L'éducation bouddhique dans la société traditionnelle au Sri Lanka

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296294257
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L'ÉDUCATION BOUDDHIQUE DANS LA socIÉTÉ TRADITIONNELLE AU SRI LANKA
Le bouddhisme et la vie séculière à travers la littérature des sermons bana et kllittérature populnire

Collection « Recherches

Asiatiques

,.

dirigée par Alain Forest
TRINH Van Thao, Vietnam: du COn]ilCianisme commwlisme, 1991. au Françoise CA YRAC-BLANCHARD, Indonésie. l'armée et le pouvoir: de la révolUtion au développement. 1991. Yuzô MIZOGUCHI et Léon VANDERMEERSCH (eds), Confucianisme et sociétés asiatiques. 1991. Alain FOREST, Yoshiaki ISHIZA WA et Léon VAi'lDERMEERSCH (eds.). Cultes populaires et sociétés asiatiques. appareils cIlltuels et appareils de pouvoir, 1991. Maurice Louis TOURNIER, L'imaginaire et la symbolique dans la Chine ancienne, 1991. Alain FOREST. Le culte des génies protecteurs au Cambodge. Analyse et traduction d'un corpus de témoignages sur les neak ca, 1992. Pierre BUGARD. Essai de psychologie chinoise: petite chronique sur bambou, 1992. Chantal DESCOURS-GATIN. Quand l'opium finançait la colonisation en Indochine. 1992. Jacqueline MATRAS-GUIN et Christian TAILLARD (textes rassemblés par). Habitations et habitat d'Asie du Sud-Est continentale: pratiques et représentations de l'espace, 1992. Thu Trang GASPARD. Ho Chi Minh à Paris. 1917-1923. 1992. Nelly KROWOLSKI(textes rassemblés par), Autour du riz : le repas chez quelques populations d'Asie du Sud-Est continencale, 1992. Gabriel DEFERT. Timor Est. le génocide oublié. Droit d'un peuple et raisons d'états. 1992. Serge BOUEZ (00.). Ascèse et renoncemellt en Inde. ou la solitude bien ordonnée, 1992. Albert-Marie MAURICE, Les Muong des Iwllts-placeaux (centre Viêt-nam), Vie locale et coutumière, 1993. Michel JACQ-HERGOUALC'H. L'Europe et le Siam dIlXVI' au XVlfli siêcle. Apporcs culcurels, 1993. Jean DEL VERT. Le paysan cambodgien. 1994.

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2787-1

Collection

«

Recherches Asiatiques », dirigée par Alain Forest

Elizabeth

Bopearachchi

préface de Solange 111ierry

L'ÉDUCATION BOUDDHIQUE DANS LA SOCIÉTÉ TRADITIONNELLE AU SRI LANKA
LES FORMES DE PENSÉE ET LES FORMES DE SOCIALISATION

FAlitionsL'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

PRÉFACE

Il existe bien des manières d'aborder le bouddhisme. Si l'on s'en tient aux seuls aspects historiques, la tâche est déjà démesurée. puisqu'elle nécessite non seulement la mise au point chronologique d'une évolution doctrinale, événementielle et sociologique au cours des âges à partir du milieu du VIe siècle avant notre ère dans l'espace indien, mais aussi qu'eHe exige une vision exhaustive de son expansion à travers l'Asie. y compris son implantation, de nos jours, dans le monde occidental. Mais ce qu'on appeHe l'Histoire du bouddhisme ne saurait se passer du contexte phi1osophique, culturel, religieux. pas plus qu'elle ne peut se séparer de la vie même des sociétés, des conditions locales d'existence, de la dimension humaine. de ce qu'Elizabeth Bopearachchi appeHe "les formes de pensée et les formes de socialisation". Le bouddhisme n'a été nulle part une doetrine plaquée sur une réalité qui lui était étrangère. Il est né d'une souche védique et brahmanique, comme un rameau d'un tronc séculaire. Soit en élaguant, soit en enrichissant, en commentant, en transcendant les données fondamentales de la spéculation indienne. il n'a pas opéré de véritable rupture avec elle. Les dieux eux-mêmes ont continué d'habiter la cosmologie bouddhique, et la vie humaine de s'inscrire dans une durée à trois temps. existence antérieure, présente, future, dans l'engrenage des causes et des effets conditionnés par le karma. Seul, l'Occident d'aujourd'hui s'en tient à une pratique close sur elle-même. n'en retenant que les aspects pourvoyeurs de sérénité et d'efficacité, ou, pour une pensée élitiste, une vision de la destinée humaine qui fait de l'homme le seul artisan de son évasion du monde, de sa libération des renaissances, de son accès à la connaissance du véritable "soi". et au nirvana, extinction du désir. Pour toutes les sociétés traditionnelles, et particulièrement pour celles qui pratiquent en majorité le bouddhisme ltinayana ou tlzeravada, il s'agit d'une culture profonde, qui marque de son empreinte la totalité des comportements et des représentations: non seulement les "idées", les règles de doctrine, mais la conception même de l'homme au coeur de la famille, de la profession. de la vie 7

