L'ÉDUCATION DANS LA SOCIÉTÉ AFRICAINE

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Les auteurs de cet ouvrage analysent différents niveaux des relations entre la société et l'éducation à partir des situations concrètes de sept pays : les valeurs éducatives des techniques de maternage (Bénin), le rapport entre la jeunesse et la citoyenneté urbaine (Congo), la liaison entre croyance religieuse, superstition, résultats scolaires et estime personnelle chez les élèves du secondaire (Cameroun), le développement du wahhabisme (Niger), le rapport entre rationalité et orientation scolaire (Ghana et Sénégal), et l'expérience de la RDC en matière de pédagogie universitaire.
Publié le : samedi 1 juin 2002
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EAN13 : 9782296290907
Nombre de pages : 162
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Cahiers africains de recherche en éducation

n01

- 2002

L'éducation dans la société africaine

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Cahiers africains de recherche en éducation
. Comité de patronage: Jean-Marie Atangana-Mebara (Cameroun), Ambrosio Lukoki (Angola), Charles N'Gombe Mbalawa (Congo), Francisco Komlavi Seddoh (Togol UNESCO) . Comité scientifique: Claude Assaba (Bénin), Amadé Badini (Burkina Faso), André Bokiba (Congo), Joachim Bongbele (Congo), Nzey Galedi (Gabon), Ibrahima Ninguelande Diallo (Guinée), Amadou Tidjane Diallo (Guinée), Pierre Fonkoua (Cameroun), Gbadamassi (Bénin), Saleh Hagam (Tchad), Nambala Kante (Mali), Alhonko Komlan (Togo), Lamine Malé (Mali), Octave Mankondo (RDC), Jean-Marc Mazaba (Congo), Anicet Mungala (RDC), Valdiodio Ndiaye (Sénégal), Madana Nomaye (Tchad), Maryse Quashie (Togo), Mathias Rwehera (Burundi), Nacuzon SalI (Sénégal), Juma Shabani (Burundi! BREDA), Thomas Silou (Congo), Gilbert Tsafak (Cameroun) . Comité de rédaction: Louis Marmoz, Saleh Hagam, Rosalie Kama, Jean-Marc Mazaba, Gaspard Mbemba, Anicet Mungala, Gilbert Tsafak . Secrétaire de rédaction: Raoul Marmoz . Photos: Antoine Terofal . Directeur de la publication: Louis Marmoz

(Ç)L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-2604-6

Avertissement
Voici la première livraison des Cahiers africains de recherche en éducation, dont le titre indique la visée. Le principe de cette publication francophone, discuté et précisé d'abord dans le cadre de la Chaire UNESCO de Sciences de l'éducation pour l'Afrique centrale!, est né de la constatation d'un manque de supports ouverts aux chercheurs vivant en Afrique et voués au développement de la recherche sur ce continent, d'un manque d'information donc sur la production africaine. D'où une méconnaissance qui se traduit trop souvent en oubli, voire en mépris, alors qu'elle n'est qu'ignorance. Car, si la recherche africaine en éducation existe2, vive et originale, on ne la voit pas assez, aussi bien dans les pays où elle est produite qu'à l'extérieur, et cette invisibilité est encore plus forte pour les chercheurs francophones qui ne bénéficient pas de l'accès aux multiples publications en anglais existant en Amérique, en Asie, en Océanie, en Europe, et en Afrique aussi. Les Cahiers africains de recherche en éducation sont un moyen d'aider à la diffusion de cette recherche, de la faire connaître et reconnaître, en son originalité même, de lui permettre d'échanger avec les autres, et, ainsi, de servir en toute clarté au progrès de la recherche mondiale comme au développement des pays.
1 La Chaire UNESCO de Sciences de l'éducation pour l'Afrique centrale, mise en place en 1997, a son siège à Brazzaville, dans le cadre de l'Ecole Normale Supérieure de l'Université Marien N'Gouabi. Le titulaire en est le Prof. Louis Marmoz, la responsable administrative Mme Rosalie Kama, directrice de l'ENS (après M. Gaspard Mbemba, précédent directeur) et le coordonnateur pédagogique M. Jean Marc Mazaba. Trois antennes ont été installées, coordonnées respectivement par le Prof. Anicet Mungala (Kinshasa), le Dr Saleh Hagam (N'Djamena) et le Prof. Gilbert Tsafak (Yaoundé). 2 Cf. Marmoz L., Pour la recherche africaine, in Recherches africaines en éducation, Les Sciences de l'éducation pour l'ère nouvelle, Caen: CERSE, 2-1994, pp. 5-8.

