La Dictature de Trujillo

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Au coeur des Caraïbes, la dictature dominicaine de Trujillo s'est maintenue de 1930 à 1961 par la terreur et grâce à l'isolement du pays. Concentrant tous les pouvoirs dans les mains d'un seul homme, elle a fait figure de modèle achevé pour de nombreuses dictatures latinoaméricaines du XXème siècle. A partir d'un examen critique des événements et des documents de l'époque, l'ouvrage analyse les conditions de l'apparition, du développement, puis de l'effondrement du régime dictatorial. Il met en lumière ses contradictions internes et ses liens internationaux, en particulier son rôle souvent complexe de vassal de la politique nord-américaine.
Publié le : mardi 1 septembre 1998
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EAN13 : 9782296368415
Nombre de pages : 302
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lA DICTATURE DE TRUJillO
(RÉPUBLIQUE DOMINICAINE,

1930-1961)

Collection Horizons Amériques Latines dirigée par Denis Rolland, Joëlle Chassin Pierre Ragon et Idelette Muzart Fonseca dos Santos Déjà parus

ABBAD Y LASIERRA I., Porto Rico, (1493-1778). Histoire géographique, civile et naturelle de l'île, 1989. BALLESTEROS Rosas L., La femme écrivain dans la société latino-américaine, 1994. GRUNBERG B., Histoire de la conquête du Mexique, 1996. LECAILLON J.-F., Résistances indiennes en Amériques, 1989. LECAILLON J.-F., Napoléon III et le Mexique. Les illusions d'un grand dessein, 1994. MINAUDIER Jean-Pierre, Histoire de la Colombie. De la conquête à nos jours, 1996. ROINAT C., Romans et nouvelles hispano-américains. Guide des oeuvres et des auteurs, 1992. ROLLAND D. (ss la dir.), Amérique Latine, Etat des lieux et entretiens, 1997. ROLLAND D. (dir.), Les ONG françaises et l'Amérique Latine, 1997. SARGETM..-Noëlle, Histoire du Chili de la conquête à nos jours, 1996. SEQUERA TAMAYO I., Géographie économique du Venezuela, 1997. CAMUS Michel Christian, L'lIe de la tortue au coeur de la flibuste caraïbe, 1997. ESCALONA Saul, La Salsa, un phénomène socio-culturel, 1998.

1998 ISBN: 2-7384-6866-7

@ L'Harmattan,

Collection Horizons Amériques Latines Dirigée par Denis Rolland, Joëlle Chassin et Pierre Ragon

Lauro

CAPDEVILA

lA DICTATURE DE TRUJillO
(RÉPUBLIQUE DOMINICAINE,

1930-1961)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55,rue Saint-Jacques Montréal(Qc) - CANADAH2Y lK9

A V ANT -PROPOS
Je ne sais si ce livre vient à son heure, même si j'ai lieu de le croire; je sais, en tout cas, par mon expérience d'enseignant, qu'en France du moins la publication ri'a que trop tardé d'un ouvrage de synthèse, dépassionné et décanté, solide et documenté, centré sur la personnalité politique de Rafael Léonidas Trujillo et sur le régime dictatorial instauré en République Dominicaine de 1930 à 1961 par ce soi-disant "Benefactor de la Patria" . Et j'ajoute qu'il est heureux qu'un tel ouvrage, si nécessaire et si difficile, ait été demandé à Lauro Capdevila, auteur d'une remarquable thèse doctorale sur la question, soutenue en 1996 devant l'Université de Paris VIII. En effet, le lecteur s'apercevra vite qu'il a affaire à un travail historique vivant et élaboré, fondé sur une vaste recherche bibliographique parfaitement maîtrisée et sur des documents originaux, en premier lieux sur ces onze tomes des "œuvres" de Trujillo, tenues généralement pour de la pure (voire de la pire) propagande et que par conséquent personne n'avait réellement étudiées jusqu'ici. L'analyse proposée est ric-he et minutieuse. La rigueur et la clarté sont manifestes à toutes les pages et à tous les niveaux (conceptuel, argumentaire, linguistique). La traduction des textes du dictateur est impeccable, ce qui ne saurait surprendre de la part de cet hispaniste chevronné soucieux de précision. La démarche adoptée par l'auteur respecte l'événement, s'appuie sur la chronologie, côtoie la biographie, et met en valeur, très pédagogiquement, les grandes étapes du régime. Celles-ci apparaissent marquées par les violences et les roueries du militaire, souple ou brutal selon les circonstances,mais aussi par les contraintes - qu'il assuma et dont il sut tirer parti - que lui imposèrent dans le contexte américain où il évoluait et dans la sphère caraïbe où il disputait le leadership à Cuba, d'abord le panaméricanisme du puissant voisin, ensuite l'antifascisme du puissant allié, enfin l'anticommunisme du maître tout puissant. Capdevila n'a pas fait l'histoire de la République Dominicaine dans considérée (tel n'était pas son propos); et il a peut-être un peu trop l'ombre l'arrière-plan socio-économique et les réalités de la vie à l'intérieur du pays. Il a cependant éclairé de façon magistrale et des facettes troubles d'une histoire politique mouvementée aurait pu croire figée et limpide, et qui ne le fut pas. L'unité "trujilliste" ne saurait reposer sur le "trujillisme" qui n'existe doctrine, système ou état d'esprit; elle tient à l'homme qui a son pays à son image et à son avantage, et que les plus -7-

grands de ce monde ont flatté: le généralissime chamarré, vaniteux et abject, mais intelligent et calculateur. Lauro Capdevila montre bien que Trujillo n'a été ni une marionnette agitée depuis Washington ni le chef capricieux d'un État indépendant. Il a été, explique-t-il, le vassal conscient, rusé, appliqué de l'Empire qu'il n'a cessé de servir (pour s'en servir personnellement, au demeurant) et dont parfois, en serviteur zélé, il a même anticipé les désirs et les décisions. Que reste-t-il à l'actif de son bilan? Son régime autoritaire et sanguinaire a contribué à achever l'État central comme l'a fait d'ailleurs maint autre caudillo, mais très imparfaitement la nation dominicaine dont il a accentué populaires et au sein de laquelle il a empêché la montée d'une bourgeoisie nationale. Il a incarné la "paix" quand la dépression puis la prospérité frappaient aux portes de l'Occident, mais à quel prix? Aussi différent ait-il été de ses acolytes Batista et Franco, son ère, comme la leur, porte cette terrible ambiguïté. Pour cohérente que soit la description du régime et pour convainquante que soit l'interprétation que nous en offre Lauro Capdevila, son information et sa manière de voir n'apportent pas le dernier mot sur le sujet. Que de cartons ne reste-t-il pas à ouvrir dans les Archives? Comme il faudra attendre vraisemblablement des décennies avant que celles de la CIA, pour ne prendre qu'un exemple, soient consultables par l'historien, cet ouvrage est appelé à faire autorité pour longtemps. Je gage que dorénavant quiconque cherchera à avoir une connaissance approfondie de La dictature de Trujillo, que quiconque cherchera à en comprendre la logique, les mécanismes, la signification, consultera d'abord "Le Capdevila". Paul ESTRADE Professeur Émérite de IUniversité de Paris VIII

