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L'Europe et le Siam du XVIè siècle

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336 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 259
EAN13 : 9782296278851
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L'EUROPE ET LE SIAM DU XVIe AU XVIIIe SIECLE
Apports culturels

Travaux du Centre d'Histoire et Civilisations de la Péninsule Indochinoise * Pierre-Bernard LAFONTet Po DHARMA,Bibliographie Campa et cam, 1989. (Collectif), Histoire des frontières de la péninsule indochinoise. J. Les frontières du Viêtnam, 1989. Charles FOURNJAU,Annam-Tonkin 1885-1896. Lettrés et paysans vietnamiens face à la conquête coloniale, 1989. Le Dai-Viêt et ses voisins (traduit par Bui Quang Tung et Nguyên Huong, revu et annoté par Nguyên Thê Anh), 1990. KHINGHoe Dy, Contribution à l'histoire de la littérature khmère. Vol. J : littérature de l'époque "classique" (XVème-XJXème siècles), 1991. Pierre-Bernard LAFONT (sous la direction de), Péninsule indochinoise: études urbaines, 1991. NGUYENThê Anh, Monarchie et fait colonial au Viêt-Nam. Le crépuscule d'un ordre traditionnel (1875-1925), 1992. Michel JACQ-HERLGOUAC'H, tude historique et critique du Journal du voyage E de Siam (1687-1688) de Claude Céberet, 1992. Michel JACQ-HERLGOUAC'H,La civilisation de ports-entrepôts du Sud-Kedah (Malaysia), Vo-XJVo siècles, 1992. KHING Hoe Dy, Ecrivains et expressions littéraires du Cambodge au XXo siècle (Contribution à l'histoire de la littérature khmère, vol. 2),1993.

* C.H.C.P.J., 22, avenue du Président-Wilson, 75116 Paris.

@ L'HARMATTAN, 1993 ISBN: 2-7384-1973-9

Collection

Recherches

Asiatiques,

dirigée par

Alain

Forest

Travaux du Centre d'Histoire et Civilisations de la Péninsule Indochinoise Publiés sous la direction de P.B. LAFONT

Michel JACQ-HERGOUALC'H

L'EUROPE ET LE SIAM DU XVie AU XVIIIe SIECLE
Apports culturels

Éditions L'HARMATTAN
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

.,

Aux petits esprits, en manière d'exorcisme...

INTRODUCTION

L'Europe et le Siam ont entretenu des relations à partir du début du XVIe siècle. Ces relations, à leurs débuts, ne furent conçues que de l'Occident vers l'Orient: les Portugais, premiers voyageurs européens de l'époque moderne, entrèrent en contact avec les souverains siamois, suivis, à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle par les représentants d'autres nations d'Europe parmi lesquelles se détachent les Anglais et surtout les Hollandais dont la présence suscita la première ambassade siamoise en Europe en 1607-1608. Tous ces Européens étaient des commerçants à une grande majorité, sans que cela exclût l'inévitable présence d'ecclésiastiques missionnaires, surtout portugais, de divers ordres religieux, jusqu'à l'arrivée, dans les dernières décennies du XVIIe siècle, des prêtres de la Société des Missions étrangères de Paris. Ces derniers jouèrent un rôle déterminant dans l'amorce de contacts diplomatiques entre la France et le Siam qui, finalement établis, engendrèrent plusieurs ambassades d'un royaume à l'autre au cours des années 1680, jusqu'à ce qu'en 1688 une révolution de palais nationaliste mette un terme à ces échanges franco-siamois, et un frein sérieux à ceux que les autres nations européennes entretenaient encore avec le Siam. Celui-ci, de plus en plus replié sur lui-même, s'achemina peu à peu vers une décadence qui permit à quelques troupes birmanes ambitieuses d'envahir progressivement le royaume, de s'emparer de la capitale, Ayutthaya, et de la raser en 1767. Nous avons choisi d'évoquer, au cours des deux premières parties de cette étude, l'histoire de ces contacts de l'Europe et du Siam, mais en mettant seulement l'accent sur ce qu'ils purent apporter au Siam sur le plan culturel. Le XVIe siècle n'y étant marqué que par la présence des Portugais, nous leur consacrons la totalité de la première partie, d'ailleurs fort brève, car il n'y a pas grand chose à dire. Le domaine commercial de ce peuple était sans doute trop vaste sur toutes les terres connues de l'époque pour lui permettre de grandes créations dans 7

un royaume qui n'était pas considéré par lui comme essentiel dans la recherche des profits du négoce. En fait, le XVIIe siècle est la seule période de l'époque moderne au cours de laquelle les contacts culturels du Siam avec l'Europe connurent une certaine intensité. Cela pour deux raisons: en premier lieu parce que de nouvelles nationalités européennes rejoignirent les Portugais, mais aussi parce que les souverains siamois tel Prasat Thong (1629-1656) et surtout Phra Narai (1656-1688) jouèrent la carte de l'Europe dans des registres variés. Nous avons consacré la totalité des quatre chapitres de la seconde partie à l'évocation de ces contacts culturels du Siam avec les Européens du XVIIe siècle. Comme dans la première, il ne s'agit pas d'une évocation événementielle détaillée: l'événement n'est relaté que s'il est associé à un apport culturel précis. On s'apercevra que trois des quatre chapitres font intervenir la France. Cela pourra nous faire taxer de chauvinisme et accuser de parti pris déclaré. Ce n'est pas la question! Il est certain que l'essentiel des documents de première main dont nous disposons est français, mais cela ne tient pas uniquement à la difficulté des langues. Certes, idéalement, il nous aurait fallu pouvoir maîtriser, outre l'anglais qui n'est un problème pour personne, le hollandais, le portugais et, dans une moindre mesure, l'espagnol et l'italien, voire le danois et l'allemand. Une vie n'y aurait pas suffi! Force nous a été de faire la part du feu et de nous informer, par chercheurs étrangers interposés, de l'importance des documents d'archives qui nous échappaient. Il serait bien hardi de prétendre que nous avons pu faire le tour de la question, mais, néanmoins, l'importance du "stock" français reste indéniable, autant en manuscrits qu'en relations imprimées d'époque. Ce n'est pas un hasard. Les commerçants, et ce fut la profession de la très grande majorité des Européens au Siam, tiennent des registres de comptabilité, tandis que les missionnaires, les militaires et les diplomates, qui furent surtout des Français, parlent d'autre chose que de chiffres. Ce sont donc essentiellement les écrits divers de ces derniers que nous avons fouillés pour y découvrir les traces d'apports culturels européens sur le Siam qui, du même coup, n'est plus celui du XVIIe siècle tout entier, mais celui de quelque vingt-cinq années qui vont de 1662 au plus tôt, à 1688 au plus tard, sous le règne de Phra Narai. En nous servant du fil conducteur des événements, qui seul pouvait rendre la chose quelque peu digeste, nous avons donc accumulé dans les chapitres de cette partie les citations qui font état de l'arrivée au Siam de nombreux artisans européens de métiers fort variés, mais surtout de celle d'une colossale quantité d'objets de luxe dont nous devrons nous demander s'ils peuvent avoir eu une influence sur les arts décoratifs siamois traditionnels. 8

Nous avons réservé les quatre premiers chapitres de la troisième partie à l'examen détaillé des réalisations architecturales qui virent le jour au Siam ou qui y furent seulement ébauchées, soit par les Européens, soit par les Siamois à leur contact. Cela nous a conduit à examiner successivement les édifices commerciaux, les créations suscitées par les hommes d'église dans le cadre de leur apostolat, les palais et les demeures aristocratiques qui furent décorés ou bâtis à l'européenne, et enfin les nombreux projets de fortifications élaborés par les ingénieurs français, essentiellement pour Bangkok et Mergui, mais aussi pour d'autres villes du royaume, et dont on ne put, faute de temps, réaliser que peu de chose. Les aspects les plus spectaculaires de l'apport culturel de l'Europe au Siam sont là. Cette partie s'achève par un cinquième chapitre qui tente de faire le point sur ce que put être l'influence européenne sur l'art siamois traditionnel au terme des contacts suivis du royaume avec les représentants de l'Europe. Le titre que nous avons donné à cette étude consistant moins en une affirmation qu'en une interrogation, nous nous réservons d'y répondre en conclusion. Il n'est point besoin d'être grand clerc en la matière pour la subodorer...

