L'état au Gabon de 1929 à 1990

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Avec l'extension de l'archétype de la modernité occidentale, les modèles de société que la métropole impose en colonie sont souvent reproduits à l'envers par les colonisateurs, et plus tard par les élites locales. La présente analyse se déploie sur une double temporalité diachronique et synchronique. Elle vise dans ce premier tome à montrer comment les orfèvres de l'inversion cultivent la dérive autoritaire, puis totalitaire, des régimes politiques au Gabon, entre 1929 et 1990.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296358072
Nombre de pages : 240
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L'ETAT AU GABON
De 1929 à 1990 Le partage institutionnel du pouvoir

Collection Études Africaines

Dernières parutions

Heike BEHREND,La Guerre des esprits en Ouganda. Le mouvement du Saint-Esprit d'Alice Lakwena (1985-1996). Jean-Baptiste N. WAGO, Préface de Lahsen ABDELMALKI. L'Afrique face à son destin. Quel projet de développement en l'an 2000 ? Manuel RUBEN N'DONGO, L'Afrique Sud-Saharienne du XXI ème siècle. Programme d'un émissaire pour l'Afrique. Jean-Claude GAKOSSO, La nouvelle presse congolaise. Emmanuel AMOUGOU, Etudiants d'Afrique en France. Une jeunesse sacrifiée? Jean-Paul NGOUPANDE, Chronique de la crise Centrafricaine. Le syndrome Barracuda. Bruno JAFFRÉ, Biographie de Thomas Sankara. La patrie ou la mort... Jean-Bernard OUÉDRAOGO, Violences et Communautés en Afrique noire. Suzie GUTH, Lycéens d'Afrique. Colette DUBOIS, Djibouti 1888-1967, héritage ou frustration ? Françoise KAUDJHIS-OFFOUMOU, Procès de la démocratie en Côte d'Ivoire. Noël DOSSOU- YOVO, Individu et société dans le roman negro-africain d'expression anglaise de 1939 à 1986 (3 volumes). W.H. Paul William AHUI, Eglise du Christ. Mission Barriste, éléments théologiques du Barrisme Paulinien. Anne LUXEREAU, Bernard ROUSSEL, Changements écologiques et sociaux au Niger. Grégoire NDAKI, Crises, mutations et conflits politiques au CongoBrazzaville.

@ L' Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6321-5

Fidèle-Pierre NZE-NGUEMA

L'ETAT AU GABON
De 1929 à 1990

Le partage institutionnel du pouvoir

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Du même auteur

Modernité, Tiers-mythe et Bouc-hémisphère, Paris, Publisud, 1989. L'Unité dans la diversité culturelle. Une Geste Bantu, en collaboration avec Pierre Maranda, PUL/ACCT, Québec, Paris, 1995 Organisations économiques et cultures africaines. De l'homo œconomicus à l'homo situs, ouvrage collectif sous la direction de Henry Panhuys et alii., L'Harmattan, en collaboration avec le Réseau Sud-Nord Cultures et Développement et l'Université de St-Louis du Sénégal, Paris, Bruxelles, St-Louis, 1996. La francophonie entre Fable et Séduction, Coédition CERGEPIUDEG, Libreville, 1997. L'Etat au Gabon. De 1990 à nos jours. Vers un renouveau démocratique? en préparation.

A ma mère, Minkoue-Mi-Mba Philomène, pour son indéfectible affection

Remerciements
La publication d'un ouvrage offre à son auteur l'occasion de s'acquitter d'une agréable obligation: exprimer sa reconnaissance à celles et à ceux qui ont contribué, de près ou de loin, à l'heureux événement. Je sacrifie à cet usage, devenu rituel, en portant témoignage de ma gratitude à l'Université Omar Bongo de Libreville, pour sa contribution financière. J'adresse également mes vifs remerciements à Madame le Professeur Colette Antchandie et au Centre d'Études et de Recherches en Géopolitique et Prospective (CERGEP), pour avoir procédé à la saisie de la version préliminaire du manuscrit. Méritent par ailleurs ma très sincère reconnaissance, Monsieur Henry Panhuys, Sociologue, Expert-Consultant International, ainsi que le Bureau de Madame Nadine Lefebvre à Bruxelles, pour le soin qu'ils ont mis à la correction, à la mise en forme définitive et à la préparation du prêt-à-clicher de cet essai. Enfin, nous associons à ces marques de gratitude tous les collègues et amis, qui ont mis spontanément à notre disposition, pour consultation, leurs archives personnelles, conférant ainsi sa véritable dimension au rôle joué par les anciens acteurs dans notre vie politique nationale. Une dimension que des amnésiques volontaires nous ont trop souvent accoutumés à banaliser.

