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L'envers des sociétés industrielles

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208 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1991
Lecture(s) : 94
EAN13 : 9782296230514
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L'Envers des sociétés industrielles

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0921-0

,

Annie THEBAUD-MONY

L'ENVERS DES SOCIÉTÉS INDUSTRIELLES

Approche comparative franco-brésilienne
Préface de Louis-Vincent THOMAS

Ouvrage publié avec l'aide de l'Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 PARIS

AVANT-PROPOS
La genèse de ce livre est associée à la réalisation d'un séminaire francobrésilien, organisé à l'Université de Sao Paulo en juillet 1984, sur le thème " emploi, division du travail, division des risques et santé n. L'objectif était double: mettre en évidence les mécanismes économiques communs, les formes semblables d'organisation et de division du travail, et leurs conséquences sanitaires dans les deux pays; favoriser la confrontation des pratiques scientifiques et syndicales, dans le cadre d'un débat pluridisciplinaire et franco-brésilien. Le séminaire a été organisé par l'INSERM (coordinatrice: Annie Thébaud-Mony) et le Département de Médecine Préventive de la Faculté de Médecine de l'Université de Silo Paulo (coordinatrice : Marcilia de Andrade Medrado Faria), avec le soutien, en France, du CIDESSCO et de la Maison des Sciences de l'Homme, au Brésil, de l'École d'ingénieurs de l'Université de Sao Paulo, du CNPq, de la SBPC, et du CENDOTEC. Le secrétariat du séminaire a été assuré, en France, par M.B. Gervaiseau (CIDESSCO) et C. Jacobson (INSERM U88), au Brésil, par A. Dalva et l'équipe du département de Médecine Préventive de la Faculté de Médecine de l'Université de Sao Paulo.

La deuxièmepartie de ce livre a été construiteen partant des débats qui ont eu lieu lors de ce séminaire. Je tiens à remercier tous les participants, français et brésiliens (C. Battut, R. Collin, A. Cordeiro, D. Cru, C. Dejours, D. Dessors, M.B. Gervaiseau, H. Hirata, A. Laville, M. Mazeerel, H. Pezerat; L.R. Borges; N.F. Camargo; J.A. Camarotto; M.L. Cardoso; c.A. Clémente; F.E. De Campos; E.A. De Castillo; T. Dwyer; L.L. Fereira; L. Giraldo; M. Goldbaum; P. Goldenberg; O.M.A. Guimaraes; T.M. Kulesza; F. Lacaz; A. Laino; M. de A. Medrado Faria; M. Monteleone 5

Neto; M.S. Melo; R.M.D. Morales; N. Nefussi; K. Otani; I. Picaluga; F.B. Rocha; L.E. Rocha; H.P. Ribeiro; N. Dos Santos; L. Sznelwar; P.G. Sampaio; H. Valladares). Cet ouvrage est un travail de synthèse, au carrefour de ma pratique quotidienne de recherche, des activités associatives qui m'ont permis de multiplier les rencontres et les occasions de réflexion sur le thème santé/travail en France, et des échanges internationaux - en particulier cette amitié franco-brésilienne- qui donnent un recul indispensable au regardde cetteréalitésocialedanslaquelleje m'inscris. Mes remerciements vont à tous ceux qui m'ont aidée à le mener à bien: mon équipe de recherche I.S.I.S. (INSERM U292), le Collectif Maladies et Risques Professionnels, l'A.L.E.R.T., le C.R.I.A.S.T., Dan Berman, Tony Betcher et le collectif de rédaction du WHIN, Maria Isaura Pereira de Queiroz, Meredeth Turshen. Merci à toi Henri, et à vous trois, Olivier, Benoît,Nicolas.Merci à LucetteAusselqui a contribuéà la dactylographie et la mise en page du manuscrit. Merci à Christian Meyrignac qui a créé l'illustration.

