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L'intellectuel, l'Etat et la révolution

De
352 pages
Le socialisme réel est en voie de disparition, pourtant, son origine et sa signification sont encore pleines d'énigmes Ce livre explore des aspects significatifs dans la formation et la transformation du socialisme chinois, des origines à la crise du postmaoïsme. La trajectoire chinoise reproduit ainsi par son mouvement propre, sans imposition extérieure, l'itinéraire soviétique. Trouver une autre orientation est la tâche abandonnée par Mao à ses héritiers. Elles le les conduit à réinsérer actuellement la Chine dans l'économie mondiale capitaliste. Le projet d'auto émancipation sociale, qui fut au coeur du projet marxien, n'était pas au rendez-vous du XXème siècle chinois.
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L'INTELLECTUEL, L'ÉTAT
ET LA RÉVOLUTION
Essais sur le communisme chinois
et le socialisme réel Collection L'Homme et la Société
sous la direction de René Gallissot
Critique des pratiques et des représentations
Vous avez dit : demande sociale. Les sciences sociales se-
raient-elles des contractuelles d'État ou d'entreprise, vouées
à fournir le marché des produits de consommation cultu-
relle, à être les servantes de l'audiovisuel ?
Le centre des préoccupations devient la représentation de
soi dans le cercle de satisfaction des sociétés nanties : clas-
ses et groupes, actions collectives passent à la trappe ; il ne
subsiste plus que les images. Cette démission compense la
parcellisation disciplinaire par la complaisance dans le ter-
rain et le vécu, et plus encore par le culte de l'absolu anthro-
pologique qui accompagne la religion de l'individu, cette
invention asociale du libéralisme.
Comment retrouver les chemins de la quête de sens et de la
synthèse critique, faire se rejoindre une théorie du sujet et
une théorie sociale ?
Ni essentialisme, ni relativisme,
le relationnel seul est absolu.
Déjà parus
François BRUNE, Les Médias pensent comme moi.
René GALLISSOT (ed.), Pluralisme culturel en Europe.
Gilbert RISSE (ed.), La culture, otage du développement ,
François PARTANT, Cette crise qui n'en est pas une.
Georges LABICA (ed.), Les nouveaux espaces pulics.
A paraître
René GALLISSOT, Saïd TAMBA, Populismes du Tiers-Monde.
René GALLISSOT, Véronique de RUDDER (eds.), La mode des identités.
© L'Harmattan, 1997
ISBN : 2-7384-5863-3 Roland Lew
L'INTELLECTUEL, L'ÉTAT
ET LA RÉVOLUTION
Essais sur le communisme chinois
et le socialisme réel
Editions L'Harmattan L'Harmattan INC
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 55, rue Saint Jacques
75005 Paris Montréal (Qc) - Canada H2Y 1 K9
L'auteur tient à remercier chaleureusement les personnes qui
l'ont aidé dans la mise au point de cet ouvrage : Nicole Beaurain,
Isaac Domb, Catherine Lutard, Juan José Navascues,
et bien entendu Anne Van der Jagt. Introduction
Communisme chinois et socialisme réel :
l'intellectuel, l'État et la révolution
Le monde socialiste, le dit « socialisme réel » est mort
ou moribond. Il survit en Chine et dans quelques autres
rares lieux de la planète, essentiellement en Asie. Ce qui
représente tout de même un petit quart de l'humanité.
Mais il s'agit plus d'une survie apparente qu'effective.
Cette disparition soudaine, qui constitue une des figures
marquantes du siècle, reste énigmatique. Mais le plus
étrange concerne l'incertitude qui pèse sur la
compréhension de ce qui disparaît : le monde socialiste
s'engloutit sans qu'on puisse dire qu'il ait jamais vraiment
été compris, sans que l'on sache avec certitude ce qui a
fait sa force et encore moins ce qui explique son
évanouissement si brusque. Il était là, apparemment
puissant, au moins militairement, comme un empire au
centre d'un empire encore plus vaste pour ce qui était de
l'URSS ; et pratiquement, du jour au lendemain, il a
disparu de la scène. Il y a une difficulté à comprendre cet
événement à peu près unique dans l'histoire ; cette
difficulté renvoie aux mystères sur les origines et les
fondements du système du socialisme réel. C'est la
justification des essais ici rassemblés qui tentent
d'élucider certains aspects de la constitution du
communisme chinois et ce qui peut faire la spécificité de
ce type de système, dans l'espoir de mieux saisir, dans un
5 travail ultérieur, les traits communs et les raisons de son
déclin. Dans l'espoir aussi de définir plus précisément ce
que, faute de mieux, par pure convention, on appelle
socialisme réel, une qualification ni pire ni meilleure que
les autres termes qui ont été utilisés, mais au fond peu
éclairante. Car le plus étonnant, le plus paradoxal est que
nous ne savons pas comment baptiser cet être zoologique
que l'on mène en tombe.
Le livre se concentre sur des aspects significatifs du
communisme chinois dans le mouvement qui va de la
constitution d'un projet révolutionnaire à sa victoire sous
la forme maoïste et se poursuit par la formation et la
transformation de la RPC, le dit « socialisme » chinois en
acte. Il ne s'agit pas d'une histoire mais d'un recueil
d'essais sur ce qui nous apparaît comme des thèmes
majeurs ; en somme, une tentative d'élucider les
spécificités de la révolution chinoise et des traits
particuliers du maoïsme, avant et après 1949, de
comprendre aussi les raisons de la démaoïsation denguiste
entreprise deux ans à peine après le décès de Mao (1976).
Ces essais traitent de quelques problématiques qui
éclairent le parcours. Il s'agit d'abord du rôle prééminent
des intellectuels chinois dans la réflexion sur la crise
chinoise des )(Ir et xxe siècles, et plus encore dans la
recherche d'une solution concrète à cette crise (chap. I :
« L'intelligentsia chinoise : du mandarin au militant »).
Cette thématique permet de faire le pont entre
l'ancienne tradition mandarinale (le groupe social
dominant des fonctionnaires lettrés) et la création récente
d'un nouveau milieu d'intellectuels, influencés par
l'Occident mais s'efforçant aussi de lui résister. Ce petit
milieu social sera le porteur du projet communiste ; par
certains côtés, il en sera même le seul porteur effectif.
Comprendre ce rôle disproportionné — le destin de
centaines de millions d'individus reposant sur les options
et les actions, les intérêts particuliers de quelques milliers
de personnes, au plus de quelques dizaines de milliers —
nécessite de situer le lien entre le champ social (sa non
modernité au début du xxe siècle), et tout particulièrement
sa composante paysanne ; de définir la crise multiforme
subie par la Chine, un pays alors en voie d'effondrement,
et de retracer l'émergence du nationalisme de masse, un
concept nouveau d'origine occidentale pris en charge,
6 conceptuellement et pratiquement, par le nouveau monde
intellectuel et ses quelques alliés urbains. La faiblesse du
champ social, l'inertie du plus grand nombre, impliquent
un relais par le politique, et poussent au volontarisme, à
l'activisme d'une minorité qui doit, si elle veut accomplir
la mission qu'elle s'est donnée, accepter de faire sa
mutation. L'ancien mandarin, le coeur du pouvoir
traditionnel, du moins ses secteurs en voie de
radicalisation, se transformera ainsi en peu de temps,
pratiquement en une génération, en un intellectuel
nouveau, opposant résolu au pouvoir, hostile aux canons
et à la tradition de la vieille civilisation chinoise en pleine
décomposition ; et cet intellectuel de type nouveau va
évoluer rapidement pour prendre la figure, elle aussi
originale, du militant communiste discipliné, armature de
ce qui deviendra un puissant mouvement de masse
révolutionnaire, et plus encore la future élite d'un régime
« socialiste » (chap. H : « Les origines du communisme
chinois et l'émergence maoïste 1919-1945 »). Par ce
cheminement d'une étonnante rapidité, imposé par
l'urgence, l'intellectuel se « désintellectualise », quitte la
« république des lettres » à peine formée et renonce aux
joutes et aux débats d'idées, mais c'est pour en revenir à
son point de départ. Devenu cadre communiste,
l'intellectuel retourne à sa vocation de mandarin,
d'animateur et de gestionnaire de la société, mais
gestionnaire d'un type inédit, et cela en vue d'accomplir
des tâches nouvelles, dans un contexte nouveau : la
défense et la modernisation de la nation.
Cette crise, qui est probablement la plus grave de
l'histoire plusieurs fois millénaire de ce pays continent,
ouvre la voie à des solutions inédites : le nationalisme
qu'on reprend aux envahisseurs européens et qui pose de
sérieux problèmes d'adaptation auprès de ce qui forme
l'immense majorité de la population, la paysannerie ;
l'action de minorités urbaines face à la passivité du plus
grand nombre, ces ruraux accablés de misère ; le relais par
le politique, cherchant ouvertement pour la première fois
un modèle d'inspiration en dehors du pays et le trouvant
dans le bolchevisme russe : voilà l'ensemble complexe qui
donne sa physionomie à la révolution maoïste.