SOMMAIRE

Remerciements Avant-propos Chapitre préliminaire Partie I : Le Gabon colonial
Chapitre 1 : La mise en modernité 1.1.1 Structures et méthodes de contrôle politique de l'Etat colonial 1929 - 1957 1.1.2 Stratification sociale coloniale 1.1.3 Réactions indigènes à l'ordre colonial Chapitre 2 : Les Elites modernes 1.2.1 Les aspirations de l'élite moderne 1.2.2 La mise en forme idéologique des projets 13 17 25 27 27 36 44 51 51 56 95 97 100 109 117 121

Partie n : Le Gabon post-colonial
Chapitre 1: Les trois pouvoirs modernes et leur "diffusion" II.1.I Le Président et l'Exécutif: la captation concentrique des pouvons II.1.2 L'Indépendance problématique du pouvoir législatif II.1.3 L'indépendance problématique du pouvoir judiciaire II.1.4 L'autonomie limitée de l'Administration

Chapitre 2 : Les Pouvoirs locaux traditionnels II.2.1 Les Chefferies II.2.2 Les Communes et collectivités rurales Chapitre 3 : La participation politique nationale

141 141 144 151 151 163 175 185 191 193 197 203 209 213 221 225 233

11.3.1 Du multipartisme au monopartisme de fait du BDG 1964-1967 11.3.2 Le monopartisme de droit du PDG: 1967-1990 II.3.3 Le parti et l'Etat: compénétration ou dualisme?

Conclusion Annexes
1. 2. 3. 4. 5.
6. 7.

ELF: la confession de Le Floch-Prigent Léon Mba à l'ombre de Charles de Gaulle Programme de l'Union Démocratique et Sociale Gabonaise Le Comité Fang Entretien-Témoignage de Fidèle-Pierre Nze-Nguema avec Edouard-Pierre Nguema-Andene Oraison funèbre de Y.P. Nyonda à lH. Aubame Réflexions et débats sur le budget de la République Gabonaise de 1960

Bibliographie

Avant-propos
« La pensée moderne avance dans cette direction où l'Autre de l'homme doit devarir que lui. », Michel Foucault. le même

Dans cette unification du monde, l'entreprise européenne de civilisation porte un nom: la colonisation. Avec l'avènement de la modernité qui transforme l'Occident européen dès le XVIe siècle, et davantage durant les XVIIe et XVIIIe siècles, de nouveaux types de structures politiques, sociales, économiques émergent. Du Moyen-Age à nos jours, l'Occident européen imposera ces nouvelles structures aux sociétés sous sa domination. L'Afrique, et singulièrement le Gabon constitue notre champ d'étude pour comprendre comment, par la médiation d'un acteur éminent, l'Etat, se développe et se maintient cette nouvelle civilisation. Dans le contexte d'extension de la modernité, les Etats postcoloniaux évoluent en synergie presque parfaite avec les anciennes métropoles. Ils élaborent ainsi, dans la mouvance de ces dernières, leurs projets de société. L'analyse s'attachera à situer cette double dynamique - externe et interne - des acteurs sociaux, dans les mutations qui traversent la société gabonaise. Le choix des variables Etat et Coopération internationale, à partir desquelles se structure le nouvel espace sociétal au Gabon, est rien moins qu'arbitraire. C'est un choix qui trouve sa justification, entre autres, dans l'étude « Gabon 2025» 1 qui établit, pour la première fois depuis la période coloniale, les variables déterminantes du système Gabon. Ces variables, appelées aussi variables de commande, sont très peu dépendantes et très influentes dans la nouvelle configuration nationale. Dans cette perspective, elles sont considérées soit comme des facteurs d'inertie, soit comme des facteurs de motricité. L'enquête menée au cours de cette étude révèle, en effet, trois facteurs d'inertie: - le rôle de l'Etat (variable interne) - la dOlnination politique et économique (variable externe) - la coopération bilatérale (variable externe). Notre appréhension des changements socio-politiques survenus au Gabon depuis 1929 sera donc à la fois synchronique et diachronique. La conjonction du passé colonial avec la réalité actuelle vise à mieux saisir « les ruptures et les permanences ». Ce souci de méthode explique aussi le choix d'une démarche analytique qui puise simultanément à trois approches: interculturelle, interdisciplinaire et institutionnelle. L'approche interculturelle permet d'établir ici une certaine continuité entre l'Etat colonial et l'Etat post-colonial, alors que nombre 13

