La bibliographie scientifique et l'école internationale de bibliologie

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Ce numéro présente des études sur les principaux domaines de la communication écrite : son objet, son histoire, sa théorie, la bibliographie scientifique, la sociologie du livre, la bibliologie politique, la documentologie. Le Portail de l'Association Internationale de Bibliologie indique la résonance internationale de cette association par la statistique chronologique de la consultation de son site.
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782296932234
Nombre de pages : 169
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REVUE DE BIBLIOLOGIE
Schéma et Schématisation
Revue de l’Association Internationale de Bibliologie

AVERTISSEMENT
LA REVUE DE BIBLIOLOGIE
Schéma et Schématisation

est publiée à partir du n° 70 (1 semestre 2009) en co-édition et co-distribution par
LES ÉDITIONS L’HARMATTAN ET LA SOCIÉTÉ DE BIBLIOLOGIE ET DE SCHÉMATISATION
er

B Elle est l’organe d’expression de l’Association Internationale de Bibliologie fondée en 1988 B Elle remonte à 1967 Son titre a été modifié plusieurs fois, durant quatre décennies, en fonction de l’évolution de la Recherche B Elle a toujours présenté des travaux sur
L’ÉCRIT ET LA COMMUNICATION ÉCRITE

COMITÉ D’ÉDITION Robert ESTIVALS Eddie TAMBWE Suzanne CHARPENTIER Danièle ESTIVALS Sabrina SUINOT-FERREIRA Directeur scientifique Directeur éditorial Composition Secrétaire de rédaction Informatique et Publicité

COMITÉ DE RÉDACTION
Marie-France BLANQUET Farida DJEFEL Robert ESTIVALS Ani GUERGOVA Jacques HELLEMANS France Algérie France Bulgarie Belgique Maître de Conférence Relation avec la Presse Chargée de cours Professeur Honoris Causa Professeur Chargé de cours Directeur du site AIB Vice-Président de l’AIB Chargé de cours Président du Conseil scientifique de l’AIB Professeur Président d’ARES Professeur Président de l’AIB Présidente d’honneur de l’AIB Professeur, directeur de L’Harmattan-RDC, directeur du Centre culturel du Congo (Bruxelles) Université Cheikh Ante Diop – Dakar

Mouloud HOUALI

Algérie

Rosa ISSOLAH Bobo-Berky KITUMOU Jean-Pierre MANUANA-NSEKA Elena SAVOVA Eddie TAMBWE

Algérie RD Congo RD Congo Bulgarie RD Congo

Dominique-Hado ZIDOUEMBA

Sénégal

LA BIBLIOGRAPHIE SCIENTIFIQUE ET L’ÉCOLE INTERNATIONALE DE BIBLIOLOGIE N°71 - 2e semestre 2009 B Qualité des auteurs du n° 71 (par ordre alphabétique) Marie –France Blanquet Maître de Conférence à l’Université Michel de Montaigne, Bordeaux 3 (France) Maître de Conférence à l’Université de Kinshasa et à l’Institut Supérieur de Statistique ( RDC) Professeur Honoris Causa (France) Université Libre de Bruxelles (Belgique) Professeur à l’Université de Sookmyung (Corée du Sud) Professeur à l’IFASIC et Directeur du Cedesurk (RDC) Président de l’A.I.B. Maître-assistant à l’Institut de Bibliothéconomie de l’Université d’Alger (Algérie) Docteur d’État ès Lettres et Sciences Humaines, Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal)

Bob Bobutaka

Robert Estivals

Jacques Hellemans

Hee-Jae Lee

Jean-Pierre Manuana-Nseka

Baya Ouikene

Dominique-Hado Zidouemba

SOMMAIRE

PRÉFACE Par Robert Estivals ....................................................................................................... 7 OBJET DE LA BIBLIOLOGIE (23)
ÉCRITURE ÉLECTRONIQUE ET ÉCRITURE PAPIER : QU E L L E S N O U V E L L E S P IS T E S D E R É F L E X IO N POUR LA BIBLIOLOGIE SCIENTIFIQUE ?

