Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 26,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'engagement politique de l'église catholique au Zaire

De
416 pages
Au seuil de l'An 2000, le moment semble venu de faire le point sur le rôle politique exercé par 1'Eglise catholique sur l'organisation de la société depuis l'indépendance du pays, le 30 juin 1960, jusqu'à " la marche d'espoir " du 16 février 1992. Cet ouvrage présente une synthèse sur l'histoire mouvementée de la communauté catholique la plus importante de l'Afrique sub-sahariennne. De la collaboration étroite avec le " régime Mobutu " à l'engagement politique concret, l'Eglise catholique du Zaïre est devenue l'une des forces politiques d'opposition incontournable sur l'échiquier politique national.
Voir plus Voir moins

~ -

!

L'engagement politique de l'Eglise catholique au Zaïre
~

1960-1992

r

r

-

Louis NGOMO OKITEMBO

L'engagement politique de l'Eglise catholique au Zaïre
~

1960-1992

Li111il1aire Préface

de José de 'Maurice

Mpurldu
Cheza

L 'Harlnattal1 5-7. rue de J'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L Ha r 111at t a 11 I Il C '

55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA 112Y l K9

~

--

Collection Études Africaines

Dernières parutions

Noël DOSSOU- YOVO, Individu et société dans le roman negro-africain d'expression anglaise de 1939 à 1986 (3 volumes). W.H. Paul William AHUI, Eglise du Christ. Mission Harriste, éléments théologiques du Harrisme Paulinien. Anne LUXEREAU, Bernard ROUSSEL, Changements écologiques et sociaux au Niger. Grégoire NDAKI, Crises, mutations et conflits politiques au CongoBrazzaville. Fabienne GUIMONT, Les étudiants africains en France (1950-1965). Fidèle-Pierre NZE-NGUEMA, L'Etat au Gabon de 1929 à 1990. Roger SOME, Art africain et esthétique occidentale. Blaise BAYILI, Religion, droit et pouvoir au Burkina Faso. Derlemari NERBADOUM, Le labyrinthe de l'instabilité politique au Tchad. Rémi LEROUX, Le réveil de Djibouti 1968-1977. Marcel BOURDE1TE DONON, Tchad 1998. Jean-Claude P. QUENUM, Interactions des systèmes éducatifs traditionnels et modernes. Annie CHÉNEAU-LOQUAY, Pierre MATARASSO, Approche du développement durable en milieu rural africain. Pierre SAULNIER, Le Centrafrique entre mythe et réalité. Constant D. BEUGRE, La motivation au travail des cadres africains. Emmanuel AMOUGROU, Afro-métropolitaines, Emancipation ou domination masculine? Omega BAYONNE, Congo, diagnostic et stratégies pour la création de valeur. Denis ROPA, L'Ouganda de Yoweri Museveni.

C9l/Harnlattan,

1998

ISBN:

2-7384-7006-8

f

DEDICACE
A la mémoire de mes parents et de ma famille. A tous ceux dont l'amitié me permet d'espérer pour mon pays un mieux-être. A la mémoire du cardinal Joseph Albert Malula.

r

RÉPUBLIQUE
_
~ @ Umitt

DU

ZAÏRE

d'tw
dt diSlrict d'Élnt de pro"illet dt dj,trÎcl loCtJIi,b d'<OlI

Un,;"dtpro"ill'"
Umilt c"pitalt C"if-litu Chif-litu o '" ~--~ AI/lm all'"

(.I15° I I
.., i

_.F

CAMEROUN

û

I
I

I
1./"'-'_/

,'-'-,

~ i J

'---'

j

:

l 'i

~

b

.//~ /~'
..... I()o-~---"

LOANDA .

/U!.:~Q_

~ "< -3 -c ~
,'.

o
L

J<~\pÎ

I

!
!

I

---L---

,..

-

LIMINAIRE

DE LA PAROLE AUX ACTES PROPHETIQUES

-

J'ai eu la joie et la chance de recevoir l'abbé Louis Ngomo au moment où il rédigeait le travail qui fait l'objet de cette publication. Après toute une après-midi d'échange et de partage, j'ai réalisé le grand intérêt du sujet. Qu'après la rédaction de son travail et le brillant succès qu'il a récolté auprès des correcteurs et lecteurs de sa thèse, l'abbé Louis Ngomo me demande de lui écrire un liminaire, je le ressens comme un honneur que je ne mérite pas. D'autres sont plus qualitiés que moi pour le faire. J'accepte, cependant, de m'acquitter de cette noble et délicate tâche pour répondre à la contiance que Louis m'a faite dès notre première rencontre. Aussitôt que j'ai reçu l'exemplaire du travail de Louis, une expression m'est venue à l'esprit et m'a inspiré pour écrire ces quelques lignes en guise de liminaire: « des paroles aux actes ». Cette expression utilisée par mon ami, le professeur Raymond Mutuza, dans un texte inédit sur le développement de la région Maniema, apparaît pour moi très signiticative au regard du thème abordé par l'abbé Louis. En et1et, lorsqu'on considère l'engagement politique de «l'Eglise catll0lique» du Zaïre, on constate que celui-ci est très riche quant au discours et aux déclarations de l'épiscopat et du clergé en général mais très faible et presque insignitiant quant aux actes de ces derniers. Ils ne sont pas nombreux des Malula qui ont eu le courage d'agir publiquement. A l'expression de Raymond Mutuza, j'ajoute une précision: actes prophétiques. Il s'agit d'actes publics qui dénoncent les incohérences du système politico-économique dans lequel nous vivons dans notre pays. Hier et aujourd'hui, ce système n'a pas changé. Il reste un système marqué par les rapports de domination entre les dirigeants et le peuple, entre le Nord et le Sud. Des actes qui contribuent à inaugurer un nouvel ordre politique, économique, social, culturel et religieux. Bret~ des actes par lesquels les chrétiens catholiques manitestent leur détermination à hâter l'avènement du royaume de Dieu. Or, à ce sujet, le travail de Louis démontre à suffisance que «l'Eglise catholique» au Zaïre se caractérise essentiellement par beaucoup de discours et très peu d'actions. On observe quelques actions isolées et souvent discrètes. Il y a comme une peur d'agir. Le lecteur remarquera que j'ai mis entre guillemets le terme «Eglise catholique ». En effet, en lisant l'ouvrage de l'abbé Louis Ngomo, il me semble que l'accent est plus mis sur l'Eglise hiérarchique, l'Eglise institutionnelle représentée par sa hiérarchie. Or, l'Eglise catholique au Zat're n'est pas uniquement la hiérarchie ecclésiastique. Ce qui apparaît clairement dans la pratique historique de l'Eglise catholique au Zaïre c'est que la hiérarchie fait de belles déclarations, très courageuses et très prophétiques. Mais, elle ne s'engage que rarement dans des actions

r

publiques qui traduisent en actes leurs déclarations. Il semble que cela est le domaine privilégié des laïcs qui doivent, selon une certaine théologie de l'Eglise, agir dans le monde politique, économique et social. Pour ma part, je considère l'Eglise comme le peuple de Dieu qui a une mission prophétique qui consiste à changer le monde en royaume de Dieu. Ce peuple est organisé, et chacun des membres a, comme dans un corps, son rôle et sa fonction. Mais, comme corps, l'Eglise est tout entière concernée par cette mission. Aussi, laïcs, religieux, religieuses, prêtres, évêques, tous les membres de l'Eglise sont concernés au même titre, par leur baptême, par un engagement politique en vue d'instaurer un nouvel ordre plus conforme aux exigences du Royaume de Dieu. Ainsi, un engagement politique réel et eftîcace de l'Eglise catholique, à mon avis, exige que les laïcs, les religieux, les religieuses, les prêtres et les évêques du Zaïre se mettent ensemble pour rétléchir sur les enjeux du moment, décident ensemble des actions à mener et se retrouvent ensemble sur le terrain pour les réaliser. Il y a donc là un devoir de solidarité à tous les niveaux de cet engagement politique: niveaux de la rétlexion, de la décision et de l'action. Sinon, les laïcs à qui les pasteurs, constituant la hiérarchie, demandent d'agir, se retrouvent sur le terrain de l'action comme des brebis sans berger. Un des détîs auxquels la société zaïroise est confrontée de nos jours est celui de la démocratie. A ce sujet, la hiérarcllisation de l'Eglise catholique au Zaïre se contenterait-elle seulement de faire des déclarations, de donner des orientations aux dirigeants politiques ou va-t-elle s'engager à démocratiser aussi l'Eglise pour prêcller par l'exemple? Il faudrait, à ce sujet, se rappeler cette pensée du pape Paul VI : le monde d'aujourd'hui a plus besoin de témoins que de maîtres. Et si le monde d'aujourd'hui peut croire aux maîtres ce n'est que dans la mesure où ils sont témoins de ce qu'ils enseignent. Entin, si l'ouvrage de Louis a fait quelque peu l'apologie de l'Eglise catholique au Zaïre dans son engagement politique, il serait bon que d'autres t11éologiens s'attellent à une œuvre d'autocritique de l'Eglise dans ce domaine. Cette voie vers une autocritique salvatrice est déjà ouverte dans la conclusion de cet ouvrage de Louis. Nous espérons que d'autres théologiens zaïrois poursuivront ce travail. En attendant cet autre travail à faire, Louis nous a donné une documentation riche et intéressante pour l'information et la conscientisation des chrétiens de l'Eglise catholique au Zaïre. Nous ne pouvons que l'en remercier.

José MPUNDU

8

~

PREFACE

- PROPHETISME

OU CLERICALISME?

Le 30 juin 1960, le Zaïre devient indépendant. Depuis quatre-vingts ans, il a fait l'objet d'une conquête coloniale, mais aussi d'une intense activité missionnaire, surtout catholique. Les résultats sont impressionnants, du moins au plan quantitatit~ ce qui est évidemment le plus mesurable. Le premier prêtre Stefano IZaoze, a été ordonné en 1917, le premier évêque (auxiliaire), Pierre I<imbondo, en 1956. A Pâques 1957, le Vatican publie l'encyclique Fidei donum sur l'évangélisation de l'Atrique. En raison de l'état de san té du pape Pie XII à ce moment, il est permis de soupçonner que le document a été préparé par la Congrégation De Propaganda Fide et plus précisément par son secrétaire, Mgr Pierre Sigismondi. En tant que délégué apostolique à Léopoldville de 1949 à 1954, ce dernier a pu constater l'évolution très rapide de la société congolaise et de son Eglise. Cette encyclique insiste sur l'urgence d'un renfort missionnaire "à l'heure où l'Atrique(...)traverse les années les plus graves peut-être de son destin millénaire". Pour l'auteur du document, il faut faire vite car, selon lui, les nationalismes (dont la légitimité est pourtant reconnue), le matérialisme atllée, l'attrait de l'islam et les progrès de la mentalité scientitique se développent sur le continent. Face à cela, Rome estime insuftisante les moyens d'action de l'Eglise, tant pour l'évangélisation proprement dite que pour la formation et l'animation "des élites chrétiennes au service de le cité". Se fondant sur la responsabilité solidaire de tous les évêques dans la mission apostolique de l'Eglise, l'encyclique demande l'aide des diocèses de vieille chrétienté. Fidei donum exprime bien le double rêve de l'Eglise catholique sur l'Atrique : implanter solidement l'Eglise pour aider les Africains à accueillir l'Evangile et intluencer la société tout entière dans une perspective chrétienne. Sans doute cette utopie revêt-elle quelques traits de la chrétienté médiévale, contestée depuis longtemps en Europe, mais toujours présente peu ou prou dans la tête de certains évangélisateurs. Bref, en simplitiant les choses, l'Eglise s'estime investie d'un double rôle: ad intra, celui de sanctitier ses membres auxquels elle proclame l'Evangile, et, ad extra, celui de rendre la société plus conforme au projet de Dieu. Ce deuxième rôle, que l'Eglise estime devoir jouer, la mettra bien souvent en rivalité avec d'autres pouvoirs. Nous sommes ici au cœur de la relation entre l'Eglise et la société: comment l'Eglise va-t-elle s'y prendre pour être "sel de la terre", "au service du monde", ferment du Royaume de Dieu dans les réalités temporelles, tout en évitant les tentations de pouvoir et de cléricalisme? Question fondamentale! D'une part, les disciples de Jésus et leur organisation communautaire ne peuvent se contenter de bercer leurs âmes au son des 9

r

-

mélodies célestes: Jésus n'a-t-il pas lié l'annonce de la Bonne nouvelle au fait que "les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent" (Luc 7, 22) ? D'autre part, Jésus a résisté à la tentation du pouvoir, il s'est enfui .dans la montagne quand il s'est rendu compte que la foule voulait le faire roi Oean 6, 15) et il a clairement dit lors de son procès: "Mon royaume n'est pas de ce monde" Oean 18, 36). Toute 1'11istoirede l'Eglise est traversée par cette problématique qui n'est autre que celle de l'incarnation: le "salut intégral" germe et s'épanouit dans la consistance même de l'histoire humaine. Mais l'Eglise, sacrement du Royaume, ne résiste pas toujours aux tentations du pouvoir. Dans les contlits entre pouvoirs publics et communautés chrétiennes (généralement abordés sous la rubrique "relations Eglise-Etat"), il n'est pas toujours facile de démêler les écheveaux: parfois, la défense de certains droits fondamentaux et la lutte pour la dignité de groupes humains plus fragiles exigent que les chrétiens réagissent, voire qu'ils organisent la résistance contre les aspects contestables du pouvoir civil. Dans ce cas, la dimension structurelle de l'Eglise peut être un atout (par exemple, Dietrich Bonhoeffer [~1945], dans son combat contre les horreurs du nazisme, a estimé que le pouvoir de l'institution est un lieu de résistance au mal). Mais malheureusement, ce n'est pas toujours le souci de la "veuve et de l'orphelin" qui pousse l'Eglise à montrer sa force.

