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L'espace, les sociologues et les géographes

226 pages
Au sommaire de ce numéro : "Max Weber et les relations entre ville et campagne" par Hinnerk Bruhns, "Une controverse en sociologie rurale" par Marcel Jollivet, "Analyse écologique et cartographique de la pratique religieuse" par Jean-Paul Terrenoire, "La géographie rurale française" par Françoise Plet, "La géographie urbaine en France" par Marie-Claire Robic, "René Maunier et la localisation des industries" par Efi Markou, "L'écologie humaine" par Catherine Rhein
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N° 49-50

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2003

PUBLIÉ AVEC DU DE CENTRE NATIONAL DE RECHERCHE DE L'INSTITUT LE CONCOURS lA SUR RECHERCHE SCIENTIFIQUE CONTEMPORAINES ET lES SOCIETÉS

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16

L'HARMATTAN RUE DES ÉCOLES 75005 PARIS

DIRECTION
THIERRY

BLOSS

EDMOND

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PRÉTECEILLE

COMITÉ SCIENTIFIQUE CHRISTIAN BAUDELOT, JEAN-MICHEL BERTHELOT, MICHEL BOZON, JEAN-MICHEL CHAPOULlE, CHRISTOPHE CHARLE, JACQUES COENEN-HUTHER, JEAN-CLAUDE COMBESSIE, JACQUES COMMAILLE, PIERRE FAVRE, PATRICK FESTY, MAURICE GODELlER, YVES GRAFMEYER, DOMINIQUE MÉDA, ENZO MINGIONE,
HEDWIG RUDOLPH, MICHAEL STORPER, LUCETTE V ALENSI

COMITÉ DE RÉDACTION NATHALIE BAJOS, TIPHAINE BARTHELEMY, SIMONE BATEMAN-NOVAES, PASCAL CAILLAUD, THOMAS COUTROT, DOMINIQUE DAMAMME, ALAIN DEGENNE, VINCENT DUBOIS, MICHÈLE FERRAND, FLORENCE MAILLOCHON, MARCO OBERTI, BERNARD PUDAL, CATHERINE RHEIN, PATRICK SIMON, LUCIE TANGUY, BRUNO THÉRET

SECRÉTARIAT DE RÉDACTION ANNE GRIMANELLI
CNRS-IRESCO - 59/61 RUE POUCHET grimanel@iresco.fr http://www.iresco.fr/revues/societes_contemporaines/index.htm - 75849 PARIS CEDEX 17

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2RJ-CNRS - 54 RUE DE GARCHES - 92420 VAUCRESSON boneran@ext.iussieu.fr

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ET VENTE

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AU NUMÉRO À LA LIBRAIRIE L'HARMATTAN ET DANS LES LIBRAIRIES SPÉCIALISÉES
@ 2003 L'HARMATTAN

ISBN: 2-7475-3767-6 ISSN : 1150-1944

. . . SOCIÉTÉSCONTEMPORAINES. . .
N° 49-50/2003

L'ESPACE, LES SOCIOLOGUES ET LES GÉOGRAPHES
CATHERINE RHEIN

L'ESPACE, LES SOCIOLOGUES ET LES GÉOGRAPHES DÉCONSTRUIRE ET RECONSTRUIRE LES « DISCIPLINES» : LES JEUX DE L'INTERDISCIPLINARITÉ. HINNERK BRUHNS VILLE ET CAMPAGNE. QUEL LIEN AVEC LE PROJET

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SOCIOLOGIQUE

DE MAX

WEBER?

13

MARCEL JOLIVET COMMENT SE FAIT LA SOCIOLOGIE: À PROPOS D'UNE CONTROVERSE

EN SOCIOLOGIE

RURALE

43

JEAN-PAUL TERRENOIRE CARTOGRAPHIE ET ANALYSE ÉCOLOGIQUE QUANTITATIVE DE LA PRATIQUE RELIGIEUSE RURALE ET URBAINE EN FRANCE PRÉCISIONS HISTORIQUES ET QUESTIONS DE MÉTHODE FRANÇOISE PLET LA GÉOGRAPHIE

63

RURALE

FRANÇAISE:

QUELQUES

JALONS

85

MARIE-CLAIRE ROBIC LA VILLE, OBJET OU PROBLÈME? LA GÉOGRAPHIE URBAINE EN FRANCE EFI MARKOU SOCIOLOGIE, AU DÉBUT
CATHERINE L'ÉCOLOGIE

(1980-1960) POLITIQUE

107

GÉOGRAPHIE DU XX. SIÈCLE
RHEIN HUMAINE,

ET ÉCONOMIE

139

DiSCiPLINE-CHIMÈRE

1 67

.....
LAURENT GRAS

CARRIÈRES SPORTIVES EN MILIEU CARCÉRAL: L'APPRENTISSAGE D'UN NOUVEAU RAPPORT

À 501

191

.....
TABLE OF CONTENTS ABSTRACTS 21 5 .21 7

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CATHERINE RHEIN

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L'ESPACE, LES SOCIOLOGUES ET LES GÉOGRAPHES
DÉCONSTRUIRE ET RECONSTRUIRE LES « DISCIPLINES» : LES JEUX DE L'INTERDISCIPLINARITÉ

Ce numéro voudrait contribuer, sur plusieurs points, au projet pluridisciplinaire de Sociétés Contemporaines. Dès son premier numéro, en 1990, la revue publiait en effet un dossier portant sur les relations entre histoire et sociologie. Ici, ce sont les relations entre sociologie et géographie qui sont explorées dans une perspective sans doute moins ambitieuse, mais plus précise. Les relations entre ces deux disciplines d'enseignement et de recherches universitaires n'ont guère été sereines dès leur introduction dans l'enseignement supérieur français, c'est-à-dire à la fin du XIXesiècle, et ne le sont pas devenues davantage depuis. Si leurs débuts ont fait l'objet de plusieurs travaux 1, leurs prolongements sont moins connus. Ainsi l'émergence de champs spécialisés a été, jusqu'alors, moins étudiée, parce que plus récente, plus complexe et moins documentée. Ce qui caractérise ces relations, c'est une asymétrie frappante. Dans la sociologie contemporaine, la question de l'espace est rarement abordée comme une question théorique digne d'intérêt, à quelques remarquables exceptions près, parmi lesquelles celles de H. Lefebvre, de J.Rémy et d'A. Giddens, sur des registres théoriques très différents 2. Les travaux menés par les géographes sont peu connus des sociologues, à quelques cas près, souvent citées, plus rarement lues 3. La réciproque est vraie, sans doute autant parmi les ruralistes que parmi les spécialistes de recherche urbaine. Et ce sont surtout des géographes qui ont pris la plume sur les relations entre sociologie et géographie, de Vidal de la Blache à P. Claval, en passant par C. Val-

1. 2. 3.

Berdoulay,

1981 ; Rhein, 1982 et 1984 ; Robie, 1989, 1993.