quotidienne, des rapports à la nature, à la "modernité", aux autres, qu'ils soient humains, animaux, ou invisibles. Autrement dit, tout est concerné par le bouddhisme, tout concerne le bouddhisme, individu et société, éducation et action, maintien des traditions et progrès. L'originalité du livre d'Elizabeth Bopearachchi, qui fut d'abord une thèse soutenue à l'université de Paris V, Sorbonne, est d'avoir compris le bouddhisme de son pays, le Sri Lanka, pas seulement en fonction de l'histoire cinghalaise, pas seulement à travers la littérature ancienne "classique" et populaire, mais en l'abordant "de l'intérieur", au niveau de "l'homme ordinaire" confronté à ses problèmes quotidiens de survie, dans les conditions d'existence qui lui sont propres. Elizabeth Bopearachchi aurait pu écrire une étude purement ethnographique, descriptive et synchronique comme le sont bien des monographies consacrées à tel ou tel groupe, insérant le bouddhisme dans les phénomènes observés. Mais en orientant sa recherche sur "l'éducation bouddhique informelle et la vie séculière" de son pays, elle a voulu faire du même coup œuvre d'historienne et nous livrer des traductions et des analyses de textes littéraires inédits. En ce sens, elle inaugure un type de recherche à propos du bouddhisme vécu qui est d'une grande importance: le bouddhisme fondé sur des textes. inscrit dans l'histoire, mais vivant au rythme des travaux et des jours d'une société donnée, transmis par l'éducation directe, aussi bien familiale qu'institutionnelle, conditionnant tout regard sur le monde et de destin immédiat. L'aspect le plus intéressant de cette éducation est son caractère permanent. mais non figé. Grâce à ene, l'homme
.

sait s'adapter à la société tout en la transformant. "Dans un
sens plus précis", écrit l'auteur, "c'est l'acte de conduire et de guider un enfant ou un adulte vers un état supérieur, en l'arrachant à l'état initial que l'on considère comme devant être dépassé", et dans ce processus continu, tous les moyens de perfection relèvent d'une sagesse bien ajustée au niveau de l'individu. Ici, l'éducation informelle tend à faire de l'homme ordinaire un homme idéal, sans perdre de vue que chaque être est spécifique et que ses aptitudes à se dépasser lui sont propres et restent à sa mesure. C'est la somme des perfections individuelles qui doit améliorer la société, et la "formation permanente" doit tenir compte des capacités mentales, physiques, sociologiques de chacun, pour former un tout cohérent et multiple. 8

C'est avec beaucoup de finesse et de profondeur qu'Elizabeth Bopearachchi cherche à faire comprendre "ce que le peuple écoutait, sentait, recevait" de l'enseignement des moines, et ce que, par ailleurs, il était obligé de vivre au sein de sa famille et de ses activités professionnelles. Nous sommes là au cœur d'un bouddhisme réel, qui ne se fragmente pas en formes élitiste et populaire, urbaine et rurale, monastique et séculière, mais qui est vécu au fil des jours au niveau individuel et social dans un but de suppression de la souffrance. Cette approche, menée avec la plus féminine des subtilités, nous enrichit d'une compréhension vraie, à la fois du bouddhisme et du Sri Lanka. Et du même coup, cet homme bouddhiste "ni purement naturel ni purement idéal" devient notre frère tout proche dans ses difficultés quotidiennes temporelles et dans ses aspirations spirituelles. Solange THIERRY

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REMERCIEMENTS
Je tiens à exprimer ma sincère gratitude à mon maître M. Lê Thanh Khoi, Professeur à l'Université de Paris Y, Directeur de ma thèse, sans la bienveillance de qui ce travail n'aurait pu être entrepris, pour ses précieux conseils, tout particulièrement pour sa générosité. L'étendue de son savoir a été pour moi un incomparable soutien dans la conduite de mes recherches. Je suis particulièrement reconnaissante à Mme Solange Thierry, Directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (ye section) pour l'aide et l'appui si précieux qu'elle m'a chaleureusement accordés tant sur le plan matériel que dans le domaine scientifique. Les convictions de Mme Solange Thierry sur l'importance essentielle de la littérature populaire écrite ou orale pour la compréhension des formes de pensée des sociétés bouddhiques, et ses stratégies scientifiques ont profondément orienté mes propres recherches, ce qui m'a permis d'accorder une priorité plus grande aux prohlèmes réels qui se posent aux gens du peuple, plus spécialement aux femmes, concernant leur vie de tous les jours. Notre gratitude s'adresse également à M. André Bareau, professeur au Collège de France, qui a eu la gentillesse de me suggérer de nomhreuses améliorations. Il est certain que dans le cheminement personnel qui m'a conduite à continuer cette recherche, mon mari, M. Osmund Bopearachchi, a été le soutien constant, au cours des années de sacrifices, face aux prohlèmes matériels évidemment rencontrés par les étudiants étrangers vi vant à Paris dans des conditions difficiles. Depuis notre décision de prolonger nos études supérieures en France jusqu'à l'achèvement de cet ouvrage, il a partagé mes inévitahles soucis de chercheur. Ce livre n'aurait jamais vu le jour sans l'amour, la compréhension et l'enthousiasme constants de nos deux adorahles enfants Ashinsa et Ruwanara, envers moi qui tentais d'être à la fois chercheur et mère. Ma reconnaissance pour l'aide, les recommandations et encouragements que m'ont apportés mes amis est ici très grande: elle va particulièrement à mon amie Mme Michèle Grangé-Lévy qui m'a aidée à mettre en valeur ce texte grâce à ses suggestions rédactionnelles, et qui m'a fait l'amitié de le lire et relire pour rendre en des termes justes les idées que j'espérais transmettre à une civilisation "autre" pour moi. 11

