La guerre dans la Pampa

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296294950
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LA GUERRE DANS LA PAMPA
Souvenirs et récits de la frontière argentine
(1876 -1879)

Recherches & Documents AMÉRIQUES LATINES Collection dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin et Pierre Ragon Dernières parutions:
DA VILA L. R., L'imaginaire politique vénézuelien, 1994. DESHA YES P., KEIFENHEIMB., Penserl'autre chez les Indiens Huni Kuin de l'Amazonie, 1994. DUCLAS R., La vie quotidienne au Mexique au milieu du XIXème siècle, 1993. GUlCHARNAUD- TOLLIS M., L'émergence du Noir dans le roman cubain du XIXème siècle, 1993. GUlONNEAU-SINCLAIR F., Messianisme et luttes sociales chez les Guaymi du Panama, 1994. GRUNBERG B., L'Univers des conquistadores. Les hommes et leur conquête dans le Mexique du XYlème siècle, 1993. LOPEZ A., La conscience malheureuse dans le roman hispano-américain. Littérature, philosophie et psychanalyse, 1994. NOUHAUD D., Etude sur Maladron, de Miguel Angel Asturias, 1993. PEREZ-SILLER J., (sous la coordination de) La «Découverte» de l'Amérique? Les regards sur l'autre à travers les manuels scolaires du monde, 1992. RAGON P., Les Indiens de la découverte. Évangélisation, mariage et sexualité, 1992. ROUX J.-C., L'Amazonie péruvienne. Un Eldorado dévoré par laforêt, 1821-1910,1994. SANCHEZ-LOPEZ G., (sous la direction de), Les chemins incertains de la démocratie en Amérique latine, 1993. SINGLER C., Le roman historique contemporain en Amérique latine. Entre mythe et ironie, 1993. VIGOR C., Atanasio. Parole d'Indien du Guatemala, 1993. WUNENBERGER J.-J. (ed.), La rencontre des imaginaires entre Europe et Amériques, 1993. YPEZ DEL CASTILLO 1., Les syndicats à l'heure de la précarisation de l'emploi. Une approche comparative Europe-Amérique latine, 1994.

@ Editions L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2826-6

Alfred ÉBELOT

LA GUERRE DANS LA PAMPA
Souvenirs et récits de lafrontière argentine
(1876 -1879)

Textes réunis, présentés et annotés par Bernard LA VALLÉ

ÉDITIONS L'HARMATTAN 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 PARIS

Réalisation technique:

.Françoise JARRY pour la cartographie Marie-France TRÉSARRIEU .

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Nul ne peut ignorer de nos jours la tragédie qu'ont vécue à la fin du siècle dernier les nations indiennes de la Prairie et des Rocheuses d'Amérique du Nord. Si certaines formes du genre Western, la nouvelle et la peinture, n'ont pratiquement pas dépassé le cadre du pays où elles sont nées, le cinéma, lui, a popularisé à l'échelle planétaire l'agonie des "Peaux rouges". Il l'a fait d'abord avec l'inébranlable optimisme de la bonne conscience et de l'ethnocentrisme triomphants. Par la suite, les grandes remises en cause des années 1960 sont parvenues à modifier la perspective. Il suffit de penser à des films comme Little big man, Soldat bleu, plus près de nous Danse avec les loups, qui offrent une autre image, à bien des égards inversée. Pourtant, aujourd'hui, qui, en dehors des spécialistes, se souvient qu'au même moment - disons le dernier tiers du XIXe siècle - à la pointe sud du continent se jouait un autre acte sanglant de la confrontation séculaire entre Indiens et "Visages pâles" ? Après les incertitudes et l'instabilité chronique de leur indépendance toute neuve, les jeunes républiques issues de l'ancien empire espagnol, poussées par le mirage aux résultats annoncés de l'immigration et du modèle de développement européen, entreprirent la

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conquête de ce qui devait être leur espace national. Pour l'Argentine et le Chili, il s'agissait du Sud lointain, jusque-là vaguement redouté mais surtout profondément méconnu par les habitants des villes. En parallèle, mais de façon en réalité concurrente, de part et d'autre des Andes les deux armées occupèrent donc le terrain: dans la Pampa et sur les confins nord de la Patagonie du côté argentin, dans les régions encore aujourd'hui appelées de façon significative la frontera au Chili. La dynamique était lancée. Elle ne devait s'arrêter qu'au début du siècle suivant à l'extrême pointe magellanique - comme on dit là-bas - et en Terre de Feu, conquises pour installer les millions de brebis dont les toisons, stimulées par les rigueurs pré-antartiques du climat, prendraient par bateaux entiers la direction des manufactures anglaises. Des deux côtés de la cordillère, la littérature, en général, n'a pas manqué d'exalter cette "épopée" nationale. Mais il s'est aussi trouvé des voix discordantes pour dire comment, dans l'infinie désolation de ces terres australes, de façon systématique et impitoyable, avaient été rayés de la carte les derniers peuples amérindiens de la région: Tehuelche, Yaghan, Ona, Alakaluf, etc.l Que l'on songe, par exemple, au grand roman de l'Argentin David Vinas intitulé Los duerlOs de la tierra ou aux fortes nouvelles du Chilien Francisco Coloane (Cabo de Homos, Tierra del Fuego).

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Le présent ouvrage, dont il n'est pas exagéré de dire que le témoignage est tout à fait exceptionnel, se situe à un moment clé de ce dernier acte sanglant. Il nous renvoie aux années 1876-1879 lorsque, pour des raisons supérieures d'intérêt national mais aussi d'ambitions politiques personnelles de ses chefs, l'armée argentine lança les attaques décisives. En deux campagnes, de façon définitive, elle
1. Sur les populations indigènes d'Argentine, cf Salvador CANALS FRAU, Las poblaciones indigenas en la Argentina. su origen. su pasado. su presente, Buenos Aires, ed. Sudamericana, 1973 (2e ed.) ; Gui11enno E. MAGRASSI, Los aborigenes de la Argentina: ensayo socio-historico-cultural, Buenos Aires, ed. Busqueda, 1987, P. MEINRADO HUX, Guia bibliogrQjica. El indio en la llanura dei Plata, La Plata, Archivo hist6rico Ricardo Levene, 1984.

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IInettoya"- selon la tenninologie militaire consacrée - une Pampa où, en quelques décennies, allaient s'établir des centaines de milliers d'immigrants venus d'à peu près tous les pays d'Europe. Il suffit de regarder la carte matérialisant la progression de la frontière entre l'Indépendance, au début du XIXe siècle, et 1879, pour constater à quel point la Pampa était longtemps restée pour l'essentiel, en dehors de la mouvance argentine. A la fin de l'époque coloniale, la réalité indienne était même si proche qu'il n'était pas rare de voir des Indiens à Buenos Aires. Par la suite, avec une constance qui en dit long, les grandes figures de l'histoire nationale argentine, Rivadavia, Rosas, Mitre, Sarmiento, avaient voulu apporter leur pierre à l'édifice en construction. Avec des résultats d'ailleurs inégaux, ils avaient démontré dans les faits une sorte d'obsession, qui devait être à l'époque celle de la société argentine toute entière: l'avenir du pays était dans la Pampa. En 1845, de façon péremptoire et prémonitoire, Sarmiento, alors exilé au Chili et réfléchissant sur la conformation future du pays débarrassé de la dictature, ne l'avait-il pas affirmé de façon magistrale dans les premières pages de son Facundo? Au gré des présidences, la frontière était donc peu à peu descendue vers le sud, desserrant en un vaste arc de cercle toujours plus large l'étau qui, jusque-là, entourait Buenos Aires dont la campagne, depuis les origines, au XVIe siècle, avait vécu dans la hantise justifiée des razzias indiennes, les malones. Alfred Ébelot exposant tout cela de sa manière à la fois succinte et fort explicite, il n'est pas nécessaire de s'étendre davantage sur cet aspect.

