L'économie indienne

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296243835
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L'ÉCONOMIE
STRATÉGIE

INDIENNE

DE DÉVELOPPElVIENT

BIBUOTHEQUE DU DEVELOPPEMENT
L'évolution de la pensée radicale ou "tiers-mondiste" sur le sous-développement et la dynamique qui a prévalu au niveau international vingt ans après Bandoeng ont conduit à la constitution d'un corps théorique globalisant. Toute l'analyse s test organisée autour d'un raisonnement simple: le tiers-monde, bloqué dans son développement par l'impérialisme, n'a d'autre choix que de rompre avec le marché mondial pour construire des économies autocentrées, évoluant irrésistiblement vers le socialissme. Telle est la thèse du "dépassement nécessaire du capitalisme par sa périphérie" . Depuis une décennie, le morcellement du tiers-monde est devenu patent. Ce morcellement donne matière à de nouvelles classifications qui se reflètent dans les publications des organisations internationales (pays producteurs de pétrole, semi-industrialisés, au seuil de la pauvreté absolue...). Unité et diversité du tiers-monde sont devenues des réalités projetées dans des luttes politiques et idéologiques dont les enjeux sont en perpétuelle redéfinition. Toutefois, quelle que soit l'appartenance d'école, la référence à des "modèles" (chinois, algérien ou brésilien, par exemple), est en recul. Le renouveau de l'analyse sur le développement semble désormais passer par un "retour au terrain" et la prise en considération des spécificités régionales ainsi mises en lumière. Le cadre rigide de spécialités scientifiques (économie, ~iologie, anthropologie, écologie...) éclate et, par tâtonnements successifs, les recherches les plus intéressantes s'enrichissent de nouvelles synthèses qui dépassent le simple recensement des données factuelles. Cette nouvelle collection consacrée au développement privilégiera, en dehors de tout préalable dogmatique, les travaux: * portant sur l'analyse des mutations internes des régions du tiers-monde, portant sur la méthode des sciences sociales appliquée au * développement, avec une prédilection pour les études qui, partant du terrain, contribuent à la reformulation de l'appareil analytique dominant, tant dans les organismes d' études et d'intervention que dans l'enseignement universitaire.

Ceux qui pensent que leur recherche pourrait s'exprimer par le canal de cette collection peuvent prendre contact avec : Elsa ASSIDON et Pierre JACQUEMOT c/oL'FIarD1attwn 5-7, me de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

-

BRIGITTE LJtvy

L'ÉCONOMIE
STRATÉGIE

INDIENNE

DE DÉVELOPPEMENT

ÛltloDS L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Dans la collection Bibliothèque du développement Pierre JACQUEMOT, Elsa ASSIDON, Karima DEKHLI et Marc RAFFINOT, Economie et sociologie du tiers-monde, un guide bibliographique et documentaire. Moussa CISSE, Kary DEMBELE, Youssouf Gaye KEBE et Mamadou Namory TRAORE (textes réunis et présentés par Pierre Jacquemot), Mali, le paysan et l'Etat. Monique ANSON-MEYER, La nouvelle comptabilité nationale en Afrique. Laurent GBAGBO, Côte-d'Ivoire, économie et société à la veille de l'indépendance (1940-1960). German VELASQUEZ, L'industrie des médicaments et le tiers-monde. Daniel CAMUS, Les finances des muùinationales en Afrique. Antoine MANSOUR, Palestine, une économie de résistance en Cisjordanie et à Gaza. Yarisse ZOCTIZOUM, Histoire de Centrafrique, violence du développement, domination et inégalités, tome 1, 1879-1959 ; tome 2, 19591979, 1983 et 1984. Marcel de CLERCK, L'éducateur et le villageois, de l'éducation de base à l'alphabétisation fonctionnelle. Henri PARET, La planification de la santé en Afrique. Henri ROUILLE D' ORFEUIL, Coopérer autrement, l'engagement des organisations non gouvernementales aujourd'hui. Frédéric GAGEY (textes choisis et présentés par), Comprendre l'économie africaine. Pierre JACQUEMOT et Marc RAFFINOT, Accumulation et développement dix études sur les économies du tiers-monde. Smain LAACHER, Algérie, réalités sociales et pouvoir. Monique ANSON-MEYER, Initiation à la comptabilité nationale. Tamas SZENTES, Economie politique du sous-développement. Mohamed SALAHDINE, Maroc, tribus, makhzen et colons, essai d'histoire économique et sociale. Pierre-Louis MA YNIE, Guide desfinancements de projets de développement. André CORTEN et Marie-Blanche TAHON, L'Etat nourricier, Mexique/Algérie. Dominique TABUTIN, Populations et sociétés en Afrique au sud du Sahara. Elsa ASSIDON, Le commerce captif. Les grandes sociétés commercialesfrançaises.
I

@ L'Hannattan, ISBN:

1991 2.7384-1063.4

A DIon

fils Tbn

Table des matières
Remerciements. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . .
Introduction. . . . ..... ... . . . . . ".. ... . . . ... . . . . . ... ..to... ... ..
Il

13

Les objectifs

majeurs

Pre~ère partie de la planification et le contexte

international

Chapitre 1. La stratégie de développement
1.
2~

. .. . . . . . . . . . .. .
à la veille

19

L1nde dans les relations internationales

de l'indépendance.

. . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . .

19

Le choix d'un processus socialiste de développement et la politique économique induite. . . .. ... .. .. . .. . .. .. . .. .. .. . . . . . . . . . .. . . . ... Les objectifs majeurs de la' planification

22
29

3.

indienne. . ... . . . . . ... . . . . . . . . ... . . ... . . . ....

Chapitre 2. Les plans de développement.. ... . . . . . ... . . . . . ..
1.
Les objectifs des plans indiens jusqu'au milieu des années soixante-dix; le principe de l'autonomie prioritaire. . .... . ... . . . . . .. . . .. ... . Le Premier Plan (avril 1951 - mars 1956) . . . ... ... Le Deuxième Plan (avril 1956 - mars 1961) .. . .. .. ..

33

Le Troisième Plan (1961-62 - 1965-66) .............. Les plmls annuels: 1966-1969 ....................
Le Quatrième Plan (1969-1974)

.......................

33 33 34 39 41 42

7

2.

Vers une libéralisation

progressive et l'ouverture

sur l'extérieur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le Cinquième Plan (1974-1979)
Le Sixième Plan (1980-1985) Le Septième Plan (1985-1990)

.............

47 47 51 54 59

L'intennède du Parti Janata (SixièmePlan: 19781983) ............................

................
...............

Chapitre 3. Quarante ans de planification. a.l'lntematlonaUsatlon 1.
L'évolution de l'agriculture

De l'autocentrage 65
et les réalisations

industrielles depuis l'indépendance. . . . . . . . . .. 2.
3.

66
81

Les perspectives actuelles. . . . . . . . . . . . . . . . ..
L'Inde face à la globalisation

économies. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

des marchés et des

84

L'industrie

Deuxième partie textile dans le processus de développement textile
dans

de l'Inde

Chapitre 4. L'Industrie

l'économie indienne.

. ..

97 98

1. 2.

Naissance et évolution de l'industrie textUe . . . ..

Caractéristiques' de la filièretextile. . . . . . . . . .

105

Chapitre 5. La politique textile.
1.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

123

Rétrospective. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La politique textile actuelle. ...............

123

2.

133

8

Chapitre 6. Les résultats

de la poUtique tezt11e

141 141

1.

La production dans les secteurs non organisé, organisé et l'essor des synthétiques. .........

2.
3.

La consommation, l'emploi et les exportations.
Quelques éléments d'analyse intrants-extrants.

.

148
168

Les objectifs

Troisième partie des plans confrontés 1\la réaHté soclo-êcoDomlque socio-économique de la stratégie

Chapitre 7. La dimension
d 'IndustriaHsation

..................... .....

.

1 79

1.

Les priorités du développement confrontées aux propositions des théories de l'économie du

développement.
2.

........................

180

L'industrie textile en crise. . . . . . . . . . . . . . . ..

185
191

3.

Lechômageen Inde. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Chapitre 8. L'approche gouvernementJanata

Gandhienne

et

l'expérience Janata

du 197
198

1.
2.

Les objectifs du gouvernenient

La politique textile du gouvernement Les enseignements

. . . .'. . .. Janata . ..
. ..

202 206

3.

de la tentative du Janata

Chapitre 9. La synthèse nécessaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
1. Les programmes de développement visant à améliorer le niveau de vie en zone rurale. . . . ..

211

211

9

,2.

Le rôle des petites industries

dans l'économie
2 16

indienne'. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . .... 3.

Situation financière et endettement. . . . . . . . .. Redéfinirle rôle du commerce extérieur. . . . . ..

221 233
242

4.

Conclusion. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . ... . . . . . . . ..
Annexe 1

. . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

245 261 265 267 267

Annexe 2 Annexe 3 Annexe 4 4.1

. ... ... ... . . ... ... ...

...

... ... ... ... ... ... ... ... ...

... ... ... ... ... ...

Tentative d'enquête directe par questionnaire..

4.2

Questionnairepour une entrevue. . . . . . . . . ..
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . ..

269
273

Bibliographie Sélective.

10

REMERCIEMENTS Cette étude achevée, je tiens â témoigner personnes qui en ont permis la réalisation. ma gratitude aux

Je remercie tout d'abord Madame Suzanne Quiers- Valetle, maître de recherche au C.N.R.S. et professeur à l'Université de Paris X Nanterre, qui a dirigé ma recherche à son stade initial. J'espère avoir su tirer profit de ses conseils, critiques et suggestions. A Paris, j'ai bénéficié des conseils et encouragements de Madame Alice Thorner, Messieurs Jean-Luc Chambard et Vrajraj Joshi, du Centre d'Etudes sur l'Inde. Envers chacun, ma reconnaissance est grande. Mes plus vifs remerciements vont à Monsieur D. Ravindran, secrétaire de l'Association des Usines Textiles du Rajastan, qui a fait son possible pour faciliter mon enquête sur le terrain. Ma gratitude va aussi aux nombreuses personnes qui ont accepté de répondre à mes inteIViews et de me faire bénéficier de leur expérience, lors de mon séjour en Inde en 1982. Je suis aussi reconnaissante saisir le contexte culturel du pays. envers Jay qui rn'a aidéâ mieux

Enfin, ce livre a bénéficié du support des secrétaires de la Faculté d'administration de l'Université d'Ottawa. Ces dernières ont eu la tâche ingrate, et combien importante, de dactylographier le manuscrit à maintes reprises. Merci à chacune d'entre elles.

