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La "découverte" de l'Amérique?

De
320 pages
Comment, dans les manuels scolaires, la découverte de l'Amérique est-elle présentée ?
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La "découverte" de l'Amérique?

Les regards sur l'autre à travers les manuels scolaires du monde

@ L'HARMATIAN,

1992

ISBN: 2-7384-1774-4

Sous la coordination de Javier Pérez Siller

La "découverte" l'Amérique?

de

Les regards sur l'autre à travers les manuels scolaires du monde

Préface de Marc Ferro A vant-propos de Rainer Riemenschneider

L'HARMATTAN

GEORG-ECKERT-INSTITUT

Recherches & Documents AMERIQUES LATINES Collection dirigée par Denis Rolland
BOURDE G., La classe ouvrière argentine (1929-1969), 1987. BRENOT A.-M., Pouvoirs et profits au Pérou colonial au XVlllc s., 1989. DURANT-FOREST (de) J., tome 1 : L' histoire de la vallée de Mexico selo Il Clzima/palzÏlz Quauhtlehuol/itzin (du XII! au XVIe s.), 1987; tome 2 : Troisième relation de Clzimalpalzill Quoulztlelwanit:in, 1988. EZRAN M., Ulle colonisatiol! douce: les missions du Paraguay, les .lel/dequi ollt clzallté, 1989.

mail/s

GUERRA F.-X., Le Mexique de J'Allciell Régime à la Révolutioll, 2 volumes, , .

1985.

GUICHARNAUD-TOLLIS M., L'émergence du Noir dans. le roman cubaill du XIXI! siècle, 1991. LAFAGE E, L'Argentille des dictatures (1930-1983), pouvoir militaire et idéologies col/tre-révolutionnaires, .1991. LAMORE J., José Marti et J'Amérique. tome 1 : Pour lille Amérique unie et métisse, 1986; tome 2: Les expériences hispano-améri<:ail/es, 1988. LAVAUD J .-P., L'il/stabilité de J'Amérique latine: le caS bolivien, 1991. LEMPERIERE A., Les i/ltellectuels et la /lation au Mexique, 1991. MATTHIEU G., Une ambition sud-américaine, politique culturelle de la France (1914-1940), 1991. MAURO F. (dir.), Transports et commerce ell Amérique latille, 1990. NOUHAUD D., Miguel Allgel Asturias, 1991. PIANZOLA M., Des Frallçais à la conquête du Brésil au XVIIe s. Les perroquets jaulles, [991. Le récit et le monde (H. Quiroga, J. Rulfo, R. Bareiro-Saguier), 2e éd., 1991. ROLLAND D., Vichy et la France libre au Mexique, guerre, cultures et propagandes pendant la Secollde Guerre mOlldiale, [990. TARDIEU J.-P., Noirs et IlIdiells au Pérou. Histoire d'ulle politique ségrégatio/!/ziste, XVII! s., [990.
.

A paraître: ZAVALA DE COSIO M.-E., Changement de fécolldité au Mexique.

REMERCIEMENTS

Tel Colomb à Toscanelli, je dois au maître Pierre Vilar la découverte du monde fascinant des manuels scolaires et des enjeux de l'enseignement de l'lùstoire. Lors du Cong(ès mondial pour le Bicentenaire de la Révolution française (Paris, 1989), j'explorais davantage ces outils pédagogiques. L'expérience devint proposition: la « découverte» et la conquête de l'Amérique ne méritaient-elles pas un même traitement? L'idée venait de naître. Après multiples discussions avec l'historienne Laurence Coudart, j'ai dessiné le projet le regard de l'autre. Plusieurs amis le saluèrent avec enthousiasme et m'encouragèrent à former une équipe de recherche pour partir à l'aventure. À Georges et à Maria, un clind'œil fraternel; ainsi qu'à Rainer Riemenschneider qui, par ses commentaires et ses observations amicales, suivit de près notre cheminement. L'Institut Georg-Eckert (Brunswick, Allemagne) - dont je salue l'ancien directeur, Ernst Hinrichs - a offert soutien scientifique et aide financière. Plusieurs chercheurs contactés à l'étranger, de même que certaines ambassades à Paris et quelques délégations permanentes à l'UNESCO, sont devenus nos alliés en nous envoyant de précieux renseignements utiles à notre recherche. La phase finale n'aurait pas été possible sans le concours de quelques auteurs. Parmi ceux-ci, je dois mentionIier, pour son soutien et son amitié, Toslùaki Kozaka'i, ainsi que Jean-Dominique Mellot pour la correction du texte. Sans aucun doute, ce sont les auteurs du présent ouvrage qui doivent recevoir notre reconnaissance. À eux, et à tous ceux qui, par leur confiance, contribuèrent à la réussite de cette aventure, ma profonde gratitude. J.P.S. 5

PRÉFACE

Il Y a douze ans, en écrivant Comment on raconte l'Histoire aux enfants à travers le monde entier, j'indiquais là signification de ce livre et son ordonnancement: il n'aborderait pas les grands
problèmes de l'histoire selon leur organisation traditionnelle

l'Egypte ancienne aux crises de notre temps -, parce que celle-ci reflétait une vision téléologique et européocentrique de l'histoire du développement des sociétés.. or, celle-ci n'est plus guère acceptable aujourd'hui.

- de

Ultérieurement, dans L'Histoire sous surveillance, en 1985, je disais en conclusion quels pourraient être les fondements et les critères d'une nouvelle histoire générale et, parmi les événements reconnus comme fondateurs, à analyser en premier lieu, je plaçais

les Découvertes et la Conquête des Amériques, parce que leurs
conséquences ont affecté la planète entière, et, dans leur Histoire, toutes les sociétés en reconnaissent l'importance. Toutes, sans exception.
Ce livre en est la preuve, et voilà qu'avec vœu est ell grande partie exaucé. sa publication, mon

Ce tableau unique, qui n'oublie ni Israël, ni les Philippines, n'est pas un catalogue raisonné, mais bien une confrontation entre les différentes visions de l'histoire, à partir d'un observatoire particulier. Le regard est d'autant plus distant qu'on s'éloigne du pôle hispano-américain, mais il exprime l'enjeu que représente cette histoire pour chacune des sociétés considérées.

7

Le chapitre final, dû à T. Kozakaï et à J. Pérez Siller, propose un dialogue d'images fort bien agencé entre les représentations dominantes: le regard explorateur, qui l'emporte là où l'indigène

a été éliminé

- par

exemple, le Canada ou l'Afrique du Sud.. le

regard colonisateur, là où domine la tradition dite « civilisatrice» - Europe occidentale, notamment -, qui connaît aussi le regard

coupable.. le regard dénonciateur, enfin, surtout dans les pays qui ont eu peu de colonies -l'Europe centrale, l'ex-URSS, qui oublie les siennes propres.. la Chine, qui agit de même .. et le Mexique. Nous disions que notre vœu était comblé, mais en partie seulement. Il reste en effet une tâche à accomplir. Cet ouvrage se limite en effet à l'étude des manuels sc;olaires :.or, s'il est vrai que l'analyse critique des représentations de Zihistoire qu'ils procurent est une nécessité, il convient de. les confronter aux analyses scientifiques reconnues, c'est-à-dire admises par la communauté des historiens, anthropologues, géographes; etc., à quelque monde culturel qu'ils appartiennent. Or, ces travaux existent, et, pour l'Amérique du Sud, ou centrale, il suffit de citer l'œuvre de N. Wachtel et S. Gruzinski, celle de R. Bastide ou de S. Alberro, de J. Thornton ou de T. Todorov, d'autres encore.
Or, ici, ces travaux ne sont pas convoqués.. ce qui est nonnal au regard du projet considéré, mais ce qui devient une urgente nécessité pour confronter la représentation du passé et son analyse. C'est-à-dire pour construire l' histoire de demain.