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Notre véritable rencontre avec lui remonte au premier voyage que nous times en Argentine. Il n'était pour nous, à cette époque, qu'un nom cité à l'occasion par les historiens de la conquête du désert. Rien de plus. Le hasard des flâneries dans les librairies de Mendoza nous mit en présence d'un volume intitulé Relatos de la frontera de la célèbre collection Dimension argentina publiée par Solar-Hachette. Un rapide coup d'oeil sur le texte, les quelques éléments biographiques donnés dans la préface par Alicia D. Carrera, retinrent notre attention. Revenu à l'hôtel, les Relatos de la frontera ne nous

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lâchèrent plus et nous les lûmes d'une traite. De retour en France, grand,e fut notre surprise de constater que, si une autre oeuvre d'A. Ebelot, La Pampa, moeurs sud-américaines, existait bien en édition française, d'ailleurs fort ancienne puisqu'elle n'avait pas été reprise depuis sa parution à la fin du XIXe siècle (1890), rien d'autre de figurait dans les répertoires bibliographiques alors qu'en Argentine ces deux ouvrages avaient été constamment réédités2. Les Relatos de la frontera, parus pour la première fois en traduction argentine il y a maintenant une cinquantaine d'années, n'ont à ce jour jamais été publiés en France sous forme de livre! Leur titre, imaginé par les éditeurs de Buenos Aires, reprend en partie le sous-titre commun donné par Ébelot lui-même à ses textes: Souvenirs et récits de la frontière argentine. Ces Relatos réunissent cinq articles, de longueur à peu près égale, donnés par Alfred Ébelot à la célèbre Revue des Deux Mondes qui devait les publier de mai 1876 à mai 1880.Mais ce n'est là, qu'une partie de ses articles dans cette revue puisque, par la suite, il fit aussi paraître, en deux parties, un long texte intitulé André Cazaux l'Indien, puis un autre, Comment se construit une capitale. Pour notre part, nous n'avons pas hésité à les inclure dans la présente édition. Certes, en apparence, le dernier article nous renvoie à des centaines de lieues en arrière de la frontière, sur les. rives "civilisées" du Rio de la Plata. Alfred Ébelot nous y explique, dans le détail et en homme de l'art, la création d'une ville nouvelle destinée à devenir capitale de la province, Buenos Aires étant désormais celle de la fédération. Ces pages nous transportent au coeur du boom urbain et portuaire de la fin du XIXe siècle argentin. Mais celui-ci n'existait, précisément, qu'en raison de la conquête du désert, de l'activité marchande et de l'affairisme débridés qu'elle avait induits. Il en était en quelque sorte l'autre face.. On pourrait même dire la conséquence logique et voulue. Quant à André Cazaux l'Indien, le thème est bien celui de la frontière. Cependant, alors que dans ses autres articles A. Ébelot témoigne en technicien, en acteur secondaire, certes, mais ayant eu tout loisir de regarder et d'analyser la guerre qui se déroulait sous ses yeux,
2. La Pampa fut éditée conjointement à Paris par la Maison Quantin et à Buenos Aires par J. Escary. Une édition moderne est parue seulement en 1992 aux éditions Zulma, présentée par Juan José Saer et Jean-Didier Wagneur.

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ici, il donne ici libre cours à l'écriture. C'est déjà l'auteur de La Pampa qui perce sous l'auxiliaire de l'armée d'Alsina et du général Roca pour nous donner une longue nouvelle, en fait presque un court roman d'aventure et d'amour, bien dans le style de l'époque, mais nourri des mille et un détails vécus par son auteur dans cette guerre qui ensanglantait la Pampa. Rien d'étonnant d'ailleurs à ce qu'Ébelot ait dérivé vers la création et l'imaginaire. Il écrit d'abord en scientifique qu'il est. Précis, pédagogique, il sait voir et donner l'information essentielle à la compréhension de son propos. Cette qualité nous a entre autres choses évité bien des notes de bas de page. Son texte a la force et la fraîcheur de la spontanéité. La plupart des articles sont d'ailleurs écrits quelques mois, voire à peine quelques semaines, après les événements. Mais ils sentent aussi parfois le drapé, le mot choisi, l'adjectif ou l'expression qui portent, conformément bien sûr à la rhétorique de leur temps. La phrase se fait au besoin ample, parfois avec quelques méandres. Alfred Ébelot a une consience très claire de la tragédie à laquelle il assiste et qu'il lui est donné de rapporter. Il en a parfaitement perçu la dimension historique mais aussi les potentialités littéraires. Au besoin, il n'hésite donc pas à ciseler, pour les faire mieux ressortir et les rendre plus expressifs, les caractères qui s'affrontent. Il insiste sur l'imposante grandeur de certaines scènes et de leur cadre, et se laisse aller, parfois, avec un lyrisme certes contenu, à des réflexions sur le sens transcendant du combat que se livraient au bout du monde ce qu'il croyait être la "civilisation" et la "barbarie", pour reprendre la terminologie de Sarmiento qu'il fait sienne. Dans La Pampa, A. Ébelot sacrifie avec bonheur à un certain exotisme. Pour un public français dont il connaît parfaitement les goûts pour avoir été sans doute lui aussi un avide lecteur de la littérature de voyages alors si en vogue, il retrouve la veine des tableaux de moeurs du cO.'itumbrismo cher à l'Amérique de langue espagnole du XIXe siècle. Il croque en quelques pages des situations (une veillée funèbre, le carnaval, des combats de coq), ou des types (le boleador, la femme du soldat, la nouvelle aristocratie locale) qui sont autant de faits de société et justifient pleinement l'attention qu'il nous conduit à leur porter. Dans ses articles sur la guerre dans la Pampa, Alfred Ébelot, campe sur un autre registre à la fois plus riche, plus profond et aux

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modèles évidents. Vivifiés par une expérience au vécu intense mais cruel, son souvenir et les mots pour le dire se nourrissent aussi de la philosophie de l'Histoire et de la grande tradition de l'épopée, la poésie des peuples en marche.
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Dans sa préface à La Pampa, dès les premiers mots, Alfred

Ebelot a parfaitement défini à cet égard les tendances contradictoires qui l'habitaient et l'équilibre auquel, en fin de compte, elles étaient parvenues: "J'ai eu dans ma vie quelques bonnes fortunes... - écrit-il pas celles que vous croyez, des bonnes fortunes intellectuelles. Il y en a surtout deux dont je remercie le destin. La première, est d'avoir, par goût, raffolé de littérature, et d'avoir été obligé, par métier, de donner aux écarts de mon imagination le lest des sciences positives. Si cela m'a gêné pour bien peindre, cela m'a beaucoup aidé à bien voir."