J'apprécie le temps et l'énergie qu'elle m'a consacrés en s'adaptant avec calme et patience à mes horaires et à mes délais. Sans pouvoir nommer tous ceux qui, d'une manière officielle ou à titre personnel, ont contribué au succès de cette recherche, je tiens à exprimer mes remerciements à Mlle Anne-Marie Guibert, Mlle Hedwige Lauer, Mme T.Sauberli, M. et Mme Collignon qui ont eu l'amabilité de lire certains chapitres du début. Enfin, je dois aussi des remerciements tout particuliers à l'amie proustienne Mme Annick Bouillaguet, Chargée de cours à l'Université de Paris III, qui s'est détournée de ses propres écrits pour lire et relire mon manuscrit définitif. .T'exprime ma sincère reconnaissance à M. Raoul Curiel auprès de qui j'ai toujours trouvé un soutien moral et les encouragements les plus vifs; il m'a fait partager sa connaissance et m'a donné l'exemple de ce que doivent être la rigueur de pensée et l'esprit critique appliqués à l'étude des documents historiques de tous ordres. Elizabeth BOPEARACHCHI, Maître de conférences, The Open University of Sri Lanka, Nawala, Nugegoda, Sri Lanka.

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Avertissement

au Lecteur

Notre méthode de la translittération de termes des phrases, des chansons est la même que celle utilisée par les chercheurs des langues indiennes. On devrait également mentionner le problème de la complexité dans l'usage des termes, de différentes périodes, par exemple: ancienne, moderne, et vilIageoise(ou la langue parlée). Nous avons fait allusion souvent à la période ou à l'orienL:'ltion. Notre recherche étant consacrée à la société cinghalaise, nous prétërons utiliser les mots cinghalais plutôt que des mots palis ou sanskrits. Toutefois, nous avons introduit dans l'index les mots correspondants en pali et en sanskrit pour les lecteurs qui sont habitués à ceux-ci.

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Av Avd -

Ba-

BgBsBv-

CvDNDPDpj DsEavEZ-

Fh-

HsJA JAS.lAOSJa-

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-

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Tv -

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INTRODUCTION
Conditions et perspectives de l'étude

Cet ouvrage est le résultat d'une recherche menée sur les fonnes de pensée et les fonnes de socialisation du peuple traditionnel du Sri Lanka à travers l'éducation bouddhique infonnelle, c'est-à-dire l'idéologie, la fonnation et le développement moral et culturel. Il veut donc moins retracer la vie de la communauté ecclésiastique et la doctrine complexe du bouddhisme que s'attacher aux motivations, aux comportements et aux questions psychologiques qui se posaient aux éducateurs (moines et laïcs) et aux éduqués (laïcs) vivant dans l'aire culturelle cinghalaise, et plus précisément à leur communication réciproque. Il décrit donc les fonnes de la vie sociale et émotionnelle de ce peuple durant quelques siècles décisifs pour l'histoire de la mentalité bouddhique au Sri Lanka. En outre, il aborde la société traditionnelle qui existe encore sous ses fonnes de pensée, ses rites, ses cultes, ses croyances. À ce jour, très peu de recherches approfondies ont été menées sur les fonnes de pensée de la société cinghalaise traditionnelle de "type ancien", avant tous les changements dus à la modernité. Nous disposons de plusieurs études sur l'histoire de l'église bouddhique, fondées sur les chroniques pali et les épigraphes, mais elles fournissent très peu de renseignements sur la vie quotidienne, la pensée des laïcs et la tradition populaire de l'éducation bouddhique. Malgré l'abondance des recherches menées par les anthropologues de l'école anglo-saxonne sur la vie quotidienne de la communauté bouddhique contemporaine, ses racines, remontant jusqu'aux temps les plus anciens dans l'histoire du pays, ont été rarement étudiées. D'ailleurs, il faut préciser que les documents anciens et la littérature populaire traduits en langues européennes sont rares et qu'ils ont été sous-estimés par la majorité des chercheurs. Nous avons également essayé de combler cette lacune, dans l'intention de remonter le plus possible vers les racines de l'histoire des mentalités, des aspects psychologiques, des conceptions, des habitudes, des traditions de la communauté des laïcs. À cette fin il a été nécessaire de mener une recherche fondée sur la littérature ancienne cinghalaise à la lumière de la littérature populaire écrite et orale. Certes, la littérature écrite ou orale n'est pas le miroir direct permettant la reproduction transitive de la réalité psycho-sociologique d'une société traditionnelle. Elle a son caractère spécifique, tour à tour révélant et cachant la réalité. Mots et phrases seront explorés dans la totalité de leur contenu sémantique. On verra plus loin la manière 19