Le Congo (ex-Zaïre) est sans doute un terrain privilégié pour l'étude des relations réciproques entre pouvoir politique et monde ecclésiastique. Dans quelle mesure la croissance du Royaume de Dieu a-t-elle été favorisée ou freinée par le pouvoir politique à ses différentes étapes (Léopold II, Belgique coloniale, pays indépendant) ? Et pourtant, la semence du Royaume ne pousse-t-elle pas toute seule (Marc 4, 26-29) ?

L'étude de Monsieur l'abbé Louis Ngomo Okitembo apporte ici des informations et des documents précieux sur l'engagement politique de l'Eglise catholique au Congo (ex-Zaïre) pendant près d'un tiers de siècle. Ayant" aidé ce prêtre dans sa recherche de documentation et participé au jury de sa soutenance, je suis particulièrement heureux de saluer la naissance de ce livre. Ainsi, le fruit d'un long travail devient largement accessible. Que l'auteur soit remercié pour sa contribution à l'histoire d'une dynamique qui n'est pas près de s'arrêter. Professeur Maurice Cheza Université Catholique de Louvain

10

,.

INTRODUCTION
L'une des «questions majeures» qui se pose aujourd'hui à l'avenir de l'Eglise catll0lique en Afrique a trait au rapport entre la foi et la politique, entre l'Eglise et l'Etat. Cette problématique se situe, d'une part, au coeur même de l'actualité: plus d'un évêque africain, à l'issue des "Conférences Nationales Souveraines", s'est vu contié la lourde tâche de gérer la période dite de transition en assumant la direction du "Haut Conseil de la République". D'autre part, cette problématique trouve son origine, aussi bien dans les exigences de la foi cllrétienne, que dans la tinalité objective de

la politique.

'

L'engagement politique de l'Eglise, devenu si évident de nos jours, est resté une question ouverte tant il est vrai qu'Eglise et Politique semblent d'emblée incompatibles~ Dans l'inconscient collectif des croyants, les deux termes s'excluent spontanément mais s'accordent parfois dans la réalité. Plus d'une fois, on entend dire: "Les hommes d'Eglise ne doivent pas faire de politique et pourtant ils en font quand même"l. Quelles que soient les questions qu'elle suscite, force est de constater que la problématique de l'engagement politique de l'Eglise catholique n'apparaît pas comme une préoccupation majeure dans la théologie contemporaine. En Afrique, où la réalité n'est pas la même qu'en Occident, elle ne retient pas encore l'attention des théologiens africains. Et pourtant, la problématique de l'engagement politique nous apparaît comme une toile de fond sans laquelle on ne pourrait ni écrire ni comprendre l'histoire mouvementée des trente dernières années du catholicisme au Zaïre. De l'indépendance à nos jours, on a l'impression que l'Eglise catholique au Zaïre .est profondément marquée par ses relations avec l'Etat zaïrois et par un souci permanent de participer, à sa manière, à la construction d'une Nation, aujourd'11ui au bord du gouffre. Dans la société africaine traditionnelle, le saç:ré et le religieux exerçaient le rôle de conscience critique à l'égard des détenteurs du pouvoir politique. Consciente de 'sa mission prophétique, l'Eglise catholique au Zaïre a exercé ce rôle en dénonçant, à plusieurs reprises, le pouvoir de plus en plus totalitaire du régime Mobutu, et en refusant d'inféoder les institutions ecclésiales dans l'organisation du M.P.R2..D'autre part dans les années 1970,

1 L'élection du Père ARISTIDE par exenlple conune Président de HAITI, tout en renforçant la dq Prêtre: jusqu'où perplexité, a relancé le débat autour des rapports entre la politique et l'identité un Prêtre peut-il aller dans son engagenlent sociopolitique ? 2 Le M.P.R. signifie le Mouvement Populaire de la Révolution. C'est le parti politique unique crée p'arle président Mobutu en 1967~ 11

r

-

l'emprise croissante du M.P.R et de la philosophie de l'authenticité3 a provoqué un changement socioculturel considérable qui a gêné l'organisation de la vie ecclésiale du pays pendant de longues années. Les nombreuses décisions de l'Etat4 ont vite été perçues par les évêques comme les dit1erentes étapes d'un projet plus ambitieux, à savoir la suppression pure et simple de l'Eglise catholique au Zaïre et son remplacement par un messianisme temporel. Les négociations sociales avec l'Etat, les prises de position diverse constituent les difterentes manifestations de l'engagement politique de l'Eglise catholique au Zaïre. D'ailleurs, un des enjeux majeurs de l'at1rontement de 1972 consistait dans le fait qu'en imposant "le mobutisme" comme l'unique doctrine le l'Etat, les dirigeants extrémistes du M.P.R cherchaient à supprimer, petit à petit, l'Eglise catholique et à présenter le Président Mobutu comme le prophète-libérateur du peuple zaïrois. L'Eglise catholique se devait de réagir fermement contre cette dérive pour réat1irmer sa foi en Jésus-Christ, l'unique médiateur entre Dieu et les hommes, et pour mettre les tidèles en garde contre "l'emploi de certaines expressions réservées uniquement à Dieu" . Ayant reçu la mission d'annoncer la Bonne Nouvelle de salut en JésusChrist, l'Eglise doit en même temps s'engager à promouvoir un ordre social plus juste et plus équitables. L'Eglise catholique au Zaïre prolonge, à sa manière, cette mission, et toute l'l1istoire de ses relations avec l'Etat que nous relatons est le retlet de son combat pour l'instauration d'une nouvelle société où l'homme, crée à l'image de Dieu, ne serait plus exploité par l'homme. A travers de nombreuses déclarations, les évêques du Zaïre dénoncent les dérives du système politique et plaident pour un nouveau projet de société susceptible de sortir le pays de la crise généralisée dans laquelle il s'enfonce de plus en plus. L'histoire de ce combat n'est rien d'autre que l'histoire d'une Eglise engagée, à la suite de Jésus-Christ, au redressement "d'une Nation malade d'elle-même". Il est important de souligner que l'Etat zaïrois, par le moyen du concept ambigu de la laïcité, a mis en route un grand nombre d'initiatives visant à étouffer l'intluence de l'Eglise catholique dans la société zaïroise. La laïcité

3 La philosophie de l'authenticité est une idéologie politique prônée par le président Mobutu; elle rejette les valeurs importées par le colonialisnle et exalte celles de l'hon1IDe africain. Nous reviendrons abondanunent là-dessus au chapitre VII. 4 En 1971, l'Etat prit un certain nombre de décisions telles que l'intégration de Lovaniunl au sein de l'Université Nationale, la nomination d'office des religieux en qualité de fonctiol111aires de l'Université, les changenIents des prénoms, etc. Nous reviendrons abondatDDlent là-dessus au chapitre VII consacré à la grande crise entre l'Eglise et l'Etat. S Dans une des Prières Eucharistiques (pour des rassenIblenlents B), on trouve cette belle prière: "Fais de ton Eglise un lieu de vérité et de liberté, de justice et de paix, afIn que tout bonillle puisse y trouver une raison d'espérer encore". Cfr. Missel du DinIanche présenté par Pierre JOUNEL, Paris, Desclée, 1981, p. 475. 12

,---

de l'Etat était même devenue un slogan pour combattre l'Eglise6. Au nom de cette même "laïcité", les idéologues du Parti-Etat ont interprété certaines déclarations et activités de l'Eglise comme des manoeuvres de subversion et de déstabilisation du régime Mobutu. En plus du désir d'écrire une histoire qui nous passionne, nous avions depuis longtemps le modeste souci de vouloir combler une lacune de plus en plus inconcevable, à savoir le manque presque total d'écrits sur l'une des communautés catholiques les plus importantes de l'Afrique noire. L'Eglise catll0lique au Zaïre est connue pour sa vitalité. Elle est connue comme l'une des Eglises d'Afrique noir francophone où les recherclles théologiques sont les plus avancées. Dans le domaine de l'inculturation de la liturgie, par exemple, elle a réalisé un travail de pionnier en proposant une manière de célébrer la messe qui intègre mieux les valeurs culturelles du milieu. Cependant, l'histoire de ses rapports avec l'Etat zaïrois de l'indépendance à nos jours est très mal connue. Il y a certes de nombreux écrits sur les rapports Eglise-Etat en période coloniale, mais, à notre connaissance, il n'existe pas encore de publication sur le catholicisme contemporain au Zaïre7. Nous entendons par-là une publication de synthèse qui présenterait la vie de l'Eglise catholique au Zaïre pour la période la plus signiticative de son histoire contemporaine, c'est-à-dire depuis 1960. Ce travail n'a pas encore été fait. Voilà pourquoi, nous nous sommes proposés de le réaliser à partir d'un thème plus opératoire, celui de l'engagement politique. Qui plus est, vis-à-vis des grandes Eglises qui oeuvrent actuellement au Zaïre, ce manque d'écrits est également inacceptable. A l'heure actuelle, à côté de nombreuses sectes, l'Etat ne reconnaît que trois grandes Eglises ofticielles : l'Eglise catholique, l'Eglise du Christ au Zaire (le Protestantisme zaïrois) et l'Eglise kimbanguiste (l'Eglise de Simon I<IMBANGU). L'Eglise catholique, avec presque 50 (Yode la population, demeure l'Eglise la plus répandue dans le pays. A ce jour, on trouve facilement des publications sur le plvtestantis1JJezai.,vis8 et sur l'Eglise ki1Jlbanguisteau Zaïl'e9. Cependant,. pour lire quelques lignes éparses sur "l'at1âire Malula" de 1972, par exemple, il tâudrait recourir à ces publications qui n'en font qu'une allusion très circonstanciée. Car, on ne trouve nulle part ailleurs des publications qui remontent à l'origine de la crise, qui en
6 Dans cette étude, chaque fois que nous etuploierolls le tHot "Eglise" tout court, nous sousentendons l'Eglise catholique du Zaïre. 7 La publication du Secrétariat Général de l'épiscopat" l'Egli.re catholiqueaIl Zaïre. Un .riècle crois.rance de (1 &80-1980) est un ouvrage qui rassetnble plusieurs contributions d'origines diverses dans le but de tHarquer la célébration du centenaire de la 2è évangélisation du Zaïre qui a eu lieu en 1980. 8 cfr. I<ABONGO-MBA y A Philippe, l'Eglise du Chri.rt ail Zaïre. Forn/a/ion et adaptation d'lin
prote.rtal1tisl1/e en .ri/ua/ion de dictatllre. Paris, Karthala, 1992, 467 p. 9 ASCH Susan, l'Eglire du Prophète KiI1/hangu. De .re.rorigines à .ron rôle actuel ail Zaïre (1921-1981). I<arthala 1983, 342 p. Paris,

13

r

donnent les causes immédiates ainsi que le déroulement des faits marquants et les con~équences pour la vie de l'Eglise catholique au Zaïre. La présente publication se propose, par conséquent, d'essayer de combler cette lacune. Notre étude couvre une période de trente deux ans: de 1960 à 1992. Nous avons choisi la date du 30 juin 1960, date de J'indépendance nationale, comme "le terminus a quo" de notre étude. Même si la proclamation de l'indépendance n'est qu'un événement politique, la signitication symbolique qu'elle comporte inaugure une nouvelle période de l'l1istoire du pays 10. Nous avons retenu la date du 16 février 1992 comme le "terminus ad quem" de notre étude puisqu'elle ouvre une nouvelle période de l'histoire politique du Zaïre. Le 16 février 1992, une "marche d'espoir" avait été organisée pour la réouverture de la Conférence Nationale Souveraine: des chrétiens de toutes les confessions religieuses et quelques 110mmes de bonne volonté sont morts, martyrs de la démocratie. Au Zaïre, le 16 février 1992 marque la tin d'une époque où le peuple n'avait rien à dire sur la gestion politique du pays. Cette date marque aussi le début d'une période de liberté d'expression et de balbutiement de la démocratie. Un tel projet peut, de prime abord, paraître ambitieux: oser écrire l'histoire mouvementée de l'Eglise catholique au Zaïre de 1960 à 1992 à partir du thème de l'engagement politique peut surprendre plus d'un lecteur. Il y a peut-être d'autres thèmes qui auraient permis de mieux atteindre le même objectif. En tous les cas, quel que soit l'angle cll0isi pour écrire l'Ilistoire de l'Eglise catholique au Zaïre, nous nous sommes rendu compte de l'abondance de la matière, de la complexité de certains faits et de la difticulté d'accéder à quelques informations utiles. Tout ceci nous pousse à reconnaître que notre étude n'a aucune prétention d'exllaustivité. L'étude ainsi présentée comporte inévitablement des limites. Loin d'être un manuel complet d'llistoire de l'Eglise catholique du Zaïre, elle voudrait simplement contribuer à la faire connaître par l'aspect où elle est la moins connue. Tout ne sera pas dit de l'engagement politique de l'Eglise catll0lique au Zaïre. En effet, cette contribution espère simplement susciter (surtout parmi les Zaïrois) une soif sans cesse inassouvie de creuser davantage 1'11istoirede ce pays situé au coeur de l'Afrique. Une autre limite inhérente à cette étude est relative à notre situation spatio-temporelle actuelle: comme nous étions obligés de mener nos investigations à partir d'Europe, notre perception des réalités et l'interprétation de certains faits n'ont peut-être pas été ce qu'elles seraient devenues, si nous avions été au Zaïre.

