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La lexicographie bilingue en Afrique francophone

432 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 473
EAN13 : 9782296285798
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LE BRÉSIL
VU PAR LES VOYAGEURS ET LES MARINS FRANÇAIS

1816 - 1840

Recherches & Documents AMÉRIQUES LATINES Collection dirigée par Denis Rolland N.G Dernières parutions: DUCLAS R., La vie quotidienne au Mexique au milieu du XIXème siècle, 1993. GUICHARNAUD- TOLLIS M., L'émergence du Noir dans le roman cubain du X1Xème siècle, 1993. GRUNBERG R, L'Univers des conquistadores. Les hommes et leur conquête dans le Mexique du XVlème siècle, 1993. LAPAGE E, L'Argentine des dictatures (1930-1983), pouvoir militaire et idéologie contre-révolutionnaire, 1991. LAVAUD J.-P., L'instabilité de l'Amérique latine: le cas bolivien, 1991. LEMPIERRE A., Les intellectuels, Etats et Société au Mexique, 1991. MATTHIEU G., Une ambition sud-américaine, politique culturelle de la France (1914-1940), 1991. NOUHAUD D., Etude sur Maladron, de Miguel Angel Asturias, 1993. PEREZ-SILLER J., (sous la coordination de) La «Découverte» de l'Amérique? Les regards sur l'autre à travers les manuels scolaires du monde, 1992. PIANZOLA M., Des Français à la conquête du Brésil au

XVIIe siècle. Les perroquetsjaunes, 1991.

,

RAGON P., Les Indiens de la découverte. Evangélisation, mariage et sexualité, 1992. SANCHEZ-LOPEZ G., (sous la direction de), Les chemins incertains de la démocratie en Amérique latine, 1993. SINGLER C., Le roman historique contemporain enAmérique latine. Entre mythe et ironie, 1993. VIGOR C., Atanasio. Parole d'Indien du Guatemala, 1993. WALMIR SILVA G., La plage aux requins, épopée d'un bidonville de Fortaleza (Brésil) racontée par un de ses habitants, 1991. WUNENBERGER J.-J. (ed.), La rencontre des imaginaires entre Europe et Amériques, 1993.

Jeanine POTELET

,

LE BRESIL
VU PAR LES VOYAGEURS ET LES MARINS FRANÇAIS

1816 - 1840
Témoignages et images

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École Polytechnique 75005 Paris

@ L'Hannattan,

1993

ISBN: 2-7384-2335-3

Pour

Jacques et Anne

Le Brésil éveille les souvenirs de la France Antarctique, de la France Equinoxiale, de Jean de Léry, André Thévet, Claude d'Abbeville qui furent les premiers à décrire la terre et les hommes du nouveau continent. Il est lié au souvenir tenace dans la mémoire des marins des exploits de Duguay-Trouin et aux évocations brillantes de ses richesses, laissées par Bougainville... Depuis sa découverte le Brésil est inscrit dans l'histoire de la France. Chaque siècle connait une flambée de fièvre brésilienne, des espoirs de conquêtes et des rêves de fortune. Dans les premières décennies du XIXème siècle, entre 1816, date de l'arrivée des premiers visiteurs, et 1840, année de l'accession au trône de Dom Pedro II qui clôt la période des troubles de l'Indépendance, 41 voyageurs et marins français, auteurs de 119 ouvrages imprimés et d'une somme impressionnante de documents manuscrits, en grande partie inédits, visitèrent le Brésil ou relâchèrent dans ses ports. La diversité de leurs observations dont la précision scientifique n'exclut pas la poésie et le détail pittoresque, constitue une source importante pour la connaissance du Brésil contemporain. Dans la préface à la première édition française. de Maîtres et Esclaves, Gilberto Freyre rappelait la valeur documentaire des récits des "bons et honnêtes voyageurs" dont il s'était lui-même abondamment servi et qui lui semblaient être "la source peut-être la plus sûre de l'histoire sociale du Brésil". Et plus d'un siècle avant lui, en 1820, José Bonifacio de Andrada e Siva, le père de l'Indépendance brésilienne,' déjà rendait hommage à Auguste de Saint-Hilaire, louant l'esprit éclairé, l'érudition et le sage discernement du voyageur qu'aucun "préjugé" ne venait altérer. Au début du XIXème siècle nous disposons, en effet, des témoignages de personnalités exceptionnelles à la fois par leur esprit scientifique, leur vaste culture et leur humanisme. Fils des Lumières du XVIIIème siècle et de l'Encyclopédie, mais également animés de la foi dans le progrès et des nouvelles aspirations du XIXème siècle, les savants naturalistes Auguste

de Saint-Hilaire, Alcide d'Orbigny, Victor de Jacquemont, les officiers de marine Freycinet, Roussin et Grivel, l'explorateur Douville, le commerçant Tollenare, les artistes Jean-Baptiste Debret et Jacques Arago ainsi que le futur grand brasilianiste Ferdinand Denis, pour ne citer que quelques-uns des hommes les plus remarquables, donneront du Brésil une vision lucide et cordiale à la fois, dynamique et rénovatrice. Leurs témoignages furent à l'origine de plusieurs études que nous avons publiées de 1974 à 1980 (1), et qui ont été refondues pour le présent ouvrage. Dans l'organisation d'une très abondante matière nous respectons la démarche originale des voyageurs - cheminement intellectuel et contacts successifs - ainsi que leurs intérêts fondamentaux qui correspondaient aux problèmes spécifiques du pays. La division de l'ouvrage et le contenu des chapitres rendent compte de l'ampleur et de la complexité du champ de vision dans ses grandes orientations économique, anthropologique, sociale et politique. C'est ainsi qu'apparaissent l'espace, sa conquête et son utilisation, accompagnés de l'inventaire minutieux de ses richesses et de perspectives pour l'avenir - l'importance croissante de la population noire qui forme plus de la moitié de l'ensemble, et dont près de 48% est esclavela disparition des Indiens, voués, semble-il, à longue ou brève échéance, à une mort certaine, dont on recherche les traces et la culture - les Blancs enfin, responsables de l'avenir du pays, en pleine crise de l'Indépendance. Par respect pour nos sources et dans le désir de ne pas priver le lecteur du plaisir de la découverte et du contact immédiat, nous citons de larges extraits de nos auteurs, auxquels nous ajoutons des illustrations que nous aurions souhaitées encore plus nombreuses, comme elles le sont dans les relations de voyages. Nous conservons dans les citations l'orthographe et la ponctuation originales. Les termes de langue portugaise qui apparaissent dans le texte sont ceux qu'emploient les voyageurs. Le mot est un élément d'information supplémentaire, il est le garant de l'authenticité, l'expression à la fois scientitique et pittoresque de la découverte. Le Brésil se révèle sous CJ.a plume, le crayon ou le pinceau des voyageurs et des marins dans les lignes de force et les détails de sa réalité tangible, vécue et observée, mais également souhaitée, dans ses paysages et ses hommes qui vivent, pensent et évoluent sous nos yeux, avec leurs aspirations diverses et les comportements conflictuels des années de l'indépendance, dans les perspectives et les espoirs partagés, liés à
1 Jeanine Potelet, Le Brésil vu par les voyageurs français 1816-1840. Témoignages et images, Lille 1980, trois volumes in 8°, 1257 p., 8 cartes et plans, 24 illustrations. Microfiches 1984, Didier diffuseur.

8

l'immensité de la terre et aux potentialités d'une population complexe et créatrice, dont la culture, fruit de la fusion de différentes civilisations, continue d'étonner.

Puisse cet ouvrage lui aussi contribuer, comme le firent ceux des nouveaux découvreurs du XIXème siècle, à la compréhensiondes peuples et à l'amitié franco-brésilienne.

9

I

L'ATTRAIT DU BRESIL

Il

Je vis

dans le Brésil une terre de promission...
Le voyageur poète...