d'analyses prétendent à une coupure nette entre les deux époques dans le vécu socio-politique des collectivités humaines du Gabon. L'approche interdisciplinaire vise, à partir du « socle théorique» de la sociologie, à multiplier les éclairages politiques, pour comprendre les mutations socio-politiques intervenues au Gabon depuis la période coloniale. L'aspect institutionnel de la démarche tente de mettre en évidence, à partir de la réalité socio-politique du Gabon, le degré de similarité ou de dissemblance par rapport à d'autres régimes politiques en Afrique. Notre analyse de la« mise en modernité» politique du Gabon se déploie sur deux moments: - L'Etat au Gabon. De 1929 à 1990 : de la dérive autoritaire à la dérive totalitaire. - L'Etat au Gabon. De 1990 à nos jours: vers un renouveau démocratique? Le premier moment constitue seul l'objet du présent essai. Le second fera l'objet du prochain. Résumons. L'objectif et les articulations de cet essai, en vue de l'intelligence de la mise en modernité politique du Gabon entre 1929 et 1990, se présentent comme suit. L'objectif: il s'agit de montrer comment les modalités de gestion de la chose publique par l'Etat au Gabon, durant articulations sont les suivantes: Le chapitre préliminaire fixe le cadre des théories du développement et de la modernisation élaborées par les élites, pour justifier le fondement scientifique de la mise en modernité des pays alors sous domination coloniale. La partie I. Le Gabon colonial, comporte deux chapitres: la mise en« modernité» (chapitre 1) et les élites modernes (chapitre 2). Le chapitre 1 évalue la mise en modernité du Gabon par la médiation de la colonisation qui assure ici l'extension du mode de production capitaliste. Cette extension se conjugue avec la mise en rapports inégaux des sociétés européennes et africaines. Elle contribue, à travers les finalités de l'action des administrateurs à transformer les structures sociales préexistantes. La mise en modernité du Gabon se traduit dès lors dans une crise organique ou « hégémonique» (Gramsci), qui porte sur tous les aspects de la vie sociale, et dont les réactions indigènes, en l'occurrence, serviront de révélateurs. Le chapitre 2, les élites modernes, analyse les aspirations et l'idéologie des nouveaux messagers de la modernité en charge de l'édification de l'Etat post-colonial. La nouvelle élite locale, par la médiation de l'Etat naissant au Gabon, prétend assurer, en effet, la 14

