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L'imaginaire politique vénézuélien, les lieux de paroles

De
286 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 76
EAN13 : 9782296299726
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L'IMAGINAIRE POLITIQUE VÉNÉZUÉLIEN

Recherches & Documents AMÉRIQUES LATINES Collection dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin et Pierre Ragon Dernières parutions:
DAVILA L. R., L'imaginaire politique vénézuelien, 1994. DESHA YES P., KEIFENHEIM B., Penser l'autre chez les Indiens Huni Kuin de l'Amazonie, 1994. DUCLAS R., La vie quotidienne au Mexique au milieu du XIXème siècle, 1993. GUlCHARNAUD-TOLLIS M., L'émergence du Noir dans le roman cubain du XIXème siècle, 1993. GUIONNEAU-SINCLAIR F, Messianisme et luttes sociales chez les Guaymi du Panama, 1994. GRUNBERG B., L'Univers des conquistadores. Les hommes et leur conquête dans le Mexique du XVlème siècle, 1993. LOPEZ A., La conscience malheureuse dans Ie roman hispano-américain. Littérature, philosophie et psychanalyse, 1994. NOUHAUD D., Etude sur Maladron, de Miguel Angel Asturias, 1993. PEREZ-SILLER J., (sous la coordination de) La «Découverte» de l'Amérique? Les regards sur l'autre à travers les manuels scolaires du monde, 1992. RAGON P., Les Indiens de la découverte. Évangélisation, mariage et sexualité, 1992. ROUX J.-c., L'Amazonie péruvienne. Un Eldorado dévoré par laforêt, 1821-19/0,1994. SANCHEZ-LOPEZ G., (sous la direction de), Les chemins incertains de la démocratie en Amérique latine, 1993. SINGLER c., Le roman historique contemporain en Amérique latine. Entre mythe et ironie, 1993. VIGOR c., Atanasio. Parole d'Indien du Guatemala, 1993. WUNENBERGER J.-J. (ed.), La rencontre des imaginaires entre Europe et Amériques, 1993. YPEZ DEL CASTILLO I., Les syndicats à l'heure de la précarisation de l'emploi. Une approche comparative Europe-Amérique latine, 1994. TATARD B., Juan Rulfo photographe, 1994. VASCONCELLOS E., Lafemme dans le langage du peuple au Brésil, 1994.

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3082-1

" Luis Ricardo DA VILA

L'IMAGINAIRE
~ ~

VENEZUELIEN
Les lieux de paroles
Traduit de l'espagnol par Jeanne Allard

~

POLITIQUE

" Préface de Daniel PECAUT

Collection Recherches et Documents AMÉRIQUES LATINES dirigée par Denis Rolland Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris ALF ADIL

Remerciements

Ce livre fut rédigé alors que je bénéficiais d'une bourse d'études à l'Université d'Essex (Angleterre) : mes remerciements vont à la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques de l'Université des Andes (Mérida,Venezuela), dont je suis membre du personnel enseignant, pour me l'avoir concédée. La recherche ici présentée fait partie de deux projets plus larges, "Idées et processus politiques dans le Venezuela du XXe siècle" (individuel) et "Etat, Economie et Société pendant la décennie militaire, 1948-1958" (en collaboration), projets appuyés financièrement et institutionnellement par le Consejo de Desarrollo Cientlfico de l'Université des Andes que nous remercions de son aide. Nous remercions enfin les ami(e)s de l'Université d'Essex et de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales qui ont accueilli et revu notre travail.

La magie des mots a été et sera encore pour longtemps un puissant mobile de nos actions et de nos jugements.

Le Dantec

La provocation d'un imaginaire collectif est toujours une entreprise inhumaine, non seulement parce que le rêve essentialise la vie en destin, mais aussi parce que le rêve est pauvre et qu'il est la caution d'une absence.
Roland Barthes Mythologies

L'homme a toujours senti et les poètes ont souvent chanté le pouvoir fondateur du langage. qui instaure une réalité imaginaire, anime les choses inertes, fait voir ce qui n'est pas encore, ramène ici ce qui a disparu.

Emile Benveniste Problèmes de linguistiquegénérale

A Philippe Simon, avec qui je partage la même aube et la même nuit. Et c'est ici que tout commence.

Pour Javier Alvarez, ln memoriam. Avec qui l'espérance est disparue. Et c'est ici que tout fmit.