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PRÉFACE

(À L'ENDROIT) L'ENVERS d'Annie THÉBAUD-MONY
LOUIS-VINCENT

POUR

THOMAS

Pourquoi ai-je accepté d'écrire cette préface? Par sympathie pour les éditions de l 'Hannattan qui publient souvent des livres courageux, décapants et d'actualité; plus encore par amitié pour A. Thébaud-Mony dontj'ai,patronné les travaux de recherche du 3ème cycle à sa très belle thèse d'Etat, et dont je suis attentivement l'itinéraire lucide, courageux, digne de respect où se conjuguent hannonieusement enquêtes de terrain, réflexions théoriques, actions militantes.L'anthroposociologie de la santé dans mon champ d'intervention ne cesse de m'interpeller. J'y ai peu produit certes maisj'ai dirigé en ce domainebien des thèses dont certaines ont acquis, en dépit des sourdes manœuvres de l'appareil médical, une renommée méritée qui dépasse nos frontières et, ce qui est plus difficile, ont pénétré nos académies. Sociologue à l'Insenn... Une juste reconnaissance qui fait face à l'irrésistible,médicalisationsuperficielle,opportunisteet factice du socialet même de l'Ethique!... Et une sociologuefemme de surcroît, intelligente, cultivée, généreuse, conduisant ses enquêtes minutieuses de terrain avec une rare rigueur et une indiscutable objectivité- je ne dis pas, exprès scientificité: faire des courbes et des x2ne signifie pas nécessairement être savant mais souvent jeter de la poudre aux yeux, masquer son 7

ignorance et surtout édulcorer les vraies questions. D'ailleurs, à propos des risques industriels qui constituent l'essentiel de cette stimulante étude, A. Thébaud-Mony le dit explicitement: "Le développement scientifique en (pour) lui-même ne permet pas l'étude systématique de tous les problèmes de santé engendrés par le système industriel. Car les thèmes de recherche sont le plus souvent choisis, non pas en référence à la réalité sociale, mais en fonction de la progression de plus en plus pointue des savoirs spécialisés, selon la logique propre à chaque discipline. Ainsi des champs entiers demeurent inexplorés, tels certains domaines de la toxicologie ou la psychopathologie du travail." Revenons à notre auteur: une femme qui possède, en outre, une foi à déplacer les. montagnes. Chaque fois qu'il s'agit de défendre l'humain, A. ThébaudMony, et nous en sommes témoin, a toujours su choisir son camp et s'y tenir contre vents et marées: le respect et l'amour de l 'homme plutÔt que la technique, la qualité de vie plutÔt que la rentabilité ou le profit, la quête des symboles profonds cachés, voire masqués par les discours (pseudo) savants. Elle n'a jamais craint de dénoncer, au prix de sa tranquillité, les scandales multiples, singulièrement les pratiques du pouvoir en place (certaines institutions médicales et pharmaceutiques) à l'endroit du faible: la femme et sa procréation, les classes pauvres et les pauvres du Tiers Monde, tous les êtres trop souvent exploités, manipulés (ou expérimentés), marchandisés, dépotoirs à techniques d'essais, à médicaments obsolètes ou laissés-pour-compte (pour les vendre) ou à des tests pour mesurer leur efficacité quand ils sont nouveaux. Encore tairai-je les propos à leur endroit: les discours sur le sida du nègre, par exemple, qui frisent la calomnie et le ridicule. Mais venons-en plus directement à l' œuvre, bien que ce qui précède puisse aider à comprendre cette admirable étude.

Elle est née d'une sympathie franco-brésilienne. L'auteur le dit explicitement: "Il s'agit d'un travail de synthèse, au carrefour de ma pratique quotidienne de recherche, des activités associatives qui m'ont permis de multiplier les rencontres et les occasions de réflexions sur le thème santé/travailen France et des échanges internationauxqui donnent laquelle je m'inscris." Cet ouvrage multidisciplinaire n'a rien de polémique: il décrit sèchement une vérité plutÔtcruelle. Situé dans une perspective résolument comparative (France-Brésil), il tient compte des différences: démographie et histoire, types de population, niveaux de vie, lois sociales, politiques socio-économique et sanitaire. n souligne aussi les invariants, singulièrement à propos des risques industriels et de leurs retentissements réels ou potentiels sur la santé. Tant il est vrai que sous la pluralité des divergences situationnellesbien des points communs se dessinent Le texte s'articule en trois parties dont on s'aperçoit bien vite qu'à propos de champs différents elles renvoient aux mêmes contextes et 8
un recul indispensable par rapport à l'évolution de cette réalité sociale dans

