LA DÉCHIRURE YOUGOSLAVE

De
Publié par

Ni renvoi dos à dos des pouvoirs nationalistes, ni condamnation exclusive du nationalisme serbe, ce livre analyse le partage dyssémétrique des responsabilités - y compris internationales face a la crise et à la guerre. Comment appliquer le droit à l'autodétermination sur un espace ethniquement mélangé ? Peut-il trouver d'autres issues que la suprématie territoriale ? L’auteur analyse ces vraies questions de démocratie sous-jacentes à la crise yougoslave.
Publié le : jeudi 1 avril 1999
Lecture(s) : 66
EAN13 : 9782296285989
Nombre de pages : 176
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

llConjonctures Politiques"
Cahier
I

004 I

Les Cahiers de CONJONCTURES

POLITIQUES

La critique justifiée de l'histoire événementielle et l'essor de l'histoire des structures sociales et des mentalités doivent maintenant aboutir à la pleine réhabilitation de l'histoire politique, dont l'analyse des conjonctures politiques fait partie. Avec les cahiers de Conjonctures Politiques, les Editions L'Harmattan veulent offrir dans un esprit pluridisciplinaire un espace à des textes originaux d'analyse de situations présentes. Volontairen1ent souple, ce projet est constitué de cahiers simples, doubles ou triples (de 64 à moins de 200 pages), afin de permettre des publications adaptées et rapides sur des questions diverses. II n'y a aucune limitation géographique ou thénlatique pourvu que sur des enjeux actuels il y ait production d'analyse politique. Directeurs de la collection: Michel Caben (CNRS, Institut d'études politiques de Bordeaux) et Christine Messiant (Ecole des hautes études en sciences sociales, Paris). Autres responsables: Patrick Quantin (FNSP, Institut d'études politiques de Bordeaux).. Jacques Palard (CNRS, Centre d'étude et recherche sur la vie locale lEP-Bordeaux).
"

Conjonctures Poliliques"l Editions L'Harmattan,
5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005-Paris.

Cahiers déjà parus
n01 - Broué Pierre: Le Brésil de l'affaire Collor ou quand le peuple révoque le Président, préfacé par Luis Favre, avec un entretien de Lola,

172p.
n° 2 - Filoche Gérard: Edouard Balladur et les 5 millions de chômeurs, préfacé par Raymond Vacheron, 172 p.
n03 - Heuzé Gérard: Où va l'Inde moderne? politiques et sociales, 190 p.

L'aggravation

des crises

n° 5 (à paraître) Jacquin Claude: Une Gauche Syndicale en Afrique du Sud (1978-1993), préfacé par Jean Copans, 240 p.

Catherine SAMARY

LA DÉCHIRURE YOUGOSLAVE Questions pour l'Europe

L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

L'auteur Catherine SAMARY est Docteur d'Etat en économie et
enseigne à l'Université Paris IX - Dauphine.Elle participerégu-

lièrement aux travaux de l'Institut International de Recherche et de Fonnation d'Amsterdam qui a publié d'elle deux Cahiers d'Etude et de Recherche: l'un en 1988 (Plan, marché et démocratie), l'autre en 1992 (La fragmentation yougoslave), traduits en plusieurs langues. Sa thèse de doctorat d'Etat a été publiée en 1988 aux éditions PublisudlLa Brèche sous le titre "Le marché contre l'auto-gestion - l'expérience yougoslave". Elle collabore régulièrement à de nombreuses revues et au Monde Diplomatique. Elle a souvent séjourné dans l'ancienne Yougoslavie et s'est rendue récemment à plusieurs reprises dans ses ex-républiques.
Illustration de couverture: M.C. Escher (1969)

@ L'Hannattan

1994 ISBN: 2-7384-2345-0

A Hubert Pour tes critiques acerbes Pour nos désaccords fructueux Pour tout ce que j'ai pris et appris de toi