Lefebvre, 1968, 1970a, 1970b, 1978, 1986 ; Rémy, 1991 ; chapitre 3, sur les propositions de géographie de l'espace-temps du géographe suédois Hagerstrand, p. 421 et suiv. in Giddens, 1984. Sont surtout cités les travaux de P. Vidal de la Blache, A. Demangeon (Demangeon, 1905); puis ceux de P. George; enfin ceux de R. Dugrand (1963), R. Brunet (1965), P. Claval (1963) et A. Frémont (1967 et 1976). Contemporaines (2003) n° 49-50 (p. 3-12)

Sociétés

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laux, M. Sorre et P.George 4, alors qu'il ne semble pas y avoir de réponses, ni même de simples adresses, de sociologues sur cette question, depuis l'attaque de F. Simiand contre les thèses des disciples de Vidal de la Blache 5. La constitution de la ville et de la campagne en objets de recherche a été précoce, non seulement dans les sciences sociales, mais plus largement et plus anciennement sur les plans politique et juridique. Il s'agit en effet d'une distinction fort ancienne entre établissements humains, instituée et institutionnalisée, pour l'Europe, dès la période romaine. Aussi les disciplines historiques et juridiques s'emparèrent-elles très tôt de cette opposition, inscrite dans le droit et dans la constitution même des sociétés européennes. Aujourd'hui cette distinction entre villes et campagnes a un sens et des fonctions très différentes. Définie, établie et actualisée par les services chargés des recensements de population, elle est reprise et institutionnalisée en urbanisme et en aménagement rural et régional. A titre d'hypothèse, c'est même le développement de ces champs d'intervention publique qui constitue l'un des facteurs les plus importants rendant compte de son regain d'intérêt depuis la fin du XIxe siècle, c'est-à-dire à partir de l'institutionnalisation de la sociologie et de la géographie comme disciplines universitaires. Pour autant, ces champs disciplinaires que constituent sociologies et géographies urbaines et rurales ne semblent pas totalement inféodés aux institutions chargées de la mise en œuvre des politiques publiques d'aménagement. En effet, cette distinction renvoie, depuis des siècles, à une véritable opposition de nature politique, morale et idéologique: à la campagne, saine et laborieuse, est opposée une ville, lieu de perversions et de perdition. Quelques échos de ce débat peuvent être trouvés dans les écrits d'E. Levasseur, de J. Vandervelde (Markou, 2002) ou encore de G. Simmel (Simmel, 1989), puis de L. Chevalier (Rosental et Couzon, 2001) et cette veine paraît loin d'être épuisée. Les réflexions approfondies sur l'interdisciplinarité ne sont pas fréquentes dans les sciences sociales. Elles nous semblent cependant s'inscrire dans des travaux sur la constitution même de ces sciences sociales. En effet, les frontières disciplinaires que nous connaissons aujourd'hui ou que nous croyons connaître sont souvent très différentes d'un pays l'autre et d'une époque à l'autre. Dans tous les cas, ces frontières et les contenus même des disciplines ne peuvent être pleinement comprises que dans leurs rapports aux Etats, c'est-à-dire aux systèmes juridiques et politiques, comme dispositifs de pouvoir et d'action, dans lesquelles elles s'inscrivent. Ces relations entre structures étatiques et structuration des sciences sociales restent, à l'heure actuelle, un chantier ouvert, toujours recommencé, dont l'importance, sur les plans épistémologique et théorique n'est peut-être pas toujours perçue à sa juste mesure. Ainsi, l'importance des mouvements de Réforme Sociale sur la formation des sciences sociales a été montrée par plusieurs chercheurs, mais ces travaux révèlent aussi la complexité de ces influences pour les Etats-Unis (Bulmer, 1991) comme pour la France (Topalov, 2001). Deux interrogations servent ici de fil directeur et de liens entre les différents articles de ce dossier. En premier lieu, les relations entre géographie et sociologie ne sont ni simples, ni intenses, probablement parce que ces deux disciplines, institutionnalisées à peu près simultanément dans les

4. 5.

Vidal (1904), Vallaux (1925), Sorre (1957), George (1967), Claval (1991). P. 246 et suiv. in Rhein, 1982.

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universités françaises à la fin du XIXesiècle, partagent trop d'objets communs; même si elles les abordent de manière très différente, elles sont alors en concurrence trop aiguë pour que s'établisse un débat serein et constructif. En second lieu, comment ces espaces rural et urbain ont-ils été constitués comme objets de recherche? Et d'ailleurs l'espace est-il, ou peut-il être, un « objet» de recherche? Est-il singulier ou pluriel? Il est en effet tour à tour objet ou simple « terrain », « cadre» de recherche. En bref il s'agit d'une construction sociale dont les contours et le contenu diffèrent sensiblement selon l'angle d'attaque. Ainsi les espaces diffèrent-ils, dans leur nature et dans leurs structures, selon qu'il s'agit d'espaces économiques ou de production, ou encore d'espaces de résidence, de vie ou de loisirs. C'est par ces renouvellements dans les objets que se reconstituent sans cesse ces différences entre espaces rural et urbain. S'il se transforme au fil du temps, le découpage des disciplines diffère aussi selon les pays. Ainsi convient-il de distinguer des traditions allemande et française dans la conception de la géographie ou des sciences géographiques. Dans la tradition allemande, fondatrice, la géographie a été institutionnalisée avec les sciences de la vie, dans les universités allemandes et dans plusieurs universités américaines 6. Aux Etats-Unis, par ailleurs, la géographie ne fait pas partie des disciplines de l' enseignement primaire et n'est que marginale dans l'enseignement secondaire. Le professorat de géographie n'y est donc qu'un débouché mineur, voire marginal, pour les étudiants. En revanche, les départements de planification urbaine et régionale sont beaucoup plus nombreux qu'en France, et souvent beaucoup plus puissants que ceux de géographie. Par ailleurs, à la différence de la conception sociologique de la société, celle inscrite dans la version vidalienne de la géographie universitaire, partagée avec la démographie, reste souvent celle d'un ensemble d'individus porteurs de caractéristiques démographiques, nationales ou «ethniques» et sociales. En géographie, du moins telle qu'elle est enseignée dans les écoles et les lycées, il est plutôt question de populations que de sociétés. Le thème des classes sociales et de leur inscription spatiale ne devient légitime, si l'on peut dire, qu'à partir des années 1950, et dans une géographie d'inspiration marxiste, portée par P. George (George, 1964 ; George, 1965). Ce dossier, en large part issu du séminaire organisé par Catherine Rhein au LADYSS, comporte un ensemble de contributions à l'histoire de ces champs des sciences sociales que sont sociologie et géographie urbaines et rurales. Beaucoup de chantiers restent ouverts, voire à entreprendre, nous l'indiquerons au fil d'une brève présentation des questions restées ouvertes et des débats en cours. Trois de ces textes
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champs spécialisés en France, jusqu'aux années 19707; si beaucoup de lecteurs connaissent les contextes politique et institutionnel de ces processus, il est apparu à la fois prématuré et délicat de prolonger ces analyses à nos j ours, faute de recul et d'archives. Au second degré, le texte de J.-P. Terrenoire indique la complexité de
6. 7. Tel est le cas à University of California, at Berkeley, mais non à UCLA, université un peu plus récente. La sociologie urbaine est absente de ce tableau; M. Amiot en a ébauché I'histoire par ailleurs
(Amiot, 1986).

ceux de F. Plet, de M.C. Robic et de M. Jollivet - traitent de la constitutionde ces

