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L'entreprise sociale

360 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 85
EAN13 : 9782296375642
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L'ENTREPRISE

SOCIALE

Le pari autogestionnaire de Solidamosé

PUBLIÉ AVEC LE CONCOURS DU CENTRE NATIONAL DES LETTRES ET DE L'UNIVERSITÉ PARISX - NANTERRE

r::= BRÉBANT, pauvreté, Brigitte La

CoDection « Logiques sociales "

un destin? 1984,284 pages. Jean-Pierre BOUTINET,(sous la dir. de), Du discours à l'action: les sciences sociales s'interrogent sur ellesmêmes, 1985,406 pages. Pierre COUSIN, Jean-Pierre BoUTINET, Michel MORFIN, Aspirations religieuses des jeunes lycéens, 1985, 172 pages. Michel DEBOUT,Gérard CLAVAIROLY, désordre médical, Le 1986, 160 pages. Majhemout DIoP, Histoire des classessociales dans l'Afrique de l'Ouest, Tome 1 : Le Mali. Tome 2 : Le Sénégal, 1985. François DuPUY et Jean-Claude TH<:eNING,La loi du marché: l'électro-ménager en France aux Etats-Unis et au Japon, 1986, 264 pages. Groupe de Sociologie du Travail, Le travail et sa sociologie: essais critiques. Colloque de Gif-sur-Yvette, 1985, 304 pages. J.-A. MBEMBE,Les jeunes et l'ordre politique en Afrique noire, 1985,256 pages.
Hervé-Frédéric MECHERY, Prévenir la délinquance. L'affaire

de tous. Les enjeux du dispositif Bonnemaison, 1986, 192 pages. Guy MINGUET,Naissance de l'Anjou industriel. Entreprise et société locale à Angers et dans le Choletais, 1985, 232 pages. Christian LERAY,Brési4 le défi des communautés, 1986, 170 pages. Jean G. PADIOLEAU,L'ordre social, principes d'analyse sociologique, 1986,222 pages. Julien POTEL, Ils se sont mariés... et après? Essai sur les prêtres mariés, 1986.

@ L'Harmattan 1986 ISBN: 2-85 802-722-6

LOGIQUES

SOCIALES

Collection dirigée par Dominique

Desjeux

L'ENTREPRISE SOCIALE
Le pari autogestionnaire de Solidarnosc
Textes réunis J.-L. Panné et présentés par et E. Wallon

Publié avec le concours du CNL et de l'Université Paris X - Nanterre

Editions L'Harmattan 57, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Les chantiers navals à dix ans d'intervalle
Szczecin, chantiers navals A. Warski, 24 janvier 1971. Lors d'une rencontre entre E. Gierek et des délégués ouvriers, un délégué prend la parole: « Camarades, je dirai tout net: notre société se divise en classes. Il y a des gens qui ont tellement de... de « socialisme »... qu'ils ne savent plus qu'en faire. »

-

- Gdansk, chantiers navals Uni ne, une histoire colportée en 1981. Un journaliste questionne un ouvrier:
«

- Mais Uni neici personne Lénine. ». rendre les non, ne songe chantiers à la famille

Ne voulez-vous pas reprivatiser les entreprises?

1. In Le Nouvel Observateur,6 décembre 1971.

SOMMAIRE

Introduction. Ire PARTIE LA NÉCESSITÉ

11

2 - Lesconseils uvriers o selonlaloide 1956, .Lampasiak Z 4
6

3 1

La renaissance du mouvement autogestionnaire,]. Strzelecki

27

-

5 78 9

LesConférencesd'autogestionouvrièreselonla loide 1958,AS Commentseras-tuautogestion? T. Zielinski Réflexionssur la réforme,]. ]elonek
Cogestion, Z. Lampasiak

33 35 37 41
45

-

10

-

Autonomie = autogestion (S. Jakubowicz,A. Zajac,A. Zawistowskz], przegladInnowaqe 49 Apprentissagede l'autogestion,P. Buczkowski 61 L'autogestionserait un suicide,1. Woycicka 67 En dehors du syndicat,Interviewd'A. Gwitn.da 71

ne PARTIE LES PROJETS
1 23 Une structure consultative,].- Y. Potel 79

-

Comments'est formé le« Réseau,., Interviewde]. Milewski
Projet de loi sur l'entreprise sociale, « Réseau»

83
87

4
5
6

-

Propositionsà la veilledu congrès,« Réseau» Aux origines« du Groupe de Lublin ,.,SDS
Les dix commandements pour les organes d'autogestion, «Groupe Je

103 109 113

Lublin»

7

me PARTIE VU DES ENTREPRISES 1 - Le développementdu mouvementdans/esentreprises,E.W. 2 - Sansattendre la loi, T. Zielinski
3

4 5
7

6 8
9

-

Pendant ce temps, à Ursus, Kwadrat

,

121 125
129 145 149 153

La grèvede la WT n'aura pas lieu,E. Wallon
Remarques sur l'opinion syndicale, L. Dom Référendum à l'aciérie<< Katowice », Niezalesznosc L'aciérie« Varsovie» et son autogestion, Niezalesznosc

135

-

Référendumdans lesétablissementsde transmission,NiezlJesznosc Référendumà l'aciérie« Lénine »,Nieza/esznosc IV" PARTIE UNE AFFAIRE NATIONALE

155 tn

1 2 3

-

Lacoopération entrelesorganesd'autogestion, .W. E
Résolution finale de la rencontre des 1 000 entreprises « autogérées »
Riposter aux manœuvres gouvernementales, « Entente s0ci4/e pour 14

163
169 173 181

-

4

-

réforme» Vers la coopération régionale des organes d'autogestion, K.Z.-K.F.S.

567

Le congrèsaceà 14Diète,lesrésolutionsaceaux lois,l-L. P. et E.W. f f 1rerésolutionsur l'autogestiondu congrèsnationalde Solidarnosc
Que le gouvernement avale la pilule, Interview de M. Gil

185 197
201

9
10

8-

-

Loi sur l'autogestiondes travailleursdes entreprisesd'Etat Divergences,Niezalesznosc
Réactions au compromis entre la Diète et le Présidium de Solidamosc,

205 211 215 217
221

11 12

-

Niezalesznosc 2erésolutionsur l'autogestiondu congrèsnational de Solidamosc
Les associations d'entreprises, K.Z.-K.F.S.

