La chasse et autres essais

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296143876
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LA CHASSE et autres essais

((

Hiêu

)).

Calligraphie de M Cheng Shui-Cheng.

Louis CONDOMINAS

LA CHASSE
et autres essais

Présentation

de Georges CONDOMINAS

Publié avec le concours du Ministère des Affaires Étrangères

Éditions L'Harmattan 5 -7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

En couverture, « Tigre ». Laque d'auteur anonyme, appartenant à M. Mac Dinh Thanh, propriétaire du restaurant « La Paillote
d'Or» à Paris. (Cliché Jean-Claude Vaysse).

@ L'Harmattan,

1988

ISBN: 2-7384-0028-0

Portrait

de l'auteur

par son fils aîné

Aux affectations relativement confortables, donc recherchées, dans les chefs-lieux de province, Louis Condominas préférait de

beaucoup « les postes perdus en brousse» qui lui assuraientune
plus grande indépendance vis-à-vis de ses supérieurs hiérarchiques et par là-même une solitude bien protégée. De plus il pouvait s'y livrer à ses deux passions: la découverte de villages inconnus et la chasse au gros gibier. Quête double qui donnait sa raison d'être à une activité devenue essentielle: le parcours en tout sens de sentiers tracés par les hommes et les animaux à travers de vastes étendues de forêt. Ces randonnées satisfaisaient à la fois son besoin de dépense physique imposée par le climat et sa curiosité toujours en éveil pour la nature tropicale. Cette nature tropicale, aux richesses insoupçonnées des citadins qui, par ignorance et excès d'imagination, craignent de l'affronter. Par ailleurs les commandements de districts éloignés permettaient d'échapper à la routine débilitante propre aux chefs-lieux de provinces coloniales. Pour ma part, j'en retiendrai tout particulièrement trois éléments; la présence en uniforme selon un horaire réglementaire dans un bureau étouffant et moite; la fréquentation quasi obligatoire d'une douzaine ou, au mieux, d'une vingtaine de compatriotes, au travail et, pire, aux heures de loisirs (oh! ces « potS» et « dîners» cycliques !) ; les salamalecs militaires et les propos de circonstances toujours ridicules parce qu'automatiques, déclenchés plusieurs fois par jour, par les rencontres des mêmes individus... 5

Contraintes qui pesaient d'autant plus lourdement sur les petits fonctionnaires comme mon père que par leur faible position hiérarchique ils ne disposaient d'aucun moyen de les contourner. Issus dans leur grande majorité des cadres subalternes des troupes coloniales dont ils gardaient l'esprit de discipline, ils acceptaient aisément cette situation qui leur offrait d'une part un statut à leurs yeux élevé puisque, en tant qu'Européens, ils se trouvaient automatiquement promus au-dessus de la masse des indigènes, et d'autre part des avantages matériels inconnus de leur milieu d'origine et dont ils pouvaient, tous les trois ou cinq an~, apprécier l'importance lors des congés périodiques qu'ils passaient en France. Ces retours de quelques mois leur donnaient en outre l'occasion de se rendre compte qu'ils ne pouvaient plus se réadapter à la vie métropolitaine. Aussi n'avaient-ils généralement aucun mal à se plier à une contrepartie qui restait finalement dans la ligne d'une discipline qu'ils avaient toujours acceptée. Garde Indigène» (( la G.!. ») ; quelque temps après la défaite

Le corps auquelappartenaitLouis Condominas s'appelait « la
«

de juin 1940 il avait été rebaptisé

Garde Indochinoise»

lorsque l'entourage du gouverneur général se fut avisé que le mot « indigène», ayant pris dans la bouche des coloniaux une coloration péjorative certaine, devait être écarté absolument du langage officiel. Il s'agissait d'une sorte de gendarmerie formée d'une milice indigène encadrée par des gradés européens recrutés principalement parmi les sous-officiers de l'Infanterie de Marine. En ville la Garde Indochinoise menait une vie de

garnison toute militaire,mais « en brousse» le chef de poste, qui
avait sous ses ordres une ou deux sections d'hommes de troupe indigènes et aucun subalterne européen, jouissait d'une relative liberté dans l'organisation de son travail. Qu'on ne s'imagine pas ces postes de brousse comme autant de forteresses perchées sur des hauteurs verrouillant des vallées. Ils se réduisaient généralement à un modeste terre-plein en très légère surélévation par rapport au bourg et à la route, contenant