les divisions sociales et culturelles, dont il a méprisé et muselé les forces
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UN INVENTAIRE NÉCESSAIRE
De 1930 à 1961, la dictature de Trujillo en République Dominicaine se poursuit sans interruption. Longévité d'autant plus exceptionnelle que ce milieu du vingtième siècle est une période troublée. Né dans la dépression qui suit la crise de 1929, le régime s'adapte à la politique du Bon Voisinage mise en place par F. D. Roosevelt, traverse la Deuxième Guerre mondiale, survit aux profonds ébranlements de l'après-guerre, s'épanouit dans le cadre de la guerre froide et ne succombe que lorsque la révolution cubaine bouleverse les équilibres régionaux et impose un profond réexamen de la stratégie impériale de Washington. Pendant près d'un tiers de siècle le Chef, tel est le titre le plus couramment donné à Trujillo, règne pratiquement sans partage sur tout le pays. L'appareil dictatorial qu'il constitue autour de sa personne se ramifie sur l'ensemble du territoire et pénètre toutes les couches de la société, sans exception. La police avec son réseau d'espions et le parti unique et officiel contrôlent tous les aspects de la vie des Dominicains. La propagande du régime monopolise la presse" la radio et la télévision. L'État totalitaire est poussé à l'extrême. Disposant de moyens aussi étendus pendant une telle durée, le régime a profondément marqué l'histoire du pays. En juillet 1996, le fauteuil présidentiel était encore occupé par l'un des stratèges de la première heure du Benefactor, Joaquin Balaguerl. Dès 1931, il accompagnait le dictateur qui prenait possession du pays en effectuant une impressionnante tournée militaire dans toutes les provinces. Plus tard, en 1937, il devait être le principal artisan du règlement de la crise consécutive au massacre de plusieurs milliers d'Haïtiens. Tout au long des trente-et -un ans du régime, il fut l'orateur le plus apprécié du Chef et rédigea un grand nombre des discours du généralissime. La dictature de Trujillo est morte avec son chef suprême, mais soixante-cinq ans après la parade militaire d'intimidation, malgré des soubresauts parfois héroïques, le pays n'était pas encore parvenu à se défaire pleinement du pouvoir policier qui lui fut alors imposé. La corruption restait largement répandue. La xénophobie et le racisme, dirigés contre le voisin haïtien, était alimentée et manipulée par le Palais présidentiel. Un réseau d'espions et d'hommes de main continuait à servir dans l'ombre le président. L'armée était toujours présente et restait l'un des piliers du pouvoir malgré toutes les évolutions Il est donc indispensable, pour qui veut comprendre la situation actuelle de la République Dominicaine, de se pencher sur ce chapitre essentiel de son bistoire que constitue la dictature de Trujillo.
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Cependant la pérennité et la perfection de la dictature attireraient moins l'attention si elles ne se manifestaient pas dans un environnement fécond en entreprises dictatoriales. La dictature de Trujillo est contemporaine, en totalité bu en partie, de celles de Machado et Batista à Cuba, des Somoza père et fils au Nicaragua, de Ubico et Castillo Armas au Guatemala, de Hernandez Martinez au Salvador, de Carias Andino au Honduras, de Juan Vicente Gomez et Pérez Jiménez au Venezuela, de Rojas Pinilla en Colombie et de François Duvalier en Haïti. Parmi toutes ces dictatures des Caraibes, avec lesquelles il noue des alliances ou entretient des rivalités, le régime dominicain paraît emblématique. Trujillo fait figure de modèle parachevé des dictateurs qui surgissent et disparaissent alentour. Les ressorts semblent plus à nu à Ciudad Trujillo, la mécanique plus épurée. Point de vue discutable dans l'absolu. Mais qui renvoie au rôle politique du Benefactor -tel est l'un de ses titres les plus prisés- dans la région. Pour les adversaires des dictatures, exilés, révolutionnaires, démocrates, et même pour Washington à plusieurs reprises, Trujillo est le mauvais exemple qutil faut éliminer2. Pour ses amis, au premier rang desquels il faut placer des militaires, politiciens et hommes dtaffaires nord-américains, le régime de Ciudad Trujillo est, au contraire, le paradigme sur lequel il faudrait que chacun se règle. Pour les uns et les autres, il est la référence. Et par conséquent la clé de voûte dtun ordre régional à abattre ou à défendre. Ltexamen ordonné du phénomène que représente la dictature dominicaine débouche donc naturellement sur une appréciation de révolution des équilibres régionaux et de la stratégie impériale nord-américaine.
NOTES 1 Le 30 juin 1996, le candidat du PLD, Leonel Fernandez a été élu président avec un peu moins de 51 % des voix. Joaquln Balaguer, intervenant spectaculairement dans la campagne, lui avait apporté son soutien au cours des semaines précédentes.. 2 J. BOSCH raisonne ainsi lorsqu'il décide d'intituler l'un de ses ouvrages les plus polémiques: Trujillo, causes d'une tyrannie exemplaire. L'ambiguïté de cette notion d'exelnplarité, le conduit à remplacer «tyrannie exenlplaire» par «tyrannie sans exemp le».

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DANS L'ORBITE DE WASHINGTON
1869 - 1930

1.

UN

DÉVELOPPEMENT

DÉPENDANT.

1869-1893
Même si elle représente indéniablement une rupture avec l'ordre ancien, la dictature de Trujillo ne surgit pas du néant en 1930. Au cours des soixante années qui précèdent l'instauration du régime, des conditions décisives se mettent progressivement en place. En 1869, quatre ans après la fin de la guerre qui restaure l'indépendance, la République Dominicaine est .dans une situation très difficile. Le gouvernement présidé par Buenaventura Baez cherche à financer par tous les moyens la campagne militaire qui lui ~rmettra de venir à bout des "azules" de Luper6n et des troupes de Cabral. À cette fin il contracte un emprunt à Londres. Les conditions sont léonines. Pour asseoir un pouvoir fort, Baez engage le pays sur la voie de la dépendance. En 1888, puis 1890, le président Ulises Heureaux "Lilis" franchit un nouveau pas dont les conséquences seront considérables. Il contracte un nouvel emprunt auprès de la société hollandaise Westendorp et Ciel. Les douanes de Puerto Plata et Saint-Domingue, les deux principaux ports du pays, passent sous le contrôle d'un organisme appelé La Régie (sic) qui retient directement les sommes dues à la Westendorp et remet ensuite le reliquat au gouvernement. L'État dominicain abdique ainsi une part essentielle de sa souveraineté. Heureaux et une large partie de la classe dirigeante dominicaine, liée aux compagnies étrangères opérant dans le pays, voient dans cette association inégale la possibilité de constituer un pouvoir fort, susceptible de s'imposer à tous, et de permettre une large pénétration dans le pays des capitaux venus de l'extérieur.

2. L'EMPRISE

IMPÉRIALE.

1893-1916

Fondée sur des capitaux européens, la Westendorp est à son tour évincée au profit de la San Domingo Improvment Company de New York, qui prend en charge le recouvrement de la dette à partir de 18932. L'événement s'inscrit dans un ample mouvement d'expansion qui aboutit, en 1898, au terme de la guerre hispano-américaine, à une véritable mainmise de Washington sur la région. La doctrine énoncée par James Monroe soixante-quinze ans plus tôt trouve une nouvelle expression dans cette poussée qui chasse hors du Nouveau Monde les nations du Vieux Continent3. Dès les dernières années du XIxe siècle, les États-Unis sont devenus, de loin, les premiers pourvoyeurs et clients de la République Dominicaine: à eux seuls ils fournissent 57 % des importations dominicaines et absorbent 61 % des exportations du pays4. L'emprise impériale nord-américaine se traduit dans les faits sous la forme d'une Convention, en 1905 : le gouvernement des États-Unis reprend à son compte la totalité des dettes

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extérieures dominicaine et s'attribue le contrôle direct des douanes. Ces dispositions, renouvelées dans les Conventions de 1907 et 1924, resteront en vigueur jusqu'en 1940. Afin d'appliquer ces mesures, . un percepteur général

des douanes est nommépar les Etats-Unis5.

La dette publique n'a cessé de croître, elle dépasse en 1908 la somme de 32,5 millions de dollars, ce qui équivaut à la totalité des recettes douanières pendant près de dix ans6. Aussi les emprunts succèdent-ils aux emprunts entre 1908 et 1930. Les organismes prêteurs sont maintenant exclusivement des banques nord-américaines. La République Dominicaine est placée dans l'état économique et politique d'un protectorat asservi aux seuls intérêts de la métropole.