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telles analyses et l'importance de ce recul. Les travaux de Max Weber et de René Maunier, respectivement analysés par H. Bruhns et par E. Markou, indiquent que la pluridisciplinarité peut être une expérience individuelle, dans un contexte où certaines disciplines, en cours d'institutionnalisation, sont dominées par d'autres: ainsi de la sociologie vis-à-vis de la philosophie et de l'histoire, de l'économie vis-à-vis du droit. Une forme plus audacieuse de pluridisciplinarité est celle que R. E. Park constitue dans son écologie humaine: mais quelle est vraiment la valeur heuristique du transfert de concepts et de modèles des sciences de la vie aux sciences sociales? Le débat reste très largement ouvert. Historien, Hinnerk Bruhns propose une analyse des conceptions de la ville et de la campagne dans la pensée et dans les travaux de Max Weber. La ville n'intéresse Weber que comme corps politique de plein exercice. Dès que cette fonction passe aux Etats-nations, à la fin du Moyen-Â$e, les villes deviennent des structures politico-administratives dominées par ces Etats et disparaissent de ses préoccupations. Weber s'intéresse aux campagnes, à propos des rapports de classes qui se nouent dans différentes régions rurales d'Allemagne orientale au début du siècle, alors qu'il se désintéresse de ceux qui émergent simultanément dans les régions occidentales, qui connaissent une urbanisation et une industrialisation importantes. La question théorique centrale est alors, pour Weber, celle de l'influence du capitalisme sur la civilisation, en particulier du «capitalisme économique» qui émerge au milieu du XIXesiècle et qui supplante le «capitalisme politique» qui lui préexistait. De fait, Weber s'intéresse aux rapports sociaux, économiques et politiques qui se nouent entre groupes et couches sociales récents ou plus anciens, au sein des sociétés capitalistes modernes. L'analyse proposée par Weber de la paysannerie et de l'exode rural pourrait s'inscrire dans la problématique actuelle des effets de la globalisation de l'économie sur des structures agraires héritées. La lecture de l' œuvre de Weber que propose Hinnerk Bruhns est fondée sur une connaissance très approfondie, non seulement de cette œuvre, mais encore de ses contextes théorique et politique de sa production. Et ce qui frappe ici, c'est la proximité que suggère Hinnerk Bruhns entre démarches wébérienne et marxienne, alors que toute une sociologie, notamment américaine, avait souligné leurs différences, sans doute par méconnaissance de cette œuvre importante, trop peu traduite et trop peu lue. Marcel Jollivet propose une relecture de l'institutionnalisation de la sociologie rurale en France après la seconde guerre mondiale, à la suite de Henri Mendras 8. L'invention de la sociologie rurale au cours des années 1960 et la période précédant cette invention correspondent à des temps forts de la structuration de la recherche sociologique en France et au CNRS. Lors de son séjour à University of Chicago en 1951-1952, en tant que graduate student, Henri Mendras aura pour professeur Robert Redfield, anthropologue et gendre de Robert E. Park. Or, comme le reste de son récit le montre, le sociologue fait davantage que le croiser, puisqu'il lui emprunte une lecture évolutionniste des formes d'organisation et de changements des sociétés, alors qu'il paraît peu intéressé par cette tradition sociologique de Chicago, alors en pleine recomposition 9. Pour Marcel Jollivet, ces types-idéaux, notamment celui du

8.
9.

Voir Mendras,1995.
Comme le montre J. M. Chapoulie (Chapoulie, 2001).

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ET LES GÉOGRAPHES

«paysan », que Henri Mendras construit dans sa Fin des Paysans 10, trop statiques; ne permettent pas, selon Marcel Jollivet, de rendre compte des processus à l' œuvre, ni d'identifier le «niveau social moteur» à un moment donné. Mais ces typesidéaux sont-ils wébériens ou ne puisent-ils pas plutôt leurs origines dans cette tradition toute différente, peu marquée par I'histoire, qu'est la tradition sociologique de Chicago? Le débat est ouvert. Dans cet article, Marcel Jollivet indique la dette qu'il a vis-à-vis de plusieurs géographes ruralistes, dans l'analyse des relations entre structures sociales et espace. Mais, pour lui, les différences restent nettes entre les deux approches disciplinaires, tant sur le plan théorique que sur le plan méthodologique. Il est juste que ce n'est pas la société en tant que telle qui est au cœur des préoccupations des géographes, mais bien les processus et les facteurs par lesquelles les structures sociales s'inscrivent dans l'espace, au fil des siècles, pour les marquer durablement. Dans une perspective d'histoire longue, le recours à une démarche strictement marxiste semble délicat, dans la mesure où celle-ci s'ancre dans le mode de production capitaliste, alors même que les sociétés rurales ont été modelées par d'autres modes de production dont Marx avait entrepris, du reste, l'inventaire. La pertinence des catégories de 1'« urbain» et du « rural» en sociologie des religions est soumise à l'analyse par J.-P.Terrenoire, à partir de sa contribution à l'Atlas de la pratique religieuse des catholiques en France, recherche collective menée sous la direction de Françoise Isambert et du chanoine Boulard dans les années 19601970. Ce sont les relations entre orientations politiques et formes de pratique religieuse qui étaient au cœur de ce proj et. En tant que tel, «l'espace» n'est qu'« espace de référence », les unités d'analyse étant ici constituées de cantons. Ce sont les corrélations entre composition sociale des différentes unités spatiales et formes de pratique religieuse qui sont au cœur des analyses développées dans ces travaux. Il s'agit probablement de la recherche la plus aboutie qui ait été menée en France, reposant sur l'analyse écologique comme méthode. La spécificité de l'analyse écologique est en effet le recours à des individus statistiques complexes que sont les données agrégées en unités spatiales, et la mise en relation de caractéristiques qui concernent des agrégats de population, non directement des individus. En France, cette démarche, et les techniques qui lui sont associées, ont été utilisées dans les années 1960, principalement dans le cadre du Centre d'Etudes Sociologiques, et à l'initiative d'Alain Degenne, mathématicien, qui intervint dans de nombreuses recherches. Plusieurs articles publiés dans la Revue Française de Sociologie en témoignent. Singulièrement, aucun géographe ne contribua à ces recherches, ni n'utilisa cette méthode, beaucoup critiquée depuis lors et tombée, sans doute injustement, en déshérence. Françoise Plet propose une histoire de la géographie rurale aux conclusions très nuancées. En définitive, la géographie rurale a-t-elle une âme? Telle est la question que se pose l'auteur au fil d'une analyse mettant en évidence les rapports précoces entre aménagement rural et développement de ce champ de la géographie. Pourtant Françoise Plet indique que ces rapports ne rendent pas complètement compte de ce développement. Les historiens, en particulier Marc Bloch, avaient contribué de manière décisive à la constitution de la géographie rurale. C'est la raison pour laquelle la dimension historique y reste si prégnante, plus qu'en géographie urbaine. Au1 o. Mendras, 1967 . Voir p. 17 in Barthélémy et Weber (1989).

