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LA GUYANE SOUS L'ANCIEN RÉGIME

LE DÉSASTRE DE KOUROU ET SES SCANDALEUSES SUITES JUDICIAIRES

Dans la collection Chemins de la Mémoire

Du même auteur
La Marine française en Indochine de 1939 à 1956 (Le développement politico-militaire de la guerre d'Indochine, suivi du détail des opérations effectuées par la Marine). 5 volumes 20 x 29 édités par le Service Historique de la Marine (1972-1979). La vie aventureuse et mouvementée de Charles-Henri, comte d'Estaing (1729-1794) (général, corsaire, amiral). Ouvrage couronné par l'Académie Française et par l'Académie de Marine. Editions J. Michel (1976), Librairies du Musée de la Marine et les Editions de l'Erudit. Trois inventeurs méconnus (Histoire de la plongée sous-marine). Editions Musée Joseph Vaylet (1980), Librairies du Musée de la Marine et les Editions de l'Erudit. Du Paris de Louis XV à la Marine de Louis XVI L'œuvre Tome Tome Ouvrage de Monsieur de Sartine. I : La vie de la capitale. Il : La reconquête de la liberté des mers. couronné par l'Académie Française. Editions de l'Erudit (1983-1984).

COLLECTION

CHEMINS

DE LA MÉMOIRE

Jacques MICHEL

LA GUYANE SOUS L'ANCIEN RÉGIME

LE DÉSASTRE DE KOUROU ET SES SCANDALEUSES SUITES JUDICIAIRES

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L' Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0323-9

«Je

ne sais de tout

temps

quelle injuste puissance

Laisse le crime en paix etpoursuit l'innocence. »
VOLTAIRE

PRÉAMBULE

Avant d'aborder l'extraordinaire aventure contée dans le présent ouvrage, il convient de situer la Guyane tout au long des événements qui ont marqué notre histoire. Dans l'univers gréco-latin, l'espace méditerranéen se présentait comme la principale plate-forme commerciale. Le théâtre des échanges ne s'étendit qu'en fonction de l'expansion européenne, et ne devint mondial qu'au début du XVIesiècle, après la découverte de l'Amérique et l'établissement de relations directes entre l'Europe occidentale et l'Inde. La mer apparut alors comme un des facteurs primordiaux de la politique internationale. Et la nécessité d'une activité maritime accrue conduisit naturellement à perfectionner l'art de la navigation de même que l'architecture navale. Des flottes comptant de nombreux vaisseaux de ligne, armés d'une puissante artillerie, furent construites en vue de la défense du nouveau domaine. Et les principaux Etats européens cherchèrent à s'installer très au-delà de leurs frontières, dans les continents neufs. Ils le firent au gré des circonstances, en fonction de l'importance que prenaient dans leur vie économique les entreprises maritimes et d'outre-mer. Ainsi se constituèrent des empires dits « coloniaux» qui, à leurs débuts, n'entraînèrent pas de rivalités majeures entre les puissances. Dans les premières années du XVIIIesiècle, la France et l'Espagne possédaient de vastes colonies tandis que le Portugal et la Hollande détenaient d'importants comptoirs. De son côté, l'Angleterre n'avait pas omis de développer son emprise extérieure, en particulier sur la côte orientale de l'Amérique du Nord. Quand les traités d'Utrecht (17131715), qui mettaient fin à la guerre de Succession d'Espagne, lui attribuèrent aux dépens de la France, l'Acadie, les contrées bordant la baie d'Hudson ainsi que certains intérêts à Terre-Neuve, et aux dépens de l'Espagne, Gibraltar et Minorque, elle acquit du même coup un début 9