5

«

DES MOTS POUR LE DIRE

» 1

"Dites-leur, faites-leur comprendre par to~ les moyens que nous ne sommes pas d'abord des Serbes, des Croates et des Musulmans, mais des Bosniaques." Ce 1er de l'an, nous avons voulu le passer - le fêter aussi, car c'est une partie du combat pour le droit de vivre - à Sarajevo 2. Avec quelques dizaines de Bosniaques devenus facilement nos amis de toujours, dans ce sous-sol du Palais présidentiel illuminé pour un soir, grâce à l'essence pompée dans nos voitures, nous avons trinqué; nous avons intimement partagé l'émotion d'un violoncelle évoquant les victimes de la guerre et ses déchirements; nous avons mené des discussions sans fin sur les engrenages, l'incompréhensible, les familles et les amitiés déchirées; nous avons reçu le message des chants accompagnés par la guitare; finalement nous avons joint nos voix, toutes nos voix devenues "bosniaques", multiculturelles, dans un "we are all in a yellow submarine" que nous avions l'impression d'exprimer (de
l "Tribune libre" de l'auteur, dans Le Monde du 14/01/1993. 2 TIs'agissait d'une initiative de l'Association européenne des citoyens (ABC) en liaison avec le Centre de paix de Sarajevo.

7

comprendre) autrement aujourd'hui. Les Bosniaques... Qui les "représente" à Genève? Dans nos médias, les "questions-réponses" fusent, souvent piégées dans leur fonnulation même: "que veulent les trois communautés de Bosnie-Herzégovine ?" 3 : "Les Serbes", les "Croates", les "Musulmans" veulent, affinnent, exigent, insistent...? Mais cette "homogénéisation nationale" de la (re)présentatlon n'est-elle pas le piège dont meurt la Bosnie-Herzégovine? Si l'on décrit le président Izetbegovic comme représentant la troisième communauté, les Musulmans, qui donc parle au nom de Sarajevo assiégée et de Tuzla qui résiste, toutes communautés confondues, dans un mélange de différences assumé comme une identité bosniaque? Qui donc représente ces Bosniaques qui se désespèrent d'être dévorés par "deux démons- l'un qui mange l'âme et l'autre le corps"-les nationalismes serbe et croate, de fait alliés dans leur dos; ceux qui savent que la dénonciation des massacres croates contre les Musulmans à Prozor pourrait coûter cher aux réfugiés bosniaques en Croatie parce que l'alliance avec le pouvoir croate impose de ne désigner qu'un agresseur: le principal; ceux qui sont musulmans comme je suis juive, athée, de sang impur, et fière de l'être? Qui donc représente aussi ces milliers de Serbes de Bosnie (ou d'ailleurs) considérés comme "traîtres" à la "cause nationale serbe" lorsqu'ils résistent à la purification ethnique; lorsqu'ils signent des pétitions rejetant la folie d'une "Grande Serbie"; lorsqu'ils combattent dans l'année bosniaque contre la politique de M.Karadzic (dirigeant de la République serbe de Bosnie-Herzégovine auto-proclamée) qui prétend exprimer leur auto-détermination par massacres, terrorisme et viols? Qui donc représente ces Croates de Bosnie, écartés du parti dominant de M.Tudjman parce qu'ils sont "trop" bosniaques; tous ceux qui sont hostiles aux pratiques de Mate Boban, dirigeant de la "République croate auto-proclamée de l'Herceg-Bosna", qui parle en leur nom? Qui représente tous ces
3 Telle (est la question posée par Alain Debove et Yves Heller dans l'article "Questions et réponses sur la guerre en Bosnie-Herzégovine", Le Monde, 9/1/1993.

8

Croates qui n'envisagent de défendre la Bosnie que sous l'uniforme bosniaque et non pas sous le drapeau croate, avec des unifonnes dont on n'a même pas pris le soin de découdre le drapeau allemand? Qui donc représente ceux qui se sentaient "yougoslaves", aujourd'hui déchirés? llNous ne pouvons pas dire que nous ne savions pas" répète-t-on; la poursuite de tous ceux qui commettent des crimes de guerre, y inclus le viol, est une urgence morale et politique; et la libération des populations assiégées devrait être un préalable à tout accord politique. Mais nous devons dire ce que nous savons, tout ce que nous savons. La distinction des victimes et des agresseurs est nécessaire. Mais elle devient pelVerse dès qu'elle signifie ne pas tout dire. Le sort de la Bosnie-Herzégovine se joue en Serbie et en Croatie à la fois. Quiconque discute avec les partisans de Mate Boban se convaincra qu'il n'y a pas là seulement une réponse à l'agression de Karadzic (ou de Milosevic), mais une politique symétrique menée sur une autre échelle et avec le soutien du pouvoir de Zagreb. Désigner toutes les responsabilités (quels qu'en soient les degrès), ce n'est pas atténuer la critique envers la politique de Grande Serbie, ni se dresser avec moins de force contre les crimes des milices tchetniks couverts par le pouvoir de Belgrade, ni se priver de dénoncer les dissymétries dans la force qui tue. Mais c'est ôter au nationalisme grand'serbe son ciment. Et c'est en pratique selVir la cause d'un Etat démocratique souverain bosniaque multiethnique dans un monde pluraliste, où l'on puisse dénoncer toutes les agressions. Pendant que certains négocient à Genève leur ambition de régner par la force sur des territoires "ethniques", des Bosniaques - Musulmans, Croates et Serbes - se battent avec une dissymétrie d'armement, à Sarajevo ou Tuzla, pour le droit de vivre ensemble, sur un même territoire... Ils réclament d'être entendus et de pouvoir se défendre.