PREFACE

En 1945, nombreux sont les pays en Amérique latine qui se trouvent placés devant la nécessité de faire choix d'un nouveau régime politique. Tandis que la période de guerre a provisoirement élargi les fonctions de l'État et restreint les marges de jeu des forces sociales, la victoire du "camp des démocraties" contraint les acteurs politiques latinoaméricains à se définir par rapport au thème démocratique et ouvre le champ à des vastes phénomènes de mobilisation sociale. Le mois d'octobre voit des bouleversements spectaculaires se succéder. En Argentine, les divers partis qui se réclament de la démocratie entreprennent de se débarrasser du colonel Peron mais, le 17 octobre, l'irruption des masses à Buenos Aires pour lui apporter leur soutien transforme soudain l'équilibre des forces et, à travers la rencontre entre rIlepeuple" et le "leader", marque l'avènement d'une symbiose populiste novatrice et singulièrement éloignée de la démocratie libérale. Au Brésil, Getulio Vargas s'efforce de se maintenir au pouvoir en mobilisant les travailleurs mais, le 29 octobre, les chefs militaires le renversent; toutefois l'essentiel des structures de l'Estado Novo est maintenu, seul un pourcentage très limité de la population est autorisé à prendre part aux élections, et la prégnance de ce que l'on a appelé "l'idéologie de l'État" continue à atténuer la portée des références à la démocratie. En Colombie, après la démission du président Alfonso LOpez Pumarejo en juillet, l'affrontement entre les deux partis traditionnels est relancé en même temps que prend son essor le mouvement populiste animé par Gaitan. A travers ces quelques exemples, on peut observer que l'ébranlement des anciennes formes politiques à la faveur d'une conjoncture internationale particulière conduit à des configurations multiples qui entretiennent avec l'idée démocratique des relations variables: dans un cas l'instauration d'une conception organique renvoyant à la fusion du "peuple" et de la "nation" sous l'égide d'un personnage charismatique; dans l'autre, la préservation d'un ordre néo-corporatiste étayé sur l'État; dans le dernier, la reconnaissance d'une division entre des identités partisanes impliquant adhésion à des représentations inconciliables de l'ordre politique. S'il y a néanmoins un élément

commun, il réside dans le fait que la référence démocratique est invoquée bien davantage pour construire des modèles de citoyenneté sociale que pour affermir les droits de la citoyenneté politique. La démocratie libérale fait figure de fiction dépourvue d'autre portée que de dissjmuler les ambitions des "oligarchies". L'ouvrage de Luis Ricardo Davila nous place face à une autre variante. Au Venezuela, le coup d'État réalisé contre le gouvernement du général Medina, le 18 octobre, par l'Action Démocratique de Romulo Betancourt, soutenue par certaines factions militaires, se propose d'établir un régime démocratique qui mette un terme à l'ère des "caudillos", permette au peuple de manifester sa volonté souveraine par le biais du suffrage universel, mette au service de l'ensemble de la population les richesses venant du pétrole. Aux yeux des dirigeants, la "glorieuse révolution" rompt avec des décennies obscures de
confiscation du pouvoir et de corruption et inaugure l'ère de la démocratie politique moderne. Leur objectif n'est rien de moins que d'inventer un nouvel imaginaire.

La démarche de Luis Ricardo Davila se situe dans la perspective de l'analyse "du politique" qui, depuis quelque temps, a retrouvé ses lettres de noblesse. Au plus loin des raisonnements qui ne font de l'événement politique que la résultante de "causes" profondes, économiques ou sociales, il s'attache à montrer comment l'événement peut au contraire être porteur d'une nouvelle perception de l'intelligibilité politique et commander à une autre "mise en forme" du social, selon l'expression de C. Lefort. A travers le déchiffrement des procédures discursives mises en oeuvre par les dirigeants de l'AD. (Action Démocratique), et notamment par Romulo Betancourt, il décrit de manière remarquable l'entreprise de construction de ce qu'ils présentent comme "l'imaginaire démocratique" susceptible de transformer un peuple longtemps maintenu dans les ténèbres en sujet politique souverain. Les trois années de gouvernement AD. qui vont suivre ne sont pas dépourvues d'une tonalité populiste, comme en témoigne la recherche d'une légitimité qui repose, non seulement sur les élections, mais également sur l'adhésion des masses en une AD. métamorphosée en parti-État. Mais cette tonalité demeure discrète: un parti n'est pas individu et ne favorise pas aussi aisément une relation fusionnelle. Pour autant, la symbolique démocratique brandie par les dirigeants de l'AD. semble elle aussi incomplète: elle ne va pas jusqu'à faire de l'égalité le "schème générateur" évoqué par Toc2