d'hégémonie maritime et commerciale mondiale, tandis que les problèmes d'Outre-mer entraient dans le cadre des rivalités européennes habituelles. Cette situation lui fit percevoir l'occasion qui lui était offerte d'un destin colonial, face à une France deux fois plus peuplée mais engluée dans ses luttes continentales, entravée par le dirigisme des compagnies de commerce étatiques et absorbée par les mondanités de Versailles qui l'acheminaient vers un douillet fonctionnarisme cher à une majorité de ses ressortissants. En 1755, les provocations de l'amiral Boscawen qui, en pleine paix, captura dans l'Atlantique plus de 300 de nos bâtiments, déclenchèrent la guerre de Sept Ans, si malheureuse pour nos armes. En 1763, le traité de Paris confirma la suprématie extérieure de notre rivale en lui adjugeant notamment le Canada français et en nous éliminant de la Louisiane. Fortement peuplées grâce à des Britanniques expatriés pour raisons religieuses ainsi qu'à l'émigration spontanée de divers ressortissants européens, les colonies anglaises d'Amérique du Nord étaient dorénavant libérées d'un voisinage limitant leurs possibilités d'expansion, en même temps que se trouvait neutralisée l'influence française dans cette partie du monde. En dehors des Antilles, il ne restait plus à notre nation, sur le continent américain, que la Guyane, colonie peu avantageuse dont seule la zone littorale était habitée, et encore très partiellement. Choiseul, notre principal ministre, décida de promouvoir le développement de ce territoire. Cette opération, menée sans aucune clairvoyance, tourna au drame comme on le verra plus avant. Le voile n'avait jamais été entièrement levé sur ce triste épisode. Ainsi sont souvent estompées des conjonctures humiliantes pour les hautes autorités ou pour la Nation elle-même. On étouffe l'affaire. Comme on ne peut cependant l'ignorer, elle n'est alors évoquée que par de brefs résumés simplificateurs, tant il est vrai qu'on éprouve une grande pudeur à toucher le fond de mésaventures particulièrement douloureuses. Dans le cas présent, pour tenter de masquer l'échec total d'une entreprise de colonisation qui fut cause d'hécatombes humaines, échec dû à une méconnaissance criminelle des conditions de vie locales, le pouvoir n'a pas hésité à condamner à des peines infamantes d'une extrême gravité, au moyen de jugements illégaux et iniques, des personnages non passibles, en toute équité, de pareilles sanctions. Il fallut aux condamnés quinze années de procédures pour effacer cette injustice. D'une façon bien imparfaite, d'ailleurs, puisque le silence absolu fut imposé sur les décisions d'abrogation des sentences passées, afin que n'apparaissent pas publiquement les grossières machinations judiciaires qui avaient contribué à couvrir les fautes du gouvernement dirigé par Choiseul et à minimiser l'impéritie de certains responsables, au premier rang desquels le frère du célèbre Turgot. A cette occasion, l'esprit odieusement partial de ce dernier ministre se révéla de façon éclatante. 10

* **
L'échec du développement de la Guyane, faisant suite à la perte du Canada et de la Louisiane, en même temps qu'à la destruction des fortifications de nos comptoirs indiens, entraîna une longue désaffection des Français pour les conquêtes coloniales. Ce renoncement fut aggravé au cours des périodes révolutionnaire et napoléonienne par notre infériorité navale, qui permit à l'Angleterre d'accroître de façon redoutable sa puissance outre-mer et de s'arroger ainsi une domination planétaire de plus d'un siècle et demi jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale. Sa ténacité fit alors merveille, mais le morcellement de son empire colonial, résultant du conflit, lui réservera des lendemains

difficiles face à de nouveaux « grands », supérieurs à la fois par leur
potentiel humain et leur puissance militaire.
« La faculté de conduire l'histoire n'est point une propriété perpétuel-

le », disait Ernest Lavisse. Mais quel fut jusqu'à nos jours le sort de la Guyane elle-même? Les événements de 1763-1765 lui avaient valu la triste réputation de pays malsain. Ainsi deviendra-t-elle, à partir de 1794 et pendant plusieurs années, terre de relégation pour certains conventionnels compromis politiquement et pour plusieurs centaines de prêtres

réfractaires. D'où son appellation de « guillotine sèche ».
Puis, après l'abolition de l'esclavage en 1848, un décret de 1852 y