aux mêmes types d'interprétation. Développement industriel, inégalités sociales et santé (ce qui constitue le cadre général de la quotidienneté), Travail et santé (qui se déduit directement de ce qui précède), Sociétés planétaires et transfert de risques (qui traduit à l'échelon internationalce qui venait d'être dit au plan national). Ces titres suffisent à eux seuls à planter le décor et bien mesurer l'ampleur de la menace, mieux de la tragédie. Surtout, n'oubliez pas de lire les annexes: à elles seules, elles auraient pu constituer une thèse; n'y voyez pas de simplesjustifications mais des documentsaccablants. On découvredans ce texte trois idéesde base. Le capitalismeindustriel (et financier cela va de soi) ayant à s'opposer à des forces ouvrières d'inégale pugnacité, les syndicats devant à ce propos réfléchir sur leur inefficacité, leur démagogie,leur incurie,parfois leur perversité. Puis une population de travailleurs exploités (quandils peuvent travailler) plus ou moins efficacement, selon les lieux, la nature de l'emploi, la structure technico-industrielle où ils s'insèrent, les conditions de travail (rythmes,
hygiène et sécurité bafoués pour raisons de gains: en France trois morts

par jour et deux handicapés victimes de l'accident du travail). Enfin l'internationalisation des sociétés industrielles (multinationales)
poursuivant de par le monde leur objectif unique de rentabilité/profit et d'expansion et ne craignant pas l'utilisation, la manipulation et le transfert de produits dont la dangerosité ne fait aucun doute. Ainsi le Pouvoir productif, accepté, promu, stimulé par le Pouvoir politique - ou politicoéconomique - (l'instance économique reste toujours déterminante disait justement L. Althusser alors que le politique selon les circonstances détermine ou domine) rend possible une situation à risque élevé pour l'état sanitaire. L'auteur définit clairement ses objectifs: "l'étude des rapports santé/travail permet d'identifier par quels mécanismes se structurent et se modifient les inégalités face à la maladie et à la mort tout en sachant que, comme le dit S. Herbes-Seguin, comprendre le travail implique que l'on examine non seulement les relations directement liées au travail, mais aussi
~

leur articulation à d'autres logiques sociales qui possèdent une certaine
autonomie par rapport à la sphère du travail." Tel est justement l'esprit de cette pertinente et roborative étude: après avoir mis en place les acteurs sociaux (ceux qui achètent" scientifiquement" la force de travail, ceux qui la vendent pour survivre) A. Thébaud-Mony décrit les logiques implacables qui font que les systèmes fonctionnent en dépit des anomies, passagères, des grippages plus ou moins violents des institutions. Elle souligne surtout ce que le processus peut avoir de mortifère: le travailleur ne vend pas seulement sa force de travail, mais son équilibre biologique et psychologique, son patrimoine santé (à la fois quantité et qualité de vie): les pages consacrées au plomb et à l'amiante vous font froid dans le dos. Le jeu des 9

pouvoirs/contre-pouvoirs qui se mettent en place, les processus de diffusion, celle des risques par exemple le plus souvent occultés volontairement, les difficultés à faire reconnaftre la vérité des maladies
~

