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La barque et le gouvernail au fil des générations vietnamiennes

De
180 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 102
EAN13 : 9782296304727
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A Huu Ngoc, Ngugen KhacViên, Ie Dr Duong Quynh Hoa et Nghi, qui m'ont permis cette approche, j'exprime toute ma gratitude et mon amitié.

LA BARQUE ET LE GOUVERNAIt

@

L'HfR'mfJllaR,

1984

ISBN: 2-85802-338-7

Françoise CORRÈZE

LA BARQUE ET LE GOUVERNAIL
Au fil des générations . .
vIetnamIennes

Éditions L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Barque sans gouvernail Et chapeau sans rubân Oscille Comme une femme ~ans mari. (Ca Dao)

Tous les C4 Dao précédant les.chapitres sont empruntés à Anthologie de la littérature populaire au Vietnam, Huu Ngoc et Françoise Corrèze, L'Harmattan, Paris, 1982.

.

-

-

Michel Mackowiak

Préface

La barque et le gouvernail: un beau titre qui voile un beau texte. Il s'agit de coutts reponages, de dialogues plutôt, ou, mieux, de manière de poèmes en prose. Les femmes qu'on y croise sont les sœurs de celles dont Françoise Corrèze parlait naguère dans Vietnamiennes au quotidien. Il faut s'en réjouir: dans un livre récent, une somme sur les femmes, les Vietnamiennes pas plus que les Cubaines n'ont trouvé place; ici, elles sont chez elles. Le titre ne perd pas pour autant toute ambiguité : sont-elles la barque ou le gouvernail, ces femmes de Hanoi et de Ho Chi Minh Ville, des pauvres banlieues ou de la campagne à la riche sève? Sont-elles chapeau ou ruban, pour reprendre les termes du Ca Dao, le coun poème placé en exergue de ce recueil? Plutôt chapeau et plutôt gouvernail, si l'on en croit une de ces nouvelles, celle qui clôture le livre et que l'auteur a intitulée «Le courage de dire ~ : les femmes, y lit-on, «représentent la fidélité, la tendresse, le bon sens, la révolte contre l'absurde et l'injustice ~. Cette parole chaleureuse court comme un fil de trame à travers ces brefs récits. Les rites anciens, souvent maintenus, y tiennent grande place et le rapport privilégié des Vietnamiens à la famille - des femmes surtout? - Y éclate, confucianisme ou pas, presqu'à chaque page. Nulle monotonie pourtant. Vieilles femmes usées, usées..., mères et militantes à la cinquantaine robuste, jeunes filles élégantes et parfois hésitantes : le libre choix, ce mot inconnu des plus âgées, revêt pour les plus jeunes les couleurs de la quotidienneté; l'amour, le travail, n'ont pas le même sens pour ces trois générations. Ils n'ont pas tout à fait le même sens non plus, à vrai dire, pour Thi Phuc la chanteuse, ou Loan la fille du terrassier, qui dirige une coopérative 9

ouvrière, pour Mi, la permanente d'un comité administratif ou la bonzesse Thi Hoc. On rougit un peu de formuler de façon aussi pataude des remarques aussi grossières à partir de ces pages où miroite sur l'eau le liseron vietnamien et où les larmes vite réprimées scintillent au milieu des sourires. On rougit, mais à tort peut-être. Françoise n'est pas « seulement. un poète. Elle a sur tant d'autres le mérite, rare, de n'évoquer, à petites touches toujours, que les êtres qu'elle a vraiment rencontrés, les femmes avec qui elle s'est entretenue vraiment. Et, sur fond de solidarité profonde avec le Vietnam de demain comme avec celui d'avant-hier et d'hier, ses yeux ne sont pas aveugles, ses oreilles ne sont pas sourdes. Qu'on lise l'histoire de la belle famille de Tung dont deux oncles ont servi dans l'armée de Saigon, Tung dont le mari «trop honnête sans doute» ne trouve pas de vrai travail depuis la libération, lui qui était cadre supérieur du F.L.N., Tung dont la nièce Ngn9c Ha ne rêve que de quitter le Vietnam. Une famille assez exceptionnelle certes, parmi celles sur lesquelles se pose le regard chargé de sympathie de Françoise Corrèze, une famille bien différente de celle de Hung, fille de la grande bourgeoisie saigonnaise sa mère livrée à un « richard» qu'elle haïssait en eut neuf enfants -, Hung devenue et restée membre du P.c. vietnamien. Des familles, des femmes.
Madeleine REBERIOUX

10

Introduction

)' ai voulu donner une suite à Vietnamiennes au quotidien en m'enfonçant un peu plus dans la vie des femmes de ce pays. Quelques grains seulement glanés parmi des générations successives de femmes surtout ou l'évolution au cours de ce dernier siècle est plus sensible que parmi les hommes. Une quête différente selon qu'elle s'effectue au Nord ou au Sud, à la ville ou à la campagne, dans des milieux riches ou pauvres, en contact ou non avec l'occident. Quête dans une société particulièrement complexe et bouleversée. Rien ici d'une étude systématique. Je n'en avais pas les moyens et ne Je voulais pas. Ni statistiques, ni théorie, oserais-je avouer que je n'y crois guère . .. Seulement des observations fondées sur des faits réels, des nuances qui méritent sans doute d'être notées, des impressions personnelles, faites avec intérêt et respect, parfois heureuses, parfois tristes mais qui débouchent toujours finalement sur de J'espoir.