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PREMIERE PARTIE

LES PREMIERS EUROPEENS: DES COMMERÇANTS PORTUGAIS AU XVIe SIECLE

Les contacts avec l'Europe se firent d'abord par le relais des commerçants que les grands voyages, commencés au xve siècle, poussaient toujours un peu plus vers l'Orient extrême à la découverte de terres nouvelles pouvant offrir à leur négoce les marchandises à bas prix qui feraient leur fortune une fois revendues sur les marchés occidentaux. Le Portugal fut en ce domaine le grand précurseur. Ses premiers contacts avec le Siam datent du tout début du XVIe siècle. Nous en connaissons le détail grâce, d'une part, aux écrits d'un certain nombre d'historiens portugais contemporains des événements qu'ils relatent et, d'autre part, aux ouvrages de compilation, rassemblant des documents d'archives, que l'on doi~ à des auteurs plus proches de nous. Déja installés aux Indes depuis le célèbre voyage de Vasco de Gama à la fin du xve siècle, les Portugais ambitionnèrent très vite d'explorer de nouveaux territoires, plus à l'est, sur les traces des commerçants arabes. En 1508, quatre de leurs navires, sous le commandement de Diogo Lopes de Sequiera arrivèrent à Malacca. La ville était alors gouvernée par un sultan, vassal nominal du Siam, mais en fait indépendant de lui. L'expédition n'avait d'autres buts que d'ouvrir des relations commerciales avec ces contrées, mais les choses n'allèrent pas pour le mieux. Sequiera, à la suite d'une mésentente, ayant fait prisonniers un certain nombre de Malais qui étaient montés à bord de ses vaisseaux, le sultan, plus expéditif, répliqua par l'exécution ou l'emprisonnement de Portugais qui se trouvaient à terre. Sequiera, considérant sa faiblesse militaire, se retira et rejoignit le tout nouveau vice-roi portugais des Indes, Afonso de Albuquerque. Celuici, en réponse à cet incident, arriva devant Malacca en juin 1509 à la tête d'une force navale considérable et, après d'infructueuses négociations, la ville fut attaquée et prise, mais la population s'enfuit et les Portugais rejoignirent leurs vaisseaux sans achever la conquête. Néanmoins, Albuquerque, «considérantque Malacca constituerait une
possession avantageuse pour le Portugal si le commercepouvait s'y faire dans des conditions de paix, décida d'établir des relations amicales avec ses voisins. Comme le royaume de Siam était important à cause du riche commerce qu'il faisait avec Malacca et avec d'autres contrées, il décida de profiter du départ de deux jonques chinoises allant au Siam et envoya Duarte Fernandes les accompagner. A ce moment, cet homme convenait parfaitement à cette mission car il était très bien informé.»1 En effet, il avait fait partie des prisonniers du sultan de Malacca en J509, y avait appris le malais et n'ignorait rien de la position respective des divers royaumes locaux. Le roi Râma Thibodi II (1491-1529) le reçut avec des égards et une simplicité qui contrastent
1 Correia Gaspar. Lendas da india. Lisbonne, 1858-1864.4 t. en 8 vol. in-4°. Cf. t. II, p. 262. 13

étonnamment

avec l'étiquette qui sera imposée, plus tard, à d'autres

ambassadeurs européens: «L'officier, avec tout le peuple, conduisit Duarte Fernandes au palais où le roi siègeait dans une vaste salle ornée de brocarts, au sol recouvert de très beaux tapis, assis sur un siège élevé, habillé à la chinoise; près de lui, à ses côtés, étaient assises ses femmes et ses filles vêtues de brocart et de soie et portant quantité de joyaux d'or rehaussés de pierres précieuses; au-dessous d'eux se tenaient nombre de dames d'honneur vêtues de la même manière; c'était un merveilleux spectacle. Les femmes de ce pays sont quelque peu sombres de teint mais néanmoins très belles. A l'audience assistèrent tous les grands seigneurs du pays, fort bien vêtus. Duarte Fernandes, pénétrant dans la salle, rendit hommage au roi à la manière des gentils et, arrivant devant lui, donna au roi la lettre de Monso de Albuquerque, ainsi que l'épée, que le roi reçut avec beaucoup de gratitude. Le souverain questionna Duarte Fernandes au sujet des affaires de Malacca et sur le roi du Portugal à propos de son royaume et de sa puissance. Duarte Fernandes, en homme prudent, l'informa pleinement sur tous ces sujets. L'audience étant terminée, le roi ordonna à son capitaine de conduire Duarte Fernandes à ses appartements [...]. Un autre jour, le roi honora l'ambassadeur en lui montrant la cité toute entière et son éléphant blanc.» 1 «Le roi de Portugal, par l'intermédiaire de cet envoyé, informait le roi de Siam qu'il lui serait agréable de le servir de toute chose dont il pourrait avoir besoin. Le roi de Portugal envoya plusieurs présents au roi de Siam: un anneau orné d'un rubis de valeur, un bâton d'or et un récipient d'or, de même qu'une lettre dans laquelle il exprimait sa satisfaction d'être seigneur de Malacca et de disposer de capitaines portugais dans les contrées voisines, qui pourraient éventuellement apporter toute l'assistance nécessaire. Par l'intermédiaire de l'ambassadeur, Monso de Albuquerque envoya aussi des présents à la mère du roi de Siam: quelques bracelets incrustés de joyaux et trois boîtes d'or. Quand l'ambassadeur siamois arriva à Malacca, Afonso de Albuquerque [qui dès septembre 1509 s'était définitivement rendu maître de la ville] avait presque achevé la construction de la forteresse et y avait placé plusieurs pièces d'artillerie, de telle sorte que l'ambassadeur siamois fut très satisfait d'observer tout cela. Quand il partit, Monso de Albuquerque lui offrit quelques cadeaux de valeur, considérant qu'il était l'envoyé d'un grand roi [...]. Monso de Albuquerque chargea Antonio de Miranda de Azevedo, Duarte Coelho et d'autres2 d'accompagner l'ambassadeur siamois dans son voyage de retour. Ils remirent une lettre au roi de Siam, ainsi que quelques armures complètes en velours rouge, un casque, une visière avec des incrustations d'or, un jeu complet d'armes de côté et un splendide bouclier de cuir recouvert de brocart, des pièces d'argent travaillées et des tapisseries d'or et de soie, ainsi qu'une armure complète de grande qualité.»3

Afonso de Albuquerque n'ignorait rien de la position du sultan de
1 The Commentaries of the Great Afonso Dalboquerque, Second Viceroy of India, Translated from the Portuguese Edition of 1774. London, The Hakluyt Society, 1875-1884.4 vol. in-4°. Cf. t. III, chap. XXXV, p. 152. 2 En particulier Manuel Fragoso qui était chargé d'établir un rapport sur le royaume. 3 Gois Damiào de. Cronica do Felidssimo Rei D. Manuel. Nouvelle édition conforme à la première de 1566-1567. Coimbra, 1954. 2 vol. in-folio. Cf. part. III, p. 86-87. 14