dont ils représentent, dans ('ensemble, l'expression de la communauté des laïcs. Afin de trouver la réalité exprimée par la littérature, il est nécessaire à la suite d'une exploration sémantique d'aborder la question historique de fond, sur les plans politique, économique et religieux, car les perspectives de notre étude sont précisément d'étudier les racines anciennes du mode de pensée et du mode de vie de cette communauté. L'histoire, les exposés chronologiques des faits, ont été étudiés parallèlement, car les sociétés, de tous temps, ne cessent d'évoluer. Malgré des périodes de régression et de trouble, grâce à certaines conditions favorables, le bouddhisme se développe et s'intègre dans la vie du peuple du Sri Lanka, influençant fortement les divers aspects de la vie séculière. Généralement, au cours de l'époque ancienne, la société cinghalaise avait pour caractéristique d'être une civilisation très attachée au bouddhisme théravadiquel. Le bouddhisme est né en Inde au Ve siècle avol-C., mais, quelques siècles plus tard, il avait pratiquement disparu de son pays natal. Dès son introduction au Sri Lanka, au Ille siècle avo J.-C., le bouddhisme s'implante et prend racine. À l'image des croyances populaires dans les différentes sociétés du monde ancien, dans l'ancienne société cinghalaise, le bouddhisme met en place un système et des institutions éducatives. Par sa philosophie, le bouddhisme ne peut être considéré comme une religion acceptant la suprématie d'un dieu aidant les individus sur le chemin de leur "émancipation". La philosophie bouddhique s'associe à une pratique religieuse bien distincte, conduisant l'homme vers une vie "spirituelle". Le but principal du bouddhisme est d'amener tous les hommes à la vie purement monastique (l'ordre des moines et des moniales), afin de leur permettre d'atteindre le Nirvana (Salut) par leur effort personnel et sans intervention des dieux (deva ou devata). C'est ainsi que s'est créée une organisation de moines et de moniales consacrant leurs efforts, leur esprit et leur temps à la pratique d'une vie morale et d'une éthique très strictes. Il n'est pas aisé aux laïcs de se plier à cette discipline purement monastique. La société entière ne peut opter pour la vie monacale. Aussi le bouddhisme s'adresse-t-il de façon très simple aux couples d'hommes et de femmes, que leur situation lie à la matière. Les textes canoniques et la littérature cinghalaise désignent les fidèles laïques par les termes de upasaka (dévot) et upasika (dévote). Tout en menant la vie d'hommes "ordinaires", vivant dans leurs foyers, ils peuvent suivre et mettre en pratique certains principes moraux plus

1. Nous rappelons que le Théravada ou Petit Véhicule est considéré comme la doctrine la plus ancienne, passant pour la plus fidèle à l'enseignement original du Bouddha.

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accessibles. Le bouddhisme n'accepte pas les actes liés au "sacré" proprement dit, il ne met pas l'âme humaine en rapport avec les dieux et se contente d'édicter des règles de vie, définissant un modèle social plus souple pour les laïcs et plus strict pour les moines. Dans la mesure où se posait la question de la réussite matétielle ou mondaine, il s'avéra impossible de se limiter au domaine des règles de vie, sans tenir compte des aspects "divins" de l'existence humaine et des espérances infinies de la vie matétielle de l'homme. Au cours des siècles, le bouddhisme se développe au Sri Lanka et se transforme progressivement en une organisation d'État. Il se lie à l'aristocratie et aux élites de la société, puis se propage dans

le peuple.

.

