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L'exploration du Mékong

De
288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 281
EAN13 : 9782296292482
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LA FRANCE EN ÉGYPTE

de harmattan

L'EXPLORATION DU MÉKONG
La mission Ernest DOUDART de LAGRÉE
(1866-1868)
--

Francis GARNIER

Collection « Recherches

Asiatiques» dirigée par Alain Forest

Dernières parutions:
Alain FOREST, Le culte des génies protecteurs au Cambodge. Analyse et traduction d'un corpus de ténloignages sur les neak ta, 1992. Pierre BUGARD, Essai de psychologie chinoise: petite chronique sur bambou, 1992. Chantal DESCOURS-GATIN, Quand l'opiun1. .finançait la colonisation en Indochine, 1992. Jacqueline MA TRAS-GUIN et Christian T AILLARD (textes rassemblés par), Habitations et habitat d'Asie du Sud-Est continentale: pratiques et représentations de l'espace, 1992. Thu Trang GASPARD, Ho Chi Minh à Paris, 1917-1923, 1992. Nelly KROWOLSKI (textes rassemblés par), Autour du riz: le repas chez quelques populations d'Asie du Sud-Est continentale, 1992. Gabriel DEFERT, TÙnor Est, le génocide oublié. Droit d'un peuple et raisons d'états, 1992. Serge BOUEZ (00.), Ascèse et renoncenlent en Inde, ou la solitude bien ordonnée, 1992. Albert-Marie MAURICE, Les Mnong des hauts-plateaux (centre Viêt-nam), Vie locale et coutul1zière, 1993. Michel JACQ-HERGOUALC'H, L'Europe et le Sianz du XVI~ au XVIIlè siècle. Apports culturels, 1993. KRING HOC DY, Ecrivains et expressions littéraires du Calnbodge au XXè111e siècle. Contribution à l'histoire de la littérature klunère, V01.2, 1993. Jeanne COB B I (ed.), Pratiques et représentations sociales des Japonais, 1993. Jean DEL VERT, Le paysan cal1zbodgien, 1994. Hervé BENHAMOU, Gérard SIARY (eds.), Médecine et société au Japon, 1994. Frédéric DURAND, Les.forêts en Asie du Sud-Est, 1994. PRISMA, L'Indonésie contel11poraine, 1994. LIN Hua, Chiang Kai-shek, De Gaulle contre Hô Chi Minh. Viêt-nam 194,51946,1994.

JEAN-PIERRE GOMANE

L'EXPLORATION

DU MÉKONG

La mission Ernest DOUDART de LAGRÉEFrancis GARNIER (1866-1868)

Editions L 'HARMATTAN 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'HARMATTAN,

1994 ISBN: 2-7384-2689-1

GLOSSAIRE DES ABREVIATIONS(*)

AD/I : archives départementales de l'Isère et de l'ancienne province de Dauphiné. AD/S : archives départementales de la Savoie. AEIFCO : archives étrangères, Foreign and Commonwealth Office. ANIDAROM archives nationales, Dépôt des archives rapatriées d'Outre-mer. ANIFAE: archives nationales, Fonds des Affaires étrangères. ANIFC : archives nationales, Fonds des Colonies. AN/FM : archives nationales, Fonds de la Marine. AN/SOM: archives nationales, Section d'Outre-mer. AO/CMIDOM : archives officielles, Documentation sur l'Outre-mer. Centre Militaire d'Information et de

AO/EP: archives officielles, Ecole Polytechnique. AO/MAE : archives officielles, ministère des Affaires étrangères. AO/MM : archives officielles, Marine militaire. APIF : archives privées familiales. APIMEP archives privées, Missions étrangères de Paris. AP/SG: archives privées, Société de Géographie. AP/SJ : archives privées, Société de Jésus (Province de France).

(*) Référence Manuel d'Archivistique, Paris, SEVPEN, 1970.

Introduction

L'entrée du nom même de Mékong dans le vocabulaire géographique de l'Occident, semble relever autant de l 'Histoire littéraire que de celle de la découverte du monde; l'une et l'autre furent, d'ailleurs, également fécondes et parfois intimementmêlées, en ce seizième siècle où les Portugaisjouent, en ces deux domaines, un rôle important. C'est donc en plein milieu de cette époque que naîtra, dans le sillage des grands navigateurs partis des bouches de Tage, un des chefs-d'œuvres de la littérature du Portugal et de tout l'Occident, devenu l'épopée nationale de ce pays: les Lusiades. On peut lire au chant dix de ce poème, un hommage reconnaissant au fleuve asiatique dans les bouches duquel Camoëns avait fait naufrage à son retour de Macao; il Yévoque le sauvetage, non seulement de sa propre vie, mais surtout celui de son précieux manuscrit. Tout d'abord, invoquant les nymphes qui fréquentent ses parages, il qualifie pompeusement ce cours d'eau - majestueux, il est vrai - de « prince des eaux », le comparant au Nil fécondant, lui aussi, les terres qu'il irrigue; mais après avoir évoqué ce rôle par des débordements proprement lyriques, il se résigne à l'appeler simplement « Mékon » du nom qu'il avait, sans doute entendu prononcerlorsqu'il avait enfin pris pied sur ses rives. Ainsi, c'est à l'aventureux poète borgne que l'Occident doit la première mention qui fut faite de ce fleuve sous le nom qui prévaudra désormais, lorsqu'il s'écrie: « Agréable Mékon, tu verras le chantre du Portugal se réfugier sur tes bords avec ses vers tout mouillés par l'onde écumante. Un cruel naufragete le feraconnaître(l)...» C'est donc le tenne unique de Mékong que - pour des raisons de clarté et non sans être conscient du caractère parfois abusif ou anachronique d'une telle simplification - nous avons adopté, à
(1) Luis de Camoëns, Les Lusiades, traduction d'Edmond Hippeau, Paris, Garnier frères, s.d., p. 275. 7

l'exclusion de toutes autres appellations qui, selon les temps, les auteurs ou les lieux, s'appliquent à ce seul et même fleuve.