Malacca vis-à-vis du Siam, ni de la situation politique et économique de leurs voisins. Il en avait été informé par une lettre de Rui de Araujo, datée du 6 février 1510 à Malacca1 : ce personnage avait été le prisonnier en 1509, tout comme Duarte Fernandes, du sultan de Malacca. Aussi, lorsqu'au tout début de janvier 1512, il envoya au Siam une seconde ambassade conduite par Ant6nio de Miranda de Azevedo, comme nous l'avons dit, il pourvut celui-ci d'instructions précises qui se voulaient apaisantes puisqu'il était devenu, depuis la première ambassade de Duarte Fernandes, le maître de Malacca, vassal
théorique du Siam: «Vous direz au roi de Siam que le roi du Portugal m'envoya dans ce port de Malacca pour obtenir réparation de la trahison dont le roi et le gouverneur de cette place s'étaient rendus coupables à l'égard d'un de ses capitaines envoyé vers eux en toute amitié et qu'ils avaient fait mettre à mort [...]. Etant donné la fourberie du roi de Malacca, j'attaquai la ville et y entrai par force [...]. Néamnoins, je pardonnai au peuple et aux marchands parce que je ne souhaitais pas que la ville et son commerce fussent détruits. Dites au roi que je suis sm qu'il se réjouira de la défaite du roi de Malacca avec lequel il avait toujours été en guerre. Dites-lui que le roi de Portugal se réjouira de voir les bateaux siamois et le peuple faire à nouveau du commerce avec Malacca et que c'est là la raison principale pour laquelle je me suis emparé de la cité. Et ajoutez au roi de Siam que s'il a besoin du soutien de notre flotte et de nos hommes pour assurer la sauvegarde de son royaume je le servirai en toute chose qu'il me commandera comme capitaine général du roi du Portugal. »2 «Simao de Miranda atteignit le Siam en voyageant sur des jonques chinoises. Dès que le roi fut informé de sa visite, il en fut très content et envoya un capitaine le conduire jusqu'à terre, accompagné de nombreux bateaux et avec beaucoup de réjouissances. Le roi reçut Simao de Miranda avec grande civilité et fut satisfait de l'armure; il ordonna à l'un de ses hommes de l'essayer pour juger de l'effet qu'elle ferait sur lui. Le roi décida aussi qu'ils seraient bien logés et bien nourris et leur fit beaucoup d'honneurs. On leur montra de nombreuses villes ainsi que l'éléphant blanc que le roi gardait près de lui, ce qui fait qu'il était toujours appelé le Roi de l'Eléphant Blanc, bien qu'il eOtencore d'autres titres. Le roi renvoya les ambassadeurs au gouverneur, porteurs de sa réponse, déclarant qu'il serait heureux de vivre en paix et que ses marchands iraient faire du commerce à Malacca exactement comme s'ils étaient dans la maison de leur frère. Le cadeau du roi de Siam, envoyé au gouverneur, était une suite de vingt cloches qui sonnaient grâce à des bâtons de bois [...]. Deux des cloches étaient grandes et rendaient un son très fort, aussi furent-elles mises en branle en temps de guerre et leur sonorité était effrayante; il envoya aussi vingt longues lances dorées de fort bambou et quelques-unes de fer qui étaient d'un usage facile à la guerre car elles étaient solides et légères. Le roi envoya également un rouleau de papier monté sur une pièce d'étoffe sur laquelle étaient peintes des scènes de guerre et de fêtes

1 Carfas de Afonso de Albuquerque. Lisbonne, nombreux vol. in-4° à partir de 1884. Cf vol. III (1903), p. 6. 2 Albuquerque Bras de. Comentarios do Grande Afonso de Albuquerque. Coimbra, 1923. Cf part. III, chap. XXXVI. 15

siamoises; la peinture montrait aussi le roi dans un vaste édicule de bois qu'il utilisait quand il allait à la guerre. Le roi ratifia la paix en offrant hommes et marchandises lorsque le moment serait venu de faire du commerce avec Malacca. Il offrit aussi à l'envoyé et à ses hommes de nombreux cadeaux et les fit accompagner d'une jonque de commerce chargée de riches marchandises, toute chose que le gouverneur reçut avec beaucoup d'honneur et grande faveur.» 1

En fait, Albuquerque n'était pas à Malacca mais à Goa en ce mois de janvier 1514. L'arrivée de l'ambassade lui fut racontée dans une
lettre de Rui de Brito, datée du 6 janvier 1514: «L'ambassadeur du roi de Siam arriva avec Ant6nio de Miranda et tous les hommes qui l'avaient accompagné, à l'exception d'un seul qui mourut là-bas2. Ils apportaient du riz, une jonque et plusieurs présents à Votre Excellence, et tout cela fut mis entre les mains de l'intendant. Lors de leur arrivée, ils furent accueillis avec de grands honneurs et furent acclamés par un grand nombre de personnes. La forteresse donna de toute son artillerie, grande et petite. Après avoir reçu leurs lettres, j'ordonnai qu'un logement leur fût donné, mais ils préférèrent rester dans la jonque ou je leur fis servir de la nourriture. Ils furent très bien traités, sans aucun incident. Par la suite, ils vinrent me voir et m'entretinrent d'une lettre que Votre Excellence avait écrite au roi de Siam, dans laquelle ils prétendirent que vous leur aviez donné le gouvernement de Malacca. A celaje répliquai qu'il en aurait été ainsi s'ils nous avaient aidés à prendre la ville ou s'ils avaient pris les mesures nécessaires, comme il était dit dans vos lettres au roi. Tout ceci, je le dis avec courtoisie et ils l'acceptèrent sans trouble. Ensuite, je leur exposai avec grands détails qu'ils devaient accepter l'amitié et le commerce avec le roi, notre seigneur, car cela leur apporterait de grands profits, de l'honneur et un accroissement de leurs terres. Et j'ajoutai que la paix et l'amitié seraient éternelles et que le Siam serait à nouveau en mesure de faire du commerce avec Malacca, comme il en était par le passé. Ils pourraient voir ce qu'il advenait de ceux qui enfreignaient cette paix. Et, à partir du moment où Votre Excellence, de la part du roi, notre souverain, leur offrait la paix, ils ne pouvaient que l'accepter parce qu'ils en retireraient profit. Ils furent très heureux d'entendre cela et s'en réjouirent. Ils furent étonnés par ce que nous avions réalisé en si peu de temps. Je leur montrai l'artillerie et d'autres matériels de guerre et ils furent très contents de les voir. Plus tard, ils prirent congé, satisfaits. Le bendara équipa deux jonques et les envoya au Siam sous la surveillance de son fils aîné; et le tomungo en envoya une. J'ai entendu dire qu'ils furent partout très bien reçus et traités. Je prie Dieu qu'ils en reviennent avec de bonnes nouvelles qui réjouissent Sa Grandeur [le roi du Portugal]. Leur intention était de tenter de régler la question du gouvernement [de Malacca]. J'ai parlé d'abondance de la paix qui était la question essentielle. Ils partirent satisfaits de cette paix que je leur offrais et j'attends d'un moment à l'autre de leurs nouvelles. Nous n'avons réellement pas besoin d'eux et la paix leur est plus I Correia Gaspar. Lendas..., op. cil., t. II, p. 264. 2 L'assertion n'est pas totalement exacte puisque, comme nous l'avons dit (Cf. note 2, p. 14), Miranda fut aussi accompagné de Manuel Fragoso qui devait, sur l'ordre d'Albuquerque, se documenter au mieux sur le Siam. II y resta deux ans puis rallia Goa avec les ambassadeurs du roi de Siam. II est possible que son rapport dorme dans quelque dépôt d'archives du Portugal. 16

profitable qu'à nous.»!

A l'époque de ces premiers contacts avec les Portugais, le Siam se

voyait de nouveau aux prises avec son remuant voisin du nord, le
royaume de Chiengmai. Déjà, le roi Borom Trailokanath (1448-1488), tout au long de son règne, avait été en guerre avec lui. Un nouveau conflit éclata en 1507 et, entre 1508 et 1510, le Siam eut à supporter de nombreux revers. En 1513, un général de Chiengmai envahit même Sukhothai et Kamphaengphet et, en 1515, ces deux régions furent purement et simplement annexées par l'envahisseur. On comprend mieux, dans ces conditions, pourquoi les Portugais furent favorablement accueillis par le souverain siamois qui pouvait voir en eux des alliés potentiels, moyennant quelques concessions commerciales. Les rapports entre les deux pays, en dépit de deux envois d'ambassadeurs, s'étaient jusque-là bornés à des échanges de bons procédés. Les choses évoluèrent à partir de 1518 avec l'arrivée à Malacca de D. Aleixo de Menezes, nanti de pouvoirs spéciaux; il dépêcha aussitôt «Duarte Coelho au roi de Siam avec des lettres et un présent du
roi Don Manuellui-même.»2 Le personnage n'était pas un nouveau venu au Siam puisqu'il avait, entre autre chose, fait partie de l'ambassade de Ant6nio de Miranda. A son arrivée, «le roi fut très satisfait et lui fit grand honneur et, quand vint le moment de jurer fidélité en présence des cadeaux de paix et d'amitié que Duarte Coelho avait apportés avec lui, il fit ériger, à la manière des usages sacramentaux de notre religion, une grande croix de bois ornée à sa base des armes de ce royaume, dans l'endroit le plus en vue de la ville en souvenir et en témoignage de la paix jurée, ce dont le roi fut fort satisfait. Quelques jours plus tard, Duarte Coelho y enterra au pied Pedro Lopo, un homme du duc de Bragance, qui l'avait accompagné et qui mourut de maladie. Le roi de Siam envoya à Duarte Coelho, fort plaisamment pour celui-ci, de la ville de Hudia, en novembre 1519, trois navires, l'un lui appartenant et deux autres que ce même roi lui confia pour sa protection contre les flottes du roi de Bantam.»3