L'expérience maoïste, qui résulte d'une combinaison
chimique très particulière, obtenue à partir d'ingrédients
7 parfois inattendus, aboutit à une construction d'apparence
originale où l'ordre postrévolutionnaire est préparé dans le
mouvement même de la révolution. Il s'agit d'un ordre
d'emblée bureaucratico-étatique de type mobilisateur
(donc sans connotation forcément péjorative) établi,
solidifié, voire durci avant 1949, et qui conditionne
étroitement ce qui adviendra après la victoire, durant le
règne du « socialisme réel » (chap. III : « Le populisme en
Chine »). Ce qui pose la question du difficile rapport entre
le pouvoir communiste et la classe ouvrière, considérée
pourtant comme la classe de référence du régime —
« l'État ouvrier » chinois (chap. IV : « Le monde ouvrier
et le régime, 1949-1985 c). Comme cela pose la question
non moins délicate de l'État, de l'élite étatique (celle du
parti-Etat), et de l'étatisation du social : autant de données
qui sont au coeur de la nature du régime instauré par Mao
et ses compagnons. L'Etat, à la fois comme projet de sa
(re) construction et de l'établissement d'un Etat de type
nouveau, est au centre de l'action du communisme
chinois ; c'est lui l'instrument privilégié de la
modernisation si longtemps espérée, d'une volonté de
rattraper le considérable retard accumulé sur l'Occident ;
l'étatisation du social, le contrôle social (certains diraient
la « cellularisation » du social) évoluant de l'autoritarisme
délibéré pour devenir un despotisme étouffant ; c'est bien
là, dans l'État que se trouve l'essentiel d'un socialisme qui
combine nouveauté et reprise inavouée, un remodelage
d'une tradition ancienne de gestion du monde social.
Surgit alors l'interrogation sur ce qu'il en est
effectivement de l'auto-émancipation des opprimés, donc
des promesses du socialisme du xixe siècle, véhiculées et
en fait non appliquées, voire inapplicables, par le
communisme chinois sous l'autorité de Mao. Le
communisme chinois, qui a été le grand libérateur
national, et, dans une certaine mesure, social, s'est opposé
à l'émancipation du social. L'autonomie du social, encore
fragile aujourd'hui, a été conquise, non sans peine, contre
le socialisme étatique. (chap. V : « Le « socialisme »
chinois et l'émancipation sociale »). Traiter de cette
thématique, c'est poser la question des rapports entre le
socialisme réel et le socialisme historique constitué au
xixe siècle, et plus encore situer le lien et les ruptures entre
les pratiques réelles ou imaginaires d'émancipation au xxe
8 siècle et les traditions historiques de l'auto-émancipation
sociale : ce qui constitue le véritable centre des travaux
présentés dans ce livre, la véritable motivation des
recherches de l'auteur de ces lignes. Une question
élémentaire peu traitée ou si mal... D'autant plus qu'il ne
s'agit pas de disqualifier, ou d'opposer le vrai socialisme
jamais réalisé, à un système réel qui lui est étranger. La
réalité est plus complexe ; les enjeux sont souvent ailleurs.
Le socialisme réel existe par lui-même et pour lui-
même, et avant tout en faveur de ses élites ; mais ses liens
effectifs avec les attentes populaires du xixe siècle sont
indéniables, même si ces liens sont d'une nature différente
de celle qui a été proclamée par les régimes communistes.
Mais, à l'évidence, aborder cette question, c'est plus que
répondre à un questionnement légitime sur ce qu'il en est
de l'acte libérateur des révolutionnaires communistes
venus au pouvoir, c'est aussi poser un système de valeurs
à partir d'un constat : l'appel à l'auto-émancipation
populaire est, dans des formes très diverses, une figure
nouvelle et l'une des plus originales issues de l'histoire
du xixe siècle, la figure qui donne sens et force au
socialisme historique. Comprendre ce qu'il en est advenu
au x Xe siècle, qui s'est voulu le siècle chargé de
concrétiser cette demande, c'est aussi reconnaître la
pertinence, pour ne pas dire l'impertinence, sinon
l'audace, de cet appel : l'actualité de l'inactuel.
Les impasses du maoïsme, illustrées par les déboires de
la Révolution culturelle, nécessitent, après la mort du père
fondateur (1976), de procéder d'urgence à des
changements profonds dans le fonctionnement du régime,
en vue de le sauver, s'il peut l'être. C'est l'ceuvre
réformiste entreprise durant l'ère Deng Xiaoping qui
s'achève, et qui a bouleversé de fond en comble le pays,
du point de vue économique et social, et tendanciellement
même du point de vue politique (chap. VI : « Les
changements sociaux dans la Chine postmaoïste » et
chap. VII : « L'ère Deng Xiaoping : un bilan
provisoire »).
La période récente met en lumière un facteur négligé
ou même dédaigné par un maoïsme centré sur la Chine et
convaincu d'être protégé par sa politique autarcique : le
poids du défi économique extérieur, la progressive mais
irrésistible pénétration du marché mondial, de ses biens et
9 valeurs, dans la Chine. Mais ce constat, traité ici
brièvement car cet ouvrage s'intéresse essentiellement au
processus intérieur, ne concerne pas que la Chine, il
renvoie à une réflexion d'ensemble sur le socialisme réel
(chap. VIII : « Le communisme chinois après 1989: le
poids du défi extérieur » et chap. IX : « Le socialisme en
perspective historique »).
En annexe, j'ai placé trois textes : le premier concerne
quelques réflexions sur la rencontre du communisme et de
l'Asie sinisée, une rencontre chargée de pas mal de
malentendus et de fausses perceptions (Annexe I :
« Rouge » et « Jaune » : les malentendus d'une
rencontre »). Le second texte, consacré à l'historien
soviétologue Moshe Lewin, a une double fonction :
rappeler l'importance des travaux et hypothèses de cet
auteur qui a exercé une influence importante sur les
réflexions qui parcourent les textes de ce livre (comme
Isaac Deutscher avait inspiré dans les années 1970 les
premières réflexions sur la nature du communisme
chinois) ; montrer que les travaux de Lewin ont une portée
qui dépasse le cas qu'il traite, l'Union soviétique, et tout
particulièrement la période stalinienne des années 1930, et
ont une valeur méthodologique plus vaste ; ils fournissent
une critique de fait et parfois affichée de l'explication
« totalitariste ». Ses recherches sont alors aussi des
contributions à ce qu'a été le socialisme réel à partir d'une
investigation du champ social ; et par là, elles aident à la
compréhension du champ politique à partir de cette
exploration du social (annexe III : « Moshe Lewin et
l'histoire sociale de l'Union soviétique »).
L'article sur « L'héritage du populisme » (annexe II)
montre la continuité qui va du populisme au bolchevisme,
continuité qui passe par le rôle des intellectuels ; les
intellectuels sans le peuple ; les intellectuels à la tête mais
aussi instrumentalisant le peuple. C'est là une figure
essentielle pour comprendre la formation du socialisme
réel, même si celui-ci finira par prendre de nombreux
traits anti-intellectuels. Chapitre I
L'intelligentsia chinoise :
du mandarin au militant, 1898-1927
Les intellectuels chinois, jusque vers les années 1890,
participent encore pleinement des structures
traditionnelles et même du cadre mandarinal. Ils ne sont
pas la partie pensante de la classe dominante, ils sont la
dominante elle-même. Aussi, la fonction critique, classe
quand elle existe, a-t-elle toujours une visée
d'autorégulation, de préservation d'un ordre social
menacé. Mais plusieurs décennies de pression occidentale,
d'empiétements constants qui menacent de transformer la
Chine — le glorieux et arrogant Empire du Milieu — en
une colonie, aboutissent, deux lustres environ avant la fin
du siècle, au surgissement, modeste au départ, d'un
nouveau groupe d'intellectuels. Toujours issu des couches
privilégiées de la gentry, ce groupe prend des distances à
l'égard du régime, tout en maintenant l'espoir d'une
réforme en douceur de la société.
La génération suivante, celle des révolutionnaires
de 1911, est encore « extraite », pour l'essentiel, de l'élite
sociale. Il est cependant significatif, et même hautement
symbolique, que Sun Yat-sen, la figure la plus importante
de la période, soit le fils d'un paysan pauvre. Et, fait plus
étonnant encore, plus rare pour un dirigeant chinois de
l'époque, ce n'est pas un lettré 1 ; ce serait plutôt un
illettré, au sens chinois, tant sa connaissance de la culture
traditionnelle est limitée ; et forte, en revanche,
l'imprégnation de l'Occident sur un personnage qui fit des
11 études de médecine occidentale (à Honolulu), et n'hésita
pas, durant une longue période, à considérer comme très
positive l'intervention des puissances européennes dans la
vie chinoise. A partir de la révolution de 1911, et surtout
du mouvement du Quatre Mai, on peut parler d'une
intelligentsia dans le sens d'un groupe social largement
détaché de la structure traditionnelle de domination,
critique, sinon hostile, à son égard. L'émergence d'une
intelligentsia est un phénomène récent. Ce n'est
qu'en 1872 qu'un premier petit groupe d'étudiants chinois
sera envoyé en Occident pour y apprendre le savoir
technique des « intrus ». Ce sont, au départ
essentiellement des étudiants venant du Guangdong (la
province méridionale et surtout de sa ville principale,
Canton), qui auront des liens privilégiés avec l'Occident 2.
