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L'art, le corps, le désir

De
213 pages
Que cherche l'anthropologue ? Entre mille indices, il détecte les constances, il écoute le grand récit de l'espèce humaine, en un mot, il est frère de tout homme. Jean-Olivier Majastre est de cette trempe : capable de nous décrypter la face cachée du tableau. Cheminements certes, mais sur ses pas, nous redécouvrons avec jubilation un monde fantastique et quotidien : le nôtre.
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S

’IL SUFFISAIT d’un coup d’œil sur les us et coutumes de nos contemporains pour en saisir la signification profonde, s’il suffisait de fréquenter les œuvres d’art les seuls jours de vernissage pour comprendre de quoi est faite la société qui les engendre, et s’il suffisait de feuilleter de savants ouvrages pour maîtriser le réel, notre monde serait d’une effroyable tristesse. L’apparence dirait le sens ; le sens s’épuiserait dans la forme. Sous le joug d’une mécanique analogique, les phénomènes ne seraient que déclinaisons attendues de principes radicaux. L’évident se confondrait avec le vrai, célébrant le triomphe de l’univocité.

On sait que, par bonheur, il n’en est rien. L’expérience la plus banale ouvre sur des abîmes d’incertitude, de multiples interprétations et une polysémie foisonnante. Le dérapage, le bricolage, l’ambigu, le contradictoire, l’éphémère, l’équivoque, viennent introduire le doute au cœur des vérités les plus séduisantes. Toujours l’énigme demeure tapie au creux de chaque étape du savoir, de chaque certitude éphémère, maillon efficient mais temporaire de la chaîne des relativisations. Malgré le constat, largement partagé, de la nécessité pour la connaissance de ménager dans ses constructions des brèches pour l’imprévisible et l’irréductible, nombre de démarches scientifiques agissent comme des vitrificateurs du réel, avec l’ambition, avouée ou non, de lui faire rendre gorge, de l’expliquer en un commentaire plus vrai que le vrai, de le restituer

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même exsangue. Sur les trois champs évoqués ci-dessus, les pratiques sociales, les productions artistiques et les savoirs, se bousculent des systèmes qui affadissent leurs qualités d’observation ou d’interprétation en se dogmatisant et en oubliant de laisser entrouverte la porte de la complexité. La généralisation totalisante est la forme intellectuelle de la tour d’ivoire. Jean-Olivier Majastre n’est pas un penseur à système, ni au sens où il serait prisonnier d’un carcan mental hérité d’autrui, ni au sens où il s’investirait de l’héroïque mission d’en fonder un. Rien de plus libre que son vagabondage, rien de plus souple que son approche, rien de plus respectueux de la résistance de l’inconnu et du mystère des êtres que ses investigations. D’une part, il a compris tout l’intérêt heuristique de préserver la dynamique propre de ses objets et jusqu’à leurs secrets, et, d’autre part, il sait qu’en rapprochant le récit des vécus quotidiens, le musée imaginaire des œuvres et la bibliothèque des sciences, il gagne une perspective magistrale sur les paysages de l’expérimentation humaine et de ses expressions. Jamais cependant la curiosité du chercheur n’entraîne le moindre laxisme méthodologique. L’originalité des sujets ou des situations évoquées, les rapprochements inattendus ou souriants, voire le pittoresque de certains personnages, ne prennent jamais le pas sur la rigueur du raisonnement, celui-ci installé. Qu’il s’appuie sur la psychanalyse, la théorie de l’imaginaire, les méthodes ethnographiques, la critique d’art ou l’analyse linguistique, c’est en lecteur attentif, voire en disciple respectueux, que l’auteur progresse. Pour s’affirmer, sa position originale n’a nul besoin de revanche ou de règlement de compte ; elle s’est construite naturellement à partir de pépites recueillies au fil d’un riche parcours tant professionnel qu’intellectuel. Ni reniement, ni adulation du dernier cri, plutôt un discernement critique toujours en éveil, mâtiné d’une bonne dose d’humour qui lui épargne l’esprit de sérieux. À la croisée de ces influences diverses et complémentaires finement