13 14 15 16

Lesstatuts des entreprises,K.Z..K.F.S. Deuxièmechambreou ConseilsOCÎllI E.W. ?, Unedeuxièmechambre auprès de la Diète, « Réseau»
Pour un Conseil social de l'économie nationale, G. Palka

223 22.5 229
231

17 -

Ce que doit être le Conseil social de l'économie nationale, W. Trzeciakowski 235

Annexe: PAYSAGE AVANT LA BATAILLE (dont une interview de J. Merkel),TygodnikSolidamosc. 245 ve PARTIE QUESTIONS DE POUVOIR 1 2 -

-

L'autogestion estudiantine, Interview deMo Frybes

26.5

3

-

Le contrôle de la distribution, L'alternative 27.5 La mobilisation du syndicat pour l'hiver, Commission nationale de Solidamosc . 279

8

4 - De l'autogestionaux électionslibres,E.W. 5 - Un instrument de la pression exercéesur l'Etat, B. Geremek 6 - La question de l'Etat, R. Bugaj
7

-

283 291 295

Des garanties

pour

le redressement,

Commission

nationale de

89-

Solidarnosc.. 299 Déclaration de fondation des Cercles de la République autogestionnaire,AS .... 305 Résolutionde l'équipe du secteur de montagedes tracteurs d'Ursus 315 319
328 329 333 339 351

Dansla résistance, .W. E
Carte Index Lexique Chronologie Bibliographie

... ......
...

9

INTRODUCTION Il s'agit de la Pologne, une fois de plus. Mais les documents réunis ici révèlent une dimension méconnue, quand elle n'est pas volontairement ignorée, des bouleversements intervenus dans ce fays depuis août 1980. Samorzad, autogestion: le mot appartenait au sigle de Solidamosc - Syndicat indépendant et autogéré (NSZZ) -, au programme de son congrès national de septembre
1981

-

La République

autogestionnaire

-,

sans qu'on

prenne toujours garde à son contenu, sans qu'on soit vraiment informé de ce qui lui donna un sens: l'éclosion, dès la fin de 1980 et sous l'impulsion de Solidamosc, d'un vaste mouvement en faveur de l'autogestion des entreprises. Pour ces comités fondateurs, ces conseils, ces coordinations régionales et nationales qui se multipliaient de mois en mois, il fallait préparer la prise en charge de la gestion des affaires économiques et civiles, petites et grandes, par tous les salariés, et au-delà par l'ensemble des citoyens. Pour que soit résorbée la crise qui sapait les forces de la population, cette dernière devait apprendre à décider. Jusqu'en décembre 1981 la conception polonaise de l'autogestion prit corps à la faveur de simples réunions d'ateliers, de conférences, de référendums d'usine, à travers l'élection de directeurs, l'élaboration de statuts et même d'un projet de loi. Pratiques de fait accompli et négociations avec les autorités se chevauchèrent. Pour le pouvoir en revanche, dénué de légitimité et de mandat social, l'important était, au mépris des tâches du redressement économique, de sauver l'édifice de la Nomenklatura, en s'appuyant sur un allié vigilant et puissant. Le 13 décembre 1981, le ,coup de force militaire interrompit brusquement la recherche en cours, certes 11

empreinte d'interrogations, de contradictions et de limites. Mais tout indique que ces tentatives originales, souvent passionnées et toujours passionnantes, ont laissé dans la résistance d'aujourd'hui des traces que la répression ne suffit pas à effacer. Le mouvement autogestionnaire polonais a en effet produit une expérience d'une teneur assez rare. Pragmatique, il partit du simple constat que la gestion des responsables promus par le parti communiste menait le pays à la ruine. Juriste, il tenta de formuler des solutions institutionnelles pour que les travailleurs et les grands corps sociaux puissent harmonieusement exercer les droits de contrôle et de décision que la Constitution ne doit pas leur dénier. ~e souci d'accumuler des garanties formelles avait-il sa part de spontanéité, dans une société qui a tant souffert de la carence d'état de droit? Ou découlait-il, chez les membres de Solidarnosc, des leçons tirées du dévoiement des expériences conseillistes de 1956, comme se le demande un des premiers animateurs de celles-ci, Leszek Gozdzik ? 2. Cette approche pratique est instructive pour. tous ceux que motive la transformation des rapports économiques et des relations de travail. Mais cette aventure collective ne fut pas lancée en application d'une quelconque théorie de l'émancipation générale. Solidarnosc vit surtout dans la lutte pour l'autogestion, outre une solution efficace afin de rétablir le sens de l'initiative et de la responsabilité dans les choix économiques, la brèche dans laquelle s'engouffrer pour transgresser la fameuse « autolimitation » qui lui interdisait de poser explicitement la question du pouvoir. L'autogestion, fille de prudence? En tout cas, une méthode concrète pour un mouvement surgi dans une situation très particulière de rapports de forces: cela explique sans doute le manque de références à d'autres expériences historiques. Des experts polonais connaissaient les vicissitudes de l'exemple yougoslave et les phénomènes de contre-pouvoirs apparus dans le Chili de S. Allende ou dans le Portugal des œillets. Pourtant l'élaboration contourna ces repères, ne s'intéressant qu'aux antécédents proprement polonais. Le besoin urgent d'offrir des perspectives stratégiques autorisait quelques raccourcis. 12