quelques petits bâtiments sans étage « en dur» (le poste de
garde, la caserne et le logement des gradés, le bureau de deux pièces, la maison du responsable). Une palissade de hauts piquets de bambous, parfois renforcée de fil de fer barbelés, formant un carré d'une cinquantaine de mètres de côté environ 6

clôturait le tout; avec dans l'un des coins un mirador de bois dans lequel une sentinelle venait s'installer pour la nuit. Le manque de confort de ces postes et l'obligation d'effectuer de fréquentes tournées dans un territoire qui, hors des plaines, dépassait souvent la superficie de nos sous-préfectures, avaient conduit l'administration à y affecter les gardes principaux (le grade le plus bas dans la hiérarchie de ce corps). C'était une manière somme toute judicieuse de les mettre à l'épreuve et surtout de leur faire acquérir une connaissance concrète du pays et de sa population. Ceux qui avaient montré un certain sens des responsabilités et le goût du risque se voyaient aisément confier (les candidatures n'affiuaient guère) des affectations en zone montagneuse: ce qui leur permettait d'explorer des régions restées à l'écart de toute pénétration et de rallier des tribus jusqu'alors « insoumises ». L'âge, les maladies tropicales et la montée en grade incitaient la majorité d'entre eux à rechercher la sécurité et le relatif bien-être du chef-lieu concrétisés par la présence d'un hôpital, d'un collège, d'une usine électrique et l'existence d'un ravitaillement plus fourni. De plus étant proches du «soleil», ils avaient plus de chances de bénéficier de promotions, à condition évidemment d'accepter les inconvénients mentionnés plus haut. Ceux qui, devenus sous-inspecteurs de la G.I. préféraient la vie de brousse recevaient la responsabilité de secteurs-clefs. C'est en général parmi eux qu'on rencontrait les fortes personnalités à qui l'on doit des rapports riches en observations ethnographiques et géographiques dont on peut regretter qu'ils restèrent inédits pour la plupart; les rares essais publiés, ceux de Gerbert et de Le Pichon par exemple, témoignent de leur valeur documentaire. On aurait pu craindre que la liberté dont ils disposaient aurait conduit ces isolés à des abus de pouvoir et à toute sorte d'excès. En fait l'habitude d'une discipline assez stricte avait façonné la mentalité de ces centurions; leur position d'autorité en brousse se trouvait tempérée par leur statut subalterne dans la hiérarchie coloniale et donc soumise à des contrôles, ne serait-ce que sous forme de dénonciations en cas de malversation. Notons en passant que, pour l'étranger isolé qui a reçu la charge d'administrer un vaste territoire avec seulement l'appui d'une douzaine de vieux fusils, la prudence prend obligatoirement la forme de l'honnêteté, si jamais il en avait été dépourvu. 7

Ajoutons que, en Annam* tout au moins, la hiérarchie parallèle des mandarins a dû jouer un certain rôle: dotés de bas salaires, beaucoup d'entre eux continuaient à pratiquer la tradition des «épices» contre laquelle l'administration coloniale avait peu de prise, alors que les dénonciations, même calomnieuses, contre un fonctionnaire français par les autorités mandarinales, étaient généralement suivies d'effets immédiats. Car les mandarins disposaient d'un bon réseau d'information sur le caractère et les faits et gestes de leurs homologues français; la moindre gaffe commise par l'un de ceux-ci parvenait rapidement aux oreilles du résident, souvent par des voies obliques. En revanche la mise en épingle de cette honnêteté quasiobligatoire,contrastant avecla corruption dite « innée» en milieu administratif autochtone, pouvait satisfaire le racisme inconscient des anciens sous-officiers. Quoi qu'il en soit, mon père ne s'était guère interrogé sur le choix à faire entre diriger un poste en brousse et se bureaucratiser au chef-lieu de province: il avait préféré rester sous-inspecteur et garder la liberté, plutôt que monter en grade en passant le très facile, pour lui tout au moins, concours d'inspecteur de la G.I., et devenir ainsi «le boy (le domestique indigène, en français d'Indochine) du résident». Il avait élu la forêt et ses habitants et dédaigné la considération et les avantages matériels qui s'attachent à une promotion près du bonnet: aussi ne l'ai-je jamais entendu tenir de propos aigris sur sa situation en la comparant à celle de collègues ayant mieux réussi socialement. Cela répondait à l'une de ses règles de conduite jamais formulées: à chacun d'assumer la responsabilité de ses choix et d'en accepte"rles conséquences. Mais cette règle ne lui interdisait nullement de juger les qualités et le comportement de ses collègues et de ses supérieurs. Il n'aimait parler que de ceux qu'il admirait, notamment l'inspecteur Berner et le résident Jérusalemy. Du premier il évoquait volontiers un acte de courage et de sang-froid exceptionnels. Lors d'une tentative pour reprendre contact avec une tribu
* Dans mon texte, comme dans celui de mon père, « Annam» dèsignela