plus d'un demi siècle, cultivent la dérive autoritaire, puis totalitaire. 2 Les

gestion de la chose publique dans la perspective d'une meilleure répartition du pouvoir politique avec le peuple. Elle entend ainsi assumer une rupture avec les méthodes inégalitaires du régime colonial. La partie II. Le Gabon post-colonial, prend la mesure de l'inadéquation entre les aspirations, les idéologies des élites modernes, et la réalité de la participation du peuple au pouvoir politique depuis 1960. Elle comprend trois chapitres: les trois pouvoirs modernes et leur « diffusion» (chapitre 1); les pouvoirs locaux traditionnels (chapitre 2); la participation (politique) nationale (chapitre 3). Le chapitre 1 porte sur les structures et les mécanismes de contrôle sodo-politique de l'Etat post-colonial. L'émergence des impératifs de modernisation de la société se conjugue avec l'édification d'un centre politique dirigeant. L'Etat post-colonial se dote d'un ensemble d'appareils fonctionnels dénommés instances: exécutive, législative, judiciaire, administrative. Avec l'institutionnalisation d'un appareil d'Etat moderne, les structures sociales recèlent-elles moins d'inégalités? La question met en équation le phénomène de la concentration des pouvoirs aux mains des couches dirigeantes et son corollaire: la marginalisation des populations du champ politique. Il s'agira d'analyser le degré de prééminence du pouvoir exécutif sur les autres instances. Le Chef de l'Etat, Chef de l'Exécutif concentre-t-il entre ses mains tous les pouvoirs de décision? Le régime confine-t-it alors au présidentialisme, à l'autocratie, au totalitarisme? Comment fait-il le lit de la dérive autoritaire d'abord, et totalitaire ensuite? Le degré d'autonomie de ces différents pouvoirs, face à l'Exécutif, servira de variable fondamentale pour répondre à ces questions. Le chapitre 2, les pouvoirs locaux traditionnels, pose le problème du contenu de ces pouvoirs par rapport à la prééminence de J'Exécutif sur la politique nationale. Assiste-t-on dès lors, entre 1960 et 1990 à l'effacement progressif de ces derniers pouvoirs? Le caractère inégalitaire des rapports entre l'Exécutif, les autres instances et les pouvoirs locaux trouve-t-il, mutatis mutandis, son prolongement dans les relations entre le parti et l'Etat? C'est l'objet du chapitre 3 qui tente de situer leur degré de compénétration ou de dualisme. L'ouvrage s'achève sur une brève conclusion. Une série de sept annexes et une bibliographie d'ensemble le complètent. Les notes de bas de page, signalées par un numéro d'appel sont listées en fin de chaque chapitre.

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Notes
phase Il : Il Gabon 2025 ii : Réflexion Stratégique à Long Terme NLl'PS Construction de la base de l'étude (document de travail). Mini&ère de la Planificatioo et PNUD, République Gabooaise, Libreville, juillet 1995, de l'Aménagement du Tenitoire p.14. Le Petit Larousse, dictioouan-c grand fonnat, dooue à ce mot les sens b'Uivants : dérive, de dériver, s'écarter de sa directioo; déri\'<!, fait de s'écarter de la norme, du cadrcfixé, évolutiœ inccntrÔlée et dangereuse..., 1996, p. 328.

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Chapitre préliminaire
« ... les seules vérités qui servent sent les instruments àjeter», Uinberto Eco, Le nom de la rose

Le corpus conceptuel de cet essai se structure aussi dans et par les moments marquants de notre rapport au monde. L'on nous permettra alors de faire entorse à la conception positiviste qui toujours, croit devoir sacrifier au culte des faits, à la parfaite adéquation des mots aux objets analysés. Pour mieux cultiver la neutralité du langage, et par de-là, la neutralité axiologique de la science... positive. La sociologie, à l'enseigne de laquelle se place notre analyse, y contribue très fortement. Le positivisme désigne pour Auguste Comte d'abord un savoir socialement utile, socialement constructif. Le positivisme Comtien investit en effet la sociologie, devenue ainsi une « scientia scientiarum» (Lester F. Ward, 1907), d'une mission prométhéenne. Par sa méthode et son cadre théorique très scientifique, antithéologique et antimétaphysique, la sociologie est donc: a) immédiatement sociale; b) vecteur de consensus social, car elle doit produire sur la société un consensus stable, incontestable. Un impératif guide cette posture intellectuelle: la réalité s'adapte et doit s'adapter à la morale politique. En d'autres termes, ce qui est avéré scientifiquement devrait épouser les contours du bien au sens de la morale politique. Ainsi la sociologie croit trouver dans la société, ce que d'autres penseurs avaient escompté trouver en Dieu ou dans la raison. Comte, Marx, Durkheim, voire Habermas, considèrent alors que la société est l'énigme résolue, c'est-à-dire « la coïncidence de ce qui est et de ce qui doit être, de la vérité et de la Rédemption» (Johannes Weiss). Dans cette perspective, l'argumentation analytique, quelle soit mathématique ou logique, se réduit alors à un « habit de rigueur» (G. Balandier). Alors que la science dans la diversité de ses champs d'intervention est non seulement comptable de ses modes d'expression, mais encore de l'effort de repérage des «refigurations de la pensée
sociale }).