Ainsi, dans la conscience politique des syndicalistes indépendants, l'autogestion semble le plus souvent avoir été comprise au sens d'autonomie des acteurs sociaux. C'est une interprétation légitime face à un système qui assujettit toutes les institutions et tous les individus à l'appareil administratif et au parti qui le contrôle. Fait typique de la contre-culture politique des citoyens d'Europe centrale, qui le dispute tant bien que mal à l'idéologie officielle, le concept de liberté prend alors le pas sur celui d'égalité, sans que les deux soient irrémédiablement opposés. Cette tendance est d'ailleurs confirmée par les résultats d'un sondage effectué en mai et juin 1984 auprès de 1105 lecteurs (sympathisants de Solidarnosc) du journal clandestin Kronika Malopolska (La chronique de Petite-Pologne) région de Cracovie}. Confrontées à la question: « Dans le cas d'un conflit entre la liberté et l'égalité, laquelle faut-il considérer comme la plus importante », 60 % des personnes interrogées choisissent le premier terme. Il est vrai que ce pourcentage tombe à 40 % parmi les ouvriers, et que le contexte de 1984 confère au mot liberté une charge émotive très forte. Pour mieux contester les principes de perpétuation du régime en place, les militants autogestionnaires polonais préparent donc l'instauration de multiples organes représentatifs issus d'élections authentiques, et prônent la sélection des responsables selon des critères de compétence. Ayant subi si longtemps la dictature d'éléments médiocres promus pour leur servilité politique, il est normal qu'ils aient peu réfléchi àla propension de la démocratie élective à se pervertir en engendrant certaines formes de gouvernement des élites.. Si elles avaient pu s'épanouir librement, les structures autogestionnaires auraient-elles été préservées de cette distorsion? Le seul matériau d'observation dont on dispose pour en juger est le propre fonctionnement « autogéré» de Solidarnosc en 1981. Les syndicalistes confiaient à leurs instances exécutives des pouvoirs dont elles étaient parfois tentées d'abuser. En tant que président national, Lech Walesa a pu mettre ses collègues devant le fait accompli, à plusieurs reprises. Mais les parades existaient, grâce à une décentralisation poussée, à la publicité des faits, gestes et opinions, et grâce à des 13

procédures scrupuleuses de contrôle. Le souci constant de se démarquer des pratiques du parti communiste augurait plutôt bien. A n'en pas douter, l'engouement pour les thèmes de liberté et d'autonomie procédait aussi d'une certaine confiance dans les vertus de l'initiative privée. Ce sentiment ne pouvait qu'être conforté par la réelle supériorité, du point de vue de la productivité, de l'agriculture individuelle privée sur les coopératives et fermes étatisées. Mais si l'on attendait du secteur privé qu'il soit encouragé dans l'agriculture et qu'il s'implante plus largement dans le commerce et la petite industrie, la notion de propriété publique des grands moyens de production restait fermement établie. Les partisans de l'autogestion savaient que leurs projets impliqueraient une concurrence plus ouvertement affichée entre entreprises autonomes. On est cependant en droit de soutenir que celle-ci existait déjà de fait, déguisée seulement sous les directives contradictoires de la planification centralisée. Rien n'empêche d'ailleurs de regarder le mouvement autogestionnaire polonais comme une tentative de passer progressivement d'une propriété (juridique) d'Etat à une propriété (d'usage, de disposition) sociale, collective, des moyens de production. Autant de qualités ne doivent pas faire oublier les lacunes. Paradoxalement, si l'autogestion fut préconisée comme une impulsion indispensable pour sortir de la crise, le mouvement ne s'embarrassa guère d'études et de controverses sur la nature et les mécanismes de celle-ci. Une nouvelle distribution des pouvoirs dans l'entreprise, la création d'un organisme représentatif chargé du contrôle économique au plus haut niveau, auraient-elles suffi à renverser la tendance? Certes, beaucoup de conseillers de Solidarnosc admettaient la nécessité d'un train de hausses des prix pour remédier aux distorsions qui se traduisaient par l'existence conjointe de graves pénuries et d'amples dépôts d'épargne. Ils soumettaient cet ajustement douloureux à trois exigences: une réforme en profondeur, la mise en place d'un contrôle social vigilant, des compensations pour les bas revenus (en particulier pour les retraités). Aucune de ces conditions ne sera sérieusement respectée après 1981, lorsque le gouvernement du général Jaruzelski 14

décrétera d'importantes augmentations. Mais la crise, c'était, c'est encore avant tout la faible rentabilité et l'utilité sociale douteuse de gigantesques investissements lourds, le sous-développement d'activités vitales pour la population (bâtiment, industrie destinée à la consommation courante), et les goulets. d'étranglement qui en résultent. C'est aussi la pénurie d'énergie, l'obsolescence du parc de machines, la dépendance à l'égard des capitaux étrangers occidentaux et orientaux, la médiocre compétitivité des exportations. La coopération des instances autogestionnaires, un interventionnisme plus mesuré de hi part de l'Etat, auraient-ils permis d'éviter de graves conflits au sujet des priorités d'octroi de crédits, à propos de la fIxation des prix, de l'affectation des bénéfIces et de la solidarité face aux pertes? Par quels indicateurs une planifIcation centrale assouplie aurait-elle pu imposer à tous les secteurs les servitudes de la formidable dette extérieure? Ces points essentiels ne ment que ttès sommairement l'objet d'un débat public en Pologne. Quant aux .problèmesde la hiérarchie dans l'atelier, de l'inégale répartition du savoir technique et économique, questions dont l'émergence suscita en Europe occidentale, notamment après 1968, quelque attrait pour les.conceptions autogestionnaires, ils furent encore moins abordés. Il est pourtant difficile d'imaginer une téelle démocratisation des circuits de décision sans remise en cause du rôle traditionnel des techniciens et des experts. De même fut négligée l'analyse des effets pervers du salaire aux pièces, encore fort répandu dans l'industrie. EnfIn, le mouvement n'a guère eu le temps de réfléchir aux moyens de garantir la persistance, le renouvellement de l'intérêt et de la participation de l'ensemble des salariés aux décisions concernant l'entreprise. A la veille de décembre 1981 déjà, le radicalisme manifesté par quelques milliers de militants très actifs ne compensait pas un certain phénomène de désaffection à la base. On ne voit pas quel procédé, sinon une conscience collective aiguë du danger, aurait pu limiter le risque de bureaucratisation ou de technocratisation des instances autogestionnaires. Ces limites s'expliquent de diverses manières. Tout en rejetant le verbiage plus ou moins marxisant de l'idéologie 15