région centrale du Vietnam (Trung Ky en vietnamien). J'ai conservé l'ethnonyme « Moi» ou « Moy» utilisé pat mon père en mppelant que ce terme n'avait aucune connotation péjorative dans sa bouche car il vivait au milieu de ces populations pour lesquelles il éprouvait une grande sympathie.

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récemment ralliée, mais qui venait de décrocher, il avait empêché un linh (un garde) de tirer sur un insoumis qu'il avait repéré; profitant du moment d'inattention créé par ce suspens, un autre « Moï» mieux camouflé en avait profité pour décocher une flèche empoisonnée dans le bras de Berner; surmontant sa douleur celui-ci avait interdit à ses hommes rendus furieux, de poursuivre les Montagnards dans leur village, ce qui aurait tourné au massacre de ces derniers. Un mot pourrait résumer l'appréciation que mon père portait sur Jérusalémy: « la classe ». Il vantait tout particulièrement la répugnance du résident à employer la force, à se lancer dans ce

qu'on appellera plus tard les « opérations bananes» qui rapportent décorations et promotions éclatantes à leurs instigateurs. Répugnance qui allait de pair avec son ouverture, son désir de comprendre les motivations de ses administrés, qu'ils fussent Vietnamiens ou Montagnards. Ce sage dans la conduite des hommes n'avait rien d'un cagot: doté d'une force tranquille, Jérusalémy était un bon vivant, ce qui n'était pas pour déplaire à Louis Condominas lequel détestait les calotins sermonneurs. En 1982 j'ai eu l'occasion de rencontrer à Cheo Reo Monsieur Nay Der, l'un des responsables vietminh de la lutte contre les Français en pays jôrai ; j'ai retrouvé dans ses propos admiratifs la confirmation du portrait que mon père avait fait du résident Jérusalémy. Au fond je me demande si mon père, par l'intérêt qu'il portait à de tels individualités, ne révélait pas, comme cela arrive souvent, son attachement à des personnalités qui lui renvoyaient en miroir la sienne propre? En revanche il ne s'étendait guère sur la vulgarité et les exploits négatifs de certains de ses collègues. Certes une allusion à l'un de ceux -ci dans une conversation pouvait déclencher un jugement sec, ou tout au plus une anecdote cocasse, mais il répugnait à s'attarder sur des individus qui lui déplaisaient. Il y avait pourtant parmi eux quelques personnages pittoresques qui auraient mérité un peu plus d'attention. Comme ce douanier d'un petit port de sa circonscription où nous devions embarquer sur une jonque de pêche pour aller visiter une île volcanique. Pour nous éviter de pédaler au plus fort du soleil, mon père nous avait fait enfourcher nos vélos avant le lever du jour. La courtoisie commandait de venir saluer le douanier solitaire malgré l'heure matinale. Nous surprîmes un 9

