LA BULGARIE CONTEMPORAINE entre l'Est et l'Ouest

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Les idées reçues sur la Bulgarie contemporaine abondent, notamment celle d'une adhésion inconditionnelle de ses habitants au communisme soviétique. De telles vues sommaires et schématiques s'expliquent, en partie, par les extraordinaires lacunes de la bibliographie française sur ce pays. Écrit par deux spécialistes bulgares, ce livre propose avec distance, rigueur et nuance, un tableau global du système bulgare de 1944 à 1989 : un exposé - neuf - des conditions de la chute du communisme, et une description précise de la décennie de transition.
Publié le : samedi 1 septembre 2001
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EAN13 : 9782296231092
Nombre de pages : 245
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LABULGAIDECONTEMPORAThΠentre l'Est et l'Ouest

Collection Le Monde en transition dirigée par Jean-Paul Courbon et Jean-François

Soulet

Avec cette nouvelle collection, des spécialistes originaires des pays ayant connu des transformations politiques, sociales et économiques radicales nous donnent les clefs pour comprendre les mutations en cours.

Déjà parus

BOCANCEA Cristian, La Roumanie du communisme au postcommunisme, 1998. KUK Leszek, La Pologne du post-communisme à l'anti-communisme, 2001.

Evguenia KALINOV A Iskra BAEV A

LA BULGARIE CONTEMPORAINE entre l'Est et l'Ouest

Traduction

de

VmemmaLEBEDEVSKA

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0926-5

INTRODUCTION

A la fin du XIVème siècle l'invasion irrésistible des Turcs ottomans mit fin à l'Etat bulgare médiéval et les territoires bulgares furent inclus dans l'Empire Ottoman. Malgré les nombreuses tentatives de la population bulgare pour conquérir son indépendance culturelle et politique, la tradition étatique interrompue au XIVème siècle ne fut rétablie que 500 ans plus tard, et en outre grâce à l'intervention décisive des armées russes. Le 3 mars 1878, une guerre russo-turque dont la Russie sortait victorieuse se terminait par un traité préliminaire, signé dans la petite ville de San Stefano, qui prévoyait la création d'une principauté bulgare autonome et tributaire. Elle comprenait les territoires entre le Danube et la chaîne des Balkans, plus la Thrace (à l'exception de la région d'Andrinople) et la Macédoine (sans Salonique ni la Péninsule Chalcidique), l'ensemble s'étendant sur une superficie de 170 000 km2. Cette Bulgarie, nommée Bulgarie de San Stefano rassemblait presque toute l'ethnie bulgare. Sa création correspondait à la réalisation de l'idéal national. L'éventualité de l'apparition sur la carte politique de l'Europe d'un grand Etat bulgare qui pourrait étendre l'influence russe sur la péninsule balkanique a suscité une forte opposition du côté de la Grande Bretagne et des autres grandes puissances. Celles-ci ont alors posé la question du destin de la péninsule balkanique sur la scène internationale. Ainsi, à l'initiative du chancelier allemand Otto von Bismarck, en juin et juillet 1878 se tint à Berlin un congrès avec la participation de l'Allemagne, de la Grande-

Bretagne, de l'Autriche-Hongrie, de la France, de l'Italie, de la Russie et de l'Empire ottoman. La question bulgare y occupa la place centrale. La lutte acharnée des puissances européennes pour l'influence dans la région et pour le partage de l'héritage ottoman conduisit à un complet remaniement des frontières de la Bulgarie de San Stefano. Le traité de Berlin la morcela en trois parties: une Principauté de Bulgarie tributaire située entre le Danube et les Balkans, comprenant aussi la région de Sofia, et d'une superficie totale d'environ 64 000 km2, une province autonome de Roumélie orientale, au sud des Balkans, sous la souveraineté du Sultan, tandis que la Macédoine ainsi que la Thrace occidentale et orientale étaient rendues à la Turquie. Ainsi, au moment même de la restauration de l'Etat bulgare, était posé le problème qui l'accompagnerait au long des décennies suivantes et déterminerait son destin: celui de l'unité nationale. C'est au nom de cette revendication que fut réalisée la réunion de la Roumélie orientale à la Bulgarie en 1885, alors que, entre 1912 et 1918, et pour obtenir la "libération" de la Macédoine, la Bulgarie a pris part à deux guerres balkaniques et à la première guerre mondiale au côté de l'Allemagne. Ces participations lui ont causé deux catastrophes nationales: de nouveaux territoires furent arrachés à la Bulgarie vaincue au profit de la Roumanie, de la Turquie, de la Grèce et de la Yougoslavie. Pendant l'entre-deux-guerres, la question nationale non résolue constituait la toile de fond des relations internationales d'une Bulgarie diplomatiquement isolée. Le pays misait sur une politique de neutralité et de non-alignement. Il essayait de manoeuvrer dans le labyrinthe des relations européennes pour parvenir par la voie diplomatique à la révision de quelques-unes des clauses les plus dures du traité de paix de Neuilly. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, les nouveaux rapports de forces en Europe offraient de nouvelles possibilités et inspiraient de nouveaux espoirs à la Bulgarie pour réaliser son idéal d'unité nationale. Sur le plan intérieur, l'Etat bulgare, restauré en 1878, se développait sur la base d'une constitution adoptée le 16 avril 1879 8