Il

Furcy de Brémoy,

L'année 1808 marque le début d'une ère nouvelle pour le Brésil et ses relations avec l'Europe. La colonie devient le siège de la cour de Portugal et gagne son indépendance économique. Le premier décret royal du Prince Régent sur le sol du Brésil, promulgué à Bahia le 28 janvier 1808, ouvre, en effet, les ports brésiliens au commerce libre avec les nations amies. Celui du 25 novembre, complété par la loi du 25 janvier 1809, donne aux étrangers la possibilité d'obtenir des concessions de terre, sesmarias, dans les mêmes conditions que les Portugais. Le 19 février 1810 est signé le traité de commerce anglo-brésilien, et un consulat anglais s'installe la même année à Rio de Janeiro. La France est exclue de ces premiers accords. Les rapports belliqueux entre l'Empire français et la Couronne de Bragance continuent en effet, marqués en Amérique par le conflit guyanais. Le 1er mai 1808, le Prince Régent déclare la guerre à la France; son armée pénètre en Guyane le 3 décembre, contraignant le gouverneur Victor Hugues à capituler le 12 janvier 1809. Cayenne est aux mains des Brésiliens. Le Brésil et la France n'auront pas de relations diplomatiques ni commerciales avant la signature de la paix en 1814. Le premier traité de Paris, signé le 30 mai 1814, prévoit la liquidation de la question de la Guyane. Le 18 juin, le Prince Régent fait savoir que les relations amicales avec la France ont repris. L'influence grandissante du ministre Antônio de Araujo de Azevedo, comte da Barca, après la mort, en 1812, du comte de Linhares, contribue pour beaucoup à la création du climat d'entente qui s'établit à partir de 1814. Le comte da Barca est l'ami de Talleyrand, et il est bien connu pour ses sentiments francophiles. Les liaisons commerciales sont établies à la fin de l'année: le décret du 18

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novembre stipule l'ouverture des ports du Brésil aux navires et au commerce français. Au mois de décembre enfin, le colonel Jean-Baptiste Maler est nommé consul général de France au Brésil. Il arrive à Rio de Janeiro en avril 1815. Ce bref rappel historique permet de voir la naissance des relations officielles franco-brésiliennes et l'importance décisive des années 1814-1815 dans l'histoire des rapports entre les deux pays. Elles apportent de nouvelles perspectives économiques et font naître bien des espoirs qui déterminent de très nombreux départs dès 1816. Comment le Brésil est-il pensé ou senti à la veille des grands départs? Dans quel état d'esprit les Français l'abordent-ils? Nous ne prétendons certes pas apporter une réponse suffisante à ces questions, mais seulement des éléments de réponse relevés dans nos sources. On y trouve en effet quelques-uns des facteurs essentiels du puissant attrait qu'exerce alors le Brésil, et qui sont à l'origine de la vision renouvelée que la France aura et donnera de lui. Sans doute la conception initiale des voyageurs sera-t-elle remise en question par l'expérience de la réalité vécue qu'apporte le voyage. Confirmée ou infirmée, nuancée dans tous les cas, elle sera, par ailleurs, repensée lors de la transmission du témoignage à travers le récit de voyage plus ou moins élaboré, et peut-être, en définitive, n'appréhenderons-nous que le reflet de ce qui à l'origine n'était parfois qu'un mirage. Mais le Brésil vu par les voyageurs se trouve précisément dans ce jeu de miroirs, et nous ne pouvons en négliger un sans risquer d'en fausser l'image. En prélude au voyage et à la découverte du Brésil dans sa réalité quotidienne, nous voyons s'ébaucher le Brésil pensé, désiré, imaginé ou rêvé par une génération d'hommes dont les représentants les plus divers allaient se retrouver sur sa terre désormais accueillante.

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I

LE "MERVEILLEUX" BRÉSILIEN ET LA CURIOSITÉ SCIENTIFIQUE

Aussi jalousement fermé aux explorations scientifiques qu'il l'avait été jusque là au commerce étranger, le Brésil demeure encore en 1815 pour les Français un continent mystérieux qui reste à découvrir. S'il apparaît d'un côté comme le pays le plus civilisé de l'Amérique méridionale à cause de la présence de la Cour de Portugal, il n'en est pas moins ressenti, plus qu'aucun autre, comme le monde des forces primitives et sauvages, aux fabuleuses et inépuisables richesses qu'avaient décrites les premiers découvreurs et que la littérature de voyage dont on connaît la vogue extraordinaire et l'influence à la fin du XVIII ème siècle, continuait de faire vivre. Tollenare évoque les récits merveilleux de voyageurs égarés, dévorés par les anthropophages qu'il écoutait avec avidité dans son enfance (1). Il était né en 1780, au moment où commence à paraître l'Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages de La Harpe, si souvent cité, qui se présentait comme un condensé de l'énorme et très célèbre compilation de Prévost, commencée en 1746 et dont les volumes sur l'Amérique parurent entre 1754 et 1759 (2). Les sauvages cannibales, les richesses minières et végétales, et les serpents prodigieux en nombre et en variété, formaient les singularités de la nature, les éléments de base du merveilleux brésill~~donnant lieu à de longues énumérations descriptives, résumées en une phrase titre mise en marge de l'ouvrage: Emeraude de Maghé, Mines d'or de Saint-Paul, Leur avidité pour la chair humaine, Observations sur les Brésiliens anthropophages, Affreuse quantité de serpents au Brésil... Nous ne citons que quelques-unes de ces formules qui frappent l'attention du lecteur; certains parmi eux ne retiendront que ces phrases surprenantes. Parallèlement au texte s'ébauche la vision merveilleusement étrange, sauvage et étonnante du Brésil, rendue d'autant plus remarquable par la force même de son schématisme. Dans Prévost et
1 Cf. Sources imprimées, l 119,p. 339. 2 Histoire généràZe des voyages de Prévost. 16 tomes in 4°, 1746-1761. Le Brésil est décrit au chap. IX du t. XIV.

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La Harpe, on trouvait réunies, en plus des éléments qui étaient devenus les lieux communs du merveilleux brésilien, ses sources portugaises, françaises, hollandaises et anglaises. Gabriel Soares, Léry et Thévet, Laet, Knivet sont expressément et très longuement cités. La génération de Tollenare revivait les émotions et l'émerveillement des premiers voyageurs qui voyaient s'élever de la mer des montagnes luisantes comme fin or et des rochers si brillants qu'on les disait d'émeraude. C'est ainsi qu'avant de doubler le cap Frio, apparut la côte de Macaé à Jean de Léry et à ses compagnons, le premier jour de mars 1557, donnant lieu à la fameuse dénomination émeraude de Maq-hé ou émeraude de Maghé. Du nord au sud du littoral surgissent d'éblouissantes richesses, et dans le Sertâo inconnu, alors tout proche du rivage, en territoire des farouches et très hostiles Tapouys ou Tapuia, existent des richesses plus grandes encore, qui doivent surpasser toutes celles découvertes par les Castillans. Une relation hollandaise évoque la montagne des émeraudes de la baie de Moucouru au nord du Ceara. Thévet n'est pas cité dans l'évocation du nord-est brésilien. L'histoire de deux voyages, où il décrit l'intérieur montagneux du littoral du Parnafba au Parafba do Norte est demeurée inédite jusqu'à ce que Alfred Métraux en publie une partie en 1933. Thévet l'écrivit, semble-t-il, en utilisant les renseignements que lui fournirent les interprètes normands fixés parmi les tribus Tupi du littoral des actuels états de Ceara, Rio Grande do Norte et Parafba. Il y résume en quelque sorte les connaissances, ou plutôt les suppositions de son époque, embellies par l'imagination enfiévrée d'hommes pour qui tout ce qui étincelait était or ou pierre précieuse. L'exotisme des noms indigènes donnés aux rivières, aux lacs et aux montagnes ajoute encore à l'émerveillement que produit l'énoncé de leurs richesses. C'est la longue énumération des singularités de contrées toutes plus riches les unes que les autres: Opatou foisonne en mines d'or et d'argent, des montagnes d'Itabouc se tirent force pierres vertes comme esmeraudes, la montagne Sousoucara est encore plus émerveillable à cause de l'or qui reluit... en la montagne Sapocatiap, vous trouvez des pierres vertes, qui ont le lustre aussi beau, et si naif que nos esmeraudes Deux siècles plus tard, en 1762, le Voyage autour du monde de Bougainville, qui correspondait au moment de l'apogée de la production aurifère du Brésil, donnait raison aux anticipations des premiers informateurs. Le voyageur philosophe consacrait le chapitre réservé au Brésil à évoquer l'or, les diamants et les pierres précieuses bien réelles dont semblait regorger la province des Mines, et à calculer les revenus qu'en tirait le roi de Portugal. Le Brésil prenait la relève de l'Amérique espagnole et le Minas Gerais pouvait bien être le lieu de l'Eldorado tant recherché. Ne l'avait-on pas placé autrefois dans l' " intérieur" où la
'"

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rivière de S. Francisco prend sa source? (3). En 1817, les émerveillables richesses hantaient de plus belle l'esprit des voyageurs, et c'est l'imagination remplie des légendes des montagnes d'émeraude et des mythes de l'Eldorado brésilien que le jeune Ferdinand Denis décide de se rendre dans le Minas Navas. Minas Novas seul dont je veux t'entretenir, écrit -il à son père, de Bahia en 1817, suffirait à fournir de pierres précieuses tout l'Ancien Monde et une partie du Nouveau. Tous les ans, il part des caravanes considérables de Villa de Fanado pour se rendre dans les montagnes situées à quinze journées de cette ville. Pour aller dans cet endroit qu'on nomme Americanos, le voyageur est obligé de traverser des forêts immenses où il est fort souvent inquiété par des hordes de sauvages, par des serpents inconnus, dit-on, dans le reste du pays. Les pierres précieuses dont je viens de parler, non seulement se trouvent enfermées au sein de ces montagnes, mais on prétend qu'elles forment pour ainsi dire une carrière de pierres précieuses. C'est un véritable Eldorado... Il est permis à quiconque le veut d'exploiter Americanos. (4) Sans aller si loin et sans avoir à braver les dangers des Indiens sauvages et des serpents, il arrivait que l'on pût ramasser l'or au cœur même des cités. A Saint-Paul, il suffisait pour cela de se baisser: Les rues extrêmement propres sont pavées de pierres d'un grès schisteux lié par un ciment ferrugineux et renfermant de gros cailloux de quartz roulé; c'est une roche d'alluvion qui contient de l'or: on en trouve de petites parcelles dans les fentes et les crevasses. Les pauvres vont les chercher soigneusement après les fortes pluies. (5) Le Brésil réunissait en lui toutes les richesses de l'Amérique; elles s'y trouvaient à portée de la main, à profusion, avec excès même.