Préface

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maîtrisées, Jean-Olivier Majastre ouvre sa propre voie d’exploration, trouvant dans l’anthropologie l’axe de convergence et d’unicité capable d’offrir un ancrage à ses réflexions en étoile. Car le projet de cet ouvrage est clairement affiché : à l’inverse d’une thèse déroulant ses chapitres comme les grains d’un chapelet, il s’agit ici d’assembler des pierres issues de terrains épars en un collier joyeux et multicolore. Contrairement à la plupart des revues qui convoquent un aréopage d’écrivains autour d’un thème central, nous voici devant un document en éventail qui joue l’éparpillement, voire l’écartèlement, d’un unique auteur. « Qui joue » seulement. Certes, ce puzzle à la première personne réunit différents thèmes, fort éloignés les uns des autres, juxtapose des références situées témoignant d’époques personnelles ou collectives étagées au fil des années, ménageant le charme des retrouvailles et la surprise du prochain chapitre : à quoi va-t-il nous intéresser cette fois-ci ? Mais quelques sujets font aussi figures de trame : la peinture et plus largement la création artistique, la parole, l’eau, le corps, la montagne… Comment ne pas voir dans le volontaire désordre de ces récurrences le portrait en filigrane de notre ami Jean-Olivier ? Une nouvelle lecture s’impose alors. À travers la diachronie proposée par la compilation d’articles émaillant le parcours, se découvre sur un mode synchronique une personnalité dont chaque chapitre illustre une facette, tableau mouvant mais progressivement stable, suffisamment ressemblant pour composer un authentique portrait et suffisamment discret pour ne pas encombrer le lecteur n’ayant que faire de l’auteur. « Incongru d’abord, jamais à ma place, ni à la bonne place, mais finalement très vite inévitable » se décrit-il dans D’île en asile1. xxx
1

Cf. D’île en asile, p. 19-27.

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Toujours à l’écoute est-on tenté d’ajouter, à l’affût de l’entourage immédiat que celui-ci soit naturel, artificiel ou humain, de la magnificence des cimes à l’incongruité des objets urbains abandonnés en passant par la chaleur fugitive d’une terrasse de café. Dès la première rencontre, impossible d’oublier ce géant volatile, aux contours flous, toujours enclin à anticiper l’étape suivante, en perpétuel camp volant. Jean-Olivier Majastre est d’abord un corps et un corps en mouvement. Très vite, ce tourbillon hélicoïdal centre sa lumière en un regard pétillant et amusé. Fuse alors le grain de sel réclamé par la situation : ce corps sympathique, et comme raccommodé, pense et s’exprime. Combien d’interlocuteurs, protagonistes de débats toutes catégories, ont-ils été mouchés proprement par ce duo implacable : une convivialité physique en apparence inoffensive habitée par un esprit réactif et brillant ? Qu’on ne se méprenne pas : JeanOlivier Majastre déteste blesser et son tempérament l’éloigne de toute méchanceté ; mais il refuse l’erreur manifeste, l’imposture, la prétention, l’hypocrisie intellectuelle. En revanche, il respecte la tentative maladroite ou l’exploration hésitante pour peu qu’elles ouvrent une aventure poétique ou débouchent sur une dérive inattendue. Par-dessus tout, il adore les mélanges de genre, les digressions qui semblent se perdre avant de se boucler comme par enchantement, les auteurs décalés ou extérieurs au champ convenu, l’appel de l’art au secours de l’intelligence, les anecdotes au service de la science, les rapprochements étincelants, bref, la « sérendipité »2. Moi qui fût l’un de ses premiers étudiants grenoblois, je garde l’excellent souvenir de son imbrication permanente entre transmission des savoirs et leçons de vie. Le secret de ce fructueux mâtinage tient sans doute aux passions qu’il poursuit de front avec gourmandise et opiniâtreté, que ce soit la montagne ou ses diverses pratiques artistiques. Enfin un sociologue qui met la main à la pâte et qui ne regarde pas prudemment ses
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Cf. Le duo Parpour et la sérendipité, p. 135-141.