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Ce souci de la recherche africaine conduit à publier des articles et des monographies de chercheurs africains, mais aussi de chercheurs d'autres régions, marqués par leur originalité et leur caractère scientifique, attesté par une recherche de preuve et la mise au clair des démarches et des bases de l'auteur. La nature des travaux présentés, résultats de recherches, pratiques théorisées ou réflexions sur des démarches, montre que les Cahiers africains de recherche en éducation sont ouverts à tous les domaines et à toutes les fonnes de la recherche en éducation; ils sont intéressés à en montrer l'originalité et la force. Cette ouverture, passant aussi par le respect des formes d'écriture de chacun, est favorisée par un travail de sélection des textes, mené par un Comité scientifique dont les membres ont été choisis parmi les plus hautes autorités de la recherche en éducation de la plupart des États francophones d'Afrique. Autour du thème constant «l'éducation dans la société africaine », cette première livraison, évoquant différents niveaux de formation, de problèmes et d'approches, veut être comme une introduction aux publications qui suivront. Que ceux qui y ont participé soient remerciés, de ce présent et de ce futur.

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L'éducation

dans la société africaine
Sommaire

éducatives des techniques de maternage (Étude de cas au Bénin) Claude Assaba

. Valeurs

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. Jeunesse et citoyenneté urbaine Moïse Balonga

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religieuse, superstition, résultats scolaires et estime personnelle chez les élèves de l'enseignement secondaire au Cameroun 51 Gilbert Tsafak

. Croyance

. Rationalité et orientation scolaire en Afrique: Répartition Globale des Filières universitaires (RGF) et mécanismes des choix des étudiants du Ghana et du Sénégal Alain Marie Sainte 79 . La pédagogie universitaire: une vision et une expérience du développement en République démocratique du Congo Anicet Mungala, J.B. Ntambo Kinkay K.G.N. 95
du wahhabisme au Niger: analyse socio-historique de la diffusion du mouvement Izala dans la ville de Maradi Olivier Meunier 121

. Développement

. Ouvrages

récents

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Valeurs éducatives des techniques de maternage (Étude de cas au Bénin)!
Claude Assaba*

La relation entre l'éducation et la croissance s'explique par la quête du «mieux ». Le «mieux », c'est le désirable, le désiré. Il exprime un état d'esprit conduisant au dépassement, à la maturation, à la perfection. Ce dépassement, du point de vue biologique, s'assimile à la croissance du fœtus et plus tard de l'enfant. Voilà le premier temps de l'éducation. Le second temps prend naissance à partir du moment où s'opère radicalement la rupture entre la mère et l'enfant. Rupture sociale marquée par le sevrage pendant lequel de passive, l'éducation devient active. C'est la phase de la croissance sociale, autrement dit de l'intégration progressive de l'enfant à son environnement social et naturel et de la formation de la prise de conscience de l'interdépendance du développement de cet environnement et de sa propre croissance. Éduquer revient alors, dans un premier temps, à créer les conditions favorables à la croissance. La vie étant elle-même dictée par la croissance, on conçoit que l'intrication de l'éducation et de la croissance soit permanente. Cette intrication ne sera pas lue uniquement dans la courbe évolutive biologique de l'enfant. L'exemple que nous allons prendre se rapportant à la relation mère/enfant n'épuise pas, naturellement, toute la question. Que le maternage ait une influence sur l'éducation de l'enfant, cela semble aller de soi surtout depuis les travaux des psychologues et psychanalystes. Les travaux de Hélène Stork et des membres du Centre d'Études et de Recherches Interculturelles sur la Petite

Les observations portent sur le monde yoruba. Cf. Assaba, 1995. *Maître-Assistant à l'Université Nationale du Bénin, Chercheur au CERPPE/EA3210, Université de Caen et au Laboratoire d'Ethnologie de l'Université Paris V.