officielle, les militants et les conseillers de Solidarnosc n'ont pas toujours eu le loisir de se doter d'instruments d'analyse adaptés à leurs ambitions. Souvent l'affirmation d'une défiance globale envers le régime leur fit négliger l'observation critique des détails de son fonctionnement. Cela eût été nécessaire pour que la définition d'une alternative ne risque pas de faillir par manque de données concrètes. Mais il était malaisé de réunir ces connaissances. Sans statistiques ni informations fiables, sans lieux où entretenir une réflexion indépendante, la pensée économique d'avant 1980 avait souffert de léthargie. L'essor du mouvement social commençait à créer un climat favorable pour y remédier. Mais en attendant l'urgence commandait de dénoncer les méthodes bureaucratiques, obstacles à toute réforme d'ampleur, quitte à laisser croire que leur liquidation adoucirait tous les mallX:' C'est cela qui fit se concentrer les principaux conflits autour d'un enjeu primaire bien tangible: la nomination du directeur. C'est sans doute pour les mêmes raisons que les débats sur les structures d'autogestion en entreprise ont rapidement éclipsé la controverse sur la réforme économique dans son ensemble, qui était pourtant éclose dès octobre 1980. En formant alors des commissions chargées d'élaborer des projets de réforme, le pouvoir n'avait fait que ranimer, pour cause de conjoncture critique, une vieille tradition vélléitaire. Les ouvriers, se souvenant des gesticulations réformistes qui avaient suivi chaque révolte, en 1956, 1970 et 1976, restaient sceptiques, au mieux, devant ces travaux officiels publiés d'abord en décembre 1980, puis dans une version améliorée au début de l'été 1981, juste avant le congrès du parti. Les économistes, eux, gardaient en mémoire l'échec des récentes tentatives de réforme partielle. Dans les années soixante-dix s'étaient constituées des entités industrielles pour lesquelles certaines directives de la planification centrale étaient remplacées par le jeu de paramètres. Ainsi, dans ces «Grandes organisations économiques» (WOG), la masse salariale, donc l'embauche et le niveau des rémunérations, dépendait désormais de la valeur ajoutée créée par l'entreprise. La notion de profit net était retenue 16

pour l'aliment~tion d'un fonds de primes pour la direction et d'un fonds de développement, sans grandes conséquences du fait d'une taxation fortement progressive. S'y ajoutaient une libéralisation toute relative des modalités de fixation des prix et des conditions d'importation de biens destinés aux consommations intermédiaires. Ce système laissait presque tous les choix de financement, d'investissement et d'attribution au centre, qui raisonnait encore beaucoup en données brutes. Le peu de souplesse introduite ici entrait en contradiction avec la rigidité maintenue, et ajoutait à la confusion des tractations ordinairement indispensables pour concilier les demandes ouvrières, les intérêts des groupes influents, les chiffres et les réalités. La demi-réforme se soldait par un échec presque complet; cet essai ressemblait fort aux tentatives menées à partir de 1965 dans les autres pays du COMECON (CAEM), URSS comprise, et qui ne percèrent qu'en Hongrie. Il fut un avatar édulcoré et tardif des idées avancées dès 1956 par des économistes polonais tels que O. Lange, W. Brus et Kalecki. Aussi plusieurs équipes d'économistes d'esprit indépendant voulurent-elles dessiner des projets plus ambitieux et les soumettre au débat. Les plus achevés de ces textes ont été réunis par R. Krawczyk, secrétaire de l'Association des économistes polonais (PTE) dans un ouvrage sorti fm 1981. Début novembre 1980 déjà, le PTE rassemblait en guise d'esquisse les opinions d'une centaine de ces membres sur la réforme de la planification. Un groupe de l'Académie économique de Wroclaw, d'une part, et, d'autre part, le groupe. des «jeunes économistes» (autour de Leszek Balcerowicz) en partie issus de l'Ecole générale de planification et de statistique (SGPiS), formulaient au même moment leurs premiers projets, imités quelques mois plus tard par une équipe de l'Organisation générale du technique (NOT). Enfin, cent copies d'un deuxième projet (de décembre 1981) du« groupe Balcerowicz »échappaient au pilon lors de l'instauration de l'état de guerre. Ces documents ont généralement en commun de préconiser le passage à une planification indicative, le remplacement des directives administratives par le libre jeu des ratios évalués' au niveau de chaque entreprise, la 17

déconcentration du secteur bancaire, l'accroissement de l'initiative privée dans la distn"bution et la petite production, son encouragement dans l'agriculture, le renouveau de la coopération, une déréglementation partielle du commerce extérieur, le tout combiné avec l'autogestion des entreprises qu'il ne s'agissait aucunement de dénationaliser. Celles-ci doivent être régies désormais selon le principe des trois « S » (trois « A » en français) : samorzadnosc (autogestion), samodzielnosc (autonomie), samo/inansowanie (autofinancement). C'est finalement une philosophie voisine qu'exprimèrent dans les marges de leurs travaux les ingénieurs, les techniciens et les jeunes ouvriers qualifiés qui formaient le gros des troupes du « Réseau des grandes entreprises pour l'autogestion », et tenaient en assez haute estime la libre concurrence et les compétences des managers. Mais le mouvement social n'a réellement explicité que le contenu du premier «S ». Les solutions permettant de maîtriser les conflits, les déséquilibres, les impasses et sans doute les faillites qui auraient résulté d'une vigoureuse mise en œuvre des deux autres « S » n'ont pas été exposées, loin s'en faut, avec autant de précision. TIn'empêche que cette poussée en faveur d'un moindre déguisement du marché par le plan a été assez forte pour influencer quelques changements réels. Il semble ainsi établi que la loi du 25 septembre 1981 sur les entreprises d'Etat a conféré à ces dernières un degré d'autonomie comptable et décisionnelle qui, malgré une régression continuelle à partir de 1982, restait en 1985 supérieur à ce qu'il fut dans l'ensemble de l'après-guerre. Néanmoins, des experts et des cadres du syndicat ont noté ces problèmes, comme on le constatera dans certains des articles et déclarations rassemblés ici. Nous avons jugé qu'il serait fastidieux et partial de livrer notre propre description des aspects économiques, politiques et internationaux de la crise polonaise. Ce contexte se laisse sans cesse apercevoir à travers les textes et les initiatives du mouvement autogestionnaire. Pour s'y repérer, le lecteur s'aidera donc de la chronologie et de la bibliographie jointes en annexe. La sélection de documents opérée dans ce recueil se 18