Falstaff au verbe haut et à la trogne ruisselante, installé devant un grand verre de pastis local au remplissage duquel veillait diligemment sa minuscule compagne vietnamienne juchée sur un haut tabouret. Mon père ne nous avait jamais parlé de lui ; celui-ci ne manquait cependant pas de personnalité. En tout cas il ne passa pas inaperçu, comme cela arrive à beaucoup de vieux retraités coloniaux, quand il se retira en France. Lorsque, après la guerre, je revins à Tanlay, le village même où j'ai passé mes vacances de lycéen, on me demanda, puisque j'arrivais d'Extrême-Orient,sije ne connaissaispas un « drôle d'Indochinois », et son nom fut prononcé. Retrouver ici, à Tanlay - qui n'a rien d'un carrefour international-, le cétacé gorgé d'anis rencontré par hasard, quelques années auparavant, lors de son échouage sur une plage perdue du littoral vietnamien, fait partie de ce. chapelet d'événements inattendus qui émaillent la vie des voyageurs. Les Bourguignons n'ont pas la réputation de rechigner devant des verres de vin ou de marc, néanmoins la puissance d'absorption de l'ancien douanier les avait étonnés; ils en avaient surtout retenu les effets: la grossièreté de ses hurlements et l'incohérence de son comportement avaient atteint un niveau épique. Cependant par leur imagination et leur fantaisie, certains broussards ne dépareraient pas une galerie de portraits originale. Celui du prédécesseur de mon père à Cua Rao y figurerait en bonne place. Sa conversation et ses manières suggéraient que, contrairement aux autres G.I., il appartenait à une famille bourgeoise et avait fait des études. Il a d'ailleurs publié une brochure sur la population de ce secteur, en lui attribuant malheureusement une appartenance ethnique qui n'était pas la sienne. La visite d'un inspecteur des colonies (l'équivalent pour les territoires d'outre-mer d'un inspecteur des finances, avec encore plus de pouvoir) constituait un événement majeur pour le pays qui en était l'objet. L'administration entrait en ébullition. Qu'il exprime un désir et les bureaux à tous les échelons se bousculaient pour l'exaucer. Un de ces visiteurs de marque, camarade de promotion du résident supérieur en Annam, voulut vivre simplement une journée dans un poste de brousse; son ami lui recommanda Cua Rao, au village on ne peut plus exotique tapi

dans un site magnifiquesur la route dite « de la Reine Astrid»
qui relie Vinh sur la côte, au Plateau du Tranninh, au Laos. Le 10

chef de poste prévenu à temps avait préparé une réception digne

- ou presque - d'un salon parisien. Au cours d'un pousse-café convenablement arrosé, l'inspecteur des colonies avait appris incidemment de son hôte que celui-ci était sorti de l'École Polytechnique. Intrigué, il aurait voulu connaître le revers de fortune qui avait fait déchoir cet homme instruit à un statut aussi bas, mais le G.I. éludait, avec des mines réservées et modestes, pleines de sous-entendus, toute question à ce sujet. Même esquive de son hôte devant sa curiosité stimulée par un diplôme de la Légion d'honneur au nom du broussard, entr'aperçu lorsque, cherchant un document, celui-ci avait ouvert un tiroir qu'il avait refermé précipitamment. De retour à Huê, l'inspecteur des colonies, très émus, se précipita chez le résident supérieur auquel il reprocha vivement de laisser vivre dans de pareilles conditions un de leurs condisciples de l'X, de surcroît décoré de la Légion d'honneur. Stupeur du maître - effectif - de l'Annam qui ignorait qu'un de ses petits subordonnés eût un passé aussi brillant. On fouille ses états de service et on épluche le répertoire de l'École Polytechnique: aucune trace d'un passage quelconque rue Descartes, ni de l'attribution d'une telle distinction. Fureur, tout à fait compréhensible, du très haut serviteur de l'État qui exige sur le champ des poursuites pour usurpation de titres et la convocation immédiate du coupable. Le G.I. accourt à bride abattue et comparaît devant les chefs suprêmes en tenue numéro un, avec batterie de cuisine au grand pavois. Comment peut-on l'accuser lui, petit mais honnête fonctionnaire, d'une telle inîamie ! Il n'a pas menti: étant entré à l'École Polytechnique, comme deuxième classe, en corvée de fourrage, il a bien fallu qu'il en sorte! d'ailleurs le même jour. Quant à la Légion d'honneur, ces messieurs pouvaient constater qu'il ne l'arborait pas sur sa poitrine, pour la bonne raison que le diplôme qu'il possédait était celui de son grand-père, qui lui servait de porte-bonheur. En fait on ne parlait guère à la maison des collègues de mon père. C'était pour nous des noms auxquels seules des rencontres permettaient d'accoler un visage. Le comportement de l'un d'eux m'a fait comprendre les raisons du silence paternel. Il avait invité en voisin à la fete de la congrégation chinoise de son district mon père qui, empêché, ou soi-disant tel, m'avait chargé de l'y représenter. Un festin somptueux, des mets délicats, des 11

alcools choisis, tout cela servi avec déférence par des hôtes très, très attentifs. Et à la place d'honneur, le chef de poste, un colosse tonitruant, aviné de may quay Iou réclamant à grands coups de gueule « un biftèque et du pinard, et du vrai ! » (denrée devenue rare et extrêmement chère pendant la Seconde Guerre mondiale, par suite de l'isolement de l'Indochine). Je ne savais plus où me fourrer; feignant de ne rien entendre je redoublais
de courtoisie envers nos hôtes