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Trois générations...

sur trois chaises

Crâne rasé...
Je crus entrer à la pagode. Une bonzesse, menue dans sa blouse brune, et le crâne rasé, me regardait de ses yeux vifs que faisait encore ressortir l'aspect glabre de la tête. Une bonzesse? Non, Thi Hoc, adepte du bouddhisme priant trois fois par jour: à 5 heures du matin, 7 heures du soir et minuit devant l'autel de Bouddha qu'elle révère dans sa propre maison. Priant, c'est-à-dire récitant ce qu'elle a retenu car elle ne sait pas lire. Thi Hoc née il y a quatre-vingt ans dans une région connue pour sa tradition révolutionnaire: Cu Chi au nordouest de Saigon. Une famille de petits paysans pas nécessiteux, pas riches non plus, cultivant des rizières et du thé. Elles sont là: grand-mère, fille et petite fille: trois générations assises... sur trois chaises. Thi Hoc portant ironiquement le nom d'c Apprendre ., elle qui ne sait ni lire, ni écrire. Bê, la fille dont le nom illustre simplement l'alphabet de la colonisation française, son frère lui se nommant A. Thuy, la petite fille berçant sur ses genoux un bébé d'un mois qui en paraît trois. Thi Hoc était la cinquième de huit, trois garçons et cinq filles. Si les garçons suivirent le cycle primaire, voire secondaire pour l'un d'entre eux, elle, resta à la maison. - Il n'y avait pas d'école pour les filles. Thi Hoc ouvre la bouche: blessure de bétel sur des chicots. Qu'aurait-elle à dire? 13

Les ancêtres ne pensaient-ils pas que les filles n'ont aucun intérêt à savoir lire et écrire? Sage précaution pour éviter les contacts avec le~ garçons. - Alors que faisait-elle? - De tout. Il n'y avait ni domestique, ni ouvrier agricole. A dix ans, elle veille sur ses frères, les pone sur la hanche, les fait manger, les lave, les endon. A quinze, elle travaille aux champs - repique le riz, récolte le thé. - Et les trois obédiences? Le père? La mère et la fille répondent à côté. C'est une façon de s'en tirer, sunout pour la seconde qui est cadre et qui, comme telle, est censée être évoluée. - Le père était bon. Cela ne signifie rien. On peut être à la fois bon et respectueux des coutUmes. - A quel âge s'est-elle mariée? - A dix-sept ans. - Elle n'a pas choisi son mari? - Non, répond Bê Thi Hoc, elle, garde un visage immobile. - Au moins elle le connaissait? - Non répond à nouveau Bê. Le mari non plus n'a pas choisi. Égalité pour une fois! Lui était institUteur. Ses parents préférèrent lui donner une paysanne. Les filles de la campagne sont plus solides et plus dures au travail que celles de la ville. Mais le mari était instruit. Il parlait français et anglais. - Il ne lui a pas appris à lire? Thi Hoc rit. Ses yeux deviennent aigus. Après le mariage, l'instituteur opta pour un travail de comptable dans une maison d'impon-expon. Ça rapponait plus! - L'a-t-elle aimé? On a toujours l'impression de poser une question absurde ou de s'adresser à des sourds. Pounant les yeux de Thi Hoc semblent plus luisants. Ironie? Façon d'échapper à l'impossible? On ne sait. C'est 14

au fond nous qui sommes floués devant cet écran d'incertitude. Les mains fines caressent la bouche. En fait, il y a diverses interprétations d'une même réalité. Qu'entend par bonheur une femme de cette génération? Comment le conçoit-elle? Ils ont vécu longtemps ensemble. Elle a eu sept enfants dont six ont vécu. C'est sans doute pour elle la définition du bonheur? Une conception modeste où le moi s'efface devant la famille. Elle s'est acquittée de ses devoirs envers son mari, ses enfants, sa belle famille. Elle ne parle guère d'ellemême. - Mais qui décidait? - Le mari... bien sûr. Cela lui semble naturel. Pounant, elle pointe soudain son index. Puis murmure la main devant la bouche. On apprend que son mari a pris une concubine. - Ma mère était une paysanne, commente la fille, elle n'avait aucune instruction, mon père lui avait des activités en ville. Ils ne sonaient jamais ensemble. - Cela vous contrariait? Nous nous sommes adressés à Thi Hoc et non à Bê. Elle a un geste pour exprimer la fatalité et dit: - Ce qui devait arriver est arrivé! Puis tirant de sa poche un petit sac de papier, elle en extrait une feuille de bétel, l'enduit de chaux, y glisse un fragment de noix d'arec, la roule en chique, qu'elle se tIlet à mastiquer lentement. Quand on lui parle de ses enfants Thi Hoc sourit. Son bonheur était dans ses enfants qu'elle a soignés, nourris au sein jusqu'à uois ans. Elle a mangé salé, pour boire beaucoup d'eau, et avoir du lait. Quand son petit bourgeois de mari mourut en 1954, en bru parfaite elle ne se remaria pas et continua de servir ses beaux parents. 15

- Oui mais...