par une assemblée constituante convoquée dans la capitale bulgare médiévale- la ville de Véliko Tarnovo. La constitution de Tarnovo était une des plus progressistes de son temps. Au terme de ses articles, la Bulgarie était une monarchie parlementaire dotée d'une organisation libérale modérée et de droits civiques étendus; le pouvoir suprême était partagé entre l'Assemblée nationale et le Prince qui jouissait de droits importants. Pendant l'été de 1879, conformément aux décisions du Congrès de Berlin, qui interdisaient au futur prince bulgare d'appartenir à une des dynasties régnantes des grandes puissances, ainsi qu'à la volonté de la Russie, l'Assemblée bulgare avait élu pour Prince le jeune prince allemand Alexandre Battenberg, âgé alors de 22 ans. Son nom fut lié aux premières tentatives de suspension de la Constitution de Tarnovo mais aussi à la proclamation de la réunion de la Roumélie orientale à la principauté bulgare, le 6 septembre 1885, premier pas décisif vers l'union nationale et la réalisation d'un rapide développement économique et culturel du pays. Un an plus tard, Battenberg était contraint d'abdiquer et en juillet 1887 l'Assemblée élisait un nouveau prince - Ferdinand de Saxe-Cobourg-Gotha. Politique ambitieux, Ferdinand imposait un régime de gouvernement personnel, en septembre 1908 il proclamait l'indépendance de la Bulgarie et prenait le titre de "Tsar des Bulgares". En octobre 1918, après la deuxième grave catastrophe nationale, Ferdinand abdiquait en faveur de son fils. C'est ainsi que sur le trône s'asseyait le tsar Boris III qui peu à peu affermissait son pouvoir à la faveur des luttes politiques douteuses menées par les différents partis politiques du pays. La crise économique et politique d'après-guerre a apporté à la Bulgarie deux coups d'Etat militaires. Le premier, le 9 juin 1923, a renversé le régime populiste d'Alexandre Stambolijski, le grand chef de l'Union agrarienne populaire; le second s'est produit le 19 mai 1934, il était inspiré des récents modèles autoritaires européens. La constitution était mise à l'écart, l'Assemblée dissoute, tous les partis politiques interdits; jusqu'au 2 septembre 1944, le pays a été gouverné par des cabinets qui ne s'appuyaient sur aucun parti politique. Un régime autoritaire avait été établi, 9