Cet épisode de la croix, érigée en un lieu prééminent de la capitale du Siam, est sans conteste le premier témoignage flagrant de l'étonnante tolérance religieuse qui était de règle dans ce pays, en même temps que le premier signe concret d'une création religieuse européenne au Siam, création qui devait être suivie de beaucoup d'autres, tant de la part des Portugais que des autres nations qui allaient plus tard les rejoindre au Siam. De ces contacts suivis et fort amicaux résultèrent des accords qui satisfirent les désirs des deux partis en présence. Ils prévoyaient, pour
1 Cartas..., op. cit., vol. III, p. 216-217,220-221. 2 Barros Joao de. DaAsia.lisbonne, 1777-1778. Cf. décadaIII, liv.lI, chap. IV, p. 148. 3 Ibidem. Cf década III, liv.lI, chap. IV, p. 150. 17

le Portugal, la possibilité de faire du commerce au Siam, à Ayutthaya certes, mais aussi à Tenasserim, à Mergui, à Pattani et à Nakhonsrithammarat, et cela grâce à des privilèges spéciaux; de plus, la liberté religieuse leur était offerte à une époque où elle était la chose du monde la moins partagée. En échange, le Siam recevait des fusils et des munitions et l'aide de conseillers militaires grâce auxquels le roi Râma Thibodi II put réorganiser son armée et être victorieux, en 1518, des armées du prince de Chiengmai qui avaient envahi le nord du royaume comme nous l'avons dit précédemment. Ces armes à feu n'étaient pas une nouveauté au Siam. W.A.R. Woods, à qui l'on doit une History of Siam (London, 1926) remarquable par son absence quasi totale de références bibliographiques, prétend que l'histoire de Chiengmai mentionne que des armes à feu furent utilisées lors du siège de Payao en 1411 et que l'histoire birmane raconte que des canons furent employés au siège de Martaban en 1354. Si ces assertions sont exactes, ce ne purent être les Européens qui, à ces dates, répandirent l'usage des armes à feu, mais les Arabes qui en avaient aussi largement pourvu les Malais; cependant, lors du siège de Malacca par Albuquerque, dont nous avons parlé plus haut, les canons utilisés par les Malais firent plus de dégâts dans leurs rangs que dans ceux des Portugais en raison de leur mauvaise qualité. C'est certainement la raison pour laquelle les Siamois ne se préoccupèrent pas d'acquérir ces armes avant que les Portugais ne pussent venir leur en expliquer le maniement et créer une artillerie locale. Le nombre de ressortissants du Portugal résidant au Siam s'accrut considérablement sous le règne du roi Chai Racha (1534-1546), usurpateur qui était néanmoins le fils de Râma Thibodi II. En 1538, le nouveau souverain engagea cent vingt Portugais pour se constituer une garde personnelle et former les troupes siamoises à l'usage de la mousqueterie. Ces mesures étaient rendues nécessaires par l'attitude offensive du Taungu, l'un des quatre royaumes birmans. Chai Racha, à la tête d'une armée, eut vite raison de ce royaume grâce à ses mercenaires portugais qui devaient être particulièrement ardents ou bien entraînés car le souverain birman en employait aussi dans les rangs de son armée. Les Portugais étaient à cette époque de véritables soldats de fortune prêts à se louer au plus offrant. Le roi siamois témoigna de sa reconnaissance aux Portugais en leur concédant différents avantages commerciaux et quelques lieux où s'installer plus à leur aise, en particulier un site pour la construction d'une église. Il eut encore recours à leurs services dans les dernières années de sa vie pour intervenir, en 1545, dans les affaires du royaume de Chiengmai dont un prince réclamait son aide. Fernao Mendes Pinto se fait l'écho de cette expédition au royaume

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de Chiengmai dans ses Voyages Aventureux...l, mais son témoignage, si l'on en croit Woods2, est fort sujet à caution. Nous le citerons néanmoins car le passage de son ouvrage qui nous intéresse concerne moins les événements que l'opinion que l'on avait des Portugais au Siam en ce milieu du XVIe siècle: «Pour le regard des
Portugais, pour ce qu'en ce pays on leur avait toujours porté plus de respect qu'à
toutes les autres nations, ce roi les envoya prier par le combracalam, gouverneur du royaume, de l'accompagner volontairement en ce voyage et qu'ils lui feraient plaisir, pour ce qu'il leur voulait fier à eux seulement la garde de sa personne, comme les jugeant plus propres à cela que toutceux qu'il eftt pu choisir. Or, afin de les obliger davantage, le message fut accompagné de plusieurs belles promesses, et de fort grandes espérances de pensions, grâces, bienfaits et honneurs, mais surtout d'une permission qui leur serait octroyée de bâtir des églises dans son royaume; ce qui nous obligea tellement que de cent trente Portugais que nous étions, nous nous trouvâmes six vingts de nombre qui demeurâmes d'accord de nous en aller à cette guerre. »3

La mort du roi Chai Raja en 1546 fut suivie de deux années de querelles dynastiques qui ne prirent fin qu'avec l'arrivée sur le trône du roi Mahachakrapat (1548-1568). Le roi de Birmanie profita de ces troubles pour attaquer le Siam en 1549, avec l'intention d'en faire son vassal. Il s'avança avec une grande armée, des chevaux et des éléphants, par Martaban et Kanchanaburi, et fit le siège d'Ayutthaya.
«Les Birmans rencontrèrent une solide résistance et finalement le roi birman se retira, bien qu'indemne, parce qu'il fut assez heureux pour s'emparer du prince héritier.[...]. Durant ce siège, des canons, installés sur les forts autour d'Ayutthaya, furent manœuvrés par soixante Portugais sous le commandement de Diego Pereira. Il y avait aussi des artilleurs portugais dans l'année du roi birman. Après ce siège, le roi de Siam remplaça les murs de terre autour d'Ayutthaya par des murs de briques et des remparts garnis de canons.»4

Dans ce nouveau conflit, l'aide portugaise ne s'était pas portée que du côté siamois comme le souligne le passage cité précédemment. Outre ce témoignage, une lettre de F. Mendes Pinto nous apprend que le roi de Birmanie envahit le Siam, lors de cette offensive, par quelques routes qui furent tracées à travers la forêt, la direction étant déterminée
1 Mendes Pinto Fernand. Les voyages aventureux de Fernand Mendes Pinto, fidèlement traduits du portugais en français par le sieur Bernard Figuier, gentilhomme portugais, et dédiés à Monseigneur le Cardinal de Richelieu. Paris, Mathurin Hénault, 1628. ln-4°, 1193 p. + Rééd. : Pérégrination, traduit et présenté par R. Viale. Paris, La Différence, 1991. 2 Woods W.A.R. History of Siam from the Earliest Times to the Year 1781, with a Supplement Dealing with more Recent Events. London, 1926. In-8°, 300 p. Cf p. 107. 3 Mendes Pinto Fernand. Les voyages aventureux..., op. cit., p. 918 4 Campos Joaquim de. «Early Portuguese Accounts of Thailand», JSS, vol. XXXII, part. l, Sept. 1940, p. 1-27. Cf. p. 23. 19

grâce au compas; seuls les Portugais avaient pu être à même de l'utiliser. Voici l'extrait de cette lettre: «Le roi de Binnanie, étant lui-même un grand roi, décida de conquérir le Siam et de devenir à son tour le Roi de l'Eléphant Blanc. Comme entre le Pegu et le Siam il y a une distance de cent à soixante dix lieues, il n'y avait pas de route. Ce roi, par conséquent, transporta un compas et consacra trois mois à couper au travers des taillis, à ouvrir un chemin et à casser des rochers. Il partit avec trois cent mille hommes, en bon ordre, pour conquérir l'Eléphant Blanc et perdit cent mille d'entre eux dans la poursuite. Quand il parvint à la ville de Siam, il attaqua à plusieurs reprises mais dut battre en retraite car il n'était pas capable de prendre la cité. On raconte qu'il tua ou fit prisonniers plus de cent mille personnes sur la terre de Siam.» 1 C'est,