Cette politique se maintiendra jusqu'à la fin de la dynastie
Qing et sera poursuivie, avec des formes différentes,
durant la République 3 .
Le petit ruisselet des débuts deviendra un flot
important, au point que l'on a pu estimer qu'un total
d'environ quatre cent mille jeunes Chinois ont pu
acquérir, entre 1872 et 1949, des connaissances plus ou
moins poussées dans des institutions d'enseignement à
l'étranger (en incluant la période républicaine). Si la
majorité de ces étudiants sont, bon gré mal gré, contraints
de défendre les canons classiques de la société
confucéenne, il s'est néanmoins trouvé une minorité plus
sensible à la nécessité des changements. Il ne faut pas non
plus oublier le nombre croissant d'étudiants chinois restés
en Chine, mais contaminés par la présence étrangère, ou
les enseignants chinois revenus des universités
européennes et américaines. Un milieu social nouveau
s'est ainsi constitué, parallèlement à la formation d'une
bourgeoisie chinoise moderne. Certes, peu d'éléments très
précis peuvent être fournis sur la croissance matérielle du
milieu de la nouvelle intelligentsia, pour le moment du
moins 4. Il faut cependant garder à l'esprit cette évidence :
les débats d'idées que nous allons maintenant analyser ont
trouvé à la fois des terrains sociaux nourriciers et des
milieux concrets pour les discuter, les relayer et peu à peu
les transformer en pratiques sociales.
La poussée des différents impérialismes au xixe siècle
représente une menace d'une gravité sans précédent dans
12 l'histoire chinoise. Les lettrés, les mandarins-
fonctionnaires, tentent alors de préserver l'intégrité de la
dynastie et de l'« être chinois ». L'insuccès des politiques
pratiquées qui ne peuvent enrayer la menace extérieure
force cependant à chercher d'autres solutions.
Wang Dao, un lettré encore profondément enraciné
dans la tradition, mais conscient de la gravité des
nouveaux problèmes, plaide pour une synthèse qui
permettrait à la Chine de faire connaître sa supériorité de
civilisation tout en admettant l'avantage technologique de
l'Occident 5 . Il faut certes pour Wang Dao répondre à
Le futur l'Occident mais dans des termes chinois 6.
chinois devra, pour l'essentiel, préserver une civilisation
chinoise inchangée 7. Wang Dao (1828-1897) est au
demeurant une figure de transition ; il n'est plus un
mandarin-fonctionnaire, mais un lettré et un journaliste
indépendant 8. Son originalité, c'est avant tout sa propre
situation : d'être un Chinois d'une région côtière en pleine
mutation. Homme des ports ouverts, il a vécu la percée
rapide de Shanghaï entre 1844 et 1862, puis il a résidé à
Hong-Kong de 1862 à 1884. On pense qu'il s'est même
converti au christianisme en 1854 ; ce qu'il dissimule,
signe certain d'une ambivalence. Ses contacts, à Shanghaï
notamment, avec les missionnaires chrétiens lui ont
permis de transmettre à ses contemporains des éléments
de cette culture extérieure 9 . Wang, comme les autres
réformateurs des ports ouverts des années 1870 et 1880,
introduisit la nécessité du « nouveau » à injecter dans la
société chinoise. Ils se distinguent ainsi des réformateurs
confucéens plus sensibles à la pérennité mandarinale 1°.
Yan Fu (1853-1921), lui aussi lettré éminent, introduit
une meilleure compréhension d'une situation inusitée 11 .
L'originalité de la position de Yan Fu — une formidable
audace, en fait — réside dans sa conviction que la
puissance de l'Occident ne provient pas de sa force
technologique, mais résulte plutôt du fonctionnement de
ses institutions et de la vigueur de sa société civile 12.
Conviction en rupture avec son temps : il s'agit d'une
véritable cassure révolutionnaire. La réponse au défi de
l'Occident implique des bouleversements autrement plus
considérables que l'achat d'arsenaux et la tentative de
maîtrise d'une technologie militaire, comme l'avaient
13 pensé ses prédécesseurs mandarinaux. Il n'est guère
étonnant, dans ces conditions, que ses cinq manifestes
de 1895 (après la grave défaite contre le Japon) et surtout
ses traductions d'ouvrages occidentaux exercent une
influence considérable et prolongée sur ses
contemporains. Yan Fu lui-même a beau écrire ses idées
dans une langue de mandarin, lisible seulement par des
lettrés, et insister sur la nécessité d'une élite éclairée
(toujours des éduqués), son message a un caractère
bouleversant dans une société encore assez figée, peu
susceptible de répondre à la menace de l'Occident.
Menace mieux perçue depuis que Yan Fu a introduit les
idées du darwinisme social par sa traduction et ses
commentaires du livre de Huxley, Evolution and Ethic (en
chinois : « Sur l'évolution »), un ouvrage publié
en 1898 13 et qui eut un impact immense et durable. Pour
Yan Fu, la force de l'Occident, sa capacité à vaincre dans
le grand combat darwinien pour la survie du plus apte,
résident dans le dynamisme de la société civile, qui
s'explique par la convergence des intérêts particuliers,
dans un contexte de liberté individuelle. Or la Chine n'a
pas de société civile active, le peuple est trop faible et trop
ignorant. Il faut éduquer une nouvelle élite, ou transformer
la précédente, chargée de réveiller et d'animer les énergies
du peuple. Il n'est plus possible de tenir le genre de
discours de cet empereur de la fin du x ville siècle,
répondant, en 1793, à la demande du comte Mac Cartney,
au nom du roi George III d'Angleterre, de nouer des
relations diplomatiques par une hautaine fin de non
recevoir'.
En même temps que se répand en Chine la conception
du darwinisme social, se développe un courant scientiste.
Yan Fu avait appris à ses compatriotes que la différence
principale entre la Chine et l'Occident tenait au respect
par les Européens de la vérité : chen, c'est-à-dire de la
vérité scientifique impartiale. « La science deviendra un
mot fétiche, presque magique durant des décennies ' 5. »
La science, avec ses principes d'observation et de
méthode expérimentale, d'attitude de doute et de critique,
représentait par excellence une conception destinée à
remplacer les vieilles valeurs culturelles usées, et devait
servir à revitaliser un monde passif, stagnant'. En 1923,
Hu Shi témoignera de cet impact :
14 « Il y a un nom qui a acquis ces trente dernières années
un immense prestige en Chine ; au point que personne,
ignorant ou cultivé, conservateur ou progressiste, ne se
permettrait la moindre remarque critique. Ce nom :
la Science 17. »
De plus, en introduisant la conception, inhabituelle
dans l'univers mental chinois, d'une histoire linéaire, où
seul le plus déterminé survit, Yan Fu apporte les notions
d'échéance, de délai, d'urgence et de risque. L'histoire
devient alors le lieu de réflexions et de contraintes
concrètes, une sorte d'épreuve constante et une incitation
à répondre vite aux tâches pressantes du moment. Et
pourtant, Yan Fu, qui avait vécu en Angleterre et
introduit, en quelque sorte, les concepts de modernité,
regrettera toujours de ne pas avoir accompli une bonne
carrière de mandarin. Il tentera sans succès de devenir
fonctionnaire impérial 18 .
Force surtout est de constater combien est alors grande
encore l'espérance, en cette fin de siècle, que le destin de
la Chine et sa résurrection relèvent toujours de la capacité
d'animation de l'élite traditionnelle : le rêve de « ceux
d'en haut », de continuer, moyennant une solide
adaptation, à dominer le futur chinois... 19 La tâche
essentielle reste celle d'éduquer l'élite. Telle est toujours
l'option du réformateur Kang Youwei (1858-1927) et de
son jeune disciple Tan Sitong (1865-1898) 20. L'échec de
la tentative de réforme de Kang (les « Cent jours »),
en 1898, et le martyr de Tan achèvent une
période d'illusion 21 .
Liang Qichao et le nationalisme moderne
Le lettré Liang Qichao (1873-1929), une personnalité
qui domine la scène intellectuelle chinoise à la fin du XIXe
siècle et au début du xxe, formule les prises de position
décisives sur la nature et les solutions à la crise chinoise.
La modernité de Liang Qichao tient, paradoxalement, à
ce qu'il refuse chez les révolutionnaires plus radicaux,
entraînés par Sun Yat-sen (1866-1925). Le nationalisme
de ce dernier et de nombre de ses contemporains relève
avant tout d'une passion antimandchoue, d'une haine
antidynastique visant un régime accusé de tous les maux
15 de la Chine. Comme l'a bien montré J.-R. Levenson, la
cause antimandchoue est lourde d'ambiguïté et même de
renversement de position. Au XVIIIe siècle, les Mandchous
sont critiqués pour ne pas être assez chinois : ce sont
encore des barbares étrangers qui viennent juste de
conquérir l'Empire du Milieu. Au X ixe siècle, en
revanche, la dynastie, en place depuis deux siècles et bien
adaptée, est prise à partie pour son incapacité à maintenir,
selon la formule de Levenson, the Chinese way of life, et
pour le peu d'efficacité de sa résistance au nouvel
envahisseur. Les Qing sont identifiés à une tradition
chinoise sur le point d'être rejetée. Le sentiment
antimandchou est seulement un effet du nationalisme, la
cause du nationalisme se situant dans l'aliénation
intellectuelle de la culture chinoise et dans la prise de
conscience d'une menace globale contre la société.