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j ourd 'hui les questions se sont diversifiées considérablement, ou plutôt les différentes thématiques - paysages et structures agraires, espace rural, périurbain, géographie agricole et systèmes de production - seraient mieux intégrées qu'elles ne l'étaient. En tout état de cause, c'est autant avec l'histoire qu'avec la sociologie que la géographie rurale a voisiné, voire dialogué. La fécondité de ces dialogues reste cependant à établir, dans un contexte où la demande de recherches et d'études a constamment amené la géographie rurale à renouveler ses problématiques et ses thèmes. La géographie rurale s'est ainsi diversifiée, s'ouvrant progressivement aux questions d'environnement et de paysages, questions communes à la géographie urbaine contemporaine, tout autant qu'aux sociologies rurale et urbaine. Mais peut-on parler de convergences sur les plans théorique et méthodologique? C'est une question qui reste ouverte. Marie-Claire Robic traite de la formation et de l'institutionnalisation de la géographie urbaine et insiste sur la précocité des travaux et des réflexions sur les villes et sur les réseaux de villes, sur les fonctions urbaines et sur le rôle des villes et métropoles dans leurs régions. C'est en particulier sur la précocité de ces réflexions et de ces développements, par rapport à la géographie rurale, qu'insiste Marie-Claire Robic - démentant ainsi une idée reçue très commune en histoire de la géographie. Cependant il existe aussi d'importantes discontinuités dans le développement de ces travaux, discontinuités qui rendent probablement compte du relatif oubli dans lequel sont tombés nombre de travaux, parmi lesquels ceux de 1'historien Emile Levasseur, puis du géographe Paul Vidal de la Blache sur les fonctions des villes dans leurs régions et sur les villes américaines. Ces points sont du reste complétés par le travail d'Efi Markou sur la thèse de René Maunier, juriste et sociologue. L'intérêt pour les questions urbaines renaît dans les années 1940-1950, après une relative éclipse entre 1920 et 1940, pour ne plus cesser depuis lors. Sur le plan méthodologique, c'est la diversité des approches qui est frappante, fondée sur des traditions géographiques très différentes (politique, paysagère, actionnaliste). Enfin Marie-Claire Robic souligne que l'intérêt pour les villes a changé d'échelle au cours de la première moitié du xxe siècle et que ces échelles se sont diversifiées: les outils et les sources touj ours plus abondants en sont probablement la cause. Dans le cadre de ses travaux sur la constitution de la «décentralisation industrielle» comme objet d'analyse, Efi Markou propose une analyse contextualisée de la thèse de René Maunier sur les industries et leur localisation. Dans ce dossier, cette analyse constitue un apport précieux, dans la mesure où elle donne à voir d'autres formes et pratiques de l'interdisciplinarité, par cette figure singulière qu'est René Maunier dans le champ des sciences sociales, du début du xxe siècle aux années 1940. Ainsi Maunier est à la fois juriste et économiste, à une époque où l'économie politique est encore sous la tutelle du droit, au sein des Facultés. Parce que Maunier est juriste et qu'il sera nommé au Caire, il s'intéressera au droit musulman et à l'ethnologie, ceci après la première guerre mondiale. Son intérêt pour les rapports entre activités économiques et villes procédait d'une curiosité pour la sociologie, plus que pour la géographie: la notion de lieu, de localisation, celle d'organisation de l'espace géographique ne semblent effectivement pas intéresser Maunier. Dans sa thèse, Maunier procède en effet par naturalisation des processus économiques, tout comme le feront, près de vingt ans plus tard, les sociologues de Chicago, en particulier Robert McKenzie. Chez Maunier, la notion d'industrie est très large: Efi Mar-

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ET LES GÉOGRAPHES

kou rappelle que Maunier garde, ce faisant, l'acception première, celle de l'économie politique du XIXesiècle: est industrie, toute activité économique, qu'il s'agisse de ce que nous appelons aujourd'hui secteurs secondaire et tertiaire, ou encore industrie - au sens strict - et services. Là encore, le parallèle est frappant avec l'usage que feront les sciences sociales américaines du terme «industry», dans l'entre deux-guerres. Est frappante enfin la similarité des processus de déconcentration spatiale des activités économiques tels que Maunier les prévoit plus qu'il ne les décrit. Là encore, McKenzie, vingt ans plus tard, consacrera des analyses très proches dans The metropolitan community. Ces analyses, reposant sur des postulats naturalistes, font l'économie d'une identification des acteurs et des pouvoirs en jeu: pourtant, la question sous-jacente n'est-elle pas celle de la nécessité éventuelle d'une intervention de l'Etat, pour provoquer ou accélérer ces processus de déconcentration ? Il est apparu utile de compléter ce dossier par un travail sur les conditions et sur le contexte d'émergence, ainsi que sur les fondements de l'écologie humaine, telle qu'elle a été « inventée» par Robert E. Park à partir de 1916, puis développée par L. Wirth, E. Burgess, Robert McKenzie au département de sociologie de University of Chicago. Cette écologie de la tradition sociologique de Chicago diffère sensiblement de celle que développe, en France, le géographe Max Sorre, et surtout elle n'a que peu de choses à voir avec ce qui est aujourd 'hui désigné sous le terme d'« écologie urbaine », carrefour ouvert à tous les vents disciplinaires et idéologiques, issu de l'écologie politique, qui prit corps dans les années 1960, d'abord dans le champ politique, ensuite dans le cadre académique. Si la constitution de l'écologie humaine de Chicago est fortement liée au contexte socio-politique dans lequel elle s'inscrit, cette écologie tire aujourd'hui son actualité de ses caractéristiques et de sa spécificité en tant que forme d'organisation, sinon théorie, de la société: c'est en effet une mise en forme à la fois neutre, consensuelle, naturaliste, des processus de changement urbains et sociaux. C'est la raison pour laquelle ses concepts majeurs - globalisation, métropolisation, gouvernance, durabilité - circulent si bien, en particulier par les grandes organisations internationales telles l'Unesco, l'ONU, et aujourd'hui la Commission Européenne. Ces concepts sont tous déjà présents et définis dans L'évolution du monde, rapport que le sociologue américain Robert McKenzie écrivit à l'issue du tour du monde que lui avait financé l'industriel et mécène français Albert Kahn. Cette écologie humaine (et non urbaine) avait été constituée par Park et Burgess, probablement plus comme un bouclier institutionnel plutôt que comme « théorie sociale» aux fondements bien fragiles par rapport aux théories existantes alors, comme celles de Marx ou de Weber. Cette écologie humaine est une «chimère », parce que constituée de différentes pièces de provenances différentes, certaines des sciences de la vie, d'autres des sciences sociales. L'ensemble des contributions de ce dossier indique la grande flexibilité de frontières disciplinaires. C'est en cela que la mise en regard est importante: les comparaisons entre périodes et entre pays amènent à relativiser sensiblement la force de ces « identités disciplinaires », en sciences sociales. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, ni la sociologie, ni la géographie n'ont les frontières que nous leur connaissons aujourd'hui et les formes de production scientifique varient sensiblement d'une discipline à l'autre aussi. Sociologue, Max Weber n'hésitait pas à se faire historien, scrutant les structures sociales et politiques, de l'Antiquité à nos jours. C'est cet as-