9

Recensement des populations yougo~avesen1981

-

Population totale: 22 424 000 hah.

- Les uPeuples"
. Musulmans

. Serbes . Croates

en%
36,3 19,7 8,9 7,8 5,9 2,5

. Macédoniens . Monténégrins -Les

.Slovènes
uMinorités" (> à 0,5%)

. Albanais . Hongrois . Tziganes

1,8 0,7 5,7

7,7

- Les Non-déterminés . ou "Yougoslaves"

10

La Yougoslavie de Tito

LA MOSAIQUE DE PEUPLES Composition ethnique des républiques en 1991.

-sans les minorités inférieures à 1% de la population -

-BiB:de4Serbes,00017% de Croates et la plus44% deproportion de 365 habitants avec environ Musulmans, 32% forte
mariages mixtes (16%). - Croatie: 4 760 000 habitants Serbes...
21 % d'Albanais, 2% de Serbes...

avec 78% de Croates,

12%

- Macédoine: 2 034 000 habitants avec 65% de Macédoniens,
- Monténégro: 600 000 habitants avec 62% de Monténégrins, 15% de Musulmans, 9,5% de Serbes, 6,6% d'Albanais... - Serbie: 9 792 000 habitants avec 65,8% de Serbes, 17,2% d'Albanais (concentrés dans la province ex-autonome du Kosovo dont ils formaient environ 80%), 3,5% de Hongrois (dans la Province ex-autonome de Voïvodine où se trouve une majorité de Serbes), 2,4% de Musulmans (au Sandjak, à cheval sur le Monténégro), 1,1% de Croates (essentiellement en Voïvodine)...

- Slovénie: 1 963 000 habitants avec 90% de Slovènes et des minorités principalementnon-slaves.

* Effectué en pleine période de crise, ce recensement fait l'objet de controverses. Par exemple, les Albanais l'ont boycotté et estiment être près de 40% en Macédoine. Lire Jean-François Gossiaux, "Recensements et conflits "ethniques" dans les Balkans» in La Pensée, n° 296, pp. 23-33.

Il

Nationalités et Peuples (chiffres 1991)
EX-YOUGOSLAVIE
Superficie: 255 804 km2 Population (1) : 23 529000 dont CROATIE Serbes: 36,2 %, Croates: 19,6%, Musulmans: 9,8%, Albanais: 9,1% (4), Superficie: 20251 km2 Superficie: 56 538 km2 Slovènes: 7,3%, Macédoniens: 5,6%, Population (t) : 1 963 000 Population 11) : 4 760 000 dont Yougoslaves: 2,9 % (3), dont Slovènes: 87,6%,' Croates: 77,9%, Serbes: 12,2%, Monténégrins: 2,2%, Croates: 2,7%, Serbes: 2,4%, Yougoslaves: 2.2%, autres: 7,7%. Musulmans: 1,4%, autres: 5,9%. Hongrois: 1,4%, autres: 5,9%.