Marc FERRO École des Hautes Études en Sciences Sociales

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AVANT-PROPOS

Tout a -commencé un soir d'octobre 1989 à Lille, dans les salons illuminés de la préfecture du Nord, .au cours d'un colloque organisé par l'APHG J. C'est dans ces «terres du Nord, Carrefours d'Europe» que je fis la connaissance de celui qui deviendra l'inspirateur aussi bien .que la cheville ouvrière du présent ouvrage. C'était un jour heureux, puisque notre rencontre - inattendue - fut découverte, conquête, échange et
expansion tout à la fois: Découvene d'une passion commune, la recherche historique dans le domaine de la littérature scolaire; conquête par un projet qui s'avéra vite envahissant et ambitieux.. échange de nos adresses d'abord, prélude à un échange de vues, long et fréquent, au cours duquel nous pratiquions, au plus grand

profit de chacun, ce que E. H. Dance appela «to see things the other way round».. expansion du champ de notre savoir et enrichissement intellectuel comme résultat de nos échanges.
J'ai d'abord accompagné de près, puis suivi l'entreprise de loin en loin, le capitaine ayant constitué son équipage pour entamer l'exploration. Équipage international, assurant une multiplicité des points de vue et des sensibilités, comme il convient aux dimensions mondiales et au caractère universel du sujet traité. Equipage pluri-disciplinaire aussi, déployant un large éventail des approches scientifiques. Munis d'un tel bagage, capitaine et coéquipiers se sont aventurés dans cet archipel sinon inconnù. du moins lISsez méconnu que constituent les' manuels scolaires: pour presque tous, ces demiers constituent u~ champ de recherche inhabituel. Ils ont labouré leur champ avec plus ou moins de bonheur mais jamais sans en tirer quelque fruit précieux. Certains y ont même découvert des mines... Mais n'anticipons pas, et laissons aux lecteurs le plaisir de la découverte!
1. Association de professeurs d'histoire et géographie. 9

Le livre que les auteurs rapportent de leur expédition, est de ceux qui dérangent: ne montre-t-il pas à quel point la mémoire historique divise l'humanité? En effet, la mise en parallèle d'un très grand nombre de manuels fait apparaître les discours scolaires nationaux fonctionnant comme autant de prismes particuliers qui réfractent, chacun à sa manière, un seul et même événement, en l'occurrence le débarquement de Christophe Colomb en Amérique. Au point que l'on se demande s'il s'agit du même événement dont les manuels font le récit.
Et l'objectivité historique, dira-t-on, que devient-elleface à ce constat d'éclatement de la mémoire? Les différentes contributions et surtout l'excellente conclusion, qui en tire la substantifique moelle, permettront aux lecteurs de constater que ce

que nous sommes habitués à prendre pour « la vérité» en histoire, ne signifie pas la même chose pour tous: envisagée sous un angle planétaire, elle présente en fait de multiples visages.
En sommes-nous suffisamment conscients?

C'est un des mérites de ce livre passionnant de nous rappeler que la connaissance approfondie des différentes manières de voir le monde et de lire le passé est la condition indispensable d'un rapprochement des peuples et d'un vrai dialogue entre les civilisations qui façonnent la vie de notre planète. Notre rencontre, basée sur le respect et la compréhension de l'autre et que ce livre appelle de ses vœux, est à ce prix.

3 Octobre 1992

Rainer RIEMENSCHNEIDER
Georg -Eckert -Institut

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INTRODUCTION De l'image de 1492 au dialogue interculturel

Du fait de ses conséquences planétaires, la «découverte» de l'Amérique est un des rares événements historiques considéré comme un patrimoine universeL Dans tous les pays du monde, les enfants apprennent à l'école l'épopée de Colomb. L'événement, en tant que tel, fait l'unanimité. TIn'en va pas de même au moment d'en faire le récit.. . À l'instar de Colomb, une équipe de quinze chercheurs, venus d'horizons et de pays différents, a pris le large. Partis à la recherche des représentations pédagogiques de l'événement, nous avons voyagé dans plus de 150 manuels scolaires en usage dans 70 pays; un véritable périple dans les mémoires collectives et les images historiques qui les nourrissent. En dépit de l'influence croissante des moyens modernes de communication, ces images destinées aux enfants (ici, entre 12 et 15 ans) demeurent dans la vie d'adulte comme une première découverte du monde et, parfois, comme unique représentation d'un passé qui se veut universel. Les manuels scolaires ont plusieurs visages. Ils sont tributaires de l'évolution des disciplines académiques (rechec.che historique ou éducative), de l'influence des gouvernements etdes groupes de pression (promotion de valeurs dites nationales), de l'engagement des auteurs (sensibilité idéologique, efficacité didactique et pédagogique) et parfois, souvent même, des maisons d'édition (marché et image de marque). Ds restent soumis aux exigences de programmes établis par différentes autorités. De par leur rôle (transmettre à la jeunesse la mémoire historique, basée sur un passé national ou mondial), les manuels scolaires ne se contentent pas de faire un simple état des lieux. Véhicules de l'histoire officielle, ils tendent aussi à justifier le présent. 11

Toutefois, la part effective des textes scolaires dans l'enseignement peut être contestée. Dans certains pays, ils sont de plus en plus secondés - voire remplacés - par d'autres supports éducatifs tels que le cinéma, la radio, la télévision, les journaux, .la vidéo, les musées, etc. De plus, il existe une véritable distance entre le livre et son utilisation, entre le texte et le travail de l'enseignant. Néanmoins, le manuel dévoile les « intentions» de l'enseignement officiel, en livrant un échantillon non négligeable de la mémoire .historique. Ces sources révèlent, non. seulement l'importance que chacun accorde à la« découverte» et à la conquête de l'Amérique, mais aussi la perception que l'on en a. Interprétations et jugements de valeur ponctuent les textes qu~ portent des regards différents sur l'événement. Ces attitudes nous ont conduits à nous interroger sur les relations complexes entre discours historique et culture politique nationale. Elles nous ont également amenés à faire un inventaire, permettant les comparaisons. Mais, un inventaire pur et simple se révèle insuffisant, car la « découverte )) du Nouveau Monde n'est pas un fait isolé, une aventure extraordinaire sans lendemain. C'est un événement charnière dans lequel toutes les sociétés sont impliquées. n s'inscrit dans un vaste mouvement qui «complète)) ou décloisonne la planète, et qui offre aux hommes la mesure de leurs dimensions et de leurs limites. 1492 marque le début des rapports planétaires et de l'histoire mondiale. Cette dimension est bien présente dans les manuels scolaires, mais chaque pays octroie à l'événement une place fixée par l'ethnocentrisme. Comment celui-ci est-il alors replacé dans l'histoire mondiale? Y a-t-il des convergences de vues dans les manuels d'un même continent, d'une même aire culturelle ou religieuse? La «découverte )), dans les manuels scolaires, se regarde comme une mosaïque. L'événement est soumis à des enjeux nationaux ou internationaux, culturels ou ethniques. Sa complexité est domestiquée et souvent réduite à quelques points que l'on dit essentiels (<< ce qu'il faut retenir ))). A se pencher, non pas sur l'histoire, mais sur l'éventail d'histoires que proposent les textes, l'observateur est en mesure de s'approcher d'un passé plus proche de la réalité, pour peu qu'il réunisse les différentes pièces du puzzle.