* * *
La région que traverse le Mékong fut donc au cœur des préoccupations de la mission dont nous allons étudier le déroulement, au point que l 'Histoire a retenu pour cet événement, panni d'autres appellations, le titre d' « exploration du Mékong », titre non totalement erroné certes, mais, pour le moins, approximatif dans la mesure où, épisodiquement d'abord, puis définitivement, cette mission fur contrainte non seulement de s'éloigner des rives de ce fleuve mais de quitter même les limites de son bassin. Cette expédition s'inscrit, à la fois, parmi les derniers hauts faits de la découverte géographique du globe par l'Occident, mais aussi au nombre des premiers contacts qualifiés d'inégaux, et qui devaient aboutir à la domination, au moins momentanée, de ce même globe par le même Occident. On peut voir, d'ailleurs, dans la succession de ces deux démarches plus qu'une coïncidence purement temporelle, mais une relation véritablement causale dont nous nous efforcerons de dégager les étapes dans le cas particulier qui va nous occuper. fi nous a semblé nécessaire, toutefois, de bien cerner au préalable et en guise d'introduction, les contours de notre étude qui ne saurait, en aucune manière, prétendre à un caractère exhaustif, s'agissant d'un domaine aussi vaste et aussi complexe. Nous nous devons donc, tout d'abord, d'en préciser, en toute honnêteté, les limites au triple point de vue du déroulement chronologique, de l'aire géographique parcourue et, enfin, des sources documentaires utilisées, de manière à affirmer sans fard le caractère éminemment partiel de notre démarche. Notre travail devrait, en fait, s'intituler plus exactement, avec la modestie qui serait de rigueur en pareil cas: contribution à l 'histoire de la mission Ernest Doudart de Lagrée - Francis Garnier.

* * *

Limites chronologiques
La mission pour laquelle ce dernier titre apparaît, quant à lui, tout à fait exact, puisqu'il se borne à faire référence au nom de ses deu.x chefs successifs, peut être considérée comme s'étant strictement étalée sur les quelques sept

8

cent cinquante-trois jours qui séparent son départ de Saigon, le 6 juin 1866 et son retour dans la même ville, le 29 juin 1868. Mais il a semblé que l'étude, limitée à un tel créneau de temps réduit aux vingt-cinq mois durant lesquels se déroula matériellement le voyage, perdrait, en grande partie, de son intérêt si elle ne débordait, quelque peu, ces deux dates, tant en amont qu'en aval, pour nous pennettre de prendre en considération les prodromes de l'événement ainsi que ses prolongements. Autant il est aisé de fixer les limites précises du voyage lui-même, autant la détennination des deux périodes, celle qui le précède et celle qui le conclut, est soumise à un certain vague, pour ne pas écrire à l'arbitraire qui guette, dans le domaine de l 'Histoire, toute tentative de découpage chronologique. Sauf, cependant, en ce qui concerne, d'une part, la première partie de notre étude et, d'autre part, sa conclusion - et pour des raisons que nous tenterons alors de justifier - nous nous sommes efforcé d'inscrire nos considérations - comme nous nous étions, d'ailleurs, trouvé obligé de circonscrire nos recherches, en raison de l'abondance du sujet - dans le laps de temps qui s'écoule entre le moment où, à la fin de 1864, l'implantation d'abord prudente, voire réticente, du Second Empire dans la péninsule indochinoise, se voit officiellement confirmée, et les premiers mois de 1870 - c'est en mars de cette année-là que le « candidature Hohenzollern» est confinnée - où se précise, en Europe, une conjoncture menaçante à laquelle le régime impérial devra faire face et qui ira jusqu'à provoquer son effondrement peu après l'avoir définitivement détourné de ses perspectives coloniales.

Limites géographiques La limitation dans le temps que nous nous sommes imposée détennine, de quelque manière, les contours géographiques de notre étude. En effet, il ne s'agit pas de confondre des actions qui, bien qu'ayant été menées partiellement par les mêmes protagonisteset se trouvant en relation au moins indirecte de causalité, se révèlent de nature totalement différente. Nous pensons surtout à Francis Garnier dont l'activité inlassable recouvre à la fois l'expédition qui nous occupe et la première conquête du Tonkin, de cinq ans ultérieure. C'est à un tel amalgameque vient de se livrer un historien australien qui, en sous-titre à un ouvrage intitulé River Road to China, ce qui est parfaitement légitime, ajoute d'une manière péremptoire mais non sans quelque approximationpour le moins audacieuse: The Mekong River Expedition 1866-1873(2),le seul lien direct entre ces deux années extrêmes étant constitué par la personne de
(2) Milton Osborne, River Road to China: London, George Allen et Unwin Ltd, 1975. the Mekong River Expedition, 1866-1873,

9

Francis Garnier, que Vercelavait synthétiséà sa manière, lorsqu'il le décrivait comme «l'homme à l'assaut des fleuves »(3). Mais nous n'avons pas cru devoir, en ce qui nous concerne, souscrire à de tels raccourcis qui nous semblent relever davantage de la fiction romanesque
que de la rigueur historique. L'expédition dite
Q:y

« Mékong », considérée

dans les strictes limites de temps qui sont incontestablement les siennes et que, pour cette raison, nous avons adoptées, ne couvre certainement pas l'épisode éphémère de la conquête du Tonkin en 1873. Il est vrai, cependant, que le voyage, objet de notre étude, concerne, à la fois, beaucoup moins et beaucoup plus que le seul Mékong. Pour ce qui regarde le bassin même de ce fleuve, la mission dut se résigner, à son corps défendant, à abandonner pratiquement toute la portion chinoise de cette aire géographique,soit la totalité de ce que la plupart des spécialistes s'accordent à appeler le Mékong supérieur. Les explorateurs - une partie d'entre eux du moins - se rabattirent, par contre, sur le centre de la province du Yunnanencore pratiquement ignorée de l'Occident, poussant même une pointe vers l'Ouest, dans l'espoir de retrouver le fleuve. Enfin, les survivants redescendirent la vallée du Yangtse (Yangzi) qui venait de s'ouvrir à la navigationbritannique et américaine, au moins dans la grande plaine de Chine centrale. Le Mékong demeure, cependant, l'élément essentiel de cette aventure; il constitue non seulement l'objectif officiel des explorateurs, mais il se muera presque en une hantise pennanente au point que l'un d'entre eux, Garniertoujours lui - envisagera une seconde expéditionpour tirer au clair les inconnues géographiques que ses compagnons et lui-même n'avaient pas réussi à lever. Il ne nous a donc pas semblé inutile, bien qu'étant appelé à suivre le Mékong en historien, et sacrifiant au principe de pluridisciplinaritéparticulièrement pertinent en la matière, de fournir, in fine, sur ce fleuve, une brève notice géographique(4).