3. L'INTERVENTION DIRECTE CONSÉQUENCES. 1916-1930

ET

SES

La mise sous tutelle économique du pays ne fait qu'aggraver l'instabilité politique. La Linea noroeste, le Cibao, le Sud et l'Est, pour s'en tenir aux principales régions, restent profondément différents. Les intérêts des éleveurs, des planteurs de tabac et des propriétaires de sucreries s'opposent. Des chefs locaux, les caudillos, règnent dans de nombreuses régions et disposent de petites troupes, plus ou moins bien armées. Dès 1905, le président T. Roosevelt, commentant la Convention avec Saint-Domingue, écrit des phrases très éclairantes: «Saint-Domingue va vers le chaos, en effet après cent ans de liberté elle est absolument incapable de toute œuvre de Gouvernement. [...J il me semble que, tôt ou tard, les États-Unis devront inévitablen1ent adopter une attitude de protection et de réglementation à l'égard de tous ces petits États dans le voisinage des Caraïbes. J'espère que cela sera différé le plus possible, mais je crois que c'est inévitable»7. La perspective qui mène, dix et onze ans plus tard, à l'occupation d'Haïti et de la République Dominicaine, est déjà tracée. Le motif invoqué pour justifier l'intervention des Marines en 1916 est le refus opiniâtre des dirigeants dominicains de se plier à deux exigences brutalement formulées par Washington8. Ils devraient accepter officiellement la nomination d'un expert financier nord-américain chargé de gérer le budget du gouvernement dominicain et la garde républicaine serait remplacée par un corps de police militaire commandée par des officiers nord-américains. On comprend la résistance du gouvernement dominicain qui, privé de tout pouvoir réel, serait transformé en pur fantoche. Finalement, le contre-amiral Harry S. Knapp lance la Proclamation d'occupation à la fin du mois de novembre 1916. Il prend le titre de gouverneur et les règlements militaires s'appliquent immédiatement à tout le pays. De cette rupture radicale avec la légitimité historique nationale surgit la dictature en 1930. Nous y reviendrons lorsque nous examinerons la formation -14-

politique et militaire de Trujillo. Soulignons simplement quelques points essentiels pour la compréhension des nouveaux équilibres: - Ce n'est pas la Maison-Blanche qui prend le contrôle direct" du pays mais l'US Navy. La censure est établie, la carte d'identité rendue obligatoire pour se déplacer et la population systématiquement désarmée; une véritable dictature militaire instaurée. L'instrument décisif dont elle se dote est la garde nationale, formée, encadrée et dirigée par des officiers du corps des Marines9. capitale, .vers le Cibao, l'Est et le Sud, sont tracées afin de permettre le déplacement rapide des troupes et faciliter le commerce. - Une loi d'enregistrement des terres est promulguée en 19201°. Deux grands consortiums sucriers à capitaux nord-américains, se constituent: la Cuban-Dominican Sugar Corporation, qui deviendra par la suite la West Indies Sugar Corporation et la South Porto Rico Sugar Company. Ils occupent rapidement une position de monopole dans le secteur sucrier, ne

- Dans le même temps, des routes qui rayonnent autour de la

-L'économie dominicaine est définie comme subsidiaire de celle des États-Unis. Un ordre exécutif de 1919 modifie les tarifs douaniers en faveur de l'Amérique du Nord. Cependant l'occupation militaire se heurte à de sérieux obstacles. Les mouvements nationalistes persistent au sein de la population. Le gouvernement militaire lui-même se trouve en position difficile et est réduit à la portion congrue par la perception générale des douanes nord-américaine. Il cède la place à un gouvernement provisoire. L'enlisement se dessine. L'idée s'impose qu'une fois les mécanismes conformes aux besoins impériaux implantés en République Dominicaine, il convient de se retirer. Les 12 juillet 1924, les troupes nord-américaines commencent à évacuer le pays. Les milliers de personnes qui se rassemblent ce même jour à la forteresse Ozama pour assister à la prestation de serment du présidentH. Vasquez peuvent avoir l'illusion que les huit dernières années n'auront été qu'un douloureux épisode qui appartient définitivement au passé. Bientôt, en effet, une nouvelle convention financière est signée1! tandis que les luttes les luttes des factions reprennent. Ainsi, au terme des quatre années de son mandat, le président Horacio Vasquez décide de se maintenir encore au pouvoir pendant deux ans en usant d'artifices juridiques. Dans la perspective des élections de 1930, il dresse ses secrétaires d'État les uns contre les autres et cherche à apparaître comme celui qui évitera de nouveaux déchirements. Dans cette situation, qui ne se répète qu'en apparence, les mécanismes mis en place par les troupes de l'empire quelques années plus tôt, vont bientôt jouer un rôle nouveau et décisif.

laissantaux PJooucteursdominicainsqu'unrang accessoire.

.

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1 Un

NOTES premier emprunt, pour une somme de 770 000 £ est officiellement contracté

le 16 août 1888. Un deuxième emprunt, portant sur une somme de 900 000 £, est contracté en 1890. 2 La signature du contrat entre le gouvernement et la San Domingo Improvment Co. a lieu le 25 mars 1893. Celle-ci prend alors le contrôle des douanes. 3 Dans son septième message annuel au Congrès, le 2 décembre 1823, le président Monroe déclare: «Il est impossible que les puissances alliées puissent étendre leur système politique à une quelconque partie des deux continents sans mettre en danger notre paix et notre bonheur; personne non plus ne peut croire que nos frères du sud, s'ils étaient libres de leurs mouvements, l'adopteraient de leur propre consentement. Il est également impossible, par conséquent, que nous puissions en aucune manière regarder une telle ingérence avec indifférence». Voir le texte du discours: MONROE,James. "The Monroe Doctrine", in The United States and Latin America, p. 25. 4 Voir à ce sujet KASPI,Les Américains, 1. I, p. 242 et CAssA, Historia social..., p. 171. 5 La Convention est signée le 7 février 1905. Néanmoins, en raison de l'hostilité du Sénat nord-américain, c'est un Modus Vivendi, du 31 mars suivant, qui reprend les termes de la Convention et fixe la nomination d'un percepteur général des douanes. Le 8 février 1907 une nouvelle Convention est signée qui prévoit que le percepteur général peut faire appel à la protection du gouvernement des EtatsUnis. Le 27 décembre 1924, après le départ des troupes nord-américaines, une troisième Convention proroge les dispositions de la Convention de 1907. 6 CAssA, Historia social... p. 176, en offre le tableau détaillé. D'autres auteurs donnent des chiffres encore supérieurs. Ces différences sont dues au fait qu'il est fort difficile, sinon impossible, de distinguer les créances légitimes de celles qui résultent d'escroqueries pures et simples, au sein de la dette publique. Washington pourra ainsi décider de la réduire de: moitié, la ramenant soudain à dix-sept millions de dollars. Il ne s'agit pas d'une opération philantropique, bien au contraire: ce sont les créances européennes qui se trouvent rayées d'un trait de plume. 7 Cité par MORALES PADR6N,América hispana..., p. 120. L'ouvrage ne relève pas le fait que Roosevelt semble ne pas distinguer Haïti, effectivement indépendante depuis une centaine d'années, de la République Dominicaine. Le regard impérial ne s'attarde pas sur les différences entre «tous ces petits États». 8 Ces exigences étaient contenues dans une note diplomatique du ministre William Russell datée du 19 novembre 1915. Le document est connu comme la Note 14. 9 La garde nationale est officiellement constituée dès le 7 avril 1917. Le 2 juin 1921, elle est transformée en police nationale. 10 À la date du 2 juillet 1920. Elle est fondée sur le système Torrens. Sur ces questions, voir notre communication "L'implantation des grandes compagnies sucrières en République Dominicaine". Il En décembre 1924. Elle reprend les dispositions de la Convention de 1907.