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Enfance (CERIPE, Université René Descartes) qu'elle dirige le montrent. Nous ne prétendons pas aller dans les profondeurs qu'elle a explorées ici et là. L'intérêt que nous accordons aux techniques tient beaucoup plus à la manière dont les Yoruba préparent l'enfant à sa vie d'homme selon les principes qui régissent leur relation au monde. L'analyse sera ainsi faite selon deux axes, les techniques de bain et le mode de portage et d'alimentation.

Techniques

de bain

Le bébé est lavé deux fois par jour: le matin et le soir. Le bain du matin est le plus important, fait à partir d'infusion et de décoction. Aujourd'hui des seaux et des cuvettes métalliques ou en plastique ont pris la place des grandes calebasses. Dans la situation que nous présentons ici, nous notons l'utilisation de trois cuvettes et d'un seau. Celui-ci ou une des cuvettes contient des infusions chaudes. Dans un autre récipient nous avons de l'eau froide. L'une des autres cuvettes servira à réaliser un mélange tiède et la dernière, placée sous les jambes de celle qui lavera le bébé, va recueillir l'eau de bain. Les autres éléments composant le nécessaire de bain sont l'éponge (fibres de certaines lianes ou, aujourd'hui, l'éponge mousse), un morceau de tissu, une boîte de conserve percée d'un trou à sa base, du savon traditionnel noir (remplacé de plus en plus par les savons parfumés), différents oings auxquels s'ajoutent aujourd'hui l'eau de Cologne, les poudres pour bébé. Précisons que le bain est donné par une femme âgée, mais elle n'est pas seule à assurer ce bain, la nouvelle accouchée y assiste ainsi que toutes celles qui ont envie d'apprendre. La toilette commence par les soins des appareils génitaux. Les méthodes restent les mêmes pour la fille comme pour le garçon. Notre observation a porté sur un garçon de deux semaines non encore circoncis. Le prépuce est replié pour dégager le gland et on y fait couler, par le trou à la base de la boîte de conserve ou par un morceau de tissu, de l'infusion tiédie ou de l'eau tiède obtenue dans la seconde cuvette. Si c'est une fille, l'opération reste la même. On écarte les grandes et petites lèvres et procède comme décrit ci-dessus. Cette opération peut durer environ cinq minutes. Les appareils génitaux

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doivent être bien lavés, «bien préparés» -comme on le dit- non seulement pour leur fonction mais pour éviter les risques d'infection. Il faut remarquer que les Yoruba attachent une grande importance à la santé de l'enfant. Avant de commencer le bain, on provoque les selles chez le petit enfant en agissant sur les muscles sphinctériens. Le procédé reste le même que celui que nous avons observé dans les soins apportés aux appareils génitaux. Lorsque l'enfant tarde. à faire les selles, il arrive qu'on lui introduise dans l'anus une tige de coton imbibée auparavant de vaseline. L'enfant parvient ainsi à faire ses selles matinales. Cette pratique est utilisée généralement quand l'enfant est supposé avoir des maux de ventre signalés par des pleurs que l'on ne parvient pas à calmer rapidement. La toilette du corps commence par la face: la tête et le visage, ventre, bras et mains, jambes. Ensuite on lave le dos. Notons que tout ceci se fait au savon. La tête, le visage et les oreilles constituent la première étape, car ils exigent d'être bien modelés. On ne s'attarde pas sur ces parties puisqu'il faut éviter que l'enfant attrape un rhume et faire très attention à la fontanelle; aussi les rince-t-on très vite. Une fois que toute la face est lavée au savon et rincée, le bébé est retourné, le ventre sur les cuisses de la « laveuse », et elle lui lave le dos. Les soins apportés à l'appareil génital sont observés pour les sphincters de l'anus selon le même procédé. La note finale de ce bain à l'eau tiède consiste à faire couler, à l'aide de l'éponge ou du morceau de tissu, de l'eau froide sur l'enfant car «il faut qu'il s'habitue à toutes les variations de températures ». Après le bain, on entame les massages des différentes parties du corps. Une note particulière peut être relevée en ce qui concerne les pieds. Massées soigneusement, les plantes des pieds doivent être modelées afin qu'elles ne soient pas comme des palmes. Il ne faut pas « avoir les pattes d'un canard ». Les pieds doivent pouvoir permettre un excellent agrippement au sol quand l'enfant va commencer à se tenir debout. Les remarques d'Hélène Stork, suite à son observation de la mère malienne sarakollé de la région parisienne, rendent compte de détails que nous avons relevés à plus de six milles kilomètres, au mois d'avril 1994 à Cotonou au Bénin, à la seule différence que la durée des soins est beaucoup plus longue chez notre «laveuse yoruba ». Elle écrit: « On assiste alors à un soin d'une durée totale de