10L'instauration de la hiérarchie catholique sept niais plus tôt, c'est-à-dire le 29 novenlbre 1959, est une date importante pour l'Eglise catholique mais elle n'a pas le nlêtlle impact pour l'histoire du pays. Tandis que la date de l'it.idépendance du pays a l'itnnlense avantage de concenler à la fois l'Etat et l'Eglise. 14

f

~-

Qu'il me soit alors permis d'avertir le lecteur que les limites évoquées traduisent un certain nombre de diflicultés que nous avons rencontrées tout au long de l'élaboration de la présente étude. La première diftïculté est liée à la grande lacune explicitée plus haut: le manque quasi total d'écrits sur l'Eglise catholique au Zaïre. Pour pallier cette diftïculté, il fallait compter, avant tout, sur les coupures des journaux, les articles des revues et sur certains dossiers rédigés au moment des faits et gardés précieusement par les centres de documentation. Il nous fallait dépouiller page par page des collections entières de bulletins d'information des agences sur une période de plus de trente ans. Pour ce faire, nous avons choisi l'A.ZA.P.(Agence Zaïroise de Presse) pour l'Etat zaïrois et le D.I.A.(Documentation et Information Africaine) pour l'Eglise catholique du Zaïre. Ce dépouillement, quoique fastidieux, a été fructueux notamment pour les années où la crise entre l'Eglise et l'Etat était à son comble. Nous sollicitons la clémence des lecteurs pour la citation intégrale de certains documents jugés importants11. Cette diftïculté liée au manque d'écrits s'est amplitïée lorsque nous avons considéré les Actes des Assemblées Plénières des évêques du Zaïre comme l'une des premières sources indispensables à partir desquelles nous devions écrire cette histoire. On nous a refusé l'accès aux archives de la Conférence épiscopale à l<inshasa sous prétexte que "les archives ecclésiastiques ne sont accessibles au public que soixante-quinze ans après les faits". Nous avons contourné la difticulté en nous rendant régulièrement à Rome où nous avons pu parcourir les nombreux volumes des Actes des Assemblées Plénières, les collections entières de revues missionnaires, et d'autres sources inédites dont la consultation n'est autorisée que sur place12. La seconde diftïculté est liée à l'organisation de l'information ainsi recueillie, à la répartition didactique des chapitres et à la périodisation logique d'une histoire aussi récente que celle qui nous occupe dans cette publication. Dans le souci de présenter une histoire tant soit peu cohérente chronologiquement, nous n'avons pas pu éc11apper à quelques découpages arbitraires. La périodisation ainsi proposée a été établie à partir des grands événements qui ont marqué à la fois l'Etat et l'Eglise13. Quel que soit le jugement du lecteur sur les résultats de notre étude, force nous est d'aftïrmer que le modeste but que nous nous sommes tïxés
11On pourra trouver à la fUl de l'ouvrage un certain nonlbre de docunlents dont on ne cite souvent que des courts extraits. 12A Rome ou en Belgique, nous nous somnles rendu cOInpte qu'il y a des infomlations qu'on ne p~ut plus trouver en Afrique et qu'on pourrait encore trouver en Europe. 13La périodisation de l'histoire de l'Eglise catholique au Zaïre depuis 1960 est le fnlit des échanges fructueux avec les historiens ecclésiastiques tels que le Rd Père François BONTINCK (professeur énlérite), le Rd Abbé MUKUNA (Doyen de la faculté de théologie à Kinshasa) et le Rd Père Léon DE SAINT MOULIN(professeur aux Facultés de Kinshasa). Les grandes divisions sont apparues en suivant le cours nonnaI de l'histoire de l'Eglise catholique au Zaïre. 15

r

-

a été atteint. Nous avons essayé de dégager, à travers les situations sociopolitiques diverses, le rôle politique de l'épiscopat zaïrois et l'intluence prépondérante de l'Eglise catholique sur l'organisation de la société au Zaïre. Il s'est agit, en fait, d'écrire à notre manière l'histoire mouvementée du catholicisme zaïrois en montrant combien les évêques, les prêtres ainsi que les chrétiens ont participé activement au démantèlement de la dictature et à l'élaboration d'un nouveau projet de société au Zaïre.

16

f

~-

1ère Partie:

UNE EGLISE EN QUETE D'IDENTITE (1960-1961)

r

r

CHAPITREI : NAISSANCE ET EVOLUTION~E L'EGLISECATHOLIQUEAU ZAIRE (1483-1960).

1. La première évangélisation

du Zaire {1483-1835)1.

L'Eglise catholique au Zaïre doit son existence à l'action pastorale des premiers missionnaires venus de l'occident pour annoncer la Bonne Nouvelle du salut en Jésus-Cllrist. L'histoire de la première évangélisation remonte à la "découverte" de l'embouchure du tleuve Zaïre en août 1483 par le navigateur portugais Diego Câo2. Il nomme cette embouchure Rio Podelvso (Fleuve puissant). Sur la rive gauche, il plante une stèle commémorative appelée Padrâo pour attester l'antériorité de la découverte portugaise. Aussitôt après, Diego Câo pousse son exploration vers le sud jusqu'au Cabo Lobo (Benguela) où il plante, le 28 août 1483, sa deuxième Padrâo. Le bon accueil qui lui a été réservé" par les habitants l'incite, à son retour, à embarquer quatre notables I<ongo pour le Portugal afin d'établir, plus tard, grâce à leur intermédiaire, des relations fructueuses entre les deux

pays.

"

A Lisbonne, les jeunes notables Kongo apprennent le portugais et reçoivent favorablement une première instruction religieuse chrétienne. De retour avec eux dans leur pays, Diego Câo se rend à la capitale Mbanza I<ongo et présente au roi Ntinu les cadeaux du roi du Portugal. Fort satisfait, Ntinu décide d'envoyer au roi du Portugal des cadeaux et un ambassadeur, cl10isi parmi les notables Kongo revenus de Lisbonne, un certain I<asuta. Ce dernier repart donc ave.c Diego Câo, accompagné de quelques jeunes nobles de Mbanza-Kongo. " Au Portugal, ces jeunes de Mbanza-Kongo sont contïés aux chanoines réguliers de Saint Jean qui les préparent au baptême. L"~bassadeur Kasuta,
1Nous n'avons pas l'intention de retracer en détails l'histoire de la prenuère évangélisation au Zaïre. Le cadre de ce travail" ne l'exige pas et il existe à ce sujet de~ travaux de grande valeur. A titre d'exemple, nous pouvons citer: FILESI (1. ) & VILLAP ADIERNA (1. ), LA "missio antiqlla" dei
Capuceini nel Congo 1645-1835, studio preliminare et gllÙ/a delle font;, 1978.
"

du B CUVELIER O. ), L'aneienRoyaume Congo, ruxelles, 1941.
BONTINCK (F. ), LA fondation de la mission des Caplleins au royallnledu COftgO le PèreJ.F. De Ronle, par 1648, Louvain, 1964. -"LA prenJièreévangélisationdll Zaïre", dans Telema, N° 21 Ganvier-nlars1980), Kinshasa, p. 149-169. _ "Ndoaleidi Ne-[(jnll a Mllben/ba", premier évêqueKongo", dans la Revue Africaine de 111éologie, vol. 3, N°"6 (octobre 1979), p.149-169. Nous voulons simplenlent donné quelques repères historiques pennettant de nueux situer les origines de l'Eglise catholique au Zaïre. 2 Nous nous référons ici à l'excellent article du Père René Beecklnans~ la prenuère évangélisation au Zaïre, dans l'Eglise catholiqlle ail Zaïre. Un siècle de crois.rance(1880-1980), Ed. du secrétariat de l'Episcopat, 1980, p.15-42.

19

r

--

baptisé sous le nom de Joâo Da Silva, transmet au roi du Portugal Joâo II le souhait du roi Ntinll de voir arriver des missionnaires chrétiens. Or, en vertu du "droit de patronage" (padraodo) exclusif accordé par le Pape Eugène IV, dans sa bulle Rex Regnum de 1436, le roi du Portugal est considéré comme le premier responsable de l'évangélisation des "terres nouvelles". Compte tenu de ce privilège, le roi met sur pied une grande expédition missionnaire qui prend le large le 19 décembre 1490. Des prêtres, des artisans tels que des maçons, charpentiers, agriculteurs, etc., avec le matériel nécessaire, font partie de cette expédition dont la mission consiste à construire des églises et des écoles qu'on veut équiper à la portugaise. A cinq jours de l'arrivée des missionnaires, le 3 Mai 1491, le roi NzingaNkuwu se fait baptiser avec sa famille ainsi que plusieurs notables de sa cour3. La population suit l'exemple du cl1ef et le royaume du IZongo devient ofticiellement un royaume chrétien. La conversion et le baptême du roi marquent ainsi le début de la première évangélisation. A la mort du roi de Mbanza Kongo, vers 1506, le royaume se divise en deux camps: il y a, d'une part, les tïdèles de la nouvelle religion qui sont soumis à Dom Afonso, prince héritier chrétien. Il y a, d'autre part, les "traditionalistes" opposés à la religion chrétienne dont le chef est Nzinga Mpanzu, le demi-frère de Dom Afonso, resté païen. Les "traditionalistes"4 se liguent pour désigner Nzinga Mpanzu comme successeur du roi de Mbanza IZongo. Mais Dom Afonso refuse de se laisser faire et décide de marcl1er sur Banza I<.ongo pour conquérir de force le trône auquel il estime avoir droit. Homme de foi profonde, le prince héritier chrétien Dom Afonso remporta la victoire sur son demi-frère païen, de façon surprenante : cette victoire est attribuée à une intervention miraculeuse de Saint Jacques de Compostelle et permet de garder au royaume son caractère chrétien. Tout au long de son règne (1506 - 1543), Dom Afonso se consacre presque exclusivement à l'évangélisation de son peuple et à son éducation en profondeur. Cependant, vers la tin de sa vie, sa foi est mise à rude épreuve: "Les prêtres qu'il ne cessait d'appelerà tout plix ell l'Cl!fOltétaient dqns la pfupalt des casji'flnchement décevants,souvent scandaleux. Celtains étaient des
aventuliers de débauche, qui ne veIl aient au Kongo de commerce que pour sy déflvquerplus allègre ment, y viVl'C et de traite esclavagiste"5.