Préface

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contemporains seulement derrière le moucharabieh du confessionnal. Expositions de photographies, installations d’objets, éditions diverses font écho à son œuvre intellectuelle, donnent chair à ses fantasmes, dévoilent des perspectives contemporaines en deçà et au-delà des mots. À nos yeux, toutes ces projections d’images appartiennent encore à son registre corporel, prolonge en de multiples inventions son personnage physique d’arpenteur, de cadreur du réel, qui réveille par ses mises en vue originales nos rapports assoupis avec le quotidien. L’accès à cette part de la production majastrienne – qui suppose une proximité géographique quelque peu sélective – peut suffire à un spectateur privilégiant le sensible et comblé par la dimension extériorisée du personnage. Mais ce que nous révèle la mosaïque de textes ici réunis, c’est l’autre face d’une personnalité débordant largement l’apparente exubérance plastique. Jean-Olivier est loin de se résumer au sel de ses formules piquantes, à ses virevoltes cyclistes, à sa convivialité et même à ses œuvres publiques. Tous ces aspects « oraux » sont en fait merveilleusement éclairés, approfondis, prolongés par une écriture en parallèle, présente tout au long de son parcours, qui n’est jamais le commentaire dédoublé de ses activités mais une création d’un ordre plus théorique, enracinée dans la tradition sociologique et recourant à une mise en forme stylistique autonome. Les écrits du sociologue équilibrent judicieusement les figures de l’artiste. Ils prennent le temps de la réflexion là où l’action privilégie toujours l’urgence. Ils s’expriment avec mesure, référenciant leurs propos, établissant contacts et passerelles avec d’autres pensées. Ils nuancent, entrent dans les détails, cherchent et trouvent les mots justes. À eux seuls, ils constituent une entrée pleinement autonome. Quelle image ont de l’auteur ceux qui n’en connaissent que les publications, voire ceux qui le découvriraient avec ce livre ? Vont-ils être surpris ou indignés par mes traits descriptifs peu conformes à la gravité un peu compassée de l’universitaire

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savant ? Sans doute pas, car un des mérites de cet ouvrage est d’établir un lien franc entre les deux facettes de Jean-Olivier Majastre, l’orale et l’écrite. Des témoins de l’une comme de l’autre s’y retrouvent, jouent un rôle ou y prennent la parole. Placés majoritairement dans l’ordre chronologique, les articles évoquent autant d’étapes de vie, moments de rencontres, convocations ou opportunités privées et institutionnelles. Jamais pourtant l’essaimage d’indices personnels ne diminue l’intérêt scientifique général du propos. Peu importe d’ailleurs d’avoir accès à quelques pièces ou à la totalité du puzzle majastrien. Lui-même en maîtrise-t-il l’ensemble ? Rien n’est moins sûr ! À chacun son Majastre : pour l’un il se condensera en une analyse particulièrement éclairante, l’autre dévorera son roman qui mixe avec bonheur réalité et fiction3, un autre sera comblé par une rencontre grandeur nature, en conférence ou en exposition. Tous ceux qui le côtoient de près ou de loin, relations et lecteurs, apprécient la fraternité de son style et de son approche. Voilà un auteur qui ne la joue pas superbe, ne laissant personne en touche et évitant tout pensum. Recueil de plaisirs, ce livre réunit des textes de statuts divers dévoilant un auteur jubilatoire dans le florilège d’anecdotes (Porter (le) chapeau), virtuose de l’emboîtement des citations (À la recherche de l’objet perdu), ou s’inscrivant dans la mouvance d’une lignée intellectuelle (La belle ou la bête). Il n’y a pas de sujets secondaires ; tous sont traités avec la même expression raffinée et précise, le sens de la formule et le souci du lecteur, c’est-à-dire la volonté d’être compris. Il y a beaucoup de musique dans ses phrasés à la fluidité convaincante. Pour vous en persuader, écoutez Majastre comme vous ne l’avez jamais entendu : faites l’essai d’une lecture à haute voix.

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Swift again. L’envol du martinet. Éditions Alzieu, Grenoble, 2007.