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sept minutes au cours desquelles alternent les gestes maternels de massage sur les différentes parties du corps de l'enfant accompagnés d'étirements, de pressions et de petits exercices moteurs variés visant à assouplir les articulations: croisements alternatifs des bras sur le buste (en milieu yoruba l'exercice conduit à ramener, après croisement des bras sur le dos, les mains jusqu'aux omoplates), croisements des cuisses l'une sur l'autre, flexions des cuisses sur l'abdomen, abducation-rotation des cuisses pour faire travailler les hanches, mouvements de pédalage, autant d'actes destinés à préparer le fonctionnement de ces différents segments du corps et des articulations correspondantes. Toutes les manipulations sont effectuées à un rythme assez rapide et sans interruption, mais les gestes de la mère ne sont ni brusques ni précipités, mais au contraire harmonieux et assurés »2. Le bébé observé par Stork est une fille âgée de cinq mois, le nôtre est un garçon de deux semaines. Stork est frappée par les gestes qu'elle décrit. Surprenants et spectaculaires sont ceux que nous avons observés. Le bain proprement dit, les massages et frictions, les manipulations corporelles s'achèvent par des gestes symboliques consistant à «ramasser des deux mains les forces de l'enfant du dessous des cuisses de la laveuse et à les lui redonner, restituer, à partir du dos, -l'enfant étant couché sur le ventre sur les cuisses de la laveuse ». Viennent ensuite les soins buccaux consistant en un «brossage» des gencives et de la langue à l'aide de coton imbibé de citron dilué avec de l'eau tiède et le nettoyage des oreilles. Après tout cela, l'enfant est oint, parfumé, saupoudré et habillé. Il est ensuite remis à sa mère qui devra l'allaiter. A la fin de l'allaitement, on devra s'assurer qu'il a éructé avant de le faire coucher.

L'alimentation

et « l'apprentissage

sphinctérien»

L'alimentation de la mère et celle du petit enfant vont de pair. Conscient de cette relation, les Yoruba se préoccupent avec une certaine obsession de ce que la jeune accouchée doit manger. On pourrait parler d'un régime alimentaire dont le but est de permettre à

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Stork,

1986, p. 187.

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l'enfant d'avoir, par le sein maternel, les aliments qui favorisent sa croissance et lui épargnent nombre de maux. Il faut indiquer que la jeune mère, au cours de sa grossesse, ne peut pas manger tout ce qu'elle veut. Frappée de restriction alimentaire, loin de se croire privée, elle trouve à sa portée les aliments qui lui assureront une excellente santé physique et profiteraient par la même occasion à l'enfant. Les premières semaines après l'accouchement, les mêmes précautions sont prises. L'observance ou la non observance de ce régime se lit dans les comportements de l'enfant. On scrute dans certains cas les selles de l'enfant, surtout si on soupçonne que celui-ci a mal au ventre. Aussi, nous paraît assez loin de la réalité yoruba, comme l'a d'ailleurs noté Pierre Erny, cette affirmation d'E. Bourgeois: «le lait dans l'idée des Noirs n'est pas une nourriture. On donne le sein simplement pour réconforter3 ». Que le sein soit à la portée du petit enfant pour répondre à ses caprices, c'est pour vite apaiser ses pleurs, mais surtout pour qu'il ait le sentiment de ne manquer de rien. Le lait maternel en tant que premier aliment de l'enfant en ce monde doit lui permettre de commencer une vie en harmonie avec tous ceux qui l'entourent et, au même moment, permettre à la mère de refaire l'expérience de sa propre intégration dans la famille de son époux. En effet, une mère qui laisse pleurer son enfant se verra rappelée à l'ordre par cette boutade: «tu ne crois tout de même pas qu'on te nourrit afin que tu grossisses et laisser mourir de faim notre enfant! ». La mère est contrainte d'allaiter son enfant au risque d'être désapprouvée par toute la famille. Outre cette importance du lait maternel, il faut noter qu'après le bain matinal le premier aliment du petit enfant consiste en une infusion de plantes dont chaque famille a le secret et connaît les vertus. Quand l'enfant grandit, son alimentation est complétée par des bouillies de céréales. La technique d'alimentation pour ce qui concerne les bouillies et les infusions se présente comme suit: la mère ou son substitut s'assied sur un tabouret en pliant les jambes de sorte que l'enfant se retrouve couché sur le côté, la face tournée vers elle. A l'aide de son bras gauche, elle retient les jambes de l'enfant et, dans sa main gauche, tient la calebasse ou le bol contenant l'aliment liquide (infusion ou bouillie). Dans le creux de la main droite, placée
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Cité par Emy, 1988, p. 174.