Dans ce contexte, le nationalisme se concentre
rapidement sur le problème de l'unité de la nation et sur
son renforcement, et de moins en moins sur la défense de
la culture classique qui peut être abandonnée « sans
n ». lamentation
Le lettré à l'ancienne Liang Qichao contribuera
activement à ce changement de perspective en quelques
courtes années de réflexions lucides et d'intense activité
journalistique. Puis, comme bien d'autres penseurs, il
reculera devant les conséquences révolutionnaires de ses
propositions et se repliera sur des positions plus
conservatrices ; non pas en devenant un conservateur à la
vieille mode, mais un conservateur moderne ; un homme
d'une certaine modernité.
La carrière de Liang est au départ très classique. Il est
né dans une riche famille de propriétaires fonciers. Son
grand-père, le premier lettré de la famille, l'éduque, et
Liang devient lui-même un brillant et très précoce lettré 23.
Il commence son activité d'intellectuel à une période
(vers 1890) où l'impact des idées de l'Occident est encore
très limité, s'exerçant seulement sur un petit nombre de
mandarins et quelques figures marginales dans les ports
ouverts. Liang débute au moment de la défaite de la Chine
contre le Japon (1895). Il oeuvre, entre 1895 et 1909,
comme un prolifique publiciste 24. Tel Yan Fu avant lui, il
doit, semble-t-il, une grande partie de son audience à la
qualité littéraire de son style, une calligraphie à l'ancienne
16 pour exprimer des idées nouvelles. « Un style qui est
chargé d'émotion, capable de secouer les esprits de ses
lecteurs, de les enthousiasmer », dira un intellectuel
chinois qui a connu cette période 3 .
Entre 1898 et 1903, il est au faîte de son influence. Son
journal, Le Nouveau Citoyen, tire, en 1903, à dix mille
exemplaires, chiffre considérable pour l'époque. Parmi ses
admirateurs on trouve, quelques années plus tard, le
jeune Mao... »
Dès 1895, il commence à s'intéresser aux idées sur les
Droits du Peuple ; après l'échec de 1898 de Kang Youwei,
dont il est un fervent disciple 27, il passera quatorze années
d'exil au Japon. Comme pour nombre de ses compatriotes,
c'est par le Japon — le japonais est d'ailleurs la seule
langue étrangère qu'il pratique — qu'il s'initie à
l'Occident 28.
Influencé par Yan Fu, Liang Qichao prône le
renforcement des capacités et des énergies du peuple
chinois ; ce qui nécessite des individualités actives et donc
une société libre.
« Ce qui porte les gouvernements en Occident, c'est le
peuple [écrit-il dans un texte de 19021. En Angleterre, aux
USA, en Allemagne, et en France le peuple s'administre
lui-même, et si le gouvernement de ces nations est si bien,
c'est parce que leurs peuples sont capables de se
gouverner ainsi. En Occident, le gouvernement s'appuie
sur le peuple, et ce n'est pas le peuple qui s'appuie sur le
29. » gouvernement
Sous l'influence de Yan Fu, il présente l'impérialisme
comme l'incarnation moderne du darwinisme social,
comme une phase nécessaire de l'histoire, et le point le
plus élevé de l'expansion européenne. La riposte à cette
menace mortelle nécessite la constitution d'un
nationalisme vigoureux, d'un puissant État-nation 3°.
Liang plaide pour une prise de conscience de la
nécessité de nations séparées. Il faut cesser de penser la
Chine comme un monde, mais l'aborder comme une
nation 31. « C'est à la formation, à l'évolution de ce
nationalisme que tous nos efforts doivent tendre. Le
produire, voilà le sens du mot renouveler, restaurer notre
. peuple n » Mais c'est un nationalisme consolidé par
l'établissement d'un gouvernement constitutionnel et
représentatif, qui doit à son tour renforcer le sens d'une
17 « identité commune ». Il est nécessaire de modifier un état
de choses où le dirigeant prend seul l'initiative ; il est
indispensable de développer une démocratie moderne qui
garantit la liberté individuelle, et donc la possibilité
d'initiative des citoyens?' « Le principe pratique auquel
les Anglo-Saxons tiennent le plus, c'est l'indépendance
individuelle, le sens de se débrouiller soi-même, de faire
sa position, de se suffire'. »
Cet appel au nationalisme est d'une grande nouveauté.
Dans la tradition, c'est en effet l'intégrité de la civilisation
On ne qui est essentielle, pas la survie de l'Etat chinois 35 .
peut plus se contenter alors du mot d'ordre des réformistes
confucéens des années 1860 : « Le savoir chinois pour
l'essentiel, le savoir occidental pour les applications
(hsuehwei 36) pratiques. »
Ces thèmes de réflexion des années 1902-1903, Liang
les transmet dans ses écrits sur Le Nouveau Citoyen,
publiés pour l'essentiel durant ces années-là dans la revue
du même nom. Cette vision du nationalisme deviendra le
lieu commun des intellectuels chinois. C'est Sun Yat-sen
qui la popularisera avec ses « trois principes du peuple »,
dont le premier concerne le nationalisme
Bien que l'on puisse parler d'une réelle inclination vers
le libéralisme 38, Liang est en fait plus concerné par le
bien-être de la société, par la survie — la transcroissance,
plus exactement de la Nation chinoise — que par un
intérêt pour les individus. La liberté — une certaine dose
de liberté — est indispensable pour voir surgir une Chine
dynamique : c'est à la fois la justification et la limite
39. étroite de son libéralisme
En 1903, il entreprend un grand voyage aux États-Unis
qui fait évoluer sa réflexion. Il en revient avec une
conception fortement étatiste qui peut sembler paradoxale
au regard du pays qu'il vient de visiter. Le raisonnement
ne manque pourtant pas de cohérence. Il semble que l'on
puisse le résumer ainsi : les Etats-Unis sont un pays trop
puissant pour que nous, Chinois, puissions les rattraper en
les imitant, donc en nous servant d'une voie libérale,
certes fascinante mais inaccessible. Notre société civile est
trop inerte, trop retardataire ; ce qu'il nous faut alors, c'est
un puissant nationalisme étatique ; l'Etat, comme
impulsion centralisée, doit prendre en charge la défense et
18 l'animation de la société. Il lui revient, plus
particulièrement, de favoriser la percée d'un capitaine
vigoureux. L'unité politique devrait être, selon Liang,
incarnée et garantie par un despotisme éclairé. On est bien
loin du libéralisme...
La force de l'impérialisme et la vigueur de la lutte
internationale obligent à l'évidence les nations à réagir
énergiquement. Chaque nation doit être rassemblée sous
un gouvernement central fort si elle veut survivre sur la
scène mondiale. La Chine a un urgent besoin de réaliser
une unité organique et de devenir une force disciplinée ; la
liberté et l'égalité sont à ce moment-là, et dans ce
contexte, d'importance secondaire 40 .
Devant ainsi choisir entre son idéal flou et ses
motivations nationalistes, Liang opte pour le nationalisme
et rejette le libéralisme pour un avenir lointain.
Dès son retour des États-Unis, il déclare que le
phénomène « impérialiste et la centralisation seront les
éléments essentiels de la vie politique au xxe » Il
est alors très favorablement impressionné par les
tendances autoritaires, centralisatrices de l'oligarchie du
Meiji au Japon 42, et même par l'autocratie tsariste 43.
On voit ainsi aisément le chemin parcouru depuis
Wang Dao, pour qui le dao reste l'essentiel et implique
« que le terme pays n'est pas entièrement approprié, car la
sphère du dao doit être conçue comme coextensive avec la
totalité du genre humain [...1. Ainsi le passé continuera à
vivre et ce sera un passé familier, un passé chinois . » À 44
l'opposé, Liang estime indispensable qu'une Chine de
jadis meure, et que l'Occident vive d'une certaine manière
au coeur de la société chinoise, si on ne veut pas qu'il
s'impose à elle. Cette prise de position lucide est ce qui
rend la figure de Liang si attachante. « Sa grandeur
consiste à avoir renouvelé notre monde intellectuel [...].
Sans sa plume, comment Sun Yat-sen aurait-il pu
4s ? » rencontrer un succès si prompt
La première vague socialiste en Chine
La réflexion sur le socialisme entrait dans le cadre du
grand débat sur la modernisation de la Chine. Pendant
longtemps cependant, en fait jusqu'à la création du PCC,
19 elle représentait un produit mineur et un peu tardif de la
discussion. Un débat certes intéressant, un peu
académique toutefois. Le socialisme, sous une forme très
vague, essentiellement à base de socialisme chrétien
anglo-saxon, était l'objet de controverses, ou en tout cas
d'une certaine curiosité depuis la fin du xixe siècle, mais
sans conséquences pratiques.