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Mais que sait-on d'Alfred Ébelot? Les informations sur son existence ne sont guère nombreuses3. Il était né le 13 décembre 1837 à Saint Gaudens, capitale historique du Comminges devenue souspréfecture pyrénéenne du département de la Haute Garonne. Sa famille, originaire d'Avize, dans la Marne, appartenait à la bonne bourgeoisie provinciale. Le grand père architecte, Méderic, avait quitté la Champagne pour Bordeaux où il avait participé à la construction du Grand Théâtre, un des meilleurs exemples français de l'architecture du XVme siècle finissant, et à celle du pont sur la Garonne. Son père, Charles, était àvocat. Après de solides études à Toulouse, Alfred Ébelot monta, comme on dit, à Paris où il fut élève de l'Ecole Centrale des Arts et Manufactures. Bien qu'ingénieur en mécanique, il s'intéressait de très
3. Nous suivons ici, pour l'essentiel, les indications biographiques dOlUléeS par Denise R. COlIRET dans son article "Une famille commingeoise : Les Ébelot de Marignac", Revue de Comminges, t. CI, 1988, l, p. 103-114., les renseignements tournis par l'ouvrage cité à la note précédente et ceux tigurant dans les prologues des éditions argentines d'Ébelot.

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près à la chose littéraire, aux débats d'idées et aux problèmes de son temps. C'est la raison pour laquelle on le retrouva bientôt, et durant six années, secrétaire de la Revue des Deux Mondes alors au faite de sa gloire sous la direction de François Buloz. Il ne s'y cantonna d'ailleurs pas dans un rôle simplement administratif. On rencontre en effet à cette époque sous sa signature plusieurs chroniques concernant l'actualité de l'art lyrique, preuve supplémentaire de la nature éclectique de ses centres d'intérêt. Dans les dernières années du Second Empire, Alfred Ébelot gagna l'Argentine de façon inopinée semble-t-il, afin de pouvoir y vivre, si l'on en croit la tradition familiale, un amour impossible en France. Peu après son arrivée sur les bords du Rio de la Plata, la guerre de 1870 lui donna l'occasion de fonder un journal: La République Française, le choix du terme république étant à l'évidence significatif des opinions politiques de son rédacteur en chef. Il s'agissait d'un organe de presse conçu, dans ces temps difficiles pour la lointaine Mère Patrie, comme une source d'information et un lien destinés à l'importante communauté française immigrée dans la capitale argentine. Malheureusement, une terrible épidémie de fièvre jaune qui frappa Buenos Aires, de janvier à juin 1871, désorganisa pour un temps toute la vie sociale et signifia rapidement la fin de l'entreprise. Revenu sans doute par la force des choses à des activités plus conformes à sa formation d'ingénieur dans un pays en plein essor et dans lequel tout était à construire, Alfred Ébelot s'occupa ensuite de grands projets d'équipement en collaboration avec un autre ingénieur français, Paul BIot: un port de cabotage pour Buenos Aires ainsi qu'un canal entourant la capitale argentine. C'est sans doute son activité et son expérience dans ce domaine qui lui valurent, en 1876, son engagement auprès de l'armée de la frontière en qualité de géomètre arpenteur chargé de localiser l'emplacement des futurs villages de colonisation, d'en dessiner les plans, mais aussi de contribuer au renforcement de la ligne de défense ainsi qu'il l'explique dans ses premiers articles. Avec de fréquents retours à la vie bonaerense, Alfred Ébelot allait rester plus de trois ans dans le service auxiliaire de l'armée. A ce titre, il devait participer à l'assaut final lancé par le général Roca contre la Pampa indienne en 1879 et qui constitue le centre de sa série d'articles. Rendu à la vie civile en 1880, il retrouva les activités

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éditoriales et fonda un nouveau journal, L'Union .française, en collaboration avec le célèbre publiciste Emile Daireaux4 avec lequel il partagea aussi la rédaction du Courrier de la Plata. Définitivement de retour au pays natal en 1908, Alfred Ébelot mourut en 1912 à Toulouse, ville dont son frère aîné, Henri, avocat comme leur père, fut premier magistrat.

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Au XIXe siècle, l'Argentine suscita en France une cinquantaine d'ouvrages5 ce qui la place au troisième rang, loin derrière le Mexique, certes, mais juste après le Pérou, performance remarquable pour un pays jeune qui ne pouvait offrir à l'imaginaire français les splendeurs du passé préhispanique ni les richesses de l'époque coloniale. Certains auteurs sont restés célèbres. Dans des registres très différents, on peut citer Alcide d'Orbigny, Xavier Marmier, Auguste Foubert, Henri Armaignac, Romain d'Aurignac, Emile Daireaux, Charles Wiener, Charles d'Ursel, etc. Grosso modo, on peut les classer en deux groupes, ou plutôt en deux époques dont les frontières ne sont d'ailleurs pas toujours très nettes. D'abord, ceux qui, nourris de l'héritage romantique, recherchaient dans ces terres neuves l'exotisme, l'attrait de l'inconnu, les sensations fortes, l'exaltation au contact d'une nature vierge à la fois magnifique et terrifiante. Ensuite, à partir des années 1880, l'essor industriel et les rivalités commerciales des puissances européennes suscitèrent un nouveau regard. Ingénieurs, diplomates et politologues se mirent à juger l'Argentine, comme d'ailleurs les autres pays du continent, à l'aune de ses potentialités économiques, de l'avenir des intérêts géopolitiques de la France dans la région.
4. Émile Daireaux (1843-1906) était né à Rio de Janeiro mais avait longtemps vécu en Argentine. Auteur de nombreux travaux, on lui doit notamment, Buenos Aires, la Pampa et la Patagonie, Paris, Hachette, 1877 et La vie et les moeurs à La Plata, Paris, Hachette, 1888. 5. Cf Jean-Georges KIRCHHEIMER, Voyageurs francophones en Amérique hispanique au cours du XL\'f? siècle, répertoire bibliographique, Paris, Bibliothèque Nationale, 1987.