installa le « bagne », où seront envoyés à la fois les déportés politiques et
les condamnés de droit commun. Le pénitencier était distribué principalement entre Kourou, Saint-Laurent-du-Maroni et les îles du Salut. A la longue, l'incarcération et les travaux forcés dans des régions insalubres et paludéennes se révéleront désastreuses pour la santé des détenus. Aussi le bagne sera-t-il supprimé peu avant la Deuxième Guerre mondiale. Il avait reçu au total 70 000 forçats environ. L'implantation des établissements pénitenciaires s'était également avérée très préjudiciable au développement et à la réputation de la Guyane française. Dans les Guyanes anglaise et hollandaise, où n'existait pas l'équivalent, un apport massif de populations indienne et indonésienne, mieux adaptées au climat, avait permis au cours du XIXesiècle de mettre fructueusement ces territoires en valeur. En 1946, après les bouleversements qui transformèrent les rapports de la France et de ses anciennes colonies, la Guyane se vit attribuer le statut politique intéressant de département français d'outre-mer. Et dans les décennies suivantes, en raison de sa position géographique au voisinage de l'Equateur, et grâce aux facilités d'accès que présentait sa façade atlantique, elle s'est trouvée posséder un ensemble d'avantages favorables à l'établissement et au lancement des engins spatiaux. Ces dispositions naturelles lui ont acquis un extraordinaire regain d'intérêt.

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REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier vivement Monsieur Pierre Bardin qui a longuement séjourné à Cayenne en raison de ses fonctions à la télévision nationale. Il m'a suggéré le thème du présent ouvrage. Et je voudrais exprimer toute ma gratitude aux amiraux Marcel Duval et Michel Prache, au médecin de la Marine Jacques Peltier, ainsi qu'à Monsieur Philippe Henrat, conservateur du fonds de la Marine aux Archives Nationales. Leurs conseils m'ont été particulièrement précieux.

CHAPITRE PREMIER

La perte de nos colonies au cours de la guerre de Sept Ans (1756-1763). Projets d'extension de l'Etablissement de la Guyane. Désignation le 18 février 1763 du chevalier Turgot comme gouverneur de la Guyane, et de M. Thibault de Chanvalon comme intendant. Plan adopté pour le développement du pays: colons blancs, français ou étrangers, pas de travailleurs noirs.

Brulletout de Préfontaine! Ce nom seyait parfaitement à ce personnage à la fois ardent et mesuré. Enrôlé dans la gendarmerie de Cayenne, il est promu lieutenant en 1745 et capitaine huit ans plus tard. Ses chevauchées à la recherche des Noirs marrons (on appelait ainsi ceux qui s'étaient enfuis des plantations) lui avaient permis de parcourir à la fois les côtes et l'intérieur de cette France équinoxiale, appellation romanesque consacrée en 1651 par l'intitulé d'une compagnie maritime. Il aimait profondément ce pays, en connaissait les immenses ressources et l'estimait digne d'un développement économique plus prononcé. Son mariage avec la veuve d'un riche colon (on disait « habitant» quand il s'agissait plus précisément d'un propriétaire rural) lui avait apporté une confortable aisance, mais cette situation avantageuse n'avait pas tari en lui un esprit d'entreprise désintéressé. En 1752, une mission à Paris auprès du secrétariat d'Etat aux colonies l'avait conduit à se faire juger comme un homme sensé et réfléchi, désireux de mettre en valeur le zèle et l'industrie des habitants d'un établissement bien négligé par la 13

