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L'immigration américaine

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208 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1994
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EAN13 : 9782296296725
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L'Immigration

Américaine:

Exemple ou Contre-exemple pour la France?

L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384 -2922 -x

Sous la direction de Sylvia ULLMO

L'Immigration

Américaine:

Exemple ou Contre-exemple pour la France?

Editions l'Harmattan 5-7 Rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Sommaire

-

Introduction

.11

I - identité nationale et idées racistes
Marianne DEBOUZY: De citoyenneté aux Etats-Unis... quelques aventures de la 23 33 57 65 71

- Hubert PERRIER: L'hostilitéenvers les immigrantset la
question de l'identité nationale aux Etats-Unis (1776-1930) Suzanne CITRON: Imaginaire de la nation française; xénophobie et racisme Simone BONNAFOUS : Dire et penser l'autre en France et aux Etats-Unis. Sylvia ULLMO : Le discours de l'élite; racisme distingué et défense de l'immigrant dans la revue FORUM (1886-1902).

-

II - Le rôle de l'Etat: définitions et législations

-

Sophie BODY -GENDROT: Immigrants, groupes ethniques, minorités raciales aux Etats-Unis. Sylvie LE BARS: La Législation récente de l'immigration aux Etats-Unis: enjeux politiques et économiques.

93 105

III

- Les voies de l'intégration

et le Pluralisme culturel.
119
137 145
157

- Catherine COLLOMP: Identité ethnique et américanisation dans le mouvementouvrierjuif américain

-

-

Danièle STEWART: Les syndicats américains et les immigrés. Ada SAVIN: Pluralisme culturel et enjeux linguistiques en Californie Mario MENENDEZ: L'immigration portoricaine, un exemple

de tradition communautaire .

IV - La ségrégation spatiale.
- Loïc WACQUANT: De la "Terre Promise" au Ghetto; La Grande Migration noire américaine, 1916-1930 - Maurice BLANC: La Ségrégation spatiale des minorités ethniques en Allemagne,France et Grande-Bretagne. 5 169 191

Les auteurs des articles
Maurice BLANC: Sociologue, attaché au CUCES, (Service de la formation continue des Universités de Nancy II) et Directeur adjoint du LASTES, (Laboratoire de Sociologie du Travail et de l'Environnement Social), où il coordonne le groupe de travail "Habitat, Intégration et Exclusion Sociale". Il est également membre du comité de rédaction de Espace et Société et de l'European Journal of Intercultural Studies. Sophie BODY -GENDROT : politologue et comparatiste, Professeur à Paris IV et à l'Institut des Sciences Politiques. Auteur de plusieurs ouvrages sur la Ville Américaine et sur l'immigration, notamment, "Les Etats-Unis et leurs Immigrants" (La Documentation Française, 1991). Simone BONNAFOUS : Linguiste, spécialiste de l'Analyse du Discours, elle enseigne dans un Département de Sciences de l'Information et des Communications, et elle a publié de nombreux articles et ouvrages, dont le plus récent est intitulé "L'immigration prise aux mots" (éd. Kimé) Suzanne CITRON: enseignait à Paris XIII ; elle est l'auteur de Le Mythe National et de L'Histoire de France, Autrement. Catherine COLLOMP: Professeur à Paris XII, a publié de nombreux articles en France et aux Etats-Unis (Labor History). Travaille principalement sur le Mouvement syndical et l'Histoire Sociale américaine. Elle a rédigé la partie "Histoire syndicale Nord-Américaine (Etats-Unis/Canada) in Jean Sagnes, Histoire du fiyndicalisme dans le monde", Toulouse 1994. Marianne DEBOUZY : Professeur au Département d'Histoire de Paris VIII. Auteur de nombreux ouvrages dont, La genèse de lbpritde révolte dans le roman américain (Minard, 1969); Le Capitalisme Sauvage aux Etats-Unis (le Seuil, 1972); La classe ouvrière dans l'histoire américaine (presse universitaire de Nancy, 1989) et Travail et Travailleurs aux Etats-Unis (La découverte, 1990) Sylvie LE BARS: enseigne à Rennes II . Elle a publié de nombreux articles sur l'Immigration hispanique, les rapports de force entre les communautés ethniques, et les enjeux linguistiques et économiques de ces rapports de force. Elle a co-dirigé avec Maurice Blanc "les Minorités dans la Cité". (paris, l'Harmattan, 1993); et a publié "The American Twenties, 19181928.. Progress and Regression. (Rennes, PUR, 1993). 7