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A la fois par ses goûts littéraires, par l'époque qui fut la sienne et les événements dont il a été le témoin ou l'~cteur, par sa formation d'ingénieur, Alfred Ébelot participe de ces deux époques et de ces deux orientations. La Pampa, par son immensité vertigineuse, son vide apparent, ses tragédies, est bien pour lui le lieu de l'exotisme total. IlIa décrit sans s'attarder mais avec les mots justes et sans fard qui nous la rendent présente et, disons-le, attrayante, au sens littéraire du terme. Peu de choses lui échappent: les paysages, les types humains, les comportements individuels ou collectifs, la faune, la topographie à laquelle par profession il est si sensible, etc. Comme il l'a bien dit de lui-même dans le passage cité plus haut, Ébelot sait voir, c'est-à-dire discerner et comprendre, nous faire voir et rendre intelligible. Mais d'un autre côté, parfaitement imbu de l'idéologie libérale alors au pouvoir en Argentine, convaincu lui aussi de l'espoir historique dont elle s'estimait porteuse ("voir grand" quand il s'agit de l'avenir de la république argentine), son action au sein de l'armée de la frontière ne lui pose guère de problèmes moraux. Aussi, lorsqu'il fait le bilan des campagnes dont il a été l'auxiliaire, il conclut sans nuance que les résultats ''prédisposent à l'optimisme". Pour lui, l'Indien que combat l'armée d'Alsina et de Roca est avant tout le sauvage. Dans son premier article, dès les premières lignes, il parle de manière d'autant plus révélatrice qu'elle est insistante d'authentiques sauvages, de/lagrant délit de sauvagerie, de sauvages brutaux et féroces, mais aussi de bestialité primitive, de peuplade au début de son cycle historique, de contemporains des antiques tribus errantes, de sang inculte. Il ne reviendra pas sur cette perspective, évidemment liée aux conceptions de son temps, ce qu'il appelle les lois d'une évolution ascensionnelle, dans laquelle, à ses yeux, l'indigène pampéen n'a pu s'engager. Il en conclut d'ailleurs que le problème devrait être analysé plutôt comme un phénomène de l'histoire naturelle. Ébelot, à l'évidence, ne comprend pas la psychologie indienne. Il la présente toujours de manière extérieure, superficielle et faussée, dans la mesure où il ne peut entrer dans sa logique, radicalement condamnable à ses yeux. Pourtant, cela ne l'empêche pas de donner sur de nombreux aspects matériels de la vie indigène des informations à la fois précises, nombreuses et fort éclairantes. En particulier, sans apercevoir l'importance réelle de ses remarques, il montre de manière

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très révélatrice et très fine - fort utile pour l'historien - ce que l'on appellerait aujourd'hui l'acculturation des indigènes au terme de plusieurs siècles de contacts, presque toujours conflictuels, certes, mais bien réels, avec le monde blanc. La guerre menée dans les immensités pampéennes fut bien une guerre d'extermination. Ébelot lui-même emploie de mot. Ses premières lignes sont à cet égard définitive: Ils disparaîtront écrit-il de manière péremptoire à propos de ces derniers débris, alors même que s'ouvre la campagne de 1876. Outre les aspects strictement militaires, Ébelot a bien vu et nous dit qu'en fait, la stratégie consistait aussi, et même avant tout, à priver le peuple indien de ses moyens d'existence, à l'affamer, puis, une fois vaincu, à le rayer de la carte en emprisonnant ou en enrôlant les hommes qui avaient échappé au massacre, en "distribuant" les femmes aux soldats et en "donnant" les enfants aux familles des militaires. Mais en bon dalWiniste social de son temps, cette issue, à ses yeux sans doute inévitable et en tout cas souhaitable, le conduit à avouer son "élan de fierté" à l'idée d'avoir participé "aux plus rudes fêtes de cette guerre"... Alfred Ébelot n'est pas insensible à la tragédie indienne. Non pas à celle du peuple mais à celle des individus. II la relate avec franchise, ne cherche en aucune façon à réécrire l'histoire, en oblitérant ou en travestissant la cruauté de son camp au nom d'une épopée à écrire, de mythes à créer. II n'en reste pas moins que si son discours est prodigieusement intéressant pour l'étude des comportements et des mentalités par son témoignage d'une totale honnêteté, son ethnocentrisme triomphant et sa bonne conscience sans faille - dont
nous parlions au début à propos du Western première manière

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laissent pas aujourd'hui de nous interpeller. Ils nous obligent à réexaminer, sous l'angle de l'humain d'abord et non plus des considérations politiques, les effroyables conditions de cet épisode tardif de la "rencontre des deux mondes" dont le cinquième centenaire de 1492 aurait dû permettre de faire le bilan réel, donc dépassionné. Trop souvent, une certaine historiographie a opposé les hautes terres américaines des anciens empires indiens soumis par les Espagnols dès le XVIe siècle aux immenses plaines du Cône Sud prétendument vides d'hommes. Par les facettes contradictoires de ses articles, Alfred Ébelot nous rappelle à la réalité. "Gouverner c'est peupler" avait proclamé de manière prophétique et prograrnmatique le

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grand penseur Alberdi en 1855 dans ses célèbres Bases qui devaient servir de bréviaire aux générations futures et traçaient les voies que devait suivre ItArgentine au sortir de la longue dictature de Rosas. En réalité, gouverner, ce fut d'abord détruire et dépeupler. Sans doute l'immigration européenne fut-elle une épopée, une histoire faite de malheurs et de lannes plus que de réussites et d'éclats. Mais elle s'effectua, ne l'oublions pas, dans le lit d'une autre tragédie bien pire et à une bien plus grande échelle, d'un génocide au sens plein de ce tenne. Le principal mérite d'Alfred Ébelot est sans doute de nous le rappeler sans fard et doublement, par son témoignage direct mais aussi, de façon paradoxale, par sa bonne conscience, celle de son époque et de sa société6.

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L'orthographe des textes a été actualisée lorsque nécessaire. Les notes appelées par des astérisques et mises en italique sont d'Alfred Ebelot. Les notes numérotées sont du préfacier.

6. La conquête du désert a suscité en Argentine un nombre considérable d'études et de textes d'orientation idéologique comme de valeur scientifique fort diverses. Pour une vision d'ensemble des multiples facettes, des implications et des conséquences de ces opérations militaires, cf la centaine de communications réunies dans les Actes du Congreso nacional de Historia de .Ia Conquista dei Desierto (désormais Congreso nac...), General Roca, oct. 1979, Buenos Aires, 1979,4 vol.

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UNE INVASION INDIENNE DANS LA PROVINCE DE BUENOS AIRES

Un sentiment très particulier s'empare d'un Français de notre siècle, de ce siècle critique, raisonneur, légèrement pédant, lorsqu'il se trouve en présence d'authentiques sauvages et qu'il les surprend en flagrant délit de sauvagerie, dans tout le feu du meurtre, du vol et de la dévastation. C'est un sentiment d'horreur sans doute, ou plutôt de dégoût, car la bestialité primitive, vue de près, est d'une prosaïque laideur; c'est en même temps un intérêt ému, une curiosité mêlée de pitié. Ces sauvages brutaux et féroces, ces races dégradées, comme on les appelle, ne seraient-ce pas plutôt des races en voie de formation, et leur plus grand tort consisterait-il moins à être des sauvages qu'à être des anachronismes? Nos premiers ancêtres n'ont-ils pas eu sur la morale et la liberté des notions tout aussi étranges? C'est un des caractères de la science modeme, et peut-être le plus remarquable, de tout ramener dans l'étude de la matière et de la vie aux lois d'une évolution ascensionnelle. Eh bien! Voilà une nation à l'état embryonnaire, une peuplade au début de son cycle historique. Profitons de cette singulière bonne fortune de pouvoir contempler sur le vif notre

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point de départ, d'assister aux premiers vagissements d'une civilisation. Notre orgueil pourra souffrir de ce spectacle ou s'y complaire. C'est affaire d'appréciation et de tempérament. Les uns rougiront d'une parenté, même lointaine, avec ces êtres inférieurs; les autres mesureront avec une satisfaction fière, par la bassesse même des débuts, l'étendue des progrès réalisés. Dans tous les cas, ne méprisons pas trop les représentants contemporains des antiques tribus errantes. Qui saurait dire quelles destinées leur eussent été réservées à la faveur de circonstances meilleures? Ces destinées, ils ne les accompliront point. Ils disparaîtront, mais non sans avoir infiltré chez leurs vainqueurs quelques gouttes de leur sang inculte, venin peut -être, mais peut-être aussi ferment, qui fera bouillonner dans le coeur des peuples de ces contrées des énergies inconnues. En attendant, ils pèsent d'un poids très lourd sur la politique et la fortune d'un pays vivace qui ne demande qu'à se développer. Après les avoir examinés comme un phénomène d'histoire ou, si l'on veut, d'histoire naturelle, il y a lieu de se demander quels sont les moyens les plus efficaces d'assujettir leurs derniers débris au joug bienfaisant des lois sociales.