métropole. A l'époque, il entra en relation avec Bernard de Jussieu, botaniste du roi, contact qui ne pouvait qu'animer l'intense curiosité de son esprit ouvert. La guerre de Sept Ans, commencée en 1756, laissait la lointaine Guyane encore plus démunie. Une décision de juin 1760 avait engagé fermement le gouverneur, M. d'Orvilliers, et l'intendant, M. Lemoyne, à réduire toutes les dépenses à l'essentiel, cependant que l'approvisionnement venant de métropole était amoindri à l'extrême puisque, pendant les hostilités, trois navires marchands seulement firent escale à Cayenne. Il est vrai que, sur mer, les Anglais particulièrement agressifs et efficaces, nous avaient infligé, dès 1759, deux sévères défaites, d'abord au large du Portugal puis à l'ouverture de la baie de Loire, qui avaient pratiquement interdit toute action de notre marine et nous avaient contraints à une guerre de course de faible portée. Maîtres de la mer dans l'Atlantique, nos adversaires nous avaient, en 1759, bouté hors du Canada, puis avaient occupé toutes nos possessions des îles du Vent, à commencer par la Guadeloupe, Sainte-Lucie, la Dominique, la Grenade, Saint- Vinçent, Tabago et pour finir la Martinique. Guerre funeste! Au milieu de 1762, nous ne possédions plus qu'une indéfendable Louisiane, l'île de Saint-Domingue que nous partagions avec l'Espagne, et en Amérique du Sud, la plus délaissée de nos colonies, la Guyane. Celle-ci, depuis plus d'un siècle, avait fait l'objet de plusieurs tentatives de mise en valeur, mais sans résultats durables. Le nombre des habitants français, voisinant quelques centaines, ne s'était pas accru, et ceux-ci restaient groupés autour d'un territoire restreint de 20 km de long sur 12 km de large, appelé l'Ile de Cayenne car il était enserré entre l'océan et trois rivières, qui ne représentait pas le centième de la superficie du pays. Après vingt années de séjour dans la bande côtière, dix ans dans le Sud et dix ans dans le Nord, Préfontaine pensait que cette colonie possédait dans ces secteurs d'immenses terrains encore incultes, capables d'un grand rendement agricole. L'inaction dans laquelle la guerre laissait le pays l'incita à écrire un manuel du parfait colon de la Guyane. Cette étude intitulée La Maison Rustique, rassemblait des réflexions sur des épreuves vécues. Elle décrivait la marche à suivre par un homme, bénéficiaire d'une concession de terrain, qui arrive pour créer une habitation. Partant de l'emplacement alloué, couvert de broussailles, de plantes, d'arbrisseaux et d'arbres, elle expliquait comment nettoyer la place et y construire dans un premier temps une hutte couverte de feuillage, appelée localement carbet, qui se tranformerait au fil des années en une habitation de plus en plus importante. Toute la vie courante du pays était décrite, toutes les ressources dénombrées, toute la pratique du travail avec les Noirs et les Indiens étudiée. Il suffisait de suivre les conseils de l'auteur, qui donnait le plan de son habitation 14