3 Cf. L'Histoire de la province de Santa-Cruz de Pero Magalhanes de Gandavo, Lisbonne 1576, rééditée par Henri Ternaux, Paris 1837. 4 I 26, p. 202 et 204 . 5 La Harpe, op. cit.,p. 200.

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Voici donc le Brésil, terre féconde parmi les plus fécondes du globe,. on dirait une nature à part, une nature privilégiée. Pour s'enrichir, la cupidité n'a qu'à fouiller le sol,. pour vivre, l'homme n'a qu'à respirer, car la brise de mer, qui souffle le matin vous donne des forces contre la chaleur du jour... Ici nagent trop de poissons dans les rivières, trop d'oiseaux volent dans l'air, trop de fruits pèsent sur les arbres... (6 ) Les deux premières pages des Souvenirs d'un Aveugle d'Arago mériteraient d'être citées en entier. On y verrait, outre les lieux communs, les procédés stylistiques d'intensification et, au niveau lexicographique, l'emploi des laudatifs qui entourent l'évocation du Brésil. Ses richesses n'avaient pour commune mesure que celles d'un Orient fabuleux dont l'Europe avait longtemps rêvé. Ici les montagnes cachent des pierres précieuses, les ruisseaux roulent des paillettes d'or et des diamants aussi beaux que ceux de Golconde. Indes occidentales et Indes orientales... Le Brésil, Orient des Indes occidentales. L'association d'idées et le transfert étaient aisés. Les deux merveilleux et les deux exotismes, l'oriental et l'américain, se confondaient facilement. Dans l'idée de Brésil, se mêlaient alors les éblouissements et les rêves des royaumes d'Eldorado et de Golconde. La persistance du merveilleux brésilien tient en grande partie à l'ignorance où l'on se trouve de la réalité physique, humaine et économique du pays. Au contraire des colonies espagnoles dont on a une connaissance nouvelle scientifique, très complète et précise, grâce aux toutes récentes investigations de Humboldt, le Brésil, qui a échappé aux recherches du savant allemand, demeure une énorme lacune et un point d'interrogation au sein de l'Amérique méridionale, éveillant par là même, en plus du désir d'y faire fortune et du goût de l'aventure, une vive curiosité scientifique. Les ouvrages sur le Brésil qui paraissent à partir de 1815 et jusqu'à la publication du résultat des premières enquêtes menées par nos voyageurs, sont très décevants. Ils n'apportent aucun renseignement nouveau ni utile pour l'ère des relations commerciales qui s'amorce, et laissent sans réponse les questions que l'on se pose sur la géographie, la botanique et sur les Indiens du vaste continent. Ces ouvrages, qui se présentent comme des
6 Arago, 13, pp. 77-78

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nouveautés - c'est le cas de l'Histoire du Brésil d'Alphonse Beauchamp, parue en 1815 - ne sont en fait que la collectiondes généralitéset des lieux communs de l'époque, assortis d'anecdotes recueillies dans les différentes histoires des Voyages. Ils ne comblent en rien l'attente d'un public d'hommes de science non plus que celle de commerçants ou d'éventuels colons. La conclusion de Beauchamp est le résumé des poncifs des années 1814-1815, et un modèle du lyrisme panégyrique dont on entourait la naissance du nouveau Brésil :
Cet empire, aussi puissant que magnifique, balancera bientôt la puissance croissante des Etats-Unis, il aura sur eux l'avantage d'un climat plus doux, d'un sol plus fertile en productions utiles et précieuses, d'une position géographique dominant le chemin des Deux-Indes, de toutes les grandes mers du globe, et formant comme le nœud de communications commerciales de toutes les parties du monde civilisé. Qu'il est riche, fort et inattaquable cet empire de l'hémisphère austral! Que sa destinée est noble et indépendante! Des flottes nombreuses ne sauraient l'investir; des armées formidables le menaceraient en vain; tout lui garantit une prospérité croissante et une longue durée. L'Europe et l'Amérique comparées de Drouin de Bercy, éditée trois ans plus tard en 1818, se situe dans la même ligne apologétique qui va de pair, à cette époque, avec la méconnaissance des réalités brésiliennes. L'auteur déclare qu'il veut faire œuvre utile en offrant au lecteur une vision juste et raisonnable de l'Amérique. Au charme de la nouveauté il alliera une plus grande exactitude. En fait il écrit une œuvre à thèse pour réfuter les inexactitudes des Recherches sur les Américains de De Pauw qui s'inscrit dans la polémique du Nouveau monde étudiée par Gerbi (7). Sa réfutation est l'affirmation systématique de la supériorité américaine dans tous les domaines, sans qu'aucune précision scientifique ni qu'aucun argument nouveau ne viennent illustrer ce qu'il veut être une démonstration claire. Le manque de rigueur scientifique et la pauvreté des connaissances sont particulièrement sensibles dans les chapitres consacrés aux Américains. On n'y trouve défini aucun des caractères spécifiques que l'étude des races et des mentalités, qui depuis le début du siècle a pris un si remarquable essor, s'applique à définir. Le livre V intitulé Mœurs, Usages et Religion des Américains, présente dans une imprécision spatiale et temporelle totale, des Brésiliens sans aucun caractère, affadis, qui ont perdu la
7 Antonello Gerbi, La Disputa del Nuovo Monda, 1955.

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fraîcheur et l'authenticité des Indiens décrits par Léry, sans avoir rien gagné en vérité anthropologique.
Les Brésiliens qui se sont soustraits au joug des Européens, se couvrent, comme leurs ancêtres, de peaux d'animaux crues ou tannées.. d'autres se peignent le corps, n'ont autour des reins qu'une pièce d'étoffe garnie de plumes. Quelques tribus regardent le nez plat comme un trait de beauté, aussi ont-elles le soin de l'aplatir un peu aux enfants, quand ils naissent. Elles se parent de plumes, dont elles font des ceintures et des bonnets. (8)

L'ouvrage de Dufay, l'Amérique, Histoire des voyages dans cette partie du monde... abrégé de La Harpe et des voyageurs modernes, 1826, ne pouvait non plus combler les exigences d'une époque où se développent les sciences humaines, où s'affirme l'ethnographie, où Prichard, étudiant les races et leurs dispositions psychiques, faisait figure, dès 1813, de précurseur de l'ethno-psychologie. Le processùs de rejet de l'Indien dans une réalité intemporelle s'accentue. L'Indien à l'état présent conserve les traits de sauvagerie et perpétue les rites de ses ancêtres Tupinambas .. il se voit, en même temps replacé dans un passé-présent mythique en dehors de toute vérité scientifique et historique. Le procédé en est d'ailleurs fort simple et visible, en confrontant les textes. Dufay qui s'inspire de La Harpe qui lui-même copiait Prévost, omet presque systématiquement de citer ses sources, il substitue au nom de ses informateurs un "on" indéfini et généralisateur; il néglige d'autre part de mettre entre guillemets les emprunts qu'il fait. Ces simples modifications entraînent une imprécision où passé et présent sont confondus. Les Brésiliens du XIXème siècle poursuivent des festins cannibales décrits par Léry et Thévet. On assure que la plupart des Brésiliens engraissent leurs prisonniers pour rendre leur chair de meilleur goût... Ils continuent de s'orner pour les cérémonies rituelles des panaches de plumes si bien reproduits dans les illustrations de Théodore de Bry. On remarque une différence toutefois, apportée par la civilisation et qui facilite leurs activités anthropophages: Avant l'arrivée des Européens, les corps étaient découpés avec des pierres tranchantes, aujourd'hui les Brésiliens ont des
8 Drouin de Bercy, op. ciL, Préface.

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couteaux en grand nombre. Il ne reste qu'à rôtir les pièces du corps et les entrailles qui sont fort soigneusement nettoyées.

Les coupures fantaisistes opérées par Dufay pour "abréger" La Harpe contèrent, bien involontairement, sans doute, la plupart du temps, des dimensions mythiques aux Indiens du Brésil. La confrontation des extraits suivants montre comment par un simple troc d'attributs résultant d'une coupure, les belles sauvages peuvent être assimilées aux légendaires Amazones:

Prévost (p. 262) et La Harpe (pp. 224-225): Knivet place sur la côte de l'Océan atlantique, entre Pernambouc et la baie de tous les Saints, les Moriquités, race de Tapuyas, dont les femmes quoique d'une figure agréable, sont fort belliqueuses. Cette nation passe la vie dans les forêts comme les bêtes sauvages, et s'étend jusqu'au fleuve SaintFrançois. Rarement elle attaque ses ennemis à force ouverte; elle emploie les embuscades et la ruse avec d'autant plus de succès qu'elle est d'une vitesse extrême à la course: elle dévore
aussi ses captifs.