Par Marie-France Blanquet......................................................................................13 HISTOIRE DE LA BIBLIOLOGIE (14)

LA SCHÉMATIQUE D’OTLET

Par Robert Estivals .....................................................................................................25

KRZYSZTOF MIGON ET L’ÉCOLE BIBLIOLOGIQUE POLONAISE INTERNATIONALE

Par Robert Estivals .....................................................................................................33

LA LIGNÉE DE LA BIBLIOLOGIE : ABBÉ RIVE-GABRIEL PEIGNOT, NICOLAS ROUBAKINE, PAUL OTLET ET ROBERT ESTIVALS

Par Bob Bobutaka...................................................................................................... 43 THÉORIE DE LA BIBLIOLOGIE (11)

THÉORIE DE LA BIBLIOLOGIE EN EXTRÊME-ORIENT Par Hee-Jae Lee...........................................................................................................53

BIBLIOGRAPHIE (263.13)
UN EXEMPLE DE LA BIBLIOGRAPHIE APPLIQUÉE À LA BIBLIOGRAPHIE CORÉENNE

Par Hee-Jae Lee.......................................................................................................... 65

Schéma et Schématisation n° 71 /

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BIBLIOGRAPHIE SCIENTIFIQUE (166)
LA SOCIOLOGIE DE LA BIBLIOGRAPHIE : DE LOUISE-NO Ë L L E MA L C L E S À JE A N -PIE R R E MA N U A N A -NS E K A Par Robert Estivals ......................................................................................................81 LA SOCIOLOGIE HISTORIQUE DE LA BIBLIOGRAPHIE

Par Robert Estivals ......................................................................................................91 SOCIOLOGIE DU LIVRE (172.3)

ÉVALUATION DU DÉVELOPPEMENT DU LIVRE ET DE LA LECTURE EN AFRIQUE DE L'OUEST FRANCOPHONE (1970-1990)

Par Dominique Hado Zidouemba....................................................................... 117 BIBLIOLOGIE POLITIQUE (174)

RÉFLEXIONS BIBLIOLOGIQUES SUR LES BIBLIOTHÈQUES À L’ÉPOQUE COLONIALE BELGE (1885 À 1960)

Par Jean-Pierre Manuana-Nseka......................................................................... 131

LA CAMPAGNE ÉLECTORALE DES ÉLECTIONS LÉGISLATIVES DU 5 JUIN 1997 EN ALGÉRIE : ANALYSE LEXICOMÉTRIQUE ET BIBLIOMÉTRIQUE DE LA PRESSE QUOTIDIENNE ALGÉRIENNE

Par Baya Ouikene...................................................................................................... 139 DOCUMENTOLOGIE (187), MÉTHODOLOGIE (113) ET RECHERCHE (191)

Par Jean-Pierre Manuana Nseka ........................................................................ 147
LE PORTAIL DE L’ASSOCIATION INTERNATIONALE DE BIBLIOLOGIE

LA RECHERCHE DOCUMENTAIRE PAR LE NET AU CEDESURK

Par Jacques Hellemans .......................................................................................... 155

ERRATA DU N° 70.................................................................................................... 163 REVUE DE BIBLIOLOGIE SCHÉMA ET SCHÉMATISATION ............................................................................. 165

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/ Revue de Bibliologie

PRÉFACE
Par Robert Estivals

1. LA P R O B L É M A T IQ U E D E L A B IB L IO L O G IE S C IE N T IF IQ U E AUJOURD’HUI

La bibliologie, science de la communication écrite, qui remonte à la fin du 18è siècle pour sa théorisation initiale, doit faire face depuis deux décennies, comme toutes les sciences humaines a quatre défis principaux : la mondialisation ;la scientificité ; la politique ; Internet et la communication électronique.
Mondialisation