Cette situation conduit Dom Afons'o à changer d'opinion: Désormais, l'évangélisation de son royaume devra être prise en main par les propres tils
KI-ZERBO O.), Hirtoire de l'Afriqlle "oire, Paris, Hatier, 1978, p. 183. 4 Les traditionalistes fonnellt, en quelque sorte, un parti d'opposition dirigé par Nzinga-Mpanzu, un des princes héritiers, déteollil1é à rétablir les traditions ancestrales bafouées par la nouvelle religion. S BeecktllaDS René, art. cit., p. 24.
3

20

f

---

du pays. C'est ainsi qu'en 1509, il envoie au Portugal des jeunes nobles IZongo pour une formation religieuse en vue du Sacerdoce et, parmi eux, son tils aîné, Dom Henrique. L'assiduité et les progrès de ce dernier dans les études lui valent la recommandation du roi du Portugal au Pape pour qu'il soit nommé évêque auxiliaire, résident à Mbanza I<ongo. Mais le jeune prince n'avait que 23 ans (en 1518) alors que pour le cinquième concile de Latran (1512-1517) il fallait avoir trente ans pour être nommé évêque. Le Pape lui accorde une dispense d'âge et le nomme évêque titulaire d'Utique "in partibus intidelium". Dom Afonso meurt vers l'âge de 85 ans, en 1543. Le bilan de son action pour le royaume I<ongo est éloquent: la moitié du peuple Kongo a reçu le baptême; le catllolicisme est devenu la religion ofticielle du royaume et de la noblesse dirigeante. D'ailleurs, de son vivant, les louanges à son égard ne manquent pas; on l'appelait même "l'apôtre du I<ongo"6. La mort de Dom Afonso n'entraîne pas pour autant le déclin de la chrétienté du Kongo, même si durant un siècle (1543-1645), celle-ci est constamment à "la recherche de son second souftle", par des diverses tentatives d'évangélisation difticiles à raconter ici. Il fallait attendre la grande décision de la Sacra Congregatio de propaganda tide, communément appelée la "Propagande" de créer, le 25 juin 1640, la Préfecture apostolique du I<ongo contiée à l'ordre des Capucins en vue de redonner à l'évangélisation du royaume Kongo un dynamisme nouveau. C'est la "missio antiqua" des Capucins au l<ongo qui durera pratiquement deux siècles
(1645-1835) .

Elle commence par l'envoi des douze premiers missionnaires Capucins sept italiens et cinq espagnols - le 4 février 1645. Ils sont accueillis à bras ouverts par le Comte de "Mani Soyo" et commencent immédiatement leur apostolat.
" De 1645 à 1820, 434 Capucins vinrent travailler dalls la mission du KOlzgO, dOllt 228 laissèrent leur vie surplace, souvent apl~S un tl~s COUltSf/OU1:La plupalt de ceux qui quittère/lt le pqys furent atteints de divelJes fJJaladies ,. très peu rentl~l'ent sains et satifs en Italie, oÛ le Kongo finit par être appelé" cimitelv dei cappucci/Ji" (cimetière des Capucins). C'est dire qu'il n) aura, ell fait, jamais assez de fJJissio/l1laires valides pour assurer U/le éva/zgélisation e/l p'vfl/ldeur et Ulle COllVelJion de la société KOlzg0 et de ses structures de pensée et de COfJ1jJoltemellt.Car le rqyaul1Je comptait à cette époque - pense-t-ol1 - app,vximativement deux millions ,,7. d'habitants

6 "si l'irllplantation de la foi chrétienne au royaume Kongo doit beaucoup au zèle de quelques n1.Ïssionnaires et de certains rois du Portugal, c'est un fait indéniable et vrainlent renlarquable que la prentière évangélisation de cette région d'Mrique fut principalement l'oeuvre d'un ftls du pays: le roi Afonso Mvenlba Nzinga". Cfr. Beeckmans René, art. cit., p. 27.
7 Ibidenl, p. 34.

21

r

-

,Ces nouveaux venus sont des missionnaires exemplaires, "zélés et désintéressés" et leur apostolat est extrêmement fécond. Après plusieurs vicissitudes liées aux multiples problèmes avec le Portugal et à la pénurie de vocations missionnaires,
fIla Ptvpagande, par décret du 10 août 1865, déchatge les Capucins de la mission du Kongo et la co'!fte at/x Spititaills. L'allllée suivante, la diplomatie jtrJllçaise et celle de Léopold II réussissent à faire retirer el!ftn au Pottugal SOlI dtvit de pattvnage exclusif st/r les tet1itoires à ce monlent atttibués par la C01!fét'ellcede Berlil1 à la Fral1ce et à Léopold II''8.

C'est le début de ce qu'011appelle fIla deuxième évaltgélisation du Zaïrt/' qui s'épanouira dans des conditiol1Snouvelles et s'étendra rapidement à toute l'actuelle république du Zaïre.

Cet aperçu sommaire sur la genèse de l'Eglise catholique au Zaïre nous conduit à nous de~ander pourquoi la première évangélisation du Kongo, si prometteuse à ses débuts, se termina-t-elle tristement sur un échec au début du XIXe siècle? Une première explication de cet échec est le nombre insuftisant de pasteurs pour un si grand troupeau, "trop peu de moissonneurs pour une aussi abondante moisson". A cette insuftisance numérique s'ajoute le problème de la qualité des agents de l'évangélisation. Qu'on se rappelle l'immoralité de certains prêtres. portugais qui menaient "une vie de débauche", plutôt préoccupés de la traite esclavagiste que de l'annonce de l'Evangile. L'insécurité des voyages en mer et l'hostilité du climat avaient transformé ce pays de mission en un "cimetière des Capucins". Le Père René Beeckmans explique ce fait en ces termes:
"1/ faut élémentaires pottet; jotlr sandales, comme comme t'eCOllnaÎtre que les pauvres notions d'hygièlte pelJOltnelle la même en Italie, Capucins se compottaient Leur au méplis des plus de de de que et alimentail'e. nus, à peine l~gle les obligeait sans sous -vêtement, de t11diments en p,incipe

lvbe de bure rud~ et lourde, marcherPieds Quant

de nt/it; ils devaient

chaussés

en savane

comme en forêt.

à la ltOU17itt/re, elle Il'était

celle qu'on pot/vait ot/ voulait leur ojftit: "9.

Une deuxième explication de l'écllec de cette, p.remière évangélisation réside dans le "caractère inconstant". . des populations et leur attachement , 10 E n consequence, ' tenace a Ieurs coutumes tra dltl0nne Iles. une évangélisation en profondeur qui suppose un cllangement radical des
B Idem p. 37. 9 Beecluuans René, art. cit., p. 38. tO Plus vraisenlblablement, l'adhésion apparente à la foi cluétielme suffisant dans la culture locale. De nos jours, on pourrait mênle n'était pas suffisante pendant cette période.

ne signifiait pas un enracinement dire que "l'inculturation de la foi"

22

mentalités {<ongo n'a pas été possible. Il faut aussi souligner le fait que la traite esclavagiste créait une insécurité politique permanente qui amenait le

royaume {<ongoà la décadence et rendait difticile l'annonce de l'Evangile.

'

Par ailleurs, les missionnaires de l'époque, même quand ils étaient de haute qualité morale et religieuse, étaient insuffisamment préparés avant le départ. Ils arrivaient sur place sans la ~oindre connaissance du pays, des mentalités des hommes à évangéliser et, encore moins, des langues locales. Il y eut certes des exceptions remarquables, des missionnaires qui se tirent, par la suite, linguistes, géographes, ethnologues, etc. Mais ils n'étaient nullement initiés aux délicats problèmes d'acculturation et d'inculturation, encore inc0t:lnus à cette époque. En outre, il est surprenant de constater que, de 1483 à 1835, il n'y eut pas un seul séminaire ouvert au Kongo pour la formation des prêtres africains. Les Capucins tirent de sérieux efforts pour former un assez grand nombre des catéchistes qui, en l'absence prolongée de prêtre, purent animer les communautés cllrétiennes. Mais ces dernières ne purent pas subsister durablement sans l'action pastorale des prêtres. Bien que l'œuvre missionnaire au {<ongo se soit poursuivie durant près de trois siècles et demi et malgré les efforts persévérants de. plusieurs ordres religieux qui se sont relayés tels que les Franciscains, les Dominicains, les Jésuites et les Capucins, la première évangélisation s'est soldée tinalement par un é~11ec.

2. La deuxième évangélisation

jours)

.

du Zaire (de 1884 à nos

D'aucuns s'accordent à reconnaître que le début de la deuxième évangélisation du Zaïre coïncide avec l'organisation de la Conférence de Berlin du 15 novembre 1884 au 26 février 1885, qui statue sur le partage du continent africain entre les puissances européennes. Cette date marque également le début de l'ère coloniale. '~ux premielJ mois de 1885, le lvi des Be(ges, Léopold II a liussi à se.faire reco1111aÎtre les autres puissances eUlvpéennes comme le S ouveraill de l'Etat par Indépenda11tdu Congo, Cliépar son génie diplomatique et grâce à la collaboration, stir
place, de l'intrépide S tanlry""

.

Tout le territoire du Congo devenait alors une propriété personnelle du roi Léopold II.

11 Bontinck 1980, p. 42.

François,

L'Evangéliration

d1l Zaïre. Radio-ca1l.rerie.r hirtoriqlle.r. Ed.

Saint

Paul,

Kinshasa,

23

r

-

"La Belgique s'était, par les chan,bres, dégagée de totlte respollsahilité da/ls cette

ave/lttlre Congolaise de son roi.

,,12

Tel est donc le contexte historique dans lequel s'inscrit la seconde évangélisation qui touchera l'ensemble du pays. Le contexte détermine également le début de la collaboration entre le roi (et plus tard la Belgique) et les missions catholiques Belges. Cependant, avant le déploiement des missions catholiques dans l'Etat Indépendant du Congo, il existait des missions chrétiennes protestantes qui oeuvraient déjà sur place. Il est important d'en dire un mot puisqu'elles étaient les plus anciennes.

2.1. Les missions protestantes au Congo.
Les appels réitérés de David Livingstone à combattre la traite des noirs, cet "ulcère béant de l'Afrique" - comme ilIa nommait - a suscité beaucoup de vocations missionnaires dans le milieu anglo-saxon. L'évangélisation et l'abolition de la traite se trouvant intimement liées13, plusieurs missions protestantes sont nées et se sont succédées. La première d'entre elles porte le nom de Livingstone Island Mission (L.I.M.). Elle fut créée à Londres grâce à l'initiative du pasteur Henri Grattan Guiness. En 1883, les missionnaires de la L.I.M. atteignent le Pool et installent plusieurs postes le long du tleuve. Mais, par manque de moyens financiers, leur activité débordante s'arrête. Pour reprendre l'évangélisation dans l'ancien royaume du IZongo, "Baptist Missionnary Society" (B.M.S.) obtient une importante dotation d'un riche protestant anglais, R. Arthington. En janvier 1878, G. Grenfell et T.J. Comber, qui évangélisaient au Cameroun, débarquent à Banana dans le but de prospecter le nouveau champ missionnaire. Ils ne s'y installent définitivement qu'en juillet de la même année. Avec le concours des nouveaux arrivants, Bentley et Crudgington, les stations de cette mission sont ouvertes à Lutete et à Pool (un peu au nord de l<.inshasa sur le tleuve) et servent de points de départ pour l'exploration et la pénétration à l'intérieur du pays. Le 28 février 1878, les Danois Strom et Craven de la L.I.M. débarquent à Borna. Craven et Jol1nson (nouvellement arrivés) poursuivent leur progression vers l'intérieur du pays et fondent une station à Palabala. En 1884, la L.I.M. qui comptait 26 missionnaires, huit stations, un steamer et quelques écoles, cède son œuvre à "l'American Baptist Missionnary
12 Conlevill Robert, cité par Kibanga Muhilh, Egli.re et Développel1lent intégral en /Jlt'liell n/ral ail Zaïre.

Evaillation théologiqlle d'lin en.re/Jlblede doclI/JJent.ré/JJanant de l'Egli.re dll Zaïre (1960 - 1981), Totne I, thèse de Doctorat en 111éologie, Louvain-La-Neuve, 1987, p.99. 13 A propos des Missions Protestantes, voir Braekman E.M., Hi.rtoire dll Protestanti.rI1Je ail Congo, Bruxelles, 1961. Nous nous référons à l'étude plus récente de Plùlippe B. Kabollgo-Mbaya, L'Egli.re dll Chrirt ail Zaïre. Formation et adaptation d'lin prote.rtanti.rI1Je en sitl/ation de dictatllre. Editions Karthala,

Paris, t992, p.tt - 16. 24

...