Mario MENENDEZ: enseigne à Paris VIII, travaille sur l'Immigration et les Problèmes d'ethnicité des communautés cubaines et portoricaines. Il a publié plusieurs articles dans la Revue de l'A.F.E.A, dans la Revue Frontières et dans l'ouvrage de Sylvie Le Bars et Maurice Blanc, "Les minorités dans la cité" (l'Harmattan, 1993). Hubert PERRIER: Professeur d'Etudes Américaines à l'Université ParisNord. Spécialiste de la Gauche et des mouvements sociaux aux Etats-Unis, il travaille en ce moment sur les relations interculturelles entre les aires anglophones et francophones. Il collabore au Dictionnaire biographique des exilés politiques et des militants ouvriers et socialistes aux Etats-Unis, et il a co-dirigé Liberty and a Better New World: Essays in the History of French-American Radicals. Ada SAVIN : enseigne à St-Quentin en Yvelines. Elle a soutenu une thèse de Doctorat sur "Langue et identité culturelle, Les Mexicains Américains en
Californie
Ir.

Danièle STEW ART : enseigne à Paris Ill, a publié de nombreux articles sur les Minorités ethniques et les Femmes, dont, "la Californie aux prises avec ses travailleurs immigrés"(Le Monde Diplomatique, mars 1994), et "La Troisième Vague" in Politis, (hiver 1993-94). Sylvia ULLMO: Professeur de Civilisation Américaine à l'Université François Rabelais (Tours) ; a enseigné à Paris-X Nanterre où ce colloque a été tenu. Elle a travaillé sur le discours et la pensée réformiste aux EtatsUnis ainsi que sur l'Histoire économique et Sociale des Etats-Unis, et a publié un ouvrage intitulé The US Economy Today.. Problems and Issues. Loïc WACQUANT : Fellow de Harvard. Enseigne aujourd'hui à Berkeley. A publié un livre en collaboration avec Pierre BOURDIEU, "An Invitation to Reflexive Sociology" (Univ. of Chicago Press) et "Redrawing the Urban Color Line" et "Body and Sou/" (livre qui retrace l'expérience de ses deux années passées dans les salles de boxes des quartiers populaires et des ghetto de Chicago.)

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Avaut-propos

L'Université Paris-X Nanterre souhaitait consacrer sa Semaine Culturelle à l'Amérique du Nord. Le thème de "L'immigration américaine: exemple ou contre-exemple pour la France" que j'ai proposé, a retenu immédiatement l'attention de la Commission Culturelle. C'est ainsi qu'a commencé l'aventure de ce colloque. Le travail que nous présentons ici est donc le fruit tout à la fois de ces circonstances exceptionnelles et de la volonté d'un groupe d'universitaires liés par l'amitié mais aussi par la pratique d'un champ commun - la Civilisation Américaine - de mettre leur expérience au service d'une réflexion sur le problème quasi général que pose l'immigration dans les pays développés et de tenter de confronter leur point de vue avec celui de quelques spécialistes de la scène française. Nous tenons à remercier ici toute l'équipe des Affaires Culturelles de Paris-X Nanterre qui nous a aidés à tenir ce Colloque, ainsi que le Conseil Scientifique de Paris-X Nanterre dont la contribution financière nous a permis d'aboutir à la publication de cet ouvrage.