Il

INTRODUCTION

Le présent livre se propose de faire une tentative d'évaluation de la stratégie de développement adoptée par l'Inde, du lendemain de l'indépendance à nos jours. L'approche suivie est celle d'une analyse comparative des résultats aux objectifs visés par les différents plans. Il convient au cours de ce processus de s'interroger de façon constante sur la viabilité des objectifs de développement et les contraintes face à leur réalisation. Cet exercice pennet de comprendre, entre autres, le choix au cours de la dernière décennie d'une libéralisation économique et d'une plus grande ouverture vers l'extérieur. Ces quelques phrases introductives risquent dès le départ de porter le lecteur à croire qu'llest aisé d'élaborer un cadre conceptuel d'analyse précis et rigoureux.. Tel n'est pas le cas dans le contexte d'un pays aussi complexe que l'Inde. Aucun livre ne saurait décrire la réalité soclo-économique de ce pays qui compte 844 mUlionsd'habitants en 1991 et qui en l'an 2010 sera probablement la première puissance démographique du monde. Malgré l'énonnité de la tâche, on peut s'interroger sur les réalisations et les limites d'un modèle de développement basé au point de départ sur une industrialisation rapide, ainsi que sur les raisons qui ont poussé à un tel choix. Le modèle de développement favorise l'ouverture depuis les années 1980 mais les principes fondamentaux de l'autonomie et du socialisme démocratique demeurent partie intégrante de la stratégie économique. En 1947, l'Inde a opéré un choix: celui du développement socialiste basé sur un système d'économie mixte. Le modèle social de développement est élaboré par une élite bourgeoise éduquée en Angleterre; s'agit-il d'un paradoxe ou d'une ironie de l'histoire du développement économique? Quelles sont les forces internes et externes qui ont déterminé le cadre de développement adopté par l'Inde? Nous commençons par répondre à ce type de questions fondamentales dans le but de mieux saisir les objectifs majeurs de la planification indienne, passés et présents. L'étude des plans de développement dans une perspective dynamique pennet eI;lsuite de situer l'Inde dans le contexte actuel des affaires internationales. Pour délimiter le cadre d'étude face à ce qui devient rapidement incommensurable, nous prenons l'exemple de l'industrie textile comme plaque tournante de notre analyse. Un tel choix est lié au fait que cette dernière joue un rôle essentiel dans la dynamique interne du pays et est un grand pourvoyeur d'emplois. La délocalisation qui caractérise cette industrie depuis les années soixante et les développements

13

technologiques récents en font aussi un champ d'étude privilégié dans la perspective du commerce mondial. Isoler stricto sensa l'approche au contexte textile risquerait de donner une image bien limitée des contraintes et réalisations indiennes. C'est la raison pour laquelle nous abordons d'autres thèmes majeurs tels que l'agriculture, les indicateurs sociaux, la situation financière et l'endettement, ainsi que le commerce extérieur. Il va sans dire qu'à lui seul chacun de ces thèmes pourrait être l'objet d'un ouvrage spécifique. J'invite le lecteur à se pencher avec moi sur un pays où la diversité et la complexité sont de piètres mots pour décrire une réalité socio-culturelle et économique dans une large mesure insaisissable â l'observateur étranger. J'ai été confrontée à cette dure réalité (triste à bien des égards) en 1982, année où j'ai séjourné plusieurs mois en Inde pour effectuer une enquête sur le terrain. J'ai vécu au cours de ce voyage pendant trois mois dans un petit village du Rajasthan localisé près de Nouvelle Delhi et me suis déplacée du nord au sud du pays pour collecter les données nécessaires à mon étude. Bien des années plus tard, je finalise un projet dont l'objectif initial était de s'interroger sur les possibilités de développement des PVD, en l'occurrence ici l'Inde. Je présente une évaluation de nature essentiellement économique et donc obligatoirement incomplète du processus de développement indien. La question relative au développement demeure toujours entièrement présente à mon esprit: s'agit-il d'un mythe ou d'une impasse? Peut-on contourner l'impasse et, si oui, pour le bénéfice de certains groupes privilégiés ou pour la population dans son ensemble? Nous constaterons au cours des prochains développements que l'expérience indienne, après plus de quarante ans de planification a abouti â des progrès indéniables. On cite souvent le fait qu.e l'Inde a en particulier réussi â mettre fin à la famine. Une telle affirmation n'est cependant pas sans ambiguïté car dans le même temps coexiste la misère dans les campagnes et les grandes villes. L'industrie a, pour sa part, eu un rythme de croissance deux fois supérieur à celui de .la population et s'est diversifiée au cours des années 1970. Un secteur orienté vers les biens de consommation est apparu et une libéralisation progressive, couplée d'une ouverture vers l'extérieur caractérise la décennie 1980. L'Inde dispose aujourd'hui, pour faire face â la globalisation des années 1990, d'un vaste potentiel qui lui pennet de toujours viser un développement endogène mais mieux axé vers l'extérieur. Dans notre monde actuel, caractérisé par l'intégration économique, on peut s'attendre à ce que l'Inde joue un rôle de grande puissance régionale du continent sud-asiatique. Il faut cependant être prudent quand on fait 14