Il

sous la bouche de l'enfant, on verse l'aliment par petites quantités. L'index et l'annulaire serviront à boucher par intervalles les narines de l'enfant qui est obligé d'ouvrir la bouche pour avaler le liquide par petites gorgées. Cela permet, dit-on, de s'assurer que l'enfant a bien mangé. Mais il ne suffit pas de manger, encore faut-il rester propre pour être .accepté par les autres membres de la famille et jouir de la chaleur de leur corps. La propreté joue ici un grand rôle. Aussi fait-on dépendre la propreté de l'enfant de celle de la mère. Une chasse intense est menée contre la malpropreté, obun. Traiter un enfant de 01'obun «propriétaire de la malpropreté» revient indirectement à parler de sa mère, car si celle-ci est propre, il en ira de même pour le nourrisson. On voit donc qu'effectivement toute (nouvelle) naissance est pour la mère l'occasion de se replonger elle-même dans les principes élémentaires de la vie éducative. Elle se rééduque en éduquant son enfant. Ainsi l'éducation à la propreté reste capitale puisqu'elle s'inscrit dans le programme global de l'image du corps. Dans un premier temps, en surveillant et retournant par moments le nourrisson qui dort, on veut éviter qu'il ait des parties de son corps disproportionnées par rapport à d'autres, mais c'est aussi un moyen de contrôler ses couches et de les changer à temps si elles sont mouillées ou salies. Dés son réveil, le nourrisson est porté hors de sa couchette et, par des onomatopées (psi psi psi psi), on l'incite à «faire pipi ». Pour les grands besoins, avant qu'il ne sache s'asseoir sur un pot, la mère ou ses substituts lui apprennent à déféquer hors de ses couches (dans le cas où il en porte) ou de sa couchette, en tout cas, en des lieux désignés pour. Elle s'assied les jambes allongées et pose l'enfant de telle manière que les pieds lui servent de dossier. Dans cette position, l'enfant peut déféquer sans avoir à se salir. Ces éléments de l'éducation sphinctérienne obligent les mères à mieux vivre en symbiose avec leur enfant, ce qui leur permet de vite pressentir ses besoins sphinctériens et de le mettre dans des positions adéquates pour «se libérer». Ce qu'écrit Stork à propos des mères indiennes est valable dans notre contexte: «Dès qu'elles perçoivent le moment de l'évacuation, elles s'assoient dans la cour, sur le sol, jambes allongées, (...) ; elles calent le bébé sur leurs chevilles qu'elles écartent rapidement au moment opportun. L'urine sèche

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rapidement sous le soleil, tandis que les fèces sont enlevées à l'aide d'une feuille et jetées à distance, puis le sol arrosé d'eau4 ».

Le mode de portage
« Dake olu kere je Egni ni gbe omo pon Omo otomi l'egni Dake 0 gb' ogede je, dake 0 »5