Dufay (p. 116) :

On place sur la côte de l'Océan atlantique, entre Pernambouc et la baie de tous les Saints, les Moriquités, race de Tapuyas, dont les femmes, d'une figure agréable, sont fort belliqueuses,

et d'une vitesse extrême à la course. Cette nation habite les forêts, emploie toujours la ruse en
guerre et dévore aussi ses captifs.

Certains verront dans la métamorphose une nouvelle manifestation du merveilleux brésilien, d'autres un exemple des clichés et des banalités trop souvent attachés à la vision de l'Indien. D'autres enfin constateront l'urgence et l'importance du travail qui restait à faire dans le domaine des sciences anthropologiques en Amérique, et particulièrement au Brésil, région la moins connue et cependant la plus vaste et la plus riche pour qui voulait étudier les variétés de l'espèce humaine et les grandes étapes de son aventure. Non seulement l'anthropologie, mais également la géographie et la botanique ont besoin d'être éclairées et attendent les renseignements des

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chercheurs et des explorateurs que le Muséum de Paris et la Société de Géographie vont dépêcher au Brésil. Malte-Brun qui fut président de cette Société et à qui l'on doit la fondation de la revue Annales des voyages, de la géographie et de l'histoire, en 1808, dénonce les erreurs de Beauchamp et souligne les lacunes qui resten~ à combler. Lorsqu'en 1817 paraît le tome V de son Précis de géographie universelle, où il traite de l'Afrique méridionale et des deux Amériques, il écrit : Pour tracer un tableau général du sol du Brésil, de la direction et de la structure des montagnes, les données existantes ne sont ni assez étendues, ni assez authentiques. Le règne végétal du Brésil n'est, comme le règne minéral, connu qu'en partie. Et il juge sa propre description rapide et imparfaite, s'agissant d'un pays encore mal connu. Les seuls renseignements nouveaux et précis dont il dispose sont ceux que lui fournissent les voyageurs anglais Lindley et Mawe. Le récit de Lindley avait été traduit en français en 1806, un an après sa publication à Londres (9). Les voyages du savant minéralogiste Mawe que Malte-Brun utilise abondamment étaient parus à Londres en 1812 et dans une traduction française à Paris en 1816 (l0). Ses travaux scientifiques de minéralogie, le Traité sur les diamants et les pierres précieuses, contenant leur histoire naturelle et celle de leur commerce et A New descriptive catalogue of minerais avaient été publiés respectivement en 1813 et 1816. En 1816, paraissent également les Voyages de Koster, traduits en 1818 (11), et en 1818-1819, les travaux du savant allemand Eschwege (12). Dans le domaine de l'exploration scientifique du Brésil, comme dans celui

9 Narrative of a voyage to Brazil... London 1805, trad. François Sou1ès, Voyage au Brésil... ,Paris 1806. 10 Travels in the interior of BraziL, London 1812, trad. lB. Eyriès, Voyages à l'intérieur du Brésil, Paris 1816. Il Travels in Brazil in the years from 1809 to 1815, London 1816, 2è édit. 1817, trad. M.A. Jay, Voyage dans la partie septentrionale du Brésil depuis 1809 jusqu'en 1815, Paris 1818. 12 Journal von Brasilien..., Weimar 1818-1819; "Observation sur la manière de voyager dans l'intérieur du Brésil, et tableau de cette partie du pays" in Nouvelles Annales des Voyages, 1. m, Paris 1819 ; Brasilien, die Neue Welt... von 1810 bis 1821, Braunschweig, 1830; Pluto Brasiliensis, 1833.

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de son exploitation commerciale, les Anglais avaient pris les devants, et il convenait de les suivre à la trace. Les professeurs administrateurs du Muséum d'Histoire Naturelle, Jussieu, Lamarck, Desfol1taines, s'alarment en 1816 de l'ignorance dans laquelle se trouve la France des productions végétales d'un pays si riche en espèces utiles à la médecine et à l'industrie. Ils appellent l'attention du gouvernement sur l'intérêt d'envoyer au Brésil un jeune naturaliste compétent et dévoué: De tous les pays qui laissent encore des lacunes dans nos connaissances, le Brésil est un de ceux qui promettent les observations les plus intéressantes, comme on peut en juger par le petit nombre d'objets qui nous sont venus de cette vaste contrée. On sait qu'elle produit entr'autres, un grand nombre de plantes propres à la teinture, mais il est important pour les arts et le commerce qu'elles soient mieux connues. La facilité avec laquelle les arbres de l'Europe sont acclimatés dans la partie méridionale du Brésil donne aussi le droit d'espérer qu'on y trouverait d'utiles végétaux faciles à introduire dans nos provinces. Il est donc à désirer qu'un homme instruit et zélé puisse parcourir cette contrée et y faire des recherches. (13) Ce fut Auguste de Saint-Hilaire que l'on chargea de cette mission. Il sera le premier Français à pénétrer dans l'intérieur du Brésil et à le décrire scientifiquement. Les premiers renseignements qu'il envoie en novembre 1819 seront publiés en 1820 (14). La curiosité scientifique qu'aiguise l'attrait de l'inconnu et du merveilleux brésilien, plus vivace que jamais, ainsi que l'intérêt suscité par les très nombreux avantages matériels que l'on pense trouver au Brésil, sont les composantes majeures de l'invitation au voyage. A ces motifs, il convient d'ajouter l'attachement sentimental qui se fait jour chez certains à travers l'appétit de conquête. Les voyageurs français renouent avec leur propre histoire. Ils ont le sentiment étrange, émouvant et exaltant à la fois, d'avoir à découvrir un pays depuis longtemps connu, ou encore d'avoir tout à apprendre d'une terre et d'hommes dont ils furent les premiers à parler à l'aube de leur découverte. Aux préoccupations matérielles et scientifiques, se mêlent les souvenirs des France Equinoxiale et

13 A.N., F17 1543, lettre du 17 janvier 1816. 14 Journal des voyage,f..., 1.7, août 1820.

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Antarctique, des Tupinambas et de Duguay-Trouin, dans l'enchantement des vieux mythes renouvelés. Le Brésil, terre de promission, terre d'accueil et corne d'abondance de l'Amérique, pays de l'hyperbole et de toutes les possibilités. En 1815, . l'Eldorado des commerçants et des savants conquérants est au Brésil.

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II

VOYAGEURS ET MARINS FRANCAIS AU BRESIL 1816-1840

1. VOYAGES D'AFFAIRES ET MISSIONS OFFICIELLES

En 1816, 17 navires partent du seul port du Havre à destination du Brésil. Gendrin s'embarque sur l'Antigone et nous renseigne sur les passagers de l'entrepont dont il fait partie. Ce sont des commis envoyés en Amérique par de gros capitalistes et des artisans d'art que la crise industrielle française laissait sans emploi, et que la présence de la Cour à Rio de Janeiro et l'expansion de la capitale brésilienne attiraient au Brésil. La plupart se proposaient d'exercer au Brésil, les états de bijoutiers, armuriers et selliers.. quelques-uns se destinaient à la profession de tailleurs.. d'autres, enfin, qui n'avaient pas appris d'état comptaient sur le hasard pour faire fortune. (15) Lui-même, jeune commis d'un tapissier du boulevard des Italiens, accompagne son patron qui allait fonder un établissement à Rio de Janeiro. Il y demeurera jusqu'en 1821. A cette date il part pour le Chili avec l'intention de s'installer à Valparaiso. Il est de retour en France le 25 décembre 1823. Parmi les jeunes gens qui partent faire fortune, se trouve Ferdinand Denis. Il quitte le Havre également en 1816, le 24 août. Il a dix-huit ans et il veut conquérir une dot pour sa sœur et du bien-être pour sa famille: ... Je saurai arracher de la terre du Brésil une dot à la gentille Cisca, un bien-être pour vous tous... (16) Denis voyage en compagnie d'Henri Plasson, un ami de la famille, commerçant et agent consulaire à Bahia. Le jeune homme appartient à une
15 146, p. 15. 16 Op. cit., p. 195. Lettre de Bahia, 9 juin 1817.