Entre 1905 et 1907, on assiste à ce que l'on peut
appeler la première vague socialiste en Chine. Durant ces
deux années, les thématiques socialistes sont largement
exposées et appréciées, très diversement d'ailleurs. Il
s'agit en fait plus d'une discussion sur le socialisme que
d'un débat entre socialistes et adversaires de cette théorie.
Constater que les défenseurs de l'une ou de l'autre
conception socialiste se trouvent chez les rédacteurs du
Min Bao, le journal publié au Japon par les adeptes de Sun
Yat-sen, révèle les ambiguïtés de ce courant socialiste.
Lorsqu'on connaît en effet le flou des idées de Sun Yat-
sen, qui, au mieux, défend un mélange de démocratisme
bourgeois occidental, mâtiné d'esprit des sociétés secrètes,
sur un fond de quasi-racisme antimandchou, on ne peut
qu'être sceptique sur la profondeur des convictions
socialistes des animateurs du Tongmenhui (« La ligue
jurée »), et certainement de son chef de file. Au
demeurant, Liang, le principal opposant dans cette
controverse de 1905-1907, dévoile avec pertinence
maintes faiblesses et incohérences dans les propos de ses
antagonistes « socialistes », bien que lui-même ne soit pas
un expert très qualifié dans les doctrines discutées.
C'est dans le mouvement des étudiants chinois au
Japon que Liang Qichao trouve son soutien le plus actif,
appui qui déserte son camp pour rallier massivement,
vers 1905, celui de Sun Yat-sen, plus radical, davantage
homme d'action. Ces étudiants au Japon ne sont pas
seulement les supports des courants de pensées et
d'actions, ils forment aussi le groupe social qui a porté le
projet de modernisation, d'occidentalisation. Peu
nombreux dans ce pays avant 1903 — deux cent soixante-
dix en 1902, selon une source de l'époque —, ils seront
entre huit mille et dix mille en 1906-1907 46.
20 Le monde estudiantin, une goutte d'eau dans l'océan
chinois, exerce pourtant une influence disproportionnée
par rapport à son faible nombre. D'un côté, il sert de
terrain nourricier d'abord au réformisme de Liang, puis à
l'expérience plus radicale, plus tournée vers l'action de
Sun Yat-sen ; de l'autre côté, de ce vivier sort la future
élite sociale moderniste de la Chine. On a pu calculer que
la moitié des noms des Who' s Who des Chinese
Yearbooks entre 1916 et 1923 sont ceux d'anciens
étudiants au Japon 47, des étudiants qui proviennent surtout
des régions côtières et du Bas-Yangzi 48. Souvent en
relation avec les ports ouverts, ils sont préparés au contact
avec l'étranger.
Les étudiants ne se laissent séduire par les idées de Sun
Yat-sen que vers 1905. Avant cette date, leur idole est
incontestablement Liang Qichao, personnage qui,
entre 1898 et 1903, est probablement plus radical que
Sun Yat-sen 49 .
La polémique débute lorsque Sun Yat-sen, de retour du
Japon en 1905, lance le mot d'ordre des « droits égaux sur
la terre » qui s'inspire des idées du penseur radical
américain Henry George 50. Pour Sun Yat-sen, il s'agit de
frayer un chemin permettant de contourner les maux
capitalistes et d'élaborer à l'aide du système de la taxe
unique un mode de financement de la révolution
industrielle : « La richesse pour tous, la pauvreté pour
personne : c'est là le mot d'ordre socialiste applicable à
la Chine 51 »
Parallèlement, la revue Min Bao, sous la direction de
Chang Chi et Hu Hanmin, commence à diffuser les idées
socialistes, surtout entre novembre 1905 et juin 1906 52.
À partir de 1907, l'intérêt pour le socialisme
d'Occident décline au profit du nihilisme russe et de
l'anarchisme ; le nihilisme, bien entendu, sous l'influence
de la révolution anti-autocratique russe de 1905 53 .
Les rédacteurs du Min Bao percevaient leur entreprise
comme un produit de la période : un événement justifié et
inévitable, plaçant enfin la Chine dans le courant de
l'histoire universelle ; l'acte qui pourrait justifier la
revendication chinoise d'occuper une place dans le monde
moderne, et qui attesterait son aptitude à y survivre 54.
La Chine doit ainsi occuper sa place dans le concert occuper
universel du progrès humain
21 Le débat de 1905-1907 fournit une sorte de répétition
et de préparation intellectuelle du Quatre Mai 1919 sur un
mode mineur, débat dont le souvenir est sans doute terni
par l'échec de 1911, ce prolongement dans l'action de
l'oeuvre pensée en 1905. Ce qui explique peut-être l'oubli
de cet épisode, au profit du Quatre Mai 1919, un
événement plus considérable par ses conséquences, par la
richesse des problématiques abordées. Deux épisodes
d'inégale importance où des intellectuels chinois, avec des
moyens souvent limités, tentèrent de bonne foi de penser
la crise chinoise et de trouver des embryons de solution.
Et au moins l'une d'elles, proposée en 1905 par les deux
bords, à savoir le rôle d'animation d'un État centralisé
moderne, trouvera une répercussion considérable et
durable.
Le 4 mai et la nouvelle intelligentsia
La période de 1912-1913 à 1915-1919 se présente
comme une sorte de halte entre les illusions perdues de la
révolution de 1911 et l'explosion de 1919. La décevante
révolution républicaine de 1911 « ne renouvelle pas les
valeurs politiques, elle fait plutôt le vide autour d'elle »,
d'autant plus que « l'échec de Yuan Shikai [sa dérisoire
tentative de restauration dynastique, sa mort en 1916,
R. L.] consacre le déclin de la philosophie
confucéenne 56 ».
Par ailleurs, durant la période 1912-1920, et surtout à
partir de 1917, la Chine connaît un grand essor
économique, certes essentiellement conjoncturel, mais qui
favorise le « développement de classes urbaines comme
l'intelligentsia et la bourgeoisie d'affaires 57 » : justement
les groupes sociaux impliqués dans le mouvement du
Quatre Mai.
Une bourgeoisie ascendante fait ses lucratives affaires
de son côté, et se désintéresse d'une action politique peu
glorieuse. Les intellectuels, pour leur part, dégoûtés par le
marasme politique se replient 58, se concentrant alors sur
ce qui leur paraît le seul objectif important, le même que
celui de leurs prédécesseurs : les changements de
mentalité, l'apparition d'un nouvel homme chinois. Des
modifications qui sont d'abord conçues comme le
renforcement et la valorisation des intellectuels en tant
22 que groupe social. Le devant de la scène, lui, est occupé
par l'apparition en force des « seigneurs de la guerre » ; ils
comblent le vide et, à leur manière, gèrent la crise, mais
aussi en profitent et en accentuent les effets négatifs.
L'intelligentsia moderne lance et prend en charge le
mouvement du Quatre Mai, soutenue par la bourgeoisie et,
derrière celle-ci, par le jeune et encore peu consistant
prolétariat. Nouvelle, l'intelligentsia l'est par sa
fréquentation d'un enseignement moderne, celui qui, en
Chine même, remplace le système des examens
mandarinaux supprimés en 1905, ou celui des pays
occidentaux et surtout du Japon, fréquentés par des
étudiants chanceux ou plus fortunés. Classique, en
revanche, est le recrutement social qui continue à se faire
en grande majorité à partir des familles de notables ruraux
et de lettrés confucéens, plus rarement en provenance de
la bourgeoisie 9 .
Mais la grande innovation est ailleurs : dans l'irruption
d'une intelligentsia au sens occidental et contemporain du
terme. Constituée à partir des groupes sociaux
traditionnellement dominants, qui sécrètent aussi, en
partie du moins, la nouvelle bourgeoisie, cette
intelligentsia commence à se trouver devant une situation
totalement inédite. Avant tout, de n'être pas de droit la
couche sociale dominante, mais au contraire de devoir
conquérir une place, avec certes quelques atouts (entre
autres, le récent prestige des études faites à l'étranger, la
situation familiale de ses membres n. Ces avantages ne
valent pas, il s'en faut, la situation prestigieuse du lettré-
mandarin institutionnalisée et stabilisée pendant de longs
siècles. A la différence de leurs prédécesseurs, ces
intellectuels « sont en train de se détacher de leur milieu
d'origine [et] sont très sensibilisés au double problème de
la modernisation du pays à l'intérieur et de son
redressement à l'extérieur, même si leurs vues restent
61 timides ou vagues ». Prenant conscience de la situation,
de la distance qui peut les séparer du pouvoir réel, la
nouvelle intelligentsia entreprend d'abord l'apprentissage
de sa condition présente avant même de réfléchir sur celle
de toute la Chine.
23 La célèbre revue de Chen Duxiu, La. Nouvelle
Jeunesse, fondée en septembre 1915, sert de catalyseur
aux énergies de jeunes éduqués — un vigoureux désir de
joutes d'idées avant d'être un trop-plein d'énergie
pour l'action.