mais le rôle dirigeant était resté pour quelques mois à peine entre les mains des militaires auteurs du coup d'Etat. Peu à peu, le tsar Boris avait réussi à les écarter et à concentrer tout le pouvoir entre ses mains. La constitution était conservée en apparence mais la division des pouvoirs avait été supprimée et les partis n'étaient pas légalisés. Ce n'est qu'en 1938 que des élections avaient eu lieu au système majoritaire, le nouveau parlement se bornant à servir de couverture à un régime autoritaire dont les partis politiques étaient exclus; les institutions publiques créées à cette époque et entretenues par le gouvernement, la bureaucratie d'Etat et surtout l'appareil administratif et policier ainsi que l'armée étaient devenus son appui. Une censure sévère avait été imposée à la presse et certains droits civiques pourtant prévus par la constitution avaient été fortement limités. La période suivant le coup d'Etat du 19 mai 1934 et jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale avait des conséquences importantes pour le développement politique du pays. Le régime constitutionnel et parlementaire ainsi que l'organisation de la vie sociale et politique sur la base du multipartisme étaient abolis, une structure d'Etat fortement centralisée avait pris leur place. Cependant la variante bulgare de l'autoritarisme et de l'antiparlementarisme restait rebelle aux autres modèles autoritaires comme le national-socialisme, le fascisme ou le modèle soviétique. L'orientation pro-allemande du pays pendant la Seconde Guerre mondiale allait y ajouter de nouveaux traits. Sur le plan économique, la Bulgarie a connu un essor accéléré qui a été interrompu par les guerres balkaniques et par la Première Guerre mondiale. Après les deux catastrophes nationales, la situation économique du pays était aggravée par les destructions, les milliers de réfugiés affluant des territoires perdus et surtout par les réparations prévues par le Traité de Neuilly, vraiment énormes eu égard aux possibilités de la Bulgarie. Après une courte période de stabilité à la fin des années 20 et au début des années 30, l'économie bulgare a été affectée par la crise économique mondiale mais, à partir du milieu de cette dernière décennie, on a constaté une activité considérable. 10

Le secteur économique dominant était l'agriculture, mais celle-ci était le fait de petites exploitations, morcelées et techniquement arriérées. Pendant la période entre les deux guerres mondiales, les efforts ont porté sur la modernisation et l'agrandissement des exploitations ainsi que sur les cultures destinées à l'exportation, mais les caractéristiques fondamentales de l'agriculture bulgare sont demeurées inchangées. Aux graves problèmes économiques s'ajoutaient le surpeuplement des campagnes et un énorme chômage caché. Les conditions spécifiques qui ont suivi la Première Guerre mondiale ont créé les possibilités de croissance de l'industrie bulgare sans pourtant changer ses structures. Celle-ci est demeurée une industrie légère, surtout alimentaire et textile. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, la production industrielle contribuait pour 5,6% seulement au produit intérieur brut et, d'après cet indice, l'Albanie était le seul pays de l'Europe du Sud-Est à se classer après la Bulgarie. Vers la fin de la période de l'entre-deux-guerres, une nouvelle tendance s'est manifestée dans l'orientation du commerce extérieur de la Bulgarie. On a constaté un reflux graduel des capitaux français, belges et suisses dont la place a été occupée par des capitaux italiens et allemands. Les échanges économiques avec l'Allemagne ont augmenté rapidement suivant un processus caractéristique pour presque tous les pays balkaniques à cette époque. Pendant les années 30, l'Allemagne est devenue le principal partenaire commercial de la Bulgarie - en 1939 elle absorbait 67,8% des exportations bulgares et assurait 65,5% des importations du pays. Ainsi la Bulgarie entrait dans la Seconde Guerre mondiale comme un pays de petits propriétaires terriens, d'une économie relativement arriérée, d'un régime monarchique autoritaire et animé par la recherche de l'unité nationale.

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PREMIÈRE PARTIE

LA TRANSITION VERS LE SOCIALISME SOVIÉTIQUE

Chapitre 1

LES ÉPREUVES DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE

De la neutralité à l'alliance avec l'Allemagne A la veille de la Seconde Guerre mondiale, la Bulgarie recherchait une place convenable sur l'échiquier des relations internationales afin de trouver une solution à ses problèmes. Les forces politiques traditionnelles du pays avaient une orientation pro-britannique et pro-française mais l'espoir de trouver un soutien du côté de la Grande-Bretagne et de la France était très faible puisque ces dernières défendaient le statu quo, ce qui signifiait pour la Bulgarie continuer à être déchirée. La partialité anglaise en faveur de la Grèce et celle de la France pour la Yougoslavie et la Roumanie rendaient objectivement impossible une attitude bienveillante des deux grandes puissances envers les prétentions bulgares sur les territoires de pays qu'elles protégeaient. La position de l'Allemagne était tout à fait différente. Ayant rétabli sa puissance économique, elle était devenue le principal porte-parole en faveur d'un remaniement de l'espace géopolitique mondial. L'Allemagne n'était liée à aucun pays des Balkans en particulier. Sa bienveillance envers les prétentions bulgares dépendait de la bonne volonté de la Bulgarie à prendre la place que les politiques allemands lui avaient réservée dans leurs plans. Les liaisons étroites entre les économies de la Bulgarie et de l'Allemagne ainsi que la dépendance de l'armement bulgare à

