolution russe d'octobre 1917 et des affrontements sanglants entre ouvriers et policiers de janvier 1919, connus en Argentine sous le nom de Semaine Tragique. Cette ferveur nationaliste du poète Lugones s'était renforcée dans l'entre-deux-guerres, à l'issue de voyages en Europe (1921, 1924), où il avait constaté la faiblesse des régimes démocratiques et l'affaiblissement de leurs idéaux. Dans le quotidien La Nacion du 6 janvier 1924 ("E[ finalismo progresista"), Lugones avait procédé à une critique radicale du régime démocratique: "Lorsque la démocratie affirme sa perfectibilité, elle se transforme en dogme. Credo quia absurdum. Nous ne disposons que des compilations de phénomènes déjà passés. Nous ne pouvons parler que d' "extrême possibilité". Lorsque la démocratie affirme qu'elle n'échouera pas, elle arbitre sur le hasard comme le théologien sur Dieu. Le finalisme progressiste a ainsi perdu toute valeur, parce que nous faisaient défaut le but et la direction pour savoir s'il existe un progrès dans l'évolution humaine. L'histoire de l'humanité se déroule en dehors de la soidisant "loi du progrès", qui décrirait la progression de notre espèce vers un objectif qui serait, en matière politique, la démocratie. Gouverner doit être une action empirique du présent; ce que nous pouvons savoir tout au plus n'est pas où nous allons, mais comment nous y allons" (8). Le 17 décembre 1924, lors d'un voyage officiel à Lima avec le ministre argentin de la Guerre pour la célébration du centenaire de la bataille d'Ayacucho (cette bataille du 9 décembre 1824 avait mis fin aux guerres d'Indépendance), Leopoldo Lugones s'était livré dans un discours virulent à l'apologie du rôle de l'armée comme gardienne des vraies valeurs nationales: "De nouveau, l'heure de l'épée a sonné pour le bien du monde... Le pacifisme, le collectivisme, la 17

démocratie sont synonymes du même emploi vacant que le destin offre au chef prédestiné, c'est-à-dire, à l'homme qui commande par son droit du meilleur, avec ou sans loi... Je considère les militaires meilleurs que les hommes politiques et... je souhaite en toute impartialité le gouvernement des meilleurs" (9). Cette exaltation du rôle de l'armée renvoyait chez Lugones à la légitimation de la foree comme seul impératif catégorique, néeessaire à la survie et au développement socio-économique de la nation: "C'est que la vie ne triomphe pas au moyen de la raison ni de la vérité, mais par la foree. La vie est incompréhensible et inexorable. Elle n'a rien à voir avec le raisonnement humain, qui est la tentative d'un être - l'homme - pour s'en accommoder, comme l'océan est indifférent à la position du poisson qui se

meut dans son sein (00')' Vivre coûte. Ou pour mieux dire, toute vie coûte ee
qu'elle vaut. L'existence de l'individu comme eelle de la nation est un état de

foree, dont le soutien nécessite la foree. C'est la réalité simple et virile

(00')

La puissance est parfois l'œuvre du peuple, tantôt d'une minorité capable, tantôt d'une institution résolue. Paree que l'essentiel n'est pas la prospérité d'une idéologie ou d'un système politique, mais le salut de la nation. Celle-ci est l'entité suprême qui conditionne toutes les autres" (10). Une presse ultranationaliste s'était développée comme un véritable instrument de guerre contre les radicaux et le chef de l'Etat qu'elle accusait de démagogie et de personnalisation exeessive du pouvoir. En 1925, Juan E. Carulla - un jeune médecin de la province d'Entre Rfos qui, lors d'un séjour à Paris, s'était initié avec ferveur au nationalisme intégral de Charles Maurras (1868-1952) et, ardent francophile, s'était engagé comme volontaire dans l'armée française lors de la première guerre mondiale - avait fondé à Buenos Aires La Voz Nacional (mars - novembre 1925), une feuille au tirage limité, mais qui comptait parmi le petit nombre de ses abonnés des hommes influents comme le militaire le plus élevé dans la hiérarchie, le général José Félix Uriburu, inspecteur général de l'armée. Un autre quotidien La Fronda, dont le propriétaire était Francisco Uriburu, cousin du général, était aussi à la tête de l'offensive antiradicale. Afin de concentrer leurs forces contre le pouvoir et étendre leur audience, les équipes rédactionnelles des deux journaux avaient en partie fusionné, à la veille de l'élection présidentielle de mars 1928, dans un quotidien appelé à symboliser le nationalisme argentin des années 1930.

18

La mouvance de La Nueva Republica
Le 1 décembre 1927 paraissait à Buenos Aires le premier numéro de La Nueva Republica. Autour de son directeur Rodolfo Irazusta et du rédacteur en chef Ernesto Palacio s'étaient rassemblés de jeunes collaborateurs, dont la moyenne d'âge oscillait entre vingt et trente ans et dont l'itinéraire intellectuel et politique présentait une grande hétérogénéité. Ainsi, Ernesto Palacio était un ancien anarchiste qui s'était converti au catholicisme sous l'influence de César Pico, médecin et fervent thomiste. Tomas D. Casares était lui un avocat de grande culture, passionné de philosophie, tandis que les frères Rodolfo et Julio Irazusta, originaires de l'Entre Rfos, appartenaient à une famille de notables de l'Union Civique Radicale. Dans un anicle "Nacionalismo y democracia" de La Nueva Republica du 5 mai 1928, Ernesto Palacio avait défini le nationalisme, dont son journal se faisait le porte-parole: "Le nationalisme recherche le bien de la nation, de la collectivité humaine organisée; il considère qu'il existe une subordination nécessaire des intérêts individuels à l'intérêt de ladite collectivité et des droits individuels au droit de l'Etat. Cela suffit à le différencier des doctrines du panthéisme politique, lesquelles se caractérisent par l'oubli de cette fin
essentielle de tout gouvernement

- le

bien commun - pour lui substituer des

principes abstraits: souveraineté du peuple, liberté, égalité, rédemption du prolétariat (u.). Face aux mythes dissolvants des démagogues, il érige les vérités fondamentales qui sont la vie et la grandeur des nations: ordre, autorité, hiérarchie. Principes basés sur la raison et l'expérience et sur lesquels se fonde toute la science du gouvernement (.u). Le nationalisme veut le bien du pays: son unité, sa paix, sa grandeur. Ces bienfaits ne s'obtiennent pas sans l'ordre, la garantie de la justice et le bien-être social; sans l'ordre, dont les éléments sont l'autorité et la hiérarchie". Cette dénonciation de la démocratie libérale, parlementaire comme "la dictature incontrôlable de la populace et des démagogues" (La Nueva Republica du 29 septembre 1928) trouvait alors sa justification historique dans la faillite du parlementarisme européen de l'entre-deux-guerres. Plusieurs modèles de substitution s'offraient aux nationalistes argentins. Ils prônaient tous, à des degrés divers, le corporatisme et un exercice autoritaire du pouvoir comme substitut du multipartisme. Par l'ancienneté des liens historiques avec l'Argentine et par sa proximité culturelle, l'Espagne offrait le modèle du primorivérisme. Le Directoire militaire (13 septembre 1923 - 28 janvier 1930) du général Primo de Rivera se présentait comme "une brève parenthèse dans la marche constitutionnelle de l'Espagne" (11). Face à l'échec du bipartisme qui avait permis une 19