12

Ce morcellement confirme les observations de Marc Ferro, pour qui l'histoire « blanche» - eurocentriste - a cédé du terrain, au fur et à mesure de la décolonisation. Les anciens colonisés considèrent aujourd'hui comme juste une histoire qui légitime et ne dévalorise plus leur culture 1. Mais, si la « nouvelle» mémoire nationale a brisé le miroir de l'histoire eurocentriste, elle n'a pas cessé pour autant de se regarder dans ses éclats. Les manuels perpétuent encore une conception de l'histoire (du passé), de la société (des rapports entre les hommes) et de son évolution (projet
soëial), axée sur les valeurs occidentales
2.

C'est ainsi que tous les' manuels consultés considèrent l'événement comme le début, soit de «l'histoire moderne» (changement d!époque), soit de la transition de la féodalité au capitalisme (changement de système); deux conceptions de l'histoire, filles de la société industrielle, axées sur le progrès matériel. Ces « histoires» légitiment la perpétuation de cette même société et de ses relations avec les autres, dans le présent comme dans le passé. Tout ce qui fait obstacle au progrès matériel, à la « modernité », est alors condamné; comme le sont les sociétés indigènes, rejetées dans un monde « arriéré ». Certains pays d'Amérique. d'Afrique et du monde arabomusulman manifestent une volonté de revaloriser les sociétés autochtones (indiennes, africaines ou arabes). Cependant, les discours expriment davantage une quête d'identité qu'une réelle conception différente de l'histoire: la même notion de progrès, fruit des sociétés occidentales, demeure... Cette absence de vision propre
est d'autant plus regrettable que la nature du sujet

-

la

« découverte» de peuples et de civilisations non européens ou non encore « occidentalisés» - se prêterait volontiersà une analyse

plus poussée. qui puisse intégrer les différences ethniques. par . exemple.
À cette conception s'ajoutent des sentences, apparemment « objectives» et irréfutables. dont la première de toutes et la plus

1. Voir Marc Ferro, Comment on raconte l'histoire aux errfarrts,Paris, Fayard, 1981, et L'Hi.rtoire sous surveilllUlce, Paris, Calmann-Lévy, 1985. 2. Voir Josep Fontana, Historia. Andlisi.r deI pasado y proyecto social, Barcelona, Grijalbo, 1982. 13

connue est sans conteste:

« En 1492, Christophe Colômb a découvert l'Amérique ». Cette assertion a non seulement un caractère offusquant pour les habitants des territoires « découverts », mais elle fait aussi des Européens, principaux

acteurs, les seuls sujets de l'événement. Combien d'autres affirmations rejettent-elles encore les indigènes, éléments inertes du décor, loin des lumières ? Les Européens animateurs de l'Amérique? Ds paraissent bien donner yie au continent. Un tel rÔle sous-tend une hypothèse de départ, rarement contestée: la supériorité d'une civilisation sur une autre. Même simplisme lorsqu'il s'agit- d'évoquer une
« rencontre de deux mondes », où la diversité afro-euro-asiatique

constitue le premier monde, réduit en fait à l'Europe (voire à J'Espagne), tandis que tes Amérindiens, peuples d'un second monde, semblent bien seuls face au premier... L'histoire, bien que fondée sur des faits, n'est pas ici «événementielle» (positiviste). Elle livre une série de jugements acceptés ou promus par la culture 1. Nous sommes ainsi conduits à conjuguer l'analyse historique avec l'ethnologie, à mêler le passé et le présent, afin d'examiner les rapports culturels entre les différentes sociétés. Ainsi, l'interprétation historique de l'événement se trouvera enrichie par celle .du regard sur l'Autre, laquelle rend mieux compte des attitudes culturelles qu'entretiennent les sociétés entre elles 2. Le regard sur l'Autre est devenu progressivement le centre de notre problématique et de nos réflexions. Nous avons, à notre tour, porté notre regard sur les images qui dépeignent les différents acteurs de la pièce, Indiens, Arabes, Africains, Asiatiques ou Européens et, à la manière de ces poupées qui s'encastrent l'une dans l'autre, tenter de déceler, derrière les versions officielles de l'histoire, les enjeux culturels contemporains, nationaux et internationaux: les regards sur l'Autre.

Le lecteur retrouvera donc les nuances d'appréciation des différents pays, regroupés en aires (Amérique, Europe, Maghreb,
1. Voir Roy Preinswerk et Dominique Perrot, Ethnocentrisme et Histoire, Paris, Antbropos, 1975. 2. Voir Tzvetan Todorov, La conquête de l'Amérique, Paris, Seuil. 1982 et Nous et k.f autre.r, Paris, Seuil, 1989. 14

Moyen-Orient, Afrique, Asie), les rapports entre lùstoire nationale et universelle, les terrains d'entente ou les différends, ainsi que les enjeux proprement scolaires. TIpourra ensuite assister au dialogue entre les anciennes métropoles et leurs colonies lusitaines ou hispaniques, avoir accès aux cadres institutionnels des manuels scolaires. Enfin, on pourra parcourir un «nouveau monde », présenté sous la forme d'un atlas mettant en jeu l'ensemble des discours actuels, relatifs à notre événement.
Cet ouvrage s'inscrit dans une démarche qui veut dépasser la yision historique, les images communes de la «découverte» pour comprendre mieux les attitudes SOCialeset tenter de déboucher sur un dialogue interculturel. Car, que dire de la célébration 14921992? Les commémorations, en "invoquant les événements historiques, sont bien souvent prétexte à perpétuer ou remodeler la mémoire, aménager ce qui dérange et restituer uniquement ce qui légitime l'événement et la société qui s'y reflète. Dans quelle mesure le regard porté par les manuels et par ces célébrations renforce-t-i1 ou atténue-t-i1l'exc1usion des autres? Au lecteur de trancher

Javier PÉREZ SILLER

Paris, Octobre 1992.