-

Union" et devint. "l'American Baptist Foreign Mission Society" (A.B.F.M.S.). L'A.B.F.M.S. connaîtra des progrès remarquables et favorisera l'entrée des missions protestantes d'outre-Atlantique dans l'intention de barrer la route islamique venant de l'est. Les Suédois de l'ancienne L.I.M. qui n'avaient pas rejoint l'A.B.F.M.S s'organisent en "Svenska Missions FC!rbunde" (S.M.F.), avec leur siège à Stockl10lm. En 1885, l'alliance chrétienne missionnaire, dirigée à partir de New York, s'établit au Bas-Congo (actuel Bas-Zaïre). En 1886, la "Garangaze Evangical Mission" de l'écossais F.S. Arnot s'implante profondément à l'intérieur du territoire, dans le royaume de Msiri, au sud du pays. La même année, le Docteur Summer ouvre une station à IZananga dans la partie centrale du sud du pays; Cette mission, qui va s'étioler rapidement, avait préparé le terrain à "l'American Presbyterian Congo Mission" (A.P.C.M.) qui fonde la première station en 1891 à Luebo. En 1895, à Boston, les missionnaires de "Disciples of Christ". héritent le champ missionnaire de l'A.B.F.M.S et deviennent les "Disciples of Christ Congo Mission" (D.C.C.M.). Il y a bien d'autres missions protestantes au Congo et le but n'est pas d'établir ici un éventail complet de leurs pénétrations, à plus forte raison parce que le mouvement- d'évangélisation des missionnaires protestants va se poursuivre encore pendant plusieurs décennies. En 1910, le nombre des missions. protestantes, qui étaient de 12, passe à 26 en 1920 et à 43 en 194714. Cette expansion rapide s'explique non seulement par l'importance des moyens matériels et financiers engagés dans la mission, mais aussi par le fait que les nouveaux arrivants savent profiter de l'expérience des anciens en matière de connaissance du terrain et de leurs métl10des d'évangélisation. Mais cet effort d'expansion missionnaire protestant va être largement dépassé par l'entrée massive des missions catl10liques belges.

2.2. Les missions catholiques au Congo.
En 1880, les premiers missionnaires catholiques qui viennent travailler dans le futur Etat Indépendant du Congo sont les Pères de la congrégation du Saint Esprit au Bas-Congo et les Pères Blancs de Mgr Lavigerie. Les Pères du Saint Esprit s'installent à l'ouest du pays, en fondant un poste missionnaire à Boma dans le Bas-Congo (actuellement Bas-Zaïre), les Pères Blancs de Mgr Lavigerie s'étant déjà installés à l'est du territoire, à partir de 1878, dans les zones occupées par les arabes et les arabisés. Deux années plus tard, ils atteignent les rives du lac Tanganyika et fondent le 28

14 De nos jours toutes les COllul1ullautés protestantes

se sont unies en une fédération

appelée

"L'Eglise du Christ ail Zaïre" (E.C.Z.). Plùlippe Kabongo-Mbaya, dan.rlin ouvragerécentdéjà cité, étudie le processus de la fOffilation de ce protestantisme en situation dictatoriale instaurée par le Général Mobutu Sese Seko. 25

r

-

novembre de la même année trois postes de miSSIon. La majorité des missionnaires de ces deux congrégations étaient Français. Nous avons vu plus haut comment le Congo est devenu la propriété personnelle du roi Léopold II à la suite de la conférence de Berlin en 1885. L'opinion publique Belge n'était pas favorable à l'initiative coloniale de Léopold II. Devant les hésitations des milieux politiques belges, Léopold II, tout en ménageant les catholiques, s'est appuyé sur les libéraux pour assurer un caractère laïc à son projet15. Il s'était montré vigilant vis-à-vis des intluences étrangères, particulièrement en matière religieuse, et va chercher à faire assurer l'évangélisation de son domaine par les congrégations religieuses d'origine Belges. Cette stratégie affecte non seulement les missions protestantes (anglaises et américaines) mais aussi les deux congrégations françaises qui sont déjà sur le terrain. Dans sa préoccupation d'obtenir la collaboration des missionnaires de son royaume, le souverain tinit par recevoir du Saint-Siège le droit de rattacI1er le territoire ecclésiastique du Congo à l'autorité 11iérarchique belge. L'épiscopat belge obtient alors cette nouvelle juridiction et, du même coup, les missions catholiques françaises perdent leur droit sur le Congo. Le Portugal perd également son droit de patronage exclusif. Un arrangement spécial est néanmoins trouvé pour les missions des Pères Blancs de Mgr Lavigerie: les missionnaires doivent désormais être de nationalité belge. Un bref du Saint-Siège, daté du 30 décembre 1886, contÏe à la branche belge des Pères Blancs, le Vicariat apostolique du Haut-Congo. Cette décision entraîne le départ des missionnaires français du territoire de l'E.I.C16. En 1876 et 1879, Léopold II sollicite les missionnaires auprès des Pères de Scheut et des Jésuites; mais en vain. En 1887, il renouvelle ses instances auprès des Pères de Scheut. Il a enfin gain de cause: les scheutistes, après quelques hésitations, s'en vont au Congo en 1888 pour remplacer les Pères du Saint Esprit. C'est ainsi que le 2 mai 1888, par le décret Ut in amplissimo congi Independetis territorio, le Saint-Siège crée le "Vicariat apostolique du Congo belge" qu'il contÏe à la congrégation des missionnaires de Scheut. Une effervescence missionnaire et humanitaire se déclenche grâce à la tournée en Belgique du Cardinal Lavigerie. Plusieurs congrégations catholiques belges s'intéressent au Congo. Les Jésuites partent au Congo en 1893 et s'installent dans le I<wango. Une année après, les Trappistes suivent en s'établissant dans la région de Stanleyville. Ils seront remplacés, trente

15Cfr. A.Roeykens, Initiative ~fricaine de Unpold II et l'opinionpllbliqlle belge,T.I, p. 375. N'oublions pas que Léopold II lui-mênle était un catholique fervent. 16 L'E.I.C. est une abréviation pour désigner l'Etat Indépendant du Congo ( 1885-1908). De la Conférence de Berlin en 1885 jusqu'en 1908, une période de 23 ans où le roi Léopold II est le souverain absolu du Congo. 26

f

-

ans après, par les missionnaires du Sacré-Coeur. En 1899, les Pères Rédemptoristes s'installent dans le Bas-Congo (actuel Bas-Zaïre). Une fois cette impulsion missionnaire donnée, les congrégations religieuses féminines ne se laissent pas dépasser par les congrégations religieuses masculines. C'est ainsi que les Sœurs de la Charité de Gand arrivent en 1892, les Sœurs Franciscaines missionnaires de Marie en 1896, les Sœurs du Saint Sang en 1898. Au seuil du X.t:"Xe siècle, presque toutes les congrégations religieuses établies en Belgique s'installent au Congo, chacune à son tour, pour réaliser le rêve du roi Léopold II : l'évangélisation du Congo par des missionnaires belges. Tout au long de son "œuvre civilisatrice" en Afrique centrale, le roi des belges mise à fond sur la collaboration des missions catholiques au détriment des missions protestantes17. Schaetzen explique ce choix du roi par le fait que les missionnaires catholiques ont toujours été d'excellents civilisateurs qui pouvaient assurer en même temps la conversion et le salut des noirs18. L'indifférence de l'opinion publique belge à l'entreprise coloniale de Léopold II renforce cette option du roi catholique, fier de compter plus sur l'Eglise catholique belge que sur l'Eglise protestante qui, elle, est composée des ressortissants des nationalités étrangères (anglaise, américaine, etc.). Cette collaboration entre les missions catholiques et le pouvoir colonial n'est pas un fait exclusivement belge. Chaque état colonial de cette époque s'assure la collaboration de ses ressortissants missionnaires pour "civiliser" en évangélisant. Ce qui est spécitîque dans le cas belge, c'est la convention que Léopold II, souverain absolu de l'Etat Indépendant du Congo, conclu le 26 mai 1906 avec le Saint-Siège. S'en tenant au principe de collaboration entre l'Etat et l'Eglise dans cette œuvre civilisatrice, le roi veut coditîer les règles maîtresses des relations entre les deux partenaires dans un acte diplomatique clair et précis. Cela permettra d'éviter tout conflit d'attribution et, surtout, de garantir le succès de l'œuvre civilisatrice sur place. 2.3. La convention du 26 mai 1906 entre le Saint-Siège Indépendant du Congo. et l'Etat

La convention entre le Saint-Siège et l'Etat Indépendant du Congo est signée à Bruxelles le 26 mai 1906, d'un côté par Mgr Vico, nonce apostolique représentant le Pape Pie X, et de l'autre par le Chevalier de Cuvelier représentant le roi Léopold II. Elle est en réalité ilIa solution de compromis, péniblement acquise, d'un conflit fondamental opposant les
17 Philippe Kabol1go, dans son ouvrage déjà cité, 1110ntre COnUllellt les protestants étaient victitlles

de la politique religieuse du roi visant à favoriser les missions catholiques. cette" discrimination religieuse" a fortenlent contribué, d'après lui, au rapprochement des différentes associations protestantes et à la foonation des premières structures unitaires. Actuellenlent, toutes les associations protestantes sont réunies au sein de l'Eglise dll Chrirt aIl Zaïre ( E.C.Z.) 18 De Schaetzen A., Origine des 111issiOfI,f belges ail Congo, Anvers, 1937, p.ll.

27

~.

m.issions catholiques à la nouvelle politique foncière de l'E.I.C."19. Selon le Saint-Siège, la convention de cette nature devrait "favoriser la diffusion méthodique du catholicisme au Congo". Quant au roi Léopold II, elle lui paraît nécessaire car il "appréciait la part considérable des missions catholiques dans son œuvre civilisatrice en Afrique centrale". Par "Œuvre Civilisatrice", Léopold II entend une action d'ensemble visant à
"softir les illdigènes de la barbafie, à améliorer leur SOft, à les éleverjusqu'à Ul1 ceftailJ niveau, même malgré eux, à des destinées plus humailles, à les régéllérefJ,2o.

Cela ne pouvait se concrétiser que par des engagements des uns et des autres. Pour 'l'Etat, ces engagements consistent à concéder aux missions les terres nécessaires à leurs œuvres d'évangélisation. Ces terres sont données à ,titre gratuit et en propriété perpétuelle. Car, d'après le Nonce,
"il s'agissait de sauvegarder l'œuvre des missions catholiques par une COl1vel1tiol1 elllre les deux pouvoirs, temporel et spifitue~ de mallière à ce qu'elles ne soient pas, dalls l'avellif; dépelldantes de la bonne ou mauvaise volonté de ceux qui seraient appelés à difiger la politique religieuse du Congo, lors de la repfise du pqys par la
Belgique.
,,21

Pour les missions, chaque établissement de mission s'engageait, dans la mesure de ses ressources, à créer une école pour l'instruction des indigènes. Le programme des études et des cours est soumis au gouvernement. La nomination de chaque supérieur est notifiée au gouverneur général. Chaque supérieur de mission rend, à des dates périodiques, un rapport au gouverneur général sur l'organisation et le développement des écoles. Les missionnaires s'engagent à remplir pour l'Etat, moyennant indemnité, les travaux spéciaux d'ordre scientitique rentrant dans leur' compétence personnelle. Les deux parties contractantes vont devoir apprendre à leurs subord.onnés respectifs à conserver "la plus 'parfaite harmonie entre les missionnaires et les agents de l'Etat". Malgré ces dispositions, les conflits ne manquent pas entre l'Eglise et l'Etat au Congo pendant la période coloniale22.

19 François

Bontinck,

La genèJe de la convention entre le Saint-Siège

et l'Etat

Indépendant dll Congo, dans

l'Iglire catholiqlle ail Zaire. Un Jiècle de croÙsance (1880-1980), op. cit. p. 261. Cette contribution essaie de retracer, à partir des sources inédites actuellement disponibles, les origines éloignées de cet acte fondatuental qui a nlarqué les relations Eglise-Etat durant la période coloniale. Le texte. intégral de cette convention se trouve en annexe à la f1l1 de l'ouvrage. 20 Léopold II, RéponJes à se.r S emtaires Génlrallx en date t/II 3 jilin 1906, dans Blllletin Officiel tie l'Etat Int/pendant dll Congo, atUlée 1906, p. 292. 21 BOlltinck François, art. cit. p. 278. 22 Il n'entre pas dans notre propos d'étudier les causes de ces conflits. Une étude consacrée aux relations conflictuelles entre l'Etat et l'Eglise au Congo pendant la période coloniale ne manquerait

28

If -

Comme on l'a vu, la signature de la convention du 26 mai 1906 constitue une étape importante dans la vie de l'Eglise catholique au Congo. Une analyse approfondie des conséquences de l'application de cette convention à cette époque permet de se rendre compte combien les missions catholiques ont acquis une stabilité matérielle indispensable à l'œuvre missionnaire, une indépendance suftisante par rapport aux choix de leurs centres d'évangélisation, ainsi qu'un essor remarquable de l'enseignement au Congo. Au moment de céder le Congo à la Belgique, Léopold II met tout en œuvre pour que l'estime qu'il ressent pour les Missions ainsi que les obligations auxquelles il se sent tenu soient partagées par les responsables politiques et par les institutions belges. C'est ce qui transparaît à la lecture
de l'une de ses réponses aux_ secrétaires généraux: de nos missio111zaires. VOtlS "Je ne dois pas vous recommander dejàdliterl'œuvre savez avec moi tout le bien qu'ils fOnt au Congo. Notre devoir est de les soutetzir dans la poursuite de leur noble tâche"23.