D’abord sous l’effet de l’Empire américain tous les pays sont ensemble concernés. Toute recherche, quelle que soit sa problématique, générale ou nationale ne peut prétendre obtenir des résultats sérieux si elle n’intègre pas les positions des chercheurs des autres nations. Le temps des nationalismes scientifiques est révolu.
La science ensuite

Si bizarre que cela puisse paraître les pressions de la mondialisation imposent la science. La connaissance des faits ne paraît plus suffisante. Il faut expliquer, appliquer, être utile. Il faut découvrir des régularités, pouvoir formuler des hypothèses prévisionnelles, aboutir à des applications… Connaître pour connaître est perçu aujourd’hui comme un acte littéraire gratuit.

Schéma et Schématisation n° 71 /

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La politique encore

Tout fait de communication écrite en soi, indépendamment du cadre socio-économique politique, comme cela se faisait jadis est considéré comme utopique. La relation entre la communication écrite et la structure sociopolitique s’est imposée. La politique détermine la communication écrite. Enfin, Internet et la communication électronique, conséquence de la mondialisation a débouché non seulement sur la création de réseaux internationaux mais aussi de réseaux opérationnels de recherche. L’avenir de la recherche se fera probablement par la communication instantanée, sur Internet, de réseaux et de laboratoires de recherche situés dans différents pays.
L’Action de l’Association Internationale de Bibliologie La Mondialisation

Nous étions convaincus ensemble, de la nécessité de l’action internationale quand, en 1988, pour la première fois en bibliologie, nous avons fondé l’A.I.B. au Colloque de Tunis. Nous avons fait de même en publiant, en 1993, la première Encyclopédie Internationale de Bibliologie : Les sciences de l’écrit, aux éditions Retz, avec le concours de l’UNESCO. Il ne s’agit plus d’un ouvrage ayant un seul auteur comme cela avait été le cas souvent et jusque là mais d’une équipe de 84 auteurs, appartenant à 18 pays. Cette mondialisation se poursuivit, notamment avec les vingt colloques réunis jusqu’en 2007 dans divers pays. C’est ainsi que, dans le bilan de l’AIB, publié en 2008 dans le N° 69 de Schéma et Schématisation nus avons pu inventorier 300 chercheurs de 35 pays.
La science

Vers les années 1950 nous étions parti de l’histoire du livre. Nous sommes arrivés aujourd’hui à la science et à la science appliquée. Il fallut découvrir les méthodes de la bibliométrie (Otlet) et de la systémique (Bertalanffy), passer des faits, connus, aux comparaisons, aux hypothèses et à leur vérification. Cela commença personnellement dans les années 1970-1983 par le dégagement des modèles

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/ Revue de Bibliologie

bibliologiques internationaux (Le livre dans le Monde). Il fallut plus tard en équipe les contrôler entre 1994 et 1997. La systémique et la bibliométrie furent encore appliquées dans l’étude du fonctionnement des bibliothèques en Algérie vers les années 1990. Les synthèses en furent tirées vers 2003-2006 en séparant la bibliologie descriptive de la bibliologie scientifique et en établissant des formules algébriques définissant les régularités observées. En 2007, lors du colloque de Brazzaville, nous fondions collectivement la bibliologie scientifique appliquée, ses objectifs et ses méthodes.
La politique

Cependant les régularités observées et confirmées dans des domaines différents par nos amis et nous-même nous conduisirent à considérer qu’elles étaient l’application dans le domaine de l’écrit,de l’idéologie des pouvoirs dominants des états.
Internet

Reste aujourd’hui Internet et la communication électronique. Sans doute nous utilisons Internet depuis longtemps dans nos échanges quotidiens. Mais là n’est plus la question. Les chercheurs des nouvelles générations, pour gagner du temps, éviter les frais des déplacements et notamment des colloques devront dans la mesure du possible s’organiser en réseaux internationaux, des laboratoires informatisés en matière de bibliologie. C’est ce que tente de faire, aujourd’hui, sur le thème du Thésaurus, notre collègue Algérien, Mouloud Houali.