professionnellesgênantes pour la bonne marche de l'entreprise et
onéreuses en France pour la Sécurité sociale, (souvent, ne pouvant être détectées que par des investigations pointues que l'on se garde bien de faire, elles ne sont connues... qu'à l'âge de la retraite !). Autant de donnéespanni d'autres, qui devraientinciterles sociologues(les médecins aussi mais ils restent le plus souvent bloqués au niveau de leur discours organicisant et technicisant) à multiplier des enquêtes dans les différents champsdu travail,à la fois qui renverraient au vécu phénoménologiquede chaque ouvriermis en situationdansun milieu sodo-professionnel et à un environnement quotidien sans négliger la société globale (ce que les marxistes nomment le "mode de formation sociale "). L'étude comparatived'A. Thébaud-Mony,à ce titre, nous paraft exemplaire. Pour ne pas la déflorer - nous laissons ce plaisir au lecteur - nous nous bornons à refléter seulement les réflexions qu'elle nous inspire et l'idéologie dont elle s'inspire. Le vécu difficileet surtout la dangerositéde certaines activités salariales doivent être dénoncés sur la place publique. Tout comme il importe de mettre en évidenceles mécanismes de défense que syndicats ou individus peuvent mettre en place. Sur ce point nous sommes loin de l'idéal à espérer et la différence Brésil-France s'avère assez importante.Qu'il nous soit pennis à ce propos de citer longuement l'auteur: "Alors qu'au Brésil se fontjour des mouvements politiques et sociaux sur des valeurs radicalement autres qu'économiques - droits sociaux,réductiondes inégalités,mise en questiondu poids de la dette -, la société française apparaît bloquée dans ses clivages politiques traditionnels et assiste passivement à la remontée d'un fort mouvement d'extrême droite. Mais, au Brésil comme en France, le pouvoir demeure entre les mains de ceux qui refusent d'entendre et voir l'immense misère

sociale. "

Ce qui frappe dans cette analyse ce n'est pas seulement le jeu dialectiquepouvoir/contre-pouvoir,exploitant/exploité,dominant/dominé (la femmese trouvantdoublementexploitéeet dominéepar l'institution du travail et le machisme mêmesile françaissemblemoinsradicalquele brésilien) ou encore, pour reprendre le vieux vocabulaire de Marx, les moyens de production/les forces productives. Ce serait plutÔt le rÔle

-

dévolu à la science (par le média de la technique bien sOr mais aussi de la

gestion). Les scientifiques brésiliens et français sont enfermés dans l'engrenage infernal de la science, au point d'en oublier l'individu vivant, comme le dit M. Henryl. Le dossier de NATURE2souligne la parfaite
(1) La batbaric, Grasset, 1987.

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compétitivité internationale des seules sciences" dures" brésiliennes (physique, biologie), tandis qu'en Francele débat sur la mémoire de l'eau est le visage médiatique de la science diffusé au cours des étés 1988 et 1989. Contre" la Barbarie" promise par M. Henry, il y a urgence à changer les finalités non seulement scientifiques mais culturelles des sociétés industriellesdominées par l'incertitude. Non pas la fuite en avant de la Croissance, du Progrès et de la Réussite Individuelle, ni le repli sur les idéologies-refuge(intégrismesreligieux,dogmatismespolitiques),mais la vie et la santé au cœur des choix, en contre-pouvoir de la raison économique.Et si l'ENVERS devenaitl'ENDROIT... ? n y aurait encore beaucoup de choses à dire à propos de l'Envers. Nous avons surtout voulu décrire un climat, préciser une intervention et plus encore donner envie de lire ce livre. Y être parvenu serait notre plus grandejoie d'autant que le lecteur ferade surprenantesdécouvertes... Une remarque pour finir: la sociologie du travail et de la santé, en France, se compose de chapellescompétitivesavant tout axées sur la quête du monopole davantage que sur l'originalité du propos et la véritable préoccupationde l'Homme. Cherchezbien, A. Thébaud-Monyn'appartient à aucuned'elles.

(2) A. Anderson, Science in Brazil: 1989.

Brazil walks the tightrope. Nature vol. 342, 23 novembre

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INTRODUCTION
CubaHlo ou Fos... USINOR-Dunkerque ou la COSIPA... PENARROYA à Noyelle-Godaultou SantoAmaro..., ces sites industriels français et brésiliens obéissent aux mêmes mécanismes d'organisation de l'espace productif des sociétés industrielles de la fin du XXe siècle. Délocalisation internationaleet précarisationde l'emploi sont deux volets étroitement complémentaires des politiques économiques libérales, actuellement dominantes. Ces dernièresréduisentla santé ou les effets du travjlil sur la santé à un rapport coOt/bénéficepour les entreprise~et pour les Etats. Parallèlement, s'est développé, selon la même logique capitaliste, un énorme secteur de production des biens et services médicaux qui véhicule le mythede sa capacitéà assurerou restaurerla .. bonnesanté ft. Mais celle-ci n'existe pas: la santé, la vie, le corps, sont des enjeux sociaux toujours tributaires de cette dynamiquedes inégalitésdont rend compte ce livre.
Les comiéquences sanitaires des risques industriels sont, au Brésil, infiniment plus dramatiques qu'en France, parleur ampleur, leur fréquence et leur gravité, cependant, elles ne sont pas de nature différente. Les situations concrètes exposées dan~ cet ouvrage montrent que la