.

référence à ce vaste pays (trois millions de kilomètres carrés) peuplé d'une masse d'hommes d'origines si diverses et aux caractéristiques ethniques, religieuses et culturelles qu'on ne peut joindre par le moindre petit dénominateur commun. L'Inde demeure toujours la résultante de deux forces contradictoires: celle d'une aspiration nationaliste qui va au-delà des différences, et le symbole bien réel de la partition qui montre un refus

passé et toujours présent d'aller au-delà des dissensions religieuses...
Toujours cette même étrangeté de l'Inde où tout coexiste et où les passions les plus violentes se d~chaînent...toujours ce même danger de morcellement d'une grande puissance en voie de devenir.

15

PremJ.ere Pa:rtle

LES OBJECTIFS MAJEURS DE LA PLANIFICATION ET LE CONTEXTE INTERNATIONAL
.

Chapitre 1

LA STRATltGIE

DE DltVELOPPEMENT

marche en avant sous le contrôle de l'Etat.

Dès l'indépendance, l'Inde opte pour un système d'économie mixte dans lequel l'Etat prend en charge de nombreux projets d'infrastructure et d'industrie. L'industrie privée est cependant incitée â poursuivre sa . Pourquoi un tel système a-t-il été mis en place ?Quelles sont les forces internes et externes qui ont détenniné le cadre de développement adopté par l'Inde? Telles sont les questions auxquelles nous tenterons de répondre dans ce premier chapitre.

1.

L'Inde dans les relations l'indépendance

internationales

A la veine de

Il n'est guère possible d'envisager le cadre d'une théorie du développement sans analyser les conditions historiques qui ont préludé à la mise en place de cette dernière. La domination britannique a eu pour effet, entre autres, de doter l'Inde d'une importante expérience diplomatique. L'Inde avait été admise à la Société des Nations et ses relations extérieures furent confiées à un Département des Affaires Extérieures à la Nouvelle Delhi en 1937. Il se constitua ainsi un groupe important. au sein de l"'Indian SelVice" qui se familiarisa avec les relations internationales. Si nous examinons révolution de l'Inde dans les relations internationales de l'époque, nous constatons, de suite, une volonté d'indépendance nationale face aux deux blocs en présence. Cette volonté se traduit par le "non-engagement" qui correspond à une position de neutralité dans la lutte planétaire que se livrent deux idéologies: celle des Etats socialistes regroupés derrière l'URSS, celle des Etats capitalistes regroupés derrière les :f;tats-Unis. C'est ainsi que très rapidement la politique du non-alignement voit le jour. Elle se base sur le postulat suivant: seule l'Inde, non engagée, pourrait établir un pont entre le monde capitaliste et le monde communiste. L'équilibre existant entre les deux blocs était tel que si l'Inde s'alliait ouvertement 19

â l'un ou â l'autre d'entre eux, le danger d'une guen-e mondiale, selon les dirigeants, serait accru. Notre première constatation est donc celle d'une volonté d'indépendance nationale. Face à cet objectif, quel mode de développement économique choisir? On obselVe sur la carte politique du monde d'une part un modèle de développement capitaliste (symbolisé par les Etats-Unis) et d'autre part un modèle de développement socialiste (cas de la Russie et de la Chine). Quels sont les éléments clés qui ont poussé l'Indeâ opter pour un modèle de développement "socialiste" ? Il est intéressant de constater que déjà en 1927 les nations opprimées participent à un congrès à Bruxelles. Cette date marque un tournant important dans l'histoire de l'Inde car elle voit naître la pensée politique de celui qui sera un de ses principaux leaders: Jawaharlal Nehru. Au cours de ce congrès, il rencontre des socialistes et des nationalistes d'Asie et d'Afrique et sa conception d'une future stratégie politique se dessine peu à peu. Les objectifs de l'indépendance nationale et de la réfonne sociale s'y associent de façon-inséparable. En novembre de la même année, J. Nehru effectue un voyage en Union soviétique qui lui permet de se faire une opinion sur le communisme, l'Union soviétique, les liens entre le socialisme et le nationalisme, ainsi que sur la politique étrangère soviétique. On peut avancer que 1927 est une année décisive pour la formation intellectuelle de Nehru, année au cours de laquelle il fit constamment des voyages à travers le monde. Il établit ainsi des contacts avec les dirigeants politiques d'autres pays et prit nettement position sur les problèmes mondiaux. En 1938, lors d'un voyage en Europe, il ne manquera pas de dénoncer l'ascension du fascisme, il ne cachera pas non plus son appui aux nationalistes chinois dans les moments qui suivirent l'attaque japonaise. Il alla jusqu'à prendre le risque d'aller visiter l'Espagne et la Chine déchirées par la guerre pour transmettre aux peuples de ces pays

le soutien de l'Inde à leur cause.