Ce vœu du roi est entendu: dans le traité de cession de l'E.I.C. à la Belgique, traité signé le 28 novembre 1907 et, mis en vigueur le 15 novembre 1908, la Belgique accepte de prendre l'E.I.C. tout en respectant ses obligations vis à vis des missions. L'apport tinancier de la colonie à l'œuvre missionnaire est alors assuré grâce à la création d'un poste de dépenses en faveur des missions dans le budget de la colonie. De son côté, l'Eglise est présente dans le conseil colonial. Plus tard, les missionnaires se feront membres des conseils de gouvernement et ceux des provinces, soit comme notables, soit comme représentants des indigènes ou des milieux ruraux.24 Cette situation politique et religieuse. va changer au moment de l'accession du Congo à la souveraineté nationale. Les missions perdent alors les privilèges dont elles jouissaient jusque-là et la loi fondamentale de 1960 se contente de garantir seulement la liberté des cultes. Le fossé se creuse de plus en plus entre l'Etat et l'Eglise. Le principe de la collaboration, quoique maintenu dans certains domaines, n'est plus. appuyé par des textes légaux autorisant l'Eglise à avoir un droit de regard sur la vie politique du pays. l'Etat prend, au contraire, une nouvelle orientation et veut se débarrasser de l'inHuence de l'Eglise sur la société. C'est le sens de la constitution de 1964 et, surtout, de celle dite "révolutionnaire" de 1967. Dans un. contexte idéologique franchement défavorable à l'Eglise, les évêques se défendent en
pas d'intérêt. Mais notre attention ne se porte que sur la période cit., p. 49. de la Session la plus récente, à savoir de

l'indépendance à nos jours. 23 Léopold II, Réponses à ses Secrétaire.r Généraux, inIoc. 24 Cornité penuanent des évêques du Zaïre, Rapport p.SO-S1.

tenue à Kinshasa

en janvier 1972,

29

r

-

prenant nettement position dans tous les problèmes socio-politiques auxquels ils étaient confrontés. Cet engagement politique des évêques ne fut possible que grâce au bon fonctionnement de nouvelles structures que l'Eglise avait mise en place pour mieux connaître les réalités sociales de l'homme congolais. Ces nouvelles structures s'inscrivent dans le cadre général de l'organisation actuelle de l'Eglise catll0lique au Zaïre.

3. L'organisation actuelle de l'Eglise catholique au Zaire25.
Après quelques années de travail apostolique, les supérieurs des congrégations missionnaires au Congo ont senti le besoin de se concerter pour étudier les problèmes particuliers auxquels ils étaient confrontés. C'est pourquoi, la première "Assemblée des Supérieurs ou Représentants des Missions catholiques du Congo" se tient à Bruxelles le 23 octobre 1905. Elle est présidée par le Nonce Apostolique à Bruxelles, son Excellence Mgr Vico, entouré d'un seul Vicaire Apostolique du HautCongo, Mgr V. Roelens et de sept Supérieurs Provinciaux des congrégations missionnaires présentes au Congo. On y traite les questions particulières suivantes: les propriétés des Missions, la situation des Missionnaires au Congo, les questions des écoles, les taxes et prestations, les impôts, les douanes, les transports, la moralité publique, etc. La deuxième réunion s'est également tenue à Bruxelles au mois de mai 1906. La question principale tourne autour de l'accord imminent entre le Saint-Siège et l'Etat Indépendant du Congo. L'Assemblée se penclle sur
"Ies cOllditiOllS d'ulle UlliOll lus étlvite elltre les MissiOllS et l'Etat 11ldépelldallt, p et d'ulle p,vtection plus efficace des illtérêts religieux qui, d'apl~S les déclaratiolJs répétées des hauts flllctiollnaires de l'Etat, sont le plus puissalJt facteur de la civilisation de l'Afiique"26.

Les réunions suivantes - en 1907, 1910,1913,1914,1919,1923,1928 - se tiennent au Congo, sauf celle de 1914 où le Comité des Supérieurs se réuni à La UVAIN en Belgique pour lancer un appel aux catll0liques belges en faveur des missions. Aucun statut ne régissait ces réunions. Elles ont été provoquées uniquement par les circonstances et spécialement les problèmes des relations avec le gouvernement belge. L'érection, par le décret "ad

25 L'organisation actuelle de l'Eglise catholique au Zaïre renlonte, pour l'essentiel, à 1959. Elle a COIU1U longue et complexe évolution qui a abouti à l'organigratlune actuel dont nous présentons une ici sonUl1airemellt les grandes lignes. Cette présentation sonunaire u'a d'autre but que d'indiquer les différents services d'Eglise qui aident les Evêques à nueux exercer leur rôle dans la société zaïroise. 26 Mgr Tshibangu Tshishiku, L'évolution des thèl11eS de.fAssel11bléesdes SlIpériellrs et évêqlle.rde.rMission.r
catholiqlle.r tit, Zaïre (1905-1979), in L'Eglise catholiqlle ail Zaïre. Un .rièclede croissallce (1880-1980), op.cit., p.

320. 30

f

-

regimen" du 10 janvier 1930, de la Délégation Apostolique ouvre une nouvelle étape dans la structuration de l'épiscopat au Congo. A partir de 1932, s'organisent les "Conférences Plénières des Missions du Congo-belge et du Rwanda-Urundi,;l.7 qui vont se tenir tous les cinq ans, excepté pendant la guerre mondiale (1939-1945). La Belgique, étant engagée dans la guerre, y entraîne à son tour le Congo en mobilisant des énergies, des ressources et des hommes. Jusqu'en 1960, le nombre des Conférences Plénières s'élève à cinq, tenues successivement en 1932, 1936, 1945, 1951, 1956. Ces Assemblées ont lieu à Léopoldville sous la présidence du Délégué Apostolique au Congo. Au cours de cette période, un organe de grande importance fonctionnelle est crée pour l'efticacité de la concertation des évêques: il s'agit du Comité Permanent des Ordinaires, établi en 1951, sous la Présidence de Son Excellence Mgr. Verwimp, Vicaire apostolique de Kisantu. Après l'établissement de la hiérarchie ecclésiastique au Congo en 1959 et de l'accession du pays à l'Indépendance nationale, ces Conférences Plénières des Ordinaires des Missions sont appelées: ''Assemblées Plénières de l'épiscopat". L'Assemblée Plénière de novembre-décembre 1961 sera la sixième dans la série des Conférences Plénières et la première sans le Rwanda et le Burundi28. Rappelons en passant que pendant longtemps deux ou trois Pères missionnaires experts assistaient le Délégué Apostolique et organisaient le travail du Secrétariat structuré en plusieurs services. Depuis 1956, ces divers services se sont regroupés autour d'un "Bureau Central des œuvres Catholiques" qui deviendra plus tard le ,,29 "Centre Interdiocésain

4. Quelques
Zaire.

données statistiques

sur I.Eglise catholique au

Depuis l'indépendance, l'Eglise catholique du Zaïre évolue tellement vite qu'on a pu dire qu'elle serait la communauté catholique la plus importante
27L'appellation "Urundi" n'était courante qu'en période coloniale. Depuis l'indépendance du pays, le B s'ajoute au 1110tet devient "Burundi". Nous ne pouvons justifier ce changenlent dans le cadre de ce travail. Nous ne pouvons que le constater. 28 Ces trois pays, ayant accédé chacun à l'Indépendance Nationale, se sont organisés sur le plan ecclésiastique en trois Conférences épiscopales autonomes. Cependant, les contacts qui ont été repris entre elles en vue d'une collaboration plus étroite ont abouti à la création de l'Association des Conférences épiscopales de l'Mrique Centrale regroupant, pour le tllOment, les évêques du Burundi, du Rwanda, et du Zaïre. L'objectif poursuivi est de rallier tous les pays de l'Afrique Centrale conuue le Congo, le Canleroun, le Gabon, l'Angola. 29 Le grand bâtiment du « Centre Interdiocésain» abrite actuellenlent tous les services centraux de la Conférence Episcopale du Zaire (C.E.Z.). Pour en savoir plus sur l'organisation actuelle de l'Eglise Catholique du Zaïre, il serait utile de se référer aux Statuts de la Conférence Episcopale tels que publiés dans les Actes de la VIIètue Assenlblée Plénière de 1967 et nus à jour par les Actes de la Xètue Assetublée Plénière de 1970. 31

r

d'Afrique Noire30. On pourrait avoir une idée de cette évolution croissante et rapide de l'Eglise catholique du Zaïre à partir de quelques données statistiques d'il y a quelques années31 : + 50 000 vers 1900 ; 2 075 204 en 1945 pour une population de + 10 484 000 (soit 19,8 (~)) : 2 668 425 en 1950 pour une population de 11 258 000 (soit 23,7 °léJ); 4 873 929 sur 14 150 000 en 1959 (soit 34,4 %) ; 9 452 895 (+ 464 230 catéchumènes) sur 22 786 369 habitants en 1975 (soit 41,5 o;()).Les statistiques publiées en 1985 donnent le chiffre de 14 341 691 tidèles (+ 342 763 catéchumènes) sur 30 040 000 habitants (soit 47,7(~J). De juin 1979 au début de 1985, l'Eglise catholique au Zaïre serait passée de 12 238 410 catholiques à 14 341 691. Ce qui représente une augmentation de 2 103 281 catholiques. La population catholique est inégalement répartie entre les six provinces ecclésiastiques du pays. Les différences sont encore plus accentuées selon qu'il s'agit d'un diocèse en milieu rural ou d'un diocèse situé en milieu urbain32. Le phénomène d'exode rural appauvrit de plus en plus les diocèses situés en milieu rural et fausse, par conséquent, toute estimation statistique. En dépit de ces disparités régionales, la Communauté chrétienne catholique demeure la plus importante du pays et représente près de 50 olé)de la population totale. Sur le plan territorial, l'Eglise catholique du Zaïre est répartie en 6 provinces ecclésiastiques: ia province de Kinshasa compte 9 diocèses, la province de Mbandaka en compte 7 ; la province de l<isangani compte 9 diocèses; la province de Bukavu est composée de 6 diocèses; la province de Lubumbashi en a 8 et celle de Kananga compte 8 diocèses33. Ce qui fait un total de 47 diocèses à la tête desquels il y a chaque fois un évêque

Si ce constat est sans doute le reflet exact de la réalité, les statistiques qui l'attestent doivent être prises avec beaucoup de réserves. D'une part, parce que pour une raison ou une autre, une statistique peut être exagérée. D'autre part, parce que les diocèses ne répondent pas toujours aux deIuandes de renseignements fonnulées par le service des statistiques de l'épiscopat Zaïrois. Cette réserve prudente devant les statistiques chiffrées est d'autant plus indispensahle qu'il a été constaté des différences significatives sur les chiffres dOlUlés par l'Annuaire de l'Eglise cat/Jo/ique au Congo (1960-1961) et ceux avancés par les dossiers de Pro Mundi Vita de 1964 et de 1969. Pour le prouver prenons en exenlple l'atulée 1931 : Pro Mundi Vita (de 1964) avance le chiffre de 3 281 519 catholiques pour une population totale estitnée à 11 000 000 d'habitants; alors que l'amluaire de 1960-1961 dOlUle le chiffre global (Congo + Rwanda-Urundi) de 816 377 fidèles. 31 A l'heure actuelle, il difficile de trouver des statistiques récentes fiables. Le demier atUluaire de
30

l'Eglise catholique au Zaïre ( 1993-1994) que nous avons consulté ne réserve même pas une page sur les statistiques. A défaut du nlieux, nous nous contentons des statistiques plus ancielUles : Pour le n01l1bre des catholiques, voir Bilan du monde 1964. Enryc/opédiecatholiquedu monde chrétien,centrede recherches ocio-religiell.res centre "Eglise Vivatlte", Bruxelles, Louvain, castennatl, 1964. TonIe 2, COltg0s et Uopoldville, p.264-279. 32 Pour plusieurs raisons, il existe actuellement au Zaïre un exode rural qui s'atnplifie d'atmée en atmée : les canlpagnes se vident; les gens immigrent vers les villes dans l'espoir de trouver du travail et un bien-être que le village n'offre plus. 33 cfr. Annuaire de l'Eglise catholiqlledll Zaire 1974-1975 ; Statistiques générales de l'Eglise catholique
au Zaïre, Secrétariat Général de l'Episcopat (Service des Statirtiqlle.r), 1985.