l'égard des fournitures allemandes ont créé une base objective pour le futur rapprochement politique entre les deux pays. Le 1er septembre 1939, l'Allemagne a attaqué la Pologne, ouvrant ainsi le conflit mondial le plus sanglant. La question de l'orientation de la pqlitique extérieure de la Bulgarie a opposé le Parti Ouvrier Bulgare (le POB - ainsi se nommait le parti communiste clandestin) idéologiquement lié à l'Union soviétique aux forces politiques traditionnelles pro-britanniques et profrançaises (démocrates, agrariens, socio-démocrates, radicaux etc.). Mais la guerre était loin des Balkans et la Bulgarie préférait continuer à suivre la ligne déjà adoptée: le 15 septembre 1939 elle déclarait sa neutralité. La politique de non-engagement et de louvoiement signifiait "marcher au pas avec l'Allemagne", améliorer jusqu'à un certain point les relations avec son allié, l'Union soviétique, et repousser l'exigence de la France et de l'Angleterre en faveur d'un engagement avec les pays voisins sur une base anti-allemande. Au début de 1940, dans le parlement récemment élu (la 25ème Assemblée Nationale Ordinaire) la majorité absolue appartenait aux cercles politiques proches du tsar, tandis que dans le cabinet du professeur Bogdan Filov, désigné par ceux-ci, prédominaient les adeptes du rapprochement avec l'Allemagne. La conviction que les problèmes nationaux de la Bulgarie pourraient être résolus uniquement avec l'aide du Reich se renforçait à chaque nouvelle victoire des armées allemandes. Au cours de l'été de 1940, la diplomatie bulgare a estimé avec raison que le moment était venu de rendre à la Bulgarie la région de la Dobroudja du Sud, cédée à la Roumanie en 1913. L'Angleterre et l'URSS appuyaient la demande de la Bulgarie, mais B. Filov insista auprès d'Hitler pour que ce fut justement l'Allemagne qui suggère à la Roumanie de donner son accord. Le 7 septembre 1940, les pourparlers bulgaro-roumains se terminèrent par la signature du traité de Craïova, selon lequel la Dobroudja du Sud fut rendue à la Bulgarie. Ainsi, suite à la politique de non-engagement, on avait accompli un pas très important vers l'unité nationale, ce qui renforçait la conviction qu'on ne pourrait résoudre le reste des 16

questions territoriales qu'avec la bienveillance de l'Allemagne. Les possibilités offertes par cette politique sont pourtant arrivées à leur terme lorsque la Bulgarie s'est trouvée impliquée dans les plans de l'Allemagne. Le 27 septembre 1940 a été signé le pacte tripartite dont le but était d'établir "un nouvel ordre mondial". A ce pacte se sont jointes la Hongrie, la Roumanie et la Slovaquie. L'Allemagne et l'Italie ont exigé d'une façon impérative que la Bulgarie fasse son choix elle aussi. Le roi Boris III a refusé de prendre un pareil engagement et a préféré continuer dans la ligne du non-engagement, mais à la veille de l'opération allemande dans les Balkans l'hésitation et la tactique de louvoiement ne pouvaient durer plus longtemps. La pression diplomatique et psychologique sur la Bulgarie s'est accrue en raison de la présence de l'armée allemande sur la rive nord du Danube. La promesse du retour de la région proche de la mer Egée, donnée au début de 1941, a convaincu définitivement les milieux dirigeants du pays que la place de la Bulgarie était aux côtés de l'Allemagne. Le 1er mars 1941, au palais du Belvédère à Vienne, B. Filov signait l'adhésion de la Bulgarie au pacte tripartite. Ce choix déterminait le destin de la Bulgarie pour les décennies suivantes. La fin de la neutralité créait le mirage de l'unité nationale prochaine, bien qu'au prix de la transformation du pays en un satellite de l'Allemagne. A la fin de 1940, le gouvernement de B.Filov a suivi l'exemple allemand dans sa politique intérieure. Le parlement a voté la Loi de défense de la nation qui a mis les juifs bulgares hors des lois. On a créé une organisation de jeunesse soutenue par le gouvernement aux frais de l'Etat et à laquelle l'affiliation est devenue obligatoire. Les droits et les libertés civiques ont été fortement limités. Après que l'Allemagne eut écrasé la Yougoslavie et la Grèce, à la fin avril de 1941, la Bulgarie a obtenu la permission de gouverner et de défendre la partie orientale de la Macédoine et la région riveraine de la mer Egée. L'euphorie de l'union nationale réalisée n'avait pas permis de se rendre compte que ces territoires ne correspondaient pas exactement aux terres sur lesquelles la Bulgarie avait de justes prétentions et qu'ils lui étaient accordés 17