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Introduction L'objet du colloque" l'Immigration Américaine: Exemple ou contre-exemple pour la France" n'était pas d'étudier une fois de plus les multiples facettes de cette immigration, sa composition et son ampleur etc., mais de tenter d'observer ce qui, dans la longue histoire de l'immigration aux Etats-Unis a pu favoriser l'émergence des idées et des politiques d'exclusion dans ce pays qui s'est défini comme "un peuple d'immigrants" et s'est toujours vanté d'être le grand creuset des peuples du monde, une nation de nations. Il peut paraître artificiel au premier regard, de prétendre éclairer la scène française à partir de l'expérience américaine. Pourtant les similitudes et les échos sont multiples. La France est comme les Etats-Unis, un grand pays d'immigration - et depuis le milieu du XIXème siècle, elle est le seul grand pays d'immigration d'Europe. Elle a, comme les Etats-Unis, cherché à plusieurs reprises dans son histoire à attirer les immigrants pour des raisons économiques et démographiques et montré les mêmes hésitations entre l'esprit d'ouverture et la crispation xénophobe, la volonté d'intégrer par l'attribution de la nationalité française et le désir d'exclure l'étranger au nom de cette même nationalité française. La France, et les Etats-Unis se sont fabriqué ce discours de la Nation-refuge des déshérités de la terre, et ce n'est peut-être pas un hasard si la Statue de la Liberté qui domine le port de New York a été donnée aux Américains par la France. Comme l'Amérique enfin, la France a vécu et vit encore sur de grandes idées reçues telles que "les traditions d'accueil de la France" et l'''aptitude à assimiler dans l'harmonie les étrangers". Tout comme aux Etats-Unis, des réactions hostiles à l'immigration se sont manifestées à de nombreuses reprises. 11

Aujourd'hui, l'ensemble des mesures politiques et policières destinées à "fermer le portail" contribuent souvent à dénier aux "étrangers" les protections juridiques définies par la Déclaration des Droits de l'Homme. C'est cet écart entre des idéaux affichés et des réalités parfois brutales que nous voudrions tenter d'analyser au travers des textes présentés ici. Il est à peine nécessaire, de rappeler l'importance de l'immigration dans la formation de la nation américaine: créée par des aventuriers partis faire fortune au delà des mers, et par des puritains en quête de liberté religieuse, l'Amérique n'a jamais cessé de recevoir de nouveaux arrivants. L'immigration aux Etats-Unis a été si ancienne, si multiple et diverse, qu'il est presque factice d'en parler au singulier. Chaque époque la vit marquée néanmoins de caractéristiques particulières, reflétant tout à la fois les modifications intervenues sur le continent américain, mais aussi les grands mouvements économiques et politiques du reste du monde. Sa première caractéristique et peut-être la plus spectaculaire tient à son volume: entre 1820 et 1990, les Etats-Unis auront attiré 58,8 millions d'immigrants. L'accélération des flux à la fin du XIXème siècle notamment, suggère l'ampleur des changements économiques et sociaux qui ont marqué les Etats-Unis à certains moments de leur histoire. Dans les années 1820, on enregistrait 152.000 arrivées. De 1820 à 1860, 5 millions d'immigrés firent leur entrée aux Etats-Unis, et de 1860 à 1900, 14 millions; dans les trente premières années du 20ème siècle, les Etats-Unis reçurent un peu plus de 18 millions d'immigrants. Les décennies les plus chargées furent les années 1880 (5,2 millions) et la première décennie du vingtième siècle (8,8 millions). La première guerre mondiale et les lois adoptées dans les années 1920, réduisirent le flux des arrivants à un petit filet; mais celui-ci recommença à gonfler à partir de la seconde moitié du siècle pour culminer dans les années 1980 avec plus de 7,3 millions d'immigrés dans cette décennie. L'immigration ne peut s'analyser qu'à partir d'une perspective historique. N'en parler qu'au présent c'est risquer la myopie ou vouloir se fabriquer un discours de circonstance. Ses principaux aspects en effet portent la marque du temps: perception et statut 12