voulant une présentation du mouvement par ses propres acteurs, il peut en ressortir une fallacieuse impression d'unanimisme. Il ne faut pas oublier quelles réticences les thèses autogestionnaires ont rencontrées jusqu'au sein de Solidarnosc. A l'origine l'emportait chez ses dirigeants, cotnme chez ses simples adhérents, la conviction que le syndicat devait se garder de toute cogestion, c'est-à-dire d'une responsabilité inégalement partagée dans les décisions économiques et sociales. Il fallait sans se disperser défendre et élargir les nouveaux acquis. Cette méfiance s'accrût même devant les précoces réactions du POUP, dont certaines voix autorisées s'exprimèrent dès septembre 1980, notamment dans son organe central, en faveur d'un renouveau des structures d'autogestion. Il est vrai que c'est par le même biais que le pouvoir avait su, après 1956, canaliser et domestiquer la pression ouvrière. Le protocole des accords de Gdansk du 31 août 1980, concernant le point 6 des revendications des grévistes, prévoyait bien la participation des syndicats « à l'élaboration des lois sur les. entreprises socialistes et sur l'autogestion ouvrière », ainsi qu'une réforme économique « basée sur l'élargissement, l'autonomie et la participation des conseils ouvriers à la gestion. »Mais, d'une façon générale, les accords, et la perception qui s'en dégageait communément déterminaient plutôt un contrat social élémentaire: les salariés pouvaient s'organiser librement et exercer un droit de contrôle; le pouvoir ri'était pas menacé, sinon dans son essence, du moins dans son mode d'existence, et devait lui-même conduire les réformes. Mais la guerre d'usure, imposée par les autorités à un mouvement social prenant conscience de sa force et de sa capacité à se ramifier dans toutes les directions, a fini par changer l'état d'esprit des responsables syndicaux. L'« autolimitation », cette censure que Solidarnosc s'infligea par égard envers les contraintes géopolitiques, commença à se désagréger. Comme garde-fou, la direction syndicale la jugeait. encore inévitable. Mais elle n'avait plus valeur de stratégie dès lors que le gouvernement s'obstinait à jouer le pourrissement de la situation. Cela devint plus évident au printemps 1981, après l'affaire dite de Bydgoszcz. En 19

concluant abruptement un compromis à la veille d'une grève générale dans la préparation de laquelle Solidarnosc avait investi l'essentiel de ses espoirs et de sa vitalité, Lech Walesa porta une lourde responsabilité dans la désorientation des militants. Beaucoup apportèrent alors leur énergie au développement du mouvement autogestionnaire. Les directions régionales de Solidarnosc furent ainsi plus nombreuses à concevoir que, si la question du pouvoir demeurait un sujet tabou, celle de ses fondements dans l'économie et dans le système de gestion devait au moins être posée. Aux premiers temps de l'été néanmoins, une partie de la direction nationale et de l'entourage de son président continuait à percevoir les menées autogestionnaires et surtout la puissance croissante du «Réseau des grandes entreprises pour l'autogestion» comme des facteurs troublant la cohérence de la politique syndicale qu'ils entendaient guider. Propulsés par les grèves d'août 1980 au sommet d'une vaste organisation, ces leaders subissaient sans doute déjà l'attrait d'une certaine politique institutionnelle. Ne seraitce que par souci d'efficacité, ils tendent à privilégier le niveau central de décision et de négociation à un combat pied à pied, entreprise par entreprise, région par région. Mais peu à peu, le sabotage gouvernemental, l'aggravation manifeste du ravitaillement, les atermoiements des responsables de la réforme économique, vont les convaincre de l'urgence d'appuyer une démarche de transformation sociale alliant l'impulsion des instances dirigeantes à l'action des commissions d'entreprise et des groupes formels ou informels. C'est seulement en juillet qu'ils s'accorderont pour adopter une position claire. La priorité donnée ainsi, tardivement, à la lutte autogestionnaire, est sans doute bienvenue: fin juillet et début août ont lieu dans diverses villes des «marches de la faim », et certaines directions régionales se voient contraintes de lancer des actions de rue (une forme de protestation qui n'a pas ordinairement, d'après les enquêtes d'opinion, la faveur de la population polonaise) en pâture à l'exaspération de la base. Le risque d'explosions incontrôlées s'avérait réel. Mais cette option n'effaçait pas quelques réserves et 20

malentendus quant au fond des projets autogestionnaires. Ainsi Jan Rulewski, président du syndicat pour la région de Bydgoszcz, y voyait encore en juillet 1981 un avatar relevant « d'une part, de la démocratie occidentale et, d'autre part, de l'idéologie de l'Est»; il craignait qu'ils échouassent devant « l' attitude naturell~ des travailleurs» qui préfèrent laisser faire des spécialistes plutôt que d'endosser de lourdes responsabilités. Lorsqu'il ajoutait que, dans une usine textile à personnel essentiellement féminin, le directeur élu ne serait pas le plus dynamique, mais « vraisemblablement un directeur beau, charmant et qui fait le baisemain» 3, il démontrait malgré lui que les pratiques autogestionnaires ne se heurtent pas qu'aux manœuvres de représentants de l'ordre établi. Elles doivent aussi venir à bout de bien des archétypes sociaux et moraux qui imprègnent les ouvriers et leurs leaders, en Pologne comme ailleurs. Les textes présentés ici font se côtoyer les opinions d'experts, bien argumentées, et les prises deposition de simples adhérents, parfois extrêmement directes: c'est qu'il s'agit de retracer un cheminement et de fournir les matériaux indispensables à toute analyse, depuis les principaux projets jusqu'à de brefs comptes rendus de réunions, et non de mettre en valeur ce que le mouvement a produit de plus élaboré. Sauf indication particulière 4, les textes composant ce recueil ont été rassemblés et traduits par les soins du Collectif nationaI « Solidarité avec Solidamosc » et étaient jusqu'alors inédits en français. Les titres sont de notre plume, excepté lorsqu'ils figurent entre guillemets. Il en va de même pour les notes, à part celles pour l~squelles il est précisé: N.d.A., qui prenaient alors place dans le document original. Pour faciliter la compréhension des événements et de leur chronologie, apporter des éléments d'information supplémentaires ou proposer des éclairages particuliers, nous avons inséré de courts textes de notre cru. Chaque partie s'ouvre par une brève synthèse, où les numéros entre crochets renvoient aux textes qui vont suivre.

J-L. Panné, E. Wallon.

21

NOTES 1. De samo : auto, et rzaJ: gouvernement (même racine que raJa : conseil). Le terme samorzad (prononcer «samojond ») est donc indifféremment employé pour désigner la structure qui décide elle-même de ce qui la concerne, ou l'acte consistant à régler ses propres affaires. n est révélateur que ce mot soit plus souvent employé que le gérondif samorzadnosc, qui évoque plutôt l'autogestion comme principe général. 2. P. Li, Quand les journalistes polonais parlaient, Mégrelis, Paris, 1982, p. 218. 3. «Intervention à la KKP du 25 juillet 1981 », in Les Temps Modernes, n° 445-446, septembre 1983, p. 419 à 422. 4. Nous remercions les publications auxquelles nous avons emprunté qudques textes complémentaires.