-

C'est ainsi que, grâce à l"'héritage" britannique et à la vision nationaliste du monde extérieur, l'Inde fut en mesure d'élaborer une politique extérieure qui lui garantissait sa souveraineté nationale. Nehru ne cessera pas d'insister, en outre, sur le "neutralisme". Le neutralisme idéaliste du Premier Ministre indien reposait sur deux éléments complémentaires: le rejet de la vieille théorie de l'équilibre des puissances et la condamnation formelle du recours à la force.

20

Le président du Congrès(l) indien écrivait le 7 décembre 1946: "...nous voulons - autant que possible - rester à l'écart de la politique des blocs alignés les uns contre les autres, qui a provoqué dans le passé des guerres mondiales et qui peut conduire â de nouveaux désastres sur une échelle encore plus grande... Nous jouerons pleinement notre rôle de nation indépendante dans les conférences internationales,

mais avec notre politiquett{2}.

.

C'est ainsi qu'après avoir subi la domination coloniale, l'Inde décide de concevoir â sa façon la nature des rapports internationaux. Le neutralisme fut décrété le 12 mars 1947, à l'occasion de la première conférence des nations astatiques(3} qui avait été convoquée à Nouvelle Delhi, peu avant la proclamation de l'indépendance de l'Inde et du Pakistan le 15 août 1947. A cette date le Gouvernement Intérimaire devlent le Gouvernement National Indien. L'Union Indienne est née. L'Inde sur laquelle cesse de s'exercer, en 1947, la domination politique anglaise est un pays misérable portant toutes les marques de ce que l'on a coutume d'appeler un pays sous-développé. Une forte démographie, un faible niveau d'industrialisation, une agriculture peu productive, un bas niveau de revenu national par tête, une progression économique extrêmement lente, un chômage et un sous-emploi considérables, telles sont quelques-unes des caractéristiques majeures de la situation économique et sociale de l'Inde au lendemain de l'indépendance. Dans la pensée de Nehru, seul le neutralisme pourrait pennettre à l'Inde, pauvre, démunie de tout et sans moyens économiques et militaires, de devenir un acteur à part entière sur la scène internationale. Cette ambition a été reprise par ses successeurs Indira Gandhi, Morajii Desai (lors de sa brève prise de pouvoir) et Rajiv Gandhi. Nehru a ainsi pour idée de créer en Asie une zone de paix dans laquelle les pays seront libres et maîtres de leur propre destin. Il est aussi le co-auteur du "Panch Shila", avec la République populaire de Chine(4). C'est dans le traité sino-indien relatif au Tibet, signé le29 avril 1954, que l'on trouve énoncé les cinq principes sur

(1)Le parti du Congrès a été formé en 1885. (2) Citê par M. Iha dans une communication faite à la conférence diplomatique de Salzbourg, le 8 août 1967, Revue de politique étran~ère, no. 4, 1967. (3) EUe réunissait deux-cent-cinquante délégués représentant vingt-cinq pays d'Asie. (4)Le "Panch Shila" se réfère aux cinq vertus aryennes: ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, ne pas s'enivrer, ne pas se débaucher. Le terme fut initialement repris par Soekarno, en juin 1945, pour énumérer les principes applicables à la politique intérieure indonésienne, puis incorporé dans la diplomatie indienne à partir de 1954. 21

lesquels devraient s'établir les rapports entre deux Etats aux systèmes économiques et sociaux opposés, à savoir: respect mutuel de l'intégrité territoriale et de la souveraineté: abstention de tout acte d'agression: non-Ingérence dans les affaires intérieures: égalité des droits et entraide mutuelle; co-existence pacifique. De là naît ridée de fonder en Asie une zone de paix en développant des relations fondées sur le Panch SMa et en excluant de la région l'intervention des deux super-grands. Dansson essence, le non-alignement indien était une manifestation spontanée contre la politique des blocs: 11était aussi l'expression diplomatique d'une aspiration à la paix internationale et au maintien de l'indépendance nationale. Certes, le mouvement a évolué depuis sa création. Nous ne nous interrogerons pas sur ses succès et ses échecs; notre objectif étant simplement de montrer objectivement les faits qui sont â la base de la politique socio-économique de l'Inde. Signalons simplement que suite aux conflits avec la Chine (1962) et avec le Pakistan (1965 et 1971), les relations indo-américaines se dégradèrent. Dans ces citconstances, il ne restait â l'Inde qu'un seul choix, se tourner vers l'Union soviétique. L'événement le plus spectaculaire fut la conclusion du 'T'raitéde Paix, d'Amitié et de Coopération entre les deux pays le 7 août 1971. Selon H. Kapur: "Il ne fait pas de doute que la conclusion d'un tel accord le premier depuis l'indépendance du pays a précisé l'alignement indo-soviétlquett(5).

-

2.

Le choa d'un processus soclaUste de développement poUtique économique induite

et la

La décision de suivre un modèle sociaUste de développement (socialistic p.attem of society) a été adoptée par le Congrès â sa session d'Avadi en 1954. Il n'est guère aisé de définir ce concept de façon opérationnelle. Le contenu de cet idéal socialiste n'a d'ailleurs jamais fait l'objet d'une définition officielle précise. On ne peut clairement le concevoir qu'en fonction de la politique suivie par le gouvernement. Nehru, en présentant le second plan quinquermal au Parlement, définissait l'idéal socialiste en ces termes: "Nous entendons par société de type socialiste une société caractérisée par la cohésion et l'absence de classes, par

(5) H. Kapur, "L'Inde dans les relations internationales". p. 1164.