Ces caracté9Stiques du bouddhisme eurent un double rôle éducatif dans la société: 1. une éducation d'un haut niveau moral et philosophique, destinée aux moines savants poursuivant leur formation dans les monastères; 2. une éducation morale ou philosophique pour des laïcs. Selon les objectifs, le contenu et les méthodes d'enseignement, cette éducation des laïcs peut être divisée en trois parties distinctes: I. une éducation institutionnelle dans les monastères pour les groupes de laïcs appartenant à l'élite; 2. une éducation non formelle 3. une éducation informelle destinée aux laïcs sans distinction. Mais cette catégorisation ne peut être considérée comme une division rigide dans le système d'éducation morale bouddhique, plusieurs points communs existent entre ces trois groupes. Dans notre recherche, nous avons ainsi délimité notre champ d'étude du système d'éducation non fonnelle et informelle et du rôle qu'il a joué dans la vie des laïcs élevés dans ce contexte. Nous n'avons toutefois pas omis de parler des autres aspects de l'éducation bouddhique cinghalaise, dans la mesure où le sujet l'exigeait. Les relations entre moines et laïcs sont caractérisées par le devoir pour le moine de prêcher et d'enseigner la doctrine. Et les laïcs, eux, doivent soutenir les moines par des dons de nourriture, de vêtements (voir le sous-chapitre concernant les dons). Durant toute l'histoire de la société ancienne cinghalaise, les moines consacrent leur temps à leur développement moral et spirituel et prennent la responsabilité d'éduquer le peuple. D'après la tradition, les moines menant une vie monastique "pure et correcte" au sens religieux du tenne sont considérés comme les éducateurs par excellence et " l'idéal spirituel" de la société cinghalaise. Mais la popularité du bouddhisme dans la communauté des laïcs crée des élites bouddhistes se consacrant à l'étude dans les monastères. De même, certains nobles princes 21

reçoivent une formation "intellectuelle" bouddhique et consacrent également leur temps à transmettre le message bouddhique au peuple. Ainsi, lorsque nous parlerons des éducateurs bouddhistes, il s'agira en principe des moines, mais aussi de laïcs ayant pris la responsabilité d'éduquer les hommes et de guider leur vie séculière. Cette organisation éducative des moines ne crée jamais d'obligations ou de rites destinés à rattacher les laïcs à son obédience. Elle est fondée sur la liberté de pratiquer ou de ne pas pratiquer les règles de vie bouddhique. Mais il est bien évident que ces règles influençaient la pensée des laïcs selon les normes d'où sont nées les traditions
bouddhiques.

Champ

et contenu:

La question essentielle sera donc de définir le champ et le contenu de l'éducation bouddhique populaire. I. Existe-t-il une différence entre la pure théorie originelle et les concepts bouddhiques transmis par les éducateurs cinghalais? Notre champ de travail concernant les différents aspects de la vie de la communauté des laïcs, il importe de connaître la conception de l'idéal bouddhique pour les laïcs. Ce qui nous conduira à analyser les idées transmises au peuple par les moines et les laïcs éducateurs. Ceci nous permettra de préciser s'il s'agit d'interprétations différentes de la théorie originelle. II. Ensuite, nous nous demanderons dans quelle mesure cette éducation populaire bouddhique fut un levain dans la vie sociale, économique, morale, affective du peuple cinghalais. Ici, l'expression "peuple" ou "gens du peuple" est utilisée pour désigner les laïcs n'appartenant pas à l'élite. III. Nous arriverons alors à un point décisif de notre recherche: cette éducation a-t-elle aidé le peuple à mieux comprendre la vie en général et à satisfaire ses besoins essentiels? IV. Cette formation bouddhique, qui exigeait un certain mode de vie, a-t-elle suscité des problèmes ou des conflit" mentaux dans la vie quotidienne du peuple? - devant ces problèmes, des moyens simples ou complexes pour rendre la pratique religieuse accessible ont-ils été trouvés? bouddhisme ont-ils gardé leurs pratiques animistes ou brahmaniques? Face à ces interrogations, nous discuterons l'idée que toute la société ancienne se composait de véritables pratiquants bouddhistes: ceci, non seulement au cours de la période d'Anuradhapura, bien que ce soit là un âge d'or du bouddhisme cinghalais, mais également après son apogée, à l'époque médiévale, soit entre le Xe et le XVIe siècles. 22

- jusqu'à quel point les laïcs favorables ou convertis au

Non seulement la littérature mais également les données archéologiques nous fournissent de nombreux renseignements prouvant l'existence du brahmanisme et de l'animisme. On ne peut non plus nier le fait que la société tamoule hindoue, qui se développe parallèlement, influence de façon continue la société cinghalaise bouddhique. Si nous envisageons la société pré-moderne du pays, nous devrions en principe restreindre notre étude à la période qui s'étend du Ille siècle avo J.-C.Ontroduction du bouddhisme) jusqu'au milieu du XIxe siècle (colonisation de toute l'île par les Anglais). Il faut souligner que les historiens, tenant compte uniquement des événements historiques (changements de capitale, invasions etc.), divisent la période pré-moderne en trois grandes parties: 1. Anuradhapura (du ye siècle av. J.-C. jusqu'au IXe siècle ap. J.-C.). 2. Polonnaruva (du Xe siècle jusqu'au XIIIe siècle). 3. Abandon de la zone sèche (du XIIIe siècle jusqu'à la fin du XIXe siècle). Cette distinction ne correspond pourtant pas à une différence fondamentale du camctère de la communauté cinghalaise ou de son éducation. Si l'on envisage les changements socio-économiques ainsi que l'organisation de l'éducation bouddhique de l'île, on peut définir trois périodes distinctes: 1. ancienne, pré-coloniale, 2. coloniale,
3. après l'indépen<k'U1ce.