chronologiquement, la première notation scientifique à propos de la construction d'une route en Asie du Sud-Est. Il n'y a pas grand détail à ajouter sur la présence des Portugais au Siam au cours du XVIe siècle. Leur souci primordial était le commerce. Leur religion, grâce à la tolérance dont elle était l'objet, y amena des prêtres, mais nous ne saurions préjuger, à partir de ces données lapidaires, de ce que put être, éventuellement, leur influence sur les arts locaux. A notre avis, elle dut être pratiquement nulle, ces premiers arrivants, adonnés au commerce, s'étant bornés à établir, à ce qu'il nous a semblé, les quelques entrepôts et les quelques habitations qui leur étaient strictement nécessaires en des contrées où il n'était pas question qu'ils s'établissent vraiment. Quant aux constructions religieuses, elles ne purent être à cette époque que très sommaires comme le fut, plus d'un siècle plus tard, celles des premiers missionnaires français. Nous en serions resté à cette constatation si des fouilles récentes (elles commencèrent le 2 mars 1984) n'avaient été entreprises sur le site du faubourg d'Ayutthaya où les Portugais se regroupèrent après leur arrivée au Siam, constituant comme d'autres nationalités par la suite, ce que les auteurs européens qui décrivirent la capitale siamoise ont appelé des camps. Ce «village portugais» (mu ban portuget) était localisé au sud de la ville sur la rive droite de la Menam Chao Phraya. Au début du XVIIe siècle il eut comme vis-à-vis, sur l'autre rive, les camps des Japonais, des Hollandais et des Anglais. L'objectif des archéologues était de mettre à jour les vestiges d'anciennes constructions de briques dont quelques fondations affleuraient sur un monticule de l'ancien camp, monticule classé comme site archéologique par le Département des Beaux-Arts en 1935.
1 Extrait d'une lettre de Mendes Pinto écrite à Malacca en 1554, adressée aux pères de la Société de Jésus et citée par Cristovao Aires dans Ferniio Mendes Pinto... Lisbonne, Academia das Ciências, 1904 et 1906. 2. vol. Cf t. II. Documentas, doc. B. Carta de Ferniio Mendes, p. 63-64. 20

Il était admis qu'il s'agissait là de l'emplacement d'une église portugaise, et plus particulièrement de celle des pères dominicains. Les textes du XVIIe siècle qui font allusion au camp portugais, les plans d'Ayutthaya établis à cette même époque, attribuent deux à trois églises aux représentants du Portugal. L'un de ces témoignages nous est fourni par Jacques de Bourges qui fut parmi les premiers missionnaires français à être parvenus au Siam en 1662 et dont nous reparlerons: «Ils [les Portugais] ont un quartier séparé qui fait un faubourg de la ville. Ils ont deux églises publiques, dont l'une est
sous la conduite des révérends pères jésuites et l'autre est gouvernée par de révérends

pèresde SaintDominique.»lUn autre missionnaire, Nicolas Gervaise, qui demeura quatre ans au Siam et rentra en France en 1686 sur les navires de la première ambassade française en ce royaume, consacre un chapitre aux premiers pas de la religion chrétienne au Siam dans son Histoire naturelle et politique du royaume de Siam. L'influence des
Portugais, écrit-il, leur permit «d'avoir des égliseset d'y célébrerpubliquement le service divin. Ils en bâtirent deux qui sont les plus anciennes paroisses du royaume; l'une fut appelée Santo Domingo, pour les pères dominicains, et l'autre Santo Paulo, pour les pères paulistes; c'est le nom que l'on donne communément aux jésuites dans les Indes, à cause de l'ardeur avec laquelle ils marchent sur les traces de ce grand apôtre.»2 Outre ces témoignages, l'un des plus jolis plans de la capitale, daté de 1686, riche en détails pittoresques, plan que l'on doit au père Jean Courtaulin des Missions étrangères (Doc. 1), localise deux églises portugaises: l'une, en M, est donnée comme l'Eglise paroissiale de Saint-Dominique, l'autre, en N, au sud de la précédente, comme l'Eglise paroissiale de Saint-Paul des révérends pères de la Compagnie de Jésus. Le plan d'Ayutthaya qui illustre le livre de Simon de La Loubère3 (Doc. 2) marque dans des localisations voisines une église des jacobins portugais, en H, qui ne sauraient êtr~, en fait, que les dominicains précédents, et une autre des jésuites portugais, en I. Enfin, l'Allemand E. Kaempfer, qui demeura au Siam l'espace de quelques semaines en juin-juillet 1690, décrit ainsi
le camp portugais: «Au côté opposé de la rivière il y a un village habité par une race de Portugais nés de femmes indiennes et plus loin, au-dessous, il y a une église dédiée à Saint Dominique, desservie par trois pères dominicains. Derrière celle-là, il I Bourges Jacques de. Relation du voyage de Monseigneur l'Evêque de Béryte, vicaire apostolique du royaume de la Cochinchine, par la Turquie, la Perse, les Indes etc. jusqu'au royaume de Siam et autres lieux. Paris, D. Bechet, 1666. ln-8°, 245 p., carte. Cf p. 164. 2 Gervaise Nicolas. Histoire naturelle et politique du royaume de Siam. Paris, e. Barbin, 1688. In-4°, XVI-324 p., tables, cartes, vignettes. Cf IIIe partie, chap. XIII : De la religion chrétienne..., p. 236-237. 3 Jacq-Hergoualc'h Michel. Etude historique et critique du livre de Simon de La Loubère "Du Royaume de Siam", Paris, 1691. Paris, Editions Recherche sur les Civilisations, 1987. In-4°, 647 p., pl., cartes, tables, glossaires, index. Cf p. 132. 21

y a une autre petite église où officient deux prêtres de l'ordre de Saint Augustin. Ces cinq moines vivent fort paisiblement ensemble dans une maison faite de roseaux. Assez près de là, sur le même terrain, il y a une église des jésuites qui porte le nom de Saint Paul qu'elle a pris de la principale église de Goa qui appartient aussi aux

jésuites.»l Ce sont les pères dominicains qui arrivèrent les premiers en 1567, les jésuites ne les ayant suivis qu'en 1607. Cinq mois de fouilles sur le site mirent au jour l'ensemble de la structure des constructions établies là. L'utilisation de la brique nous incite à penser que ces vestiges appartiennent au XVIIe siècle, c'est-àdire à une époque où les prêtres, assurés d'une tolérance qui n'alla pas tout à fait de soi au XVIe siècle en raison de l'hostilité des communautés musulmanes, purent remplacer des édifices élevés en matériaux périssables par des bâtiments en dur. Au reste, si l'on en croit un mémoire du père de Fontenay, l'un des jésuites mathématiciens arrivés au Siam en 1685, mémoire que le père Tachard cite dans son Second Voyage..., ce fut C. Phaulkon qui les fit bénéficier de ses largesses: «Il a fait bâtir une fortjolie maisonavecune
église aux jésuites portugais et une fort belle église aux pères de Saint-Dominique

de la mêmenation.»2 Il se pourrait alors que les vestiges mis au jour fussent ceux de ces créations du dernier quart du XVIIe siècle. Deux phases de construction ont pu être discernées: dans les assises les plus basses les briques sont simplement posées sans mortier, tandis que dans les plus élevées elles sont maçonnées. L'un des relevés du site (nous espérons qu'il yen eut d'autres...) pèche par une absence quasi totale d'indications concrètes. Il nous importe peu, dans l'optique de ce sujet, car ce ne sont pas ces fondations de briques au réseau complexe qui peuvent nous renseigner sur ce qu'était l'apparence des édifices qu'elles supportaient, d'autant que ces fouilles n'ont révélé qu'un matériel archéologique des plus pauvres: fragments de céramiques locales ou chinoises (bleus et blancs) d'une part et, d'autre part, médailles chrétiennes, petites croix, chapelets etc., trouvés dans les tombes nombreuses de la communauté religieuse, réunies en un cimetière dont on a exhumé 253 squelettes dans des états de conservation fort variables3.
1 Kaempfer Engelbert. Histoire naturelle, civile et ecclésiastique de l'empire du Japon... La Haye, 1729.2 vol. in-folio. Cf t. I,liv. l, chap. II, p. 27. 2 Tachard Guy, père. Second voyage du père Tachard et des jésuites envoyés par le roi au royaume de Siam, contenant diverses remarques d'histoire, de physique, de géographie, d'astronomie. Paris, D. Horthemels, 1689. In-4°, VI-416 p., tables, pl., portrait au titre. Cf p. 261. 3 Prachabarn Mira Kim. «The Portuguese in Ayutthaya», Muang Boran Journal, vol. 10, n04, October-December 1984, p. 69-77 (en thaï et en anglais), photos, plan. Pumpongphaet Patipat. «Les fouilles archéologiques dans le Mu Ban Portuget ("le village portugais") sur le site de Sao Pedro (ancience église des Dominicains)>>, 22