Limites documentaires
Notre contribution à l 'histoire de cette mission s'appuie, il faut le préciser, essentiellement sur des sources occidentales. Pour des raisons diverses qu'il serait oiseux d'évoquer ici, notre rapide consultation, en des temps troublés, des archives d'Etat khmères se révéla bien décevante; il ne nous a pas été loisible, non plus, de nous rendre ni à Pékin, ni à Bangkok, mais simplement de tenter"de recourir, sur place, à des infonnateurs bénévoles, ce qui se révéla sans suite, dans la première capitale, du moins jusqu'à présent, mais relative(3) Roger Vercel, Francis Garnier à l'assaut des fleuves, Paris, Albin Michel, 1952. (4) Cf. supra annexe 1. 10

ment aisé dans le seconde. Quant aux archives du royaumede haute Binnanie, des interlocuteursbritanniques consultés nous ont avoué ne pas connaître leur destin qui a, sans doute, suivi celui, tragique, de la cour d' Ava. Enfm, nous n'avons pas jugé utile - et nous n'aurions d'ailleurs pas trouvé le temps nécessaire - de consulter, même par la canal d'un intennédiaire local, les archives du Laos ni celles du Vietnam,le premier Etat n'étant pas, à l'époque qui nous occupe, en situation de souveraineté internationale, et le second n'étant alors que marginalementconcernépar l'itinéraire suivi par les explorateurs. Toutefois, même au sein des fonds détenus par les pays occidentaux, abondamment consultés quant à eux, certaines pièces d'archives des pays asiatiques concernés ont été conservées, soit dans leur fonne originale, soit, le plus souvent, en traduction française ou anglaise; elles sont cependant suffisamment rares et, parfois, suffisammentimportantes pour que nous les ayons signalées au passage. Nous nous permettons même de mentionner, dès à présent, une lettre, dont il nous est absolument impossible de préciser si elle est autographe, mais qu'il y a tout lieu de considérer comme authentique; elle avait, certes, déjà été publiée, en traduction seulement, par l'infatigable Villemereuil à la vigilance de qui elle n'avait pas échappé(5) ; mais elle constitue la seule pièce originale gue nous ayons eu la chance de découvrir, au cours de nos patientes recherches, les autres documents utilisés étant, malheureusement, toujours constitués de simples copies d'archives déjà publiées ou non. Il s'agit, dans ce seul cas, selon ~outevraisemblance, au contraire, de l'exemplaire même, détenu par le destinataire, d'une lettre adressée par le roi Norodom au Commandant Doudart de Lagrée; nous l'avons découverte, presque par hasard, aux archives départementales de l'Isère ou nous recherchions des précisions sur les origines dauphinoises du chef de l'expédition(6). Datée du 6 février 1867, elle s'inscrit donc parfaitement dans un des épisodes importants de la mission et c'est la raison pour laquelle nous avions pensé qu'il serait intéressant de la joindre in fine, dans sa version officielle française ; mais celle-ci nous a paru fautive en plus d'un point; par manque de temps et de la compétence nécessaires, nous n'avons pu nous livrer à une nouvelle traduction, ni à une analyse critique de ce document(7).
S'agissant des sources, notons que

-

à notre connaissance,

du moins,

étayée par nos recherchesprolongées- trois auteurs, seulement, se sont intéressés avant nous, à la mission du Mékong considérée en elle-même, et non pas seulement en tant qu'épisode ou annexe d'un autre sujet traité. Outre la
(5) Ernest Doudart de Lagrée, « Explorations et missions (documents et correspondances), extraits de ses manuscrits mis en ordre par A.B. de Villemereuil, capitaine de vaisseau », Paris, Augustin Challamel, 1883, p. 153-154. (6) AD/I, carton série 28 J 30. (7) Nous avons donc renoncé à le faire figurer en annexe. Il

contribution récente, déjà évoquée en raison de son titre, due à l 'historien anglophone, M. Milton Osborne, il nous paraît nonnal de signaler également, avant d'exposer notre propre travail de recherche, ceux de M. Lucien Valette et ceux de M. Georges Taboulet que rien de ce qui a trait à « la geste française en Indochine» n'a pu laisser indifférent(8). A l'égard de ces trois éminents devanciers, notre propre position a visé, sunout, à éviter un double écueil; s'il eut été injustifiable de nous employer à ignorer systématiquementleur apport incomparable, il eût été, en revanche, sans intérêt, ni pour nous ni pour le lecteur, de nous référer exclusivementà leurs propres conclusions. Aussi, nous sommes-nous efforcé - chaque fois que cela nous a semblé possible d'orienter notre recherche et d'appuyer notre argumentation sur des sources différentes de celles auxquelles ils avaient eux-mêmes recouru. Il nous est apparu, qu'agissant ainsi, nous faisions œuvre utile, sur le plan de l'Histoire, en élargissant les bases sur lesquelles celle-ci tente de s'édifier, parfois non sans difficultés. Lorsque, exceptionnellement, nous nous référerons aux mêmes documents que ces trois auteurs, ce sera, le plus souvent - et nous nous en excusons auprès d'eux, mais ils savent que, seul, le souci de la vérité historique nous a guidé alors - pour apporter à l'intetprétation qui est la leur, quelque nuance, voire parfois quelque contradiction, pour lesquelles nous sollicitons, d'ailleurs, bien volontiers, leur avis et leur réplique éventuelle. Plus généralement, le relevé le plus exact et le plus complet possible des sources que nous avons utilisées, notamment des sources non imprimées, est donné, à la fois en note et à la fin de notre texte(9).; mais, sans attendre, nous tenons à exprimer ici nos remerciementsà toutes les personnes qui ont accepté de nous accueillir avec tant d'amabilité ou qui ont bien voulu répondre à des demandes écrites parfois insolites. Ne pouvant les citer toutes, nous préférons n'en nommer aucune, mais qu'elles veuillent trouver ici l'expression de notre reconnaissance d'autant plus sincère que, sans leur concours, l'étude qui va suivre aurait vu son intérêt considérablementamoindri.Nous englobons également, ici, dans la longue liste des personnes auxquelles nous sommes grandement redevable de ce qu'un tel travail ait été mené à bonne fin, celles qui se sont chargées des tâches - souvent fastidieuses mais toujours importantes pour la présentation et l'intelligibilité d'un texte sinon pour son agrément de relecture et de correction, ainsi que des travaux ingrats de dactylographie, de tirage, de reproductionet de mise en page. Signalons, enfin, que nous n'avons pas cru devoir traduire en français, lorsque nous les citons, les textes rédigés dans une autre langue occidentale, le
(8) Les indications bibliographiques précises concernant ces trois auteurs - comme tous ceux auxquels nous nous sommes référé - sont fournies lorsque nous utilisons, pour la premières fois dans le cours de notre étude, l'un ou l'autre de leurs ouvrages, puis récapitulés dans « sources et bibliographie ». (9) Cf. supra « sources et bibliographie ». 12

plus fréquemment en anglais, de manière à ne pas ajouter inutilement une source supplémentaired'erreur ou de discussion,provenant de l'interprétation, toujours plus ou moins subjective, que le traducteur est tenté d'introduire, consciemment ou non, à l'appui de sa propre démonstration, dans le texte original. * * *
A l'intérieur du triple cadre défini ci-dessus, il nous reste à indiquer les lignes directrices selon lesquelles nous avons articulé notre discours : Tout d'abord, une première partie que l'on pourrait qualifier de préliminaire, tente de dresser un tableau, au moins succinct, de la région considérée tant dans la manière, souvent erronée pour ne pas dire fantaisiste, dont elle apparaît encore, à l'époque, à ceux qui l'abordent, que dans la réalité de sa vie propre au sein d'organisations étatiques fort bien structurées, ainsi que dans le jeu international au sein duquel les Puissances occidentales commencent à

s'affronter.