de l'étranger, modalités d'insertion, processus de rejet ou d'exclusion ont évolué en fonction des circonstances historiques nationales et parfois internationales. Les articles réunis ici tenteront de faire apparaître certaines constantes signifiantes de l'expérience américaine qui transcendent la diversité apparente des situations notamment en ce qui concerne les processus de rejet et d'exclusion dont les immigrants furent victimes à certaines époques. En effet, les immigrants ont rencontré en Amérique des conditions d'accueil et d'intégration extrêmement différentes, selon l'époque de leur arrivée, leur origine ethnique, leur qualification individuelle ou les capacités d'organisation communautaire de leur groupe ethnique, indépendamment des raisons pour lesquelles ils étaient venus: attirés par la publicité des entreprises et des états américains ou par les lettres de compatriotes déjà établis; ou chassés de leur pays natal par la misère, les persécutions, les crises économiques ou les guerres. Loin d'avoir été uniforme ou univoque, l'expérience des immigrants aux Etats-Unis, a au contraire été d'autant plus différenciée que le discours américain sur l'immigration a profondément changé dans le temps, passant de l'invitation chaleureuse à venir cultiver les terres vierges ou à développer l'industrie naissante, aux vociférations haineuses (parfois accompagnées de violences physiques) des nativistes des différentes époques. De même, l'accès à la citoyenneté américaine ne fut pas accordé de façon égale à tous les immigrants - et certains d'entre eux se virent même opposer une soi-disant "incapacité" à s'intégrer dans la nation américaine, en raison de leur origine nationale, l'immigrant de la veille n'étant pas le dernier à exclure les nouveaux venus. S'adapter, travailler et vivre en paix, et peut-être s'intégrer, voilà l'espoir des immigrants au "paradis des travailleurs". Mais dans un réseau d'interférences multiples entre le peuple des Américains déjà installés et celui d'une Amérique toujours en formation, l'immigration fut souvent un enjeu économique autour duquel se construisit un discours idéologique, d'autant plus virulent que l'économie battait de l'aile ou que les élites 13

intellectuelles et politiques manquaient d'inspiration pour interpréter les changements de la société. Une étude du discours sur l'immigration et les immigrants, tenu par l'élite américaine au dix-neuvième siècle, atteste en effet de la présence d'une double thématique, celle de la xénophobie et du racisme, mais également celle de l'ouverture à "tous les déshérités de la terre" et de la gratitude pour l'oeuvre accomplie par les immigrants: le langage de la xénophobie a conservé une actualité particulière, et à quelques termes près, pourrait avoir été entendu cette semaine. C'est bien la rémanence de cette contradiction entre la générosité des idéaux historiques, et la dévalorisation de l'autre par la thématique de la dangerosité et de l'infériorité raciale qui nous a semblé riche d'enseignements pour observer la scène française aujourd'hui. (S.Ullmo) Marianne Debouzy et Hubert Perrier ont posé l'hypothèse que l'évolution du statut de l'immigrant aux Etats-Unis a suivi les tâtonnements successifs de la formation de la nation américaine et de ses définitions de la citoyenneté: le moment où se forment les concepts de nationalité, de citoyenneté et de naturalisation aux Etats-Unis, fait apparaître un certain nombre de contradictions qui conditionneront les oscillations futures de la société américaine. Pour Marianne Debouzy, la volonté de placer l'identité américaine dans un contexte universaliste et ouvert (donc ouvert à l'immigration et à l'étranger) s'accompagne dès le début d'exclusions, dont le nombre ne fera qu'augmenter notamment pendant les phases de crispation de la société. La définition dans ces moments-là, se durcit et aboutit même à la notion" d'indésirables", les indésirables étant décrits par un certain nombre de traits négatifs soulignant leur incapacité à s'intégrer dans la démocratie américaine. (Pendant le colloque, Aristide Zolberg avait souligné que parmi ces "indésirables", il y eut longtemps les catholiques taxés d'obscurantisme, de fanatisme et de tendances criminelles, ces traits que l'on attribue aujourd'hui aux masses musulmanes.) On observera également que les notions de nationalité, de citoyenneté ainsi que les processus de naturalisation aux EtatsUnis sont liés à une certaine idée de la Nation américaine, "a 14

Nation by consent". La Nation américaine étant définie par son Credo politique, la foi dans cet engagement de tous les citoyens à adhérer aux principes de liberté et d'égalité, a constitué la base d'un consensus - mais aussi la peur d'une "différence" qui menacerait l'homogénéité du groupe. Hubert Perrier montre que les définitions de l'identité américaine, formulées de façon différente selon les époques et leur conjoncture, ont été marquées à l'origine par la façon dont les Pères Fondateurs ont résolu le dilemme imposé par leur aventure révolutionnaire: confrontés à la nécessité de définir la nation américaine autrement que par une référence à une race (puisqu'il s'agissait de rompre avec la nation anglaise), tout en conservant des valeurs fondamentales de la culture anglo-saxonne, ils affirmèrent une identité culturelle et politique européenne au travers des principes de la philosophie des Lumières. A défaut d'une appartenance ethnique, "l'Américain" put ainsi être défini par Crèvecoeur comme ce mélange de sangs où les individus de toutes les nations sont venus se fondre. Plus tard, l'émergence du mythe originel anglo-saxon, mais aussi l'évolution économique, sociale et idéologique du pays devaient faire éclater le consensus idéologique. Le Nativisme et ses violences contre les immigrants s'expliqueraient alors par les facteurs liés aux contradictions
internes de l'identité américaine