uniquement jusqu'à la fin de la guerre. Malgré cela, une politique d'intégration administrative, culturelle et économique y était entreprise. Ainsi, en à peine 6 mois, la Bulgarie avait parcouru le chemin qui menait de la neutralité à l'union avec l'Allemagne. Son choix avait surtout été déterminé par les aspirations à l'unité nationale et par le désir de tenir le pays à l'écart des opérations militaires et de l'influence communiste.

La Bulgarie et la Coalition anti-hitlérienne - 1941-1944
L'assaut de l'Allemagne contre l'URSS le 22 juin 1941 a créé une situation nouvelle mais la Bulgarie n'a pas suspendu ses relations diplomatiques avec l'URSS. Le tsar Boris a préféré ne prendre aucun engagement supplémentaire et tenir compte des sentiments russophiles dans le pays. Cependant la guerre entre l'Allemagne et l'URSS a provoqué des changements considérables dans la disposition des forces politiques: le parti communiste s'est déclaré tout de suite pour la lutte armée et dès l'été 1941 sont apparus les premiers groupes de partisans. Outre les communistes, la plupart des partis politiques traditionnels (bien qu'officiellement interdits) se sont déclarés contre le régime. Ils rejetaient la résistance armée mais critiquaient la politique extérieure du cabinet. Pressée par l'Allemagne, le 12 décembre 1942 la Bulgarie a déclaré la guerre aux Etats-Unis et à l'Angleterre, en espérant que cette guerre resterait symbolique eu égard à la distance entre elle et ces deux pays. A la suite de l'échec de l'offensive allemande sur Moscou, la Bulgarie a été pressée de prendre des engagements supplémentaires envers le Reich. Sur les instances de Berlin, les persécutions contre les Juifs ont été intensifiées mais l'exigence allemande de déporter les Juifs bulgares vers les camps de concentration s'est heurtée à la résistance de plusieurs milieux de la société. Grâce à cette résistance, les Juifs, à l'intérieur des limites anciennes du pays, ont été préservés de l'extermination, ce qui ne fut pas le cas des 11000 Juifs dans les territoires récemment 18

annexés. En 1942-1943, en raison du changement accompli dans le déroulement de la guerre, des conditions favorables à l'organisation des forces d'opposition sont apparues en Bulgarie. Suivant les directives de Moscou, le POB a jeté les bases du Front de la Patrie (le FP) - une coalition à laquelle ont pris part, avec les communistes, des agrariens de la gauche, des sociaux-démocrates, des représentants du cercle politique "Zveno" et des intellectuels indépendants. Le programme du FP prévoyait le rétablissement de la constitution et la démocratisation de la vie politique. Une opposition dite "légale" a aussi vu le jour, elle comprenait la plupart des partis interdits en 1934 - des agrariens, des démocrates, des sociaux-démocrates. Elle s'est déclarée en faveur de la lutte légale pour le rétablissement de la démocratie parlementaire et s'est tournée vers l'Angleterre et vers la France, alors que le FP comptait sur l'URSS. En dépit de leurs différences, ces deux centres d'opposition avaient un but commun: adopter une nouvelle orientation de la politique extérieure et effectuer une transition du régime autoritaire au système parlementaire et des partis. L'intensification de la lutte armée menée par le POB, quoique loin d'avoir l'envergure des mouvements antifascistes dans les pays occupés a donné prétexte au gouvernement pour renforcer la répression. Le tournant de la guerre en 1943 a fait douter de l'intérêt d'un engagement étroit aux côtés de l'Allemagne. La Bulgarie a entrepris les premières tentatives pour sortir de la guerre, elle a effectué des sondages non officiels auprès des Etats-Unis que l'on considérait comme plus impartiaux que l'Angleterre. La mort du tsar Boris III le 28 août 1943 a créé de nouveaux problèmes aux responsables politiques bulgares. L'espoir d'une intervention angloaméricaine dans les Balkans est par ailleurs resté vain. En novembre 1943 à Téhéran, lors de la première rencontre des trois "Grands", la proposition de Churchill pour l'ouverture d'un deuxième front dans les Balkans avait été catégoriquement rejetée par Roosevelt et par Staline. Cependant l'Angleterre et les EtatsUnis avaient déclaré unanimement que la Bulgarie devait mettre 19