Projet no. 130, décembre 1978.

22

l'égalité des chances pour tous et par la possibilité pour chaque homme de mener une existence satisfaisantetf(6). De 1947 à 1955, Nehru s'applique à créer les structures d'une économie indépendante: la Première Résolution de Politique Industrielle (First Industrial Poliey Resolutlon) de 1948 déçoit les socialistes par la répartition de l'activité industrielle entre secteurs public et privé. Elle ne convainc pas non plus les industriels qui ne s'aventureront dans une nouvelle stratégie d'investissement qu'une décennie plus tard. Le30 avril 1956, le gouvernement vote une nouvelle résolution de politique industrielle, présentée par Nehru qui reprend les principes de la politique économique, conçue en 1928 lors de la session du Congrès â Karachi. Celle-ci vise â construire le modèle socialiste de développement. Les moyens envisagés pour réaliser l'objectif sont les suivants: accélérer le taux de croissance économique, accentuer l'industrialisation en développant en particulier l'industrie lourde et développer le secteur public ainsi qu'un important secteur coopératif. C'est ainsi que dès 1956, les entreprises privées étaient exclues de 17 secteurs stratégiques ou fondamentaux (nucléaire, sidérurgie, pétrole, charbon, chemins de ferete.). De plus, l'Etat est le seul à pouvoir créer de nouvelles entreprises dans certains secteurs tels que les machines-outils, les engrais et produits chimiques, par exemple. En règle générale, le rôle de l'Etat est exclusif ou prédominant dans tous les secteurs de biens d'équipement et pour tout ce qui regarde le développement des infrastructures (transports, énergie). Le secteur privé garde une liberté d'initiative pour toutes les branches restantes, dont, entre autres, la production de biens de consommation. Il existe, néanmoins, un contrôle qui s'exerce sur le secteur privé par le système des licences (autorisations): condition sine qua non â l'investissement et â l'importation. Les moyens de la politique industrielle diffèrent donc suivant les secteurs considérés. La planification des investissements (en termes physiques) exprime l'action de l'Etat sur le secteurpubUc. La planification des objectifs que doit atteindre le secteur privé est réalisée à partir du volume des licences qui sont allouées aux deux secteurs. Deux conditions sont nécessaires pour l'obtention d'une licence: que le bien importé soit essentiel à la production de l'entreprise qui le demande et que ce bien ne soit pas disponible sur le marché national. Les principes de base de cette politique n'ont guère changé, si ce n'est au cours des dernières années.

(6) Cité par N.D. Palmer, The Indian Political System, New York, 2ième édition, 1971, p. 177. ' 23

Il a fallu attendre 1969 pour voir les premières nationalisatlons importantes, celle notamment du secteur bancaire. Nehru et ses conseillers pensaient qu'à long terme le rythme d'industrialisation et la croissance de l'économie nationale dépendaient de l'augmentation des productions de charbon, d'électricité, de fer ,d'acier, de la chimie et de l'industrie lourde en général (ce qui explique la main-mise de l'Etat sur ce secteur stratégique). C'est par cette voie qu'on pourrait augmenter la capacité à former le capital. L'option est donc celle de la croissance liée au développement des industries industrialisantes. On retrouve ici des idées fondées, en partie, sur la prise en considératlon des effets de la révolution industrielle sur les pays développé.s, modèles qui ontbeaucoup influencé les pays en voie de développement. Si l'on s'attache à la littérature sur le développement économique, on constate comme le remarque C. Furtado que: "90% au moins des textes qu'on y trouve se fondent sur ridée qui se pose comme évidente selon laquelle le développement économique tel qu'il s'est produit dans les pays qui ont mené la révolution industrielle, aurait une vocation universelle. Plus précisément: 11est postulé que les nonnes de consommation de la minorité de l'humanité qui vit actuellement dans les pays hautement industrialisés, sont accessibles aux grandes masses de population en expansion rapide qui constituent ce qu'on appelle le Tiers. Monde,,(7). Pour mieux saisir le choix adopté par l'Inde, envisageons les modèles russes et chinois, source de l'inspiration indienne. Si on obselVe ce qui se passe du côté de la Russie, on y trouve une définition "claire" du concept de socialisme. Celui-ci est assimilé à l'économie d'Etat et celle-là trouve son expression achevée dans l'industrie lourde: "L'industrie lourde constitue le chaînon le plus socialiste du système de notre économie d'Etat, le chaînon où a progressé le plus loin le processus de remplacement des rapports de marché, par le système des commandes planifiées fermes et des prix fermes à l'intérieur de l'organisme unique de l'économie d'Etat"(8J.