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pect historiographique qui a initié la quête de Hinnerk Bruhns, dans ce dossier. Philosophe, Marx élabore Le Capital au prix d'une déconstruction/reconstruction complète des formes, facteurs et processus socio-économiques, opérant ainsi à la fois en économiste, historien et anthropologue. Quant à la géographie, elle est représentée au XIxe siècle - par des figures aussi différentes qu'Alexander von Humboldt, naturaliste et anthropologue, ou Emile Levasseur, historien et figure de la promotion de la géographie comme discipline scolaire et comme vecteur de l'initiation des jeunes élites à l'économie. Cette ouverture extrême, au XIXesiècle, des différents champs de connaissance qui constituent aujourd'hui les sciences sociales, d'une part, les sciences biologiques d'autre part, contraste fortement avec la tendance à une spécialisation et à une fragmentation qui caractérisent ces disciplines aujourd'hui. Cependant, avec un bel optimisme, Immanuel Wallerstein (1999) considère que « les études sur la complexité et les études culturelles ont entraîné les sciences de la nature et les humanités sur le terrain de la science sociale ». Aussi les siences sociales qui ont constitué, selon cet auteur, un « champ de forces centrifuges dans le monde du savoir », deviennent-elles «un champ centripète» et la science sociale est désormais « centrale pour le savoir », mais au prix de recompositions incessantes.
Catherine RHEIN LADYSS-CNRS Universités Paris I-Paris8-Paris 10 Maison Max Weber- Bât.K 200 avenue de la République

F9200I

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NANTERRE cedex

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L'ESPACE, LES SOCIOLOGUES ET LES GÉOGRAPHES

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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VILLE ET CAMPAGNE QUEL LIEN AVEC LE PROJET SOCIOLOGIQUE DE MAX WEBER?

RÉSUMÉ: La source de la sociologie weberienne est généralement localisée dans les débats méthodologiques et théoriques de la fin du XIX et du début du d siècle et non dans les problèmes concrets de la société allemande. L'examen des motifs de l'engagement de Weber dans la création de la Société Allemande de Sociologie montre que ses objectifs prioritaires n'étaient ni l'autononÛe ni l'institutionnalisation de la sociologie comme discipline académique, mais la création d'un instrument et d'une infrastructure pour mener de grandes enquêtes « sans but pratique ». Ceprojet sociologiqueest directementlié aux enquêtes, d'abord rurales, que Weber a réalisées dans le cadre du Verein für Sozialpolitik, à l'exploitation politique qu 'i! en a faite lui-même et à son échec pour imposer au Verein un programme et une méthodologie d'enquêtes sans but pratique immédiat. La sociologie rurale a oublié la source rurale de la sociologie de Weber. Par contre, dans la sociologie urbaine du d siècle, on peut rencontrer l'affirmation d'une filiation weberienne. L'examen du thème urbain à travers I 'œuvre de Weber montre que, et pour quelles raisons, la société urbaine contemporaine en est absente tandis que le thème de la ville (Antiquité, Moyen Age, Orient) joue un rôle primordial dans l'enquête de Weber sur les conditions d'émergence du capitalisme d'entreprise moderne.

1. MAX WEBER

ET LES DÉBUTS

DE LA SOCIOLOGIE

ALLEMANDE

La sociologie ne se reconnaît qu'une filiation agnatique et ses pères sont de naissance autochtone, comme les Athéniens. Seule la philosophie semble être admise comme élément féminin et maternel dans sa généalogie. Le cas de Max Weber, père imposant et écrasant entre tous, est éclairant à ce propos. La vulgate connaît deux origines de «sa sociologie» : le néokantisme et une maladie nerveuse d'une extrême gravité. Aussi se contente-t-on en général de variantes plus ou moins élaborées de l'idée selon laquelle la maladie traversée par Weber autour de 1900 aurait provoqué une rupture radicale dans sa production scientifique et que c'est dans sa suite qu'il serait devenu sociologue. Ex tenebris fuit L'Éthique protestante. Le lieu de naissance de cette sociologie est ainsi placé dans les hauteurs insondables de l'esprit, loin de régions urbaines ou rurales qui pouvaient être l'objet d'un autre type de science sociale. L'idée d'un nouveau et véritable Weber, sorti tout droit de sa grande crise intérieure, remonte au moins à la biographie de Weber que sa femme Marianne a publiée en 1926. Ce nouveau Weber, qu'elle mit alors en avant, n'était
Sociétés Contelnporaines (2003) n° 49-50 (p. 13-42)

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pas pour elle en premier lieu celui de L'Éthique protestante, mais celui de la théorie de la science. Dans la première phase de sa production, écrit-elle, l'intérêt et l'effort créateur de Weber s'étaient dirigés principalement sur certains aspects de la réalité, c'est-à-dire sur des processus d'histoire économique et d'histoire du droit, sur des aspects importants du point de vue socio-économique et politique (p. 318) : «Les points de vue qui gouvernaient le choix des thèmes étaient en premier lieu le pathos politique, ensuite un sentiment de justice pour les couches populaires travaillant avec leurs mains, et également la conviction que le but n'est pas le bonheur des hommes mais que liberté et dignité humaine sont des valeurs ultimes et suprêmes auxquelles tous doivent pouvoir atteindre. » [...] «Maintenant, en l'an 1902, après une longue crise pas encore surmontée, la force créatrice de Weber se dirige vers de tout autres régions de l'esprit. [...] Est-ce raison extérieure ou nécessité intérieure qui éloigne le penseur de la réalité et l'amène à se consacrer à la pensée sur la pensée, aux problèmes logiques de sa science et aux problèmes théoriques de la connaissance qui y sont liés?» (Marianne Weber, 1926, p.318 sq.). Marianne Weber concède ensuite (p. 319/20) que les intérêts pour les questions logico-philosophiques étaient déjà présents dans toute la période formatrice de son mari. Mais maintenant, dans la nouvelle phase 1, la pensée de Weber se serait détournée des hommes pour s'orienter vers la quête de la vérité scientifique, «une tâche qui n'a pas de rapport immédiat à la réalité» (p. 321). Cette dimension théorique et la grande question développée en 1904/05 dans L'éthique protestante et 1'« esprit» du capitalisme constitueraient donc le véritable tournant, le moment de la naissance de la sociologie weberienne et d'un des pères fondateurs de la nouvelle discipline. Face à une telle constellation, il pouvait sembler superflu de s'embarrasser de détails qui risquaient de contredire la belle image de ce mythe d'origine. On a par conséquent évité de chercher à savoir comment on peut concilier cette vision du sociologue Weber avec ce que l'on sait de son engagement dans la création de la «Deutsche Gesellschaft fur Soziologie » (DGS), société allemande de sociologie, en 1909/10, et avec les raisons qui le pousseront presque aussitôt, en 1912, à se retirer de sa direction. Que pèseraient de telles péripéties face à la conviction que Weber s'était fondamentalement réorienté, au cours de ces mêmes années, vers une sociologie de type nouveau, vers une sociologie qu'il devait d'abord inventer et fonder, la « sociologie compréhensive» 2 ? Ou, pour citer une variante de la même idée: vers la synthèse enfin (mais incomplètement) réussie entre matérialisme et idéalisme? (Alexander, 1983, p. 23). De telles péripéties de la vie universitaire et institutionnelle pèsent en effet très peu, comparées aux grandes sociologies de la religion, du droit, de l'économie ou de la politique que Weber entreprit de développer au même moment. Mais elles pourraient bien nous apporter un éclairage quelque peu différent sur la conception que Weber avait de la sociologie et nous aider à préciser son rapport à la sociologie urbaine et à la sociologie rurale dont aucune ne figure habituellement dans l' énuméra-

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Elle pense aux volumineux articles sur « Roscher und Knies und die logischen Probleme der Natiose repornalëkonomie » [1903 - 1906], republiés dans WL (pour la signification des abréviations: ter en fin d'article) ; ce texte ne figure pas dans la traduction française (Essais sur la théorie de la science). Cf en dernier lieu (et pas des moindres !), W.Schluchter dans son introduction à MWG I, 8, p. 2.