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LA PRISE DU POUVOIR ET L'ENRACINEMENT 1930 - 1937

LA PRISE DU POUVOIR

1930 - 1931
1. LA CRISE
AI CRISE IMPÉRIALE, CRISE DOMINICAINE

Le système impérial dans lequel la République Dominicaine a été entraînée connaît des tensions extrêmement graves à partir de 1929. La crise boursière qui. éclate à Wall Street le 24 -octobre fait apparaître que la croissance était en grande partie gagée sur l'avenir. L'heure n'est plus aux grands principes, mais aux décisions pragmatiques. La République Dominicaine, du fait de sa position dépendante, est profondément affectée. Entre 1927 et 1931 la baisse est pratiquement continue: les prix des quatre produits qui représentent l'essentiel des exportations sont diminués de moitié1. Pour éviter la faillite, l'économie dominicaine doit maintenir le volume de sa production et de ses exportations en important moins. Du coup, la masse salariale se contracte, la commerce intérieur baisse brutalement et on assiste à une véritable décapitalisation de fait. L'État dominicain est durement touché. La perception générale des douanes nord-américaine restreint encore la part concédée au gouvernement dominicain. Les recettes douanières baissent de 40 % entre 1927 et 1930, mais la somme dévolue au gouvernement dominicain est diminuée de 80 %2. L'État clientéliste n'est plus en mesure de fournir les emplois publics aux différents clans. Toutes les branches de l'État sont commes paralysées; à une exception près: l'armée. À sa tête se trouve Trujillo. BI L'HOMME DE LA CRISE
SANS RACINES

qui déchire profondément la société dominicaine révèle toutes les crée l'assujettissement à Washington et fait jaillir des groupes et nouveaux. sociale qu'occupe le jeune Rafael Leonidas Trujillo Molina, entrée dans la vie active, est un élément important pour la du rôle politique que sera appelé à jouer le personnage. Sa pas de celles qui comptent, n'en présente pas moins qui méritent d'être relevés ici. -19-

Le grand-père paternel, José Trujillo Monagas est un membre de la police espagnole, dépêché à Cuba pour y suivre secrètement l'action des Créoles qui s'agitent. Entre 1861 et 1865 la République Dominicaine disparaît et retourne dans le giron de l'Espagne, c'est la période dite de l'Annexion. Trujillo Monagas est aussitôt envoyé dans la colonie. Il y traque les opposants et les insurgés et en 1865, quand l'Espagne lâche prise, il s'embarque pour Cuba en abandonnant la jeune Créole de San Cristobal, Silveria Valdez, et l'enfant qu'il a eu d'elle, José Trujillo Valdez. Il ne quittera Cuba que lors de la défaite espagnole en 1898. La grand-mère maternelle, Luisa Ercina Chevalier, retient également l'attention. En effet, elle est fille d'Haïtiens4, arrivés à la faveur de l'occupation du pays entre 1822 et 1844. On retrouve là une autre trace sérieuse des forces antagoniques à la constitution de la République Dominicaine comme État et comme nation. En effet, l'occupation haïtienne met un terme à la brève première indépendance, proclamée par José Nunez de Caceres Séparés de Trujillo par l'intervalle d'une seule génération, deux ancêtres sur quatre incarnent les forces extérieures qui se sont historiquement opposées à l'indépendance et à la souveraineté nationales. Bien que nés tous deux en 1865, l'année même de la Restauration, le père et la mère de Trujillo ne pouvaient guère s'identifier à l'indépendance retrouvée. Il faut donc bien considérer que l'identité du jeune Rafael Leonidas Trujillo a quelque chose d'ambigu aux yeux de ses contemporains, sa place dans la société dominicaine reste à établir. Il ne fait pas partie de la masse du peuple, mais il n'a aucun titre pour se mêler à la caste qui détient le pouvoir : personnage à la recherche d'une légitimité qui lui est refusée dans le cadre de l'ordre établi, il est par avance l'homme des conflits et crises qui fissurent le vieil édifice et ouvrent des brèches par où s'insinuer. LA CRÉATURE DES MAR/NES5 Trujillo ne peut espérer progresser qu'en sr mettant au service des puissants, aussi n'est-il pas étonnant d'apprendre qu'il est gardien à la sucrerie de Boca Chica, à quelques kilomètres à l'est de Saint-Domingue, en 1916. C'est son premier vrai métier. Cette sucrerie, une entreprise de taille moyenne -elle arrive au douzième rang6-, tombe sous le contrôle de plus en plus étroit de la Cuban-Dominican Sugar Corp. Le secteur est en pleine expansion: c'est l'époque où commence la "Danse des Millions" qui voit les profits s'élèver vertigineusement. Les capitaux nord-américains affluent? Cette même année, les Marines débarquent, ce qui va permettre aux deux grandes compagnies sucrières nord-américaines de mettre la main sur de vastes territoires. L'économie traditionnelle est bouleversée, le tissu social déchiré.

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Les gardiens constituent une véritable police privée, au service exclusif des intérêts de la compagnie et peu soucieuse du respect de la loi. L'emploi convient si bien à Trujillo qu'il parvient rapidement au grade de chef de la garde rurale de la sucrerie de Boca Chica. Mais le bouleversement de la société dominicaine tout entière se poursuit sous l'impulsion des Marines qui, après avoir occupé le pays, ont constitué un gouvernement militaire. Toutefois, les occupants savent que cela ne suffit pas et qu'il faut préparer l'avenir. Lorsque le nouveau pouvoir fait savoir qu'il recrute des officiers pour la garde nationale qu'il a constituée, Trujillo présente sa candidature. Une semaine plus tard, le 18 décembre 1918, il est officiellement engagé. Il s'est trouvé un maître puissant qui a besoin de s'imposer par la force. Hier mercenaire des hommes d'affaires nordaméricains, il devient un professionnel du maintien de l'ordre impérial. En fait, quand le gouvernement d'occupation décide de militariser le pays en profondeur en recrutant et formant des officiers du cru, il se heurte à un double problème. D'une part, la paysannerie est rude, analphabète dans sa grande majorité, rétive à la discipline. D'autre part, l'oligarchie qui domine le pays ne montre aucun empressement. Les fils des famil'es en vue refusent d'entrer dans l'armée de l'occupant, considérant l'acte comme une infamie. En revanche, Trujillo qui a de l'ambition, qui sait déjà commander et qui n'a ni place ni avenir dans la société dominicaine traditionnelle, a tout à gagner en s'engageant. Le futur Benefactor de la Patrie, commence sa carrière en bravant le sentiment national et en affrontant ses compatriotes pour le compte d'une armée d'occupation étrangère. Pendant un peu plus de cinq ans, il est formé à récole des militaires nord-américains. Tout au long de sa vie, il manifestera au corps des Marines une dévotion sans faille. Attachement naïf dit-on parfois; observons plutôt que cette piété filiale sera largement payée de retour. Y compris contre les autorités politiques de Washington, à plusieurs reprises8. En fait, Trujillo apprend à partager une vision stratégique. Moins d'un an après son recrutement, un officier supérieur porte ce jugement : «Je considère cet officier comme l'un des meilleurs en service »9. Cet homme, que l'on décrira souvent comme irascible et ne supportant pas la contradiction, se révèle ici un subordonné scrupuleux, discipliné et à la tenue irréprochablel0. Ces qualités formelles soulignent les aptitudes du souslieutenant à assimiler rapidement les leçons politiques de ses maîtres. Moins d'un mois après son engagement, il est affecté à San Pedro de pendant près d'un an Il. La ville se situe au cœur de la zone sucrière La Cuban-Dominican Sugar Corp. étend son influence dans la qu'à quelques kilomètres la South Porto Rico Sugar Co. Romana. contexte, la mission de Trujillo et des officiers de la garde encadrés par les Marines, est essentielle: paysans de leurs propriétés12 par la violence. La chargée d'appliquer la loi, définit elle-même ses propres