I

Au mois de novembre 1875, le ministre de la guerre de la République Argentine, le docteur don Adolfo Alsina, me chargea de la mission assurément peu commune, même pour un ingénieur sudaméricain1, de tracer une ville . en plein désert, de. la doter d'une école,
de l'entourer de fermes et de métairies, et d'y installer, en exécution d'un

1. A. Ébelot ne tùt pas le seul technicien étranger engagé par le docteur Alsina. Beaucoup de ses collègues recrutés pour des tâches similaires l'étaient aussi: F. Host, 1. Wysocki, P. Lorentz, A. Dohering, G. Niederlein, F. Schulz, cf Congreso nacional... op. cit., 1. IV, p. 195.

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traité récent, la tribu indienne du cacique Catriel2. Ces Indiens appartenaient encore, il y a peu de mois, à la catégorie de ceux qu'on appelle en style de frontière los indios mansos, les Indiens apprivoisés; on voulait leur faire faire un pas de plus et les rendre Indiens civilisés. Le moyen adopté pour parvenir à ce résultat paraissait sage et judicieux. C'était de supprimer le communisme stérilisant dans lequel ils végètent sous le despotisme patriarcal des caciques; c'était de donner à chacun d'eux, avec la propriété de son champ et de sa maison, le sentiment de son indépendance d'homme et, peu à peu, par l'école et par l'exemple, de sa dignité de citoyen. Il était naturel qu'au lendemain même de leur avènement au pouvoir, les hommes qui dirigent les destinées du peuple argentin voulussent tenter cette grande expérience. Dans cette mêlée des partis, où toutes les professions de foi se ressemblent, le meilleur de leur bagage politique était précisément leur sollicitude pour la frontière. Ils avaient toujours protesté notamment contre les prérogatives accordées aux caciques soumis, contre le droit de vie et de mort, de confiscation et de torture, dont les traités antérieurs les avaient trouvés et les avaient laissés investis. Il était plus étrange que le cacique Catriel se illt montré de si facile composition sur des arrangements qui sapaient son autorité par la base, et qu'il eût signé un traité assurant à chacun des membres de son troupeau humain les prérogatives de la propriété individuelle, traité dont son astuce indienne n'avait certainement pas méconnu la portée. Les événements ultérieurs ne devaient donner que trop de lumières sur sa bonne foi; mais, pour en comprendre la filiation, il est indispensable d'indiquer les relations réciproques des Indiens du désert et des chrétiens, la condition des Indiens soumis et la situation toute spéciale du cacique Catriel. Les Indiens nomades occupent les solitudes qui s'étendent au sud de la République Argentine et du Chili. Il y en a aussi dans le Chaco, au nord, mais moins braves, moins bons cavaliers et beaucoup moins redoutables. Leur unique moyen d'existence, depuis que leurs territoires de chasse sont presque épuisés, est le vol sur une grande échelle: vol de

2. En vertu

d'un traité remontant à 1857, Catriel avait été reconnu cacique en chef

des tribus du sud et avait reçu le grade de coloneldans l'année argentine.

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chevaux d'abord, dont ils font une consommation effrayante, ces animaux, qu'ils ne savent point élever, leur servant à la fois de moyen de locomotion et de nourriture; vol d'immenses troupeaux de bêtes à cornes des plaines argentines, qu'ils vont échanger au Chili contre quelques objets de première nécessité, surtout contre de l'eau-de-vie, pour eux objet de première nécessité par exceUence3. Tenant constamment la frontière en alerte et les troupes du gouvernement en échec, ils se précipitent à tout instant sur les estancias limitrophes du désert, qu'ils ravagent et dépeuplent d'animaux. Ce sont le plus souvent de légers pelotons de maraudeurs, ce sont parfois de petites armées de 2 000 ou 3 000 lances qui se chargent de ces expéditions4. Disséminées sur d'immenses espaces, protégées par les obstacles que le désert oppose aux troupes civilisées, les tribus sont très difficiles à aller punir. Ces obstacles ne les empêchent point d'être en contact perpétuel les unes avec les autres, grâce à cet instinct du désert, si remarquable chez les Indiens, et à l'admirable éducation qu'ils savent donner à leurs montures. Quand il y a un grand coup à frapper, ils peuvent se concerter à très grande distance pour agir en commun. Dans la dernière invasion figurait un corps d'Indiens venus des Andes. Ils avaient fait plus de 300 lieues* pour venir y prendre part. J'ai vu retourner les
3. A. Ébelot revient plusieurs tois, et avec insistance, sur les relations des Indiens avec le Chili ainsi sur que les trafics auxquels elles donnaient lieu. La conquête du désert fut d'ailleurs un enjeu majeur dans la rivalité entre les deux pays. Cf Maria Inés DE CANDIDO, "La campana al desierto y las relaciones argentino-chilenas", Congreso naco ... op. dt. , t. l, p. 287-300. Sur les origines des relations transandines, cf Leonardo LEaN SaLlS, Maloqueros y conchavadores en Araucania y las pampas, 1700-1800, Temuco, université de la Frontière, 1991. n ne faut oublier qu'au xvrne siècle, les Indiens de la Pampa, les Pue1ches, originaires du versant oriental des Andes, avaient été rapidement "araucanisés" par des populations pehuenches venues de l'autre côté de la cordillère. 4. Au milieu des années 1850, la population indienne de la Pampa avait été estimée par les autorités -sans doute avec quelque exagération- à quelque SO000 personnes. Cf Romain GAlGNARD, La Pampa, ocupacion, poblamiento, explotacion, de la Conquista a la crisis mundial, 1550-1930, Buenos Aires, ed. Solar, 1989, p. 207. * La lieue dont il est toujours question dans le cours de ce récit est la lieue argentine, qui correspond presque à notre andenne lieue de pays, c'est-à-dire à un peu plus de 5 kilomètres.