présente, résidence spacieuse, organisée et fort attrayante. De quoi faire rêver des âmes quelque peu aventureuses. Muni de son précieux manuscrit, Préfontaine partit de Cayenne le 25 février 1762 en direction de la Martinique, non encore occupée par les Anglais. Il y trouva un bâtiment qui l'amena en France au milieu de juin. La guerre continuait. Sur le continent européen, la situation ne se déroulait pas en notre faveur, malgré certaines victoires brillantes mais partielles; Outre-mer, Choiseul s'essayait à pallier nos défaites en Amérique du Nord et aux Antilles. Ainsi, au début de l'année 1762, avait-on imaginé de compenser nos pertes coloniales par la conquête du vaste Brésil, territoire portugais, qui aux pourparlers de Paix, pourrait tout au moins servir de monnaie d'échange. Le roi du Portugal avait fait alliance avec l'Angleterre. La France lui déclara la guerre le 20 juin, et, dans le plus grand secret, rassembla à Brest une escadre ainsi qu'une dizaine de transports, en tout environ 20 000 hommes dont la destination officielle passait pour être les Antilles. D'Estaing, alors lieutenant général de l'armée de terre, reçut le commandement de cette force, en même temps que lui étaient attribuées une commission secrète de chef d'escadre et une provision de vice-roi du Brésil. Il s'agissait de s'emparer de Bahia, où résidaient les autorités portugaises, et ensuite de Rio de Janeiro. Cette expédition importante, assurée d'une pleine réussite en raison de l'infériorité manifeste des troupes adverses installées sur place, avorta car les Préliminaires de Fontainebleau furent signés le 5 novembre 1762, quelques jours avant que les bâtiments ne soient en mesure d'appareiller. Les visées de la France sur le Brésil s'étaient natùrellement combinées avec une reprise attentive de l'intérêt porté à la Guyane. Dès le 15 avril 1762, un lieutenant-colonel de dragons, M. de Behague, avait été désigné pour aller prendre le commandement des troupes de cette colonie. Ses instructions, datées du 24 avril, expriment les remords du gouvernement vis-à-vis de ce territoire laissé à l'abandon et manifestent le désir d'en améliorer dorénavant le sort, en même temps qu'elles font état de vues offensives sur les contrées brésiliennes voisines. Behague devait étudier la Guyane avec en vue le dessein de s'y établir solidement, d'y aménager un port accessible aux grosses frégates, d'y édifier des fortifications valables. Quant au Brésil! A la faveur de la guerre actuelle, ne pourrait-on pas s'étendre jusqu'aux bouches de l'Amazone, faire la conquête de Para et de Saint-Louis-de-Maragna, places dont les garnisons étaient faibles? Si cette conquête était possible, le gouvernement pensait que le traité à venir permettrait à la France d'occuper une position très avantageuse dans l'Amérique méridionale. Le 1erjuin, Behague accompagné du commissaire Morisse, nommé ordonnateur de la colonie, s'embarquera à Bordeaux sur le« Patriote », qui mouillera devant Cayenne le 21 juillet. Il s'était croisé avec Préfontaine. A Paris, celui-ci reprenait contact avec M. de Jussieu, chez lequel, fin 15

juillet, il rencontrait, dans un groupe d'érudits s'intéressant à l'agriculture les personnages centraux du présent ouvrage, M. Jean-Baptiste Thibault de Chanvalon et Etienne-François Turgot, chevalier de Malte,

frère aîné d'Anne-Robert Turgot, l'économiste bien connu 1. Au cours
des discussions, Préfontaine expose son point de vue sur le développement de la partie côtière de la Guyane non encore mise en valeur, et il est amené à le préciser dans un document intitulé Parallèle entre les parties Nord et Sud de la côte de la Guyane. Cette étude conclut que la partie Nord, c'est-à-dire la bande côtière allant de Cayenne à la rivière du Maroni (frontière avec la Guyane hollandaise), est indubitablement la plus fertile et la plus facile à mettre en valeur: des terres meilleures, très bien disposées pour la culture et arrosées sans excès, un défrichement facile, des charrois par terre et par mer plus aisés. En même temps, grâce à Jacques Bellin, ingénieur hydrographe, et à Philippe Buache, géographe du roi, Préfontaine a dressé une carte très détaillée de la Guyane, donnant pour chaque habitation, sa position, la nature de sa production, le nombre des habitants et celui des esclaves. Et il résume ainsi le total des principales installations existantes :
Nombre de Noirs
8 sucreries 3 indigoteries 16 caféteries 66 cotonneries 24 cacaoteries 64 rocouries 765 65 141 910 566 1228

A cette documentation Préfontaine joint un projet d'établissement le long du Maroni (voir carte Préfontaine) de 50 habitations, d'une surface de 25 hec~ares chacune, groupées deux par deux avec 25 colons français, 25 colons de la Martinique (pour initier les premiers) auxquels s'ajouteront les prêtres, chirurgiens, apothicaires, matelots, etc. nécessaires à la vie commune de l'ensemble. Au total environ 300 personnes blanches.
1. Les Turgot étaient trois frères. L'aîné, Michel (1719-1773), fut président d'une des chambres du parlement de Paris. Le deuxième, Etienne-François (1721-1789), chevalier non profés de Malte, sera nommé gouverneur de la Guyane. Le dernier, Anne-Robert (1727-1781), destiné à l'Eglise, s'en détournera pour adopter une carrière administrative. D'abord conseiller au parlement de Paris en 1753, il exercera ensuite les fonctions d'intendant du Limousin de 1761 à 1774, puis celles de contrôleur général des Finances de 1774 à 1776 dans le premier gouvernement de Louis XVI. Il militait assidûment dans le clan des physiocrates, dont la doctrine, basée sur un ordre naturel des choses, prônait essentiellement le développement de l'agriculture. 16