~

Dans la seconde partie, nous nous sommes employé à décrire les conditions dans lesquelles l'expédition du Mékong verra le jour, en quels esprits l'idée gennera puis se décantera progressivement, de quels participants elle sera, en définitive, constituée, comment ces derniers en concevront et en réaliseront la préparation. Le voyage proprement dit occupera la partie suivante dans la quelle sera ménagée une progression à la fois chronologique et géographique; celle-ci nous fera passer successivement des territoires dominés, depuis peu, par la France, aux régions qui se trouvaient alors sous obédience siamoise, puis à la zone dans laquelle le royaume d' Ava exerçait encore une certaine autorité, enfin à l'Empire de Chine alors déchiré, dans la province qu'aborderont les explorateurs, par une très grave révolte. Enfin, par delà l'événement lui-même, une quatrième et dernière partie sera consacrée à l'analyse des résultats de cette entreprise aventureuse dont les objectifs, avoués ou implicites, revêtaient un caractère à la fois scientifique au premier chef mais également économiqu~ et peut-être, plus secrètement encore, proprement politique. Nous nous sommes permis, en conclusion, d'ouvrir - le plus souvent sous forme dubitative - quelques perspectives qui tendent à prolonger, jusque dans ses conséquences lointaines, l'événement que nous avons étudié, et qui pourraient faire l'objet de développements que nous envisageons d'approfondir ultérieurement, en raison de l'intérêt personnel que nous n'avons cessé d'éprouver pour cette région de l'Indochine ce.ntrale, innervée par un fleuve auquel les hommes, à diverses époques et notamment à l'époque

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coloniale, n'ont pas réussi faire jouer le rÔlefécondant que la nature lui avait dévolu. * * *
Une ultime précision liminaire s'impose; elle concerne l'épineux problème de l'orthographe des noms de lieux et de personnes, hormis évidemment le cas des citations dans lesquelles nous avons scrupuleusement reproduit le texte de l'auteur. N'ayant d'aucune manière la prétention ni, du reste, les moyens de faire œuvre savante, du moins sur le plan de la linguistique, nous nous sommes référé, de préférence, à l'usage communément admis même s'il ne concordait pas exactement avec les règles de la phonétique, voire de l'état-civil. Car ce problème de fonne ne s'est pas limité à la seule transcription en caractères latins de noms originellement écrits dans l'une ou l'autre langue asiatique utilisant un autre alphabet ou des signes idéographiques. La première difficulté que nous avons rencontrée en ce domaine fut beaucoup plus prosaïque et plus inattendue à la fois; car elle concernait, assez curieusement, le nom de Doudart de Lagrée lui-même; pour ce personnage principal de notre étude, violant délibérément l'arrêt du tribunal de première instance de Grenoble en date du 15 mars 1861, pris cependant à la demande du requérant et rendu confonnément à ses vœux,nous avons adopté, sans hésitation, l'orthographe rendue ainsi officiellement fautive, mais qui présente l'avantage irremplaçable d'avoir été universellement consacrée par l'usage(10). Ce seul exemple, qui ne manque pas de piquant, nous suffit pour expliciter la règle d'or à laquelle nous nous sommes prudemment tenu. Dans le domaine de l'onomastique, nous nous sommes donc appuyé, chaque fois que cela nous était possible, sur les documents les plus sérieux à notre disposition, notamment, au plan géographique, sur l'une des publications les plus récentes, faisant intemationalement autorité en la matière( Il) ;
(10) AO/MM, série ancienne, dossier n° 722. Dans les seules pièces officielles concernant Doudart de Lagrée, on peut relever quatre orthographes différentes de son nom: Dondart de Lagrée (acte de baptême), Doudard de Lagrée (matricule de l'Ecole Polytechnique), Doudart de la Grée minute du greffe du tribunal de Grenoble), enfin Doudart de Lagrée (dossier individuel de la direction du personnel de la Marine) ; jointes aux opinions contraires de ses collatéraux encore vivants, ces divergences posèrent à la Marine un délicat problème lorsque, en 1882, son nom fut attribué, pour la première fois, à un bâtiment de guerre! Pour en terminer avec ces problèmes patronymiques, somme toute mineurs, précisons qu'un historien britannique orthographie le nom du compagnon de Doudart de Lagrée: de la Porte, in Baker J.N.L., Histoire des découvertes géographiques et des explorations, traduction française de Maurice Planiol, Paris, Payot, bibliothèque géographique, 1949, p. 241. (11) Melville Bell Grosvenor et a1.,National Geographic Atlas of the World, Washington D.C. National Geographical Society, 1966, p. 134-135 : Southwest Asia; p. 136-137 : India, Pakistan, Nepal and Ceylon; p. 138-139 : Southeast Asia; p. 140-141 : China. 14

mais le problème s'est compliqué, parfois, du fait que, dans un laps de temps qui a duré plus d'un siècle - passablement bouleversé, qui plus est certains lieux ont été débaptisés, notamment en Chine. Dans de tels cas malheureusement fréquents pour la simplicité de la lecture - nous nous sommes employé à faire suivre le toponyme en usage à l'époque qui nous occupe, par son équivalent actuel, chaque fois, du moins, que nous avons réussi à résoudre ce problème de coIncidence géographique, ardu lorsqu'il s'agit de lieux peu importants. Conscient des complexités supplémentaires auxquelles nous condamnaient de telles options, nous avons pensé, cependant, que celles-ci étaient préférables, sur le plan historique, à d'abusives simplifications, pouvant prendre facilement l'allure d'anachronismes. De même sauf pour le Mékong, ainsi que nous nous en sommes expliqué - il nous a semblé souhaitable d'utiliser, pour les cours d'eau aux noms multiples selon le tronçon de leur cours, le vocable en usage à l'endroit considéré. Jugeant, enfin, qu'il était nonnal et légitime de suivre les décisions officielles des pays concernés, dans la mesure où elles sont très généralement appliquées, nous avons essayé, pour les seuls noms chinois dotés désonnais d'une règle unique de transcription, de doubler la version traditionnelle qui est d'ailleurs - avouons-le -, honnis les spécialistes, plus familière à notre génération, de celle que seule, vraisemblablement, l'avenir retiendra(12). Tout au long de notre exposé, nous nous efforcerons d'étayer, dans la mesure de nos moyens, notre démonstration sur tout un appareil documentaire et explicatif qui peut revêtir parfois un caractère schématique, cartographique ou iconographique, et que, pour des raisons purement matérielles, nous avons été obligé de repousser en fin d'ouvrage, accompagné des indications bibliographiques déjà mentionnées ainsi que d'un index destiné à rendre moins ardue la consultation d'un texte tant soit peu austère dont le but est de faire prendre conscience de l'importance, dans l 'histoire des relations entre la France et l'Asie, de la mission Ernest Doudart de Lagrée-Francis Garnier.