-

une perception

identitaire

WASP et la définition éclectique, cosmopolite et universaliste héritée des Pères Fondateurs. A ces exposés sur le débat identitaire des Américains ont répondu des réflexions parallèles sur "l'imaginaire de la nation française" (S. Citron! S.Bonnafous) et sur le mouvement social et idéologique qui devait conduire la société française à la "nationalisation" de la société française à la fin du 19ème siècle. Gérard Noiriel pendant le colloque, a montré que la législation française en matière de naturalisation avait évolué lentement, de même que la notion de nationalité française n'avait émergé que tardivement; les pratiques d'exclusion seraient apparues en France au moment même où se mettait en place une notion claire et opérationnelle de l'appartenance nationale. 15

La perspective comparatiste, permet de rechercher pourquoi et comment l'étranger a pu constituer tantôt un apport précieux et tantôt une composante haïssable et "indésirable" de la société. Elle permet également d'analyser le discours sur l'immigration en le confrontant aux notions et aux concepts de l'imaginaire collectif qui contribuent à dessiner l'image favorable ou défavorable de l'étranger. Comment cet imaginaire forme-t-il un discours idéologique pour rationaliser et justifier ses haines ou ses espérances? Quel est l'impact des conditions historiques sur telle ou telle variante explicative, tel discours sécuritaire, telle forme de xénophobie et de racisme? Les immigrants se voient souvent reprocher une intégration insuffisante comme s'il s'agissait là d'une tare morale ou raciale, le signe d'une incapacité à assimiler le mode de vie et la culture d'une société "supérieure" ou "meilleure". Ce que montre Catherine Collomp à propos des syndicats juifs, c'est que l'intégration des immigrants dans la société d'accueil n'a jamais été un processus immédiat, ni une simple aventure individuelle, mais qu'elle est au contraire l'aboutissement d'un parcours collectif Si le modèle américain peut nous apprendre quelque chose, c'est que l'intégration n'est réussie que là où l'identité d'origine a pu être maintenue ou réveillée. En d'autres termes, que l'intégration met en jeu les différentes facettes de la personnalité des immigrants - notamment la conscience ethnique et la conscience de classe - dans le temps où les individus s'approprient les valeurs du nationalisme et de l'Américanité. Le parcours collectif de la communauté juive aux Etats-Unis en produit une démonstration exemplaire. Les immigrants aux Etats-Unis ont eu tendance à reconstituer leurs groupes d'origine, apportant ainsi des solutions différenciées aux défis posés par la nécessité de survivre et de s'intégrer à un environnement généralement hostile. Mais ce faisant, les "minorités" et les groupes ethniques ont été le plus souvent confrontés à un double problème identitaire : fidélité à la culture et à la langue maternelles; désir d'intégration plus ou moins affirmé, mais aussi plus ou moins favorisé par le pays d'accueil. Aux Etats-Unis, ce double problème qui est apparu à 16