queville et moins encore à mettre en avant une représentation du pouvoir comme celle d'un "lieu vide" : l'A.D. se l'approprie bel et bien, sans aucun souci de laisser une part aux petites formations rivales. vite soupçonnées d'appartenir à un espace qui n'est pas celui de la démocratie. L'ouvrage de Luis Ricardo Davila permet parfaitement de discerner plusieurs des ambiguïtés qui traversent "l'imaginaire démocratique" proposé, imposé pourrait-on presque dire, au peuple-électeur. D'abord ce peuple est-il souverain par lui-même ou ne peut-ill'être que par procuration? Il ne faut guère remonter en arrière pour découvrir chez Romulo Betancourt comme chez tant d'autres hommes politiques latino-américains, influencés par le pessimisme néodarwinien un moment à la mode en Europe, la hantise d'avoir àfaire à une population incapable d'accéder pleinement à la qualité de sujet politique. L. R.. Davila cite cette phrase d'une lettre de 1931, dans laquelle Betancourt évoque "ce pauvre peuple analphabète, malade de toutes les tares physiques et morales, malade surtout d'ignorance". Comment croire que, sous la belle rhétorique d'après 1945, rien ne subsiste de cette définition négative? Ensuite, le "caudillisme" n'a pas pu ne pas laisser de marques. Il n'a pas manqué d'intellectuels, comme Vallenilla Lanz pour faire la théorie du "césarisme démocratique". Gomez a régné pendant près de trois décennies, jusqu'à sa mort en 1935; un si long gouvernement "d' Un seul" suppose bien de répondre ou d'aboutir, comme le suggère L.R. Davila, à quelque sorte d'imaginaire. Si l'A.D. s'accommode aussi aisément, et malgré ses dires, d'un projet d'appropriation du pouvoir, la raison en est peut-être que, sans le savoir, il reste tributaire des conceptions caudillistes. Tocqueville, toujours, a établi que la Révolution française, alors qu'elle se pensait comme commencement radical, prolongeait d'une autre manière la politique de la monarchie absolue. Il aurait été surprenant que la "révolution d'octobre" vénézuélienne, à laquelle les militaires sont associés, ne dût rien à l'héritage des guerres et caudillos. Enfin, la surabondance rhétorique, disséquée avec acuité dans cet ouvrage, apparaît souvent comme une façon de dresser un rempart contre des réalités sociales qui résistent à l'emprise de l'imaginaire A.D. Par-delà les mots, l'on sent en permanence la présence de cette

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alternative récurrente qui, elle aussi, fait partie en maintes circonstances de l'imaginaire politique de la vie latino-américaine: l'ordre ou le chaos, alternative qui peut supporter les élaborations politiques les plus contradictoires, caudillistes, dictatoriales, démocratiques. Une des expressions de pareille alternative consiste en ce que l'on désigne souvent comme l'hyperpolitisation de règle en Amérique latine, dont la prolifération rhétorique est une conséquence. Comme si la société ou l'économie n'y possédaient aucune consistance propre ni aucun principe d'auto-régulation et que tout était suspendu à un fiat politique aussi intense que précaire, aussi capable de faire miroiter l'image d'un bon ordre que de laisser à découvert, lorsqu'il tourne court, les béances du désordre. Que l'immense travail de fabrication de l'imaginaire A.D. n'ait pas réussi àfaire qu'il devienne tout naturellement celui qui préside à l'imagination des Vénézuéliens, le renversement de R6mulo Gallegos en 1948 paraît le prouver, qui n'entraîne nulle protestation massive et permet une nouvelle décennie de tyrannie. Le temps pour que l'imaginaire démocratique retrouve son attrait, surtout lorsque R6mulo Betancourt, à nouveau porté au pouvoir, reconnaît que sa mise en application passe par l'acceptation de la concurrence partisane qui se traduit par l'alternance de l'A.D. et du C.O.P.E.!. au gouvernement. Est-ce à dire que l'imaginaire se suffit à lui-même et comble les aspirations citoyennes? Dans la dernière partie de l'ouvrage, L. RooDavila rappelle qu'il convient d'adopter aussi un point de vue plus cynique. L'adhésion au binôme A.D.-C.O.P.E.l. se maintient d'autant mieux qu'elle s'accompagne de gratifications diverses pour ceux qui y souscrivent. La rente pétrolière vient très prosaïquement au secours de la croyance démocratique. Qu'elle ne parvienne plus à irriguer la société et l'imaginaire se disloque. Affleure le soupçon généralisé qu'il afallu un "voile d'ignorance", si l'on ose détourner de son usage l'expression de J. Rawls, pour qu'il dure tant. Comme on vient de le constater à l'occasion du déboulonnage de Carlos Andrés Pérez. L. R. Davila nous invite à réaliser une passionnante visite dans les ateliers où s'est successivement construit "l'imaginaire vénézuélien" mais aussi dans les rues et places où, de temps à autre, l'imaginaire

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en question se révèle soudain fait de bric et de broc et se déchire. Il nous donne un livre important et singulièrement d'actualité.

Daniel Pécaut Directeur d'Études à l'École des Hautes Etudes en Sciences Sociales