(12) Louis Frédéric, A dictionary of Asia, Villecresnes, France, 1976. Nous avons utilisé le tableau de concordance: « Chinese (Pinyin) equivalents of other transcription systems », situé à l'intérieur de la couverture du tome premier. 15

PREMIERE PARTIE

La situation avant l'expédition

Ces premières pages constituent essentiellement, à l'exception de quelques modestes apports concernant notamment le chapitre II où il est traité des ressorts de l'expansion britannique au début du XIXC siècle, une simple compilation. Nous sommes parfaitement conscient de son manque d'originalité c'est une loi du genre - et de son caractère à la fois touffu et, cependant, nécessairement approximatif. Au moins, espérons-nous n'avoir introduit aucune erreur ou confusion dans ce qui se voulait une simple synthèse, non dépourvue d'utilité, nous a-t-il semblé, pour tenter de rappeler, de rassembler et, malgré des répétitions inévitables, de mettre en ordre, d'abord à notre propre usage, des données historiques s'étendant à la fois sur de nombreux siècles et éparses sur une aire géographique à la dimension du Mékong lui-même et des contrées environnantes.

17

-

10

CHINE

INDO-CHINE ET MÉRIDIONALE 1874
,É chie'! 100 200 300 IJe. 400 t 500 I 600 Km.

Itinér'aire de /a Mission DoudiJrt till Lagrée et Fr. Garnier en 1866 - 1868 85 90 95 100

-

CHAPITRE

I

La situation: la connaissance de la région

A la différence d'autres explorateurs qui - aux environs des mêmes années mais dans d'autres régions - vont contribuer à l'achèvement de la découverte du monde, on ne peut certes pas dire que les membres de la mission du Mékong vont s'avancer sur un terrain totalement inconnu, en cheminant dans les parages d'un fleuve qui, par sa majesté, avait toujours attiré l'attention des voyageurs de toute espèce, fussent-ils- nous l'avons vu - poètes, encore que ces derniers ne puissent guère être considérés comme des infonnateurs dignes de foi. C'est, précisément,dans cette incertitude sur le degré de crédibilité des renseignementsdisponibles, que résidera la difficulté principale à laquelle vont se heurter tous ceux qui - bien avant même que l'on ne songe à un voyage d'exploration dans les parages - s'emploieront à lever les inconnues nombreuses qui ne manquent pas de se poser, au sujet de ce fleuve et de la zone qu'il arrose. Ce n'est pas le défaut d'éléments mais, bien au contraire et d'une manière tant soit peu paradoxale, leur abondance qui posera une série d'énigmes, ne pouvant être résolues que par l'observation directe à laquelle la mission sera la première à se livrer. Avantelle, en effet, la véracité des faits relevés, souvent de seconde main, n'a, dans la plupart des cas, pas pu être vérifiée; elle se révélera souvent faible, parfois nulle, ou conséquence plus grave encore - entretiendra trop longtemps des illusions, ou accentuerades erreurs. Les chercheurs, voyageurs ou savants de toutes régions ne s'étaient, en effet, pas fait faute de se faire une opinion sur un problème géographique aussi important, avec un sérieux et une compétence fort inégales; d'où il résulta un faisceau de données qui auront une influence, parfois détenninante, sur la préparation et le déroulement de la mission et que, pour cette raison,
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nous nous devons, au moins, de mentionner; nous avons tenté de les classer en trois catégories: les récits des voyageurs européens, les travaux de la science chinoise, et les traditionsde la mythologie indienne. Les voyageurs européens
La région du monde où se situe la plus grande partie du cours du Mékong fut longtemps assez mal définie aux yeux de l 'Occident. Dans le bassin méditerranéen de l'époque classique, les Anciens, s'ils connaissent bien l'Inde, ne situaient guère une Chine perçue uniquement à travers des intermédiaires. Que l'on utilise alors la route terrestre de l'Asie centrale ou celle, maritime, de la mer Erythrée(l), la Chersonèse d'Or de Ptolémée procède du mythe plus que le la réalité géographique, et il semble bien qu'il ait fallu attendre les grands voyages apostolico-diplomatiques et surtout commerciaux des treizième et quatorzième siècles pour que l'Occident commençât à découvrir la réalité de l'Asie orientale et méridionale. Cette remontée dans le temps, qui peut paraître bien lointaine, n'est pas étrangère à notre propos, car certains traits énoncés par un observateur aussi pittoresque et pénétrant, mais non dépourvu de naïveté ou de faconde, que Marco Polo, laissent leur empreinte jusqu'au dix-neuvième siècle. Le voyageur vénitien a, certes, longuement parcouru les diverses régions de l'empire des Yuan, notamment la région Sud-Ouest où s'écoule le cours supérieur du Mékong. « ... Allant en venant de-çà de-là en ambassade par diverses contrées »(2), il semble, ainsi, avoir pris part à l'une, au moins, des trois expéditions qui, entre 1283 et 1294, envahirent le royaume de Pagan; il a, dans ce cas, obligatoirement traversé le Mékong en compagnie de l'armée mongole; mais, en bon commerçant, il est toujours très attentif à l'activité humaine, il apparaît, en revanche, peu sensible aux beautés de la nature et, de ce fait, ne nous fournit que peu de renseignements d'ordre spécifiquement géographique. Moins de deux siècles plus tard, s'ouvre la grande période d'expansion maritime occidentale, essentiellement amorcée par les deux Puissances rivales de la péninsule ibérique dont les navigateurs abordent presque simultartément cette région alors qualifiée d' « Inde mineure », baignée par une mer bientôt appelée en Europe « mer de l'Inde de là le Gange ou Zir-badad »(3) ce qui
(1) Cf. Luce Boulnois, La route de la soie, Paris, ArÛ1aud, 1963, Collection « Signe des temps », n° 16 et Warmington E.H., The commerce between the Roman Empire and India,London, Curzon Press, 1976. (2) Marco Polo, Le livre de Marco Polo ou le devisement du monde, texte intégral mis en français moderne et commenté par A. T'Serstevens, Paris, Albin Michel, 1956, p. 67. (3) Cf. infra note 1 et supra « Sources et bibliographie ». 22