Travail de refondation qui permet la mise en équation des systèmes de symboles et de signes, des mythes et des rites, c'est-à-dire les manières de découper le monde pour une collectivité humaine. De Marcel Griaule à George Balandier, de Jack Goody à Clifford Geertz et Roland Barthes, pour ne citer que ceux-là, la question du sens s'inscrit alors dans un univers de médiatisation auto-référentiel : « la compréhension des autres devient le détour qui mène inévitablement à une certaine compréhension de soi}). L'analyste cesse alors d'être

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grand clerc, pour reconnaître humblement que toute critique véritable s'autorise d'abord d'une autocritique. La synthèse des courants de pensée qui va suivre ne vise point à présenter l'essence, « la vraie théorie des tendances» sur les problématiques à l'étude. L'on voudra surtout s'efforcer de ne point réduire l'histoire concrète des sociétés à l'évolution de quelque concept, fût-il celui de l'impérialisme, de la dépendance, de l'économie-monde. Il s'imposera non moins de se défier du « fonctionnalisme du pire» qui conduit à identifier l'organisation des rapports sociaux à l'échelle mondiale à la volonté de puissance de quelques décideurs, de quelques nations. En un mot, aucune réalité ne se déduit de lois immanentes tributaires elles-mêmes d'un concept universel. Et « l'analyse concrète de la situation concrète» ne peut s'élaborer uniquement à partir des facteurs externes à l'évolution interne de chaque formation économico-nationale. La modernisation: du concept à la théorie

Le concept de modernisation traduit le processus qui précède ou succède à l'industrialisation. La modernisation se distingue alors du développement et intègre l'industrialisation. Le développement considéré comme un processus porterait sur tous les changements provoqués par une modification de la stratification sociale ou par une nouvelle répartition des rôles sociaux. La modernisation, par contre, désignerait un phénomène très particulier qui se résumerait en l'importation, au sein des sociétés traditionnelles, de rôles sociaux issus de la société industrielle. La théorie de la modernisation La théorie de la modernisation prétend analyser l'histoire concrète des sociétés « sous-développées» et leur assigner les étapes nécessaires pour accéder à la croissance industrielle. Elle se révèle, autour des années 50, comme une tentative de redéfinition du modèle classique pour les sociétés de la « périphérie ». Dahl, Shils, Almond, Pye considèrent ainsi le changement comme un processus inhérent à la nature des choses, qui porte sur toutes les structures qu'il contribue à transformer de façon identique, sur la base d'un dynamisme nécessaire et répétitif commun à toutes les sociétés 1. La société « traditionnelle» s'assimile dès lors à un « embryon» de la société moderne et la modernisation à un passage obligé. La sociologie de la modernisation aura suscité la flamme de la critique au sein de l'élite intellectuelle d'Occident. Dans les pays non-

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occidentaux, la flamme se rallume quelques années plus tard, vive, acerbe. La théorie développementaliste voyait le jour. La théorie développementaliste Le schéma explicatif de la théorie développementaliste se déploie autour des concepts de centre et de périphérie. L'approche gagne en vigueur avec Raul Prebish 2, dans le contexte des analyses élaborées pour l'Amérique Latine par la CEP AL (comision economica para América Latina, ONU). Le sous-développement s'analyse désormais à partir de trois caractéristiques majeures: - il traduit un phénomène moderne tributaire de l'émergence du système économique mondial au XIXè siècle; - la théorie souligne l'imbrication du phénomène développement/sous-développement, dans la perspective du système mondial; - le sous-développement cesse de s'appréhender comme une étape, il devient un processus reproduit à divers niveaux de façon permanente. L'échange inégal constitue la variable fondamentale qui en explique la dynamique. La théorie développementaliste préconise a contrario la stratégie de l'approfondissement de l'industrialisation par substitution des importations. De l'échec de cette stratégie émerge la théorie de la dépendance. La théorie de la dépendance L'école de la dépendance éclaire d'un jour nouveau les différences empiriques entre espaces économiques. Celles-ci, fondées sur les différences de richesse et de pouvoir, seraient maintenues et imposées pour la reproduction d'un régime d'accumulation à l'échelle mondiale au profit exclusif des bourgeoisies locales et étrangères. Les rapports entre les. monopoles étrangers et l'intelligentsia locale constituent dans une perspective analytique le lien de