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ce qui sans doute

ne fit

qu'aggraver la situation. L'absence de toute mise en garde de la part de mon père, son amusement au récit que je lui présentai et son insistance à souligner par contraste la politesse céleste, me font le soupçonner d'avoir voulu me faire saisir dans le concret plutôt que par des discours, certains aspects de la situation coloniale. Certains Européens tenaient Louis Condominas pour un sauvage et lui attribuaient un caractère de cochon. Cela venait sans doute en partie de son franc-parler qui n'épargnait nullement ses supérieurs et en leur présence au besoin

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ce qui n'était

guère apprécié dans cette société très hiérarchisée -, mais en ayant « vu de vertes et de pas mûres », il s'estimait dispensé de courbettes. Il y avait aussi le fait qu'on le voyait moins souvent que les autres au chef-lieu où il avait réduit ses visites au strict nécessaire: convocation administratives et visites médicales; il en profitait alors pour prendre du ravitaillement et voir les quelques personnes qu'il aimait fréquenter. En fait son goût pour la solitude n'avait nullement entamé sa sociabilité. Dans les rencontres qu'il faisait il n'imposait jamais ses marottes, mais s'adaptait aux sujets qui intéressaient son interlocuteur, à condition cependant que ce dernier n'abusât pas trop de sa patience, auquel cas il finissait par se heurter à un mur

de silence glacé interrompu par un « au revoir! » assez sec. A
ces exceptions près tous ceux qui ont participé avec lui à des « dégagements» lui reconnaissaient le don d'animer la moindre fete. S'il avait été le sauvage que d'aucuns prétendaient il n'aurait jamais montré ce sens aigu de l'hospitalité dont beaucoup ont profité. Qu'un visiteur même impromptu, débarque au poste, et il se mettait en quatre pour le recevoir dignement, allant jusqu'à inventer avec ma mère à partir des produits locaux, des recettes à ce point réussies qu'elles posaient autant de devinettes gastronomiques au voyageur. Certains se souviennent peut-être d'es12

cargots de Bourgogne ou de marrons glacés qui matériellement n'auraient jamais pu atteindre Binh Khê ou Phu Quy, mais qui provenaient de transformations miraculeuses de moût de veau et de patates douces. De plus - qu'on admire son sens du sacrifice ! - cet amateur de bon vin réservait toutes ses bouteilles devenues rarissimes avec la guerre, à ses visiteurs. Il poussait alors la coquetterie jusqu'à les enrober savamment de toiles d'araignée, à la consternation du boy à qui il avait inculqué des principes de propreté rigoureuse. Sa courtoisie l'amenait parfois à se faire le guide, non armé, de citadins croulant sous un harnachement coûteux de ce qu'ils croyaient être l'équipement du chasseur modèle de gros gibier. La rareté de ses visites aux habitants du chef-lieu s'explique simplement par le fait qu'il se sentait bien en brousse. Il savait y meubler convenablement son temps, lequel était d'ailleurs en majeure partie absorbé par ses fréquentes tournées. Celles-ci constituaient à ses yeux la base même de son travail, lui permettant mieux que toute autre activité de bien connaître et de « tenir» son secteur. Certes les tâches administratives (contrôle des registres, auditions des plaintes, discussions avec les notables) relevaient d'une certaine routine, les préoccupations des paysans et par conséquent leurs motifs d'affrontement étant peu nombreux. Mais il s'était vite rendu compte que les faits tels qu'ils lui étaient présentés ne répondaient pas, loin s'en faut, à sa propre conception de la réalité. Qu'il fallait chercher si l'affaire la plus banale ne cachait pas une énigme: avait-il ou non à décoder les éléments du débat? Pris ainsi, le travail administratif ne tombait plus dans la morne répétition de la routine bureaucratique. Mon père m'a cependant avoué qu'il n'a que très rarement réussi à surmonter l'obstacle majeur qui le séparait de sa réalité: la domination étouffante des notables, autrement dit des nantis, qui réduisait les paysans pauvres au silence; ceux-ci n'obtenaient la parole - ou plutôt des riches la leur imposait - que lorsqu'un conflit