Au cours de la période pré-coloniale apparaissent de légers changements dans une société paysanne caractérisée par une rigidité marquée. Nous possédons peu de références fiables ou de détails sur la vie des laïcs de l'antiquité avant le ye siècle. Nous traiterons donc davantage de l'époque dite "de.'! textes écrits". D'un autre côté, la tradition populaire de l'éducation bouddhique s'est développée considérablement à l'époque dite médiévale (entre les Xe et xye siècles). De plus, la majorité des documents, textes écrits par les moines ou les laïcs pour être lus devant le peuple à des fins éducatives, appartient à cette période. En conséquence, nous centrerons notre étude sur la période durant laquelle furent composés des textes littéraires de langue cinghalaise destinés à transmettre la pensée bouddhique, ou des textes fournissant des renseignements sur la vie des gens du peuple. La période située entre le Xe et le XVIe siècle est presque le point culminant de la littérature cinghalaise dans les royaumes indépendants situés dans la plaine. En dehors de ces textes, nous étudierons également quelques textes littéraires de l'époque kandienne, pendant laquelle une partie de la communauté resta indépendante jusqu'au milieu du XIXe siècle en t.'U1t royaume que 23

du Sri Lanka. C'est pourquoi nous avons pris en considération la continuité de la société traditionnelle tout au long de la période coloniale, surtout au royaume de Kandyl et dans les villages lointains éloignés de l'influence européenne. Nous préférons appeler "traditionnelle" ou "pré-moderne" cette période qui s'étend du Xe siècle jusqu'à la fin du XIXe siècle. Nous insistons sur le fait que notre recherche est uniquement une analyse de l'éducation informelle et de son interaction avec la société cinghalaise de cette période. Toutefois, il faut admettre qu'au cours des siècles la société a évolué selon différentes conditions économiques et politiques. Mais cette période sera traitée comme un ensemble, grâce à la présence de traits communs fondamentaux dans le mode de vie (sauf au cours des périodes de prospérité ou de famine) et dans le système d'éducation. C'est la société traditionnelle des laïcs. Pour saisir la dynamique du peuple de cette période pré-moderne (du Xe siècle à la fin du XIxe siècle), nous avons mené une recherche à la fois synchronique et diachronique. Nous pouvons ainsi comparer: - les transformations apportées par le bouddhisme dans la communauté des laïcs et vice-versa, dans les différentes époques de la période que nous étudierons; - aux mêmes époques, les différentes relations entre certaines catégories du peuple et les moines éducateurs. Dans toutes les sociétés, l'éducation joue un rôle très important dans la vie du peuple. Étant au centre du projet humain, l'éducation présente des conceptions et des aspects extrêmement complexes dans une société donnée. On aperçoit vite l'immensité de la tâche. Afin de mieux centrer cette étude sur l'éducation bouddhique informelle dans la vie séculière, nous avons mis en oeuvre deux approcbes : 1. la première présente les objectifs, les différents modes de transmission de la pensée bouddhique aux laïcs; 2. la deuxième analyse la transmission de la pensée bouddhique par l'éducation informelle: les problèmes posés par la doctrine et l'étbique du bouddhisme et sa position dans la vie du peuple, son importance et le travail dans la vie du peuple, les réactions du peuple, les fruits de cette transmission et, à l'inverse, le mode sur lequel les laïcs "éduquent les 'éducateurs' ". Cette deuxième approche sera consacrée aux fruits de l'enseignement bouddhique et aux réactions du peuple à travers la seule source que nous possédions, la littérature populaire orale et

1. Kandy, capitale fondée au début du XVe siècle dans la région montagneuse, restera le siège du dernier royaume des rois sri lankais, réduit à quelques provinces, conservant une indépendance à laquelle les Anglais mettront fin en 1815. 24

écrite (proverbes, chants, légendes). Pour faciliter l'analyse nous l'avons divisée en trois parties: - vie éthique et mystique, -vie socio-économique, -vie affective. Ces trois parties concernant les aspects de la pensée et les réactions de cette société occupent à peu près les deux tiers de notre travail. D'après les données que nous avons pu recueillir, ces parties comportent une analyse de l'éthique bouddhique des laïcs, leurs réactions physiques et mentales concernant chaque aspect de la vie matérielle, morale ou spirituelle. Nous avons essayé de les aborder dans l'ordre indiqué ci-dessus; toutefois nous avons souvent été obligée de les étudier sous le thème transversal que nous avons nommé "éducation morale". Méthodologie: La méthodologie ici à l'œuvre implique: - la délimitation du champ de recherche à l'intérieur du vaste domaine qu'est la littérature ancienne palie, sanscrite, et cinghalaise, - la présentation de la problématique d'échantillonnage de textes, - l'analyse des caractéristiques de l'échantillon retenu, - l'analyse de contenu des textes anciens cinghalais, - le recueil des textes ethnographiques, - l'étude de la littérature purement orale, - l'examen des croyances, usages et rituels de la société rurale, -l'étude de textes modernes, - une approche comparatiste. La collecte et la sélection des ouvrages littéraires ont été guidées par le besoin d'examiner la plus grande variété de représentations de la communication possible entre l'éducateur et l'éduqué dans la littérature ancienne bouddhique. Nous avons donc choisi la littérature en cinghalais, en tant que langue populaire, contrairement au pali et au sanscrit. Nous avons recherché des auteurs de types différents, mais ayant en commun d'avoir écrit pour et sur les gens du peuple. On peut regrouper ces auteurs en deux grandes catégories: - d'abord, les moines dont les textes s'adressent aux fidèles, Ce classement offre un intérêt pratique pour la recherche, l'enjeu étant de collecter un maximum d'oeuvres s'attachant à la vie des laïcs. '