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I

LA NÉCESSITÉ

Après la signature des accords de Gdansk, le 31 août 1980, s'ouvre une longue phase d'incertitude jusqu'à l'enregistrement du syndicat, le 10 octobre. Pendant ce temps et immédiatement après, les fondateurs de Solidarnosc vont essentiellement se préoccuper de la construction de leur organisation, de façon qu'elle ne fonctionne pas comme les anciens syndicats officiels. Après s'être assuré de son indépendance, il s'agit d'autogérer le syndicat luimême. Bientôt, le mécontentement général et les revendications catégorielles provoqués par la crise économique obligent les responsables syndicaux à rechercher des solutions originales pour éviter que le mouvement social ne s'épuise dans des affrontements à répétition avec le pouvoir. Dans un système économique étatisé et fortement centralisé, la moindre prétention des salariés risque de se heurter aux pratiques de l'appareil administratif et politique, qui contrôle et oriente l'encadrement des entreprises. Voilà qui encourage, comme après les événements de 1956, la volonté d'instaurer un contrôle du personnel sur la gestion de son entreprise et sur la répartition de son produit [1]. Encore faut-il, pour que cela devienne une réalité, tirer sans complaisance les leçons des Conférences d'autogestion ouvrière (KSR) nées en 1956 [2] et des déformations successives dont elles furent l'objet [3, 4]. Le débat s'entame et suscite même tant d'intérêt qu'il pénètre des publications officielles, encouragées par les vélléités de réforme économique qui agitent les milieux 25

gouvernementaux [5] et par l'argumentation de nombre d'experts modérés. Pour que de nouvelles structures autogestionnaires ne soient pas étouffées sous les directives arbitraires [6], une large autonomie de l'entreprise d'une part, un mode de désignation authentiquement démocratique d'autre part, apparaissent comme des conditions indispensables [7]. Par là et au~delà, s'impose la mise en cause du système de la Nomenklatura et de la planification centrale établie par en haut [8]. Ces perspectives sont séduisantes pour bien des membres de Solidarnosc, qui se soucient d'entretenir l'élan pris depuis les grèves d'août 1980. Mais le syndicat n'a-t-il pas déjà fort à faire avec ses tâches d'organisation et de défense des intérêts matériels des travailleurs [8] ? Et les pratiques de contrôle souhaitées doivent-elles être assumées directement en son sein, ou bien faut-il qu'il aide à la construction des instances autonomes qui s'en chargeront ? A titre d'exemple et pour s'attacher à une même région, ces premiers débats sont retracés à travers des articles souvent issus de Jednosc (L'unité), organe de Solidarnosc pour la région de Szczecin (Poméranie occidentale, nord-ouest de la Pologne). Jednosc est l'un des journaux qui consacra le plus de place à ces questions, sans doute à cause de l'influence dont jouirent quelques cercles de militants radicaux au sein de sa rédaction. Si la représentativité de ces opinions doit donc être relativisée, leur caractère précurseur reste indéniable. Cependant les réticences furent vives, bien sûr parmi les cadres du régime, mais aussi, assez longtemps et pour d'autres raisons, chez certains experts [9] et responsables [10] du syndicat indépendant. * **

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1. La réforme autogestionnaire, seconde étape du mouvement social après aoOt
Jerzy Strzelecki t

RENAISSANCE DE LA REVENDICATION AUTOGESTIONNAIRE
Inédit, Varsovie, août 1981.

Les débuts du mouvement autogestionnaire remontent au mois d'août 1980, période de création de Solidarnosc 2. Dans certaines régions - notamment celle de Lodz - les ouvriers, forts de l'expérience de 1956, fondèrent des conseils ouvriers lors des grèves. Après la création des Comités fondateurs interentreprises (MKZ), ces conseils se sont transformés en commission d'entreprise du syndicat. En effet, c'est un syndicat que l'on mettait sur pied, et non l'autogestion. Certaines initiatives visant à créer des comités d'autogestion firent à nouveau leur apparition en octobre et novembre 1980. L'écho fut modeste. Bien qu'il y eût des discussions et qu'on nt preuve d'un certain intérêt, les comités ne furent pas organisés. Il en fut ainsi pour au moins trois raisons. La première était l'attitude défavorable, voire même hostile, de nombreux militants syndicaux qui considéraient que Solidarnosc était encore trop faible et qu'il fallait attendre le renforcement du syndicat, faute de quoi l'autogestion serait utilisée par le gouvernement contre 27

celui-ci. L'accueil des travailleurs n'était pas non plus enthousiaste. On avait créé Solidarnosc, un syndicat devant défendre les intérêts des travailleurs, à quoi bon alors l'autogestion? C'était incompréhensible pour beaucoup. Cause supplémentaire de cette réserve, les expériences antérieures concernant l'autogestion: celle-ci, après un bref épanouissement dans les années 1956 et 1957, devint à partir de 1958, sous le nom de KSR (Conférence d'autogestion ouvrière), un instrument servant d'alibi aux décisions autoritaires des directions d'entreprise sous contrôle du parti. Dans les années soixante-dix, on en est même arrivé à une situation où le premier secrétaire du parti dans l'entreprise devenait ex officio président de la KSR. On comprend que le mot «autogestion» n'avait pas une consonance agréable. Enfin, la troisième raison de l'attitude réservée du nouveau mouvement syndical à l'égard des comités autogestionnaires était sa position générale par rapport aux autorités, politiques aussi bien qu'économiques. Les anciens syndicats avaient été une courroie de transmission du parti, non pas défenseurs des intérêts des travailleurs, mais partie intégrante du pouvoir. Dans sa phase initiale, Solidarnosc ne voulait donc pas de responsabilité dans la prise de décisions. Son mot d'ordre «Contrôle: oui, cogestion: non» procédait de la volonté de prendre ses distances par rapport au «sale pouvoir» 3. Participer aux décisions économiques présentait le danger de nous voir devenir un nouveau CRZZ 4. Cette crainte était tellement forte que, dans la majorité des entreprises, l'action sociale réalisée jusque-là par les syndicats officiels fut dévolue à l'administration, Solidarnosc se consacrant uniquement au contrôle des décisions. Réaliser l'autogestion équivalait à participer au pouvoir. (...) Elle avait peu de partisans, car on n'y voyait qu'une composante du mouvement et non une institution à part, et on craignait de voir Solidarnosc s'empêtrer dans la cogestion de l'économie. Ainsi donc, les conseils de travailleurs n'apparurent que dans un nombre limité d'entreprises. La seule initiative d'envergure dans ce domaine fut celle du MKZ de Lodz qui, dès novembre 1980, avait élaboré une conception du 28