32

r

-

etrangers 35 . En ce qui concerne les religieux et religieuses, en 1985, on comptait 1 193 Frères dont 756 Frères zaïrois et 437 expatriés. En 1985, le nombre des religieuses s'élevait à 4 636 dont 2 600 Sœurs zaïroises et 2 036 Sœurs étrangères. A côté du personnel sacerdotal et religieux, les statistiques mentionnent les agents pastoraux qui font un travail considérable. Une expérience originale a été tentée dans l'archidiocèse de I<.insllasa, celle de contïer l'administration de certaines paroisses aux responsables laïcs qu'on appelle "BAI<AMBI". Ces derniers sont des hommes mariés, exerçant un métier, à qui l'on contie la responsabilité d'organiser la vie d'une paroisse. Ils font ce qui est en leur pouvoir et font appel aux prêtres pour la célébration de l'Eucharistie et des sacrements. En 1985, il en existait 16 dans l'Archidiocèse de I<.inshasa. Il faut aussi mentionner des assistants paroissiaux, des animateurs pastoraux, 243 missionnaires laïcs et de 48 711 catécllistes qui font un travail pastoral non négligeable36. Le problème du rôle des catéchistes a été débattu au cours des travaux de la Vlème Assemblée Plénière de l'épiscopat du Congo en 1961. Face à la dépréciation du rôle des catéchistes, devenus souvent de purs fonctionnaires, l'Assemblée Plénière de 1961 a estimé
"le catéchiste plus que jamais indispensable potlffaire pénétrer l'Evangile au cœur de la vie ajticaine, pour pOlter la prése11ce chrétienne jusque dans les plus petits villages. Dans les villages I1Janquant de prêtre, les petites communautés chrétiennes seront sans vie si elles ne possède11t pas un responsable spÙitue~ un témoi11 de l'Eglise et de la hiérarchie, U11 i'litiateur et U11a11imateur de vie chrétienne"37.

résidentiel. Les statistiques de 1985 relèvent, en plus des évêques résiden tiels, 6 évêques coadjuteurs et auxiliaires34. Pour assurer les différentes tâches pastorales dans les diocèses, les évêques comptent avant tout sur les prêtres dont le nombre est en constante augmentation chaque année. Selon les statistiques de 1985, il Y avait au Zaïre 2 717 prêtres: 1014 diocésains et 1 703 prêtres réguliers. Parmi les prêtres réguliers, on avait 119 autochtones zaïrois et 1 584 ,

Les catéchistes doivent être considérés comme des véritables responsables d'Eglise, là où ils sont placés. Mais, pour cela, il faut leur assurer une préparation et une formation sérieuse et solide. En résumé, les statistiques de l'Eglise catholiques au Zaïre de 1985 révèlent deux faits très significatifs: d'un côté, le nombre sans cesse croissant de fidèles qui passe, en vingt cinq ans (1960-1985), de 4 873 925 à
34Ici encore la situation a beaucoup évolué ces 35 Cependant, ce nonlbre des prêtres étrangers par le fait de l'âge et le retour en Europe de précarité de l'apostolat au Zaïre. 36Nous n'avons pas pu accéder aux statistiques
37 Acte.r de la VIèlJle A.rselJlhlée Plénière de l'Episcopat

dernières années. est en diminution constante depuis quelques atulées ceux dont la santé ne pemlet plus de supporter la plus récentes et nus à jour.
du Congo, Léopoldville 1961, p.202

33

f

-

14 341 691. D'autre part, le faible accroissement des ministres ecclésiaux, religieux et laïcs chargés de l'animation des communautés cllrétiennes ; comme le dirait Notre Seigneur Jésus-Christ, "la moisson est abondante mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez le Maître de la Moisson d'envoyer des ouvriers à sa Moisson" (Mt 9,37.38).

34

f

CHAPITREIl : l'EGLISE DANS lA MARCHEVERS l'INDEPENDANCE (1955-1960)
Pour comprendre le rôle politique que l'Eglise catholique a joué dans la marche du Congo vers l'indépendance, il est utile de rappeler brièvement dans quel contexte politique les milieux nationalistes congolais et les milieux belges de l'époque ont pris position. Il faut aussi préciser, en outre, que les déclarations des évêques allaient dans le sens de l'émancipation légitime des peuples et de l'indépendance nationale.

1. les premiers mouvements

nationalistes

congolais.

Dans une Afrique où s'étend la fièvre nationaliste, le Congo, de par son manque d'élite intellectuelle, représente un havre de paix et de sérénité. Les plus instruits des congolais sont des prêtres et les seules associations autorisées sont celles groupant les anciens élèves des missions. Ainsi, l'UNELMA - l'union des anciens Elèves de frères maristes - et l'ASSANEF - Association des Anciens Elèves des Frères des Ecoles chrétiennesconstituent les seuls milieux où les "jeunes évolués" peuvent s'initier aux subtilités de la vie politique. Rappelons en passant que l'UNISCO - l'Union des Intérêts Sociaux Congolais -, créée en 1946 dans le but d'assurer la promotion sociale des indigènes, la défense des droits des évolués, la nondiscrimination raciale, place à sa tête Joseph I<asa-Vubu, un ancien séminariste. Pour faire partie de l'UNISCO, il fallait être membre du comité de direction d'une association d'anciens-élèves des écoles chrétiennes. Voilà pourquoi, I<asa-Vubu devient secrétaire général de l'association des anciens élèves des Pères de Scheut en vue d'obtenir le droit de diriger l'UNISCO. A la même époque l'Association culturelle des Bakongo -ABAI<O - est créée. Son thème politique majeur consiste à maintenir l'unité du peuple Bakongo à partir de la langue I<ikongo et de 1'11istoiredu royaume I<ongo Dia Ntotila. Joseph I<asa-Vubu ne ,tarde pas à marquer l'ABAI<O et, le 21 mars 1953, il en devient le Président. En 1951, l'Abbé Joseph Malula, prêtre autochtone, fonde le Groupe culturel de conscience africaine qui, au début, ne publie qu'une feuille ronéotypée à périodicité variable. Ce n'est qu'à partir de 1953 que Conscience Mricaine paraîtra mensuellement et, c'est sous la direction de Joseph ILEO, un jeune doctrinaire modéré, qu'elle prend une orientation de plus en plus politique. Dans un manifeste publié le 30 juin 1956 et vendu à la sortie d'un match de football, conscience africaine rejette énergiquement l'idée de communauté belgo-congolaise et prononce, pour la première fois, le mot magique "d'indépendance" en ces termes:

35

r

-

"11fallt qtle les Belges con1jJre1l1lel1t maintenallt qlle leur domillatioll Sill' le dès Congo ne sera pas éte11lelle.N OtiSlie vOlllollS pas que les apparellces ex'tériellres de l'illdépelldallcepolitiqlle lie devÎel11lel1t réalité qu'tOI mqyell de 1l0tlSasservir et de en 1l0US I . exptOlte1:..,,1 . Il faut noter qu'à cette époque tous les mouvements nationalistes souhaitent la suppression des barrières sociales qui séparent les Blancs et les Noirs. Dans son discours prononcé à l'occasion de sa visite au Congo en 1955, le roi Baudouin prêche le resserrement des liens d'amitié entre congolais et belges et l'accession des Noirs aux postes de commande ne peut se faire qu'en suivant les "qualités et les capacités" de cl1acun. Il ne faut pas oublier qu'il n'existe à l'époque qu'un nombre intime d'universitaires congolais qui pouvait accéder aux postes de direction. C'est dans ce contexte que paraît en décembre 1955 "Le plan de trente ans pour l'émancipation politique de l'Afrique belge du Professeur VAN BILSEN". Agé de 46 ans, docteur en Droit et professeur à l'Institut d'Anvers pour les territoires d'outre-mer, Van Bilsen souligne, dans son plan d'émancipation politique, le retard d'une génération, pris par le Congo sur les pays de l'Afrique française et anglaise. Il insiste sur la nécessité d'une structure fédérale qui aurait pour modèle celle de l'administration belge rendue nécessaire par l'assise physique du pays et la faiblesse du Rwanda Urundi. En conséquence, son plan prévoit la formation des élites congolaises et leur accession progressive aux leviers de commande. Le plan Van Bilsen trouve un écho favorable dans le Parti socialiste et dans le Groupe d'Action Sociale Catl101ique en Belgique.

2. L'Eglise catholique favorable à l'émancipation du pays dans la déclaration du 29 juin 1956.

politique

Alors que l'opinion publique belge de tendance modérée accueille favorablement le plan d'émancipation progressive de Van Bilsen, le parti social chrétien aftirme lors d'un congrès de 1956 que le Congo belge est promis à l'autonomie. Cette conviction se renforce par la déclaration des évêques du Congo belge et du Ruanda Urundi sur les problèmes politiques et sociaux du 29 juin 195(/. Situant l'Eglise à la suite du Christ, qui passait au milieu des hommes en faisant le bien, les évêques déclarent que l'Eglise est à même de donner à tous les hommes de bonne volonté les directives relatives à l'ordre social temporel. Pour les évêques, toute organisation sociale véritable doit être basée, d'une part, sur le respect inviolable de la personne humaine en route
1

Cité par Robert

Conlevin,

L'hirtoire dll Zaïre. Des otigine.r à nO.rOIlr.r, HA YEZ/BRUXELLES, j

1989,

p. 354-355.
2

L'Eglise et les problènles
Urundi,

politiques

et sociaux. Déclaration

des évêques du Congo-Belge
1956, p. 1168-1172.

et du

Ruanda

dans la DOC/II1JentationCatholiqlle N°1234

du 16 septenlbre

36

r-

-

vers sa destinée éternelle et, d'autre part, sur la nécessité pour l'homme de vivre en société avec le devoir de collaborer au bien commun. Après avoir défini leur conception de la famille, de l'Eglise catl10lique et de l'Etat, les évêques sont amenés à distinguer les domaines purement spirituels qui relèvent exclusivement de l'Eglise et les domaines proprement temporels qui sont du ressort direct de l'Etat. Cependant, il existe des problèmes qui concernent à la fois l'Eglise et l'Etat tels que l'enseignement, l'éducation, les associations de jeunesse. Ces préambules permettent aux évêques du Congo belge et du RwandaUrundi de déterminer la position de l'Eglise face aux problèmes suivants: la propriété privée, le travail et sa rémunération, les associations professionnelles et économico-sociales, les relations humaines et, entin, J'émancipation politique. Sur ce dernier point, les évêques estiment que "Tolls les habitants d'tUIpqys 011tle devoir de collaboreractivementaux bien
gélléraL Ils Ol1tdOllC d1vit deprelldre pa1t à la cOllduitedes qlfairespubliques. le
La nation tutlice a l'obligation p,vgressive. de respecter ce dlvit et d'en fav01iser l'exercice par

une éducation politique

Les autochtones ont l'obligation de prendre conscience de la conJjJlexité de let/1J responsabilités et de se 1rJlldl'eaptes à les assume1: L'Eglise Il'a pas à se p,vnollcer sur les modalités de l'énlancipation d'un peuple. Elle la considè1rJ comme légitinJe du moment qu'elle s'accomplit dans le 1rJspect des d1vits mutuels de la chalité,,3.

Dans la conclusion de leur déclaration, les évêques rappellent aux catholiques leur devoir de participer à la vie sociale et de veil~er au respect de la conscience chrétienne. Les catholiques devront s'unir dans les associations capables de faire accepter les exigences de leur foi. Cette déclaration du 29 juin 1956 marC}.lleune étape décisive de l'engagement de l'Eglise catl10lique dans la marche vers l'indépendance nationale. Elle. permet aux évêques de distinguer l'ordre spirituel de l'ordre temporel et, par conséquent, les compétences de l'Eglise de celles de l'Etat. L'Eglise énonce nettement le principe du'respect inviolable de la personne humaine et l'impérieux devoir pour tous de collaborer au bien commun de la Nation. Pour Mgr Philips, "Si le tOll de leur docl/nlent n'est pas palticulièrement solen'le~ SOl1chanp
d'application est pratiquement illimité. On peut prétexter que l'Eglise s'inspire d'ulle tolérance réticente. Bien au contraire, elle ne laisse subsister aucune équivoque et elle
3 L'Eglise et les problènles politiques et sociaux. Déclaration des évêques du Congo-Belge Ruanda Unl1uli, in Documentation catholiqlleN°1234 du 16 septeIubre 1956 p. 1172 37 et du

...

-~

bal1'e la lVI/te à toute échappatoil'e. Elle ne s'~fforce en aucune mallièl'e de flatter les désirs inconsidérés et les espérances illusoil'es. Elle ne veut en aucun p1ix acheter les rympathies. Elle cherche le dlvit chemin qui seu~ ent1'e les intérêts appal'emmel1t opposés des tuteurs p,vvisoÙ'es et des p,vtégés qui se Clviel1t exploités, peut COllduil'ela société cOlJgolaiseà HII nouvel éql/ilihl'e"4.