15

PREMIÈRE LES AMÉRIQUES

PARTIE

: MÉMOIRE ET IDENTITÉ

5llrrivée tUs nomtmS en 5llmirique i
il Y a p{us rU quarante milu" a1t.5

Manuel du Guatemala

DE L'AMÉRIQUE INDIENNE À L'AMÉRIQUE HISPANIQUE Mexique, Guatemala, Nicaragua, Pérou, Bolivie, Chili, Uruguay et Argentine

Javier PÉREZ Sn...LER

El Teyte - chef indien - a ttès bien compris les mobiles de la conquête espagnole: l'utilisation d'une idéologie pour justifier le désir et la réalité de la domination...»
«

Manuel du Nicaragua, 1991

Pour les natifs d'Amérique, le débarquement de Colomb marque le début de l'anéantissement. Bien accueillis par les indigènes qui leur témoignèrent de multiples signes d'amitié et de sympathie, les Européens, animés par la soif de richesses et de gloire, préférèrent à la rencontre avec l'autre l'appropriation pure et simple de ses terres et de ses ressources. En quelques années, les « Indiens» perdirent tout et furent assujettis aux nouveaux v~nus, «ma.i'tres de l'~lair et .

du tonnerre».

Des pays d'Europe occidentale aussi différents que l'Espagne, le Portugal, la France, l'Angleterre et la Hollande, s'engouffrèrent dans la brèche ouverte par Colomb. La conquête et la colonisation des nouvelles terres et des populations autochtones, parvenues à des degrés de développement culturel et social très variés, occupèrent les XVIe et XVIIe siècles. Chaque puissance européenne déploya une méthode originale pour construire son empire des «Indes occidentales» et en dominer les peuples. selon ses mœurs et ses

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méthodes propres, mais aussi selon le rapport des forces avec les autres puissances conquérantes. Les Européens développèrent alors des rapports complexes avec les indigènes qui, de l'échange de cadeaux à la conclusion d'alliances, s'achevèrent sur la conquête armée, l'occupation des terres et leur distribution aux conquérants, l'esclavage des populations, l'introduction des Noirs d'Afrique, l'immigration européenne et la modification de l'écosystème.
Contraints de traiter avec les
«

conquistadores

», des indigènes

s'allièrent aux nouveaux venus. D'autres, parfois avec les esclaves africains, résistèrent des années, des décennies - voire des siècles e!l fuyant les contacts et en développant, dans le même temps, un regard sur les «Blancs» voilé par. la haine et l'amertume. Ceux-ci protégèrent, en fait, des cultures qu'ils transmirent aux nouvelles sociétés coloniales. Dans 'la foulée du Siècle des Lumières, l'indépendance des colonies d'Amérique vis-à-vis des métropoles européennes brisa les empires nés de la « découverte» pour créer de jeunes nations, non épargnées par de nombreuses et lon.gues querelles de frontières. Dès lors, des sociétés aux traits culturels multiples s'affirmèrent: une Amérique du Nord anglophone et francophone (États-Unis, Canada), une Amérique dite latine, lusitaine (Brésil) et hispanique. Cette dernière, qui nous occupe ici, fut morcelée en plusieurs pays dont la composition démographique et culturelle n'évoque parfois qu'un lointain cousinage. L'Amérique hispanique en effet est aussi un ensemble où le jeu des minorités et des majorités ethniques peut s'inverser selon l'importance de l'immigration européenne, la part survivante des premiers occupants du continent, les flux d'esclaves, le niveau culturel multi-ethnique enfin 1. À la recherche d'une identité Avec l'indépendance, chaque pays d'Amérique doit affirmer une identité propre qui passe par l'élaboration, dans le .-cadre de frontières posées par l'Europe, d'une histoire nationale 01\ les passés récent (séparation de la « mère patrie») et lointain (héritage indigène) se confondent. Dans cette perspective, la « découverte»

1. Pays à forte influence européenne (Argentine, Chili, Honduras, Uruguay...),
«

indienne JO (Mexique, Guatemala, Nicaragua, Pérou, Bolivie, Paraguay...),

africaine (Cuba, Jamaïque, Porto Rico, Haïti, Saint-Domingue, bref, toutes les iles Caraïbes...), multi-ethnique (Vénézuela, Panama, Colombie, Équateur...).

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et la conquête sont traitées comme le point de départ ou le carrefour de la mémoire collective. Une mémoire qui se définit en fonction

de l'autre

(<< indien

», noir, européen) ou du voisinage territorial

(mexicain et guatémaltèque, chilien et bolivien, par exemple). Tandis que l'indépendance marque la prise de «conscience» d'une identité (nationale et américaine), l'épopée colombienne reste l'événement charnière des origines démographiques et culturelles de la nation. Or, s'il s'agit bien d'une même histoire, chaque pays,

en quête de particularisme, privilégie des « morceaux choisis» lui
permettant de construire son histoire, légitimer son identité et justifier ses frontières. C'est par l'articulation de ces fragments d'histoire que les pays recréent des mythes nationàux. Nous retrouvons alors dans ce collage les fo~dations d'une mémoire' collective diffusée par les supports culturels que sont, entre "autres, les manuels scolaires. Histoires fragmentaires de l'événement «découverte» de l'Amérique et mythes d'origine, nourrissant la culture nationale, se recoupent ou se téléscopent parfois dans les récits historiques. Parmi les huit pays d'Amérique colonisés par l'Espagne dont nous considérons ici les manuels scolaires, certains sont situés sur les anciens territoires des grands empires aztèque, maya ou inca (Mexique, Guatemala, Nicaragua, Bolivie et Pérou) 1, d'autres résultent de la conquête sur des peuples nomades (Chili, Uruguay) 2 ou de l'immigration européenne (Argentine) 3. Les régimes des programmes d'étude et des manuels scolaires diffèrent selon les pays (obligatoires au Mexique et au Chili, ils sont soumis à l'autorisation officielle en Argentine, au Pérou, etc.).
1. Les manuels de ces pays sont très variés. Les mexicains sont d'histoire générale, étudiant de la préhistoire jusqu'à la Renaissance. Les guatémaltèques sont d'histoire d'Amérique. Les nicaraguayens sont d'histoire nationale et couvrent en deux volumes de la préhistoire d'Amérique jusqu'au XXe siècle. Ceux du Pérou sont d'histoire européenne et péruvienne; quelques-uns étudient de la préhistoire jusqu'à la renaissance, d'autres du Moyen Agejusqu'à la Révolution française. Enfin les manuels de la Bolivie sont d'histoire universelle (fin du Moyen Age jusqu'au XVIIe siècle) et d'histoire nationale (préhistoire à XXe siècle). Voir liste complète en fin d'article. 2. Les manuels du Chili et de l'Uruguay sont d'histoire européenne et d'Amérique, ils couvrent de la fin du Moyen Age jusqu'à la Révolution française. Dans le cas chilien, les plus récentes (1992) sont d'histoire et de géographie, tandis que les autres sont d'histoire nationale. Voir liste en fin d'article. 3. Les manuels argentins sont d'histoire européenne et d'Amérique. Ils étudient de la fin du Moyen Age jusqu'au début du XXe siècle. Voir la liste complète en fin d'article. 21

fi en va de même pour ce qui concerne la distribution des livres (gratuits ou payants) et la qualité pédagogique des récits. De plus, nous prenons ici en compte des manuels officiels, d'écoles chrétiennes, d'écoles «nouvelles» ou encore des manuels militants... Cet assemblage pourrait panu"tre hétéroclite si tous les textes n'avaient la même mission d'éduquer les enfants selon les orientations imposées par les ministères de l'Éducation et de véhiculer les composantes de la culture nationale...