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droits. Le paysan, soumis à l'intimidation et la terreur, n'en a aucun. La force publique, légalement constituée, est une bande armée au service du pouvoir. - Ils donnent la chasse aux paysans sans terre qui constituent une menace permanente. L'instrument légal est la loi sur le vagabondage (ley de vagos).Harcelés, ces paysans s'engagent comme ouvriers auprès des compagnies sucrières qui font d'une pierre deux coups. Au début de l'année 1920, Trujillo est muté à El Seibo, encore plus à l'Est. La région est, depuis près de quatre ans, le principal foyer de résistance à l'occupant dans le pays. Des groupes de paysans dépossédés de leurs terres, conduits par des chefs audacieux, attaquent les soldats et mettent parfois le feu aux champs de cannes des compagnies. Les autorités les appellent los gavilleros dei Este, les brigands de l'Est, nom qui leur restera13. La guérilla accède rapidement au rang de mythe patriotique et les prouesses des insurgés sont colportées d'un bout à l'autre du pays. Situation intolérable pour le gouvernement militaire qui voit son autorité ébranlée. La violence devient la règle, en particulier sous la forme des reconcentraciones. Les habitants des villages doivent abandonner leurs maisons et leurs biens et partir à la ville en emmenant avec eux un mois de nourriture. Ensuite, tout autochtone rencontré dans la zone est présumé rebelle et risque d'être tué sur place14. Ces opérations sont l'occasion de pillages systématiques. Pire encore, quand les paysans sont autorisés à regagner les campagnes, ils constatent souvent que leurs cabanes et lopins ont été dévastés et que la compagnie sucrière s'est emparée des terres. La formation du futur généralissime est à la fois militaire, politique et idéologique. Celui-ci démontre sur le terrain qu'il assimile parfaitement les leçons qui lui sont données. Au lendemain d'un affrontement avec les gavilleros, l'inspecteur nord-américain note à son sujet: «Son comportement avant et pendant l'engagement a été excellent »15. En 1922, la rébellion prend fin. Cette même année, Trujillo est muté dans le Cibao où, après quelques mois, il assume des tâches de commandement élevées16. Le sentimentanti-nord-américain~st particulièrement vivace. Le rôle de la police nationale dominicaine, nouveau nom de l'ancienne garde nationale, est décisif. Pour retirer tout pouvoir aux caudillos, l'une des première mesures dictées par l'occupant a été le désarmement systématique de la population; il faut veiller à son application.' Par ailleurs, des cartes d'identité ont été émises, afin de ficher les éléments considérés comme subversifs. L'efficacité des contrôles est considérablement renforcée. Enfin, un important réseau d'informateurs est développé et entretenu par la police. Les Marines sont conscients qu'ils doivent former des cadres militaires capables de maintenir l'ordre après leur départ. Aussi ouvrent-ils une école d'officiers à Haina. Dès l'inauguration de l'établissement, Trujillo y est envoyé, entre deux missions. Quatre mois plus tard, il en sort avec la confirmation définitive de son grade de sous-lieutenant17. Au cours de toutes ces affectations et missions Trujillo apprend comment un corps isolé, centralisé, régi par une discipline de fer, disposant d'un -22-

équipement moderne et constamment entraîné, peut imposer l'ordre impérial à tout un pays. La police nationale dominicaine encadrée, instruite et mise en place par l'occupant, n'a rien à voir avec les troupes naguère levées ici et là par les caudillos P9ur les besoins du moment. Le modèle de Trujillo ne sera pas la société des États-Unis en général, ni même son gouvernement, mais le corps de l'infanterie de marine, instrument particulier de l'État nordaméricain destiné à assurer la domination impériale dans sa zone d'influence. D'emblée il s'inscrit dans les mêmes limites et avec des moyens identiques: absence de perspectives politiques indépendantes, emploi direct de la force et destruction des anciennes relations au sein de la société. Trujillo est donc l'un des aspects du leg laissé par les troupes impériales. Le commandement militaire d'occupation considère déjà qu'il faudra s'appuyer sur cet homme à l'avenir. À partir de la signature du plan HughesPeynado d'évacuation des troupes nord-américaines18, plusieurs signes manifestent ce choix avec un éclat grandissant. Le jour même de l'installation du gouvernement provisoire de Juan Bautista Vicini Burgos, Trujillo est officiellement promu du rang de souslieutenant à celui de capitaine19, sautant ainsi le grade de lieutenant. Le fait inhabituel marque la volonté des autorités militaires nord-américaines de favoriser l'ascension de l'homme. Il est affecté à l'inspection militaire de la région mal contrôlée du sud-ouest par où s'infiltrent les Haïtiens. La question est d'autant plus sensible que la West Indies Sugar Corp. possède dans la région une grande centrale sucrière, la Barahona2o. Quatre mois avant le départ des troupes nord-américaines, il est nommé commandant du département Nord qui comprend tout le Cibao et La Linea Noroeste 21: il est déjà devenu le troisième dans la hiérarchie militaire dominicaine. Le jour où rus Navy évacue le territoire dominicain, le gouvernement d'Horacio Vasquez prend symboliquement ses fonctions. Formellement, le pays retrouve sa pleine indépendance. Mais les Marines ont déjà désigné Trujillo comme un de leurs héritiers et exécuteurs testamentaires. Cependant, le soutien ne semble pas aussi clair du côté du département d'État et de la diplomatie nord-américaine. LE CHEF MILITAIRE Trujillo maîtrise donc parfaitement la police nationale dominicaine. Aucun gouvernement dominicain n'avait disposé par le passé d'un instrument comparable pour assurer son pouvoir; mais jamais également un gouvernement n'avait autant dépendu des militaires. Un maître qui se trouve dans la position de ne pouvoir se passer de son serviteur n'est pas loin d'en être l'otage. Aussi Trujillo se tient-il soigneusement à l'écart du jeu politique traditionnel, se consacrant entièrement à l'armée et à lui-même. Sa carrière se déroule à un rythme vertigineux. Deux mois après son installation, le gouvernement d'Horacio Vasquez le nomme déjà

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commandant. Très vite, Trujillo est promu colonel et accède au commandement suprême de rarmée22. Enfin, deux ans plus tard, en 1927, il est nommé général de brigade, quarante-huit heures avant que l'armée, abandonnant son appelation de police nationale, ne prenne précisément le nom de brigade nationale23. Le gouvernement de Vasquez n'est ni suicidaire ni naïf à l'excès. Utilisant les atouts dont il dispose, il cherche à gagner une partie qui ne semble nullement jouée d'avance. Il est bien difficile à l'époque de se rendre compte que les caudillos ne sont déjà plus que des ombres et que la perspective historique s'est radicalement modifiée avec le renforcement de la domination impérialiste et la crise. Face à des adversaires qui semblent bien plus dangereux, Vasquez choisit ce qu'il considère comme le moindre mal quand il s'appuie sur l'armée et Trujillo. D'ailleurs, ce dernier sait qu'on ne l'élève que dans la mesure où, conjoncturellement, on a besoin de lui. Aussi, chaque nouveau commandement est-il un point d'appui pour mettre l'armée à sa seule dévotion. Dès janvier 1926 il fait publier régulièrement la Revista militar, destinée aux officiers et sous-officiers. Les renseignements professionnels ou techniques y côtoient les annonces de mariages ou de cérémonies officielles contribuant ainsi à répandre le sentiment que la vie du militaire forme un tout. C'est un véritable esprit de corps que le commandant de l'armée s'emploie à créer et l'image du chef en est évidemment l'expression la plus haute. La loyauté sans faille envers le chef est présentée comme la manifestation concrète du dévouement à son métier, à sa mission et aux camarades. Le portrait de Trujillo orne d'ailleurs les murs des garnisons, parfois en lieu et place de celui du président lui-même24. La fidélité ne suffit pas, il faut y ajouter l'efficacité. Dès 1926, Trujillo crée officiellement ce qui va devenir, sous des noms divers, l'un des .instruments essentiels de son pouvoir: la police secrète25. Tout adversaire de Trujillo sait que ses faits et gestes sont épiés. Les fausses nouvelles peuvent être répandues à loisir. Par sa seule présence, l'armée exerce une pression permanente sur les hommes et les organes du pouvoir. La spécialisation et la modernisation se poursuivent d'ailleurs sur d'autres plans: quelques jours après avoir créé la police secrète, Trujillo procède à la mise en place de la police routière spéciale qui contrôle les allées et venues à travers le pays. Enfin, en 1928, il crée lÉcole militaire d'aviation26. Enfermé derrière les hauts murs de la forteresse Ozama, où il échappe à tout contrôle, Trujillo tient militairement la capitale. La garde présidentielle elle-même est maintenant formée sous ses ordres au sein de l'armée et on ne sait si elle protège encore Horacio Vasquez ou si elle le tient déjà sous surveillance27. Vers le bureau de Trujillo convergent les informations qui lui permettent d'avoir une vue précise de la situation. De ce même bureau des ordres partent dans tout le pays, où ils sont fidèlement exécutés. Un État s'est constitué dans l'État.