montre la part importante prise par les navigateurs.arabo-persans dans la connaissance géographique de cette Asie entre Inde et Chine qui ne s'appellera que beaucoup plus tard Indo-Chine(4) ; on la situe d'ailleurs, alors, d'une manière fort erronée sur le plan du calcul géodésique, ce qui contribuera à alimenter - beaucoup plus encore que sur le continent sud-américain - la querelle hispano-portugaise très imparfaitement réglée par la convention de Tordesillas de 1494, celle-ci précisant et modifiant à la fois l'arbitrage prononcé l'année précédente par le pape Alexandre VI. Les Espagnols progressent vers l'Ouest, de Panama par Manille à travers le Pacifique, les Portugais vers l'Est, de Goa par Malacca à travers le golfe du Bengale; c'est donc aux environs des bouches du Mékong que se heurtent leurs ambitions rivales; mais ils ne remontent guère plus amont que la ville de Lovêk, alors capitale modeste et menacée du débile royaumekhmer, au territoire fort réduit par les échecs qui s'étaient succédé, pour ce malheureux pays, depuis l'abandon, en 1432, de la prestigieuse Angkor-Thom, mise à sac par les Siamois l'année précédente. Il faudra attendre le dix-septième siècle pour que des voyageurs occidentaux atteignent - presque simultanément, 1641pour le premier, 1647 pour le second - le royaume de Lan Ch'ang, rendant visite, en sa capitale de Vientiane,au roi Suriyavarnça. Grâceau « journal» de Gerrit van Wusthoff, envoyé du gouverneur des Indes néerlandaises, et à la « relation» des pères Léria et Marini en route pour la Chine, le Mékong moyen commence alors à être connu de l 'Occident(5). Remarquons que, si l'un ou les autres ont cheminé depuis la mer en longeant le cours du fleuve, à moins qu'ils n'aient rejoint Vientianeen partant du Siam à travers la plaine de Korat alors partagée entre les deux royaumes, leur apport à la connaissance du Mékong fut assez
(4) Il semble que l'expression ait été utilisée pour la première fois dans le titre de la revue de langue anglaise publiée dès 1819 par le collège anglo-chinois de Malacca, transféré à HongKong en 1843 : The Indo-Chinese Gleaner.En Europe, c'est le géographe danois, français d'adoption, Conrad Malte-Brun qui, à la même époque, l'introduira dans son œuvre et contribuera ainsi à en généraliser l'usage. Quant à la graphie « Indochine », actuellement seule en usage, elle semble n'être très communément adoptée qu'au début du xX- siècle, tout d'abord pour désigner la seule entité coloniale française et, peut-être en manifester, par là, implicitement, l'unité et l'originalité par rapport à ses grands voisins. (5) Cf. Marini (Père de), Histoire nouvelle et curieuse des royaUlnes de Tonkin et de Lao, traduite de l'italien par F. Lecomte, Paris, Gervais Clouzier, 1666. Egalement Müller M.P.N., De Oost. Indische Compagnie in Cambodia en Laos, La Haye, Publications de la Société Linschoten, vol. XIII, 1917. Et plus généralement Paul Le Boulanger, Histoire du Laos français, Paris, Plon, troisième édition, 1930. Francis Garnier s'était d'ailleurs intéressé à l'épisode hollandais dans la région et avait fait, à ce sujet, une communication à la société de géographie. Cf. Francis, Garnier « Voyage lointain aux royaumes de Cambodge et Laouwen par les Néerlandais et ce qui s'y est passé jusqu'en 1644 », Bulletin de la Société de Géographie, 1871, p. 249. Sur la nomenclature adoptée pour le cours du Mékong, cf. supra annexe 1 : « Notice géographique sur le bassin du Mékong ». 23

modeste; en particulier, ils ne semblent pas avoir été frappés, car il les signalent à peine, par les fonnidables obstacles hydrographiques dont le fleuve est parsemé en aval de Vientiane, et qui seront, pour Doudart de Lagrée et ses compagnons, un tel sujet de déception. Au moment où s'achèvent ces premiers voyages d'Occidentaux à l'intérieur de la péninsule, est publié à Vienne, en 1655, le Novus Atlas Sinensis du Père Martino Martini, à son retour de Pékin ;ce premier document cartographique établi à l'aide de données géodésiques sérieuses parce qu'observées, même à l'aide d'instruments encore peu précis, se limite, malheureusement, à la Chine propre, et ne concerne que très marginalement les régions de l'Empire arrosées par le Mékong supérieur. Peu après, en 1664, la fondation simultanée et relevant d'objectifs géographiques et politiques voisins, de la « Compagnie des Indes Orientales» et de la « Société des Missions étrangères de Paris »,marque l'entrée officielle de la France du Grand Roi dans ce qui deviendra l'Indochine. Rares commerçants et nombreux missionnaires vont se répandre sur toute la région, en se limitant tout d'abord aux bordures maritimes du Siam, du Cambodge, du Vietnam, ce dernier pays divisé par moments entre deux dynasties rivales, ce qui, pour les voyageurs occidentaux encore peu au fait des subtilités politiques dans lesquelles se débattent les peuples et les pouvoirs de ces Etats, contribue à compliquer la toponymie locale en dédoublant, à leurs yeux, ce dernier pays en Cochinchine et en Tonkin(6). Quelque vingt ans plus tard, en 1685, c'est la célèbre expédition de « L'Oiseau, vaisseau de guerre de sa majesté », accompagné de la frégate La Maligne, qui, dans l'esprit de Louis XIV, doit continner la présence française en la région; de nature à la fois diplomatique et scientifique, l'ambassade conduite par le chevalier de Chaumont se voit renforcée par un groupe de six « mathématiciens du roi »(7). Si le premier remporte un succès pour le moins éphémère, puisque le souverain de Siam qui le reçoit, Narayana, se voit destitué et exécuté dès 1688 avec son favori francophile, le grec Constantin Phaulkon, les seconds rapportent une ample moisson de données hydrogra-