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poches d'un de ces Indiens, tué dans une escarmouche: elles contenaient une courte pipe, une poignée de tabac et une boîte d'allumettes-bougies; encore ces dernières avaient-elles dû être volées depuis peu. C'était tout son bagage. Dans la vie de privations qu'ils mènent sous leurs grossières tentes de peaux de boeufs, les toldos, où ils sont périodiquement exposés à mourir de faim, les Indiens ont une préoccupation principale, leur cheval de guerre. Ils ne l'aiment point comme l'Arabe, le maltraitent souvent et le surmènent sans pitié; mais le choix de l'éducation de cet indispensable auxiliaire est leur plus cher souci. Le premier soin d'un Indien au retour d'une expédition, avant d'embrasser ses enfants et de battre ses femmes, est de mettre à part son lot de chevaux volés et de les installer dans un bon pâturage pour les refaire. Bientôt il pourra placer sur chacun d'eux un poids équivalent à celui de la selle et du cavalier, et les pousser à fond de train, jusqu'à les épuiser de fatigue, à travers des fondrières où les animaux s'enfoncent jusqu'au ventre. Il discerne sûrement ainsi les plus vigoureux. Le reste est mangé, et cette façon originale de mettre l'hippophagie au service de la sélection lui permet de ne dresser que des bêtes supérieures, qu'il rend bientôt, par de savants procédés d'entraînement, aussi rapides que dociles et infatigables. Tout cheval de pampau fait facilement, chargé, 30 lieues par jour. Un Indien en amène cinq ou six, quelquefois douze ou quinze, dans ses incursions, et est assez agile cavalier pour pouvoir, si celui qu'il monte faiblit dans une fuite, sauter sans mettre pied à terre sur un de ses chevaux de réserve, qu'il bride tout en courant. On comprend combien il est difficile de les atteindre. Là est leur grande force. Leurs armes, la lance et le couteau, causent peu d'inquiétude aux troupes de ligne, et ne sont redoutables que pour les paysans effarés qu'ils surprennent. Ils égorgent leurs prisonniers suivant les circonstances. Ordinairement ils les égorgent, les trouvant encombrants; mais ils font cas des femmes chrétiennes et s'efforcent d'en ramener à leurs tolder/as. où ces malheureuses, exposées d'un côté aux brutalités et aux caresses, peut -être plus repoussantes encore, de leurs maîtres, de
*'il: On appelle plus particulièrement pampa le domaine des Indiens, par opposition au campo, ou prairie déjà conquise à l'industrie pastorale.

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l'autre à la jalousie féroce des darnes du logis, ont un sort effroyable. Les calculs les plus autorisés évaluent à une vingtaine de mille de lances la force totale des tribus du sud. Les rapines de ces misérables hordes ont prélevé sur les propriétaires argentins un tribut qui, d'après le colonel don Alvaro Barros, un des hommes qui ont traité avec le plus de compétence les questions de frontièreS, n'a pas été moindre de 200 millions de francs en vingt années; ils obligent la république à maintenir une armée dont l'entretien pendant la même période représente une somme au moins égale. Ils coûtent donc, en dehors des dons en argent et des rations en nature qu'on leur fournit, 40 millions par an à un pays qui, au moment de la révolution de septembre 1874, a pu mettre en quelques jours sous les armes plus de 60 000 combattants. C'est qu'autant la politique des anciens conquérants était ferme et nette à l'égard des races aborigènes, autant la politique des Argentins, depuis l'émancipation, a été contradictoire et embarrassée. Sans doute ce n'est point chose aisée que de garder efficacement contre de rapides incursions une ligne de 300 lieues, pour ne parler que de la frontière sud. C'eût été là un problème grave, même pour un peuple pourvu d'institutions bien assises et de ressources militaires considérables. Combien plus grave ne devait-il point paraître à une nation naissante, en proie aux convulsions de son laborieux enfantement à la vie politique, pauvre d'hommes, d'expérience et d'argent! Toutefois, si ardu qu'il pût être, il est clair que la meilleure manière d'en avancer la solution était de la poursuivre avec esprit de suite et ténacité. Or, il n'est point de question où les gouvernements successifs aient été aussi prompts à se déjuger les uns les autres, souvent à se déjuger euxmêmes du jour au lendemain. On flatte les Indiens et on les menace tour à tour, on les appelle et on les combat, on les utilise et on les trompe.
5. Colonel de la trontière, estanciero et homme politique intluent, Alvaro Barros avait publié à Buenos Aires, en 1877, un ouvrage intitulé Fronteras y territoirios federales de las Pampas dei Sur (rééd., Buenos Aires, 1958) où il démontrait, sans états d'âme, la nécessité d'en finir avec les Indiens. Il fut aussi l'auteur d'un plan de défense de la tfontière concurrent de ceux du docteur Alsina et du colonel Roca. Cf Antonio PEREZ AMUCHASTEGUI, Elsa BENITO, Inna 1. INVERNIZZI, Maria del Carmen MARTICORENA, "Tres planes sobre la linea de frontera, anos 1875-1876", Congreso naco ...op. cit., 1. il, p. 187-193.

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Tantôt ce sont des frères de race, des frères d'armes, et de fait leurs contingents de cavalerie irrégulière ont figuré dans les combats de l'Indépendance et dans presque toutes les guerres civiles. Tantôt, à la suite de quelque abominable fredaine de leur part, il n'est plus question que de les exterminer, et finalement on traite avec eux. Souples et rusés comme des renards, clairvoyants comme des enfants, mais des enfants pervertis, les Indiens se sont parfaitement rendu compte de ces inégalités d'humeur et de conduite. Les Machiavels de la pampa ont démêlé bien vite le parti qu'en pouvaient tirer des gens pour qui les mots loyauté et perfidie sont tout à fait dénués de sens. Ils acceptent avec empressement les conventions pacifiques, car ils y gagnent toujours quelque chose, et en leur âme et conscience ne se croient obligés à rien par les engagements qu'ils contractent. Ce n'est pas ainsi que l'entendait le dictateur don Juan Manuel Rosas, qui avec peu d'éléments est en somme celui qui a le plus fait pour la sécurité de la frontière. Sa méthode n'était point sentimentale. Il assurait aux Indiens qui se soumettaient des avantages positifs, mais il les obligeait par le fer et le sang à prendre au sérieux leurs propres promesses. Toute violation des traités était punie avec une sauvage rigueur. Il existe dans les profondeurs du désert un petit lac, une laguna. que les Indiens appellent encore la "rouge", parce qu'une tribu entière y fut passée au couteau. C'était un des moyens favoris de Rosas, une sorte de procédé de gouvernement à son usage, de traiter les ennemis et les suspects comme des moutons dans un abattoir, et de se débarrasser d'eux en masse en leur coupant la gorge. Le degüello. c'est le nom de cette repoussante exécution, fut longtemps dans la République Argentine le supplice officiel. Cela épargnait les frais d'un appareil spécial et d'un bourreau en titre. Tout gaucho. avec le couteau bien affilé qui ne le quitte jamais, y suffisait. Ce qui doit ici être noté, c'est que, si ces exécutions sommaires de la lugubre époque de Rosas6
6. Type même du caudillo fédéraliste, Rosas (1793-1877) appartenait à une vieille fiunille d'estancieros. il fut d'abord gouverneur de la province de Buenos Aires (1829-1832). Ensuite, après une campagne contre les Indiens (1833-1834), de 1835 à 1852, il élimina peu à peu les autres caudillos et contribua de fait par sa dictature, une des plus terribles du XlXe siècle hispano-américain, à l'unité du pays.