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A VANT-PROPOS Cet essai a pour thème central: penser l'histoire politique du Venezuela depuis la fin du siècle passé jusqu'à aujourd'hui à travers le concept d'imaginaire. Tout au long de cette période, la société vénézuélienne s'est livrée à un travail permanent, mené à bien par ses élites intellectuelles, travail qui consiste à inventer ses propres représentations. Faisant usage de la construction des idées, de concepts, de symboles et d'images, les Vénézuéliens sont parvenus à différencier les fibres de leur propre identité, à percevoir leurs divisions et leurs antagonismes, à unifier les revendications des divers secteurs, à légitimer l'exercice du pouvoir et à élaborer les modèles selon lesquels on donna un ordre (forme et fonds) aux institutions. Hommes, idées, institutions, symboles et événements politiques modelèrent les images et les concepts que, tout au long de cette période historique, la société a imprimés sur sa réalité pour donner sens à la coexistence collective. Profitons de ces affirmations pour commencer, dès les premières pages, à délimiter les termes qui permettront de dérouler notre analyse. En toute société, à côté de ce que l'on appelle généralement corrélations de forces politiques, sociales et économiques -lesquelles s'inscrivent dans l'ordre de l'action à proprement parler- il existe un substrat de la plus grande im-portance, des relations de sens qui agissent dans l'ordre de la représentation et vont au-delà des intérêts de secteurs particuliers dans la mesure où ils cherchent à stabiliser l'unité de la société en absence d'une telle unité. C'est ce que quelques auteurs considèrent comme la dimension symbolique de la société, Claude Lefort, par exemple. L'un des concepts les plus attachés à cette dimension est celui de l'imaginaire, lequel est assujetti à quelques notions générales qui seront développées -et, dans certains cas, approfondies- tout au long de cet essai. Résumons quelques définitions: 1- Ces catégories de représentations collectives, ces idées-images de la société et de tout ce qui la concerne, c'est ce que nous entendrons grosso modo par imaginaire; et quand elles se rapportent au pouvoir et à sa forme d'organisation et d'exercice, on pariera de l'imaginaire politique; 2- Le processus de construction d'un imaginaire crée en même temps les' conditions rendant possible l'institutionnalisation d'un discours politique particulier (caudillisme, dictature, démocratie, socialisme); 3- Une fois créé et accepté, l'imaginaire d'une société devient son horiwn (fonds d'intelligibilité qui 7

donne sens aux diverses actions hwnaines), mais pas comme un horizon parmi d'autres, sinon comme la frontière ou le seuil qui structure les relations de sens et, ainsi, cree les conditions de possibilité d'émergence de tout symbole, image ou concept dans lesquels inscrire la diversité des demandes sociales; 4- A la base, la fonction de l'imaginaire est double: pour une part, suturer les espaces sociaux disloqués au travers de la constitution de nouveaux espaces de representation; d'autre part, reconstruire l'unité manquante de la nation en absorbant toute possible revendication sociale et l'universalisation des œmandes de groupes sociaux particuliers. Notre travail est, alors, de tenter d'expliquer quelques expressions œ l'histoire politique vénézuélienne, d'analyser les conditions de possibilité desquelles émergent des représentations collectives telles que ''le caudillo", "le chef unique", "la cause"; "la révolution", "le peuple souverain", "le militant dévot", "le citoyen", "le parti du peuple", "l'armée du peuple", "le gouvernement du peuple..." Le premier objectif d'une telle tâche est "revenir aux choses mêmes" comme disait Husserl, dans un contexte très différent, et pour cela nous avons besoin de sownettre le langage politique et plus particulièrement les mots qui désignent des collectivités (caudillisme, démocratie, dictature, nation, peuple, parti, patrie...) à une analyse radicale. Condition primordiale pour que la société soit corn-prise dans ses propres termes, sans aucune référence à quelque chose ou à quelqu'un transcendant à elle-même. Quel est notre projet? Le langage politique ordinaire, plus que tout autre langage, dans la mesure où il est construit pour convaincre, est imprégné de ce que Pierre Bourdieu appelle une certaine "ontologie de l'ambiguïté". Les acteurs (les élites) qui rêvent de la construction de nouvelles formes d'organisation de la société, sont les plus importants producteurs œ concepts, symboles et images chargés d'ambiguïté. Déchiffrer le sens œ quelques-uns des concepts, symboles et images qui ont gouverné l'histoire politique vénézuélienne contemporaine implique, dans le contexte de ce travail, une analyse destinée non seulement à dévoiler la charge d'ambiguïté sinon, plus important encore, à découvrir les conditions œ possibilité (déterminantes sociales conscientes et inconscientes, intentions attachées à des prises de positions particulières, contexte historico-social, conditions économiques et politiques...) du discours