différentes époques connaît aujourd'hui une acuité particulière du fait de l'extension des communautés hispanophones. La communauté portoricaine, portée par l'avantage historique de se voir attribuer très tôt la nationalité américaine, a pu développer des structures de soutien et d'éducation destinées à accueillir les nouveaux arrivants et à protéger ceux qui, installés depuis plus longtemps se trouvaient en difficulté. Ces organisations de solidarité ethnique devaient aboutir à la formation de réseaux politiques et culturels qui ont permis aux Portoricains de protéger leurs racines culturelles et de consolider leur double appartenance. (M.Menendez). La croissance de l'immigration hispanophone d'autre part, ne va pas sans créer des remous chez ceux qui voudraient voir l'Amérique préserver une identité ethnique et culturelle homogène: les Etats-Unis se trouvent ainsi confrontés à la difficile question de savoir s'ils peuvent et doivent accepter que le bilinguisme soit intégré à une définition de l'Américanité, et si l'identité américaine doit embrasser un multiculturalisme difficile à définir et à délimiter. (A. Savin). Délimiter la frontière entre l'étranger de l'extérieur et le presque citoyen ou le citoyen d'origine étrangère vivant à l'intérieur du pays constitue également un problème que la société américaine a plus ou moins tenté de résoudre par une terminologie appropriée. Les textes législatifs et administratifs tout autant que le discours quotidien ont coriduit à distinguer entre "immigrants", "groupes ethniques" et "minorités", concepts aux contours relativement flous où la notion de race est réintroduite encore que mal définie (S.Body-Gendrot). Dans les incertitudes du vocabulaire, on sera tenté de percevoir l'écho de ce compromis que les pères Fondateurs ont voulu réaliser pour définir l'identité américaine. On pourra également y reconnaître les accents du discours nativiste qui voulut à plusieurs reprises affirmer la destinée manifeste d'une race supérieure aux autres. Les lois successives destinées à contrôler l'immigration aux Etats-Unis révèlent et expriment également les préoccupations de chaque époque: derrière les formulations successives de la loi, ce sont les a priori identitaires et raciaux qui définissent les modalités du contrôle et les formes d'exclusion que le législateur 17

voulut ériger contre certaines catégories d'immigrants. Lorsque le pays affirme ainsi la nécessité d'arrêter le flux des nouveaux arrivants, il ne fait le plus souvent que refuser certains apports ethniques, comme si l'Amérique doutait désormais de sa capacité à fondre les nations du monde dans son grand creuset. Faut-il y voir le sentiment d'une perte de puissance et de vitalité? On observera en tous cas que les lois sur l'immigration se font plus généreuses quand l'Amérique se sent prospère.{ S. Lebars) L'exclusion enfin qui a frappé les minorités et les groupes ethniques a pris des formes multiples et bien connues: la ségrégation spatiale sous la forme de "ghettos" et de quartiers insalubres d'une part; et d'autre part, les discriminations dans l'emploi. Apprendre à utiliser les outils politiques offerts par la société américaine a été parfois l'un des premiers acquis des immigrés. Car les syndicats américains furent souvent des organisations plus soucieuses de protéger les avantages d'une certaine classe de travailleurs - les ouvriers qualifiés autochtones - que de défendre les plus démunis, notamment les ouvriers sans qualification et les immigrés. La capacité des travailleurs juifs dans les années 1920 à jouer le jeu de la démocratie américaine en utilisant la formation syndicale pour protéger l'ensemble de leur communauté restera un des modèles du genre. Mais dans une époque de désyndicalisation généralisée, ce sont les syndicats qui se tournent vers les immigrés et les minorités ethniques pour renflouer leurs effectifs, et par la même occasion on les voit commencer à prendre en charge les problèmes des femmes au travail. ( D.Stewart). L'exclusion semble frapper plus fortement la communauté noire que les autres groupes ethniques. Après l'immense espoir de liberté et d'égalité civique suscité par l'abolition de l'esclavage et les amendements constitutionnels qui reconnurent aux Noirs la pleine citoyenneté américaine, des vagues impressionnantes de Noirs quittèrent le Sud esclavagiste et appauvri, pour se rendre dans la "terre Promise" de la démocratie et du droit au bonheur pour tous. Ce grand rêve historique a abouti à la création de ces ghettos noirs, ces quartiers délabrés des centres urbains habités par ces "étrangers de l'intérieur", qui ne connaîtront jamais 18

qu'une vie étriquée et sans espoir d'amélioration tant sont absentes ou insuffisantes les possibilités d'éducation, de formation professionnelle et d'emploi. (Loïc Wacquant). La comparaison entre les ghettos noirs d'un côté de l'Atlantique, et les banlieues anglaises ou françaises de l'autre, devrait montrer les modalités et les effets de l'exclusion, en même temps qu'elle illustrera la façon dont le discours de l'imaginaire d'une nation peut prendre corps dans une réalité "indésirable" et souvent refoulée, oubliée par les politiques nationales.(M. Blanc) Exemple ou contre-exemple, l'Amérique n'est pas si éloignée de nous.

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