SLOVÉNIE

BOSNIE-HERZÉGOVINE
51 129 Jan2 Population (1) : 4 365 (XX) dont Superficie:

VOJVODINE

SERBIE
Superficie: 55 968 km2 Population (1) : 5 824 000 dont Serbes: 87,3%, Musulmans: 3%, Yougoslaves: 2,5% (3), Albanais: 1,3%(4),

Superficie: 21 506 km2 Population (1) : 2 013 000 Musulmans: 43,7%, Serbes: 31,4%, dont Serbes: 57,3%, Hongrois: 16,9%, Croates :17,3%, Yougoslaves: 5,5% (3), Yougoslaves: 8,4% (3), Croates: 3,7%, autres: 2, 1%. Slovaques: 3,2%, Monténégrins: 2.2%,

Roumains:1,9%, ziganes: 1,2%, T autres: 5,2%. MONTÉNÉGRO
Superficie: 13812 km2 Population (1) : 615 000 dont Monténégrins: 61,8%, Musulmans: 14,6%, Serbes: 9,3%,Albanais: 6,6% (4), Yougoslaves: 4,2 % (3), autres: 3,5%.

Tziganes: 1,2%, utres: 4,7%. a

KOSOVO
(Province autonome de la Serbie)

MACÉDOINE
Superficie: 25 713 km2 Population (1) : 2034000 dont Macédoniens: 64,6%,
AI~anais : 21 % (4), Turcs: 4,8%,

~ a ;: c( ~

Superficie: 10887 km2 Population (1) : 1 955 000 dont Albanais: 82,2% (4), Serbes: 10%,Musulmans: 2,9%, Tziganes: 2,2%, autres: 2,7%.

~9 ~!:
~ Ci

~z

~~
~
~

TZiganes: 2,7%, Serbes: 2,2%, ~ ~ autres: 4,7%. ~

MER
~ ~ â
-limite

des R'publiques des provinces autonomes [J SerDeS ~~ Monténégrins

-

Limite

Il Croates il Musulmans ill Slovènes
~
Albanais

~Turcs Slovaques f:~x~ Bulgares
lTIllIIIJ

.

Hongrois

~ Macédoniens.

Roumains 0

Un an plus tard... Je dédie ce livre à tous ceux et celles qui résistent, à mes ami( e)s serbes, croates, slovènes, tziganes, monténégrins, macédoniens, musulmans, albanais,juijs..., bosniaques, yougoslaves, esquimaux....

13

...

."
"',

~ L:::...

>.l ~-;G

L,

E

50

100

4Iw. .,.

-:.: .'~

:'"~~-~~f . '.-";. . ;~:;,ZONES SOUS
,-f.':' CONTRÔLE

:

REUEF:

. . . ~/JM::zl;

bosniaque

''-..:/:..S..

croate

1000m SOOm 200m
Principales Routes convois lignes de front par les

.-:~..
.

\:
;.'~

.';

.

serbe
.....

~~"""".. .
j

o
I

...!. ;'.J.Source

50
-~-;

. HCR, .

empruntées humanitaires impossible

ONU

Passage

La Bosnie-Herzégovine

(1992)

14

LA CRISE YOUGOSLAVE: VUE D'ENSEMBLE

Lorsqu'en 1918, se forma le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes qui prit en 1929 le nom de Yougoslavie 1, les peuples concernés se retrouvaient pour la première fois dans un Etat commun 2. Pour les défenseurs du yougoslavisme, il existait une "communauté de destin" suffisante pour se retrouver ensemble, quelles qu'aient été les différences héritées du passé. Pour les adversaires de l'Etat commun, yougoslave, au contraire, ces différences (religieuses, culturelles, voire linguistiques) entre communautés étaient et sont restées trop importantes pour que puisse se fonder une "nation" unique. Et c'est pourquoi la Yougoslavie était, selon eux, un Etat artificiel.

1 Yougo signifie "sud"; yougoslave évoque donc les Slaves du Sud. Mais tous les Slaves du Sud ne sont pas yougoslaves, par exemple les Bulgares. 2 Cf.annexe chronologique. Outre les ouvrages cités en bibliographie, lire Yvan Djuric, "les racines historiques du conflit serbo-croate", Etudes, Paris, octobre 1991, pp.293-303.

15

"Je lis dans tous les journaux, yougoslaves et étrangers, que la Yougoslavie fut une fiction. Je suis alors moimême une fiction qui a l'âge de cette Yougoslavie, et je n'existe pas 3."