«Regard

sur les origines»

Première pierre de l'édification d'une mémoire nationale: reprendre contact avec le passé indigène gommé par les Espagnols durant la période coloniale. Revendiquer aujourd'hui cette culture originelle revient, non seulement à affIrmer les singularités du pays, mais aussi à mettre en exergue un génie propre, antérieur à l'intervention occidentale, et, dans une certaine mesure, à unir la population autour d'une souche commune: «nous sommes autres », «nos ancêtres ont eu un passé propre et prestigieux ». Qu'il soit mis en valeur ou recouvert de mépris n'importe pas ici; le passé indigène existe et cela suffIt pour reconnaftre des racines et tisser des liens. Précédant la venue des explorateurs dans la plupart des textes, le chapitre consacré à l'histoire «indienne », dénommée «histoire pré-colombienne» ou « pré-coloniale », souligne le développement autonome de ces sociétés. Cependant, les contours flous de la narration rejettent parfois les fastes indigènes dans un âge si reculé qu'ils n'apparaissent plus comme contemporains à l'arrivée de Colomb, et que la conquête - sentie comme bien postérieure - n'est pas aussi traumatisante que l'on pourrait le croire 1. D'un autre côté, lestextes n'évoquant les indigènes qu'après la « découverte» se sont faits rares mais existent encore 2. Plutôt que d'en nier l'existence, il s'agit dans ce cas de les subordonner à l'histoire européenne, voire de les âssimiler, toujours en les
1. Le cas du Chili est, à cet égard, édifiant. L'histoire est découpée de telle manière que le passé indigène est étudié en Sème année de l'école primaire, tandis que la conquête et la colonie s'enseignent en 6ème et 7ème années. L'élève n'est, par conséquent, pas vraiment incité à établir des liens immédiats entre ces trois périodes. Voir: CHll..5.92, CHIL6.92 et CmL7.92. 2. Parmi les manuels consultés, trois seulement (deux argentins et un mexicain) suivent encore cette démarche. Voir; ARG9.90, ARG9.88 et MEX8.90. 22

réhabilitant, à la nouvelle civilisation, à la naissance du « monde moderne».. . Si les manuels accordent presque tous un espace conséquent à l'histoire des sociétés indigènes 1, leurs propos, en revanche, présentent de grandes différences en fonction des comptes que l'on a à régler avec sa mémoire. Certains - on s'en doute - se réclament des grands empires dont on se veut les héritiers. C'est le cas du Guatemala avec les Mayas, de la Bolivie et du Pérou avec les Incas, du Mexique avec les Aztèques. D'autres se réclament de peuples sédentarisés, comme les Nicaraguas et les Chorotegas au Nicaragua, ou nomades, tels les Araucans pour le Chili. Les Argentins et les Uruguayens, descendants d'immigrés européens,
restent silencieux." "

L'absence d'« ancêtres» en Argentine et la soif de prestige culturel, caractéristique des sociétés colonisées, peuvent conduire les auteurs de manuels, sinon à des actes désespérés, du moins à des extravagances historiques. Ainsi ce texte qui, en contradiction avec les théories généralement acceptées sur l'origine de la population d'Amérique (passage par le détroit de Bering, migrations des iles polynésiennes et traversée du Pacifique), annonce:
« Florentino Ameghino (souligné dans le texte), savant italo. argentin, a affmné que les Indiens américains sont autochtones; c'est-à-dire qu'ils sont originaires de notre continent. D'après ses recherches, le berceau de l'humanité se trouve dans les pampas argentines dans lesquelles on a découvert des fossiles de l'ère tertiaire...» (ARG9.90-1, p.62)

Par bonheur, le manuel signale que cette théorie n'a pas été retenue car «peu scientifique»... Cependant, cette «ooninformation », livrée à l'élève malgré son rejet, conserve un curieux amère-goût. Ce cas extrême n'a pas fait d'émules mais révèle cet état d'esprit que provoque le désir de passé historique. Une recherche qui entraîne aussi la revalorisation des civilisations indigènes. Les manuels guatémaltèques, nicaraguayens, boliviens ou péruviens font ainsi une étude approfondie de l'évolution sociale et historique des cultures et des peuples qui précédèrent Mayas et Incas,

1. Le pourcentage accordé par chaque manuel varie entre 25% et 36% du total"des pages; excepté le texte uruguayen qui n'y consacre aucune page spéciale. 23

n'hésitant pas à considérer dans la foulée les nomades d'« aridamerica» (Amérique du Nord) I. Ces derniers textes, émanant de pays à très large population indigène, se démarquent en allant beaucoup plus loin que les pays qui se limitent aux seuls aspects culturels considérés comme saillants. Ils brossent en l'occurrence un tableau complet de l'ensemble des modes de vie (organisation fâmiliale, politique, militaire), de pensée (éducation, religion, culture) ou de production (agriculture, artisanat, commerce) 2. Toutefois, il arrive que l'on regarde ces sociétés sous un angle qui~par transitivité, doit fortifier la « qualité» du pays en question. La mise en valeur des ancêtres peut ainsi amener des comparaisons ou des rapprochements qui révèlent un certain besoin d'identification ou de reconnaissance. Un texte péruvien, par exemple, fait un parallèle entre l'évolution des peuples indigènes et européens en proposant d'étudier «La culture ancienne péruvienne et la culture grecque antique», «La culture péruvienne et l'empire romain» ou encore «L'empire wari et le monde médiéval européen» (pER8.8I). Il s'agit bien ici d'un cas éclatant où la définition de soi est tributaire de l'autre, point de référence ou rival. Sans parler encore de problème de dualité, il est clair qu'ici c'est avec l'Europe (à laquelle le reste du monde est réduit) que l'on se compare. Une comparaison qui sonne comme une revendication mais aussi comme un complexe d'infériorité. À l'opposé d'une telle démarche, d'autres textes s'emparent de l'histoire des sociétés indigènes et, saisissant la balle au bond, ancrent les mythes anciens des origines dans le nationalisme contemporain. Ainsi, au Mexique, un certain déterminisme rend le passé tributaire du présent lorsque l'on apprend que les Aztèques - ancêtres mis en exergue - appelés « Mexicas » donnent leur nom au pays. Le récit historique décrit, en conséquence, le long voyage des Aztèques, commencé vers 1200 depuis la terre mythique nommée Azt1ân, qui s'achève par la fondation de Mexico, capitale de l'empire. Chaque élève mexicain corim1l11alégende fondatrice :