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font frémir d'horreur les Argentins civilisés de nos jours, tout opposé fut l'effet qu'elles produisirent sur les Indiens. Don Juan Manuel, comme ils l'appellent encore avec une sympathie respectueuse, est resté pour eux le type accompli du justicier. Ils ne le haïssent point, ils le regrettent. "Ah ! si don Juan Manuel pouvait revenir !". Nous avons entendu le mot dans les toldos. Jamais voeu ne fut plus sincère. Et vraiment Rosas, sans être certes un grand homme de guerre, mettait dans l'organisation de ses campagnes au désert toute la prudence prévoyante et résolue d'un vrai gaucho qu'il était. La pampa n'avait pour lui ni secret ni terreur. Il savait affronter et déjouer les redoutables pièges de ces solitudes, qui sont le meilleur allié des Indiens. Il attaqua les nomades sur leur propre terrain et sut s'assimiler leur méthode de faire la guerre: des expéditions légères et hardies, sans bagages, presque sans vivres, avec des chevaux endurcis à la fatigue et aux privations. Il n'y avait pas un coin de leur immense domaine où les hôtes de la prairie pussent se sentir en sécurité contre les représailles de ce rude adversaire. Les gouvernements plus éclairés qui succédèrent à Rosas firent à cet égard beaucoup moins bien que lui. Les militaires corrects que l'on chargea de continuer son oeuvre à la frontière étaient loin d'avoir pénétré dans la familiarité du désert. Ils avaient appris la grande guerre dans les livres et se résignaient de mauvaise grâce à d'obscures campagnes contre des sauvages. En définitive, ils se trouvèrent tout décontenancés quand ils les virent de près. Pendant les premières années de guerre civile qui suivirent la chute de Rosas, les Indiens furent forcément laissés tranquilles, ce qui eut pour premier résultat la destruction des établissements chrétiens les plus avancés et la perte de I 500 lieues carrées de territoire. Ce n'était point assez: chaque parti tour à tour sollicita leur alliance et les introduisit au coeur de la république. Ces singuliers alliés avaient horreur des batailles rangées; ils tournaient bride régulièrement au premier coup de fusil et s'en retournaient chez eux par le plus court, non sans mettre tout à feu et à sang sur leur passage et sans voler de grandes quantités de bétail. En 1855, le gouvernement de la province de Buenos Aires, alors séparée de la confédération argentine, décida qu'il fallait agir

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vigoureusement. Il organisa une expédition qui devait partir de la petite ville de l'Azul, limite sud des territoires chrétiens. Le commandement en fut confié à un jeune homme dont les brillants débuts présageaient déjà les hautes destinées, mais qui n'avait pas encore contracté sans doute l'imperturbable sévérité qu'il devait opposer plus tard aux enivrements du succès comme aux rigueurs de la fortune. C'était don Bartolomé Mitre, alors colonel et ministre de la guerre. Débarqué à l'Azulla cravache à la main, il déclara dans un discours resté célèbre que cette arme lui suffisait pour en finir avec les Indiens et qu'il répondait "de la queue de la dernière vache de la province". Il se mit en campagne le lendemain, et n'alla pas loin. A quatre lieues de là, au pied d'une colline de médiocre élévation qu'on aperçoit distinctement de l'Azul même, il se laissa surprendre et entourer par les forces réunies des caciques Catriel et Cachul, qui lui prirent ses chevaux et le harcelèrent si bien qu'après avoir brûlé harnais et bagages pour ne point laisser de butin au pouvoir de l'ennemi, la malheureuse colonne dut retourner à pied à l'AzuI. Elle se donna garde d'en sortir de sitôt, laissant les Indiens s'emparer de toutes les vaches qui paissaient au sud et à l'ouest de la province. Don Bartolomé Mitre s'empressa de retourner à Buenos Aires, où de beaux triomphes de tribune dédommagèrent vite l'homme politique des mésaventures du ministre de . la guerre 7. Cette journée de Sierra Chica ne fut pas une défaite ordinaire. Le nom même du chef qui avait préparé et commandé l'expédition suffisait pour assurer à cet événement, en lui même secondaire, une influence durable sur la politique argentine à l'égard des Indiens. Don Bartolomé Mitre était un des personnages les plus importants du parti libéral. Il ne devait point tarder à devenir l'âme d'un groupe nombreux, influent et riche, qui le porta au pouvoir suprême et l'y maintint de longues années.
7. Les campagnes des années 1855-1857 furent un véritable désastre pour l'année argentine. Elle perdit 2 500 hommes. Les Indiens capturèrent en outre 400 personnes plus quelque 400 000 têtes de bétail. Après son échec sur la ftontière, Bartolomé Mitre (1821-1906) fut ministre de la guelTe (1859), gouverneur de Buenos Aires (1860) et, surtout, président de la république (1862-1868). Par la suite, il devait rester sur le devant de la scène politique, malgré ses tentatives inftuctueuses pour redevenir président.

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Les amis du général Mitre ne pouvaient manquer de s'exagérer l'importance militaire des tribus indiennes après la rude leçon infligée par elles à l'homme distingué qu'ils reconnaissaient pour leur chef. Tout d'abord on traita avec les caciques Catriel et Cachu!, on leur donna des terres, des rations, une paie militaire, à la condition qu'ils prêteraient leur concours contre les invasions du dehors. La théorie que ces Indiens pouvaient seuls venir à bout des Indiens commençait à se faire jour. Ces idées ne prirent que plus de force après l'échec d'un membre de la même famille, le colonel don Emilio Mitre, dans une velléité de guerre offensive. Chargé d'aller, à la tête de forces imposantes, attaquer une tribu, don Emilio Mitre, égaré par ses guides, non seulement ne trouva point le village indien qu'il cherchait, mais encore, errant à l'aventure dans des plaines sans eaux, vit périr de soif tous ses chevaux, dut abandonner son artillerie et faillit perdre toute son armée. Dès lors vint, s'organisant peu à peu, un système de défense qui n'est pas entièrement aboli, et qu'on peut appeler le système du découragement. La lisière du désert fut garnie de quelques forts en terre et de quelques troupes réparties sur une longue ligne idéale qu'on nomme, un peu pompeusement, la ligne de frontière. Cette ligne, les maraudeurs indiens la franchissent où et quand ils veulent. Leur entrée n'est signalée, si elle l'est, que lorsqu'elle est irrémédiable et qu'ils galopent vers les estancias. Tenter de les atteindre serait se leurrer d'une espérance chimérique: ils sont très bien montés, et les soldats assez mal. On est réduit à les attendre à la sortie en tâchant de deviner par quel point ils sortiront. C'est un calcul de probabilités où l'on a quatrevingt-dix chances sur cent de ne pas tomber juste. Ils saccagent donc, retournent rondement par une autre route, chassant devant eux les troupeaux enlevés et emportant en croupe les captives qu'ils ont pu faire. S'ils viennent donner dans le gros des forces qui les surveillent, - le cas est rare, car ils ont d'excellentséclaireurs - ils en sont quittes pour se disperser en abandonnant leur butin. Presque toujours, après une anxieuse attente, le chef de frontière apprend qu'ils sont déjà rentrés dans le désert. Il court après eux pour la forme, jusqu'à fatiguer ses chevaux, ce qui ne tarde guère. Quand on leur sabre quelques traînards, c'est l'occasion d'un beau bulletin.