Et pour travailler les terrains alloués, Préfontaine a en vue un transport de Noirs de la côte de Guinée, achetés aux frais du roi et comprenant: 300 Noirs, 100 Noires (de 20 à 25 ans au plus), 100 négrillons, 100 négrites, dont l'arrivée à Cayenne serait envisageable à partir de juillet 1763. Le 17 septembre 1762, M. Accaron, premier commis du Ministère des Colonies, prend connaissance de ces propositions qu'il présente au duc de Choiseul quelques jours plus tard. Au cours du même mois, Préfontaine a une entrevue avec M. de Bombarde, financier lancé dans les allées du pouvoir car il est parent du ministre. M. de Bombarde, qui s'intéresse à l'agriculture, trouve le projet fort bien combiné et s'enthousiasme pour les enseignements donnés par le manuscrit sur La Maison Rustique. En novembre, Préfontaine est reçu en audience par le ministre qui lui témoigne le grand intérêt qu'il porte à son entreprise. Le projet devient presque public, au point qu'en décembre le chevalier Turgot fait part à Préfontaine de son désir de posséder une habitation dans ce qu'on appelle maintenant « la Nouvelle Colonie », c'est-à-dire toute la partie de la Guyane autre que la zone habitée autour de l'île de Cayenne. Préfontaine se charge de transmettre une lettre officialisant cette demande à M. Accaron, auquel dans l'enthousiasme du moment « il propose le chevalier comme gouverneur ». Ce dernier songeait-il à briguer ce poste? De toute façon, les événements vont maintenant se précipiter, et Préfontaine qui a lancé une affaire modeste, ne va devenir dorénavant que l'agent d'exécution en sous-ordre d'une aventure coloniale sans précédent. * ** Au milieu du mois de novembre, quand les conditions probables de la Paix, prévues par les Préliminaires, furent connues, et que l'on fut assuré de la restitution des îles de Sainte-Lucie, la Martinique et la Guadeloupe, les candidats aux postes de gouverneurs et d'intendants de ces colonies postulèrent officieusement en se faisant recommander auprès des personnes bien en cour. Thibàult de Chanvalon, dont il a été question plus haut, posa sa candidature pour une intendance et il s'orientait vers celle de la Guadeloupe. Ses antécédents lui permettaient de convoiter un tel poste. Né à Rivière-Pilote à la Martinique en 1725, il avait fait des études scientifiques à Paris sous la direction de Réaumur et de Jussieu. Il s'installa ensuite à Bordeaux, où il songeait à prendre, comme certains de ses aïeux, une charge de conseiller au parlement. En 1749, il est élu membre de l'Académie de la ville. Mais deux ans plus tard, ses affaires l'obligent à s'installer à la Martinique, où ses connaissances lui permettent d'être nommé membre du conseil supérieur. Dès ce moment 17

il entreprend une étude exhaustive de l'administration et du commerce de cette colonie, qu'il menait à bien quand un ouragan détruisit sa maison, faisant disparaître une très grande partie de ses documents. Malgré cela, revenu en France en 1756, il peut en rassembler suffisamment pour présenter en 1761 à l'Académie des Sciences, dont il était membre correspondant, une œuvre intitulée Voyage à la Martinique, qui fut publiée en 1763. Son érudition l'avait en outre amené à établir plusieurs essais qui avaient intéressé à la fois le contrôleur général des Finances et le secrétaire d'Etat aux Colonies. Il tirait aussi fierté d'avoir introduit à la Martinique des vers à soie et des mûriers, . ainsi que des ciriers de Louisiane. Ses expérimentations sur la culture du lin et du chanvre avaient eu également un certain succès. Mais le côté purement scientifique l'attirait pareillement puisqu'il avait présenté à l'Académie des Sciences un mémoire sur les variations de la boussole. Au total, un homme enthousiaste associant à une vaste culture une grande facilité de plume et une activité de tous les instants malgré une santé fragile. Très en confiance avec son beau-père, M. de Saint-Félix, négociant à Bordeaux, il lui décrivit avec force détails toutes ses démarches et tous ses espoirs en vue d'obtenir l'intendance de la Guadeloupe. Le 8 janvier