Préface

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L’élégance de son style est en harmonie avec la hauteur de vue qu’appelle le regard anthropologique. Que cherche l’anthropologue ? Entre mille indices, il détecte les constantes, il guette l’écho des phénomènes qui traverse les époques et les pays, il met à jour dans les expressions singulières la part d’universel, il relie l’anecdotique au sacré, l’éphémère aux archétypes, il écoute le grand récit de l’espèce humaine non en une saga épique mais diffracté dans les paroles d’individus en quête d’eux-mêmes, en un mot, il est frère de tout homme. JeanOlivier Majastre est de cette trempe, capable de nous révéler le dessous des cartes ou la face cachée du tableau. Parce qu’il travaille à l’échelle de l’espèce, l’anthropologue a l’humilité comme vertu principale et le temps comme outil. Il sait que ses avancées sont relatives, que le sable a toujours la propension de recouvrir les fouilles et qu’il en faudra d’autres, bien d’autres, pour poursuivre la route. Cheminements certes, mais appartenants à cette école d’humanité et d’infini respect du moindre détail. Plus que d’autres disciplines, parce que les récits sont autant sa matière première que les faits, l’anthropologie sait que la vérité et le mensonge sont cousins germains, et qu’entre les deux se glissent la réalité, la fiction, le vraisemblable et le crédible. Rien n’est vrai, rien n’est faux, tout doit être décrypté. Cette règle scientifique élémentaire est le sésame de JeanOlivier Majastre. Sur ses pas, nous redécouvrons avec jubilation un monde fantastique et quotidien : le nôtre.
Henry TORGUE

Cheminements anthropologiques
Qui cherche la vérité doit être prêt à l’inattendu Car elle est difficile à trouver, et quand on la rencontre Déconcertante

Héraclite

C

Un parcours contextualisé au travers d’objets-sujets divers, mêlant des temps différents, des espaces d’énonciation hétérogènes. Dans mon précédent livre sur l’approche anthropologique de la représentation, j’avais rassemblé quatorze articles au prétexte d’une approche théorique qui les appariait dans une lecture commune, comme autant de témoins d’une mise en forme intellectuelle1. Ce faisant, chaque article se mettait au service d’une démonstration et passait sous silence les conditions concrètes qui lui avaient donné naissance. J’ai choisi pour ce volume de revenir aux exigences minima de la démarche sociologique, qui veut qu’un article, comme toute production sociale, soit d’abord tributaire du support matériel où il prend place, de la demande qui le justifie, du public auquel il s’adresse, de son inscription dans un corpus. Ainsi les treize articles dont se compose ce volume se proposent d’illustrer un cheminement qui se découvre au fur et à mesure qu’il s’effectue, non une trajectoire finalisée par le but qu’elle se propose d’atteindre, mais une succession d’étapes plus ou moins hasardeuses qui finissent par dessiner les contours d’une expérience anthropologique toujours révisable. À
MAJASTRE J.-O., Approche anthropologique de la représentation, L’Harmattan, Paris, 1999.

E LIVRE COMME UN VOYAGE.

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chaque étape je tente de restituer les circonstances particulières de production de l’approche anthropologique, avec, à chaque fois, la médiation d’un homme, d’une œuvre ou d’une institution, à qui je suis redevable,et qui sont les partenaires le plus souvent invisibles et efficaces de toute production théorique. Ainsi se révéleront, je l’espère, les recettes du métier d’ anthropologue, non pas à la mode Bourdieu Passeron2, coté menu, mais à la sauce Bruno Latour3, coté fourneaux, où passeront commande successivement une instance universitaire, une revue, un ministère, une association, un syndicat professionnel, une municipalité, un musée, ou une congrégation religieuse, sous les auspices de Sigmund Freud, Erving Goffman, Jean Piaget, Pierre Bourdieu, Bruno Latour, André Leroi-Gourhan, Georges Bataille, Henri Focillon, Robert. K. Merton, David Le Breton, Michel Foucault, Bruno Péquignot et tant d’autres, et tant d’autres.