Rada Ivekovic fait partie de cette nouvelle minorité qui souffre de ne plus pouvoir être - pire, de ne même plus pouvoir se dire - yougoslave "car ce terme (tout comme celui de Serbe ou de Croate) à mes yeux a été compromis". Il a été compromis par tous ceux qui étaient intéressés à l'existence d'une Yougoslavie pour leur propre pouvoir, imposé par la force; ceux aussi qui veulent valoriser leur identité par l'exclusion de celle des autres. Mais la pluralité d'identités, d 'histoires, de cultures est-elle la cause de l'échec et de l'actuelle fragmentation de la Yougoslavie - ou encore, la cause de la guerre? Certains le pensent, qui affichent leur mépris envers ceux qu'ils appellent les "nostalgiques" du passé yougoslave -le présent étant à leurs yeux, par définition, un progrès. L'éclatement de la Fédération exprimerait un profond mouvement d'émancipation, les déclarations d'indépendance mettant fin simultanément au joug communiste et à un yougoslavisme oppresseur par essence. Xavier Gautier stigmatise fort bien sous le titre "L' histoire : mensonges et falsifications en gros" ce type d'affirmation 4 :
"Dans les cocktails, il était devenu de bon ton - dès juillet 1991 en Allemagne et à partir d'octobre de la même année en France - de soutenir cette 'vérité révélée' affIrmant que jamais les Yougoslaves n'avaient voulu vivre ensemble et que toujours les Serbes avaient voulu la mort des Croates. Puisque désormais ils s'entretuaient, la preuve était patente! Les responsables à Zagreb, soutenaient ce credo par tous les moyens. Selon cette nouvelle mouture de l'histoire officielle, huit nations turbulentes, forcées par une 'main d'acier' de partager le même espace pendant soixante-dix ans, exigeaient désormais de se séparer".
3 Rada Ivekovic, "La libanisation de la balkanisation" et "Polies balkaniques", revue Migrations Littéraires, Paris, automne/hiver 1991/92, n018/19, Le séisme yougoslave, pp.91-94 4 Xavier Gautier, L'Europe à L'épreuve des Balkans, pp.28-29. On trouvera en fin de livre dans la bibliographie les références complètes des ouvrages cités.

16

Dans cette optique, l'actuel processus de fragmentation de l'ancienne Yougoslavie en Etats-nation forgés sur des bases ethniques ne serait pas une régression, mais une avancée vers des modèles qui ont "réussi" ailleurs et plus tôt en Europe. Selon l 'historien Dimitri Nicolaidis: llFondamentalement, Serbes et Croates vont dans le bon sens". Que veulent-ils, en effet? llBien loin de revenir en arrière, ils cherchent au contraire à nous ressembler". L'auteur estime qu'un Etat-nation implique "une société homogène, sans quoi il n'y a pas de communauté politique possible, pas de souverain" 5. La politique serbo-croate devrait, nous suggère l 'historien, nous rappeller le traité de Lausanne de 1923 entre la Grèce et la Turquie, parrainé par la SDN (Société des nations) qui rendit obligatoire l'échange de populations (un tiers de la population grecque fut concerné); ou encore le "rapatriement" des Allemands d'Europe Orientale et du Sud-Est, entériné par les Alliés en 1945. La construction d'Etats-nation "homogènes" exige forcément que chacun affinne sa différence avec les autres peuples (yougoslaves en l'occurrence). L'Histoire et ses mythes sont là pour confinner "l'impossibilité séculaire de vivre ensemble"; on y trouve aussi la "preuve" que tel ou tel territoire "appartient" ou devra appartenir à la nation considérée. Pour consolider l'identité monténégrine, une Eglise autocéphale vient d'être établie au Monténégro. Les langues les plus proches sont "purifiées": dans la "République serbe" auto-proclamée de Radovan Karadzic, en Bosnie, on s'efforce d'expurger le parler local de ses variantes "non-serbes"... En Croatie, un nouveau dictionnaire des différences entre le serbe et le croate impose la liste des mots dont l'usage devient obligatoire et de ceux qui peuvent vous coûter votre emploi. Les journaux croates sont remplis d'expressions tirées du vieux croate que la population ne comprend pas. L'oeuvre d'un des plus grands écrivains croates, Miroslav Krleza vient d'être "traduite" en "croate" de sa langue d'origine (serbocroate ou croato-serbe) pour les nouveaux livres d'école 6.

5 "Le miroir serbe" dans Libéra/ion du 29/06/93. 6 Cf. le rapport du 31 octobre 1993 sur la culture et l'éducation en Croatie établi par le Foronl Démocratique de Rijeka.

17

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.