2. LA C O M P O S IT IO N D U NU M É R O 71 D E L A RE V U E DE BIBLIOLOGIE, SCHÉMA ET SCHÉMATISATION

En attendant que la recherche par Internet commence, nous avons décidé en 2008, principalement avec Eddie Tambwe, Jacques Hellemans et Jean-Pierre Manuana-Nseka de procéder à une réorientation de cette revue.
Schéma et Schématisation n° 71 / 9

De Schéma et Schématisation elle a repris son ancien titre Revue de Bibliologie, Schéma et Schématisation, pour marquer la nouvelle orientation. De l’édition par la Société de Schématologie et de Bibliologie (France) elle est passée à une co-édition, co-distribution SSBL’Harmattan, ce qui a conduit à modifier le format. Par la même occasion elle est devenue le moyen d’expression de l’Association Internationale de Bibliologie. Des Comités Internationaux d’Édition et de lecture ont été constitués. Un plan systématique a été établi. Avec ce numéro nous avons décidé d’indiquer entre parenthèses la côte de l’article correspondant à celle du Thesaurus de la Bibliologie, publié dans le N° 50. Cette procédure facilitera, par la suite, le regroupement des articles portant sur un même thème. Ce numéro 71 de la Revue présente des articles rédigés par des chercheurs relevant de trois continents : Pour l’Europe : Il s’agit de Jacques Hellemans (Belgique), de Marie-France Blanquet (France) et de nous-même. En ce qui concerne l’Afrique relevons les noms de Baya Ouikene (Algérie), Dominique-Hado Zidouemba (Sénégal), Bob Bobutaka et Jean-Pierre Manuana-Nseka (RDC). Enfin l’Extrême-Orient est représenté par Hee-Jae Lee (Corée du Sud). Tous les domaines principaux de la bibliologie sont concernés. Son objet avec l’article de Marie-France Blanquet. L’histoire de la bibliologie avec des contributions à la connaissance d’Otlet, le belge et de Migon, le polonais, enfin de la lignée historique avec Bob Bobutaka. L’histoire renvoie à la théorie de la bibliologie en Extrême-orient avec Hee-Jae Lee et la bibliographie coréenne. Nous-même consacrons deux études à la bibliographie scientifique, la sociologie de la bibliographie et la sociologie historique de la bibliographie. Dominique-Hado Zidouemba aborde la question de la sociologie du livre au Sénégal. La bibliologie politique regroupe les textes de Jean-Pierre Manuana-Nseka et de Baya Ouikene. Enfin ce numéro s’achève avec les articles relevant de la documentologie, de la méthodologie et de la recherche de Jean-Pierre Manuana-Nseka et de Jacques Hellemans qui font tous les deux intervenir INTERNET.
10 / Revue de Bibliologie

OBJET DE LA BIBLIOLOGIE __________

ÉCRITURE ÉLECTRONIQUE ET ÉCRITURE PAPIER
QUELLES NOUVELLES PISTES
DE RÉFLEXION POUR LA BIBLIOLOGIE SCIENTIFIQUE

?

Par Marie- France Blanquet

IN T R O D U C T IO N

Les documents et l’écriture électronique ou numérique (nous employons indifféremment les deux expressions parfaitement synonymes ici) existent depuis plusieurs décades déjà. Les professionnels de l’information sont parmi les premiers à avoir écrit de façon numérique en créant, via les bases de données bibliographiques, des documents électroniques. Peu à peu, ces derniers apparaissent dans toutes les branches professionnelles et dans les vies personnelles. Le réseau internet joue un rôle déterminant dans la vulgarisation de ce type de documents, comme les revues alternatives, les blogs…, à l’origine d’études multiples et multidisciplinaires. Ces documents soulèvent en effet des problématiques d’ordre économique (la longue traîne), juridique (creative commons), techniques (équipements et logiciels) et, bien sûr, des problématiques concernant en pleine cible les sciences de l’information et du document et, donc, la bibliologie. Notre objectif ici n’est pas de faire un état de l’art de ces problématiques. Il est de pointer, de façon la plus pertinente possible (mais non exhaustive), certaines interrogations bibliologiques ouvertes par le document, l’écriture et la lecture numérique. Ceci, en tentant de