B OURDIEU P., CHAMBOREDON J.-C., PA S S E R O N J.-C., Le métier de sociologue, Mouton/Bordas, Paris, 1968. 3 LATOUR B., WOOLGAR S., La vie de laboratoire, Éditions La Découverte, Paris, 1988.
2

Prés de trente ans séparent la communication qui va suivre de ma thèse sur l’institution psychiatrique soutenue en 1970 et publiée en 19721. Trente ans pendant lesquels je m’étais hâté de remiser cette expérience initiatique de cinq années passées comme psychologue dans un asile de femmes de la région parisienne, expérience exaltante,riche en rencontres, en échanges, en amitiés, féconde en projets, en expérimentations, en leçons, en aventures humaines, entre espoirs et déboires. Non, je n’avais oublié ni les visages ni les noms, ni les sourires, ni parfois les pleurs de cette communauté humaine qui m’avait accepté dans mes faiblesses et mes limites, dont j’essayais alors de faire ma force, en les partageant. Mais j’avais délibérément laissé à l’arrière-plan de ma nouvelle pratique d’enseignant chercheur inaugurée en 1968 à l’université Pierre Mendés France de Grenoble toute référence explicite à mes années de formation pour axer ma pratique sur la découverte, la mise en forme du questionnement de l’inconnu. Si je n’ai jamais directement fait état dans mes cours de mon expérience de la vie asilaire, tout l’arrière-plan théorique et pratique de mon enseignement avait pris là ses racines, entre l’approche psychanalytique et la sociologie des organisations d’inspiration américaine, avec l’observation participante comme méthode et la position d’étrangeté comme parti pris. Quand, en 1999, mon collègue Alain Blanc m’annonce qu’il prépare un colloque sur Erving Goffman, il n’a aucune raison particulière de m’y inviter, car il est loin de se douter que je fus l’un des premiers en France à avoir lu attentivement Goffman dans le texte, et à l’avoir abondamment utilisé dans mes travaux de recherche. Je le remercie aujourd’hui de m’avoir ajouté à sa liste d’intervenants et de m’avoir permis de retrouver, toujours vivaces, les souvenirs d’une expérience humaine irremplaçable, qui se résume dans le dernier mot de ma communication, tendresse.

1 M AJASTRE J.-O., L’introduction du changement dans un hôpital psychiatrique public, Maspéro, Paris, 1972.

D’île en asile*
« C et te égl ise m o n stru e u se b â t ie p a r les t ru elle s d e l a fo li e sa n s m êm e u n e f ra n c- m a ço n n e rie p o u r u n ir les v isa ges »

Michel Leiris

Au mieux, elle se matérialise un matin, au milieu de l’Océan, on y débarque comme au premier jour de la création, et le bateau s’en va, vous laissant encombré de bagages, fort de votre seule ignorance, et si vous avez de la chance et du talent comme Malinowski, vous en faites un livre1, qui accompagnera ceux qui à leur tour prendront pied un jour en terre inconnue. Si les îles sont aujourd’hui décidément trop courues et l’exotisme définitivement défraîchi, il nous reste à découvrir que le monde dit civilisé est un agglomérat d’insularités, que l’on peut y circonscrire une infinité d’univers aux humeurs particulières, aux rites contraignants, aux coutumes fixées. Villages, groupes professionnels, clans, clubs, familles, églises, chapelles, partis, institutions, toutes les formes d’organisation sociale dérivent vers des modèles clos, des mondes étanches, des langages hétérogènes. Pour rencontrer son temps, le sociologue doit
* 1

T

OUT SOCIOLOGUE PORTE EN LUI UNE ÎLE.

Paru in Erving Goffman et les institutions totales, L’Harmattan, 2001, p. 273-281. MALINOWKI B., Les argonautes du Pacifique occidental, Paris, 1963.