« La myélinisation de l'appareil vestibulaire se développantdès

le quatrième mois de la vie embryonnaire, il est probable que l'enfant reçoit déjà in utero un certain nombre des stimulations correspondantes. La manière très cadencée dont les Africains se servent habituellement de leur corps ne résulterait-elle pas aussi d'imprégnation rythmique très précoce »6 ? Stork fonde son soupçon sur l'idée selon laquelle « les apprentissages kinesthésiques et tactiles laissent de manière indélébile leur empreinte ethnique sur les individus », idée qui trouve son fondement dans le film de Jean Rouch Un lion nommé l'Américain 7. Loin de la fiction, de multiples faits de l'observation montrent en effet qu'en Afrique, on sait «jongler» avec son corps, et la fameuse expression, «nous sommes pétris dans la musique et la danse », ne tient pas d'une simple rhétorique. Nous avons vu qu'implicitement les techniques de bain, s'inscrivant dans la logique d'ensemble des dispositions de maternage, préparent, au-delà des mesures hygiéniques et prophylactiques, à toute une mise en forme physique devant favoriser et développer les possibilités d'adaptation à tous les milieux, à toutes les circonstances ou, si l'on préfère, à toutes les situations. Comme le note Oumou Diodo Ly, «le bébé africain passe la majorité de son temps dans les bras et sur le dos de la mère ou de ses substituts. Il y est tenu, bougé, bercé au rythme des chants, des

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Stork,

1986, p. 137.

Berceuse yoruba: «Tais-toi petit enfant / C'est le dos qui porte l'enfant / L'enfant ne me suffit pas au dos / Tais-toi, tiens et mange la banane, tais-toi» (traduit par nous).
6 Stork, 1986, p. 191. 7 1968. Cf. Emy, 1988, p. 211.

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danses, et des mouvements quotidiens8 ». Plusieurs auteurs l'ont aussi remarqué et précisé à plusieurs reprises. Contrairement à ce qu'affirme Pierre Erny9, les femmes yoruba portent leur enfant au dos quelques jours après sa naissance, disons après les cérémonies de sortie. Elles le maintiennent au dos à l'aide de deux pagnes qu'elles nouent au-dessous de l'aisselle gauche. Sur le premier pagne, elles attachent, sous les fesses du bébé, un lange traditionnel fabriqué par les tisserands locaux. Ces pagnes et le lange sont souvent offerts par les beaux-parents. Les fesses de l'enfant reposent sur le lange qui lui arrive au niveau du bassin. L'enfant ainsi soutenu a son ventre collé au dos de la mère ou de ses substituts ainsi que l'un des côtés latéraux de sa tête. La mère prendra soin de retourner par moments la tête de l'enfant afin qu'une face latérale ne soit pas plus aplatie que l'autre. Le second pagne soutient le cou de l'enfant tant que celui-ci ne peut pas maintenir sa tête droite. Et, même si l'enfant devient plus grand, on devra prendre soin de le surveiller quand il dort au dos de la mère ou de quelqu'une d'autre, afin que sa tête ne se balance pas en arrière. Aussi doit-on défaire le pagne qui le soutient à la naissance des omoplates pour le remonter jusqu'à la base du cou. Quelle est la position de l'enfant au dos de sa mère? S'il s'agit d'un tout petit enfant, qu'il dorme ou qu'il soit en éveil, sa joue, gauche ou droite, est collée au dos de la mère, ses bras et ses jambes autour du tronc de la mère font penser à un agrippement. La position reste la même quand l'enfant devient plus grand, mais, quand il est en éveil, on met le pagne jusqu'à la base de ses aisselles pour lui permettre d'avoir les bras hors du pagne afin qu'il puisse se mouvoir et s'amuser. Quand l'enfant n'est pas au dos, on l'installe à la hanche ou on le porte dans les bras. Dans tous les cas, on s'arrange pour que le sein soit à sa portée. Thérèse Kéita rend bien compte des conséquences de ce mode de portage en écrivant: « Le contact physique permanent s'établit à travers l'allaitement et le portage qui créent les conditions d'une proximité ininterrompue entre mère et enfant. Le contact cutané permanent est sécurisant et réducteur des tensions de l'enfant. Tant qu'il se meut dans la sphère maternelle, le petit est très souvent porté, collant donc directement au corps maternel, presque en symbiose avec lui. Ce long corps à corps sans
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Ly, 1993, p. 32.
«Tant que l'enfant est tout petit, on le porte dans les bras », in Emy, 1988, p. 176.