éclatait entre certains de ces derniers. La fameuse « démocratie
villageoise» décrite par les spécialistes du Vietnam, lesquels ne connaissaient la population de ce pays qu'à travers ses lettrés, relevait d'une sorte d'utopie exotique. Au début de sa carriére il avait pris une belle colère lorsqu'il avait découvert que le chiffre des imposables indiqué par les notables était nettement inférieur à celui qu'une enquête patiente lui avait révélé: on 13

cherchait à le rouler! Il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'était pas personnellement visé, et que lui ou un autre! ... Bref qu'il valait mieux, et cela dans l'intérêt de la population, observer lui-même les règles du jeu. Pour son information personnelle, il avait constaté qu'il devait multiplier par trois en moyenne le nombre des imposables fourni pour, à partir de lui, se faire une idée à peu près juste de la situation démographique. Mais qu'en ce qui concernait le travail administratif, la sagesse lui recommandait de s'en tenir au chiffre proposé par les notables, car une mise au point risquait d'entraîner une augmentation des impôts déjà lourds, dont le poids se répercuterait finalement sur les paysans ordinaires et en particulier sur les plus pauvres d'entre eux. Or ces enquêtes, qui le plongeaient dans un monde autre et qu'il avait aspiré à connaître, n'étaient pas le seul acquis de ces tournées; elles lui offraient aussi la possibilité de répondre à deux de ses inclinations les plus fortes. D'une part les parcours effectués à pied ou à cheval satisfaisaient son besoin d'exercice physique et lui donnaient l'occasion d'admirer des paysages variés. D'autre part, une fois les tâches administratives accomplies, et donnés les quelques soins et conseils médicaux qu'il se sentait capable de fournir, la journée se terminait par une partie de chasse qui prenait encore plus d'intérêt lorsque les habitants lui avaient demandé de les débarrasser d'un gros prédateur. Les tournées qui lui laisseront le souvenir le plus intense et dont il parlera de préférence sont celles qu'il a effectuées en
« pays moï». Comment traduire par des mots cette exaltation

calme qui vous prend à la préparation d'une expédition en pays inconnu. Ce n'est pas vraiment une inquiétude, mais une sorte d'interrogation lancinante qui vous saisit: saura-t-on aborder convenablement des gens dont on ne parle pas la langue?
«

Arriverai-je à les convaincre de m'accueillir en ami ? », tout en

sachant que les plans qu'on échafaude seront vains devant les circonstances, de fait imprévisibles, de la rencontre. Néanmoins

mon père se sentait « en prise directe» avec les Proto-Indochinois. De plus il y avait cette grande forêt qu'il aimait tant et une richesse et une variété exceptionnelles de gibier qui comblaient sa passion de la chasse. En revanche la vie au poste entre deux tournées n'offrait rien d'affriolant: entraînement militaire des gardes, rédaction des rapports et réponses au courrier administratif, règlement des 14

affaires survenant au bourg et dans les hameaux voisins, ... le tout scandé de sonneries de clairon dont les notes justes, si jamais elles avaient réussi à éclore, s'étaient égarées en forêt. Seule la rete du Génie tutélaire animait l'agglomération quelques jours chaque année: en dehors d'elle, point de distractions, les troupes de théâtre « chinois» se risquant exceptionnellement dans les postes éloignés. C'était la nuit que les chefs de poste, en général peu portés à la lecture ou à la méditation de par leur profession, ressentaient le plus lourdement leur isolement, surtout s'ils ne jouissaient pas de ce contrepoids des broussards à l'ennui: la vie de famille. Aussi la plupart d'entre eux saisissaient avec empressement toute occasion de se rendre au chef-lieu. Ce n'est pas l'austérité de leur logement qui les chassait de leur taniére, je n'ai entendu aucun d'eux s'en plaindre, car il valait bien l'appartement exigu ou l'étroit pavillon qu'ils avaient quitté en s'engageant dans les troupes coloniales. Qu'elle se dressât à l'intérieur ou, comme à Phu Quy, à l'extérieur du périmétre de sécurité, la maison du chef de poste était partout bâtie sur le même modéle : reposant sur un socle d'un mètre de haut environ, trois grandes pièces en enfilade, avec une salle d'eau donnant à la fois sur une chambre et sur la véranda à balustrade qui entoure l'ensemble. Un chemin couvert permettait en saison des pluies, de se rendre à sec à la cuisine; celle-ci constituait la moitié d'une maisonnette « en dur» dont l'autre
moitié servait de logement au maître queux boy - et à sa famille.