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adopter la même démarche que l’ethnologue sur son île, la même attitude d’innocence rouée qui lui permettra de tisser les fils de compréhension qui organisent les significations d’une culture étrangère, ce qui lui permet de découvrir alors qu’il est lui-même une île. Erving Goffman a fait ce chemin d’île en asile, de sa première enquête ethnographique dans un petit village des îles Shetland avec séjours prolongés et studieux au bistrot du port, jusqu’à son immersion d’observation participante pendant un an à l’hôpital psychiatrique Sainte Elisabeth de Washington. Qu’a-t-il appris entre les murs de l’asile ? Que nous a-t-il appris ? Et conséquemment qu’a-t-il négligé ? Qu’a-t-il omis en choisissant de considérer l’asile comme une île, et en reconduisant de celleci à celui-là la même vision et la même interprétation en extériorité ? On peut sûrement lire et comprendre Asiles, sans avoir jamais pénétré dans un hôpital psychiatrique. Car sinon, à quoi servirait la communication scientifique si elle n’était destinée qu’à ceux qui partageraient les mêmes expériences que l’auteur ? Mais on le lit autrement sans doute, et pour un autre profit, quant on est engagé dans une aventure semblable à celle de l’auteur. Entre 1963 et 1968, j’ai travaillé, c’est-à-dire vécu, dans une profonde implication, qui a changé ma vie, et ma façon de voir le monde, dans un hôpital psychiatrique de la région parisienne. Démuni, bien entendu, nu, sans mode d’emploi, sans affectation précise, mais tirant parti justement de l’indétermination de mon rôle et de mon incapacité à intervenir pour me mettre en position d’électron libre, faisant de ma faiblesse mon seul pouvoir, celui de ne pas en avoir, dans un monde de contrainte, de hiérarchie et d’arbitraire. En ethnologue naïf, armé et désarmé, je parcourais les arcanes de ce monde clos dans une paradoxale liberté, essayant d’abord de comprendre. Incongru d’abord, jamais à ma place, ni à la bonne place, mais finalement très vite inévitable. Notant, parlant, partageant,

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m’informant, me taisant, sans obligation. Écoutant. C’est alors que je rencontrais Goffman. Ou plutôt Asylums2, qui ne fut traduit en français qu’en 1968. Comment ? Qui me le recommanda ? Je ne me souviens plus. Je lisais à l’époque beaucoup de littérature sociologique américaine pour faire des résumés d’articles en langue anglaise pour le laboratoire de psychologie sociale de la Sorbonne. Mais je n’ai sûrement pas rencontré Asylums par hasard. Rétrospectivement, je tends à croire que ce livre m’était destiné. Car ce fut une révélation. Les moindres détails de la vie asilaire, que j’avais vécus comme autant d’indices singuliers, je les retrouvais là, consignés exactement, avec la plus extrême précision. Un langage institutionnel repérable par l’observation dans des dispositifs matériels nous était décrit dans son implacable répétition. Je découvrais, en lisant Asylums, à la fois une œuvre et un univers, mais surtout, dans la solitude, un double chaleureux et fraternel. À des années de distance, à des milliers de kilomètres, prises dans des cultures différentes, des institutions imposaient aux exclus (ou aux inclus, comme on voudra), la forme de leurs relations et de leurs comportements, au point de les rendre strictement semblables. Ainsi était mise en évidence une quasi fatalité due à la structure institutionnelle, qui semblait justifier la notion d’« institution totale », ainsi que je proposais, sans grand mérite, de traduire « total institution »3. Sans grand mérite, mais à contrecourant, puisque « total institution », était traduit à l’époque par « institution totalitaire ». Cette traduction était acceptée par tous ceux qui ne se souciaient pas de lire l’anglais, c’est-à-dire la quasi totalité de ceux qui commentèrent l’ouvrage à sa sortie en France. Attardons-nous un moment sur ce contre sens qui persiste puisque malgré de nombreuses rééditions il ne fut jamais
GOFFMAN E., Asylums, New-York, 1961. M AJASTRE J.-O., L’introduction du changement dans un hôpital psychiatrique public, Paris, 1972, p. 231, note 55.
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corrigé. Asylums paraît la même année qu’Histoire de la folie4. Il est traduit en 1968, que marquent quelques événements mondains, dans un contexte de dénonciation radicale où l’essentiel de la vie sociale et de ses représentations était interprété en termes de pouvoir, et ces pouvoirs ramenés à l’arbitraire. Ceux qui prenaient l’ouvrage de Foucault pour un livre d’histoire étaient prêts à confondre critique et contestation et inauguraient un prêt à penser politiquement correct gardé à gauche en s’accaparant le discours des exclus pour le ramener à un discours de l’exclusion. Bien entendu, le travail de Goffman, par son honnêteté, son implication concrète, sa connaissance approfondie gagée par une expérience de terrain rigoureuse, échappait à ces facilités rhétoriques et il n’est responsable ni du cousinage théorique avec Foucault, ni de la coïncidence temporelle avec les événements de 1968 et du courant d’idées qui s’en suivit. Par contre, ce sont ces circonstances mêmes qui ont élu Asiles comme ouvrage de référence, et, au-delà de la traduction fautive de « total institution » en « institution totalitaire », elles ont dû trouver dans l’ouvrage matière à le revendiquer, justement là où, après mon premier éblouissement, je trouvais des raisons de m’en écarter. Qu’il y ait plus qu’une analogie entre les institutions qui accueillent les reclus avec la tentation de régler tous les problèmes de la vie quotidienne en rabattant les incertitudes temporelles sur des dispositifs spatiaux, cela ne faisait aucun doute, et justifiait amplement qu’on les rassemblent sous le concept générique d’institutions totales. Oui, les mêmes tendances à l’autarcie, à la clôture, à la séparation, au rejet, à la dichotomie, à la répétition, à l’immobilisme, à l’anonymat, à l’impersonnalité, et à l’instrumentalisation de l’humain étaient repérables aussi bien dans les prisons, les camps de concentration les hôpitaux psychiatriques que les monastères, et en constituaient les ressorts essentiels, et pas seulement formels. Oui, on pouvait lire les comportements
4