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qui la renfenne. En un mot, quand nous parlons d'une analyse radicale, nous faisons référence à celle qui cherche les racines des relations œ sens socialement construites. Et ceci exige de faire usage de l'anne critique par excellence: l'analyse historique. Mais nous avons besoin œ faire usage de celle-ci en évitant de tomber dans le paradoxe qui fait que lorsque l'on avance dans le maniement des instruments de la pensée rationnelle (concepts, catégories, principes de classification et œ périodisation...) les choses sortent de leur propre histoire. Dans ce sens, plutÔt que de répéter la phrase téméraire de Popper, "misère œ l'historicisme", nous ferons écho à une autre expression certainement moins téméraire: la misère de l'a-historicité. De sorte que l'usage œ concepts et élaborations théoriques, oui, mais seulement dans la mesure où celles-ci existent et se maintiennent sur le fondement de l'expérience historique. Nous ré-approprier radicalement le passé implique de le considérer comme un objet, en le libérant de l'histoire glorificatrice et constructrice de fétiches. Nous avons voulu penser l'histoire politique vénézuélienne, ce faisant, penser la crise que traverse actuellement le pays. Mais que le lecteur ne comprenne pas cette tâche comme l'historisation du fait politique ou des idées inhérentes. On ne trouvera pas dans ces pages une reconstruction minutieuse de toute la trame discursive qui guida et anima la théorie et la pratique politiques du pays au cours des cent dernières années. n s'agit plutÔt d'analyser les principales expressions de l'imaginaire politique de la société, de trouver ses principaux mécanismes de façon à pouvoir expliquer ses fonnes de fonctionnement et les clés de sa transcendance en deux grands moments: 1- Le temps historique correspondant au caudillisme, qui va de la fin de la Guerre Fédérale au milieu du siècle passé jusqu'en 1935. 2- Le temps historique correspondant à la démocratie de la fin des années vingt jusqu'à aujourd'hui. Ce faisant, nous rattachons plus la matière de cet essai à la réflexion politique qu'au travail historique proprement dit. Ou, autrement dit, nous traitons d'un problème politique dans un temps historique défini. Comment passe-t-on, dans un contexte politico-social comme celui offert par le Venezuela, de la théorie et de la pratique. politiques du caudillisme (cette sorte d'empire de personnes qui invoquent l'amour de la patrie, l'ordre de la cause, la paix politique et le progrès social) à la théorie et à la pratique politiques de la démocratie qui, si elle partage

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certains traits avec le premier (personnalisme, charisme du chef...) incorpore également de nouvelles pratiques distinctes: le débat doctrinaire et idéologique, l'invocation de concepts modernes comme la justice sociale, la souveraineté populaire, les droits du citoyen? Pour analyser cette transition il a été nécessaire de reprendre quelques questions concernant la fonction du langage dans les principaux moments de l'histoire vénézuélienne récente, en insistant sur certains évéœments comme celui de l'opposition au régime de G6mez en 1928 ou comme celui du 18 octobre 1945 ou encore le 23 janvier 1958, pour y trouver les mécanismes symboliques et imaginaires du discours inhérent, les interactions entre pouvoir et langage, le rôle constitutif de ce dernier, le passage de (et la relation entre) l'imaginaire au symbolique, les mécanismes de l'appropriation sociale du discours politique des élites, l'interprétation du discours en termes de jeu de relations de pouvoir et de sens. Mais on a fait appel également à un recours métaphorique: rechercher les lieux que la parole politique construisit et où elle s'abrita dans ces divers moments. Les lieux... Une seule voix, une seule conscience ne suffisent jamais à construire le sens social de la parole. Car celle-ci n'est pas une chose mais le mi-lieu toujours changeant, toujours en mouvement, des relations de sens. La vie de la parole consiste à passer de bouche en bouche, de contexte en contexte, de collectif en collectif, de génération en génération. La parole va ainsi constituant et trouvant ses lieux: figures, formes, images, symboles, à partir desquels seulement elle peut se rapporter à quelque chose. La parole politique n'est pas un chaos de promesses inaccomplies, de phrases ronflantes visant à arracher des adhésions ou des applaudissements; la parole politique est un mode d'organisation de la société unie malgré les fragmentations de ses membres et des conditions contingentes qui définissent l'existence du social. D'où la fonction constitutive que nous avons assignée au langage tout au long de cet essai. Les agents humains trouvent de cette manière leur être au sein des lieux de paroles dans la mesure où ils sont sous la contrainte du langage. Dans la pratique, les lieux de la possibilité discursive ne sauraient être infinis dans un contexte linguistique donné mais ils sont toujours ou10

verts aux acteurs individuels et collectifs. Toute énonciation provenant de ceux-ci met virtuellement en question l'autorité de celui qui parle et le lieu d'où il parle. La métaphore du lieu doit être prise, alors, dans cet essai dans le sens plus général de locus: une figure historique, un symbole, une institution ou un concept autour duquel tant les émotions que les pensées se cristallisent et opèrent. Dans une société comme la société vénézuélienne qui se fait chaque jour plus complexe, plus d'un lieu se constitue qui servira de refuge à plus d'un jeu de langage: lieux et jeux de langage sont soumis à des raffinements et à des développements en vertu des activités des agents sociaux et des objectifs politiques qu'ils définissent. De cette façon, les lieux de paroles disent plus que ce que les agents prétendent dans la mesure où la société s'approprie les divers sens et les élargit de façon inattendue. En société personne n'est à l'abri du jeu virtuel de la discursivité.