2.

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tion des «sociologies weberiennes ». Certes, il arrive que La Ville de Max Weber soit cité parmi les textes fondateurs de la sociologie urbaine. La sociologie rurale, par contre, qui pourrait se réclamer de Weber avec une légitimité beaucoup plus forte que sa sœur citadine, ne se place jamais dans une filiation weberienne. On pourrait y voir un simple effet de réception et d'évolution ultérieure de ces deux sociologies sectorielles; ce n'est pas cet aspect qui nous intéresse ici. Notre question est différente: il s'agit d'examiner le poids des problèmes urbains et ruraux pour la conception que Max Weber avait lui-même de la sociologie, de leur importance respective pour son propre «projet sociologique ». C'est pourquoi nous prenons comme point de départ le moment, en 1909/10, où fut prise l'initiative de mettre en place une première organisation professionnelle de la sociologie en Allemagne et de donner un début d'existence institutionnelle à cette nouvelle discipline. Au premier congrès de la DGS, en 1910, il fut beaucoup question de la ville, de la grande ville moderne, mais point de la campagne. On peut pourtant émettre l'hypothèse que pour Weber l'expérience de ses «travaux ruraux» était à ce moment plus importante pour le projet sociologique qu'il y présenta que les grands problèmes urbains de l'époque. La correspondance de Weber des années 1908-1912 permet de voir la part essentielle qu'il prend en 1909 et 1910 à la fondation de la société allemande de sociologie. Il est le plus actif parmi les fondateurs, c'est lui qui - en très grande partie - rédige les statuts, participe au choix des invités et prépare le programme du premier congrès qui se tiendra du 19 au 22 octobre 1910 à Francfort sur le Main. Le comité de direction (Vorstand) comprend à ce moment Ferdinand Tonnies, Georg Simmel, Werner Sombart, Hermann Beck, Alfred Ploetz, Philipp Stein, Alfred Vierkandt, Georg V. Mayr (président de la division pour la statistique) et Max Weber, trésorier. Le premier jour des débats est précédé par une conférence, donnée en soirée par Georg Simmel : « Soziologie der Geselligkeit » (Sociologie de la sociabilité). La véritable ouverture du congrès a lieu le lendemain avec une conférence de Tonnies sur « Wege und Ziele der Soziologie» (Chemins et buts de la sociologie). Tonnies commence son discours en définissant la sociologie comme une discipline philosophique (( Die Soziologie ist in erster Linie eine philosophische Disziplin », Verhandlungen 1910, p. 17). L'objet de la sociologie est ce qui existe, non ce qui devrait être, donc « la réalité présente de la vie sociale dans sa diversité immensurable ». Elle interroge le passé et établit des pronostics pour l'avenir (p. 23). Sa qualité de discipline philosophique se manifeste de deux manières: elle a à faire pour l'essentiel à des concepts et elle veut faire apparaître les rapports (Zusammenhange) avec d'autres disciplines (p. 24). Dans la suite de son discours Tonnies envisage, l'un après l'autre, les rapports de la nouvelle sociologie avec 1'histoire, avec l'économie, avec la psychologie, etc. La sociologie pure ne peut renoncer à se faire confirmer et corriger de façon empirique; elle doit réviser sans cesse ses concepts. Une sociologie légitimée par l'empirie se compose d'innombrables résultats de recherche obtenus par la méthode inductive (p. 25). Tonnies termine sa conférence en annonçant que Max Weber allait maintenant présenter une grande tâche pour la nouvelle société de sociologie. Le programme scientifique de ce premier congrès comportait, en dehors des discours inauguraux de Simmel et de Tonnies, six grandes conférences, suivies de discussions dont la transcription sténographique a été publiée in extenso. Cinq demi-

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journées entières étaient consacrées aux six conférences et aux discussions qui les suivaient: - Werner Sombart : Technik und Kultur (Technique et culture). - Alfred Ploetz: Die Begriffe Rasse und Gesellschaft und einige damit zusamenhangende Probleme (Les concepts de race et de société, et quelques problèmes yafférant). - Ernst Troeltsch : Das stoisch-christliche Naturrecht und das moderne profane Naturrecht (Le droit naturel stoico-chrétien et le droit naturel moderne profane) . - Eberhard Gothein : Soziologie der Panik (Sociologie de la panique). - A. Voigt: Wirtschaft und Recht (Économie et droit).
-

Hermann Kantorowicz: Rechtswissenschaftund Soziologie (Science juridi-

que et sociologie). La part réservée à Weber dans ce programme paraît modeste: il délivre le « Geschaftsbericht », le rapport moral. Mais ce rapport occupe autant de place qu'une grande conférence, une bonne vingtaine de pages imprimées. Par contre, il n'est pas suivi d'une discussion. Weber présente d'abord rapidement les principes qui ont été inscrits, au cours de l'année passée, dans les statuts de la société: 1) interdiction de toute propagande pour des idées pratiques au sein de la société, refus de toute attitude normative, de tout jugement de valeur. Les enquêtes de la DGS devront se limiter à répondre aux questions suivantes: « Qu'est-ce qui existe? Pourquoi existe-t-il justement de cette façon? Pour quelles raisons historiques et sociales?» 3 ; 2) la société ne versera pas dans l'académisme, elle sera le contraire d'une académie ; 3) elle ne succombera pas au « ressort-patriotisme », mais suivra le principe de la décentralisation. Weber traduit ces principes ensuite en termes d'organisation: 1) L'essentiel du travail de la société ne se fera pas dans les assemblées générales des membres, mais dans les comités créés par la société pour des tâches concrètes. La société élira les présidents des comités et désignera éventuellement quelques collaborateurs, mais les comités seraient alors «souverains », notamment en ce qui concerne la cooptation d'autres collaborateurs internes ou externes (des «praticiens» !). 2) Ce même principe de décentralisation devrait avoir pour conséquence que la société ne se présenterait plus jamais en public de la même façon que lors de ce premier congrès, c'est-à-dire comme «une unité non structurée qui traite toute une série de thèmes, l'un après l'autre, dans des conférences et discussions » (p. 41). Weber annonce qu'il est prévu, au contraire, de former des théorique (theoretische Nationalkokonomie) - qui travailleraient souveraine3.

divisions (Abteilungen)- il cite comme exemplesla statistique et l'économie

Verhandlungen (1910), p. 40 : «Was besteht? Warum besteht es gerade so, wie es besteht? Aus welchen historischen und sozialen Gründen ? ». Cf Oexle 2000 p. 13.