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(7) Celso Furtado, Le mythe du développement économique. Editions Anthropos, Palis, 1976, p. 12. (B)E. Preobrajenski, citépar Robert Tartarln dans "Schémas de reproduction et politiques d'industrialisation", Economie politique de la planification en système socialiste, Econonrlca, 1978, p.B6. 24

Le groupe des "industrialistes" d'abord en opposition avec la politique économique préconisée et mise en oeuvre par N. Boukharine, défendait un mode particulier de développement fondé sur la cro.issance industrielle et en particulier sur celle de l'industrie d'Etat. Pour E. PreobraJenski, représentant le plus éminent du groupe, la lutte pour la survie et le triomphe du socialisme s'exerce contre la croissance de l'économie privée, et elle exige avec urgence le développement accéléré de l'industrie lourde et de l'économie d'Etat. En ce qui concerne la Chine, la politique de Mao, rappelons-le, visait à Itmarcher sur nos deux Jambes". Cette politique donnait elle aussi priorité à l'indu'strie lourde. C'est en 1949 que le Parti communiste chinois accède au pouvoir, porté par l'alliance passée sous sa direction entre la classe ouvrière et la paysannerie. Cette alliance qui se concrétise dans la politique de' "démocratie" nouvelle a deux objectifs fondamentaux: l'indépendance nationale et la réfonne agraire (qui s'opère par la redistribution des terres aux petits paysans). La réfonne agraire montra malheureusement vite ses limites, l'exploitation était abolie mais non pas la misère. Pour lutter contre la pauvreté 11fallait accroître la production, transformer les structures de production, faire une nouvelle révolution... de même qu'en Inde, la dominance très forte de l'agriculture dans l'ensemble de l'économie rend l'industrie très sensible aux variations de la production agricole. L'agriculture doit donc faire l'objet d'un développement prioritaire. En trois années, de 1953 à 1956, l'organisation de l'agriculture en coopératives sera réalisée. Le mode de propriété des coopératives socialistes est la propriété collective qui résulte de la mise en commun par les paysans de leurs terres et autres moyens de production. Chaque coopérative constitue donc une unité de production. La direction et le développement d'une stratégie industrielle est

chose nouvene pour le Parti communiste chinois. Comment procéder
alors si ce n'est en observant ce qui se passe dans les autres pays socialistes, notamment e'n Union soviétique? La Chine va alors développer, à partir de 1952, une stratégie industrielle conforme à celle de l'Union ,soviétique dans ses aspects fondamentaux. L'aspect principal, parce qu'il détennine tous les autres, est la finalité accordée à l'industrialisation. Elle doit constituer la base matérielle de la société socialiste. L'industrialisation est prise comme une nécessité inéluctable: "Les choix industriels de la période du Premier Plan quinquennal marquent la volonté de constituer de façon rapide la base industrielle dont la Chine est pratiquement dépourvue. Le plan est un plan d'investissement: sur les 76,64 milliards de yuans prévus pour le développement économique, 24,85 milliards, soit le tiers du total, sont

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consacrés à la construction de base... Ces investissements pennettent de constituer ou de développer les secteurs industriels fondamentaux: sidérurgie, machines-outils lourdes et légères, matériel électrique, moteurs, automobiles,,(9} . Signalons que Nehru a été profondément impressionné, au cours d'un voyage officiel effectué en 1954, par les progrès éclatants réalisés par la Chine socialiste. Ainsi donc, l'expérience de l'Union soviétique, celle de la Chine et celle de l'Inde lors du premier plan quinquennal suivent le même chemin, celui de l'industrialisation "accumulatricett. Pourtant la Chine et l'Inde présentent la caractéristique fondamentale d'être de grands pays agricoles dont la population est rurale â 800A>. Cet état de fait conduira Mao à une analyse critique du premier plan quinquennal. Il préconise alors une théorie du développement simultané de l'industrie

lourde, de l'industrie légère et de l'agriculture.

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Cette théorie se trouva précisée à la lumière du Grand Bond en avant et, dès 1960, la politique économique se donnera pour mot d'ordre: "prendre l'agriculture pour base et l'industrie pour facteur dirigeanttt. Pour Mao, l'industrie lourde ne se développera que si le développement de l'agriculture et de l'industrie légère lui assure des débouchés. Il y a donc un renversement des priorités en faveur de l'agriculture qui est dû à la dépendance de l'industrie à l'égard de l'agriculture du point de vue de l'accumulation et des débouchés. Cette dépendance est, en outre, un fait d'observation statistique: "Les faits ont prouvé qu'une bonne récolte est suMe immédiatement d'un développement rapide de l'industrie, et qu'une mauvaise le contrarie, voire même affecte l'économie nationale tout entièreu(lO}. Cette citation de Li Feng pour la Chine, s'applique directement à l'Inde. Quel que soit l'exemple que l'on obselVe, on constate que Nehru, en particulier, a été influencé par l'importance accordée à l'industrie lourde dans les modèles de développement des pays du globe. L'école de pensée opposée aux idées de Nehru a clamé que le modèle de développement que ce dernier tentait d'imiter nécessitait un