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famille de la bourgeoisie libérale. Son père, Joseph-André Denis, d'abord interprète-juré auprès du Conseil des Prises Maritimes puis secrétaire traducteur au Ministère des Affaires Etrangères, le destinait à la carrière des consulats. Il était lui même un polyglotte accompli, et il semble que le jeune Ferdinand tenait de lui son goût des langues et la facilité à les apprendre. Il meuble son attente au Havre avant d'embarquer, à apprendre l'anglais et le portugais. En 1816, la situation financière de la famille Denis est très précaire. Le frère aîné, Alphonse, qui a participé à la campagne de France et a été décoré à Montereau, fait désormais partie des officiers de l'armée de la Loire que la Restauration vient de mettre à pied. Le père est mis à la retraite. Il ne peut plus espérer d'appuis dans la diplomatie impériale et ne dispose d'aucune fortune, la sienne ayant été entièrement perdue pendant la Révolution, et celle de sa femme singulièrement altérée. Ces circonstances incitent Ferdinand Denis au départ. Il passera six mois à Rio de Janeiro, jusqu'au 20 mars 1817, puis deux ans à Bahia. Attaché à Plasson, il travaille sous sa direction et pense faire une carrière consulaire. Mais bientôt d'autres projets le sollicitent, il est tenté par l'agriculture: Je crois que nous allons nous faire planteurs... une concession est un moyen long mais presque sûr de faire fortune. Nous payerons de nos personnes... (17) puis par l'industrie: Nous pourrons peut-être réussir à faire quelque chose. Les essais de tannerie ont du succès. (18) Au mois de septembre 1818, Denis fait part à ses parents de l'intention qu'a Plasson de remonter le fleuve Belmonte ou Jequitinhonha pour se rendre dans le Minas Gerais. Le projet prend forme, et dans une lettre du 23 mai 1819, il leur dit le désir qu'a celui-ci de l'emmener avec lui. Ferdinand va-t-il voir se réaliser le rêve qu'il caresse depuis son arrivée à Bahia? Le Jequitinhonha est célèbre pour l'or, les diamants et les pierres précieuses que l'on tire de son cours, il l'est également pour les sauvages Botocudo qui hantent les grandes forêts de ses rives. Denis a toujours des espérances de fortune mais il compte bien aussi faire une ample moisson d'observations curieuses qu'il pourra mettre un jour à profit. Je vais avoir bientôt la possibilité de te communiquer de nouvelles observations, écrit-il à son père le 22 juin 1819. Elles
17 Ibid. 18 Op. cit., p. 231. Lettre de Bahia, 11 mars 1818.

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porteront

en général sur les productions

naturelles et les mœurs

des Indiens, en joignant à cela des renseignements géographiques que je saurai me procurer et les différents mots de la langue boutikoude que je pourrai peindre par nos caractères. (19) Sao Miguel da Jequitinhonha, ville du Minas Novas, où il doit se rendre, se situe dans la vallée moyenne du fleuve, à quarante-cinq lieues environ au nord de Vila do Fanado, capitale du fameux district qu'il a décrit avec tant d'enthousiasme. Début août 1819, Denis quitte Bahia. Opérant comme agent commercial, il part avec un chargement d'objets manufacturés qu'il doit échanger contre du coton. Le Minas Navas est en effet connu depuis quelques années des négociants européens pour l'excellence de son coton. On le cultive sur les bords de l'Araçuaf et dans la région qui s'étend entre cette rivière et le Jequitinhonha. Auguste de Saint-Hilaire qui a voyagé dans la région en mai et juin 1817, nous a fourni des précisions à ce sujet. Pour atteindre Sao Miguel, aujourd'hui Jequitinhonha, Denis se rend d'abord par mer à Canavieiras, puis de là, il rejoint Belmonte. Une lettre nous apprend qu'il en part le 17 août pour remonter le fleuve. Le 27 août, il atteint Cachoeirinha et, le 13 septembre, il se trouve à Salto Grande, aujourd'hui Salto da Divisa. Nous ne connaissons pas la fin du voyage. Peut-être est-il de retour à Bahia en octobre comme il pensait le faire. Il rentre en France à la fin de l'année. Aucun de ses projets brésiliens n'a abouti, il revient sans fortune comme il était parti, mais sa vocation est née. Le Brésil qui fut l'émerveillement et la révélation de sa jeunesse, demeurera la grande passion de sa vie. En 1816 encore, le 17 juin, Tollenare qui devait rencontrer Denis à Bahia et devenir son ami, avait pris la mer à Paimbœuf, à bord de la goélette la Duchesse d'Angoulême. Il est marchand de coton à Nantes, ainsi qu'il se présente lui-même (20) ; Denis ajoutera en faisant sa connaissance qu'il est un homme vraiment aimable et instruit. Tous ses amis et ses biographes s'accordent pour louer, outre sa vaste culture, ses qualités d'esprit et de cœur. M. de Tollenare n'était pas seulement un écrivain distingué, c'était aussi un homme remarquable par sa courtoisie, sa

19 Op. cit., p. 262. 20 Op. cit., p. XXXIV.

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modestie, son travail incessant et le charme de sa conversation. (21)

Son goût pour les sciences et pour les arts, ses connaissances et son expérience des affaires et du monde, car il a déjà beaucoup voyagé au moment où il part pour le Brésil, joints à ses qualités d'écrivain et d'honnête homme, le mettront à même de faire de remarquables observations sur le Brésil. Tollenare se rendait à Recife, en passant par le Portugal, afin d'acheter sur place une cargaison de coton. Il avait installé à Nantes, en 1802, une usine de filature et de tissage de coton. Ruiné par la crise de 1810-1811, contrecoup de la politique napoléonienne du Blocus continental, aggravée par le décret de Trianon du 5 août 1810 qlll imposait des drdts écrasants sur les produits coloniaux et qui provoqua une hausst; catastrophiq:re du coton, il avait dû fermer ses ateliers en 1813. Avec le rétablissement de la paix en 1815, il reprenait ses affaires. Tollenare séjourna à Recife du 13 novembre 1816 jusqu'au 16 juillet 1817, puis à partir de cette date à Bahia dont il repartit à la fin de septembre 1818. Mêlés aux voyageurs commerçants et artisans et aux jeunes gens sans emploi en quête de fortune, on trouve également bon nombre de Bonapartistes contraints d'émigrer à la suite des listes de proscription établies en juillet 1815 et janvier 1816, ou qui s'exilent volontairement. Tollenare fait une allusion discrète à ceux que l'on regroupait sous la dénomination générale de jacobins:

... Nous

avons mouillé pendant

une heure sur la rade de

Saint-Nazaire afin d'y subir une l:.'fère visite. Si tinte"ltion du gouvernement est de prévenir la s£'rt:e de personnes suspectes, la recherche n'est pas suffisante. (22) Leur ennemi le plus acharné au Brésil sera le colonel Maler, consul de France à Rio de Janeiro entre 1815 et 1822. Il persécutera en particulier le directeur de la mission des artistes français, Joachim Le Breton, bien connu pour son bonapartisme, tandis qu'il témoignait la plus grande sollicitude au royaliste Auguste de Saint-Hilaire. Celui-ci se plaint d'ailleurs de l'étiquette de royaliste exagéré qu'on lui attribuait et qu'il juge excessive.
21 E. Maillard, Nantes et le département de la Loire Inférieure au XIXème siècle: Littérature, savant,f, musiciens et hommes distingués, Nantes 1891, p. 155. 22 Op. ciL p. 5.

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A deux mois d'intervalle, en mars et en juin 1816, arrivent en effet dans la capitale brésilienne, la mission d'artistes français et l'ambassade du Duc de Luxembourg qu'accompagne Auguste de Saint-Hilaire chargé de mission par le Muséum d'Histoire Naturelle de Paris. L'histoire de la première mission de prestige française, partie du Havre le 26 janvier 1816, a été longuement étudiée. Nous nous bornerons à rappeler quelques faits auxquels font fréquemment allusion les voyageurs qui se trouvent au Brésil à la même époque. Sollicitée par le marquis de Marialva, ambassadeur extraordinaire du Prince Régent auprès de Louis XVIII, elle devait fonder l'Académie des Beaux-Arts de Rio de Janeiro. Elle se composait des peintres Nicolas-Antoine Taunay, peintre de paysages, et Jean-Baptiste Debret, peintre d'histoire, du sculpteur Auguste-Marie Taunay, frère de Nicolas-Antoine, de l'architecte Auguste Grandjean de Montigny, de Charles Pradier, graveur, et d'Ovide, professeur de mécanique. Le musicien Sigismund Neukomm arriva avec l'ambassade du duc de Luxembourg. Après la mort de leur mécène, le comte da Barca, survenue en juillet 1817, la colonie d'artistes connut bien des difficultés. Jean-Baptiste Debret qui a vécu toutes les péripéties de l'installation et de la création de l'Académie des Beaux-Arts, les a racontées dans Voyage pittoresque et historique au Brésil qu'il commença à publier trois ans après son retour en France en 1831 (23). La mort de Joachim Le Breton, le 9 mai 1819 et l'hostilité du peintre portugais Henrique José da Silva qui prit sa succession, ne facilitèrent pas l'entreprise. A en croire Debret, il ne fallut pas moins de dix années pour entrer en possession d'un local qu'on destinait à l'Académie. Finalement elle fut inaugurée le 5 novembre 1826. Lassé peut-être par tant d'intrigues et désireux surtout de trouver des sources d'inspiration nouvelle, Debret entreprend un voyage au Rio Grande do Sul en 1827. Il suit la route du sud que Saint-Hilaire avait empruntée en 1819-1820. De Saint-Paul, il se rend à Sorocaba et à Curitiba, puis de là à paranagua et Guaratuba. Les dessins et les aquarelles qu'il rapporta de ce voyage s'arrêtent à Sao Francisco. Debret regagna Rio de Janeiro par mer. Ses illustrations furent retrouvées, et une partie en fut récemment éditée. J. F.. de Almeida résume l'histoire des différentes découvertes dans l'ouvrage qu'il consacre à Debret et à la fin duquel sont reproduits quarante paysages du voyage. Raimundo Otoni de Castro Maia découvrit des planches qui étaient peut-être destinées à fournir la matière à un quatrième volume au Voyage pittoresque et historique au Brésil, en 1939 à Paris chez le libraire Heymann. Un nouveau lot de planches inédites fut trouvé chez Nourrit par Antônio de Almeida Correia. Elles 23 I 16. 29