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ment et uniquement entre spécialistes. Les congrès de la société de sociologie se dérouleraient ainsi en sessions parallèles. Il concède la possibilité que la « société mère» organise également ses réunions, à condition qu'elles soient concentrées sur un nombre réduit de grands thèmes, et uniquement après préparation par des travaux et publications. «Car la Société devra déplacer l'accent principal de son activité du côté des publications» (p. 42). Après le verrouillage organisationnel, le verrouillage scientifique. Weber avait précisé, tout au début de son intervention, que son rapport moral serait consacré 1) aux statuts, 2) aux tâches scientifiques concrètes que la Société se donnait pour l'avenir proche. « Car, étant donné le contenu changeant du terme 'sociologie', une société qui porte ce nom, impopulaire chez nous, fera bien de faire connaître ce qu'elle veut être par des indications concrètes sur sa constitution actuelle et ses tâches pour le proche avenir» (p. 39). L'essentiel (vingt pages environ) de son intervention est consacré à 'ces tâches prioritaires: d'abord et surtout une « Soziologie des Zeitungswesens », une sociologie de la presse, ensuite une « Soziologie des Vereinswesens », une sociologie du phénomène associatif, et enfin une sociologie des professions dirigeantes dans la société moderne, des élites. Weber assigne à la Société allemande de sociologie la tâche de devenir une organisation capable de mobiliser les ressources humaines et financières nécessaires pour réaliser de grandes enquêtes « scientifiques ». Tout au long des travaux de préparation de la fondation de la société et de son premier congrès, Weber n'avait reculé devant aucun effort pour donner cette orientation à l'entreprise collective dont il avait largement pris la direction, et ce n'était certainement pas par hasard qu'il avait assumé lui-même la fonction de trésorier de la DGS. L'initiative de la création de la DGS n'était pas venue de Weber; mais une fois décidé à y participer, il s'y engageait pleinement. C'est lui qui rédigea le projet de.s statuts, la circulaire qui en annonçait la naissance et invitait à la participation, et, comme en témoignent de nombreuses lettres, c'est encore Weber qui s'employa à définir les objectifs et la stratégie de l'association: il voulait en faire une structure de recherche efficace, permettant de mettre en œuvre de grandes enquêtes empiriques, nécessitant une direction et un travail collectifs, de nombreux collaborateurs scientifiques et beaucoup d'argent. Et d'empêcher qu'elle ne devienne une « société générale de conférences et de bavardages» (MWG 11/6,p. 94). Aux yeux de Weber, l'entreprise se solda par un échec, et la DGS ne réalisera aucun de ces grands programmes de recherche. Certes, le programme du deuxième congrès de sociologie, en 1912 à Berlin, fut organisé, comme Weber l'avait souhaité, autour d'un thème central (<< Nation et nationalité »), et la constitution de commissions ou divisions avait avancé. Mais dans le rapport relativement bref sur les activités des deux années passées que Weber délivra au nom de la présidence lors du congrès de Berlin, il était forcé de constater: « Quant aux entreprises projetées par la Société de sociologie, je n'en peux malheureusement enregistrer jusqu'alors que des débuts embryonnaires» (p. 76). L'enquête sur la presse, malgré des travaux préparatoires en cours et bien que Weber eût réuni une souscription de 20 000 marks, avait buté sur un obstacle supplémentaire lié à la personne de Weber lui-même: un procès contre un journal, ce qui l'amena à se retirer de la direction de cette entreprise 4. En raison de
4. Voir maintenant pour les détails: Bastin (2002).

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l'évolution de la DGS, contraire aux projets et idées de Weber, qui se dessinent au deuxième congrès en 1912, Weber démissionne de sa fonction de trésorier et se retire définitivement, en 1913, de la Gesellschaft für Soziologie. La modification des statuts de la Société, lors du 3e congrès en 1922, efface totalement le projet weberien, comme le montre la nouvelle rédaction du paragraphe n° 1 : «La Société allemande de sociologie est une société savante qui a pour but de promouvoir l'échange d'idées entre ses membres et d'organiser, de temps en temps, des journées publiques de sociologie» 5. Il n'y avait pas que ces obstacles qui l'empêchaient de donner à la DGS l'élan souhaité. Ille constate lui-même à la fin du rapport de 1912 qui devait être le dernier qu'il délivra. Le concurrent direct et l'aune à laquelle Weber compare la DGS dans ce rapport est le Verein für Sozialpolitik (VfSP), fondé en 1872, auquel Weber et la plupart des membres de la DGS appartenaient eux-mêmes. Le VfSP capitalisait, comme le rappela Weber dans son intervention, le prestige des noms des plus grands savants de la génération plus ancienne, tandis que les membres de la société de sociologie se trouvaient à l'extérieur ou encore devant les portes de l'Université. Le Verein était riche 6 et pouvait s'appuyer sur la puissance des grands séminaires universitaires. Il se consacrait, poursuivait Weber, à la propagation de «certains idéaux» ; les débats sur de grandes questions d'actualité de la politique sociale réussissaient plus facilement à capter l'attention du public et à mobiliser les passions des participants que la « sobre discussion sur des questions de fait» (<< nüchterne Diskussion über Tatsachenfragen ») au sein de la DGS qui visait « exclusivement des buts de recherche objectifs» (<< ausschlieBlich sachliche Forschungszwecke ») (p. 78) 7. Le projet d'enquête sur la presse est emblématique du projet « sociologique» de Max Weber: une enquête «purement scientifique» (p. 42), «un thème immense» (<< ungeheures Thema »), impossible à traiter sans la confiance des intéressés. Un ein thème d'une signification culturelle immense. La question est: quels sont les rapports de pouvoir créés par la presse? Le point de départ fondamental: la presse est une entreprise capitaliste privée; avec cette particularité: elle vit grâce à deux types de clients fondamentalement différents, les lecteurs et les annonceurs. Weber développe longuement les questions qui devraient structurer l'enquête sur la presse: les conséquences des besoins croissants de capitaux, de la concentration, de l'anonymat des journalistes comme auteurs, l'origine et la formation des journalistes. Enfin, quels sont les effets du produit (du journal), par exemple sur la façon de lire, et au fond: 1) comment la presse participe-t-elle à la formation (Pragung) de l'homme moderne? 2) Quelle est son influence sur les «biens culturels objectifs et supraindividuels» (<< objektive überindividuelle Kulturgüter ») ? (p. 51) 8.

5. 6.

Kasler (1995), p. 217. Ce qui changera au cours de la guerre: le Verein n'était plus en mesure d'assurer le financement de ses publications. Schmoller se laissa convaincre par ses collaborateurs de proposer le Verein pour le prix Nobel de la paix en 1917 pour renflouer les caisses. Parmi les autres propositions pour le prix Nobel 1917 se trouvait d'ailleurs l'empereur Guillaume II, proposé d'une part par un médiéviste allemand (Robert Holtzmann, professeur à Breslau), d'autre part par un groupe de dix-neuf professeurs de droit de l'Université de Constantinople. Dans ses lettres de cette époque, Weber s'exprimait Pour l'enquête souvent de façon moins mesurée. sur la presse voir: Hennis (1996), Kutsch (1988), Bastin (2002).

7. 8.