1. Voir GUAT8.84. 2. Il est rare que les livres scolaires dépeignenUes différences sociales. Le manuel

nicaraguayen s'y attache à propos des populations nicaraguas et signale:

te

La

société précolombienne n'est pas une société égalitaire. On y distingue trois strates principales: 1- l'aristocratie militaro-religieuse. 2- le peuple composé d'agriculteurs et d'artisans. 3- les esclaves,. (NICA9.9l. p. 42). 24

«

Dans la vallée de l'Anâbuac, sur un îlot du lac de Texcoco, les

Mexicas trouvèrent le signe annoncé par leurs dieux pour s'installer: un aigle posé sur un nopal (figuier de barbarie) dévorant un serpent. Ainsi, en 1325, ils fondèrent la ville de Mexico-Tenochtilan.»(MEX8.9I, p.124) Certes, l'empire aztèque a été frappé de plein fouet par la « découverte» et la conquête espagnoles; mais d'autres cultures aux traits remarquables et plus anciennes ont évolué sur le territoire mexicain, celles des Olmèques, des Toltèques ou des Tarasques, pour ne citer que ceux-là. Pourquoi accorde-t-on alors autant d'importance aux Aztèques et à cette légende? Gageons que la puissance et la centralisation de cet empire ne sont pas étrangères à une telle prédilection. Il suffira aux élèves de regarder le drapeau national ou \es pièces de monnaie mexicaines pour se sentir les héritiers d'un tel peuple 1. On pourrait encore voir ici un effort louable de référence originale si celui-ci ne dépassait pas la simple anecdote et ne teintait l'histoire de « couleur locale ». On objectera que tous les pays font de même et que les manuels scolaires sont condamnés à flirter avec le nationalisme. Mais tous les pays ne connaissent peut-être pas, au moment de promouvoir leur passé, cette ambiguïté, rencontrée au détour des textes latino-américains, sur des civilisations anciennes, certes reconnues mais aussi parfois couvertes de dédain. La forme plus courante d'un tel regard revient à considérer les sociétés indigènes dans une sorte d'évolutionnisme linéaire selon lequel les sociétés prennent un même chemin pour aboutir aux sociétés « modernes ». Les différentes cultures sont ainsi classées selon leur degré de progression vers la modernité 2. Un système de verdicts dévalorisants maintes fois répété dans les manuels argentins, chiliens ou uruguayens, dont voici un exemple:
« Malgré leurs siècles de retard et leurs expressions intéressantes et originales, les cultures amérindiennes ont vu leur développement naturel brutalement stoppé... pcÎur être enfin assimilées au courant supérieur qui les a recouvertes. » (URU8.92, p.33)

1. Depuis l'indépendance (1821), l'emblème national du Mexique représente un aigle posé sur un nopal et dévorant un serpent. 2. Voir le livre de Dominique Perrot et Roy Preiswerk, Ethnocentrisme et histoire, Paris, Anthropos, 1975. 25

Un autre mode de « ravalement» consiste à présenter hors contexte divers aspects des sociétés indigènes et à les opposer aux mœurs d'aujourd'hui. Les Incas, par exemple, seront essentiellement dépeints sous l'angle de leur gouvernement centraliste et autoritaire, tandis que l'on ne retiendra des Aztèques que la pratique, qualifiée de sanguinaire, des sacrifices humains, sans pourtant que l'élève puisse se faire une idée des formes d'organisation politique et religieuse de ces sociétés 1. n reste que l'insistante association des Aztèques aux sacrifices humains nuit sans aucun doute aux autres peuples devenant confusément, dans 1'amalgame, de cruels barbares. 'En fait, en fouillant dans le passé, les manuels scolaires à la recherche de racines et de sources pour leur identité nationale, ne font pas que « réhabiliter» les indigènes vaincus. Au Mexique, au Guatemala, au Nicaragua, au Pérou ou en Bolivie, la recherche d'identité reste problématique car cette identité s'ancre dans un passé lointain, occulté par une histoire qui a changé de cours avec l'intervention de conquérants venus d'un tout autre monde. De nouveaux éléments qu'il faut bien intégrer au discours pédagogique et national. De la« découverte ~ à la concurrence patriotique... Traiter de la « découverte» est pour les manuels l'occasion de jeter un regard sur la situation européenne, d'élever au rang de héros les découvreurs et de mener un débat sur les conséquences mondiales et nationales d'une telle «rencontre ». En s'attelant à cette tâche, les textes gardent bien entendu en point de mire la mémoire et l'identité nationales déclinées parfois - souvent même - sur le mode patriotique. Les titres des chapitres consacrés à cet épisode affichent d'entrée l'orientation des récits. La plupart d'entre eux ont un sens volontiers traditionnel: «Découvertes», «Grands voyageS»,.
1. L'unique justification des sacrifices humains que nous ayons rencontrée mérite d'être rapportée: selon la pensée religieuse az.tèque, le monde avait vécu quatre époques antérieures s'étant toutes achevées sur une hécatombe. Les Mexicas pensaient qu'ils vivaient la cinquième époque (ou cinquième soleil). laquelle avait commencé à Teotihuacan. Ils croyaient que, pour éviter la disparition de ce monde, il était nécessaire de fortifier le soleil avec le sang des hommes. Aussi, .. les sacrifices humains,. et les.. guerres fleuries,. pratiqués par les Mexicas, avaient-ils une signification religieuse (MEX8.91. p. 128). 26

«Naissance du Nouveau monde» ou encore «L'Aventure des temps modernes ». Quelques-uns, en revanche, soulignent le caractère colonialiste de l'événement, le plus souvent dans une perspective «critique»: «Découverte et colonisation» (MEX8.91), «Expansion européenne» (ARG9.90-1), «Européisation du monde» (PER8.87) ou «Expansion coloniale» (URU8.92). Plus rarement, les liens avec la «mère patrie» sont resserrés: «Fondation de l'empire espagnol» (CHIL9.88) 1. Les textes, développant les causes, les moyens et les conséquel}cesdes « grands voyages », sont unanimes lorsqu'il s'agit de causalité. TIsénumèrent ainsi la recherche de voies commerciales (des épices, de l'or et de l'argent), les progrès techniques (boussole, cadran, caravelle, etc.) et surtout la christianisation (esprit des croisades et évangélisation) ainsi que la consolidation du pouvoir en Espagne (suite à l'expulsion des. Maures, puis des Juifs, et à l'instauration de l'Inquisition). Cet inventaire est omniprésent dans tous les récits et aidera, par la suite, à justifier la conquête elle-même. Les termes imposés aux indigènes et largement diffusés auprès des élèves sont ici si proches des conceptions européennes - dont est admise la supériorité culturelle -, que le lecteur averti ne peut s'empêcher de constater l'existence d'un consensus. Rares sont les manuels, en

effet, qui voient dans les « découvertes» le fruit de l'expansion
commerciale et militaire de la péninsule ibérique et les débuts d'un système colonial à l'échelle planétaire. Quelques textes mexicains, nicaraguayens et péruviens font partie de cette exception. Quoi qu'il en soit, tous les manuels s'appliquent à décrire le voyage de Colomb, au terme duquel l'Amiral, «bon marin », «fidèle chrétien »et «homme providentiel», dévoilera le «Nouveau monde ». Son arrivée à Guanahanf fait l'objet de tableaux brossés au pinceau du dithyrambe :
«

Aux moments difficiles, Colomb a fait montre de sérénité ».