Les Paroles...
Ajoutons au trait antérieur d'ambiguïté que la parole politique (l'usage du langage dans les processus politiques) joue également un rôle fondateur, synthèse de l'expérience d'une société, fondement des revendications et des demandes collectives qui contient en même temps la clé de son universalisation. Au travers de la parole politique se construisent les intérêts de la société en tant que formes symboliques et pas simplement en tant que réalités sociales pré-existantes à tout événement. Plusieurs choses résultent de cette conception: 1- La parole politique se compose de l'ensemble des discours et pratiques symboliques au travers desquels s'énoncent les revendications de la société; les individus et les groupes articulent et négocient leurs propres revendications ou d'autres concurrentes; 2- Au travers de la parole politique se définissent les positions à partir desquelles les individus ou les groupes peuvent légitimement (ou ne le peuvent pas) élever des revendications contre d'autres; et, en conséquence, les définitions de l'identité et les limites de la communauté à laquelle ils appartiennent; 3- Cette parole sert
également à établir les significations des termes à l'intérieur desquels se

formulent les demandes collectives, en montrant leur contexte et le
degré d'autorité que possèdent les principes qui lui donnent caractère de

force obligatoire; 4- La parole politique dans les fonctions de pouvoir détermine la constitution des agents sociaux et donne force aux 11

procédés qui résoudront les contestations, (elle donne force) à ceux qui décideront du sort de ces revendications et (donne force) à ceux qui feront exécuter les décisions. Voici pourquoi, dans cette perspective, l'autorité politique est aussi (et après tout) un problème d'autorité discursive. C'est-à-dire que, premièrement, les fonctions publiques sont définies et attribuées dans un discours politique donné; deuxièmement, l'exercice de ces fonctions revient à donner l'autorité aux fonctions, il œ fait que confinner les tennes qui composent le discours. Le lecteur reconnaitra dans ces définitions une position intellectuelle assez éclectique, mais ne manquant pas pour autant de fondement et de cohérence. Notre analyse profitera des apports les plus importants du champ théorique du post-structuralisme : la sémiotique, la théorie des fonnations discursives, la nouvelle histoire, la linguistique, l'analyse du discours, l'intérêt renouvelé pour la psychanalyse lacanienne et son exploration des subjectivités politiques. En conséquence, conceptuellement, notre essai sera un mélange de Foucault, Castoriadis, Lefort, Laclau, Furet, Duby, Barthes, Baczko. D'où il s'ensuit que les motsclés sont: imaginaire, discours, action, représentation, symbole, dislocation, articulation, horizon, sujets, interpellation, langage. Nos objectifs et le contexte théorique général définis, indiquons finalement la division du matériel. Cet essai se compose de quatre parties. Dans la première, on tente de reconstruire les principaux mécanismes de l'imaginaire politique du caudillisme, tant dans leur pratique que dans leur théorie, jusqu'en 1935. Puis l'on passe, dans une deuxième partie, à l'analyse du contexte historique et politique dans lequel se produit la dislocation de cet imaginaire. Les premiers éléments constituants s'introduisent entre la fin des années vingt et 1945, ce seront les pièces fondamentales de l'imaginaire démocratique vénézuélien. Puis l'on passe dans la troisième partie à l'examen en profondeur des principaux mécanismes de cet imaginaire tels qu'ils furent définis et pratiqués entre le 18 octobre 1945 et le 24 novembre 1948. Ces deux dates marquent les frontières de la première expérience démocratique de masses dans le pays. Menant notre analyse du 18 octobre et de son triennat tant dans l'ordre de la représentation que dans l'ordre de l'action, nous posons les questions suivantes: comment le discours d'octobre construisit-il les principales représentations de l'imaginaire démocratique? Au travers de quels mécanismes arrivèrent-ils à fixer leur crédibilité parmi les

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Vénézuéliens? Nous passons ensuite à l'analyse des forces politiques (et leurs corrélations) en présence pendant ces trois années. Cette troisième partie, si l'on veut, fonne le corps principal de notre essai dans la mesure où se reconstruit là, minutieusement, toute la trame discursive qui guida et anima la théorie et la pratique politiques de ces années fondements de l'ordre installé postérieurement. Enfin, dans une quatrième partie, plusieurs choses sont mises en évidence : 1- la tentative manquée durant les années de la décennie militaire 1948-1958, pour démonter les pièces de l'imaginaire démocratique et le remplacer par de nouveaux composants propres aux dictatures républicaines de ces années: la force coactive et le développement à tout prix ou le prurit de l'oeuvre physique; 2- Après l'échec de cette dernière tentative, on analyse les conditions de réhabilitation de l'imaginaire de la démocratie au travers des gouvernements mis en place entre 1958 et 1973; 3- Pour ensuite tenter de percevoir les changements produits dans la société vénézuélienne à partir de 1973, changements qui amenèrent la crise de l'imaginaire qui se vit actuellement. Dans ces dernières pages, sont incluses certaines réflexions sur la dérive éthique et idéologique régnant dans le pays et qui a servi de contexte à la résurgence d'un phantasme que l'on croyait enterré "...sous des centaines de pelletées de terre" : celui des coups d'Etat militaires et leurs gouvernement de force respectifs. Dans cette perspective, on en arrive au récent départ du pouvoir du Président Carlos Andrés Pérez et l'on insiste sur la nécessité de construire une nouvelle idée du Venezuela, qui rendrait possible la radicalisation plutÔt que la réfonne ou l'approfondissement dont parlent les élites politiques, du système démocratique.