- ensuite

les laïcs érudits.

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Parmi le corpus d'ouvrages cinghalais ainsi regroupés, nous avons sélectionné un échantillon de textes littéraires.. L'échantillon ainsi constitué possède les caractéristiques suivantes: - La plupart des textes étaient utilisés pour prêcher des sennons (bana) au peuple. - Les textes en prose et les poésies décrivent le comportement du peuple au cours de toute l'époque pré-moderne. - La plupart des textes ont été écrits par des moines-éducateurs. - Les textes décrivent en principe la société cinghalaise. - Les auteurs sont de sexe ma<;culin,donc le personnage de "la femme" est fondé sur le point de vue masculin des auteurs. L'analyse de contenu des textes littéraires a été spécifiquement mise au point pour répondre à la problématique de cette recherche. Donc pour cerner les enseignements populaires et les représentations du peuple cinghalais dans le langage écrit de J'époque pré-moderne, nous avons analysé les textes émanant des "élites" de la société. Ayant été écrites pour être lues devant le peuple, les descriptions de la vie du peuple dans la liUérature pourront constituer une bonne image du système des valeurs et des aspirations des éducateurs. Cependant cette même littérature des sermons nous donne souvent une image du peuple excessive et parfois caricaturale. Il ne faut pas oublier que la littérature a souvent montré des modèles de comportements transposables et utilisés dans la société. Les descriptions concernant les comportements des laïcs nous pennettent de connaître tant leur image idéale aux yeux des éducateurs que leur image réelle. Par une analyse des personnages dans ces textes littéraires, nous arriverons à connaître les gens du peuple, leur intégration sociale effectuée à travers une série d'identifications, et, parallèlement, les directives du bouddhisme qui parfois leur imposent des modèles et des situations contradictoires. Ces personnages incarnent les conceptions des moines et les valeurs propres à la culture bouddhique à laquelle l'homme s'initie. Souvent, dans ces histoires, les éducateurs offrent aux laïcs les moyens de s'évader des conditions difficiles de leur vie matérielle et compensent ainsi les contraintes dues à la vie collective. Il est évident que les moines ont analysé la personnalité des individus et des groupes compte tenu de leur place dans l'économie et dans la société, mais sous l'angle bouddhique. Ces personnages jouent un rôle important dans la transmission des normes bouddhiques et la socialisation des individus. Enfin, nous observons comment le peuple perçoit ces personnages comparés au modèle idéal: modèle de comportement dans la vie matérielle ou modèle spirituel.

1. Voir annexe I, p. 259-261.

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Mais, en revanche, une autre opposition s'impose entre un personnage que nous qualifierons de "naturel" et le personnage de "l'homme modelé" par la société bouddhique. Même dans les récits, cette "paire" est fréquemment en confrontation: l'un incarne des valeurs positives, l'autre des valeurs négatives (par exemple dans le Saddharmalankaraya la sainte Sumana et son mari). Le personnage de

"l'homme modelé" donne l'image de l'homme attendue par le bouddhisme, c'est-à-dire par la majorité des éducateurs. Il est
d'apparence plus banale, plus terne moralement. Dans certains textes, un même personnage incarne tour à tour les deux images ou bien l'un des aspects reste sous-entendu, ou exprimé par une référence "aux autres" hommes. Ce sont les paires oppositionnelles les plus typiques, qui permettent de dégager les systèmes de valeur positif et négatif- dans l'éducation bouddhique informelle. Les moines éducateurs, dans leurs récits, créent une sorte de prototype intemporel, passé au moule de leurs normes bouddhiques. Donc ce personnage ne peut plus témoigner de la réalité de l'époque "ordinaire" dont il est contemporain. Dans de nombreux textes des moines éducateurs, cette attente de "l'homme modelé" prend l'aspect d'une caricature stéréotypée de l'homme. Toutefois, ces personnages, "naturel" I "modelé", peuvent donner des renseignements sur leur vie quotidienne. Les personnages créés par les textes sont tellement recouverts par les aspects mythiques et symboliques qu'il est absolument nécessaire d'en extraire la réalité en analysant les "négatifs" (au sens quasi photographique du terme). La littérature populaire écrite et orale est le seul moyen de connaître les comportements réels du peuple de cette époque. Parallèlement, nous avons essayé de tirer le maximum de renseignements sur les représentations psychiques de ce peuple à travers les mythes et légendes. Il faut signaler que presque tous les documents offrent une image de l'homme caricaturée, modelée ou vue de l'extérieur. Pour comprendre en quoi la vie bouddhique des paysans avait changé, il fallait d'abord tenter de saisir ce qu'elle représentait dans l'univers mental d'autrefois, ce qu'était l'image de la vie de la société rurale de la période pré-moderne. Les hommes et les femmes vivant dans les villages n'ont pas ou ont f011peu laissé de témoignages. Le passé des campagnes est rempli de trous noirs qu'il n'est pas toujours aisé de combler: il faut donc constamment écouter le.çsilences. Cela nous a conduite à une étude ethnographique supplémentaire. Les traditions, les coutumes ou les pratiques des villageois, qui subsistent de nos jours encore, ont aidé à reconstituer des situations qui n'ont pas disparu au cours du temps. Souvent, ces traditions mettent en évidence la différence d'attitude de la communauté paysanne à l'égard du bouddhisme quant à la vie matérielle. 27