(9) Edouard Poulain, Le mode d'industrialisation socialiste. en Chine, François Maspero, 1976, p. 23. (10) Li Feng, "La juste solution des relations entre l'industrie et l'agriculture peut assurer un développement général de l'économie nationale", Hongqi, décembre 1973 (dépêche . Hsinhua, no. 122505, in C.C.N., 25 décembre 1973).
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vaste volume d'investissement en capital par travailleur, volume qu'on ne pouvait atteindre en Inde. La politique définitivement adoptée par l'Inde ressemble â un compromis entre le socialisme et le capitalisme, d'où le concept d'''économie mixte" dans laquelle à la fois les secteurs public et privé (à la différence de la Russie) coexisteraient. Cependant, si on pose l'hypothèse que les industrtes de base ont des effets sur la croissance et qu'on exclut les entreprises privées de ce secteur, la mJx1té est plutôt limitée. Il est à noter, toutefois, qu'on ne reparle plus de ce concept dans les années soixante et soixante-dix. En partant de cette base, Nehru pensait que l'industrie lourde â intensité de capital élevée entraînerait une augmentation de la production et donc une augmentation du revenu national (ou du produit national brut) et que la pauvreté et le chômage ttse règleraient d'euxmêmes". Les grandes entreprises à intensité de capital élevée seraient en mesure d'accumuler des profits et de les réinvestir dans le secteur privé ou le secteur public (grâce â certaines incitatlons) et à long tenne, l'économie serait "auto-génératricett (self gènerating), stimulant les petites industries et créant des emplois. Il faut de suite signaler que le problème. de remploi n'a pas été élucidé; dans la pensée des dirigeants, il se règlerait de lui-même. C'est la raison pour laquelle certains auteurs ont avancé que le gouvernement a accordé une place trop secondaire à l'emploi. Nous ne nous lancerons pas dans le débat qui consiste à savoir si l'Inde applique un modèle de socialisme pur. Il existe, certes, un secteur public mais est-ce un indice suffisant? Le socialisme se veut et se dit être une politique qui accorde une prtorité â toute mesure visant à lutter contre la pauvreté. Développement de mesures en vue d'améliorer la santé et le niveau de vie des habitants, mesures qui visent à diminuer les écarts de richesse, tels sont ses objectifs fondamentaux. D'autres systèmes économiques, tel le capitalisme, n'ont pas actuellement d'autre discours. La différence, si elle existe, se trouve au niveau d'une certaine pratique. Si bien que nous assistons â l'heure actuelle à une relativisation des tennes capitalisme et socialisme. Signalons aussi que l'Inde n'a pas vraiment cherché à copier les modèles de développement de l'Angleterre, de la France, des Etats-Unis, de la Chine ou de la Russie. Son objectif était de tirer parti des leçons de ces derniers. Un fait demeure cependant, celui exprimé par Albert Hirschman: nLes pays sous développés sont censés n'avoir qu'un grand problème, la pauvreté, qui est à la clef de tout; on s'attend donc qu'une fois remontés comme autant de jouets mécaniques, Us n'auront d'autre idée en tête que de franchir

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bien sagement, une à une, les étapes prévues par les schémas de développementtt(ll). Mais, en suivant ces schémas de développement, les pays en voie de développement n'ont-ils pas oublié que les conditions et les circonstances qui régnaient dans leurs pays étaient différentes de celles des pays industrialisés ?C'est ainsi qu'après bien des années de sa politique, Nehru a commencé par se demander si le Mahatma Gandhi n'avait pas raison. Nehru déclara, le Il décembre 1963, alors qu'il parlait de la planification au Parlement, qu'il commençait à penser de plus en plus à rapproche du Mahatma Gandhi. Ce dernier s'interrogeait sur les buts recherchés par l'Inde. Gandhi pensait que dans ce grand pays, riche en main-d'oeuvre et pauvre en capital, la politique adoptée ne pouvait que s'éloigner de celle des pays industrialisés. Gandhi était en faveur du développement des petites industries et avant tout de la création d'emplois, son but ultime était la renaissance rurale. C'est à lui qu'on doit la nécessité d'auto-sufllsance exprimée dans le modèle socialiste en Inde. Elle dérive, en partie, du mouvement nationaliste uswadesbi" qu'il a lancé en 1905lors du boycott des produits étrangers. L'idéologie gandhienne n'a pas cessé d'imprimer la pensée politique et économique indienne. Gandhi envisageait le progrès social à partir de la prise de conscience et de J'action des indMdus, sans violence ni coercition. L'objectif qu'il fixait. le "Sardodaya" c'est-à-dire le bien-être pour tous, passait par l'égalité conquise aussi bien sur le plan matériel que sur le plan humain. Il le traduisait concrètement dans sa lutte pour l'indépendance économique et politique, pour des salaires décents et des possiblltés d'emploi, et pour la reconnaissance à part entière des intouchables. Redoutant la puissance du pouvoir central, il envisageait le village comme la cellule économique de base. Celui-ci se rendrait autonome par la promotion de l'agriculture et de la production artisanale traditionnelle. Sans s'opposer à toutes les fonnes d'industrialisation à grande échelle, Gandhi était cependant conscient que celle-ci déplace la main-d'oeuvre, concentre la richesse et déséquilibre le système social traditioIUlel fondé sur le village. Un débat un peu spéculatif mais intéressant serait de s'interroger sur le fait de savoir si la solution pour le développement économique de l'Inde doit être purement gandhienne ou purement nehruite. Nous n'entamerons pas ce débat préférant, plus s:lmplement, obselVer le fait

(11) Albert o. Hirschman, "Grandeur ~t décadence de l'économie du développement", Les Annales, no. 5, septembre-octobre 1981, p. 742. 28

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