Sous le règne du roi Naresuen (1590-1605) une autre nation européenne, l'Espagne, entra en contact officiel avec le Siam: en effet, en 1598, un certain Don Tello de Aguirre arriva de Manille fondée en 1571 par les Espagnols, dont le premier établissement aux Philippines datait de 1565. C'est le roi Naresuen lui-même qui, dans le but de stimuler le commerce, avait envoyé une lettre personnelle au gouverneur espagnol des Philippines, lui demandant que des commerçants espagnols vinssent faire du commerce au Siam1. Un traité d'amitié et de commerce fut donc conclu entre l'Espagne et le Siam; c'était, après celui conclu avec les Portugais sous le règne de Râma Thibodi II, le second traité de cette sorte entre ce pays et une nation européenne. Mais l'Espagne ayant presque tout de suite préféré jouer la carte du Cambodge, les contacts entre les deux pays ne furent jamais très importants. Néanmoins, si le roi Naresuen - qui venait de libérer son pays de l'occupation birmane et de le restaurer dans ses
prérogatives politiques à l'encontre de ses anciens vassaux

-

se

permettait de solliciter la venue à Ayutthaya des Espagnols, c'était, bien sûr, dans le but de redonner au commerce international du Siam un nouvel essor que les troubles récents avaient compromis. Les Portugais étaient déjà moins entreprenants qu'ils l'avaient été, de même que les nations d'Asie (Inde, Chine) qui depuis toujours avaient eu des contacts commerciaux avec le Siam. A défaut des Espagnols qui déçurent ses espoirs, l'arrivée des Hollandais, puis des Anglais, conjointement à celle des Japonais, combla donc ses vœux.

Phra Narai, roi de Siam et Louis XIV: Etudes, Paris, musée Guimet, 1986, p. 2326, plans, photos. 1 Smith Ronald Bishop. Siam or the History of the Thais from Earliest Times to 1569 AD. & Siam or the History of the Thais from 1569 A.D. to 1824 AD. Bethesda (Maryland), Decatur Press, 1966-1967.2. vol. Cf. t. II, p. 26 et 138-139.

23

SECONDE PARTIE

LES EUROPEENS DU XVIIe SIECLE

CHAPITRE I

LES HOLLANDAIS

ET LES ANGLAIS

On peut dire que l'arrivée des Hollandais en Asie du Sud-Est à la fin du XVIe siècle fut la conséquence de la situation politique de la péninsule ibérique à cette même époque. En effet, après qu'en 1580 le roi Philippe III d'Espagne se fut rendu maître du Portugal, il ferma, cinq ans plus tard, les ports ibériques aux commandants hollandais qui s'y étaient jusque-là approvisionnés en épices qu'ils redistribuaient en Europe du Nord après avoir vendu leurs propres produits dans les ports méditerranéens. Leur décision de rechercher une nouvelle source d'approvisionnement résulta moins d'un désir d'acquérir les épices à meilleur compte, et d'en tirer un plus grand profit, que de la conviction vite acquise qu'ils ne pourraient plus s'approvisionner sans difficultés auprès de leurs anciens fournisseurs. Il ne leur restait plus qu'à aller chercher les produits de leur commerce eux-mêmesl. Après plusieurs tentatives infructueuses dans ce sens, la compagnie van Verre fut créée par des marchands d'Amsterdam en 1595 et envoya une première flotte de quatre navires vers les lointaines îles aux épices de l'Orient. La flottille ne partait pas totalement à l'aventure. De nombreux Hollandais avaient servi sous les ordres des Portugais dans leurs possessions extrême-orientales durant des années. En particulier, un certain Jan Huygen van Linschoten, de retour aux Provinces-Unies en 1592, n'avait pas tardé à publier un récit circonstancié dans lequel il donnait
1 Wilson Charles. The Dutch Republic. New York, World University Press 1968. Cf p. 7-11. Boxer c.R. The Dutch Seaborne Empire. 1600-1800. London, Hutchinson, 1966. Cf p. 24. Furnivall J.S. Netherlands India. Cambridge, The University Press, 1939. Cf p.20. 27

une description des différents royaumes visités, des appréciations sur les forces et les faiblesses des positions portugaises, des précisions sur les centres du commerce des épicesl. Bien que les profits de l'expédition, qui revint en 1597, eussent été des plus modestes, son relatif succès n'en amena pas moins la création, en 1598, de cinq compagnies indépendantes qui envoyèrent des flottes en Asie: deux d'entre elles se soldèrent par des désastres commerciaux mais l'une des trois autres fut un tel succès que cela incita les Hollandais à persister dans leur entreprise de conquête des marchés aux épices en Asie. On a pu estimer que jusqu'en 1601, quatorze voyages, financés par quelques sept compagnies, furent réalisés vers ces contrées2. Finalement, la Compagnie hollandaise des Indes orientales fut créée en 1602 pour lutter plus efficacement contre des rivaux, notamment les Portugais qui, bien qu'en déclin, étaient encore suffisamment implantés pour léser les intérêts des compagnies néerlandaises concurrentes et trop souvent maladroites dans leurs pourparlers avec les souverains asiatiques. Mais notre propos n'est pas d'entrer dans le détail de toutes les rivalités commerciales entre nations européennes. Le premier contact avec le Siam, à tout le moins avec l'un de ses vassaux, fut le fait de l'une des flottes dont il a été question précédemment. Cette flotte était placée sous le commandement de l'amiral Jacob van Neck qui se heurta, bien sOr, aux intérêts portugais dans les îles de l'archipel indonésien. Devant l'impossibilité d'y traiter la moindre affaire, il «fit voiles sur Pattani où il arriva avec son navire l'Amsterdam. accompagnédu Gouda,le 7 novembre 1601.En dépit de l'opposition des marchands portugais, japonais et chinois, il y conclut trois jours plus tard un accord avantageux avec la reine de Pattani (qui était tributairedu royaume de Siam), l'autorisant à construire un comptoiret lui donnant des privilèges pour le commerce du poivre [...]. Les deux navires hollandais [...],qui inauguraientles relations entre la Hollande et le Siam, restèrent à Pattani un temps considérable, à savoir jusqu'au 22 ou 23 août 1602. Durant ce temps, un comptoir fut construit que van Neck plaça sous la responsabilité de Daniel van der Leek de Rotterdam, institué chef des marchands, assisté de PieterWalicksz de Delft et de six marins.» Entre temps, deux autres

vaisseaux les rejoignirent qui laissèrent de nouveaux hommes derrière eux «ce qui porta le nombre de Hollandais de Pattani à vingt-six personnes qui
furent occupées à la construction de nouveaux entrepôts et de quartiers

1 Iinscot Jean Hugues de. Histoire de la navigation de Jean Hugues de Linscot, Hollandais, et de son voyage ès Indes orientales... Amsterdam, H. Laurent, 1610. Infolio. 2 Smith George Vinal. The Dutch in Seventeenth-Century Thailand. Northern Illinois University, Center for South-East Asian Studies, Special report n016, 1977. In-8°, X-203 p. Cf p. 2. 28

d'habitation.»