..

mauvaise santé" des pays dits du Tiers Monde, en l'occurrence le Brésil, ne relèvent pas d'un CI retard de développement ft. Elle résulteen

fait des mécanismes, internes et externes, de division du travail et des risques, sur lesquels repose la croissance économique mondiale. Dans les pays industrialisés, le développement de mesures dé prévention et l'adoption de législations concernant le contrôle des risques

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et la réparationdes accidentsdu travail et maladiesprofessionnellesont été le fruit de longues années de lutte syndicale et de négociation entre les acteurs sociaux. Mais l'exemple de la France montre qu'on assiste actuellement à une extériorisation massive des risques en direction des fonnes d'emploi précaire (intérim, sous-traitance),donc de catégories de salariés qui ne participent pas au mouvement syndical et ne sont
représentées dans aucune instance paritaire (1). Le Brésil n'échappe pas au

développement de multiples rapports de sous-traitance entre grandes entreprises (nationales et multinationales) et les innombrables petites et moyennes entreprises prestataires de services, entre économie .. officielle" et secteur infonnel. Le chômage, parce qu'il représente le risque majeur pour les travailleurs menacés dans leur emploi, tend à mettre en veilleuse dans les organisationssyndicalesles revendicationsconcernantla santé, la sécurité et l'améliorationdes conditionsde travail.
Enfin le risque industriel (en particulier chimique) s'est porté hors de l'usine. La faible combativité, les divisions et contradictions des mouvements écologistes et des associations de consommateurs en France autorisent. des entorses graves à la législation pour la protection de l'environnement. L'épopée des fûts de Seveso en est l'exemple le plus significatif et l'infonnation relative aux risques industriels demeure limitée aux services administratifs" spécialisés ". C'est ainsi qu'il s'est avéré impossible de disposer en France d'infonnations rigoureuses, précises et accessibles sur la mesure des retombées de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et de leurs conséquences sanitaires à court et à long tenne. Le pouvoir de décision des grands appareils industriels n'a jamais été aussi centralisé. Paradoxalement, on assiste en France à un affaiblissement des mouvements sociaux, en particulier le syndicalisme. Des phénomènes de domination culturelle, implicites ou explicites, traversent les organisations: entre statutaires et hors statuts, Français et immigrés, pennanents et précaires, travailleurs d'âge différent... Au Brésil, le syndicalisme renah depuis dix ans, sur fond de crise économique et dans un contexte social marqué par le chômage et les impératifs de. rigueur du Fonds Monétaire International.

Dans les quinze dernières années, des tentatives de rencontre des syndicalistesde filialesd'une même multinationale,situées dans des pays
différents (par exemple, Saint-Gobain) ont eu des résultats limités (2). Des obstacles importants empêchent l'établissement de véritables liens de solidarité. Le premier résulte d'intérêts divergents sur les questions d'emploi et de conditions de travail entre classes ouvrières des pays du Nord et du Sud. Le deuxième est lié aux mécanismes persistants de