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L'EXCLU Pour autant, il serait erroné de faire d'emblée de Trujillo l'adversaire déterminé de la vieille société dominicaine. Bien au contraire, sa brillante carrière militaire est d'abord pour lui le moyen de s'élever. En août 1927, au moment même où il est promu au grade le plus élevé, celui de général en chef, il épouse Bienvenida Ricardo, jeune femme de la bonne société dominicaine. Par ailleurs il n'a cessé de s'enrichir dans les divers commandements qu'il a exercés grâce au système de corruption généralisée qui s'est répandu pendant l'occupation nord-américaine. Il a ainsi amassé une des premières fortunes du pays28. L'heure semble être venue d'accéder aux cercles traditionnels du pouvoir. En 1928 donc Trujillo demande son adhésion au Club Uni6n de SaintDomingue. Être accepté en son sein signifie devenir membre reconnu de la caste aristocratique, aussi rentrée ne se fait-elle que par cooptation des membres du conseil directeur du Club. Le jugement est un refus aussitôt commenté dans le pays: Trujillo n'est qu'un parvenu, sorti du ruisseau, dont les ancêtres ont travaillé de leurs mains29. La caste aristocratique rejette l'année, aussi puissante soit-elle, comme partenaire et associé. Elle refuse de mettre en cause un système fondé sur son monopole du pouvoir. L'alternative est déjà inscrite dans les faits. Ou bien l'armée s'efface et on en revient aux factions, ou bien l'édifice traditionnel s'effondre. Trujillo sait que toutes les issues sont fermées: il n'a plus d'autre voie que l'affrontement.

2. DANS L'OMBRE FÉVRIER 1930
Al UN COUP D'ÉTAT CLASSIQUE?

DU COUP D'ÉTAT.

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Par bien des aspects, la "révolution" qui se prépare au début de l'année 1927 renoue avec la tradition des coups d'État établie depuis la Restauration de la République. Une infime fraction de la société participe à la dispute qui reste limitée aux grandes familles. Les insurgés de février 1930 ne sont qu'une poignée. Les problèmes politiques posés sont également traditionnels. Le vieux président Horacio Vasquez, dirigeant du Parti national, s'est progressivement isolé, en particulier en modifiant à la dernière minute la loi qui lui interdisait de se maintenir au-delà de 1928. Face à lui, son ex-viceprésident, Federico Velazquez, dirigeant du Parti progressiste et Desiderio Arias, responsable d'un Parti libéral diminué mais qui reste un adversaire déterminé du gouvernement. L'opposition, qui date du début du siècle, entre les horacistes du Parti national et les jiménistes rassemblés dans le Parti libéral, semble reprendre vie.

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L'occasion est favorable pour Rafael Estrella Urena, jeune avocat de Santiago. Inspiré par l'exemple de Mussolini -qu'il a pu observer quand il était diplomate en Europe en 1926 et 1927- il a rassemblé autour de lui un petit groupe décidé à s'emparer du pouvoir. La pièce semble déjà avoir été jouée de nombreuses fois. Pourtant de profonds changements sont intervenus au premier rang desquels l'existence d'une petite armée moderne à la dévotion du seul Trujillo. BI UNE ACTIVE NEUTRALITÉ En fait le sort du coup d'État dépend du machiniste qui est en coulisse. Lorsque, le 23 février, le général José Estrella et le dirigeant politique de la "révolution" Rafael Es trella Urena donnent l'assaut à la forteresse San Luis de Santiago, ils ne rencontrent aucune résistance: il s'agit du simulacre d'une insurrection. Les événements militaires que la presse rapporte dans les jours suivants ne sont que pure mise en scène que Trujillo oriente à son gré. Il commence ainsi à s'imposer aux uns et aux autres. Dès la prise de la forteresse, les insurgés entreprennent de marcher sur la capitale, à l'instar de Mussolini sur Rome en 1922. Horacio Vasquez, conscient que son avenir est entre les mains du chef de l'armée se rend en personne dès le 24 février à la forteresse Ozama où Trujillo refuse de répondre à toute convocation. On se demande si le vieux président vient exiger des comptes ou s'il se rend à Canossa. Trujillo ne fait qu'entretenir l'équivoque puisqu'il réaffirme. sans sourciller son allégeance à Vasquez30. Mais les troupes envoyées contre les insurgés s'installent à une demiheure de la capitale et attendent... pendant deux jours. C'est le temps qu'il faut à Trujillo pour que chacun des camps se persuade que son sort dépend de lui seul. Il donne le signal du dénouement le 25 février: les insurgés entrent dans la ville sans que leur soit opposée la moindre résistance. La curieuse "révolution" vient de triompher sans que l'on déplore une seule victime. Le 3 mars Rafael Estrella Urena accède à la présidence de la République, le lendemain H. Vasquez s'exile. Quelques jours plus tard, il résume parfaitement les événements en dénonçant «l'attitude passive de l'armée et, conséquence de son attitude injustifiable, l'impossibilité dans laquelle s'est vu l'Exécutif d'armer et d'équiper les nombreux citoyens qui se sont offerts à le soutenir avec une loyauté inébranlable »31. CI L'EMBARRAS DE WASHINGTON Pendant la dizaine de jours où le contrôle de l'État est en dispute, la légation des États-Unis est le lieu où se tranchent les questions de l'heure. La Maison-Blanche doit maintenant assumer le rôle d'arbitre qu'elle s'est donné. Toutes les parties sollicitent son intervention. Trujillo, pour sa part, cherche -26-

à amener Washington à admettre la nouvelle situation et à légitimer un coup d'État dont il a été le véritable maître d'œuvre. La diplomatie nord-américaine a d'abord cru à un classique conflit d'ambitions entre H. Vâsquez, vieillissant, et un de ses ex-lieutenants pour l'accès au pouvoir32. Il lui faut rapidement admettre qu'un troisième personnage joue un rôle capital. En effet, au matin du 24 février, H.Vasquez et le vice-président Alfonseca se réfugient à la légation demandant l'asile. Pour eux, derrière R. Estrella Urena se profile un ennemi bien plus dangereux: le chef de l'armée. Aussitôt, le ministre Curtis téléphone à
Trujillo qui, retranché dans la forteresse Ozama, proteste de sa loyauté33. Ce

dernier s'installe solidement au centre de la vie politique: la veille, H. Vasquez était venu lui demander son soutien, aujourd'hui, les États-Unis sont amenés à reconnaître son pouvoir. L'essentiel pour Trujillo est là. Il comprend qu'il peut accroître encore le vide politique au sommet de l'État et apparaître ainsi comme le recours nécessaire. C'est dans ces conditions qu'il donne son acquiescement à l'entrée des insurgés, le 25 février. Les négociations qui ont lieu à la légation entre Curtis, Vâsquez, Estrella Urena et Trujillo confirment que Washington s'est résignée à lâcher le vieux président. Aux termes de l'accord qui est conclu dès le 27 février avec H. Vâsquez et R. Estrella Urena, le premier démissionnera et le second, nommé au préalable secrétaire à l'Intérieur et à la Police, lui succèdera comme le prévoit la Constitution. Deux mois et demi plus tard, à la date du 16 mai, auront lieu de nouvelles élections34. Chacun est conscient de la fragilité du replâtrage: dès le 27 février, R. Estrella Urena manifeste son inquiétude et l'accord conclu stipule: «Il n'y aura pas de restrictions quant aux candidats, hormis Alfonseca et Trujillo qui ne pourront l'être »35.On espère, en écartant les personnages les plus opposés, trouver un équilibre entre modérés. Mais Trujillo garde son pouvoir absolu sur l'armée et place ses hommes. Vâsquez et Alfonseca, craignant pour leurs vies, s'enfuient à Porto Rico le surlendemain de l'investiture du nouveau président. C'est donc bien un marché de dupes qui a été conclu sous les auspices de la diplomatie nord-américaine: à Estrella Urena les apparences du pouvoir, à Trujillo les moyens de s'en emparer.