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PREMIERE PARTIE LE TEMPS DU CAUDILLISME 1- Les clés historiques: Indépendance et Fédérationl

Les deux mouvements politico-militaires constituèrent les deux clés historiques qui menèrent au drame vécu par la nation vénézuélienne. A propos des forces et des formes qui marquèrent la typologie du pays dans le concert des autres pays d'Amérique latine, on peut signaler ce qui suit. Au cours de ce siècle, l'histoire politique du Venezuela s'est caractérisée, dès le moment même du mouvement d'indépendance contre l'Espagne (1810-1823), par des guerres. Ces combats, qui menèrent le pays à la condition de République, eurent un double caractère: d'un côté, un caractère de guerre civile, c'est-à-dire d'affrontements entre les habitants eux-mêmes et, d'autre part, de rupture du lien colonial avec une puissance étrangère. Cette dualité devait avoir de lourdes conséquences pour le développement politique postérieur, surtout à l'heure de construire l'ordre qui allait permettre la formation de citoyens donnant à la République son contenu. Ajoutons à cela la stimulation de l'anarchie qui séduisit les majorités dans le pays, conséquence des antagonismes sociaux et de la désintégration de l'ordre politique colonial qui avait régné grosso modo pendant plus de trois cents ans, laissant ainsi posés, dès le début de cet essai, deux des principaux obstacles à la réorganisation républicaine et à la recherche du progrès poli-

IOn connaît sous ce nom au Venezuela la plus longue lutte civile qu'ait vécue le pays après la guerre d1ndépendance. Selon la stricte logique historique, la Fédération, également connue comme "Révolution Fédérale", fut le prolongement de cette dernière dans la mesure où elle venait résoudre quelques-uns des problèmes sociaux et politiques qui se posèrent après la rupture avec le lien colonial: la demande d'égalité et la forme d'organisation du pouvoir. On situe sa durée entre le début de 1859 ("Le cri de la Fédération") et avril1863 ("Traité de Coche"). L'historien Landaeta Rosales a rendu compte de son caractère cruel en relevant au cours de ces quatre longues années 2.467 actions de guérillas et 327 batailles, avec environ 200.000 morts, ce qui représentait Il % d'une population totale de moins de deux millions d'habitants. 15

tique et moral au cours du siècle dernier. Mais, d'un autre côté, ces
deux obstacles -guerres civiles et anarchie- eurent aussi leur aspect p0sitif. Si nous omettons l'image de discrédit qu'ils peuvent donner, c'est dans ces deux traits que se forma l' âme nationale, la physionomie p0litique qui peu à peu caractérisa la société. Qui peut interpréter l'histoire vénézuélienne -et latino-américaine en général- non pas comme un document inerte, sans vie ni fonne, mais comme un épisode, comme une scène, un processus, découvre que les guerres civiles et l'anarchie changèrent de ton et d'intensité pour transformer le paysage politique et social tout au long du XIXe siècle. On commençait à préparer ce que, dans notre XXe siècle, nous appelons avec orgueil la démocratie vénézuélienne, symbole de l'entrée de la société dans la modernité politique. Le processus ne fut ni simple, ni linéaire, mais au contraire complexe et accidenté comme, en fin de compte, l'est tout processus. La situation du pays, au milieu du siècle passé, ne pouvait être plus précaire, il restait beaucoup à faire et l'on ne pouvait compter que sur peu de ressources pour franchir les conditions historiques. En janvier 1855, à l'occasion du serment du général José Tadeo Monagas comme président de la République, Monseigneur Talavera y Garcés dépeignit, dans des termes éloquents, une fresque de la réalité: "Il semble, Monsieur, que les maux physiques, moraux et politiques se sont réunis pour opprimer cette malheureuse république..." Après avoir fait un inventaire de la situation économique et de l'état de santé de la population, l'illustre personnage poursuit ainsi sa description: "... la justice avilie; les garanties violées; des menaces de mort envers des portions indéfinies de la société...; des dissensions civiles, des opinions contraires, des haines réciproques; des partis acharnés qui refusent toute réconciliation; et, ce qui attriste le plus les âmes sensibles, l'une des plus grandes infortunes dérivées de la première faute: la guerre entre frères qui a amené des déplorables combats fratricides qui ont fait gémir l'humanité".2 Les maux physiques, moraux et politiques se résumaient dans des guerres civiles et l'anarchie. Mais celles-ci peuvent également être vues comme une tragédie, car non seulement elles dévorèrent des vies humaines, au hasard, sans ordre, dans une société violente, au devenir