-

un linh comme le

Le garde principal ou le sous-inspecteur qui entrait en possession de son poste y trouvait en principe une maison meublée, des parterres de fleurs et un jardin potager entretenus. Naturellement l'état dans lequel il en héritait dépendait essentiellement des goûts et des dons de son prédécesseur. Un père de famille qui prenait la suite d'un célibataire avait quelque raison de s'inquiéter en route. Il aurait peut-être à compléter les chaises et les tables par des caisses du déménagement et surtout à coucher les enfants dans les lits Picot réservés à ses tournées, en attendant que le linh menuisier ait fabriqué les meubles manquants. En effet tout le mobilier, y compris les lits, était en bois et produit sur place; que leur facture et la qualité des matériaux laissassent à désirer avait peu d'importance, car le climat, les termites et autres xylophages obligeaient à les renouveler assez 15

souvent. Cependant chacun transportait dans ses différents déménagements les outils et les meubles qu'il avait achetés et auxquels il tenait. Mon père étalait son goût du luxe par son attachement pour un rocking-chair canné - à vrai dire un peu avachi -, deux lampes à manchon alimentées au pétrole, et surtout, le nec plus ultra: un réfrigérateur qu'il avait converti au charbon de bois dès 1941 lorsque le pétrole était devenu une denrée rare. Certes on pouvait, grâce à cet engin, conserver un peu plus longtemps des aliments précieux, mais à quel prix ! Un maniement ininterrompu d'un éventail des heures durant pour obtenir une fraîcheur aléatoire à l'intérieur du coffre chéri, mais assurément à l'extérieur une épaisse fumée noire salissant tout à la ronde. Quant au potager, seul moyen à cette époque de pouvoir, dans les postes reculés, consommer des légumes d'origine européenne, il fallait que le maître du lieu ou sa femme aient le sens du jardinage. Les nondoués - j'aurais hélas fait partie de leur syndicat - devaient se contenter de ce qu'offrait le marché local; mais d'autres qui, comme mon père, avaient la main verte, arrivaient, en cultivant également des plantes alimentaires locales, à produire de quoi nourrir leur famille, les gardes et les prisonniers de droit commun. Juste retour des choses en ce qui concerne ces derniers, estimait mon père, car pour ceux dont le délit n'avait pas entraîné le transfert dans la prison du chef-lieu, la peine infligée consistait essentiellement dans l'arrosage des plantes et la propreté du poste, ainsi que la production et le transport du bois de chauffage sous la surveillance, parfois assoupie, d'un linh armé d'une baïonnette au fourreau. Ces déménagements fréquents d'un triple cube de maçonnerie à l'autre, garni des mêmes fournitures en bois mal assemblées et fragiles, ne développent guère le goût pour l'aménagement intérieur. Les malles et les cantines sont le véritable mobilier de cette sorte de nomades; ils traitent tables, chaises et lits en matériel périssable ne méritant aucune attention. Comme on peut s'y attendre, leurs enfants héritent souvent de cette mentalité. Dès ma première visite au Louvre, à onze ans, j'ai fui les immenses salles richement fournies consacrées aux meubles et tapisseries créés par les plus célèbres artisans et artistes de nos Louis successifs. Personne ne réussira par la suite à éveiller mon intérêt pour elles. Certes l'Exposition de 1937 m'a révélé à la fois La Dame à la Licorne et les œuvres de Lurçat ainsi que les 16