3 LA CONQUÊTE DU POUVOIR. MARS-MAI 1930
AI LES ILLUSIONS DES DIRIGEANTS POLITIQUES Au lendemain du coup d'État bien des caudillos jiménistes, comme D. Arias, croient avoir pris une première revanche contre leurs adversaires horacistespuisque le chef de ces derniers, H. Vâsquez, vient de tomber. Un

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autre groupe nourrit encore de plus grandes illusions: celui des insurgés conduits par R. Estrella Urena qui pense s'être solidement installé au pouvoir. Le dirigeant du Parti national -horaciste-, Gustavo Diaz, président du Sénat, s'adresse à R. Estrella Urena au moment où celui-ci est investi de sa charge de président en faisant un éloge appuyé d'He Vasquez. Il ajoute cet appel sans équivoque: «Vous vous trouvez face à une Assemblée où sont majoritaires les membres du parti qui a fondé cette illustre république,. et vous êtes, bien qu'en dehors de ses rangs, un fidèle serviteur de la vieille foi»36. Qu'on ne voie pas dans cette déclaration un cynisme particulier, G. Diaz offre simplement la conciliation qui succède habituellement à l'affrontement. Mais G. Diaz et les dirigeants traditionnels réfléchissent dans un cadre ancien. L'essentiel leur échappe: en reconnaissant le commandant en chef des forces armées comme arbitre de leurs différends, ils l'ont placé eux-mêmes au-dessus de tous les partis et regroupements. BI LA COLONISATION DU POUVOIR

Très vite, chacun découvre qu'il est en mauvaise posture pour négocier face à cet homme à qui on a reconnu une autonomie considérable. Trujillo, pour sa part, s'ancre dans l'appareil d'État. Il place.ses fidèles. Rafael Vidal Torres prend ses fonctions de secrétaire d'État à la Présidence dès le 5 mars. Il contrôle ainsi le président de la République, R. Estrella Urena. Jacinto B. Peynado, est nommé le 12 mars secrétaire à l'Intérieur et à la Police. Le 7 mai, Roberto Despradel, est placé à la tête de la Commission électorale nationale. A peine installé, le gouvernement est constamment remanié: il apparaît que le coup d'État n'a pas mis en place un exécutif fort. Le ministre nordaméricain Curtis résume la situation pour Washington après une entrevue

avec R. Estrella Urena le 18 mars: «Ce midi, j'ai eu une longue et franche
conversation avec le président, qui a reconnu que le général le domine et l'empêche de promettre une attitude loyale de l'armée pendant les élections, ce qui fait qu'elles ne pourront être justes. [...J il m'a fait ressortir que toute opposition de sa part à la candidature de Trujillo serait attribuée par ce
dernier à son intérêt personnel»37.

La veille, la nouvelle s'est répandue dans
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le pays:

Trujillo sera le candidat à la présidence de la République

Dominicaine et Estrella Urena, relégué à la vice-présidence. La Coalition patriotique de citoyens, dirigée par Elias Brache, encore allié à Vâsquez une semaine avant le coup d'État de février, a en effet annoncé qu'elle soutiendrait ces candidatures. Le Parti libéral de D. Arias, farouche adversaire de Vâsquez, se rallie bientôt à son tour. Une Confédération de partis, selon la dénomination adoptée, est officiellement constituée le 30 mars, derrière Trujillo. Elle comprend, outre les deux organisations mentionnées, le Parti républicain de Estrella Urena, le Parti nationaliste de Te6filo Hernândez, le Parti ouvrier indépendant de Wenceslao Medrano et le -28-

fantômatique Parti d'Union nationale. Chacun se précipite déjà derrière Trujillo qui, seul, semble en mesure de contrôler la situation et d'offrir aux uns et aux autres des parcelles du pouvoir. CI L'UTILISATION DE LA TERREUR

L'usage délibéré d'une violence soigneusement calculée par Trujillo corresPQnd à une analyse et à des objectifs précis. Il s'agit, sans aller jusqu'au coup d'État, de paralyser ce qui reste des forces politiques traditionnelles. Il doit s'affirmer en République Dominicaine, mais aussi pour Washington, comme la seule issue possible. C'est essentiellement à compter du début du mois d'avril que commence la vague de terreur, c'est-à-dire quand s'engage la campagne électorale. Un groupe connu sous le nom de la "42", d'après l'adresse de la maison qui sert de quartier général, est constitué. Extrêmement rapide, il surgit au volant de voitures automobiles, arrose son objectif de rafales de mitraillettes et disparaît ensuite aussi vite qu'il est arrivé. Les méthodes et le style rappellent ceux des gangsters des grandes métropoles d'Amérique du Nord. Il faut viser d'emblée à la tête et montrer ainsi que plus rien n'est impossible: le 3 avril, les trois voitures transportant Â. Morales, candidat à la vice-présidence contre Trujillo, J. D. Alfonseca, vice-président d'H. Vâsquez, Martin de Moya ainsi que d'autres dirigeants de l'Alliance nationale-progressiste sont mitraillées sur la une route du Cibao. Le choc psychologique et les condamnations de la presse servent Trujillo en manifestant l'impuissance et le désarroi de ses adversaires. Une vague d'attentats confirme sa détermination. Le bilan serait d'une centaine de morts environ38. On s'achemine ainsi graduellement vers le moment où la légalité constitutionnelle, cessant de marquer des limites à la volonté de Trujillo, ne sera plus qu'un décor en trompe-l'œil pour servir de cadre au pouvoir absolu du chef de l'armée. La Commission électorale nationale, composée de représentants des divers partis en lice, en essayant de défendre l'ancien système en péril, donne l'occasion à Trujillo de trancher le nœud gordien. Le 1er mai cet organisme «demande que demande que l'armée soit consignée dans ses quartiers et que cessent les fouilles contre les personnes»39. Vain sursaut, puisque la commission n'a aucun moyen de faire appliquer sa requête. Bientôt, elle démissionne et est remplacée par une nouvelle commission présidée Roberto Despradel4o. Entouré de toutes les garanties légales, Trujillo peut aller aux élections. Le 14, avant-veille du scrutin, l'Alliance nationale-progressiste, convaincue qu'elle n'a plus rien a espérer d'élections entièrement contrôlées par son adversaire, se retire et appelle à l'abstention.