(CHIL6.92) ; « Après deux mois d'une affreuse traversée, pleine d'innombrables malheurs et sacrifices, il a pu débarquer le mémorable 12 octobre 1492...» (PER8.83); « Solennellement, il prit possession des terres» (URUG8.92) ; « Sans le savoir, il avait accompli l'une des plus grandes prouesses de l'Histoire» (ARG9.90-2) ; «Ce qui s'est passé a changé l'histoire de l'Europe et de l'Amérique» (GUA T8.84).
1. Les manuels d'un même pays peuvent encore mêler les qualifications; est le cas des textes argentins et chiliens. ce qui

27

Ce panégyrique est secondé par une iconographie où abondent bras levés vers le ciel, postures volontaires et puissantes, oriflammes claquant au vent et colossales croix chrétiennes solidement plantées dans les nouvelles terres 1. À voir ces images immaculées, qui se douterait qu'il s'agit d'une appropriation pure et simple d'un territoire étranger? Cette « invasion» est dessinée avec tous les traits de la légitimité. Quant à la « rencontre» avec l'autre, récits et images n' y font que de brèves et fugitives allusions. L'indigène n'est évoqué qu'en ~ant qu'objet et non comme sujet. Il est «découven» presque au même titre que les animaux ou les plantes exotiques. Phénomène appréhendé dans un esprit européen, l'autochtone appartient au décor de l'événement. La page est bien tournée et l'élève comprend vite que le chapitre accordant de -l'espace aux indigènes est

désormais terminé 2.

Une fois la «découvene» de Colomb - identique pour tous les pays - passée, les choses sérieuses commencent avec la délimitation des territoires découverts et sunout du territoire national. Apparaissent alors les prétentions et les antagonismes territoriaux dans lesquels affleurent fidélité à l'Espagne (contre le Portugal) et patriotisme. Ici, les textes puisent la légitimité nationale dans le premier partage du monde, puis dans les exploits des découvreurs. .

Avec le voyage de Colomb qui ouvre tout un continent à

l'Europe, la carte du monde change; d'où la nécessité de définir le nouvel ordre mondial. Représentant de Dieu, le Pape avait le pouvoir d'octroyer les terres aux monarques chrétiens, qui, à leur tour, devaient veiller à « diffuser la foi catholique ». Le Pape édicta la bulle Intercaetera (1493) qui partagea le monde entre l'Espagne et le Ponugal. Ces deux principaux rivaux dans la course à la
«

découverte», après contestations et menaces de guerre, signèrent

le traité de Tordesillas (1494) déplaçant la ligne de démarcation 3.

1. Tous les manuels reprennent les mêmes images, extraites de l'iconographie de . Théodore de Bry (1526-1598). 2. Ce dédain est plus sensible dans les textes chiliens qui se plaignent de l'agressivité des indigènes vis-à-vis des Espagnols: «Juan Diaz de Sol1s a découvert le "Rio de la Plata". mais il a été tué par les aborigènes,. ;« Magellan a découvert l'archipel des Philippines. où il a été tUépar les aborigènes,. (CHIL6.92. p. 57). Les aborigènes sont ainsi devenus des agresseurs. des dangers à combattre, sans que l'on sache vraiment pourquoi. 3. La bulle Intercaetera de 1493 établissait une ligne de démarcation à 100 lieues à l'ouest des îles du Cap-Vert et stipulait que les terres et mers découvertes et à découvrir localisées à l'ouest de cette ligne appartiendraient désormais à l'Espagne 28

À propos de ces querelles, cenains manuels laissent échapper

des réflexions parasites où l'on entrevoit une « fraternité»
nique faisant bloc contre les «prétentions»

hispa-

portugaises, voire

contre le Brésil. Un texte souligne ainsi que « le traité a nui aux
intérêts de l'Espagne, puisque avec les nouvelles frontières une grande partie de l'Amérique du Sud est tombée. sous la juridiction du Portugal» (ARG8.90-1, p.60). Dans un autre, une illustration représentant un portulan comprend cette légende: « Carte ancienne du Brésil avec un dessin erroné de la ligne de démarcation de Tordesillas, qui laisse le "Rio de la Plata" [partie du territoire argentin et uruguayen] à l'intérieur des possessions portugaises » (URUG8.92, p.64). Signalons encore ce commentaire chilien: « Vicente Yafiez Pinz6n est arrivé au Brésil en février 1500, deux mois avant l'arrivée de l'expédition portugaise dirigée par Pedro Alvares Cabral )~(CHIL6.92, p.56). De la défense de l'ancienne métropole (la « mère patrie »), les manuels passent à la légitimation de l'expansionnisme et, de là, aux litiges territoriaux plus récents 1. Citons le Nicaragua et l'Angleterre sur la côte Atlantique 2 ou la Bolivie face aux conquêtes chiliennes du XIXe siècle qui la privèrent d'une façade sur le Pacifique et de son unique accès à la mer. Les manuels boliviens, d'ailleurs, sont clairs en déclarant vouloir « apprendre aux élèves l'amour de la patrie, le culte des héros et désavouer tout ce qui a signifié une spoliation du territoire» (BOL6.88). Les récits concernant la « découverte» et la conquête sur les Incas viennent alors au secours de telles intentions 3. Le cas des manuels argentins face au problème des îles « Malvinas» (Malouines ou Falkland) mérite qu'on s'y arrête; d'autant qu'en 1982 le contentieux territorial provoqua une guerre
et ceUes situées à l'est au Portugal. Le traité de Tordesillas de 1494 déplaça la ligne de démarcation à 370 lieues à l'ouest. 1. Deux mots sur ce point. Dans plusieurs pays d'Amérique hispanique. les carles du territoire national doivent être autorisées par le ~ervice cartographique de l'Etat ou du ministère de l'Armée. Les manuels chiliens. équatoriens ou vénézuéliens mentionnent cette autorisation. 2. Le cas du Nicaragua concerne une revendication sur la région de la côte atlantique qui resta, du XVUe au XIXe siècle, sous influence anglaise. Le manuel consacre plusieurs chapitres à cette région. 3. Si nous demandons pour quelles raisons les Espagnols se sont établis en Amérique ou les Chiliens en Bolivie, il faut aussi se demander pour queUes raisons les Arabes se sont établis en Espagne. Les Espagnols ont le droit de .. reconquête ,. tandis que les Indiens ne l'ont qu'à la résistance... et puis, les élites métissées auront leur droit à l'indépendance, voire à la guerre expansionniste. 29

entre l'Angleterre et l'Argentine. Huit ans après, les manuels continuent à proclamer les droits argentins sur les îles et rapportent ainsi le moment de sa «découverte» lors de l'expédition de Magellan :
« Avant de pénétrer dans le détroit, le navire San Antonio, dirigé par le pilote Esteban G6mez, s'écarta de l'expédition et fit route vers l'Espagne. Lors de son retour, il vit les îles Malouines. Détail auquel personne n'accorda d'importance à l'époque mais qui est le fondement des droits espagnols et argentins sur ces îles» (ARG9.90-1, p.81).