furent publiées par les comtes de Bonneval en 1954. Les vues des villes, les paysages de l'intérieur et du littoral d'une grande exactitude constituent un apport documentaire remarquable, particulièrement précieux pour la connaissance de la cinquième comarca de Saint-Paul, l'actuel état de Parana. Auguste de Saint-Hilaire a trente-sept ans en 1816. C'est un homme déjà mûr, instruit et zélé, un savant religieux et royaliste, estimé pour ses travaux d'histoire naturelle sur la physiologie des plantes, qui part au Brésil. Son portrait officiel se dessine dans la lettre écrite le 12 janvier 1815, qu'un ami doit faire parvenir au ministre de l'Intérieur afin d'appuyer la demande de fonds que Saint-Hilaire sollicite pour ses recherches au Brésil : Auguste de Saint-Hilaire d'une des meilleures familles de l'Orléanais, fils de M. de Saint-Hilaire, ancien officier d'artillerie et chevalier de St Louis depuis 27 ans, neveu de feu M. Lenoir, ancien Lieutenant de police, parent de Monseigneur le Chancelier et de plusieurs Pairs de France, s'est livré depuis un certain nombre d'années à l'étude de l'histoire naturelle et de la physiologie végétale. Il a publié plusieurs mémoires qui ont eu l'approbation de la première classe de l'Institut. Désirant ardemment rendre à la science et à son pays des services plus importants, et sachant que depuis le règne de Louis XN le Gouvernement a toujours recherché des naturalistes pour les attacher aux expéditions lointaines, il a sollicité et obtenu de Mr le Duc de Luxembourg la faveur de l'accompagner au Brésil. Le Brésil encore peu connu des naturalistes, promet à leurs recherches une moisson abondante. Plusieurs plantes propres à la teinture croissent dans cette région et pourraient être facilement introduites à la Guyane Française. Pour pouvoir faire des courses dans l'intérieur des terres, former des collections et rendre son voyage plus utile, il ose solliciter de Votre Excellence les fonds nécessaire à de telles dépenses. M's les Administrateurs et Professeurs du Muséum d'histoire naturelle s'intéressent vivement au succès de sa demande et lui ont offert de l'appuyer auprès de Votre Excellence.

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Un goût passionné de l'étude, de l'activité, un zèle sans borne, quelques succès obtenus dans la carrière des sciences sont les garants des efforts qu'il fera pour justifier la confiance
dont on voudra bien l'honorer.

Toujours resté fidèle aux principes de l'honneur, quelque part qu'il se trouve, il y portera l'amour de son Roi et celui de sa patrie. (24)

D'un an l'aîné de Tollenare, Saint-Hilaire mourra la même année que lui, en 1853. On pourrait établir aisément des points de comparaison entre ces deux hommes si représentatifs chacun de leur génération et qui, bien qu'ayant embrassé des carrières fort différentes, se rejoignent dans de nombreux aspects de leur formation, de leur expérience et de leurs goûts. Après une enfance studieuse chez les Bénédictins de Solesmes, Saint~ Hilaire, que sa famille envoie à Hambourg auprès d'un oncle maternel pendant la Révolution, reçoit une formation commerciale qui, si elle n'eut pas de suite, servit néanmoins, remarque Planchon, ... à confirmer en son esprit les habitudes d'ordre, de méthode et de minutieuse exactitude... (25) qui marqueront tant son œuvre scientifique qu'historique. A son séjour dans le nord, il doit également son apprentissage de la langue allemande qui facilitera sa connaissance des ouvrages des savants et des voyageurs allemands si nombreux à décrire le Brésil. Peut-être peut-on voir dans cette pratique de la langue allemande, et les connaissances germaniques de Saint-Hilaire une raison supplémentaire à l'amitié profonde qui le liera quelques années plus tard au collaborateur de Humboldt, CharlesSigismond Kunth. De retour en France, à la Turpinière dans le Loiret, la propriété familiale, et encore hésitant sur le choix d'une carrière, SaintHilaire se met à étudier la botanique. Le livre de Dubois sur les plantes de l'Orléanais lui révèle sa vocation. A Paris, il trouve ses maîtres: Jussieu, Richard, Des fontaines, et, dès lors, sa destinée est fixée. L'émulation généreuse et l'amitié de Kunth qui s'occupait de décrire les collections botaniques rapportées par Humboldt et Bonpland l'encouragèrent dans cette voie. Lorsqu'en janvier 1815, il commence à faire des projets de voyage au Brésil, tout à sa passion et à l'enthousiasme qu'elle lui communique, le très sérieux et réfléchi Saint-Hilaire rêve d'égaler les exploits des grands
24 AN. F17 1543, 15 novembre 1828. 25 Notice nécrologique, 15 décembre 1853.

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naturalistes explorateurs du siècle précédent. Il se donne pour modèle La Pérouse dont la légende est en train de se créer autour de la mystérieuse disparition. Dans la lettre écrite à l'ami qui doit l'appuyer auprès du ministre de l'Intérieur, Saint-Hilaire s'ouvre avec franchise et ardeur de ses projets et de ses rêves. Nous le découvrons dans l'intimité de sa vie privée et sentimentale: Tu connais ma situation aussi bien que moi et tu sais que le désir de faire ce voyage m'est uniquement inspiré par un amour passionné de la science. si Mr de Luxembourg fût parti en 1814, je n'aurais certainement rien sollicité du gouvernement, et je me serais trouvé assez dédommagé par le bonheur de me rendre utile et de faire faire quelques pas de plus à la botanique et à la physiologie.. mais les derniers événements ont pour le moment changé ma situation. Le passage de l'armée de la Loire et le séjour des Alliés ont forcé mes parents à faire de très grands sacrifices.. ils ont été écrasés de toutes les manières, et la délicatesse d'un bon fils ne me permet pas de leur demander dans cet instant des sacrifices nouveaux. Voilà, mon cher, ma pensée tout entière. Tu sais que Louis XVI a envoyé successivement plus de dix naturalistes dans les différentes parties du monde, sans parler de la grande expédition de La Peyrouse, et c'est à ce savant que l'on doit la plupart des plantes qui embellissent nos jardins et plusieurs de celles qui enrichissent nos forêts. Quel bonheur pour moi, mon cher, de pouvoir marcher sur les traces de cet homme infatigable! Quel plaisir j'aurais à voir ton vallon orné de quelques jolies fleurs du Brésil ! Tâche, mon cher, que cela ne soit point un rêve, et fais que j'obtienne promptement une réponse, car Mr de Luxembourg est sur le point de partir. (26) L'ambassade du Duc de Luxembourg part de Brest le 1er avril 1816 sur la frégate l'Hermione commandée par le capitaine de vaisseau Henri de Viella. C'est la première frégate du roi envoyée à Rio de Janeiro. Immédiatement après l'arrivée, le 1er juin, Saint-Hilaire entreprend ses recherches. Il doit découvrir des plantes de teinture qui pourraient être acclimatées en Guyane ou rapportées en France, et réparer les pertes subies par le Jardin du Roi qui, à la suite de la guerre, s'est vu contraint de fournir aux Alliés plus de douze mille objets d'histoire naturelle. Le
26 A.N. FI? 1543, 12 janvier 1815.

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zoologiste Delalande l'accompagne dans sa mission pour préparer les animaux. Lorsque l'Hermione appareille le 21 septembre pour ramener en France le Duc de Luxembourg, Saint-Hilaire confie à Viella sa première collection. Delalande retourne également en France. Quant à lui, il renonce à rentrer pour continuer ses explorations: ... les travaux auxquels je me suis livré jusqu'à présent ne sont rien en comparaison de ce qui reste à faire. La nature a été tellement prodigue envers ce pays, que ce n'est pas en trois mois que l'on peut espérer de connaître la plus petite partie de ses productions. J'ai donc pris la résolution de laisser partir son Ex. Monseigneur le Duc de Luxembourg sans revenir en France avec lui, de me condamner tncore à la plus cruelle de toutes les privations, l'éloignement des objets qui me sont chers, et de parcourir les provinces du Brésil qui sont le moins connues des naturalistes. La découverte d'une plante qui peut procurer à ce pays une branche de commerce avantageuse, m'a mérité l'extrême bienveillance de S. Ex. le Comte Da Barca, Ministre de la Marine et des Colonies, protecteur éclairé des sciences et des arts, et je suis sûr qu'il m'accordera tous les passeports et toutes les recommandations qui me seront
nécessaires. (27)

Ses travaux le retiendront six années au Brésil, pendant lesquelles il parcourra environ deux mille cinq cents lieues, soit plus de quinze mille kilomètres. Nous lui devons l'étude la plus vaste et la plus détaillée du Brésil. Afin de ne pas déséquilibrer ce chapitre de présentation des voyageurs, qui n'est pas réservé au seul Saint-Hilaire, nous nous limiterons à signaler les grandes étapes de ses voyages. Il séjourne à Rio de Janeiro et dans sa province jusqu'au début du mois de décembre. Le 7 décembre, il part visiter la province des Mines; ce premier voyage lui prend quinze mois. Saint-Hilaire est de retour dans la capitale brésilienne le 17 mars 1818. Il Y demeure jusqu'au 18 aoüt, puis il entreprend son deuxième voyage, beaucoup plus court celui-ci, où il parcourt le littoral des provinces de Rio de Janeiro et d'Espfrito Santo jusqu'à Linhares. Il rentre au mois de novembre de la même année. Le Registre des Etrangers mentionne son arrivée, mais avec une erreur de date:

27 Ibid., 18 septembre 1816. TI s'agit du Xylopia Sericea, arbre de la famille des Anonées. Son écorce pourrait être utilisée pour la fabrication de cordages et ses fruits servir de succédané au poivre, Plantes usuelles des Brésiliens, Paris 1824.