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DI LE FACTEUR IMPÉRIAL, ÉLÉMENT DÉCISIF On ne peut comprendre la crise dominicaine si on ne la considère pas comme un élément particulier de la crise de l'impérialisme des États-Unis. Il apparaît en effet très vite à Washington que l'équilibre instauré lors de la réunion à la légation -le 27 février- ne pourra tenir très longtemps. Trujillo prend l'initiative de rompre le statu quo et de mettre la légation au pied du mur puisque, le 17 mars, il fait connaître sa candidature à la présidence, en contradiction formelle avec ce qui avait été garanti par les diplomates nordaméricains. Voici ce qu'écrit le dirigeant horaciste Â. Morales à Sumner Welles, le surlendemain de l'attentat du 3 avril: «Si le Gouvernement des États-Unis n'adopte pas une attitude d'opposition ouverte à Trujillo, celui-ci sera élu par laforce lors du prochain scrutin et deviendra maître des destinées de ce pays jusqu'à ce qu'il puisse être renversé par laforce»41. Trujillo sait que sa force réside dans le fait que Washington n'a pas de solution de rechange. Aussi alterne-il violence et négociations pour l'acculer à un choix forcé. Lorsque le 23 avril Rafael Brache, ministre plénipotentiaire dominicain à Washington, rencontre Francis White, secrétaire d'État adjoint, ce dernier indique que les États-Unis ne seront pas hostiles à Trujillo. Le lendemain, Trujillo confirme officiellement sa candidature dans un Manifeste au Peuple Dominicain42. En deux mois, le chef militaire s'est imposé à un département d'État pourtant réticent. Le ministre Curtis peut toujours écrire dans son rapport sur les élections: «La Confédération annonce que, selon les premiers rapports, 223 851 voix ont été décomptées en faveur du Général Rafael Leonidas Trujillo comme Président de la République et Rafael Estrella Urena comme Vice-Président. Comme le chiffre donné dépasse de loin le nombre total de votants dans le pays, il n'est pas vraiment nécessaire de faire d'autres commentaires sur la sincérité des élections»43. L'affaire est entendue, on tiendra pour légitime le résultat de cette farce électorale44.

4.

L'INSTAURATION
DES

D'UN NOUVEAU
ANCIENNES RELATIONS

POUVOIR. MAI 1930-1931
AI LA DESTRUCTION POLITIQUES

LA LIQUIDATION DES ADVERSAIRES DÉCLARÉS Dès le lendemain de son élection et sans attendre d'être officiellement investi de sa charge de président Trujillo engage brutalement le fer contre tous ceux qui pourraient rassembler des forces. L'armée se déploie, -30-

multipliant les perquisitions. Le nombre des victimes des attentats, assassinats, opérations policières ou militaires se situerait entre trois et cinq mille dans les mois qui suivent45. Pris de panique, les dirigeants fuient en exil. Le nouveau pouvoir entend rendre ces départs irréversibles et surtout briser les partis et réseaux d'influence qui continuent encore à fonctionner. Le premier acte d'ampleur significatif est la prise d'assaut, deux semaines après l'élection, le 30 mai, du journal conservateur Listfn Diari046 par des hommes de main, désignés comme ttla foulett dans les communiqués officiels. La mise à sac a lieu sans que la police intervienne. Le pacte séculaire est publiquement rompu: il n'y aura pas partage du pouvoir. Trois jours plus tard, le 2 juin, à San José de Las Matas, dans ce Cibao qui traditionnellement tourne le dos à la capitale, le dirigeant conservateur Virgilio Martinez Reyna et son épouse sont assassinés. La nouvelle fait l'effet d'un coup de tonnetTe. Le lendemain, le titre en capitales et les soustitres en caractères gras de Listfn Diario barrent toute la première page: «M. Virgilio Martfnez Reyna, dirigeant du Parti national, a été sauvagement assassiné par une bande de meurtriers à San José de las Matas. Criblé de balles et de coups de couteau, il a été égorgé et on lui a tranché le nez. Sa noble et dévouée épouse a aussi succombé, victime de cette tragédie qui a consterné la société dominicaine». Frappés d'hotTeur, les Dominicains de la bonne société apprennent que la femme du dirigeant était enceinte. La mise en scène a été étudiée afin de frapper les esprits et pour que la rumeur se propage d'elle-même. Il s'agit bien de démontrer, dans les faits, que l'ordre ancien est brisé, que les tabous sont transgressés, que rien ne peut arrêter le nouveau pouvoir qui est en train de surgir. Les uns après les autres, les caudillos hostiles sont arrêtés, humiliés et souvent assassinés. À travers tous ces actes se dessine l'image que Trujillo veut donner de lui-même et le rôle qu'il entend jouer. Le président élu n'a pas de parti, mais il a une bande armée. Les hommes politiques et les chefs de faction qui l'ont soutenu sont épargnés, mais ils sont déjà tenus en dehors des opérations. L'ÉLIMINATION DES ALLIÉS Dès le lendemain de son investiture officielle comme président de la République Dominicaine, le 16 août, Trujillo s'engage dans l'élimination politique de ceux qui l'ont soutenu. Parmi des dizaines d'anonymes ou d'acteurs locaux, deux personnages de tout premier plan vont être chassés de la scène politique: le général Desiderio Arias d'une part, Rafael Estrella Urena d'autre part. Leur liquidation politique est à la fois un avertissement à tous ceux qui pensaient disposer d'une parcelle de pouvoir autonome et le signe incontestable de la victoire de Trujillo. Il s'attaque d'abord à celui qui est la plus grande menace pour lui: D. Arias. Parmi les planteurs de tabac, de café ou de cacao du Cibao et de La

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Linea, ce caudillo jouit encore d'un immense prestige. Représentant le clan jiméniste, il a appuyé le coup d'État pour en finir avec H. Vasquez p,uis a soutenu la candidature de Trujillo et a même été nommé secrétaire d'Etat à r Agriculture. Prenant prétexte de la nécessité de s'en prendre au clan horaciste, Trujillo a engagé dès juin 1930 des opérations criminelles, policières et militaires dans tout le Cibao. Le moment venu, il se porte lui-même sur le terrain et transfère le siège officiel du gouvernement à Santiago, le 4 avril 1931. Poussé dans ses derniers retranchements et s'apercevant qu'il a été dupé, Arias se soulève à Ma047.Trujillo peut prétendre avoir affaire à une rébellion contre l'ordre constitutionnel. Peu après, le 3 juin, une rencontre secrète entre les deux chefs est scellée par une classique paix des braves. Habitué aux armistices entre caudillos, Arias ne peut mesurer que Trujillo n'est pas un adversaire traditionnel48. Ce dernier en profite pour étendre son contrôle sur la région, isoler Arias, le harceler et enfin le faire tomber dans une embuscade, le 21 juin. La tête coupée de D. Arias lui sera apportée dans un sac, au cours d'une soirée mondaine. Trujillo ne se contente pas de triompher, il écrase et avilit. Il reste encore un dernier cercle, le plus proche de Trujillo, qu'incarne Rafael Estrella Urena.. Instigateur officiel du coup d'État, il dispose en quelque sorte d'un droit d'aînesse qui se révèle d'autant plus intolérable qu'il rappelle l'origine partisane et factieuse du pouvoir de Trujillo. Le 16 août 1930, alors que Trujillo prête serment comme président de la République Dominicaine, R. Estrella Urena est investi de la charge de viceprésident et est nommé secrétaire aux Relations extérieures. Dès la fin de l'année, sa mise à l'écart devient manifeste: le budget pour l'année 1931 prévoit que les fonds destinés au secrétaire aux Relations extérieures seront réduits à ... un peso-or (sic! )49. Il ne tient déjà qu'un rôle de pure figuration. À la fin du mois de juillet 1931, alors qu'il vient d'en finir avec D. Arias, Trujillo reprend l'offensive. Menacé de mort, Estrella Urena s'enfuit en exil le 25 août. Le 7 décembre 1931, sous prétexte qu'il a fui à l'étranger, R. EstrellaUrena est accusé de conspiration: le lendemain il est destitué de la vice-présidence. En moins de deux ans, le chef de la "révolution" de février 1930 a été complètement exclu de la scène politique. Trujillo efface toute dette envers ceux qui lui ont pennis d'accéder au pouvoir. BI LE REJET DES PARTIS, DES RÉGIONS ET DES CLASSES Trujillo se présente comme l'homme nouveau, radicalement opposé à ceux qui l'ont précédé. À la veille de sa prise de fonction comme président de la République Dominicaine, il choisit de s'adresser aux officiers5o. Le discours du général et président devant ces hommes en armes est déjà sans ambiguïté: les politiciens y sont condamnés indistinctement et les vertus militaires -ordre et discipline- sont exaltées. Porté au pouvoir par l'extrême

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