Le jugement de Mgr Philips n'est pas celui des milieux progressistes belges et, encore moins, celui des milieux nationalistes congolais. Ces derniers trouvent la position de l'Eglise catll01ique timide, voire ambiguë. Les nationalistes congolais en ont assez de la colonisation et se préparent à réclamer "une indépendance totale et immédiate". L'Eglise catholique, en allant dans le sens de l'émancipation progressive préconisée par Van Bilsen, se détaclle de l'opinion des nationalistes et donne ainsi l'impression d'être acquise à l'idée du prolongement à l'intini de la période coloniale. De fait, le manque d'une position ferme et tranchée a confirmé le soupçon qui pesait sur l'Eglise catholique au sujet du protît qu'elle tirait de la colonisation. Il faudra attendre la voix de l'Abbé Malula Joseph mêlée à celle de plusieurs autres nationalistes pour que ce soupçon soit levé et que le rêve de l'indépendance devienne un jour réalité.

3. La prise de conscience politique des congolais et la lettre pastorale de Mgr Kerkhofs, évêque de Liège.
Le 16 juin 1957, lors d'un match de football opposant une équipe belge et une équipe congolaise, des erreurs d'arbitrage sont commises. Après la rencontre, des bagarres éclatent et dégénèrent très vite: les voitures des Européens sont lapidées, il y a de nombreux blessés. Pour la première fois, on assiste à des scènes de violence entre les deux communautés. Les élections municipales de décembre 1957, remportées par Monsieur Kasa Vubu, nommé bourgmestre de Dendale, réveille chez plusieurs congolais' une conscience politique, qui sera encore plus vive à l'Exposition Internationale de Bruxelles organisée quelques mois plus tard. En effet, l'Exposition Internationale de Bruxelles fait découvrir l'Europe à plusieurs centaines de Congolais qui rencontrent pour la première fois, non seulement des Congolais des autres provinces, mais de nombreux Européens de toutes tendances politiques et de toutes confessions religieuses. Par ailleurs, les Congolais rencontrent à Bruxelles et à Paris des personnalités venant d'autres régions d'Afrique, régions dont les structures politiques s'acheminent vers l'autonomie, sinon vers l'indépendance. Le pavillon des missions devient à cette circonstance le centre de ralliement des catholiques évolués et des protestants évolués invités par les missions.
4 Mgr G. Philips, L'él11allcipatiol1 du Congo et l'Eglise. hl Revile gél1érale belge, Caül, le 28 décel11bre

1958,p.72

38

f

--

Cette rencontre de Bruxelles permet à l'élite chrétienne de concevoir l'idée d'un grand Parti national congolais d'inspiration chrétienne. Il semble, d'ailleurs, que les autorités belges aient envisagé la constitution d'un grand Parti national du Congo qui ferait pièce à l'ABAIZO de Monsieur IZasaVubu. C'est dans ce contexte qu'émerge la personnalité de Patrice Emery Lumumba, un jeune homme éloquent, appartenant à la tribu Tetela, relativement peu nombreuse, et jugé capable de faire tàce à Joseph KasaVubu. Deux autres facteurs importants donnent aux nationalistes congolais une conscience politique plus aiguë: le discours du Général de Gaulle du 24 août 1958 à Brazzaville et la Conférence panafricaine d'ACCRA du 5 au 13 décembre 1958. A l'occasion de son périple électoral transafricain pour le vote du OUI au référendum, le Général de Gaulle prononce un important discours à Brazzaville, à travers lequel il ouvre les portes de l'indépendance aux pays d'Afrique. Alors que le gouvernement belge s'étonne encore de l'initiative fracassante du Général de Gaulle, trois leaders du M.N.C. Mouvement National Congolais -, Lumumba, Diomi et Ngalula assistent à la conférence panafricaine d'ACCRA, où ils rencontrent Kwame Nkrumah et Sekou Touré, deux personnalités d'envergure en Afrique de l'Ouest. Cette Conférence leur fait découvrir l'Afrique indépendante et leur tàit prendre conscience de la solidarité africaine. A son retour à Léopoldville, Lumumba fait un compte rendu passionné de la Conférence d'ACCRA et termine son exposé par une phrase qui aura une résonance profonde dans la communauté nationale: "L'illdépelldallcelI'est pas Ull cadeau de la Belgique, mais biell UIl dmit
fOlldame1ltal du peuple cOllgolais,,5.

Une semaine plus tard, le 4 janvier 1959, l'interdiction d'un meeting de l'ABAKO entraîne à Léopoldville trois journées d'incendies et de pillages au cours desquelles on dénombre 42 morts et 250 blessés, tous congolais. Voilà pourquoi, depuis ces événements, la journée des martyrs de l'indépendance est toujours célébrée chaque 4 janvier au Zaïre. Parmi les réactions belges aux émeutes de Léopoldville, nous mentionnons celle de Mgr Kerkhofs, évêque de Liège, qui publie une lettre pastorale, dont le texte a été lu dans toutes les Eglises de son diocèse pendant le carême de 19596. Cette lettre est d'autant plus importante qu'elle rend compte des rapports tendus entre les Blancs et les Noirs au Congo et justitie le bien-fondé de la colonisation confrontée à la problématique de l'indépendance du pays.

5

Cité par Robert

Comevin,

idel1J,p. 365.

6 Lettre pastorale de Son Excellence Mgr Kerkhofs, Catholiqlle N°1302 du 26 avril 1959, p.527-540. 39

évêque

de Liège, dans la DoCtlmentation

r

-

Mais, pourquoi signaler ici la position de l'épiscopat belge en faveur de l'émancipation politique du Congo, alors qu'il est question des prises de positions de l'épiscopat congolais face aux transformations politico-sociales qui s'opéraient dans le pays? D'une manière générale, il faut se rappeler que les problèmes de la colonisation et, surtout, de la décolonisation ont fortement interpellé l'opinion de l'Eglise catholique en Belgique. D'autre part, la l1iérarchie catholique n'étant pas encore instaurée au Congo, il est tout à fait normal que l'avis de l'épiscopat belge, individuellement ou collectivement, revête une importance considérable pour l'avenir de l'Eglise catholique au Congo. Dans sa lettre, Mgr I<.erkhofs, tout en condamnant le recours à la violence comme moyen de revendication de ses droits, estime qu'il est temps de prendre en considération les aspirations des Noirs à l'autonomie politique. C'est ainsi qu'au début de la lettre, Mgr I<.erkl10fs présente deux réquisitoires formulés l'un par les Blancs contre les Noirs et l'autre par les Noirs contre les Blancs (surtout les Belges). Pour ne pas altérer la vigueur du texte, nous mentionnons intégralement ces deux réquisitoires tels qu'on les trouve dans la lettre pastorale de l'évêque de Liège. N'ayant pas compris l'explosion soudaine des Noirs contre les Blancs, Mgr I<.erkhofs cite le réquisitoire des Blancs dans les termes suivants:
"Etait-ce là ce qtle mé,itaient qtlelque quatre-vingts années d'actiolJ belge sur une grallde tel1'e qfiicaine ? OÛ ell seraient les noirs, si le blanc Il'avait été là ? Qui leur a applis à lil'e, à compter? Qui les a introduits et les i'1troduit el1COl'e dalls le gral1d courant de la civilisatiol1 humaine? Qui a supplimé le hOllteux commerce d'esclaves des trqfiquants arabes? Qui a fait l'eculer la maladie du sommei~ la lèpre, la famine endémique et autf'eS fléaux? Qui a mis à jour les fichesses de ces tel1itoil'eS, qui a construit, quelqu'impa!fait qu'il soit, le réseau de routes et de chemills de fer qui vitijie ces immenses espaces? Qui a fait stl1gir du sol tant d'industlies puissantes? Qui a instauré au Congo cet el/semble d'écoles pfimaÙ'es unique dalls le monde des pqys sous-développés? N'est-ce pas le Belge qui s'efforce d'améliof'er la C011ditionde la fenlnle noil'e, de faif'e cesser les tYrannies de potentats locaux pour assui'er à tous la libefté et les dlvits de l'homme? Qui donc a pOfté aux COl1g01ais la lumière du Chlist, la véfité chrétienne, plincipe de libération? Et c'est là notl'e récompense! N a([s que notls avons été! N OtiS aUfiollS nlieux fait d'utiliser chez nous les capitaux et les éllefgies dépensés à aménager le C011g0!Personne ni au C01JgOni à l'étrangef; ne nous adl'esSel'ait d'il!Jtl1ieux rejJfvches. Bien sot celui qu(y laisserait, exposés t/11 jour à l'expfvp,iation, les capitaux el1gagés dans les entf'eplises qui ne profitent tout de même pas qu'aux Belges et aux blancs7.

7 Lettre

pastorale

de Mgr I(erkhofs,

ihidel1J, p. 528.

40

..

A ce réquisitoire des Blancs, les Noirs en opposent termes:

un autre en ces

"Ce qui al7ive, et vous stl1Prend, disent-i~ c'est vous qui l'avez voulu par vos lenteurs et vos eI7'e/I1J. Vous n'avezpas su compl'endre que, comme les autres peuples de couleul; le nôtre aussi s'éveille. De nombreuses colonies ont atteilJt leur émal1cipation politique. Les 110ms de Bandoeng, du Caire, d'Accra hantent nos esplits. D'ailleurs tOtlS les blancs ne S011tpas d'accord avec le régime Colol1ialiste que vous nous imposez. S ans doute vous nous avez c!ppolté de 110fl/bl'eUXhielgaits. Votlr! présence nous a été tltile. Mais, avouez qu'elle vous a été au mOilJS aussi prqfitable qll'à nous: les l)ale/IIJ de vos grandes sociétés Colol1iales sont parflli les plus l'echerchées en botllJe. 01; cOfl/mel1t pqyez-votls vos outNielJ 110ilJ ? Comment somflles -nolls logés dans la cité indigèl1e de Uo ? Votre doctlil1e n'est pas raciale, mais votre conduite l' est. Nous 110USsommes entendlls traiter de silJges 110i,J. Nous aVOl1SdÛ Suppolter des rebl1fades, des coups. On nous traite cOfl/me des elgants. Votlr! bonté, quand vous la témoigne~ est trop condescendance POIIl' l'ilgélietll~ compassion pour l'al1iéré. Votl'e but, ne serait-ce pas defaÙ'e durel; tant que vous le POU11'e~ l)otre dOfllinatiol1 colonialiste? Ne serait-ce pas pour cela que vous avez eu si peu de respect pOlir nos cultures? Vous avez cherché à faire de notls des Be(ges à peau noire, et vous atllie~} si 110USne réagissions pas, tranifolmé notlr! Congo en dixième province belge, une provillce mil1eure d'aille/IIJ, exploitée au profit des lJe/g autlr!S. N'est-ce pas pOlir cela que vous avez transpolté ici vos P1YJP1'eSquel'elles politiques et linguistiques dont nous n'avons que.faire ? L'eussiolIS-l10US fllêfl/e désiré, le spectacle de la conduite de tlYJP d'entre vous nous aurait fait abandollner le rêve d'êtl'e tUl jour pareils à vous. Combiel1 de mulâtres par/J/i nous témoignel1t d'/Ul manque de l'espect révoltant pour la jeune fille ou la femme 110ilr!? D'ailleulJ, quel lr!spect avez-vous pour vous -mêmes? Le spectacle de votre inconduite 110USécœul'e, de flJême que celui de l'oisiveté de tlYJP defemmes. Vous ne craignez pas d' qfficher votlr! vie facile et cOl!fOltable, à quelques fllillutes de marche de Il0tlr! misère et de 110tre inC01!fo,t. Tout cela 110US semble bien d'ailletllJ êtlr! la cOl1séqtlellcede votlr! s(yle de vie capitaliste. Aussi les regards de quelques-uns par/Ni nous se tO//111el1t-ilsnon plus VelJ Bruxelles dOllt vous êtes les agellts, Iii l)elJ la Rome du Vatican dont vous ,uillez l'enseigneflJent dans nos âmes, mais VelJ Moscou to/gotllJ présente là oÛ les hOfl/fI/es de couleur envisagent les mqyens de devellir indépendants et prête à les.y aidel: Vous vous félicitez du réseau d'enseigllement p,imail'e que vous avez olganisé chez nous. Nous vous di,V1JS d'abord qu'il est dÛ sUltout aux missionnai,'es dont vous avez ébranlé le prestige. Puis nous répliquel VIls que l'enseignemel1t seco11 aire est d instiffisant, que l'enseignement UniVelJitail'e viellt à peille de naître,. d'ailleulJ vous paliez cOfl/me si nous étions incapables de faire de telles études. Combien d' qificielJ nOilJ y a-t-il dans la force publique apl~S quatlr!-vingts ans de présence belge? Combiel1 y a-t-il de fln ctio111lail'ede rang mqyen supélieur ? Mais cela doit change!: Nous estimons être à mêfl/e de nous di!iger nous-mêmes. Nous ne voulons plus de vot!'e pate!1lalisme colonialiste et de votre capitalisflle exploitetll: Restez chez nous, si vous voulez nous aider comme des égaux, collaborer avec nous à la création d'un vrai

41