Étudiant l'éducation du peuple et ses pratiques liées aux conditions que lui offre l'environnement, nous avons été amenée à définir l'univers de "la socialisation", au sens où ce concept englobe à la fois des données sociologiques et institutionnelles relatives au peuple, et des données relatives aux conceptions, aux idéologies et aux représentations spontanées de leur propre vie. Dans ces perspectives, la littérature populaire semble le meilleur corpus pour les investigations du chercheur. Dans la société cinghalaise, la littérature des sermons écrite par les moines et la littérature populaire (orale ou écrite) transmise par les laïcs vont de pair et parfois s'entremêlent. Elles s'ignorent ou se respectent tour à tour l'une l'autre. On rencontre ainsi les mêmes concepts, les mêmes règles de vie dans deux types de littérature. Le mot littérature nous cache le vrai sens du bana kala. Les textes bana ne peuvent pas être considérés comme une simple "littérature". Ils sont un outil d'éducation, une communication symbolique de tout le peuple cinghalais. Quand on parle de la littérature populaire, on fait allusion aux légendes, aux récits, aux contes (les "livrets populaires") ou racontés au fil des temps jusqu'à l'époque moderne; sans oublier les livrets de sermons, de prières ou de récits cultuels que l'on trouve même aujourd'hui dans le milieu populaire. Pour les gens du peuple moins attachés à l'écriture, les livrets de base et la littérature orale sont d'une importance capitale. C'est par elle que les anciens transmettent aux jeunes les lois bouddhiques, l'origine des divers objets ou des cultes... Nous citons les prières et les récits utilisés lors des rites cultuels. Dans les récits, on entend natTer l'origine, le but de tel ou tel culte, mettant en évidence les croyances et les conceptions de la communauté cinghalaise. Les renseignements que nous avons recueillis grâce aux légendes, aux chansons populaires, aux généalogies, aux récits historico-Iégendaires, aux contes, aux proverbes, aux devinettes et aux mythesl permettent de préciser, de comparer et d'approfondir la connaissance des formes de pensée du peuple rural. Les sources étrangères ont fourni également leur moisson. Les voyageurs étrangers comme Fa lIsien, Robert Knox, Percival, John Davy ont relaté leurs observations et leurs expériences dans leurs récits de voyage ou de séjour2. Elles mettent en évidence les attitudes des auteurs à l'égard des habitudes du peuple cinghalais. De plus, elles nous aident à vérifier les renseignements donnés par les auteurs bouddhistes. Au cours de notre recherche, nous avons évité de faire une étude historique de l'origine et du développement de telle ou telle
1. Voir Annexe III, p. 263. 2. Voir Annexe IV, p. 264. 28

croyance ou de tel ou tel culte de cette société. Il faut préciser tout de même qu'à cette suite de recherches focalisées sur la littérature orale et écrite, les sources archéologiques, épigraphiques et les chroniques ont

apporté un éclairagecomplémentaire.

.

On remarque que l'éducation et la pratique bouddhiques exigent une approche interdisciplinaire, que nous nous sommes efforcée de mettre en œuvre au cours de notre recherche. Celle-ci est donc une analyse de la pensée bouddhique du peuple cinghalais, dans son insertion sociale, dans ses dimensions sociologiques, avec ses multiples aspects historiques, philosophiques et psychologiques. Finalement nous tenons à mentionner que, née d'une famille cinghalaise non bouddhiste, ayant vécu dans un village bouddhiste, notre intention était de poursuivre notre recherche tout en y participant de façon subjective, de réaliser notre ambition d'appréhender la société traditionnelle bouddhique comme un objet d'étude, mais comme un objet dont nous faisons cependant partie intégrante, c'est-à-dire de l'étudier simultanément du dehors et du dedans en le transposaut daus les termes de l'appréhension externe.

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