Qu'il suffise ou non d'un seul regard pour devenir propriétaire d'une terre, il ne nous revient pas d'en,décider. Force est cependant de constater que le colonisé peut être aussi farouche que le colonisateur. On l'aùra remarqué, le problème de la « rencontre» avec les indigènes s'est déplacé vers un patriotisme moderne. Partis à la conquête de la mémoire nationale, les manuels réservent une part importante à la saga des conquistadores.

Un accouchement douloureux...
Dans l'histoire, comme dans la vie, ce ne sont pas les rencontres qui sont importantes mais ce qui en résulte. Qu'en est-il de la « rencontre de deux mondes» ? Que sont devenues les civilisations

et les populationsdu « Nouveaumonde» ?
Toute discussion sur le caractère de l'événement est absente et l'on serait bien en peine d'y trouver une réponse au pourquoi de la légende noire ou de la légende dorée. On ne rencontre aucune réflexion qui permette d'assimiler les contradictions du passé, non pour condamner, mais pour comprendre. Seul un manuel du Nicaragua fait exception et conclut en qualifiant le terme du processus de « douloureux enfantement des sociétés modernes hispano-américaines» (NICA9.91) 1.

1. Ce manuel évoque par deux fois ce débat. D'une part, pour mettre en garde sur la coloration en noir ou en rose du processus et, d'autre part, pour en rappeler les conséquences: « La conquête espagnole donne lieu à une importante controverse sur les méthodes employées par les Espagnols pour soumettre le monde indigène. Essayer d'occulter la brutalité des conquistadores revient à nier la vérité bistorique. Mai~ essayer de raconter la conquête comme s'il était question uniquement de crimes et de pillages. c'est faire une caricature de la réalité sociale. Nous sommes 30

Avec le fer et le feu, la conquête a forgé les «sociétés modernes ». Chaque ancienne colonie se retrouve face aux déchirements de la violence et de la résistance. Mais chacun fait aussi de cet épisode le mythe fondateur national où se rencontrent les origines de la « nouvelle société ». À travers les péripéties et les héros, les manuels tentent de rallier la sensibilité populaire et d'effacer les rancunes, en valorisant les actes héroïques, les «grandes décisions », les hommes de tempérament, bref, en recréant les origines du caractère national.

De la conquête aux mythes nationaux...
À la différence de l'enseignement dispensé à l'école primaire il y a vingt ans à peine, l'enseignement actuel semble avoir apprivoisé les scènes sanglantes ou épiques où l'on reprochait autrefois aux Espagnols les atrocités de leurs ancêtres et où l'on apprenait à aimer les guerriers indigènes. Si l'éducation d'hier n'a sans doute pas tout à fait disparu, elle semble s'être considérablement allégée. Aujourd'hui, en effet, les textes scolaires sont plus tempérés et revisitent l'histoire dans un souci de « décolonisation» pacifique ou de « réconciliation» avec l'ancienne métropole 1.À l'exception de manuels de pays «héritiers» des indigènes où l'on a conservé des ressentiments (Bolivie ou Pérou) ou un regard « critique» (Mexique ou Nicaragua), la plupart des discours ne condamnent plus, évitant même de juger. On essaie en général de rester « objectifs» (Argentine) ou neutres, voire froids (Uruguay ou Chili). Cette dernière attitude pourrait signifier assimilation du traumatisme. n n'en est rien. Nous sommes ici face à une histoire racontée par les, vainqueurs et qui ne laisse aucune place à la vision des vaincus, non retenue par l'histoire officielle. Celle-ci modèle le passé, non seulement pour légitimer le présent, mais aussi pour dessiner un avenir: elle véhicule une mémoire façonnée. En l'occurrence, l'époque étant à une certai'ne «sérénité», il s'agit de jeter des passerelles entre la « découverte» et la conquête, évitant l'inconfort et les écueils de la critique; un apaisement qui, bien
en face d'un douloureux enfantement des sociétés modernes hispanoaméricaines ... (NICA9.9I, p.58) 1. Autrefois, les manuels parlaient volontiers de «domination espagnole... Aujourd'hui, ils préfèrent utiliser le mot « colonie... même si les indigènes considèrent la« libération.. coloniale comme une nouvelle« domination .... 31

souvent, revient à justifier un passé difficile. Des différentes argumentations utilisées par les manuels pour y parvenir, nous en avons retenu trois, parmi les plus courantes. La première, également fréquente dans les manuels européens, relève des différences de mentalité et consiste à évoquer des
.

présages indigènes annonçant le retour des dieux; tels les cas
fameux de Quetzalcoatl, chez les Aztèques, et de Viracocha, chez les Incas. Ce type de légende court dans plusieurs pays d'Amérique et, très tôt, aux Caraibes, les missionnaires compagnons de Colomb en parlent. Au Nicaragua, un manuel se fait l'écho d'un texte du XVIe siècle, écrit par le prêtre Toribio de Benavente (Motolinia), qui restitue des présages:
« Avant de mourir, le prêtre des Chorotegas - indigènes de l'intérieur -leur transmit deux prophéties: "Vous êtes méchants et Dieu est très fâché avec vous. Le temps viendra où vous devrez servir des hommes blancs barbus qui seront vos seigneurs. Vous serez maltraités, bien plus qu'avec les Olmèques". Aux Nicaraguas, il dit: "Vous occuperez une terre située sur une mer douce, avec une île et deux montagnes rondes. Mais vous aussi, vous devrez servir les Blancs barbus qui viendront et prendront vos terres» (NlCA9.91, p.34).

Selon les manuels, ces présages affaiblirent les élites dirigeantes, composées de prêtres et de militaires. Les Espagnols arrivèrent ainsi sans se heurter à l'opposition des indigènes. Une opposition dont on se garde bien de parler, puisque la prise de pouvoir sur les terres et les hommes avait déjà été prévue et légitimée par les « ancêtres» et les dieux indigènes. Après tout, à lire les écrits du XVIe siècle, les « méchants» indigènes méritaient un châtiment, tandis que les manuels ne peuvent être rendus responsables d'un déterminisme historique âgé de plusieurs siècles... 1 S'ajoutant aux augures, un second postulat fait appel à 1'« ingérence humanitaire ». Où l'on apprend que les Espagnols se firent un devoir de lutter contre divers fléaux, en assurant la pacification de l'empire inca en proie aux querelles intestines, en tentant

1. Il n'est pas dans notre intention de polémiquer ici sur la réalité, la fidélité ou l'invention des présages, ni même sur le vieux dicton « n n'y a pas de fumée sans feu JO. Force est simplement de constater ue l'éVOCati'o n généralisée de ces prophéties permet de contourner une des pre 'ères embQches que pose le récit de . . la conquête des Amériques, ainsi légitimée av nt même qu'elle ne commence...

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