1763, il se voyait répondre avec une charmante affection: « Souffrez que
je vous dise, mon cher gendre, qu'avec autant d'esprit votre tête va trop vite, et que vous vous en rapportez trop légèrement à tout ce qu'on vous dit. Le long séjour que vous avez fait à Paris devrait vous avoir appris ce qu'il paraît que vous ne soupçonnez pas [...] Avec beaucoup d'esprit

vous n'êtes qu'un nigaud... »
Le ministère faisait cependant cas des qualités de Chanvalon. Choiseul l'appelait en effet le 10 janvier pour lui confier l'intendance de la Guyane, poste nouveau qu'il n'avait pas convoité, puisque, le 8, il avait demandé à Anne-Robert Turgot, alors intendant du Limousin, d'intercéder en sa faveur pour une des trois intendances des Iles du Vent. Celui-ci interviendra effectivement dans ce sens, mais trop tard. Le 25 janvier, Chanvalon le remerciait de cette aide et lui faisait connaître les décisions gouvernementales, qui ne sont pas celles qu'il espérait, mais dont il paraît satisfait: « On a créé une intendance pour Cayenne et toute la Guyane, qui m'a été confiée. Dans cette administration, il s'agit de deux objets: l'un de ranimer et vivifier la colonie de Cayenne déjà établie, qui est restée jusqu'ici dans un état de léthargie, l'autre de fonder une nouvelle colonie dans une des parties incultes et inhabitées de la Guyane, à 25 ou 30 lieues de la première. Celle-ci demande tout le courage et la fermeté d'un zèle à toute épreuve... » Chanvalon poursuit alors en se réjouissant que le chevalier Turgot, frère de l'intendant du Limousin, ait été nommé gouverneur de la Guyane. Il manifeste tout le bonheur qu'il ressent de cette association

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qui doit assurer « grâce à une réunion de cœur et d'esprit de la part des
chefs, une réalisation des vues des gens de bien ». Le 18 février, l'intendant du Limousin profite de la lettre de félicitations qu'il adresse à Chanvalon pour exposer sa conception personnelle de l'entreprise projetée:
« Je n'envisage qu'un moyen de faire un établissement solide, c'est de

cultiver et de peupler de Blancs quelques terrains élevés et loin de la mer, afin d'obliger l'ennemi à s'avancer dans le pays et à souffrir toutes les incommodités du climat en même temps qu'on se ménagerait des retraites dans la montagne [...] On peut être certain d'avance que l'existence de la colonie ne peut être assurée par une force maritime à moins d'y trouver une position unique, telle par exemple que celle de Carthagène de Colombie. Encore faudrait-il que, pour en profiter, la colonie pût être élevée rapidement à un degré de population auquel il

n'est pas probable que les Anglais la laissent parvenir tranquillement. »
Dans cette lettre sont évoqués des points essentiels qui marqueront suite des événements: - la colonisation par les Blancs, - la rapidité de cette colonisation, - le manque d'une rade abritée. L'intendant du Limousin termine en disant:
« Je me promets de m'entretenir souvent de vos plans avec vous-même et avec mon frère. »

la

Ce dernier n'a aucune connaissance des colonies, aussi, modestement, a-t-il écrit à Chanvalon début février:
« Mon frère, l'intendant, me marque qu'il va hâter son retour à Paris. Je vous avoue que j'ai grand besoin de ses conseils. »