comité autogestionnaire en tant qu'organe dirigeant l'entreprise. Cette initiative fut accueillie favorablement, cependant elle ne put se développer plus largement; il en fut de même d'initiatives analogues émanant de certaines entreprises de Silésie. Les choses en restèrent là jusqu'en avril de cette année, date de la création, lors d'une conférence aux chantiers navals de Gdansk, du « Réseau de NSZZ Solidarnosc des grandes entreprises ».(...) Ce regroupement s'était fixé pour objectif l'élaboration des statuts du comité autogestionnaire des travailleurs. Comment expliquer ce brusque changement d'attitude? Pourquoi cet intérêt subit porté à l'autogestion, pourquoi abandonner l'idée du contrôle exclusif des autorités pour formuler ses propres propositions? Il semble que l'accord signé à Varsovie le 31 mars 5 ait marqué la fin de la première étape du mouvement, montrant qu'il faut accepter l'existence du pouvoir, car une tentative de la changer entraînerait des risques trop graves. Il a également défini les litnites de la grève comme moyen de pression sur les autorités et comme instrument de transformation de la société. Une autre raison de ce changement d'attitude est le fait que, depuis août, les autorités n'avaient rien fait pour renverser les tendances catastrophiques dans l'économie. Il était peu à peu devenu évident que le contrôle seul serait insuffisant, car pour pouvoir contrôler il faut d'abord que les décisions soient prises. On était arrivé à la conclusion que le nouveau mouvement devait également s'occuper de l'économie, en prenant l'initiative des mains d'un pouvoir paralysé. Enfin le changement en question constituait aussi une réaction aux « Thèses pour une loi sur l'autogestion» publiées par le gouvernement, un. texte qui ne satisfaisait personne car il ne changeait presque rien au modèle d'autogestion préexistant. Bien entendu, le « Réseau» n'était pas la seule initiative concernant l'autogestion. La radicalisation du mouvement, liée à l'absence de réaction du gouvernement face à la crise, se manifestait précisément par l'apparition d'un nombre croissant de comités d'autogestion. C'étaient cependant des actions isolées, sans plate-forme commune, ni plan d'action homogène. Un tel plan ne fut apporté que par le« Réseau », 29

particulièrement quand celui-ci eut élaboré et publié son « projet de loi sur l'entreprise sociale », projet répondant de façon idéale aux aspirations et aux besoins de la société. L'entreprise autogérée est une entreprise dirigée par un comité d'autogestion. Son organe directeur est un conseil de travailleurs élu par l'ensemble des travailleurs et décidant des questions principales. Le directeur est nommé par le conseil. L'entreprise constitue une propriété nationale, dont dispose le comité d'autogestion. L'Etat exerce son influence sur les activités de l'entreprise au moyen d'instruments économiques: taxes, tarifs douaniers, crédits, contrats, ainsi que par l'intermédiaire des normes légales en vigueur, notamment sur la protection de l'environnement, les technologies, la sécurité et l'hygiène du travail. L'Etat mène également une politique d'investissements. De leur côté les syndicats négocient avec le comité d'autogestion toutes les questions relevant de leurs compétences statuaires. Une telle entreprise est, dans le nouvel ordre économique, l'entreprise de base. L'idée exposée ci-dessus découle de la conviction que la source principale de la crise économique est le système centralisé de planification administrative, qui paralyse les entreprises et les subordonne aux échelons supérieurs de l'administration économique. Cette bureaucratisation 'de la gestion a pour résultat de pousser les entreprises à accroître les frais de production; elles deviennent rigides, fuient l'innovation et s'apparentent à l'administration. Tous ces défauts sont renforcés par le principe souverain de la nomenclature 6 dans la sélection des cadres. L'autogestion doit devenir l'instrument du renouveau économique. C'est une institution basée sur l'initiative des travailleurs, sans laquelle il est impossible de sortir de la crise. D'autre part, c'est la seule possibilité dans le cadre de l'économie socialiste de créer un organisme dirigeant l'entreprise qui soit indépendant de l'administration de l'Etat. Ainsi le mot d'ordre de« réforme autogestionnaire» est devenu celui de la seconde étape du mouvement social d'après août. (...) * ** 30

NOTES 1. Sociologue, membre de rOBS (Centre de recherches sociales de. Solidarnosc en Mazovie), expert auprès du« Réseau» et des ouvriers de Huta Warszawa (Aciéries « Varsovie »). 2. Dans une interview, W. Gruszecki, professeur de chimie à l'école polytechnique de Gdansk, membre du présidium du MKS(Comité de grève inter-entreprises, siégeant en août 1980 aux chantiers navals Lénine à Gdansk et menant les négociations avec la délégation gouvernementale), déclarait: « (...) Nous désirons contribuer à un retour aux sources dû socialisme. En 1945, le Parlement avait élaboré une loi instituant des conseils ouvriers (...) TI s'agit de retrouver ces bonnes lois (...) Les syndicats devraient (...) réactiver ces conseils, leur redonner vie et faire en sorte qu'ils aient un rôle effectif» (in Libération, 22 septembre 1980). 3. Un responsable de Varsovie exprime en octobre ce point de vue: « On nous appelle maintenant à la cogestion et à la coresponsabilité. On a vu ce que cela signifiait avec les vieux syndicats. Nous ne voulons pas, avec notre participation, servir de couverture aux fautes de la direction. (...) Le manque de confiance. entre Solidarnosc et nos autorités est un fait... ». Cité par Jean-Yves Potel, in« La revendication autogestionnaire dans la Pologne de Solidarité », Sociologie du travail, n° 3, 1982. 4. Conseil représentatif des syndicats de branche: les syndicats officiels. 5. Accord faisant suite à l'affaire de Bydgoszcz. 6. Voir la note 6 du texte «Autonomie = autogestion».