« Son influence fut considérable chez les étudiants
[...]. La revue discutait de la condition féminine, de la
famille, mais surtout de la culture et de l'éducation. La
politique au sens étroit du terme y tenait par contre une
faible place, ce qui souligne à nouveau l'amertume laissée
par l'échec de 1911, et le discrédit du régime républicain
[...]. [Vers 1918-1919] les débats d'idées, dont La
Jeunesse [le titre original de la revue, devenu peu après La
Nouvelle Jeunesse, R. L.] avait eu l'initiative,
s'élargissent et aboutissent à un véritable bouillonnement
intellectuel. Les étudiants et autres lecteurs des
publications de gauche discutent passionnément de
l'internationalisme dans ses rapports avec l'originalité
chinoise, des relations historiques entre l'Est et l'Ouest, de
la structure de la société chinoise. Ils consomment avec
boulimie toutes les informations sur la littérature, le
mouvement des idées, l'histoire des grands pays
d'Occident 62. »
Le mouvement démarre le 4 mai 1919 par une
manifestation à Pékin d'étudiants protestant contre les
projets de la conférence de Versailles.
« Sauver le pays », tel est le mot d'ordre le plus
populaire de l'époque du Quatre Mai. Il s'agit donc d'une
protestation patriotique contre la situation humiliante faite
à la Chine, et contre l'encouragement que les Puissances
donnent aux ambitions japonaises, du fait du traité
de paix 63.
Pour l'historien Chow Tse-tsung, auteur d'études
célèbres sur le Quatre Mai, les effets du mouvement
furent multiples :
« Il contribua au développement des mouvements
étudiants et ouvriers, à la réorganisation du Guomindang,
à la création du PCC et d'autres groupes politiques et
sociaux. Un mouvement se développa contre les
« seigneurs de la guerre » et contre l'impérialisme. Une
nouvelle littérature vernaculaire se créa et l'éducation fut
ainsi grandement facilitée. La presse chinoise et l'opinion
publique connurent de grands progrès. Le mouvement
24 accéléra aussi le déclin de la vieille famille chinoise ainsi
que la montée du féminisme. Surtout, l'autorité du
confucianisme et de l'éthique traditionnelle reçut un choc
fondamental et dévastateur, tandis que les nouvelles idées
occidentales étaient exaltées. [...]. Le mouvement du
Quatre Mai peut être défini comme un phénomène
complexe qui inclut la « nouvelle vague de pensée », la
révolution littéraire le mouvement des étudiants, les
grèves des marchands et des ouvriers, le boycott contre le
Japon, ainsi que d'autres activités sociales et politiques
des nouveaux intellectuels. Tout cela inspiré par des
sentiments patriotiques I...] et aussi par l'esprit de
l'Occident. C'est encore le désir d'apprendre et de
réévaluer la tradition à la lumière de la science et de la
démocratie dans le but de construire la Chine nouvelle. Ce
n'était pas un mouvement uniforme et bien organisé, mais
plutôt le rassemblement d'un certain nombre
d'activités 64. »
On assiste ainsi à un télescopage de réflexions,
d'influences qui empêche une véritable assimilation. Mais
la crise est là, pressante, imposant des échéances
rapides 65. Et surtout, dès lors que les verrous qui bloquent
l'évolution d'une société sautent, les rythmes qui en
résultent ne sont plus ceux de la société, mais ceux
imposés par la peur devant la menace, par l'impatience
d'atteindre le nouveau monde entrevu, par la volonté de
changer tout et tout de suite...
Devant tant de questions et de risques, d'incertitudes
aussi, une rupture idéologique intervient rapidement.
Entre 1919 et 1921, deux pôles se constituent : d'un côté
la gauche, de l'autre les libéraux avec, entre eux, des
groupes intermédiaires 66. Hu Shi 67 (1891-1962), autre
figure éminente du Mouvement, défenseur des
conceptions du libéralisme, lance sa critique des
« ismes », où il dénonce l'abus de recherches de
systèmes 68. Il s'attaque avant tout à l'engouement
croissant pour le marxisme, qui a réussi à rallier Chen
Duxiu, un de ses proches amis, hier encore partisan du
libéralisme. À l'époque du Quatre Mai, l'horreur des
libéraux pour l'action politique — rejet naguère partagé
par tous les intellectuels — découle d'une appréciation
pessimiste de l'action des « seigneurs de la guerre » et du
25 gouvernement bureaucratique. Une authentique réforme
des moeurs politiques « ne pourrait s'achever qu'après une
transformation culturelle et sociale, qui devrait être
réalisée par l'éducation ».
En Chine, c'est le penseur et pédagogue américain
John Dewey (1859-1952) qui se fait l'avocat le plus
vigoureux du libéralisme, durant son périple remarqué
de 1919-1920. Ce personnage est d'autant mieux accueilli
qu'arrivé à la veille des événements, il en sera le témoin
ouvert et chaleureux. Il exprime le plus nettement le
credo libéral :
« La Chine ne pourrait se changer sans une
transformation sociale fondée sur une modification des
idées. La révolution politique fut un échec parce qu'elle
était externe, formelle, touchant les mécanismes de
l'action sociale, mais n'affectait pas les conceptions de
vie, qui influencent réellement la société 70. »
C'est toujours en libéral convaincu que John Dewey
critique le marxisme qui implique pour lui le contrôle
étatique et la limitation de l'initiative individuelle 71 . Son
influence fut surtout marquée chez son élève et disciple
Hu Shi. Ce dernier soutint sa thèse de doctorat aux États-
Unis chez John Dewey ; convaincu, dès ses années
d'études, de la nécessité d'une transformation de la Chine,
il se présenta jusqu'à la fin de sa vie comme un
réformateur libéral partisan d'une Chine modernisée selon
les canons occidentaux.
Le libéralisme s'impose intellectuellement en Chine,
quoique très brièvement, sous l'influence de John Dewey
et celle tout aussi importante de Bertrand Russell, comme
l'expression du pays de l'Occident à la fois le plus
puissant et celui qui est, peut-être, perçu comme le moins
agressif : les Etats-Unis. Pourtant, dans l'histoire chinoise
du XXe siècle, le libéralisme se manifeste, pour le moins,
comme un courant de faible importance, bénéficiant d'un
rayonnement limité.
Les limites ou l'impraticabilité du libéralisme peuvent
être illustrées par l'expérience libérale dans la province du
Hunan au lendemain de la révolution de 1911 72. Une
indéniable expérience de libéralisme économique et social
est mise en place par les nouvelles autorités issues de la
révolution, dont le prix est toutefois payé par les masses
paysannes. Sur elles pèsent les taxes nouvelles destinées à
26 mettre en oeuvre des réformes dont les uniques
bénéficiaires sont les élites urbaines (issues de l'ancienne
C'est exactement la même situation que connaît gentry).
la province voisine du Hubei, là où la révolution met en
place un régime militaire, autoritaire, d'emblée plus
réactionnaire. Deux régions différentes qui révèlent en fait
deux réalités vite semblables : les mêmes couches
privilégiées, la même masse paysanne surexploitée.
On peut par ailleurs se demander dans quelle mesure
les idées occidentales sont dès cette époque réellement
intériorisées. Ainsi, un auteur comme Lin Yü-sheng
défend l'idée que l'antitraditionalisme d'intellectuels du
Quatre Mai aussi importants, et aux parcours ultérieurs
aussi différents, que Chen Duxiu, Hu Shi, Lu Xun doit
plus à la tradition culturelle chinoise, et de surcroît à une
certaine tradition confucéenne, qu'à l'impact de
l'Occident. Plus encore, ce chercheur estime que les
premières générations d'intellectuels modernes n'ont pu
se dépêtrer de l'influence culturelle chinoise 73. Ainsi,
seule une tradition « totalistique » confucéenne peut
expliquer le désir d'une rupture totale avec ce même passé
confucéen. Thèse forte, peut-être outrée dans le cas de
Chen Duxiu, mais qui a le mérite de mettre en évidence la
difficulté de s'arracher en peu de temps à la pression et au
prestige d'une vieille et grande civilisation 74.
La défaillance du libéralisme, c'est l'absence du
libéral, c'est-à-dire le manque d'une couche sociale
consistante porteuse de ce courant, qui y trouve son intérêt
autant que sa conviction idéologique. Vacuité donc du
groupe social, mais aussi d'un espace économico-social
qui puisse l'engendrer. La Chine du xxe siècle, un pays
très affaibli, subit de si formidables tensions intérieures
qu'aucune force sociale n'est prête à tenter, même à titre
d'essai, la voie libérale.
Il semble bien alors qu'en Chine, comme dans la
Russie tsariste, on ne puisse parler de possibilité de
libéralisme, faute de pouvoir identifier un groupe social
d'entrepreneurs, de bourgeois et d'intellectuels des villes,
véritablement libéral. C'est-à-dire qui intègre en un tout
homogène le concept d'homme bourgeois individuel et
industrieux, la libre pensée et la confrontation des idées,
l'égalité politique et juridique. Bref, l'initiative et le
27 dynamisme individuels qui engendrent et justifient le
libéralisme.