2Discours reproduit in Gonzalez Guinân, F., Historia contemportmea de Venezuela, Caracas, 1910, vol. V, pp. 427-428. 16

convulsif,mais elles entachèrentaussi le message moral et l'oeuvre œ
cette génération audacieuse qui devait réaliser l'Indépendance et de cette autre, composée de héros civils (Fennfn Toro, Juan Vicente Gonzâ1ez, Cecilio Acosta), dont l'intelligence sut faire naître et anima la volonté d'améliorer l'obscure et tumultueuse réalité autochtone. Pour donner "une vie nouvelle à la société prostrée" dont parla F.Toro. Mais, enfin, ce que nous avons dit jusqu'à maintenant est question d'interprétation. Ce qui est certain, c'est que, car il doit y avoir quelque certitude, après eux, et dans certains cas en même temps, -comme Cecilio Acosta (1818-1882) - commença l'ère des "caudillos uniques" sous le règne desquels la pensée nationale perdit sa force créatrice, abritant la lumière de sa parole dans l'ombre de la rhétorique adulatrice. Le caudi1lisme se convertit, dans un premier temps, en imaginaire œ l'intellectuel qui ne parvient pas à convertir son idéal en action parce que la force du premier est très faible par rapport aux intérêts personnels et aux luttes de factions. En l'absence d'objectifs nationaux, œ clarté sur les véritables directions qu'il faudrait donner à la nation, les penseurs se convertissent en rhapsodes des gloires du caudillo du jour. En 1865 déjà, un écrivain de la taille de Juan V. Gonzâ1ez s'était posé comme le dernier Vénézuélien qui avait vu mourir les hommes qui construisirent la République pour laisser passer les caudillos, à la façon de Falc6n, Zamora ou, à un moindre degré, Guzman Blanco. En 1868, Cecilio Acosta, homme, non pas de pouvoir sinon de doctrine, l'un de ceux qui entre 1860 et 1880 eurent la vision la plus aiguë des urgences nationales, se demandait, sur un ton dramatique: "Pourquoi nous séparons-nous toujours du passé, mettons-nous un mur entre administration et administration, et coupons-nous l'unité de la vie politique?"3 Dans ces conditions de désorganisation, qu'Acosta attribuait à la mentalité du monde indo-latin, les gouvernements recommencent toujours, n'organisent jamais, et, plus important encore, il est devenu criminel, ajoutera-t-il, "d'invoquer la liberté pour l'ordre, l'ordre pour la paix, la paix pour le droit et le droit comme patrimoine de tous, pour le progrès indéfini" (Ibidem, p.14).

3"A Clodius"f Deberes deI Patriotismo", Tullius (C.Acosta), 8.1.1868, reproduit dans El Cojo Ilustrado, Année II, Caracas, 1.1.1893, p. 15. 17

Mais dans ces circonstances, ce n'était pas un penseur isolé comme Acosta qui aurait pu générer les conditions de la transformation de la vie nationale. Sa pensée, et celle d'autres intellectuels qui n'engagèrent pas leurs discours à la louange des caudillos, demeurèrent des dialogues sur le destin national avec un interlocuteur invisible. Après la Guerre Fédérale (1859-1863), le pays devait entrer dans un processus d'anarchie; les luttes entre factions (libéraux, conservateurs, fédéralistes, centralistes) allaient détruire les formes de l'Etat, convertissant le Venezuela en une grande troupe rebelle, sans armée, sans véritable administration publique, où le caudillo le plus astucieux s'imposerait parmi les autres caudillos provinciaux, entraînés par les mêmes passions plutôt que motivés par la raison. Acosta attirera l'attention sur cette situation:
Les partis ... ne font que se succéder mécaniquement au pouvoir... Leur vie dans le monde est plus politique qu'administrative, plus personnelle que commune, plus de cercle que de République... Travail stérile qui ne finit jamais et laisse, à la fin, les mêmes formes
chaotiques que dans le passé. (Ibidem, p. 15)

Ces mots décrivent de façon significative les conditions dans lesquelles se trouvait le pays après la Guerre Fédérale, ce conflit qui permit que les masses rurales se précipitassent sur des espaces traditionnellement réservés à la société oligarchique, après avoir été mobilisées par les factions fédéralistes. Dans une sorte d'espoir messianique, les paysans suivaient les chefs qui promettaient une justice sociale qui n'arrivait jamais. Pour l'étape suivant ces luttes et ces victoires, il devenait nécessaire de les incorporer à la vie nationale, de leur donner forme et culture, de les convertir en citoyens avec des devoirs et des droits. Mais, en arrivant au pouvoir, les grands "chefs" de guerre ne devaient s'occuper que de leurs coteries. D'où des paroles désespérées, comme celles de ce général fédéraliste qui s'écria, s'adressant à la conscience œ la nation". ..nous avons lutté pendant cinq ans pour remplacer des voleurs par des voleurs, des tyrans par des tyrans..." Le retard économique du pays après la Guerre d'Indépendance devait se creuser encore avec la Fédération. Et l'absence d'un plan économique national cohérent ne permettait pas d'améliorer les industries rudimentaires existantes. A ceci s'ajoutait la précaire infrastructure physique (routes,

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