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2. Créés spontanément, reconnus par la loi
Zygmunt Lampasiak 1

LES CONSEILS OUVRIERS SELON LA LOI DE 1956

Extrait de « Cogestion », in Jednosc (L'unité) n° 13, 3 avril 1981.

(m) En Pologne, les droits du personnel et sa responsabilité dans la réalisation des objectifs d'une entre~rise d'Etat ont été reconnus pour la première fois en 1956 . Sous l'influence des changements sodo-politiques survenus en octobre, la Diète votait lIe 19 novembre 1956/3 une loi sur les conseils ouvriers. Le préambule précisait que la loi avait pour but de permettre aux ouvriers de prendre part à l'administration de leur entreprise. Le Conseil ouvrier était un organe collégial élu, dont la mission était de participer à la gestion au nom du personnel. Le directeur de l'entreprise faisait partie du Conseil en tant qu'exécutif contrôlé par celui-ci. C'est lui qui détenait le pouvoir de décision en ce qui concerne la définition du plan de production de l'entreprise. Ce règlement n'a plus aujourd'hui qu'une valeur historique. La loi Idu 19 novembre 19561 n'a été en vigueur que durant deux années. Ensuite elle a été remplacée par la loi sur l'autogestion ouvrière du 120 décembre 1958/, modifiée en 1974.

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La Conférence d'autogestion ouvrière (KSR) est fondamentalement différente des anciens Conseils ouvriers. Tout d'abord, son rôle n'est pas d'assurer le droit de participation des travailleurs à la gestion des entreprises. La Conférence de leur entreprise peut donner son avis sur telle ou telle résolution, examiner des questions importantes, mais elle n'a aucun pouvoir de décision. De plus, d'après la loi de 1958, elle se voit investie d'une nouvelle mission: la « mobilisation» du personnel pour la réalisation du plan. (...) Cette loi est théoriquement toujours en vigueur. C..) * **

NOTES
1. Juriste; dans une déclaration d'octobre 1985, le Conseil de coordination de Solidarnosc en Poméranie occidentale l'accusera d'avoir, durant l'état de guerre, collaboré avec la sûreté (SB) et fait des dépositions contre des militants de Solidarnosc. 2. Après la répression sanglante des grèves et des manifestations de Poznan, en juin 1956, Wladyslaw Gomulka, victime d'une purge en 1949, fut rappelé au Comité central du POUP en juillet, puis en devint Premier secrétaire le 19 octobre. L'espoir ranimé par les remaniements à la tête du parti, les mesures de libération, le retour de nombreux prisonniers, le renouveau intellectuel qui se manifestait dans le parti comme dans l'ensemble de la société, les travailleurs formèrent spontanément des Conseils ouvriers dans un très grand nombre d'établissements. C'est aux usines automobiles Zeran FSO que ce mouvement débuta. A l'un de ses principaux animateurs, Leszek Gozdzik, une journaliste demanda en janvier 1981 ce qu'il aurait à dire à Lech Walesa si jamais il le rencontrait. Il répondit: « (...) Tu en es arrivé où je me suis arrêté. Exactement à la même place. Et je ne sais pas ce qu'il faut faire ensuite. Mais si tu avais envie de m'entendre, j'aurais une proposition concrète à faire: reprenez notre idée de conseils ouvriers. Les nouveaux syndicats vont défendre, ils ne vont pas gérer. On ne peut pas s'occuper des deux à la fois, et la production aussi doit être entre les mains de ouvriers. » (P. Li, Quand les journalistespolonaisparlaient,Mégrelis,Paris, 1982, p. 222). 3. Z. Lampasiak date cette loi du 19 décembre 1956, et la suivante du 28 décembre 1958. Les dates exactes ont été rétablies ici.

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3. Instituées de 1956

pour étouffer

les Conseils

ouvriers

LES CONFÉRENCES D'AUTOGESTION OUVRIÈRE (KSR) SELON LA LOI DE 1958
Extrait de AS n° 5, février 1981.

Les Conférences d'autogestion ouvrière n'étaient et ne pouvaient être représentatives des travailleurs d'une entreprise. La loi sur l'autogestion ouvrière de 1958 a donné naissance aux KSR qui devaient être les organes de représentation du personnel, en dehors des Conseils ouvriers créés deux années auparavant. Le véritable objectif des KSR était de limiter le rôle des Conseils ouvriers dans leur rôle de cogestionnaire de l'entreprise; il s'agissait de faire absorber ou de mettre en tutelle les Conseils ouvriers par les KSR. L'opération a réussi, et les Conseils ouvriers représentant la volonté des travailleurs dans l'entreprise ont disparu dans un laps de temps relativement court 1. La loi instituant les KSR créa dans l'entreprise un groupe de décision dont les membres étaient choisis parmi le plénum du comité d'entreprise du POUP, du conseil d'entreprise de l'Association socialiste de la jeunesse polonaise (ZSMP) et le conseil d'entreprise du syndicat officiel. Les élections à la KSR n'avaient rien de démocrati35

que puisque les candidats étaient présentés par le présidium sortant et que le vote s'effectuait à main levée. Ce mode d'élection rendait impossible la participation de réels représentants du personnel. A partir de 1978, le président de la KSR était le premier secrétaire du parti dans l'entreprise 2. Composée de telle manière, la KSR garantissait l'application des décisions prises par les échelons centraux du pouvoir politique et économique. (...) Lorsque les indices de production n'étaient pas atteints, on élaborait alors des documents fictifs. La réalisation des objectifs établis pour chaque département était calculée en fonction d'une masse salariale suffisamment élevée de façon à éviter toutes représailles envers les responsables qui avaient accepté d'exécuter un plan irréalisable. * **
NOTES
1. Après 1975, ce qui subsistait de représentations authentiques des Conseils ouvriers de 1956 fut finalement exclu des KSR. Un nombre très restreint de ces conseils, dont celui de FSO Zeran (premier du genre), se perpétuèrent jusqu'à l'été 1980. 2. TIsemble que cette pratique se fût imposée plusieurs années avant cette date, qui reste cependant une étape: en 1978, le Bureau politique du POUP prétendit redonner du crédit aux KSR, en décidant d'y faire élire des délégués dans les ateliers, et en formant le vœu que les directions d'entreprise observent les avis de ces Conférences, ce qui fut suivi de bien peu d'effets (cf. «Le mouvement autogestionnaire en Pologne », in L'alternative n° 26, mars-avril 1984).

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