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domination culturelle entre pays du Nord et pays du Sud, qui se reproduisent entre mouvements syndicaux.Les syndicalistes des pays du Nord ont tendance à se situer en fonnateurs de ceux du Sud dans le cadre d'une relation d'aide, et non comme acteurs solidaires face aux mêmes pouvoirs. Enfin l'obstacle majeur réside peut-être dans le décalage des priorités, des enjeux sociaux autour desquels se cristallisent les revendicationset les mouvementssociauxdans chacun des deux pays. L'objectif de ce livre est de montrer de quels pouvoirs (et contrepouvoirs) politiques, sociaux, économiques,la santé est tributaire dans les sociétésindustrielles.
Les inégalités sociales face à la maladie et la mort en sont le premier révélateur. Mais ces inégalités sont étroitement détenninées par ce qui est moteur dans le développement industriel, à savoir l'organisation du travail, le travail lui-même, et la place de chacun à l'intérieur (ou hors) du système productif. Ainsi l'étude des rapports santé/travail pennet d'identifier par quels mécanismes se structurent et se modifient les inégalités face à la maladie et à la mort, tout en sachant que, comme le dit S. Herbes-Seguin: " comprendre le travail implique que l'on examine non seulement les relations directement liées au travail, mais aussi leur articulation à d'autres logiques sociales qui possèdent une certaine autonomie par rapport à la sphère du travail" (3). L'approche comparative qui a été adoptée, entre un pays du Nord -la France - et un pays du Sud - le Brésil -, pennet de ne pas tronquer une situation qui ne peut être étudiée seulement à l'échelle nationale. En effet, à travers les mécanismes d'expansion économique, des fonnes de division internationale du travail se sont mises en place et engendrent une répartition sociale des risques et des maladies à l'échelle planétaire. On ne peut couper cette. réalité. Il ne s'agit pas de mener une étude comparative tenne à tenne, des caractéristiques françaises et brésiliennes de la santé et de la production industrielle, mais de les inscrire dans une analyse sociétale, au sens de M. Maurice (4), c'est-à-dire en tenant compte, pour chaque société, des logiques institutionnelles et sociales à l'œuvre, de l'évolution propre. des rapports de pouvoirs économiques/étatiques, et à travers l'expression spécifique des contre-pouvoirs qui se constituent selon des systèmes de valeurs eux-mêmes plus ou moins éloignés des logiques et idéologies dominantes. La démarche adoptée dans cet ouvrage peut être dite anthropologique, au sens que lui donne L.V. Thomas car elle a un double objectif (5) :

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lieu, saisir par le biais de la - .. en premier deux sociétés les différences colonisatrice et l'autre comparaison" entre qui, si l'une fut colonisée, n'ont pas connu historiquement de dépendance coloniale directe. Elles se trouvent cependant aujourd'hui liées, dans un rappon inégalitaire, par les multiples processus d'internationalisation économique, de transfen de technologie et d'échanges marchands qui véhiculent des

modèles de consommationquasi universels (6). .. Saisir les différences ",
c'est, au sein de ces multiples processus uniformisateurs, mettre en évidence la dynamique socio-culturelle singulière propre à chaque pays; non pas mesurer l'écart qui sépare le Brésil et la France mais saisir quels enjeux représentent dans chacune des deux sociétés les inégalités sociales face à la maladie et la mort, la santé dans ses rapports avec le travail et le système de production économique. - en second lieu, aller en .. quête des invariants". Toutes les sociétés industrielles connaissent une contradiction fondamentale irréductible. Sociétés à accumulation des biens, elles buttent en permanence sur ce qui met radicalement en question ce processus d'accumulation: le .. profit" s'arrête là où commence la maladie, là où intervient la mort. La santé, la vie ne s'achètent, ne se négocient pas, et la mort anéantit toute possession, toute richesse. L'envers de .. l'histoire officielle" (7) du XXe siècle, ce .. coût social" de la croissance et du progrès, illustre cette contradiction. À panir de l'analyse concrète des conséquences sociales, sanitaires et écologiques, des choix économiques et technologiques des décennies antérieures, se dégage la logique exclusivement économique qui les fonde. Quels contre-pouvoirs, en France et au Brésil, opposent à cette logique le droit à la santé, le droit à la vie?

L'ouvrage compone trois parties. La première -,- saQté, pouvoirs et contre-pouvoirs au Brésil et en France - présente les principales inégalités sociales face à la santé et aux risques industriels, les systèmes de protection sociale dans les deux pays et les formes de pouvoirs et de contre-pouvoirs concernant la diffusion et/ou le contrôle des risques industriels, en particulier en milieu professionnel. Cette panie met en évidence, à travers les situations historiques, socio-économiques, politiques et culturelles très différentes du Brésil et de la France, un cenain nombre de mécanismes économiques et de logiques sociales identiques quant aux rapports entre santé, industrialisation et inégalités sociales. La deuxièmepartie- travail et santé- montre commentla santé est mise en jeu par les mécanismes propres au système productif lui-même, en référence à la gestion de l'emploi et aux formes d'organisation du travail. Elle analyse également selon quelles logiques s'organisent les pratiques scientifiqueset syndicalesà l'œuvre dansla relation santé-travail. .16

La troisième partie - société planétaire et transfert de risques - présente à travers deux études de cas les processus de transfert des risques entre la France et le Brésil.