FOUCAULT M., Histoire de la folie, Paris, 1961.

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des reclus largement comme des adaptations secondaires à la structure formelle des institutions, si bien qu’il fallait faire de celles-ci une double lecture, puisqu’une vie clandestine, souterraine, des réseaux de pouvoir et d’influence, doublaient l’échafaudage des règles formelles. De cela nous étions avertis en France, quand l’ouvrage de Goffman est paru, par ces deux sources majeures de la compréhension humaine, donc sociologique, de la vie dans les structures carcérales, L’univers concentrationnaire et Les jours de notre mort de David Rousset5. Mais Goffman poussait le raisonnement plus loin, ou moins loin si l’on veut. Quand la lecture de David Rousset, dans ses ouvrages sur les camps de concentration, ou de Robert Antelme6, nous permettait de comprendre que toutes les passions humaines, de l’amour à la haine, de la fraternité à la jalousie, de l’altruisme à l’égoïsme, du courage à la lâcheté, de l’espérance au découragement, de la solidarité à la trahison, de l’entraide à l’indifférence, prenaient place et se jouaient intensément dans ces structures qui pourtant refusaient la vie, Goffman n’interprétait ces mouvements qu’en termes de réaction, d’adaptation, non comme création, mais comme comportements dictés et déterminés par les conditions de vie. Là où les rescapés de l’univers concentrationnaire nous donnaient de l’intérieur une description qui pariait sur la permanence et la vivacité des passions humaines, la vision en extériorité de Goffman mettait l’accent sur la soumission des comportements. D’un côté toute l’aventure humaine se donnait à lire et à vivre dans les interstices de l’ordre concentrationnaire, de l’autre, l’individu était réduit à s’adapter de manière forcément infirme aux contraintes structurelles. Ce qui tire Asiles vers le fatalisme de la structure tient à plusieurs raisons. Tout d’abord, le manque de temps qui a conduit Goffman à s’arrêter à la description des conduites, comme si cette description nous en livrait directement le sens. Goffman ne reste qu’un an à Sainte
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ROUSSET D., L’univers concentrationnaire, Paris, 1946, Les jours de notre mort, Paris, 1946. ANTELME R., L’espèce humaine, Paris, 1957.