fin à ses rapports avec l'Allemagne. Selon Churchill, le moyen le plus efficace pour l'y contraindre était les bombardements qui se poursuivront de novembre 1943 au printemps 1944. La guerre s'était transformée, de symbolique elle était devenue réelle et en février 1944 le gouvernement bulgare a adressé aux Etats-Unis une proposition officielle pour des pourparlers en vue de sortir de la guerre. Les Alliés ont considéré cette proposition comme une simple tentative pour mettre fin aux bombardements. Cependant Washington a essayé d'amener Moscou à discuter de la question bulgare, mais sans succès. L'URSS préférait ses propres moyens diplomatiques pour forcer la Bulgarie à rompre ses relations avec l'Allemagne. C'était au dessus des forces du cabinet de Guéorgui Bojilov, pressé aussi par les menaces allemandes. Sur le plan intérieur, le gouvernement a intensifié les persécutions contre les partisans, il a augmenté le nombre des arrestations et des internements ainsi que l'envoi des adversaires du pouvoir dans les camps de concentration. Tout comme l'URSS, en mai et en octobre 1944, Churchill a entrepris des actions individuelles pour défendre les intérêts britanniques dans la région des Balkans et surtout en Grèce. Il s'est mis d'accord avec Staline pour la diviser en zones d'influence, la Bulgarie étant placée dans la zone soviétique. Le cabinet d'Ivan Bagrianov qui a pris le pouvoir le 1er juin 1944 en espérant un accord entre l'Allemagne et les Alliés occidentaux a essayé de satisfaire une partie des exigences soviétiques sans risquer de rompre ses rapports avec l'Allemagne. A la fin de juillet 1944, des pourparlers d'armistice ont été engagés avec les Alliés occidentaux afin d'éviter l'occupation soviétique. Après la capitulation de la Roumanie le 23 août, la menace soviétique est devenue tout à fait réelle pour la Bulgarie. Pour la détourner, tout en conservant les acquisitions territoriales et sans risquer un conflit armé avec l'Allemagne, le gouvernement a déclaré sa neutralité. Mais les événements échappaient à Sofia. Les Etats-Unis ne se précipitaient pas pour signer l'armistice afin de ne pas compliquer leurs rapports avec l'URSS. Ils escomptaient de l'Union soviétique qu'elle leur donne la liberté d'action dans des régions d'une plus grande 20

importance pour eux. En août 1944, la transition vers un régime démocratique n'était plus en question. La société bulgare était convaincue de la nécessité d'un tel régime mais on se demandait qui allait effectuer cette transition, lequel des pays de la coalition anti-hitlérienne allait offrir son soutien et, partant de là, quelles étaient les perspectives d'avenir pour le pays. Le 2 septembre 1944, le cabinet de Konstantin Mouraviev était formé, le premier en 10 ans à être constitué sur la base des partis politiques, avec des représentants de l'opposition légale traditionnellement orientés vers l'Ouest. Ce gouvernement dont la durée de vie n'a pas dépassé six jours, était une tentative pour rétablir un système démocratique parlementaire. Mais cette tentative était vouée à l'échec, du fait de l'accord sur le partage des zones d'influence et de la présence des troupes russes à la frontière. Les Etats-Unis et l'Angleterre restaient dans l'indifférence à l'égard du nouveau cabinet. La Bulgarie se trouvait déjà dans la sphère des Soviétiques qui n'entendaient pas soutenir un gouvernement ne jouissant pas de leur confiance. Le 5 septembre, l'URSS a rompu ses relations diplomatiques avec la Bulgarie et lui a déclaré la guerre sous le prétexte que ce pays se trouvait dans le camp de l'Allemagne. Trois heures plus tard le gouvernement a décidé de rompre ses relations diplomatiques avec le Reich et de demander l'armistice à l'URSS. Le 6 septembre fut prise la décision de déclarer la guerre à l'Allemagne. Deux jours plus tard, les troupes soviétiques entraient sur le territoire de la Bulgarie dont le destin était pris en main par le gouvernement du FP au sein duquel les communistes avaient la majorité. Le sort de la Bulgarie avait été décidé par la coalition anti-hitlérienne. L'alliance avec l'Allemagne s'était avérée à nouveau un échec et réservait à la Bulgarie le sort des vaincus. A l'exception de la Dobroudja du Sud, les aspirations nationales n'étaient pas réalisées et l'inclusion du pays dans la sphère d'influence de l'URSS prédéterminait son futur statut de satellite.