cristallisationde la dépendance.

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La contradiction principale à l'époque contemporaine se situe désormais non plus dans la lutte des classes entre impérialisme et socialisme, mais dans celle qui oppose les forces de domination aux forces dépendantes. Les critères politiques et économiques qui déterminent le caractère dépendant d'une société perdent (également) de leur validité au

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regard du postulat qui identifie la dépendance économique en soi comme une conséquence négative pour le développement capitaliste. Le développement devrait s'appréhender pour cette théorie, comme un processus de valorisation de la base, de ce qui la sustend. Pour une société, se développer ne signifierait-il pas cesser de se situer par rapport à un processus unique? Un processus dont l'orientation et la cadence seraient toujours soumises à des calculs déterminés par l'imitation du modèle industriel? La compréhension de l'enchaînement et de l'originalité de chaque forme de modernisation politico-économique exige un cadre d'analyse rigoureux qui exclut tout apriorisme. Aussi, pour heuristiques que soient ces deux théories dans la compréhension des limites des courants libéraux, elles appellent certaines réserves. L'analyse de la réalité socio-politique et économique des pays de l'hémisphère sud doit certes incorporer le fait colonial et l'impérialisme pour mieux comprendre la dynamique endogène. Elle ne saurait cependant faire l'économie d'un regard critique sur le système dont participent la colonisation et l'impérialisme: la modernité 3. La problématique moderniste au Gabon et l'éclectisme doctrinal de l'intelligentsia locale L'indépendance politique que le Gabon acquiert de la France en 1960 posait immédiatement à la bourgeoisie politique, le problème de la

structuration d'un Etat national 4 susceptible d'assurer la modernisation
du pays. Après deux décennies, l'Etat redéfinit sa mission sociale: il s'agit d'impulser à travers le libéralisme planifié, « le développement du pays, tout en sauvegardant l'esprit d'initiative 5 ». Il importe plus que jamais que l'activité productive devienne le fait des entreprises multinationales qui font prestation de leurs dons et non celui de l'Etat qui servirait uniquement de bras tutélaire 6. L'option gouvernementale viserait et la fin de la « misère culturelle et morale» des populations, et la sauvegarde de l'unité nationale, de la tolérance retrouvée. Couplée au développement et à la modernisation, la mystique de l'unité nationale constituera également l'une des préoccupations des autorités locales. Le décollage économique exigerait une maturité politique, une superstructure en adéquation à l'intégration dans la modernité. Une fois bannies les solidarités sur la base de la nationalité, de la région, les partis occupent le champ politique. Ils deviennent censeurs de la conscience collective. L'autre volet de l'idéologie étatique s'articule sur la présomption d'immanence et de transcendance de l'Etat, considéré comme providentiel dans l'urgence d'une modernisation de la collectivité. 20

L'adhésion au phénomène étatique s'avère tributaire d'une double récurrence idéologique: le progrès et le nationalisme. La signification de la quête de ce progrès et de ce nationalisme étatique peut être recherchée précisément dans trois directions: a) dans la puissance de représentation de l'Etat qui, à travers la
dynamique de son discours unanimiste (stratégie de séduction verbale)