1

Cette facilité dans leur installation était en fait la conséquence d'un calcul politique délibéré de la part des souverains locaux qui virent en eux le moyen de contrebalancer l'influence portugaise. Du côté du Siam, gouverné alors par le roi Naresuen, le calcul était le même. Le royaume sortait d'une dure période de guerre qui avait rétabli son intégralité territoriale et son autorité sur les principautés et royaumes voisins traditionnellement ses vassaux. Mais la capitale n'avait pas retrouvé son activité de jadis: les Portugais de Malacca, les commerçants indiens et chinois y étaient moins nombreux que par le passé. Il n'est donc pas étonnant que le roi Naresuen ait sollicité les Espagnols, comme nous l'avons dit précédemment, et accueilli avec faveur les Hollandais. Des revenus neufs étaient nécessaires pour restaurer le royaume et redonner de l'éclat à la cour. Le commerce était la ressource toute trouvée à ce besoin de capitaux. En mai 1604, un ambassadeur du roi arriva à Pattani. «Ilinformales
Hollandais que sous peu le roi enverrait une ambassade en Chine et qu'ils auraient là une excellente occasion d'entrer en relation commerciale avec ce pays en nommant un habile représentant pour accompagner l'ambassade thaïe. Cette occasion de s'immiscer dans le commerce chinois par le relais d'Ayutthaya qui entretenait de bonnes relations avec la Chine fut retenue par l'amiral hollandais van Warwijck. Le 9 juin 1604, il envoya Comelis Specx, Lambert Jacobsz Heijn, un maître d'équipage et un serviteur à Ayutthaya avec l'ambassadeur thaï, inaugurant ainsi le premier contact officiel avec le royaume; van Warwijck adressa une lettre au roi, sollicitant
que ses envoyés fussent autorisés à participer au prochain voyage en Chine pour voir

si les Hollandais y obtiendraient des droits de commerce.Le roi offrit deux canons, de la poudre et des boulets de fer tandis que Specx et Heijn donnaient4 000 guilders en argent et marchandisespour les besoins du commerceet pour couvrir les frais du voyage vers la Chine.»2 Ainsi, le premier contact des Hollandais avec Ayutthaya fut la conséquence de leur intérêt commercial pour les produits chinois qu'ils connaissaient bien car le royaume de Pattani était célèbre pour ses relations de commerce avec la Chine et, chaque année, de nombreuses jonques chinoises y apportaient de la soie grège, des étoffes de soie et des porcelaines, marchandises fort prisées en Europe. «En septembre 1604, Specx écrivit à van Warwijck, lui raconta qu'il considérait son voyage en Chine comme assuré et demandaplus d'argent et de marchandises.Enjanvier 1606, van Warwijck fut informé par Specx et Heijn que la jonque du roi n'était pas partie en 1605 à cause de la guerre avec la Birmanie. Naresuan avait à nouveau projeté d'envoyer un bateau et une ambassadeen 1606,mais au mêmemoment il mourut et eut comme successeurson frère le roi Ekathotsarot.Specx crut que celui-ci enverrait
1 Blankwaardt W. «Notes upon the Relations between Holland and Siam», JSS, vol. XX, part. 3, 1927, p. 241-258. Cf p. 244. 2 Smith George Vinal. The Dutch..., op. cil., p. 11. L'auteur, dans ce passage, s'inspire des travaux de chercheurs hollandais qui n'ont pas été traduits. 29

une ambassade, car c'était un usage établi pour un nouveau roi d'en envoyer une avec des présents au "Grand Roi" de Chine à la première occasion. Néanmoins, van Warwijck sentit que le coOt d'une telle expédition serait trop important pour les Hollandais et décida de rappeler les deux hommes à Pattani. Les premiers contacts entre les Hollandais et le roi Naresuan, puis le roi Ekathotsarot, se firent, apparemment, dans les meilleures conditions et le succès des Hollandais dans cette entreprise peut avoir été un des motifs qui amenèrent l'arrivée du premier jésuite portugais à Ayutthaya en 1606. Depuis presque un siècle les Portugais avaient été les seuls commerçants occidentaux à Ayutthaya, à l'exception des Espagnols qui n'étaient arrivés qu'en 1598. A présent, les Hollandais, qui n'étaient pas seulement des commerçants rivaux mais aussi des hérétiques et des rebelles aux yeux des Portugais, avaient commencé à s'implanter solidement à Ayutthaya où ils menaçaient les positions portugaises [...]. En 1607, le roi mit sur pied deux missions diplomatiques: l'une vers Goa, l'autre vers la Hollande. La mission de Goa était ostensiblement envoyée pour se plaindre du comportement de certains Portugais au Pegu, mais il n'est pas douteux, malgré tout, que le roi souhaitait maintenir de bonnes relations avec les représentants de cette nation. Néanmoins, les contacts entre les deux pays ne s'améliorèrent pas en raison des réactions portugaises à l'envoi de l'ambassade thaïe en Hollande. Le roi du Portugal, Philippe III, après avoir été avisé du développement des relations thaï1ando-hollandaises, écrivit au vice-roi de Goa le 4 janvier 1608»1

une lettre dans laquelle il lui faisait part de ses inquiétudes sur les conséquences que ces bonnes relations pouvaient avoir sur leurs
propres intérêts. «L'ambassade vers la Hollande, qui avait été prévue dès 1605, ne quitta pas Ayutthaya avant la fin de l'année 1607. Le 4 octobre, Specx et Heijn arrivèrent àPattani avec les ambassadeurs du roi Ekathotsarot et leur suite, destinés à rencontrer le prince Maurice. L'ambassade comprenait quinze Thaïs dont trois avaient le rang d'ambassadeurs. En novembre, l'ambassade tout entière et Specx furent conduits à Bantam sur le bateau de la compagnie. »2

Une lettre d'un certain Gabriel Towerson,

datée du 16 décembre

1607 à Bantam, se fait l'écho de cette arrivée: «Le 9 décembre arriva le Mauritius de Pattani [...]. Il transportait seize Siamois, dont quatre éminents, qui sont envoyés par leur roi au roi de Hollande en ambassade, porteurs d'un présent de rubis et d'autres pierres, afin d'établir des relations d'amitié entre les deux rois ainsi que de traiter d'importantes affaires de commerce [...]. Mais les ambassadeurs le nièrent car, lorsque je leur posai la question, ils en furent très irrités, déclarant que leur roi était un grand roi et n'avait aucun besoin des Hollandais, mais que s'ils venaient faire du commerce dans son royaune comme d'autres nations, ils y seraient aussi libres que les Portugais ou les représentants des autres pays, et qu'eux se rendaient en Hollande pour voir leur pays, leurs édifices,leurs villes et leurs bateaux et que s'ils sollicitaient quelque chose ce serait des constructeurs de navires, des charpentiers et d'autres hommes de métier parce que comme les marchands le leur avaient raconté, leur souverain était un grand monarque et les comblerait de tous ses

1

Smith George Vinal. The Dutch..., op. cit., p. Il. Même remarque qu'à la note

précédente. 2 Ibidem, p. 12.

30

bienfaits.»! «Ils reçurent un accueil des plus froids. Le Heren XVII [directoire de dix-sept hommes] avait décidé que la compagnie ne transporterait aucun ambassadeur à cause du coftt élevé de l'expédition, mais Specx avança que le roi d'Ayutthaya prendrait cela comme une insulte puisque la compagnie avait reçu des ambassadeurs des rois de Johore et d'Achin qui n'étaient que de petits rois en comparaison de lui. Etant donné cela, et en raison du fait que le roi d'Ayutthaya était perçu par les Hollandais, en fin de compte, comme l'un des plus puissants souverains des Indes, la compagnie décida que l'ambassade embarquerait pour la Hollande. Néanmoins, les Hollandais réduisirent considérablement son importance. Elle partit avec seulement cinq Thaïs sur l'Oranje, le 28 janvier 1608, à destination de la mère patrie. Les deux premiers ambassadeurs en firent partie mais non le troisième à propos duquel les Hollandais expliquèrent au roi qu'il n'avait pu s'embarquer à cause de son mauvais état de santé.»2

Un manuscrit français, étudié par Paul Pelliot et daté de 1608, ajoute quelques précisions sur cette ambassade, notamment sur le fait que les deux émissaires étaient accompagnés d'un interprète: «Unjeune
homme hollandais qui y a demeurésix ans pour apprendrela langue.»3 «L'ambassadearriva saineet sauvele 8 septembre[1608]et troisjours plus tard fut reçue à La Haye par le princeMauricelors d'une cérémonieau cours de laquelle la lettre du roi fut remise au prince dans une boîte d'or d'un travail magnifique, contenue dans une autre d'ivoire.»4 Le manuscrit dont il est question dans l'article de Paul Pelliot précise que leurs présents consistaient en «deux
piques ayant les fers damasquinés, deux javelines de joncs, deux arquebuses comme les nôtres faites à mèches, les canons damasquinés, et les rouets doux, dont ils se servent pour tuer les éléphants, ayant la balle grosse commecelle de nos mousquets, deux épées à fourreau d'or battu, deux éventails, et deux boîtes.»5 «L'ambassade thaï quitta apparemment la Hollande en janvier 1610 avec la flotte hollandaise commandée par le premier gouverneur-général, Pieter Both. Après un rude voyage, elle arriva à Bantam le 19 décembre 1610 et, le mois suivant, le gouverneur-général, de concert avec le Conseil des Indes, décida d'envoyer les ambassadeurs à Pattani sur un navire de la compagnie puis, de là, de les conduire à Ayutthaya sur une jonque, accompagnés d'une personne du comptoir de Pattani. C'est donc ainsi que l'ambassade rejoignit Ayutthaya aux environs de 1611, probablement après la mort du roi Ekathotsarot et l'accession au trône du roi Song