Le Quatre Mai forme l'acmé d'un grand mouvement
d'occidentalisation, la brève période où un large
consensus existe dans les secteurs actifs des villes en
faveur d'une acceptation sans réserve du modèle
occidental 75, et cela avant que l'accumulation des
désillusions, l'ampleur de la tâche, les dangers pour les
groupes sociaux porteurs de ces changements, ne
conduisent à d'autres solutions, ou au refus de toute
solution. A cette époque, une poussée patriotique, une
volonté de survivre font leur jonction avec un débat
d'idées mené depuis 1915 dans la revue de Chen Duxiu :
ce qui a favorisé une prodigieuse éclosion intellectuelle,
mais aussi des mouvements sociaux dépassant le milieu
étudiant-intellectuel, et permettant de commencer à tester
différentes combinaisons d'alliances sociales. La
participation de la bourgeoisie est importante et directe.
En revanche, celle de la classe ouvrière, « quand elle n'est
pas spontanée, conserve ce caractère dépendant qui
marquait déjà les manifestations d'activité politique du
prolétariat de l'époque précédente [...]. La classe ouvrière
n'a pas encore et ne peut avoir son autonomie
d'organisation et traiter d'égale à égale avec ses alliés 76. »
La conséquence du Quatre Mai, c'est alors une
réflexion de plus en plus radicale sur le passé, le présent et
l'avenir chinois, de plus en plus inséparable d'une prise de
position dans la vie sociale, et même d'une action sur elle.
Pourtant, « à court terme, le bilan est presque dérisoire ; il
est disproportionné d'avec l'ampleur et la richesse du
mouvement. [...] Ni le pouvoir des forces d'Ancien
Régime en Chine, ni la position dominante des Puissances
dans ce pays n'avaient été ébranlés le moins du
monde 77 ». Et comme si de rien n'était, la crise du
pouvoir central va s'aggraver et l'autorité des « seigneurs
de la guerre » s'étendre.
De l'intellectuel moderne au militant communiste :
Chen Duxiu et Li Dazhao
Nous en arrivons maintenant à ce que l'on peut appeler
la deuxième vague socialiste. En fait, la première digne de
ce nom est celle qui résulte de l'influence, du prestige de
28 la révolution russe. Nous suivrons ici deux cheminements
vers et à l'intérieur du marxisme, en parcourant quelques
aspects de l'itinéraire des deux principaux protagonistes
du jeune communisme chinois ; ceux-ci, après un point de
départ assez proche autour du Quatre Mai, en sont venus à
indiquer deux orientations différentes. Et des projets
encore largement abstraits vont devenir, pour d'autres, des
pratiques. Ce sont surtout les idées de Li Dazhao qui,
prolongées par Mao et d'autres, vont rencontrer le succès
que l'on sait, tandis que celles de Chen Duxiu connaîtront
un incontestable échec.
Chen Duxiu (1879-1942) est l'un des intellectuels les
plus prestigieux de la Chine du Xxe siècle, et sans conteste
le plus célèbre de la période du Quatre Mai. Entre 1915
et 1919, Chen pense avoir trouvé une solution au drame
chinois : pousser à l'extrême la rupture avec le passé
confucéen, et tendre à une assimilation complète au
cosmos occidental. Sauver la Chine, c'est d'abord en
refuser la civilisation, l'histoire — que Chen perçoit plutôt
comme son absence d'histoire. C'est ensuite l'intégrer
dans l'histoire en mouvement (pour lui l'Histoire), donc
dans le concert des nations « civilisées ». C'est accepter
que périsse la Chine traditionnelle pour que puisse naître
une Chine vivante, celle qui doit connaître et assumer les
profonds changements.
Vers 1919-1920, Chen se convainc que le
cosmopolitisme libéral est incapable de résoudre la crise
chinoise ; il se rallie alors au marxisme révolutionnaire,
importé d'Union soviétique, qui peut, selon lui, apporter
une solution au marasme chinois, tout en servant
d'instrument adéquat en vue d'introduire la Chine dans le
mouvement universel de l'histoire. Chen est fasciné par la
perspective de la révolution mondiale : le bolchevisme
triomphant, en Russie pour commencer, ouvre la voie au
socialisme universel, donc à une avancée de l'histoire et à
une homogénéisation du monde. Le prolétariat peut et
doit, dans ce cadre, jouer le rôle de société civile active
agissante et remplacer une bourgeoisie inefficace. La
révolution russe montre la direction et indique l'issue
possible pour la Chine, lui permettant d'éviter les affres
du capitalisme.
29 La révolution russe, le marxisme soviétique indiquent
aussi le moyen de réconcilier la foi en l'Occident
moderne — la conviction en la valeur universelle de son
message — et un rejet d'un certain Occident, dont la
rapacité avait d'abord déçu, puis inquiété, et
considérablement effrayé enfin. On reconnaît là l'essence
du message anti-impérialiste qui implique acceptation de
l'Occident (l'industrialisation nécessaire...), mais aussi le
refus d'un capitalisme, de surcroît imposé brutalement de
l'extérieur. C'est parce que le credo léniniste russe inclut
cette dimension que Chen adhère sans restriction au
marxisme soviétique. De même, conscient de son manque
de conception claire et d'expérience pratique quant aux
moyens de réaliser la perspective bolchevique et de mener
un prolétariat encore chétif à la tête d'une révolution
socialiste en Chine, il se rallie et se soumet, non sans
réserves et critiques, aux directives de l'Internationale
communiste (IC) et à ses mentors en Chine. Il leur restera
fidèle jusqu'en 1927, malgré des doutes croissants sur la
sagesse des consignes de l'IC, transmises par ses
différents envoyés. Faute de pouvoir fonder sa stratégie
globale sur des perspectives concrètes en Chine, il doit se
contenter d'appréciations générales sur la période ou
suivre l'avis des conseillers soviétiques. Le projet de Chen
présuppose en effet ce qui est absent, ou encore trop ténu :
des classes urbaines — ouvriers et petits bourgeois —
fortes, capables d'entraîner le reste de la nation. La crise
toujours plus aiguë met certes en branle des secteurs de
plus en plus nombreux de la population, sans que surgisse
toutefois une force sociale suffisamment décidée pour
conduire les indispensables bouleversements.
De plus, les tactiques fluctuantes et parfois
incohérentes imposées par l'IC et l'Union soviétique
affaiblissent considérablement le potentiel du jeune PCC.
Chen Duxiu est né le 18 octobre 1879 à Huaining,
capitale de la province de l'Anhui 78. A quelques semaines
près, il serait du même âge qu'un Trotsky
(novembre 1879) ou un Staline (décembre de la même
année). Tandis que Liang Qichao, né en 1873, est plutôt
de la génération de Lénine (1870) ou de Rosa Luxemburg
(1870 ou 1871). Un télescopage très significatif : une
génération d'initiateurs d'idées modernistes doit aussi
30 prendre en charge leurs réalisations concrètes, alors
qu'elle n'est manifestement pas préparée à cette tâche. La
génération (à peine) suivante est plus disposée à l'action,
mais guère mieux armée pour la mener. Des hommes des
années 1890 (Mao...) seront alors les animateurs efficaces
de l'action sociale.
C'est dans la période préparatoire du Quatre Mai que
Chen commence à acquérir influence et renommée. En
septembre 1915, de retour du Japon, il édite la revue
Jeunesse devenue rapidement La Nouvelle Jeunesse. Le
titre en lui-même est tout un programme, et plus encore un
défi à la société d'un pays qui limitait traditionnellement
l'initiative de sa jeunesse. Valorisation de la jeunesse
chinoise, mais aussi plaidoyer pour une Chine nouvelle,
occidentalisée, qui connaîtrait la liberté politique, les
droits de l'homme, la foi dans la technique, la science,
l'égalité de la femme, l'amélioration des conditions de vie
du peuple 79 . Au printemps 1917, il lance simultanément le
mouvement anticonfucéen et la révolution littéraire, qui
tous les deux rencontrent un énorme succès auprès de la
jeunesse urbaine 8°. L'année précédente, la revue avait
aussi inspiré un mouvement pour la libération de la
femme.
Personne avant Chen n'avait osé s'attaquer avec la
même passion iconoclaste à la plus ancienne, la plus forte
des institutions, l'essence même de la vie chinoise : le
confucianisme 81. Ce rôle intellectuel de proue explique
que Chen soit devenu très naturellement la figure
dominante du Quatre Mai. Peu à peu cependant, il
abandonne son attitude d'abstention en politique. Il faudra
cependant attendre décembre 1918 pour le voir fonder,
avec l'assistance de Li Dazhao, la revue « Critique
Hebdomadaire », « qui marque une cassure dans
l'intelligentsia entre les activistes poussés vers la politique
8z ». et les gradualistes plus intéressés par la culture
Son action est d'abord orientée vers le libéralisme. En
décembre 1919, peu de temps avant son ralliement au
marxisme, il publie encore un article de ton deweyen :
« Les conditions pour la réalisation de la démocratie en
Chine », où s'exprime une conception bien vague
d'autogouvernement, s'appuyant sur une tradition tout
aussi floue du laisser-faire, une proposition si incertaine et
31 illusoire que Chen l'abandonne presque aussitôt, et adhère
aux idées du marxisme.