Né le 16 juin famille à l'état enfance. Il entre différents grades

1721, Etienne-Henri Turgot avait été destiné par sa militaire et lié à l'Ordre de Malte dès sa plus jeunedans l'armée française à l'âge de 11 ans, et franchit les jusqu'à celui de capitaine de dragons qui lui est attribué

en 1741. Quatre années plus tard, il passe à Malte pour y « faire ses
caravanes », c'est-à-dire pour effecteur des embarquements sur les galères de l'Ordre, comme il était de règle. Il restera dans l'île pendant une quinzaine d'années au cours desquelles, jouant également un rôle d'administrateur il eut à s'occuper de l'instruction des habitants, des services médicaux, mais aussi de botanique et d'agriculture. Quand il revient à Paris, c'est dans ce dernier milieu qu'on le trouve, côtoyant les membres de l'Académie des Sciences dont il sera bientôt membre associé. Il fait partie du bureau de la Société d'Agriculture de Paris dès sa fondation, en 1741. Fort érudit, il paraît être plutôt doué pour les choses savantes que pour le commandement et l'organisation. Comme il ne connaît pas les problèmes particuliers aux colonies, sa désignation pour la Guyane paraît être due principalement à ses connaissances de naturaliste ainsi... qu'au désir qu'a le ministre de plaire à son frère,

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l'intendant du Limousin, dont l'autorité intellectuelle est déjà puissante. Le chevalier Turgot dira par la suite qu'il n'était pas volontaire, et qu'il aurait protesté auprès de Choiseul d'une telle désignation. Cette attitude faisait sans doute partie des démonstrations mondaines en usage à l'époque! Tel qu'il apparaîtra plus tard, il ne dut pas être insensible au titre de gouverneur, à la consécration ainsi reconnue de ses travaux de naturaliste, en même temps qu'aux solides avantages pécuniaires (100 000 livres de traitement annuel à partir du 1erjanvier 1763, plus une gratification initiale de 100 000 livres pour achats divers), Et la lettre de Choiseul lui annonçant sa désignation débutera en ces termes: « J'ai, Monsieur, rendu compte au roi du zèle avec lequel vous vous êtes offert d'aller à Cayenne pour y établir la nouvelle colonie que le roi s'est

proposé d'y fonder... » Le titre exact de Turgot sera « Gouverneur de l'ancienne colonie de
Cayenne et de la Nouvelle Colonie de la Guyane », rubrique un peu longue qui recevra des abréviations diverses. Il en sera de même pour l'appellation de l'intendant. Leurs désignations seront signées par le roi le 18 février, quand les principales modalités d'installation de la Nouvelle Colonie auront été adoptées. A cette date le ministre prévient de ces décisions M. de Behague et M. Mûrisse, administrateurs de la Guyane. * ** Le timide projet de Préfontaine, limité à 50 habitations alignées le long du fleuve Maroni, ne servit que de détonateur à une immense entreprise. De la fin janvier à la fin mars ont lieu les réunions d'un groupe de réflexion comprenant MM. Accaron, Bombarde, Chanvalon, le chevalier Turgot, Préfontaine. L'intendant Turgot participa à certaines des discussions. Ainsi Chanvalon dresse un projet de transfert de 1 500 personnes en provenance d'Europe, au cours d'une première année. Dès ce moment cette colonie, estime-t-il, sera« plus puissante en hommes que celles que l'on a établies depuis plus d'un siècle ». Les propos qu'il avance alors pour motiver un développement à fond de la Guyane sont résumés ci-après. Il juge la défense de cette dernière plus facile que celle des îles du Vent, territoires peu étendus, ouverts de tous côtés par des rades foraines, et faciles à affamer par un simple blocus. En Guyane, la marée et les courants des fleuves facilitent la défense d'une côte pour laquelle les bancs de vase jouent le rôle de fortifications avancées. Il s'ensuit que les vaisseaux de guerre ennemis ne peuvent servir de navires de transport; les débarquements doivent être effectués par des bâtiments légers dont on peut avoir raison avec de petites batteries. Il pense que, si l'on peut utiliser naturellement le port de Cayenne, 20