RÉFÉRENCES
(1) T. Baudouin, M. Colin. Le contournement Méridiens, 1983. des forteresses ouvrières. Paris, Librairie des Pouvoirs et contre-pouvoirs.

(2) E. Descamps, B. Descamps. Les sociétés multinationales. Paris, Chronique sociale, 1985. (3) S. Herbes-Seguin. Grenoble, PUG,1989.

Bilan de la sociologie du travail (tome 2) : Le travail dans la société. théoriques des Quel

(4) M. Maurice. Méthode comparative et analyse sociétale. Les implications comparaisons internationales. Sociologie du Travail. vol. XXXI, 2/89. (5) L. V. Thomas. Auto-portrait ou faux-semblant, corps? n° 38f39, 1989. ln:

Une galaxie anthropologique. corporations

(6) M.B. Bader. Breast-feeding: the role of multinational International Journal of Health Services, vol. 6, n° 4, 1976. (7) L. Puenzo. L'histoire officielle. Filin argentin, 1986.

in Latin America;

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CARTE

DU BRÉSn..

BRÉSIL

DESSIN:

P. RICHI1.

PREMIÈRE

PARTIE

DÉVELOPPEMENT
INDUSTRIEL, INÉGALITÉS SOCIALES ET SANTÉ

Dans toutes les sociétés, les choix économiques, les formes d'organisation du travail et d'utilisation des technologies ont eu des conséquences directes sur la santé. La valeur sociale attachée à la production économique est, en cela, déterminante. Dans les sociétés primitives, le travail était organisé pour la production, socialement nécessaire, d'une économie de subsistance permettailt la satisfaction des besoins essentiels de la communauté (1). En revanche, l'histoire de la société industrielleest marquéepar une dissociationde plus en plus totale entre l'économie - ordonnée à l'accumulation - et la satisfaction des besoins sociaux.
Dans les années de forte croissance, les partisans du libéralisme affirmaient Que la croissance économique appuyée sur un extraordinaire essor technique, coincidait avec un progrès sanitaire qui, peu à peu, s'étendrait à tous les groupes sociaux. La crise structurelle que traverse aujourd'hui l'ensemble des sociétés capitalistes nous ramène à cette évidence brutale: le ressort même du développement industriel capitaliste, plus fondamental que la croissance économique ou le progrès technique, est l'inégalité entre les hommes. Ainsi, non seulement logique capitaliste et logique des besoins sociaux ne coïncident pas, mais, bien plus, elles se révèlent contradictoires pour une part actuellement croissante de la population des sociétés du Nord et du Sud. La santé est l'enjeu principal de ces contradictions.

En particulier, l'internationalisation du capitalisme industriel et les processus de délocalisation des firmes multinationales engendrent le transfert, des pays du Nord vers les pays du Sud, de productions dangereuses, de nuisances industrielles et de formes d'organisation du travail dont les risques pour la santé sont connus. L'observation d'une situation concrète - celle du site industriel de Cubatao - a permis d'illustrer cette évolution, dans le cadre historique, social et économique
du Brésil (cf annexe 1).

En novembre 1984,lors de l'accident de Bhopal en Inde, une émission française de télévision présente Cubatao comme le lieu - possible... probable? - d'une future catastrophe du même ordre. Les conditions technologiques, écologiques et socio-économiques dans lesquelles s'est produite la catastrophe indienne y paraissent en effet réunies. Ce site industrielparmi les plus polluésdu monde a fait l'objet d'une mobilisation scientifiqueet populairesans précédent. L'action d'une association de résidents, la mise en évidence par un syndicatd'intoxications au benzènedans une grande entreprisedu site,les travaux pluridisciplinairesconcernantl'impact écologique et sanitaire de l'organisation de l'espace industriel de Cubatao, ceux des nombreuses 20