1 London, India Office, Original Correspondance, El3/1, et Records of the Relations between Siam and Foreign Countries in the 17th Century, copiedfrom the Papers preserved at the India Office. Printed by order of the Council of the Vajiraiiâna National Library, Bangkok, 1915-1921.5 vol. Cf vol. 1, p. 1. 2 Smith George Vinal. The Dutch..., op. cil., p. 12. 3 Pelliot Paul. «Les relations du Siam et de la Hollande en 1608», T'oung POO,2, 1936, XXXII, p. 223-229. Cf p. 5 du manuscrit cité. 4 Smith George Vinal. The Dutch..., op. cil., p. 12 (même remarque que celle déjà faite à la note 2, p. 29, à propos de cet ouvrage). 5 Pelliot Paul. «Les relations du Siam...», op. cil. p. 6 du manuscrit cité. 31

Tham.»1

A partir de 1608, les Hollandais eurent un résident permanent à
Ayutthaya. <<Le omptoir était situé à l'intérieur des murs de la cité; il fut agrandi c en 1612 et officiellement inauguré en 1613 par Brouwer, le directeur du comptoir de commerce du Japon, lorsqu'il passa par Ayutthaya pour rejoindre son poste et qu'il y nomma le marchand Cornelis van Nijenroode comme administrateur.»2 Jusqu'à la

création d'un nouveau comptoir, après 1633, celui-ci était précisément localisé dans le quartier musulman de la ville.
«A la même époque, outre Pattani et Ayutthaya, des succursales furent ouvertes au Queda [Kedah], à Junkceylon [phuket], à Ligor [Nakhonsrithammarat] et à Singora [Songkh1a], surtout pour le commerce de l'étain.»3

Les Portugais intriguèrent pour obtenir que l'on chassât les Hollandais, mais sans succès et, tout au contraire, le roi leur accorda de
plus grands avantages. «Les Hollandais, de leur côté, comme attendu, se montrèrent complaisants en comblant tous les souhaits que le roi avait formulés. Des charpentiers de navires, des menuisiers en bâtiments, des émailleurs et d'autres artisans hollandais entrèrent au service du roi. Le prince d'Orange lui fit cadeau de canons et, dans une lettre de l'administrateur d'Ayutthaya, datée du 3 mai 1612, à son collègue de Pattani, Hendrick Janssen, il est fait mention de la demande du roi de se servir de ces canons contre le peuple de Luang Prabang qui s'était révolté contre lui. En une autre occasion, lorsqu'en 1620 le Siam entra en guerre avec le roi du Cambodge, le gouverneur-général Jan Pieterszon Caen envoya deux vaisseaux de Batavia pour soutenir les Siamois.»4

contacts du Siam avec l'Occident furent les plus heureux. Aux
Portugais, installés de longue date, et aux Hollandais nouvellement arrivés, vinrent se joindre les Anglais. En effet, le premier navire de cette nation, le Globe, ancra dans le port de Pattani le 23 juin 1612. Il était commandé par le capitaine Anthony Hippon et avait à son bord Peter Williamson Aoris et d'autres marchands. La reine, vassale du roi de Siam, les accueillit honorablement. Mais, en dépit de ce bon accueil, les agents eurent beaucoup de difficultés à obtenir la permission de construire un entrepôt à l'épreuve du feu; ils furent finalement autorisés à l'édifier et, un terrain de 60 yards de long sur 40 de large leur ayant été donné, ils y établirent une maison de «8 toisesdelongsur4
de large.»5

C'est sous le roi Song Tham (1610-1628)

que ces premiers

Adam Deuton, un des agents anglais arrivés à Pattani, relate que,
1 Smith George Vinal. The Dutch..., op. cil., p. 13. 2 Blankwaardt W. Notes upon..., op. cil., p. 246. 3 Ibidem, p. 246. 4 Blankwaardt W. Notes upon..., op. cil., p. 247. 5 Purchas Samuel. Hakluytus Posthumus, or Purchas his Pilgrimes... London, H. Fetherstone,1625-1636. 5 vol. in-folio. Cf. vol. I, p. 321. 32

peu après son arrivée dans cette ville, lui et quatre autres compagnons la quittèrent pour se rendre à Ayutthaya. Ces cinq hommes furent ainsi les premiers Anglais à visiter la capitale du Siam. «Le 4 août 1612, les Anglais arrivèrent à Siam, la ville étant située à 30 lieues sur la rivière. Le 17 septembreils eurent une audiencedu roi qui leur donna la liberté du commerceet une
jolie maison.»1 La lettre du roi James fut sans doute donnée lors de cette

audience. «L'arrivée d'une lettre d'un souverain si peu connu que le souverain d'Angleterre fut un grand événement dans l'histoire siamoise qui, de plus, flatta le roi. Lors de l'audience, chaque agent reçut une petite coupe d'or et une petite pièce d'habillement.»2 «Le 28 septembre, les Anglais reçurent la clé de la maison et commencèrent aussitôt à la réparer en y plaçant des fenêtres; mais comme elle était dans un très médiocre état, ils s'engagèrent dans de grandes dépenses avant qu'ils n'eussent rien fait par ailleurs, dépensesqui, à peu de choseprès, leur eussent permis de se faire construireune maisonneuve en pierres.»3 La présence de ces Anglais, rivaux des Hollandais en Europe, où ils furent en guerre à partir de 1618, ne fut pas sans provoquer quelques difficultés, les deux pays se souciant peu de respecter en cette
matière la neutralité du Siam. C'est ainsi que «le 17 juillet 1619, trois mercenaires hollandais, à la tête de 800 hommes, attaquèrent deux navires anglais, le Sampson et le Hound dans le port de Pattani [...]. Les deux navires furent saisis par les Hollandais et un grand nombre d'Anglais furent faits prisonniers. Ils furent traités avec une grande barbarie, nombre d'entre eux étant envoyés au Japon sous les chaînes. Les Anglais qui se trouvaient à terre ne furent sauvés du massacre que par l'intervention de la reine de Pattani. Au début de 1620, la paix fut restaurée mais les rivalités et les mauvais sentiments persistaient entre les Anglais et les Hollandais au Siam. Le nombre de ressortissants des deux nations fut cependant grandement amoindri, peu après, à la suite de la fermeture de leurs comptoirs à Pattani et à Ayutthaya, parce que jugés non rentables.»4

Les Anglais envoyèrent un navire, le Fortune, pour y prendre les agents de la compagnie en poste dans ces deux comptoirs. «LeFortune,
cependant, ne réussit pas dans sa mission car le roi de Siam ne mit pas beaucoup de bonne volonté à permettre aux Anglais de partir, avant qu'il n'ait reçu une réponse à la lettre qu'il avait envoyée à "son frère le roi d'Angleterre", par l'intermédiaire de Lucas Antheuniss. Le Fortune revint à Batavia avec deux gentilhommes du roi, porteurs d'une lettre du souverain et d'un cadeau. Le roi du Siam désirait poursuivre les liens d'amitié et se proposait d'offrir tous les privilèges que les Anglais 1 Purchas Samuel. Purchas. His Pilgrimage, or Relations of the World... London, H. Fetherstone, 1617. In-4°, XXXVIl-I102 p + 40 p. Cf liv. se, chap. III, lIe partie, p. 558. 2 Anderson John. English Intercourse with Siam in the 17th Century. London, 1890. In-8°, XIIl-455 p. Cf p. so. 3 Records of the Relations... op. cit., vol. J, p. 13 (Lettre de M. Houtman à H. Janssen, datée du 5 novembre 1612). 4 Wood W.A.R. History of Siam..., op. cit., p. 167-168. 33