Dès 1917, Chen manifeste de la sympathie pour les
révolutions russes de février et d'octobre ; une sympathie
mais encore un engagement positif. Fin 1919, tout en
continuant à exprimer sa conviction libérale, il rédige un
article pour défendre les bolcheviks contre l'accusation
qui leur est faite d'être une menace pour la paix n. Le pas
à franchir n'est, on le voit, guère considérable : il suffit à
Chen de devenir sceptique quant à la réalisation du
libéralisme en Chine, ou peut-être plus simplement de
constater que son libéralisme de plus en plus radical n'est
84. plus... libéral
Devenu marxiste, Chen se jette avec détermination
dans l'action et, en mai 1920, il organise un groupe
marxiste — un rassemblement assez hétéroclite, il est vrai,
puisqu'on y trouve aussi bien des anarchistes, des
sociaux-démocrates ou des communistes. Peu après, en
août 1920, il fonde à Shanghaï la « Jeunesse socialiste »,
dissoute en mai 1921, du fait de divergences entre ses
membres 85 . Lorsqu'il se rend à Canton en décembre 1920
pour assumer les fonctions de commissaire à l'Éducation
de cette province, à l'invitation du gouverneur du
Guangdong, il crée immédiatement un noyau communiste.
Dans un article du ler septembre 1920 (« De la
politique »), il avait défendu « la dictature du prolétariat
[...], indispensable, à ses yeux, pour garder le prolétariat
au pouvoir et faire avancer le système prolétarien [...]. Il
y reprend la critique de la social-démocratie allemande, un
thème important du bolchevisme de l'époque 86 ». Bref, il
est sur le chemin de devenir un marxiste bolchevique
typique ; aussi se préoccupe-t-il de constituer un parti
communiste et de commencer un travail en direction des
masses, et non plus seulement orienté vers l'élite
intellectuelle. La proclamation du parti n'est plus alors
très lointaine... Selon le témoignage de l'ancien dirigeant
communiste Zhang Guotao qui le rencontre à cette
époque, Chen est particulièrement sensible à l'implication
universelle du bolchevisme : révolution mondiale,
Komintern, Russie soviétique forment une entité unique
qui doit se développer simultanément r . La mutation d'un
intellectuel chinois influent en un révolutionnaire
bolchevique est largement achevée ; et, jusqu'en 1927,
32 son activité se confond alors avec l'histoire du PCC. Il
semble pourtant que l'on puisse déceler une réelle
continuité entre le libéral — plutôt un démocrate
radical — des années 1915-1919, le révolutionnaire
léniniste de la période 1920-1927, le trotskiste
d'après 1929 et le démocrate socialiste de la fin de sa vie.
Une continuité marquée par l'espérance en une auto-
activité plus large de maints secteurs de la population
chinoise, des villes surtout, et une aversion de plus en plus
affirmée envers tout processus de substitution.
Avec Li Dazhao (1888-1927), nous parcourons une
autre piste, qui mène au coeur de la problématique
négligée par Chen Duxiu : la faiblesse de la société civile
chinoise.
Li semble avoir été plus lucide que Chen sur les
impasses de la société chinoise. De ce point de vue, il
continue l'oeuvre d'un Liang, par son insistance sur la
nécessité d'une animation de la société civile, et précède
Mao Tsé-toung, l'homme des pratiques sur le corps social.
La gloire de Li tient à ce qu'il est le premier marxiste
chinois, ou plus exactement le premier à se déclarer
léniniste ; le tout premier à se passionner, dès 1918, pour
la révolution russe. Et même pour quelque temps, semble-
t-il, le seul dans ce contexte à s'intéresser d'abord, à se
rallier ensuite, au marxisme soviétique.
Figure intéressante, complexe que ce révolutionnaire
assassiné à trente-neuf ans en 1927 par un « seigneur de la
guerre ». Autour de 1918-1919, il présente la silhouette
d'un gauchiste romantique, d'un anticapitaliste convaincu
de l'avènement proche d'un bouleversement de l'histoire
de tout le genre humain. C'est alors un intellectuel fasciné
par Bergson et sa conception de l'élan vital, conçu comme
un mouvement de jaillissement et de régénération de
l'humanité, et de la Chine en particulier. Nous voyons là
un penseur très sensible à l'aspect éthique des
transformations révolutionnaires. Li Dazhao opère une
conceptualisation qui, d'un côté, enrobe, semble-t-il, une
terminologie occidentale des éléments de l'ancienne
cosmologie, mais qui, d'un autre côté, tente de rejoindre et
d'inclure les catégories mentales de l'Occident 88 .
Li n'est certes pas un organisateur, mais une voix, une
incitation, un guide qui en reste le plus souvent à des
considérations générales. Ce qu'il indique ou entrevoit est
33 essentiel et ne sera pas oublié : il faut activer la société
civile, lui donner un projet. Il revient à l'élite urbaine de
se charger de cette tâche ; en retour, la campagne — la
réalité massive chinoise, la vraie société civile — tient la
clé de la libération de la Chine.
Mao et le maoïsme réussiront à concrétiser ce message
très général, dans le contexte très particulier de la défaite
de 1927 et de l'invasion japonaise.
Li Dazhao est né le 6 octobre 1888 dans la province de
Hebei 89. Son cursus est celui d'un intellectuel typique de
l'époque : des études d'économie politique, de japonais et
d'anglais à Tianjin de 1907 à 1913, puis au Japon de 1913
à 1916. Admirateur de Sun Yat-sen en 1912-1913, il l'est
beaucoup moins du Guomindang. Comme la très grande
majorité des intellectuels, il passe par une période de
doute après 1913. Au Japon, il défend une conception
patriotique, qu'il oppose au cosmopolitisme de Chen et
surtout à son pessimisme ; il s'affirme en faveur d'un
évolutionnisme progressif et insiste sur le pouvoir
spirituel créateur de l'homme. Il exprime une vague
conception démocratique, tout en étant conscient de la
nécessité d'une révolution violente, et du sacrifice
personnel 9°.
Jusqu'en 1918, Li est un intellectuel à la fois moins
radical, moins iconoclaste mais aussi moins « aliéné » que
le reste de l'équipe de La Nouvelle Jeunesse à laquelle il
adhère cette année-là. Ce n'est d'ailleurs pas avant 1917
qu'il abandonne sa foi dans le constitutionnalisme, et qu'il
se met à critiquer Liang Qichao 91 . C'est donc par bien des
côtés un intellectuel chinois caractéristique, peut-être
moins hargneux contre une tradition qu'il a moins
lourdement subie que Chen.
De Bergson et d'Emerson, les intellectuels chinois ont
« extrait » — ou cru comprendre — une véritable
sommation et un message d'espoir. De Bergson, « la
volonté libre » et « nous sommes capables de tout » ; et
d'Emerson, ce mot d'ordre qui pourrait tout autant être
celui du Quatre Mai que d'un autre mai (1968) :
« Agripper le présent. » Cette influence bergsonienne, un
peu vague il est vrai, se maintiendra dans le
marxisme de Li.
34 Cette nouvelle conviction activiste, il l'exprime dans le
comité de rédaction de la revue Nouvelle Jeunesse qu'il
rallie en janvier 1918. Son militantisme le met un peu à
part — en avant — d'une équipe toute à son refus, encore
en 1918, de l'engagement politique. Li est en outre moins
favorable que Chen à une occidentalisation complète qui
suppose la reconnaissance de la supériorité de cet
Occident ; il s'enthousiasme en revanche pour une fusion
des civilisations. Dans un article de 1918, il suggère
même que la Russie pourrait servir de médiateur dans
l'accomplissement de cette tâche 92.
Une révolution — celle d'Octobre en Russie —
enflamme d'abord l'imagination des intellectuels ; la
réflexion sur le message doctrinal ne viendra qu'après.
Cet embrasement, dans un pays aux frontières de la Chine,
mais dont les événements se déroulent à des milliers de
kilomètres, apporte une nouvelle vision et une alternative
possible aux intellectuels chinois à la recherche d'une
solution occidentaliste aux problèmes chinois, alors que
l'Occident lui-même déçoit.
Li franchit probablement le premier l'étape du simple
enthousiasme pour adhérer à la doctrine du bolchevisme.
Autour du Quatre Mai (1918-1919), Li est convaincu que
la civilisation du x xe siècle doit connaître des
bouleversements sans précédent :
« La Révolution française avait modifié les systèmes
sociaux et politiques de l'Europe du xixe siècle ; la
Révolution russe à son tour allait faire naître une nouvelle
civilisation s'appuyant sur l'humanisme et la »
Li s'exprime une première fois sur le marxisme dans le
numéro spécial de La Nouvelle Jeunesse, de mai 1919,
entièrement consacré à cette doctrine, et publié — par
pure coïncidence — à la veille des événements. Cette
publication est plus une tentative de présenter le marxisme
qu'un engagement en sa faveur.
Les deux grands reproches adressés au marxisme sont,
d'une part, l'usage d'un déterminisme étroit et, d'autre
part, la place trop limitée que l'éthique y occupe. Par cela,
Li devenu marxiste poursuit sa réflexion de la
période 1913-1918. L'insistance sur le refus du
déterminisme implique, par contraste, un plaidoyer en
faveur de l'activisme 94, de la capacité créatrice permettant
de surmonter, de résister à l'écrasement par des forces
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