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intermédiaire est caractéristique du mode d'existence du nourrisson africain (.. .) Au contact d'un monde doux, chaud, bien rythmé, le plus proche possible de la condition prénatale, l'enfant jouit d'une existence de marsupiallo». Oumou Diolo Ly affirme la même chose en écrivant à propos des Peul-Pulaar (Sénégal) : « on peut considérer que le portage au dos, outre son caractère fonctionnel, est avant tout sécurisant pour l'enfant prolongeant en quelque sorte la vie fœtale. Par la même occasion, la mère apprend à ressentir, dans un contact peau-à-peau, les émotions, les besoins de son enfant et se rassure sur ses capacités à redonner à son bébé la sécurité qui lui apportait l'univers intra-utérin 11». Ce constat des bienfaits du mode de portage africain que nous avons observé chez les Yoruba est systématisé par Stork qui y voit les éléments d'une construction de santé psychologique. Winnicott, cité par Thérèse Kéita, va plus loin et note de manière générale que « le but des soins maternels ne se limite pas à l'établissement de la santé, mais comprend la fourniture de conditions pour l'expérience la plus riche possible avec des conséquences à long terme en ce qui concerne la profondeur et l'accroissement de la valeur du caractère et de la personnalité de l'individuI2 ». La nécessité de préparer l'enfant à la vie sociale, dans ses implications économiques, politiques, religieuses et culturelles, se trouve en filigrane derrière les techniques de maternage. Sortir de l'enfant ce qu'il a de meilleur, étant donné que dans notre contexte l'enfant qui vient de naître n'est jamais une table rase, un terrain vierge, reste un axe fondamental de l'éducation et le maternage en est un des moyens privilégiés. La relation maternageconditionnement a une valeur éducative indiscutable car il s'agit, non seulement d'assurer la croissance biologique de l'enfant mais, surtout, de lui montrer les bienfaits d'une puériculture dynamique où s'inscrivent dans le prolongement l'un de l'autre l'ensemble des soins apportés, d'une part, à la mère au cours de la grossesse et à l'accouchement et, d'autre part, à l'enfant. Ici les gestes l'emportent sur les discours. L'excorporation de l'enfant, en tant que rupture de l'union de la mère et du bébé, est comparable, dans une certaine mesure, au
10 Il 12 Kéita, 1988, p. 113.

Ly, 1993, p. 32. In Kéita, 1988, p. 114.

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processus d 'hominisation qui consacra la fin de l'état larvaire d'origine. Cette excorporation devient plus significative à partir du moment où elle met fin elle-même à cette forme éducative passive qui marque les périodes de gestation et de maternage. Nous voyons à travers les éléments exposés que les soins apportés à la mère et à l'enfant visent, pour la première, à replonger dans les principes élémentaires mais fondamentaux de l'éducation, et, pour le second, à lui assurer le développement physique et psychique; son éducation sanitaire vient renforcer les modalités de sa socialisation; car c'est une manière de lui apprendre à vivre dans l'environnement qui est désormais le sien.

Sources bibliographiques ABIMBOLA W. (ed.), Yoruba oral tradition, Ibadan: Ibadan University Press, 1975. COLLECTIF, Famille, enfant et développement en Afrique, Paris: UNESCO, 1990. DEWEY J., Démocratie et éducation (traduction de G. Deledalle), Paris: Armand Colin, 1990. ELLIS A.B., The Yoruba speaking peoples of the slave coast of West Africa, their Religion, manners, customs, laws, language, London, Lagos: Curzon press. Pilgrim Books, 1974 (Second ed.). ERNY P., L'enfant dans la pensée traditionnelle de l'Afrique Noire, Paris: L'Harmattan, 1990. ERNY P., L'enfant et son milieu en Afrique Noire, Paris: L'Harmattan, 1987. ERNY P., Les premiers pas dans la vie de l'enfant d'Afrique noire, Paris: L'Harmattan, 1988. IGUE O. J. et IROKO A. F., Les villes yoruba du Dahomey: l'exemple de Ketu, Cotonou: Université du Dahomey, 1974. IGUE O. J., Contribution à l'étude de civilisation yoruba, Cotonou: UNB, 1970-1980. KEITA Th., «Phénoménologie traditionnelle de l'enfance en Afrique », in Famille, enfant et développement en Afrique, Paris: UNESCO, 1988, pp. 99-139. KI-ZERBO J. (dir.), Eduquer ou périr, Paris: UNICEF-UNESCO, 1990.

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