Schéma et Schématisation n° 71 /

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discerner les changements qu’il apporte dans les modes de création de textes et les modes d’appropriation de l’information, sujets d’intérêt pour le bibliologue moderne. Le e-book est-il un livre ? Son étude relève-t-elle de la bibliologie, primitivement décrite comme la science du livre ? L’article d’un blog écrit et diffusé sur un site web est-il conçu de la même manière par un auteur que pour un article écrit et diffusé par l’intermédiaire d’un périodique ou d’un quotidien ? Son étude relève-t-elle de la bibliologie définie plus tard comme science de l’écrit ? En quoi ces nouveaux écrits interpellent-ils le bibliologue ? Les acteurs : auteurs, éditeurs et surtout lecteurs sont-ils influencés et comment par l’écriture et la lecture électronique ? Sur quels chapitres nouveaux pour la bibliologie, ces documents ouvrent-ils ? Pour répondre à ces questionnements, nous proposons de réfléchir en arpentant trois voies de réflexion empruntées à la définition que les archivistes donnent au terme de document. Nous verrons le document comme support, le document comme porteur d’un contenu et, enfin, le document dans son contexte. Ceci afin de poser un début de bilan sur l’impact du numérique sur les sciences de l’information et, plus particulièrement sur la science bibliologique.

LE D O C U M E N T C O M M E S U P P O R T

Les problématiques liées au support des documents concernent en priorité les archivistes préoccupés par la conservation du patrimoine écrit ou audiovisuel. Cependant, prendre en considération la nature du support entraîne le bibliologue à réfléchir sur la disparition d’un de ses sujets d’étude mais aussi sur l’apparition de nouveaux questionnements liés à la nouvelle forme de lecture qu’engendre le document numérique. Car, l’écriture et la lecture changent de nature en changeant de support.
Savoir écrire : La belle écriture

Action manuelle, l’écriture sur support papier passe par un outil précis : crayon ou stylographe. Avec l’électronique, l’écriture devient une action dactylographique où, en principe, tous les doigts des deux mains ont un rôle à jouer sur un outil universel comportant clavier et écran. Le résultat de cette action est le « records » au sens que leur
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donnent aujourd’hui les records manager, c’est-à-dire la création d’un document. Cependant, on peut se demander si, en changeant la gestuelle humaine, l’écriture numérique change également le « gesticulateur », c’est-à-dire l’homme ? L’apprentissage de l’écriture est un temps fort dans toutes les vies et le concept de belle écriture est présent dans toutes les écoles. En ce qui concerne les professions de l’information et suivant les époques, une seule exigence semble avoir perduré jusqu’à très récemment : on demandait essentiellement au bibliothécaire d’avoir une belle écriture. L’un des animateurs de la bibliothéconomie : Melvil Dewey, comme ses nombreux prédécesseurs, basait toute la formation des bibliothécaires sur le savoir écrire. De nombreuses heures de cours étant dédiées au « handwriting »1. La machine à écrire, puis, plus tard l’ordinateur ont définitivement éliminé cette aptitude fondamentale. On voit aujourd’hui les formations (le B2I, par exemple) donner une place grandissante à la maîtrise des équipements d’écriture et de lecture. Dewey défendrait-il la formation instrumentale informatique, comme il a défendu la formation à l’écriture ? Le savoir écrire sur clavier et le savoir lire sur écran ouvrent indiscutablement des pistes de recherche aux bibliologues contemporains qui s’intéressent à l’acte d’écriture, activité cérébrale, sensorielle et motrice. Les facettes sensorielles et motrices connaissent, avec le numérique, une modification profonde, radicale. Peut-on penser que cela entraîne une modification cérébrale et laquelle ? Certains spécialistes avancent l’idée que la lecture et l’écriture papier n’active que la partie droite de notre cerveau (siège de la logique) quand la lecture et l’écriture électronique sollicitent en priorité sa partie gauche (siège de l’imagination). La logique contre l’imagination : quelle nouvelle façon d’écrire engendre cette activation cérébrale originale ?
Savoir écrire : L’écriture en uniforme