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Weber avait inscrit sa vision de la DGS dans le paragraphe 1 des statuts: « Sous le nom "DeutscheGesellschaftfür Soziologie"est fondée une association ayant son siège à Berlin. Son but est la promotionde la connaissancesociologique par l'organisation d'études et d'enquêtes purement scientifiques, par la publicationde travaux purement scientifiques,et par l'organisation périodique de congrès allemandsde sociologie.Elle accorde un même espace à toutes les tendances et méthodes scientifiqueset refuse de soutenir tout but pratique(éthique,religieux,politique,esthétique,etc.). » (Verhandlungen[1910]),p. V). L'objectif était de créer un instrument pour la réalisation de grandes enquêtes empiriques, instrument comparable au Verein für Sozialpolitik, mais sans aucun objectif de politique pratique. D'où la répétition insistante des termes «rein wissenschaftlich» (purement scientifique). Weber ne craignait d'ailleurs pas de se ridiculiser au cours des débats de la DGS en brandissant ce paragraphe 1 pour interdire à un discutant telle ou telle prise de position, entachée, selon lui, de jugement de valeur. Son but principal était de pouvoir disposer grâce à la nouvelle société de sociologie d'une institution capable d'organiser des enquêtes sociologiques, au sens d'enquêtes « scientifiques» tel qu'il avait défini ce mot. C'est pour cette même raison qu'il avait investi énormément de temps, d'énergie et même d'argent dans la création de la DGS. Pourquoi tant de peine, finalement perdue, alors que Weber aurait pu s'appuyer sur la machine bien rodée et bien équipée du V[sP pour réaliser les enquêtes auxquelles il pensait? Dès le début des années 1890, Weber avait participé à la grande enquête du Verein sur la situation des ouvriers agricoles; il avait lancé une enquête complémentaire avec l'aide du « Evangelisch-sozialer Kongress ». Il participa ensuite à une enquête «privée» sur la situation des imprimeurs allemands (Lage der deutschen Buchdrucker, publiée en 1900). Et peu de temps avant la création de la DGS, Weber joue un rôle central dans les préparatifs d'une grande enquête du V[sP sur les ouvriers de la grande industrie, décidée en 1907, mise en route en 1908, et dont les résultats ont été publiés entre 1910 et 1915. Weber fait partie du sous-comité définitif et rédige une « introduction méthodologique» de soixante pages (Weber, 1908). Il y précise: «Avec cette enquête, le Verein für Sozialpolitik franchit le pas vers des travaux qui serviront exclusivement des buts scientifiques» (p. 2). Les publications prévues se tiendront éloignées de toute tendance de politique sociale à visée directement pratique (<< unmittelbar praktische sozialpolitische Tendenz »). «Leur but est purement scientifique» (<< Zweck ist ein rein sozialwisIhr senschaftlicher »). L'objectif final de l'enquête, dans toutes ses dimensions, sera de donner une image de la signification culturelle du processus d'évolution que la grande industrie parcourt sous nos yeux» (<< Kulturbedeutung des Entwicklungsprozesses, den die GroBindustrie vor unseren Augen durchmacht ») (p. 59). Weber assigne donc les mêmes buts au Verein fur Sozialpolitik qu'à la DGS : il définit les mêmes principes méthodologiques pour les enquêtes des deux organisations. C'est le Verein qui disposait, selon Weber lui-même, de tous les moyens nécessaires pour mener des enquêtes à grande échelle. Pourquoi alors investir tant d'efforts dans la création d'une organisation concurrente, tout en restant membre du Verein ? La motivation principale de Weber n'était pas l'institutionnalisation de la sociologie en tant que telle, comme discipline nouvelle, ni son émancipation par rapport à l'économie et aux Staatswissenschaften. Pratiquement tous les membres

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BRUHNS

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fondateurs de la DGS étaient des économistes. A l'inverse, les questions traitées par le Verein, dominé depuis le début par des économistes, avaient toujours été en grande partie des questions « sociologiques ». C'est l'impossibilité d'imposer au Verein sa conception du rapport de la « Sozialwissenschaft », des sciences sociales, avec la réalité et la politique pratique, qui poussa Weber à saisir l'opportunité du projet de la création d'une Société de sociologie afin de s'affranchir d'une science trop «policy oriented », comme nous dirions aujourd'hui. Tous ses efforts visaient à faire de la DGS un instrument qui traiterait le même type de questions que le Verein, mais de façon «purement scientifique ». Le conflit entre ces deux visions des sciences sociales, latent depuis plusieurs années, éclata au grand jour lors du congrès du Verein für Sozialpolitik à Vienne en 1909, et se poursuivit pendant plusieurs années dans le fameux « Werturteilsstreit », la querelle sur les jugements de valeurs. Au congrès du Verein en 1909 avait été créée, à l'unanimité, une section sur le thème « Dans quelle mesure peut-on constater une augmentation de la productivité de l'économie nationale? ». 9 Cette notion de «productivité» fut l'objet de violents affrontements. Lors des débats du Verein, en 1909 à Vienne, Weber exprimait clairement quel était pour lui le véritable enjeu de la « neutralité axiologique » : «Je m'oppose à chaque occasion de façon si tranchante et, je l'avoue, avec une certaine pédanterie à la confusion entre ce qui doit être et ce qui est, non pas parce que je sous-estime les questions de ce qui doit être, mais tout au contraire: parce que je ne peux pas supporter que des problèmes de signification universelle, de la plus grande envergure idéelle, dans un sens des problèmes parmi les plus élevés qui puissent émouvoir le cœur d'un homme soient transformés ici en une question technico-économique de "productivité" et soient traités comme un objet de discussion d'une discipline spécialisée (Fachdisziplin) comme l'est l'économie nationale.» 10 Weber, soutenu par Werner Sombart et Friedrich Gottl, voulait quasiment interdire à ses autres collègues économistes d'utiliser la notion de productivité dans une communication scientifique, car ce terme contiendrait inévitablement un jugement de valeur, thème que Weber avait déjà mis au centre de sa leçon inaugurale en 1895. Étant incapable de faire accepter son point de vue par la majorité des membres du Verein et son président, Gustav Schmoller, Weber vit dans la création de la DGS une occasion qu'il tenta de saisir pour mettre en pratique sa propre conception, pour pouvoir réaliser des enquêtes scientifiques sans but immédiatement pratique. Il n'alla pas, bien entendu, jusqu'à rompre avec le Verein, au contraire. Celui-ci continuait à être le cadre de référence le plus naturel et le plus légitime également pour la «jeune génération» des Weber et Sombart. Ainsi n'est-il point étonnant qu'au congrès du VfSP en 1911 à Nürnberg, un an après la fondation de la DGS, Weber continue à occuper une place centrale lors des discussions du Verein sur l'enquête sur les problèmes de la psychologie des ouvriers (MWG 1/11, p. 409-425 ; GASS, p. 424-430). Si au cours de ces années Weber insiste si fortement sur la nécessité de se limiter à des travaux et discussions « purement sociologiques », il faut traduire ce terme par « science sociale empirique et 'wertfrei' », mais en aucun cas par « limitation à une

9. 10.

cf Nau (1996), p. 48 sqq. et Gorges (1986), p. 394 sqq. «Über die Produktivitat der Volkswirtschaft », GASS, p. 419.

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