phiques et géodésiques,ce qui pennettra au Père Coronelli, « cosmographe de la République de Venise », de dresser, au retour de "la mission, une carte d'exactitude remarquable pour l'époque - du moins en ce qui concerne le
(6) Sur ce problème de toponymie politique entre Cochinchine et Tonkin, cf. supra chapitre II, p. 34 et 35. (7) A ce premier voyage participent les pères: Joachim Bouvet, Jean de Fontaney (ou Fontenai, d'après les mémoires du comte de Forbin), Jean-François Gerbillon, Louis Leconte, Guy Tachard et Claude Visdelou, tous de la Compagnie de Jésus; d'autres confrères se joindront à eux ou les remplaceront lors des voyages suivants. Cf. ANIFC., série d'Extrême-Orient C122àC127. 24

contour maritime - carte qui sera éditée à Paris en 1687(8). Pour le Mékong,
malheureusement, cette carte qui s'arrête au seizième parallèle Nord, ne dépasse donc guère, vers l'amont, le cours inférieur du fleuve sur le bassin duquel elle fournit, cependant, quelques indications pertinentes encore que plutôt succinctes et quelque peu simplistes du genre: « fleuve Camboye ou Mécon, lequel se déborde en esté dans les campagnes voisines », ou encore les plateaux qualifiés de « solitude ou désert de Cochinchine », avec la mention suivante: « Les Kémoys, peuples barbares habitant dans ces montagnes ». L'indication portée le plus en amont est « Lewek ou Camboye » sur le Tonlé Sap et « ruines de l'église de Boatiangh » sur le grand fleuve lui-même, ce qui montre que les missionnaires étaient déjà remontés très loin de Phnom Penh, orthographié d'ailleurs « Ponompingh » et qualifié de « village ». La zone deltaïque, en revanche, rend compte, au moins approximativement, de la complexité hydrographique du Mékong, de nombreux biefs et îles y étant figurés, et le tenne « emboucheures » portant, fort justement, la marque du pluriel. Le Mékong n'est donc que progressivement mais systématiquement remonté par les missionnaires, dans la mesure où, surtout au cours du dixhuitième siècle, la diffusion du Christianisme accompagne, dans cette région, quand elle ne l'encourage point, la progression vietnamienne(9). Quant à la poignée de Français, clercs et soldats, qui avaient été contraints d'abandonner l'Inde après le traité de Paris de 1763, certains d'entre eux avaient gagné le Vietnam où ils furent les artisans du rapprochement éphémère entre la cour de Versailles finissante et le prétendant de la dynastie des Nguyên; tmp occupés à aider ce prince à récupérer puis à réorganiser son royaume autour d'une capitale impériale située beaucoup plus tard au Nord, ils ne s'intéressent que marginalement à une région qui ne relèvera, d'ailleurs, en totalité, de la souveraineté vietnamienne que quelques années seulement avant que les Français ne s' y installent; les provinces cochinchinoises dites de l'Ouest, celles, donc, correspondant au delta du Mékong, furent abandonnées, en 1759, par le malheureux Cambodge, au profit du Vietnam qui dut les céder à la France militairement présente en la région depuis 1858 - par le second traité de Hué
de 1867(10).

(8) Cf. supra « Sources et bibliographie ». Il suffit, pour se persuader de l'importance des résultats atteints par cette mission au seul plan géographique, de comparer cette carte de 1687 avec celle de la même région établie, seulement trente-cinq ans auparavant, par le Sieur Sanson d'Abbeville, géographe du roi (1652). (9) Cf. Vincent Rollin, Histoire de la Mission du Cambodge, Phnom-Penh multigraphie, 1968 ; ce document utilise essentiellement les archives de la mission du Cambodge qui se trouvaient alors à l'évêché de Phnom-Penh. (10) Sur ce problème de l'expansion vietnamienne, cf. supra chapitre II, p. 35 et 36.
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Les zon.es de l'intérieur paraissent donc ne pas retenir l'attention des observateurs, et une voix aussi autorisée que celle de Malte-Brun n'hésite pas à déclarer d'une manière péremptoire alors que nous sommes déjà parvenus

au début du dix-neuvième siècle: « Les vastes régions qui, sous la figure
d'une double péninsule, s'étendent entre le golfe du Bengale et la mer de Chine, ne sont guère connues que par leurs cÔtes, l'intérieur présentant un champ de conjectures inutiles et fastidieuses(II). » Les Anglais, pour leur part, dominant la région maritime de la Binnanie -le royaume de Pegu - dès 1826, s'étaient aussitÔt préoccupés des cheminements possibles vers l'Est et le Nord-Est. Parti de Moulmein, le docteur Richardson parviendra à Lamp'un, l'ancienne capitale, alors bien déchue, du royaume mÔn d'Haripunjaya, située près de Chiang Mai, dès 1829 ; plus au Nord, il sillonnera l'Est de la Birmanie en plusieurs voyages; Hannay atteindra Bhamo, en haute Birmanie, aux confins de la Chine, en 1834 ; Crawfurd, après son ambassade à Hué, en 1822(12), parcourra, au cours de plusieurs voyages de 1830 à 1837 le bassin de la Chao Phraya et le royaume de Chiang Mai. Mais, seuls de rares voyageurs européens parviendront jusqu'aux rives du Mékong, dans cette moyenne région, tel Mac Leod qui n'y fera, cette dernière année, qu'une brève incursion à la hauteur de Chiang Kong, très au Nord de Luang Prabang; il ira jusqu'à confondre cette dernière ville avec Vientiane alors en ruine, puisqu'il ne visitera ni l'une ni l'autre(13). Certes « Le voyage de Mc Leod avait pennis d'ajouter à la carte nombre de détails sur l'Est des Etats Chans entre le Salouen et le Mékong »(14) mais, près de vingt ans plus tard, plus au Sud, soit « entre le Salween et le Meping, le pays n'est qu'un blanc sur la carte »(15). C'est Henri Mouhot, naturaliste bizontin mais commandité par la Royal Geographical Society qui s'avancera le plus à l'Est; encouragé par le roi Mongkut, il était parti de Bangkok en direction de Luang Prabang qu'il devait atteindre pour mourir, non loin de là, d'une crise de paludisme le 25 novembre 1861. Conscient du caractère hasardeux de son voyage il écrivait: « consulter les quelques cartes existantes de l'Indo-chine pour me guider dans l'intérieur du Laos eût été une sottise; aucun voyageur, à ma connaissance du moins, n'ayant encore pénétré dans le Laos oriental ou publié des données authentiques sur ce pays »(16).
(11) Conrad Malte-Brun, Précis de Géographie universelle, Paris, 1813, livre CLI. (12) Cf. supra chapitre nI, p. 45. (13) Cf. « Route of Capt w.C. Mac Leod from Moulmein to the frontiers of China and the route of Dr Richardson on his fourth mission to the Shan provinces of Burmah », in Parliamentary Papers, n° 420, 1868-1869, volume 46, p. 617. (14) Sir Hugh Clifford, Further India, London, 1905, p. 273. (15) Ibid., p. 275. (16) Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos et autres parties centrales de l'Indo-Chine, Paris, Hachette, 1868, p. 302. 26