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Gentilhomme. Demeurant dans la rue Sâo Pedro de la ville neuve, 37 ans, noble, célibataire, en provenance de la capitainerie d'Espfrito Santo à bord du Bom Jardim, naturaliste, est arrivé ici en novembre 1819, a présenté un passeport. Au mois de novembre 1819, Saint-Hilaire se trouve en effet à Saint-Paul. n est parti le 26 janvier 1819 pour son troisième voyage, de beaucoup le plus long, qui le mènera de nouveau dans le Minas Gerais, puis dans le Goias et enfin à Saint-Paul. Les deux grandes étapes en seront S. Joao deI Rei, du 21 février au 18 mars, et Vila Boa, du 26 juin au 3 juillet, puis de nouveau du 20 au 27 juillet. Saint-Hilaire mettra trois mois pour couvrir la distance qui sépare la capitale du Goias de la ville de Saint-Paul où il séjourne du 29 octobre au 9 décembre. Son quatrième voyage qui est en fait la suite du troisième, sans retour à Rio de Janeiro, le mènera dans les provinces de Sainte-Catherine et du Rio Grande do Sul. De Saint-Paul, Saint-Hilaire prend la route du sud qui passe à Sorocaba et Curitiba. n visite Sainte-Catherine du 7 avril au 5 juin 1820. n prolonge son itinéraire dans le Rio Grande do Sul jusqu'à Montevideo occupée par les troupes portugaises du général Lecor. Saint-Hilaire suit la rive gauche de l'Uruguayen visitant l'ancienne Province des Missions dans sa partie brésilienne. Ce tour lui prend presque une année: arrivé à Pôrto Alegre le 21 juin 1820, il en repart le 28 juillet et il y est de retour le 13 juin 1821. A la fin du mois, il rentre par mer à Rio de Janeiro. Un dernier voyage du 29 janvier au 5 mai 1822 le conduira de nouveau à Saint-Paul pour récupérer les collections qu'il y avait laissées en dépôt en décembre 1819. Au début de juin 1822, Saint-Hilaire rentre en France. n rapporte du Brésil en plus de la remarquable moisson scientifique, un journal de route où, jour après jour, il a pris soin de noter, avec la minutie et l'honnêteté intellectuelle qui le caractérisent, les observations qu'il a faites dans les domaines les plus variés et les renseignements qu'il a pu recueillir au long de six années d'un labeur incessant. La rédaction de ses travaux scientifiques occupe les premières années de son retour en France (28). La publication de la Flora Brasi/iae Meridionalis dont le premier volume paraît en 1825, lui ouvre les portes de l'Académie des Sciences. En 1828, il peut comparer son œuvre scientifique a celle de Humboldt.

28 I 91-92-93-94.

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H'

commencé et fait continuer un ouvrage qui pourra rivaliser avec le Nova Genera de Humboldt... (29)

j'ai réuni un nombre prodigieux d'observations

j'ai

Son état de santé qui s'est profondément altéré depuis 1826, l'oblige à partir se soigner dans le midi, à Montpellier, et retarde la rédaction du récit de ses voyages.
... ma santé a enfin achevé de s'altérer et depuis 28 mois je suis livré à de continuelles souffrances...

écrit-il dans une lettre de Montpellier du 12 février 1828. Huit volumes seulement des Voyages sur les douze qu'il prévoyait, sont publiés entre 1830 et 1851. Saint-Hilaire ne put mener à bien la rédaction du voyage au Rio Grande do Sul (30). Il mourut d'une attaque d'apoplexie foudroyante à la Turpinière le 30 septembre 1853. Dans son œuvre qu'il qualifiait luimême d'historique, il avait mis toute son énergie et les qualités dominantes de sa pensée et de son stylé. Saint-Hilaire avait quitté le Brésil à la veille de l'Indépendance. Il avait appris le retour de Jean VI au Portugal alors qu'il se trouvait à Pôrto Alegre en juin 1821. Le départ du roi et de la cour entraîne une première vague de départs au début de mai 1821. Le contre-amiral Jurien remarque dans une lettre du 5 mai 1821 :
Le commerce du Brésil se ressent déjà de l'éloignement de la cour. L'argent est devenu très rare, les denrées sont à des prix excessifs... Je trouvai sur la rade de Rio de Janeiro, 12 navires de commerce français qui, ne. trouvant pas de retours convenables, se sont déterminés à prendre des passagers pour Lisbonne. (31)

Gendrin montre l'éclatement de la petite colonie de commerçants et d'artisans français. Son ami Pichon, tapissier, quitte le Brésil pour aller fonder un établissement à Montevideo, puis finalement au Chili. Luimême, encouragé par une lettre de Laperle et de Raibaut déjà installés à Valparaiso, partira tenter fortune au Chili. A Pernambouc, les événements
29 A.N. pl? 1543,.21 novembre 1828. 30 I 95 et 110. 31 AM. BB4 420.

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de 1817 n'avaient pas fait fuir les artisans, alors qu'en décembre 1821, nous apprenons le départ de plusieurs familles de commerçants-artisans. L'année 1822 n'apporte pas d'amélioration pour le commerce et les affaires. Le commerce est presque nul écrit de Rio de Janeiro, le 24 mars 1822, le commandant de la station navale Roussin, et le 5 août, parlant de la situation à S. Salvador:
Il n'y a plus aucun commerce possible dans une ville aussi agitée. Il ne s'y fait pas une seule affaire, et les armateurs de France doivent éviter de s'y présenter jusqu'à un temps plus heureux... (32)

Un an plus tard, le capitaine de vaisseau Grivel qui le remplace à la tête de la station du Brésil, fera les mêmes constatations dans une lettre du 4 mai 1823 : Il n'y a rien de nouveau pour Bahia, où il ne demeure que 3 ou 4 français, sans famille et prêts à s'embarquer avec leur petit bien, au premier signal. (33 ) Un leit-motiv de la correspondance de Grivel pendant l'année 1824 sera la nécessité de soutenir Dom Pedro 1er, et de reconnaître l'indépendance du Brésil.

... Le charme qui jusqu'à présent avait favorisé la puissance
du Prince est rompu, et il ne lui est plus permis d'être juste envers un parti sans encourir la malédiction de l'autre. Il ne saurait tenir contre cet état de choses et sa chute semble infaillible si on ne prend de sérieuses mesures pour le soutenir. Alors le Brésil livré à la démocratie, parcourra comme le reste de l'Amérique du Sud la carrière des Révolutions et sera longtemps perdu pour le commerce européen. Il peut, à cause de sa population mi-partie, tomber dans la barbarie ipso facto. Il se présente un moyen simple, convenable et pacifique d'arrêter les désordres signalés, c/est la reconnaissance immédiate de l'Indépendance du pays, et celle de Pedro Primo comme empereur du Brésil.