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Nous allons tout à l'heure voir avec détail ce système à l'oeuvre, à propos d'une invasion qui restera mémorable dans la République Argentine. On comprend déjà qu'il n'yen a point de plus propre à entretenir le découragement chez les soldats et l'insolence chez les sauvages. La politique ou, pour parler plus correctement, les ardentes compétitions personnelles qu'on décore d'ordinaire du nom de politique en ce pays, cette turbulence politique qu'on retrouve au fond de tout, vint se mêler aux questions de frontières pour achever de les embrouiller. Issu de l'armée, militaire par profession, mais plus propre à la politique qu'à la guerre, le général Mitre a toujours vu avant tout dans l'armée un instrument de gouvernement. Pendant sa longue administration, il l'avait remplie de ses créatures. La plupart des chefs étaient ou ses parents, comme le général don Emilio Mitre, son frère, le général Vedia, son beau-frère, ou des soldats de fortune, comme les généraux Arredondo, Rivas, Gelly y Obes, le colonel Borges, nés sur l'autre rive de la Plata, citoyens d'une république rurale, et disposés à subordonner les intérêts du service aux convenances du parti qui les avait élevés. Particulièrement occupés dans leurs grands commandements de frontière de diriger les élections, de surveiller les mal pensants, de faire la police des opinions, ils devaient souhaiter que la complaisance des Indiens leur laissât les loisirs nécessaires pour se consacrer à cette tâche, autrement intéressante pour eux que la garde des boeufs et des chevaux de la prairie. C'est ainsi qu'à la frontière sud on ne négligea rien pour faire du cacique Catriel une espèce de personnage officiellement revêtu des insignes d'un général de la nation. Catriel avait été installé aux portes même de l'Azul, sur une surface d'une vingtaine de lieues carrées dont on lui avait fait cadeau. C'était personnellement un beau type d'Indien, volumineux, écrasant un cheval sous son poids et dépêchant proprement un homme d'un coup de lance. Il avait pris quelques idées de progrès en devenant général argentin. Ainsi, au lieu de s'enivrer d'eau-de-vie, il s'enivrait de bière. Il s'était fait bâtir une maison de trois pièces, aux murs de boue, au plancher de terre battue, au toit de zinc, qui passait parmi les siens pour un palais. Du fond de cette demeure redoutée, il dirigeait tout dans

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la tribu avec une précision que facilitait la crainte inspirée par ses procédés de justice expéditive. Du reste, s'il s'était interdit le vol en grand et à main armée, il laissait une ample marge au maraudage nocturne, qui réalisait en détail le même objet. Les chevaux et les boeufs des environs y passaient tous, mais peu à peu. Venait-on se plaindre au cacique d'un méfait avéré d'un de ses hommes surpris par aventure en flagrant délit, le plaignant recevait invariablement la même réponse: "Frère, lui disait ce patriarche avec mansuétude, pourquoi ne l'as-tu pas tué comme un chien" ? On n'en tirait pas autre chose. Le coupable n'était jamais puni. Cette conduite avait un autre motif que la faiblesse naturelle d'un père pour ses enfants et d'un voleur pour ses semblables, motif peu avouable, mais d'autant plus décisif. La tribu était nourrie aux frais de l'État; mais les distributions de vivres secs et de viande sur pied n'étaient pas journalières, elle se faisaient à intervalles irréguliers avec des habitudes de désordre chères aux administrations argentines. Grâce à de mystérieux traités avec le fournisseur, le cacique recevait en nature seulement un quart ou un cinquième des rations, et il donnait quittance du tout moyennant une redevance en argent qui servait à alimenter son faste. La tribu n'avait donc, pour subsister pendant trois mois, que des approvisionnements qui, ménagés, auraient pu la faire vivre trois semaines. Comme la prévision n'est pas la qualité dominante des sauvages, ceux-ci se voyaient avant huit jours placés dans l'alternative de mourir de faim ou de se mettre en chasse du bien d'autrui. Le cacique trouvait tout simple et peut-être, dans sa logique indienne, légitime que les propriétaires voisins, détenteurs des terres de ses ancêtres, payassent les frais de ces transactions. Le chef de frontière connaissait parfaitement ces honteux marchés et il les tolérait parfois par connivence, le plus souvent par crainte de mécontenter le cacique, que le mot d'ordre était de ménager, et le fournisseur, dont la colère était redoutable. Sous l'administration du général Mitre, en effet, les fournisseurs d'armée, rapidement enrichis, on le devine, rnitristes ardents d'ailleurs, formaient une corporation puissante, occupant toutes les avenues de la faveur, et avec qui il était imprudent de ne pas compter.

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L'avènement de don Domingo F. Sanniento à la présidence ne changea rien à la situation de Catriel8, et lorsque le vieux cacique mourut plein de gloire, de bière et de jours, les gâteries des autorités de frontière se reportèrent sur son fils, Cipriano Catriel. Les plus hauts emplois militaires continuaient à être remplis par des officiers appartenant au cercle intime du général Mitre et initiés aux desseins de son parti. Il est pennis de croire qu'en choyant les Indiens, ils étaient bien aise de se ménager des alliés pour le cas où il faudrait corriger par les armes les caprices du scrutin dans la grande bataille électorale qu'ils préparaient de loin avec tant de sollicitude. Le nouveau président, homme de gouvernement et de traditions, décidé à reformer l'armée, mais à la réformer graduellement, par le bas et non par le haut, avait évité de la séparer des hommes à qui elle était habituée à obéir. Il se plaisait à citer dans ses conversations familières cette réponse de Lincoln à ceux qui voulaient, au cours d'une grande opération stratégique, lui faire destituer un général vaincu: "Mes amis, on ne change pas les chevaux de l'attelage quand on est planté au beau milieu de la rivière". Mot charmant, dont ceux-là surtout comprendront la pittoresque énergie qui ont vécu dans les pays où les rivières n'ont pas de ponts, ou les gués sont bourbeux et redoutables, et où les institutions en sont encore à la période délicate de l'élaboration.. Le président Sarmiento ne se faisait pas d'illusions sur le peu de sympathies qu'éveillaient ses réformes parmi les généraux chargés de les appliquer; mais, comme beaucoup d'hommes arrivés tard au pouvoir après avoir vieilli dans les affaires, il professait une certaine indifférence sur la qualité des instruments qu'il employait. Il était d'avis que l'outil importait peu, et que tout dépendait de la main appelée à le manier. Or, il était profondément, indiscutablement, convaincu qu'il savait manier les hommes. D'ailleurs, en fait de modifications dans les
8. Domingo Faustino Sanniento (1811-1888) fut président de la république de 1868 à 1874. Journaliste, éducateur, diplomate et homme politique, il avait été l'opposant à Rosas le plus célèbre grâce à son ouvrage Facundo (1845) où, dans \ll1e analyse pénétrante mais partisane, il opposait la barbarie de la Pampa à la civilisation des villes. Sur la politique de Sanniento à l'égard des Indiens, cf Olga Dina GAMBONI, "Las fronteras internas del Sur durante la presidencia de Sanniento", Congreso naco ... op. cit. , 1. n, p. 19-36.

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