Pour faire mentir la tradition qui veut qu'entre bellemère et bm règne la mésentente, elle aima beaucoup sa belle-mère. Elle chantait pour l'endormir quand celle-ci moumt à quatre-vingt-dix ans, c'est Thi Hoc qui récita la prière des morts aidant l'âme à se détacher du corps. Et la mourante en signe de gratitude lui embrassa la maln.

... Lunettes cerclées d'or
Bê, la Hlle est le type parfait d'une intellectuelle cadre du Parti. Plus que correcte, rigide, les cheveux tirés, des lunettes cerclées d'or accentuant encore ce qu'il y a d'un peu docte dans son comportement. C'est l'aînée des Hlles. Elle suivait les cours du collège Gia Long, cet établisse-

ment que l'on désignait par les « robes violettes:. couleur
de la tunique des élèves. Elle dut quitter le collège quand sa mère eut la benjamme. - Au moins se maria-t-elle selon son gré? Même pas. Le futur beau-père étant un ingénieur, ami de son propre père, les deux hommes arrangèrent le mariage entre leurs propres enfants. Les Hançailles de six mois consistèrent en des repas où les futurs époux ne s'adressèrent même pas la parole. Entre sa mère et elle sur ce plan-là, peu de choses de changé, sinon le fait que la seconde avait suivi l'école. Son mari était d'une famille de neuf enfants. Elle avait dix-huit ans, aussi servit-elle de mère aux plus petits. En 1945, le mari part au maquis. Elle a deux enfants qui meurent en bas âge. Elle vit dans sa belle famille. En 1948, elle rejoint son mari dans la clandestinité. En 1954, après les accords de Genève, tous deux restent au Sud où ils militent pour le Front. Elle a alors deux enfants: un ftls Thang, qui porte bien 16

son nom: Victoire, lieutenant dans l'armée populaire et une fille Thuy qui, à vingt-sept ans, est médecin pédiâtre. Les deux femmes assises l'une en face de l'autre n'ont rien de semblable physiquement. Thuy le visage aussi ouven que sa mère l'a austère: c'est la vie... La mère, à sa façon, exprime un confucianisme nouveau que l'on trouve souvent chez cenains cadres. Elle ne sait surement pas ce qu'est l'amour libre bien sûr, mais pas même l'amour libéré. Thuy elle le sait. Son visage, sinon ses paroles, l'exprime. Parlant de son mari Bê dit catégoriquement. - Il n'a aucun vice, ni femme, ni alcool, ni tabac... Tous deux ont vécu au maquis de 1948 à 1954. Son mari à l'état-major, elle, dans le mouvement des femmes. Les difficultés étaient nombreuses: le ravitaillement difficile, mais l'ambiance était si bonne! Pour la première fois, on la sent vibrer et ses yeux derrière ses lunettes cerclées d'or ont un éclair d'enthousiasme. - Meilleure qu'actuellement ? Elle ne répond pas. La rigidité du cadre réapparaît... Moyen d~ défense qu'il nous est difficile de comprendre mais qui sans doute est légitime.

...

Cigarettes et whisky

Thuy à 27 ans respire la vie et le bonheur même si elle s'efforce d'être réservée. Il est vrai que l'autorité «toute confucéenne» qui se dégage de sa mère doit l'influencer. Thuya connu son mari à la faculté, l'année du P.C.B. Elle est aujourd'hui pédiatre. Lui, licencié de mathématiques. Ils ont attendu sept ans. - Mais vous le voyiez? - Nous sonions ensemble. - Vous alliez danser? Thuya vers sa mère un regard qui en dit long. 17

- Non répondent-elles toutes deux mais Thuy dit imprudemment : - Nous allions quelquefois au cinéma. Elle ajoute aussitôt: - Avec l'autorisation de ma mère. Cela ne colle pas tout à fait, du moins si les cinémas à Saigon sont, pour les amoureux, ce qu'ils sont en France... D'autant que l'ami qui me traduit me glisse à l'oreille: - La mère ne doit pas savoir que sa fille fume et boit du whisky. Thuy l'a-t-elle entendu? Il me semble qu'elle nous jette un coup d'œil complice. Nous restons encore un moment, Thuy change le bébé. La grand-mère se penche vers celui-ci. Son visage reste toujours immobile mais une lueur de tendresse glisse des yeux... Sérénité bouddhiste, morale confucéenne, morale révolutionnaire, comment s'est effectué le passage? Ce qui ne change pas, ce qui sert de lien c'est le sens profond de la famille.

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