"

assure l'efficace de l'idéologie nationale-progressiste; b) dans la prise en charge par les organes de gestion de l'Etat des différents programmes sociaux: par cette gestion de la chose publique, l'Etat double l'efficace de l'idéologie d'une dimension empirique; c) dans la structure et la logique du marché qui intègrent la restructuration de l'univers symbolique des agents sociaux de l'Etat et la mise en pratique des postulations et projets de celui-ci. Les révolutions socio-économiques du «Tiers-Monde» qui viseraient l'intégration à la modernité se résument-elles à des révolutions du manque? Celles-ci ne traduisent-elles pas l'incapacité p,?ur ces groupements humains de redéfinir une axiomatique collective? « Pour construire les conditions de constitution et de croyance dans l'effectivité du politique, il faut auparavant se forger une représentation collective et symbolique du pouvoir». Les rapports de domination de l'ordre colonial contribueraient à en éliminer la dynamique. Les pratiques sociales de l'intelligentsia semblent devoir s'inscrire dans cette mouvance coloniale. Des précisions s'imposent sur l'importance accordée à l'Etat dans le cadre de cet essai. L'Etat représente en Afrique depuis l'époque coloniale l'appareil politique qui prétend articuler le mieux la rationalité collective. Il se présente tendanciellement comme un mode d'organisation qui se surimpose et s'impose à tous les autres 9. Il est apparu à l'analyse, toutefois, que le choix du seul Etat comme unité privilégiée du champ politique aurait contribué à escamoter nombre d'aspects tout aussi importants de la réalité sociale questionnée. Il devenait opportun de relever les pesanteurs externes: la présence relative de l'ancienne métropole et, les limites imposées par le poids des relations du marché mondial (cf. supra). Cette précaution de méthode a été rendue par certains auteurs avec un bonheur inégal. Ainsi 1. F. Bayart tient à la reconnaissance explicite du caractère purement « africain» des enjeux de la pénétration capitaliste et de la construction nationale dans la région, sans méconnaître l'emprise du mode de production capitaliste et de son vecteur politique, l'Etat, sur les modes de production et d'organisation sociale pré-existants.

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La démarche de l'auteur pose, en rigueur, un problème de toponymie. Rechercher les facteurs qui structurent le dynamisme sociopolitique de l'Etat actuel au Cameroun par exemple, à partir des rapports pré-coloniaux de populations qui le composent, fait l'impasse sur leur destructuration relative, suite à l'éclatement des frontières à l'ère coloniale. La relocalisation arbitraire de ces groupements humains consécutive au partage de l'Afrique à Berlin en 1884-1885 constitue, si elle n'est pas prise en compte, un obstacle à l'approche objective des structures et mécanismes contemporains étatiques de contrôle social. Problème de toponymie? Problème de fondements 10, 1. F. Bayart reconduit donc au niveau local - qui focalise son approche - le défaut majeur d'une coupure analytique qu'il reproche à raison aux analystes néo-marxistes. Les deux prémices (néo-marxiste et bayartienne) découvrent leurs limites. Elles justifient le caractère à la fois synchronique et diachronique de cette étude sur la mise en modernité du Gabon. La distinction ne renvoie point à la prétendue coupure épistémologique consacrée par l'anthropologie politique et économique, voire la linguistique 11, qui opposent en fait, ici la tradition et la modernité. En d'autres termes, il ne s'agit point, d'une part, de structures sociales statiques identifiées à la permanence, au non-événement, au synchronique, et d'autre part de processus de transformations assimilées au signe du devenir, du mouvement historique, au diachronique. Le système colonial s'impose dès le XIXè siècle et culmine en 1919-1945 en Afrique Equatoriale Française (AEF), ensemble fédératif comprenant le Congo, la Centrafrique, l'Oubangui-Chari et le Gabon. Il crée une dynamique dont les effets d'entraînement se vérifient à l'époque contemporaine. « Les structures économiques sur lesquelles reposait ce système demeurent à peu près intactes et son héritage social et politique pèse lourdement sur le présent des républiques africaines indépendantes 12». La filiation n'induit pas une diachronie linéaire: des discontinuités existent. La modernisation, l'urbanisation, une certaine dynamique nationale-populiste des partis politiques qui s'amorcent dès avant la fin du régime colonial produiront un type de rapports sociaux qualitativement différents. La suite de l'analyse permettra d'en dégager l'évolution. Il importera dans cette perspective de souligner l'impact de la polarité socio-politique de l'Etat colonial sur les structures sociales, en particulier depuis 1929. A la différence de 1. Suret-Canale, notre analyse déplace les balises temporelles de cette période pour l'étirer jusqu'en 1957: la parenté idéologique le commande aussi bien que la pratique économique et politique. La période retenue constitue, de fait, le pont entre la crise économique de 1929 qui explique l'interventionnisme de la 22