tapisseries de leurs contemporains respectifs; je crois cependant que cet enthousiasme repose sur des raisons essentiellement picturales. Alors qu'il laissait les murs chaulés de la maison sans ornements, si ce n'est un dessin ou un bouclier avec lance et arbalète, mon père prenait grand soin de ses parterres de fleurs, allants jusqu'à « rivaliser avec Versailles» lorsque, comme à Linh Carn, il disposait de la rive élevée d'une rivière, ou, à Cua Rao, d'un grand talus. Quand il prit sa retraite en 1951, il voulut investir ses économies dans l'élevage du poulet, il acquit alors à Sainte-Luperce, en Beauce, un vaste presbytère aux murs nus. Il fallut meubler une partie de cette immense bâtisse. Sa bellefille s'oftiit à le guider chez les antiquaires dont les prix étaient encore abordables, et un vrai connaisseur, qualité que l'on doit accorder à son mentor bénévole, pouvait, à cette époque, dépister de beaux meubles pour des sommes à peine supérieures à celles qu'on déboursait pour du mobilier de série. Mais mon père ne voulait pas perdre son temps à un problème d'ameublement. Il régla l'affaire en une petite heure dans la clinquante salle d'exposition de l'un de ces industriels dont il avait entendu vanter les produits à la radio. Malheureusement mon père s'avèra moins doué pour l'élevage des animaux que pour la culture des plantes et l'entreprise de Sainte-Luperce s'acheva en catastrophe: il fallut la liquider et, en ce qui concerne ces meubles quasi neufs dont les qualités se révélèrent fort éloignées de celles décrites par la publicité, il n'en obtint qu'une somme dérisoire. Par la suite un tabou s'instaura chez nous: éviter à tout prix, si je puis dire, d'évoquer le nom d'un célèbre fabricant et marchand de meubles. Contrairement à ses collègues qui voyaient venir avec le soir l'emprise inéluctable du sombre ennui, mon père abordait la nuit avec gratitude: elle était l'accueillante tourière qui lui ouvrait les portes de son domaine réservé: la lecture et l'écriture. Les enfants gagnaient leur lit très tôt; nous avions l'autorisation de veiller un peu lorsque la chaleur rendant difficile le premier sommeil, ma mère installée sur un bat-flanc de bambou dressé dans la cour entre maison et cuisine, lisait avec talent un roman vietnamien en vers, entourés des domestiques et de leurs familles: un auditoire que fascinait le récit poétique des aventures de la belle Kiêu ou d'une autre héroïne classique dont tous connaissaient l'histoire et citaient des distiques devenus proverbes. Ces 17

veillées ne duraient qu'une heure ou deux; sans en attendre la fin, mon père s'était plongé dans la lecture, à la lumière de l'une de ces fameuses lampes à manchon. Un fond sonore habillait sa solitude: sur le cisaillement continu d'une nuée épaisse de moustiques étaient piquetés les tchik tchèk des margouillats courant au plafond et sur les murs à la poursuite des insectes; intervenaient à longs intervalles, la crécelle d'un gecko et, plus régulièrement, les coups de gongs et les appels des sentinelles. Ce n'est que quelques années plus tard, au cours du congé de mes parents en France - j'étais alors pensionnaire de quatrième
au Lycée Lakanal

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que mon pêre me révéla avec enthousiasme

ses auteurs favoris, piliers de cette petite bibliothèque à laquelle nous n'osions pas toucher: Montaigne, Rabelais et Stendhal. Choqué par la manière dont on nous les avait enseignés en classe - par quelques pages choisies -, mon père me fit cadeau des Essais et du Pantagruel au grand complet, ainsi que de La Chartreuse de Parme. Cependant il ne mit pas la même chaleur à m'entraîner dans le sillage des classiques chinois dont pourtant il fréquentait assidûment les traductions du Père Wieger. A mon retour en Indochine, au début de la Deuxième Guerre mondiale, je trouvai une bibliothèque très enrichie, à laquelle mes dix-huit ans me donnaient désormais accès. Le triumvirat français (et les quatre Chinois que j'avais ignorés) avait dû céder une partie de sa souveraineté sur le monde des livres à deux
auteurs plus récents

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dont l'un était encore bien vivant

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Stéphane Mallarmé et Paul Valéry. Deux poètes: ce qui dénotait un tournant dans les inclinations paternelles. Autre nouveauté: il avait accumulé tous les ouvrages qu'il avait pu trouver en France, consacrés à Mallarmé, ceux notamment du Docteur Henry Mondor. En effet il préférait le tête-à-tête direct avec les œuvres des grands créateurs aux réflexions qu'elles avaient suscitées chez d'autres écrivains, à l'exception de deux ouvrages dus, l'un à Henry Peyre, l'autre à Curtius. Cependant un musicien reçut le même traitement que Mallarmé: Maurice Ravel. Non seulement ses disques voisinaient avec ceux de Bach et de Mozart, mais mon père s'était aussi procuré l'ouvrage que Vladimir Jankélévitch avait consacré à son héros; le livre lui ayant beaucoup plu, il avait acquis ceux qu'il avait écrits sur Claude Debussy et Gabriel Fauré. C'est ainsi que, peu porté vers la philosophie, je n'ai longtemps retenu de Jankélévitch que le chantre des grands musiciens français modernes. 18

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