Mouhot fait, sans doute, allusion à la carte jointe au récit publié quelques années auparavant, en 1856,par Sir John Bowring qui ne s'était, quant à lui,

jamais aventuréloin de Bangkok,documentexact en ce qui concerne« les
parties basses des vallées du Menam et du Mékong »(17) puisqu'il s'appuyait sur le levé effectué l'année précédente, dans ces régions, par Parkes pour le compte de la même Royal Geographical Society(18),mais dont l'imprécision, pour ne pas dire l'extravagance, en ce qui concerne le Mékong moyen, ne rend que plus évident l'apport irremplaçable, sur le seul plan de la configuration géographique de la région, de la mission de 1866-1868(19). Mouhot avait bien failli d'ailleurs la devancer puisque il avait manifesté clairement ses intentions de redescendre le Mékong à partir de Luang Prabang: « I shall go down the Mekon in July or August 1862(20)... » ; sa mort ne lui en laissa pas le loisir. Beaucoup plus au Nord enfin, mais peu auparavant, en 1846, à la fin de leur célèbre voyage, les pères Huc et Gabet avaient dû, quant à eux, franchir le Mékong lors de leur retour forcé, sous bonne escorte, de Lhassa (Lasa) à Tch'eng tou (Chengdu), capitale du Se tchouan (Sichuan) ; mais les indications que donne le premier dans son récit, pour vivantes qu'elle soient, ne fournissent aucune infonnation géographiquementutilisable(21). Les Occidentaux n'étaient, certes, pas les seuls à s'être intéressés à la géographie de ces contrées. Les Chinois, pour leur part, profitant de leur proximité et poussés par leur dynamisme politique et commercial sinon par une curiosité intellectuelle qui ne les incitait guère à disperser leurs préoccupations hors des réalités de l'empire du « Milieu» - avec l'exception, notable mais limitée, du retour aux sources bouddhiques surtout pour les T'ang (Tang)- avaient, semble-t-il,dès la dynastie Souei (Sui), grâce à leurs propres activités et aux récits de voyageurs étrangers - arabes ou indiens parvenant en Chine du Sud, une connaissancegénérale des contours côtiers de l'Asie du Sud-Est.
(17) française (18) p. 71. (19)
reprints

lN.L. Baker, Histoire des découvertes géographiques et des explorations, traduction de Maurice Planiol, Paris, Payot, bibliothèque géographique, p. 240. Cette carte fut publiée dans le Journal of the Royal Geographical Society, volume 26, Cf. Sir John Bowring, «The kingdom and People of Siam», Oxford in Asia Historical

-

Kuala Lumpur,

Singapore,

London, New York

-

Oxford University

Press, 1969,

volume n, carte H.T.infine. (20) Henri Mouhot, «. Henri Mouhot' s diary », Oxford in Asia Historical reprints - Kuala Lumpur, London, New York. Oxford University Press, 1966, p. 148. Nous n'avons pas trouvé ce passage dans la version française, sans doute abrégée, utilisée concurremment (infra, note 16). (21) Evariste-Regis Huc, Souvenirs d'un voyage dans la Tartarie et le Thibet pendanlles années 1844, 1845, 1846, Paris, 1850. 27

Le premier voyageur célèbre est Fa hsien (Faxian) qui, dès le début du cinquième siècle, utilise la voie terrestre pour se rendre en Inde, tandis que, deux siècles plus tard, Yi tsing (Yijing), contrairement à son contemporain Hiuan tsang (Xuanzang) qui franchira les montagnes du Tibet pour se rendre dans la vallée du Gange, préférera, lui, la voie maritime(22). Hiuan tsang, comme Fa hsien avant lui, n'avait-il pas été obligé de franchir le Mékong, sans doute par l'un des « deux itinéraires de Chine en Inde... » dont l'usage est attesté à la fin du huitième siècle(23) de même que, un demi-millénaire plus tard, Marco Polo, comme nous l'avons déjà mentionné? La monumentale encyclopédie de Ma Touan lin (Ma Duanlin) qui, à partir des Yuan et jusqu'à l'époque modeme(24), constituera, pour les Chinois, la référence fondamentale à la Connaissance, notamment à celle du monde exté-

rieur, décrit abondammentdans les sections consacrées aux « peuples qui sont étrangers à la Chine », ceux qui sont implantés au Sud de l'Empire. Mais,
pour le Mékong plus précisément, c'est le récit d'une ambassade mongole se rendant à Angkor en 1294, qui fournira les indications les plus riches, non seulement sur l'état politique de l'empire khmer, alors au bord de la décadence, mais sur la vie d'un pays qui s'articule essentiellement autour du Mékong(25). Le règne, en Chine, de la dynastie suivante, celle des Ming, correspond, dans la plus grande partie des trois siècles de sa durée, à une période certes brillante mais de caractère plutôt conselVateur et introverti; et c'est en 1711 seulement que débutera à l'initiative du quatrième empereur de la dynastie des Ts'ing, (Qing) : Ts'ien long (Qian/ong), le levé cartographique général de la Chine qui sera effectué en huit ans par une équipe de géographes européens, jésuites de la mission de Pékin. Il semble que ce soit le père Fridelli qui ait été le véritable maître-d'œuvre de cette grandiose entreprise scientifique, bien que certain auteur français se soit employé à minimiser son rôle(26) ; il était, en effet, d'origine italienne et sujet de l'Empire; ses compatriotes se sont efforcés de rétablir l'équité historique, grâce au texte d'une plaque commémorative apposée sur le mur extérieur de la cathédrale de Linz, sa ville natale, dans lequel il est qualifié, sans doute à juste titre, d'« auteur du premier atlas de l'empire de « Chine »(27).
(22) Cf. René Grousset, Sur les traces du Bouddha, Paris, Plo~ 1957, 10/18. (23) Paul Pelliot, « Deux itinéraires de Chine en Inde à la fin du vmc siècle », Paris, in Toung-Pao, 1904. (24) Ma Touan Lin (Ma Duanlin), « Ethnographie des peuples étrangers à la Chine» (extrait de Wen fan Tang Gao) traduit par Hervey de Saint-Denis, Paris, 1867-1883. (25) Cf. Tcheou Ta-Kou an (20 Daguan), Mémoires sur les coutumes du Cambodge, introduction et traduction de Paul Pelliot, in B.E.F.E.O., IT, 1902, p. 123-177. (26) Georges Soulie de Morant, L'épopée des jésuites français en Chine, Paris, Bernard Grasset, 1928, p. 148. (Lire la note 27 p. 29J.

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