métropoledans l'Etat en colonie et la ({désintégration politique» de ce dernier - qui prépare aux rivalités idéologiques: creuset de
l'indépendance des territoires colonisés. Les deux grandes guerres constituent certes deux tournants majeurs qui justifient la périodisation de l'histoire de l'Afrique occidentale en trois séquences. Avant 1914: conquête militaire et administrative~ de 1920 à 1940 : « mise en valeur»~ de 1945 à 1960: ({pré-décolonisation ». Mais la coupure décisive se situe à la Grande crise de 1929 qui ({bouleverse les conditions sociales et économiques du continent », convient C. Coquery-Vidrovitch 13. Cette polarité peut s'observer autour de deux axes: a) Les inégalités politiques imposées aux colonisés par les pratiques arbitraires, autocratiques dudit Etat qui se traduiront par leur marginalisation du champ socio-politique. b) Les pratiques de codification de l'Etat-postcolonial sur les rapports inter-nationalitaires dans la perspective d'une collaboration à l'ordre colonial. La compréhension de cette polarité éclaire les fondements de la mise en modernité politique du Gabon.

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Notes
ofpolitical development, Bostm, Little Brown, 1967. El Demro/lo economico de America Latilla y algunos de SU.fprincipale.f prQblemas, CEPAL, Chili, 1949. NZE-NGUEMA, F.P.,Modernité Tiers-mythe et BOllc-hémisphère, Paris, Publisud 1989, p. 59 sq. Pour V. lEN1NE , l'Etat national serait « la règle et la nonne du capitalisme », in Notes critiques sur la questioll nationale, t. 21, p.418. AB. BONGO, Dialogue et panicipation, Paul Bory, 1968, p. 51. E. A MBOUY-BOUTZIT, «Libéralisme écmomique et dirigé », in Premier Séminaire du Parti Démocratique Gabonais, Paul Bory, 1978, p. 39. La métorique 11'est jamais pure instrumentalité, reflet pur du vécu social comme le suggère Habermas. Elle traduit un déploiement de la faculté créaù:ice du locuteur pour le cœ.trôle de la d1aîne d'aetes individuels ou collectifs (Gadarner). Dans ce sens, la métorique ne se réduit pas à \Ule teœé, elle est dynamisé (Aristote). La notirn de manque, signifie davantage que le simple fait d'être se\Té, de ne pouvoir accéder à des obj ets précis dont]' appropriation suffirait à «donner satistàction ». «L'air, en ce sens, ne manque à personne. Et pourtant il vient à manquer. Il est là pmutant. Mais dans sa présence même il 5ignifie le manque, la suffocatim, l'absence absolue de la jouissance d'être », Jean TOlL',saint DESSANTI, Un destin philosophiqlle ou les pièges de la croyance, Paris, Grasset, 1984, p. 84. J.F. BA YART, L'Etat au Cameroun, Paris, presses de la Foodatim nationale des Sciences politiques, Ed. 1985, p. 12. 10 «lis croient faire honneur à \Ule d10se en la dégageant de sm côté historique, sub specie a
eterni IJ

L. PYE,Aspects R. PREBISCH,

- quand

ils en font

\U1C momie

». NIETZSCHE;

Le

crépuscule

des

idoles,

Paris,

Hammarion,

1985, p. 89.

Cf. Km1 I-JEINZELMAN:The economic.çof the imagination, The OUiversityof

Massacl1Us.~ets Press, 1980, p. 9 et s, 12 Jean SUREr-CANALE,llf1'ique Noire, l'ère coloniale 1900-1945, Paris, Editions sociales, 1962, p. 7. 13 C. COQUERY-VIDROVrrCH, in Cahie/~f d'études africaines, 1974,p. 28.

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