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Chapitre 2

LES ANNÉES DE «DÉMOCRATIE POPULAIRE»

(1944-1947)

L'étude des périodes de transition dans l'Histoire exige la réponse à plusieurs questions. On doit préciser dans quel état se trouve le système social au début de la transition; qu'est-ce qui engendre sa transformation; qui accomplit le changement de système et de quelle façon; enfin, quel est le résultat final de la transition. Pour la Bulgarie, la période de 1944 à 1948 s'avère d'une importance déterminante et définit le destin du pays pour près d'un demi -siècle. L'idée de "démocratie populaire" Le terme qui s'est imposé dans la littérature historique pour désigner cette période est celui de "démocratie populaire". Il fut employé pour la première fois par Gueorgui Dimitrov lors d'une séance du secrétariat du Komintern en automne 1936, consacrée à la guerre civile en Espagne. La thèse de G. Dimitrov était que la république future: "sera un Etat particulier avec une véritable démocratie populaire. Ce ne sera pas encore un Etat soviétique, mais un Etat antifasciste, un Etat de la gauche, avec la participation de la bourgeoisie vraiment de gauche". Le lancement de l'idée de la démocratie populaire comme quelque chose de différent du régime soviétique laissait apparaître un effort pour éviter les répressions et la terreur propre à ce dernier. Pendant la Seconde Guerre mondiale, tous les partis communistes s'en tenaient à la tactique du

Komintern de créer des fronts antifascistes sur une large plateforme démocratique, cette tactique a trouvé son développement naturel dans l'idée de la démocratie populaire. Cela ne signifie cependant pas que les partis communistes renonçaient à leur but final: la société socialiste. Sa réalisation était remise à plus tard, compte tenu des conditions qui s'étaient établies vers la fin de la guerre. D'un côté, les difficultés pour rétablir les économies nationales exigeaient les efforts de tous les partis, de l'autre, l'instauration de la dictature du prolétariat aurait des conséquences très négatives: 1) l'union des Alliés de la coalition anti-hitlérienne serait remise en question, alors que Staline comptait sur la coopération avec ces derniers; 2) l'élaboration des traités de paix avec les anciens satellites de l'Allemagne serait plus difficile, ce qui prolongerait leur situation précaire sur le plan international et retarderait le règlement des rapports entre les pays européens; 3) sur le plan psychologique, l'emploi même du mot de dictature au lendemain de la guerre aurait comme résultat d'éloigner la population des partis communistes. C'est pour ces raisons que les partis communistes en Bulgarie, Pologne, Tchécoslovaquie et Hongrie, ont adopté une tactique plus souple, en déclarant qu'ils s'en tiendraient à de larges plates-formes démocratiques et qu'ils suivraient pour parvenir au but final une voie différente de la voie soviétique -celle de la démocratie populaire. Selon G. Dimitrov: "cette voie peut paraître à certains plus lente. Toutefois, elle est non seulement possible, réelle, mais elle est sans doute également moins douloureuse pour les peuples". Mais c'est la position de Moscou qui fut décisive dans ce choix. La tactique de la démocratie populaire avait été à l'avance autorisée et imposée par Staline. Elle tenait compte de la stratégie soviétique à long terme selon laquelle l'URSS avait besoin d'une longue période de coopération paisible avec l'Occident pour lui permettre de reconstruire son économie avant de passer à l'attaque. C'est ainsi que les différentes conditions politiques et économiques dans les pays de l'Europe de l'Est et la situation internationale après-guerre ont permis à ces pays de suivre la voie de la démocratie populaire vers le socialisme. Ce n'était pas là un 24

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