Une autre voie de réflexion porte sur l’écriture « en uniforme » (même si les polices de caractère varient). Les auteurs saisissent leur pensée ou leur savoir directement sur le clavier et tous utilisent des correcteurs qui entraînent la disparition des exemplaires successifs
1. LAPELERIE, François. « La qualité essentielle du bibliothécaire ». BBB, novembre-décembre 1998, T. 43, no 06, p. 68-74.
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émis lors de la création de leur texte. Il n’y a plus de brouillons dans l’espace virtuel ni de manuscrits. Il y a là une perte de mémoire d’une partie importante de l’acte d’écrire : celle qui révèle la pensée hésitante que peut avoir un auteur, le choix des mots, les ratures… Lorsque l’on consulte le dossier pédagogique portant sur « Les brouillons d’auteurs » proposés par la Bibliothèque nationale de France1, on mesure le déficit de mémoire que connaît l’humanité désormais. « Ecrire n’est pas une simple retranscription de la parole. C’est aussi une ouverture de la pensée qui se construit dans le fait même d’écrire, de corriger, de raturer, de synthétiser, de classer… ». Or, dans l’espace virtuel, le cyberbrouillon n’existe pas ; de même que n’existe pas le cybermanuscrit. Eric Marty dans « Les sciences de l’écrit »2, décrit la manuscriptologie comme « occasion d’une réflexion nouvelle sur les processus d’écriture », objet privilégié pour comprendre les processus de création. Désormais l’étude des manuscrits avant qu’ils soient imprimés devient impossible et l’humanité perd là une de ses richesses lui permettant de découvrir l’homme pensant. La bibliologie contemporaine peut-elle mener une action pour éliminer cette amnésie ? Il est, en effet, paradoxal de situer la bibliologie comme science humaine et de constater que, dans son horizon, l’homme qui écrit disparaît au profit de la machine qui écrit. Certes, tous les documents émis ne méritent pas que leurs brouillons ou manuscrits soient conservés. Cependant, on peut mesurer la perte que l’humanité eût connu si le Matenadaran (l’un des plus riches dépôts de manuscrits au monde, environ 17 000) n’avait préservé ces superbes témoignages qu’il conserve dans ses murs en Arménie3. On peut en dire autant des bibliothèques du désert4. Peut-on penser qu’il appartient à la bibliologie, en coordination avec ses disciplines sœurs, d’établir une sorte de programme de sauvegarde des manuscrits et des brouillons d’auteurs, prenant modèle sur l’archiviste du web, Brewster Khale, engagé, depuis 1996 dans la sauvegarde des premiers sites qui, sans lui, auraient complètement disparus ?
1. http://expositions.bnf.fr/brouillons/index.htm 2. MARTY, Eric. Manuscriptologie. In Les Sciences de l'écrit : encyclopédie internationale de bibliologie sous la dir. de Robert Estivals, Paris : Retz, 1993. 576 p. ; 23 cm. - (Les Encyclopédies du savoir moderne). 3. www.matenadaran.am/fr/ 4. Les bibliothèques du désert : recherches et études sur un millénaire d'écrits : actes des colloques du CIRSS(1995-2000) by Institut international d'anthropologie (1995-2000). Publié : 2002, L'Harmattan (Paris).
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