32 A.M.BB4 433. 33 A.M. BB4 447.

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Je proclame ce moyen d'une reconnaissance immédiate de la part du Portugal, non seulement comme simple, convenable et pacifique.. mais encore comme l'unique qui puisse sauver l'empire brésilien, et par la suite le principe monarchique audelà de l'équateur. Reste à considérer les avantages que la France doit tirer de l'initiative qu'eUe prendrait dans une teUe négociation. Je ne puis qu'avertir de ne pas oublier que 1825 approche, et que c'est à la fin de la présente année que finit le traité du Brésil avec l'Angleterre! (34)

Dès 1822, Roussin avait insisté sur l'intérêt de la France à reconnaître les nouveaux gouvernements d'Amérique. Il concluait ainsi son rapport du 16 novembre sur la situation politique du Brésil : Au reste, quelle que soit la forme du gouvernement que le Brésil adopte désormais, l'intérêt de la France est ouvertement de s'allier à lui. La séparation politique de ce pays d'avec le Portugal le jette dans nos bras. Nous seuls possédons les produits dont cette séparation le prive absolument. Nos sels, nos vins, nos huiles sont des choses de première nécessité pour le Brésil, du jour qu'il déclarera la guerre à son ancienne métropole. Quand on réfléchit à l'immensité des avantages qui attendent la France dans les nouveaux gouvernements d'Amérique, on ne peut s'empêcher d'être frappé des sacrifices qu'elle s'impose en s'en privant. La religion des traités doit être sacrée, sans doute.. mais eUe ne devrait pas être aveugle.. et la

sagesse éclairée des deux parties devrait en relever.
L'opiniâtreté de l'E.çpagne et du Portugal sur leurs colonies est absurde: faut-il que les 5/6 des peuples soient victimes d'une absurdité? (35) Dans le rapport De l'Europe et de l'Amérique signé Grivel, de Bahia le 20 mai 1824, on retrouve les mêmes propos avec une insistance accrue. Il faut sauver la monarchie d'un naufrage général en Amérique, ce qui par contrecoup servira à la protéger en Europe et à soustraire le Brésil à

34 A.M. BB4458. 15 février 1824. 35 A.M. BB4 433.

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l'hégémonie anglaise (36). Pour des considérations monarchiques et des raisons navales et commerciales, la France est intéressée à prendre les devants dans une reconnaissance par ailleurs inéluctable. ... aujourd'hui il n'y a plus de distances ni de barrières entre les nations.. les communications sont journalières et pour ainsi dire immédiates. Quand la démocratie règnera sans partage au-delà des mers, elle ne tardera pas à les franchir à la suite du commerce et à se déborder sur notre ancien continent. Le Brésil est central, immense, indomptable ,mns pouvoir être dangereux. Il n'est que peu imbu des théories modernes, conserve encore des habitudes de soumission et de respect envers le pouvoir souverain et ne les perdra qu'avec le temps. La monarchie est toute faite dans son sein, il ne s'agit que de favoriser son développement pour qu'avant peu elle s'élève grande et forte, pour qu'elle balance aux yeux des Américains l'influence politique de la Nouvelle Angleterre. Ainsi la France est doublement intéressée à la reconnaissance immédiate et à la consolidation de l'empire brésilien: d'abord comme monarchie.. mais aussi comme puissance navale. Elle ne doit pas perdre l'occasion d'arracher à l'influence et au commerce de ses rivaux, cet immense et riche pays ou du moins d'en partager les bénéfices et d'y préparer des asiles à ses escadres. .1825 approche, le traité avec l'Angleterre va finir. C'est une époque déterminante et il est probable que la reconnaissance du cabinet de Saint-James suivra le renouvellement des stipulations commerciales. Si la France devance les agents britanniques, elle sera à même de demander une égalité absolue et dans le tarif des droits et dans l'évaluation des marchandises en douane.. si elle se laisse devancer le Brésil redevient anglais de plus belle. Il n 'y a plus à balancer. (37)

En 1825, année de la reconnaissance de l'Empire du Brésil par le Portugal, les voyages d'affaires reprennent, les explorations et les missions
36 Ibid. 37 Ibid.

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scientitiques également. L'étude ethnographique des Indiens prendra à partir de cette date un remarquable développement. Le naturaliste Jean-Théodore Lacordaire voyage en Amérique du Sud entre 1825 et 1832. I! visite la province de Rio de Janeiro et celle de Pernambouc en 1828, semb1e-t-il. A son retour en France, il fera paraître de nombreux articles de voyage dans la Revue des deux Mondes de 1832 à 1835, parmi lesquels deux textes inspirés du Brésil, Un souvenir du Brésil, le 1er septembre 1832, et L'or des Pinheiros, le 1er mai 1835. Une violente polémique l'oppose, en 1832-1833, à l'explorateur Jean-Baptiste Douville, dont nous reparlerons (38). Auparavant il nous faut signaler plusieurs missions scientitiques qui marqueront cette période, et tout d'abord celle d'Alcide d'Orbigny, chargé de mission en Amérique méridionale par l'administration du Muséum d'Histoire Naturelle de Paris le 5 novembre 1825. L'œuvre de Félix de Azara, d'une part, Voyages dans l'Amérique méridionale depuis 1781 jusqu'en 1801, qui avait connu un grand retentissement parmi les savants du Muséum lors de sa publication en 1809, et celle de Humboldt d'autre part, limitée aux régions équinoxiales de l'Amérique espagnole, appelaient un complément d'information. I! s'agissait pour d'Orbigny de prospecter dans toutes les branches des sciences naturelles, géologie et anthropologie comprises, en suivant une marche opposée à celle qu'avait prise le savant allemand qui, parti du nord, était descendu jusqu'à la latitude de Lima. D'Orbigny part de Brest le 31 juillet 1826 sur la corvette de charge la Meuse et arrive à Rio de Janeiro le 24 septembre. Le Il octobre, il s'embarque pour Montevideo. De là il se rendra à Buenos Aires, Corrientes, puis ira étudier la Patagonie à l'embouchure du Rio Negro. En décembre 1829, il quitte le Rio de la Plata pour le Chili, via le Cap Horn. I! reste quatre ans en Bolivie, jusqu'à la tin juin. Le 27 juin, il part de la Paz pour rejoindre Arica et entin Lima qui est le seul point de rencontre de son itinéraire avec celui de Humboldt. Les deux voyages se complètent donc bien. D'Orbigny est de retour en France au début de 1834, il débarque à Bordeaux le 12 février. I! n'a consacré qu'un peu plus de quinze jours de ce long voyage d'étude qui a duré sept ans, au Brésil. C'est peu, mais non négligeable pour autant. Le Brésil venait d'être étudié magistralement par Saint-Hilaire et par les savants allemands Spix et Martius dont les œuvres commencent à paraître en 1823. Pour la partie brésilienne, d'Orbigny renverra donc ses lecteurs aux travaux des savants qui l'ont précédé. Mais la vision d'ensemble qu'il a de l'Amérique méridionale lui permettra de faire une étude originale de la race brasilioguaranienne en comparant ses caractères à ceux des autres races qu'il
38 Cf. Revue des-deux Mondes, des 1er et 15 novembre 1832.

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connaît bien, et d'apporter ainsi une contribution riche de perspectives nouvelles à la connaissance des Indiens du Brésil. Paul Rivet, dans un brillant parallèle entre l'œuvre de Humboldt et celle d'Alcide d'Orbigny, met en relief les qualités scientifiques et l'originalité de l'auteur de l'Homme américain: Moins porté au lyrisme, mais plus précis que Humboldt, moins généralisateur, mais plus scrupuleux analyste, moins encyclopédiste, mais plus méticuleux, moins théoricien, mais plus rigoureux, d'Orbigny supporte la comparaison avec son grand devancier... Naturaliste avant tout, il reste toujours en contact avec la réalité et ne s'aventure qu'avec prudence dans l'hypothèse. Il a certes moins d'imagination et peut-être de sensibilité que Humboldt, mais sa froide raison est un guide sûr qui jamais ne l'abandonne. Il ne vise pas à élever un édifice grandiose, mais s'applique à construire un robuste bâtiment aux assises solidement établies. Il y a magnifiquement réussi. (39) A la même époque a lieu l'expédition au Tapaj6s, conduite par le consul de Russie Langsdorff chez qui Saint-Hilaire avait logé en janvier 1819. Trois peintres l'accompagnent: l'Allemand Johann Moritz Rugendas, et deux Français, Adrien Taunay et Hercule Florence. Aucun des documents originaux laissés par Florence, dessins, aquarelles et récit du voyage ne nous sont parvenus. Les collections et les divers documents rassemblés par l'expédition ainsi que les manuscrits furent rapportés à Saint-Petersbourg en 1829 par l'astronome Rubstov et sont conservés aux Archives de l'Académie des Sciences de Leningrad. Tekla Hartmann signale que Dom Clemente da Silva Nigra, directeur du Musée d'Art sacré de Bahia, a rapporté de son voyage en U.R.S.S. en 1963 des inédits de l'expédition russe au Brésil, parmi lesquels se trouveraient 110 gouaches et aquarelles d'Hercule Florence, et son journal de quatre-vingt quinze folios, remplis de croquis (40). Un choix de soixante et un dessins et aquarelles exécutés par les trois peintres de l'expédition, dont huit sont signés de Rugendas, seize de Taunay et onze de Florence ont été reproduits à la fin de l'ouvrage que l'ethnologue russe Manizer, décédé en 1917, avait consacré à l'expédition de Langsdorff à la suite d'un voyage au Brésil en
39 Olivier Baulny, L'oeuvre américaine d'Alcide d'Orbigny, in Cahiers des Amériques Latines, 1970,5. Cf. 174-77. 40 Contribuçiio da iconografia para os Indios brasileiros do século XIX, Siio Paulo, 1975, pp. 96-97.

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1914-1915, et qui fut annoté et publié par Xprintsin en 1948 (41). Une grande partie du matériel ethnographique rapporté par l'expédition ne fut découverte qu'en 1930 par les chercheurs russes. Quant au journal de voyage de Florence, nous n'avons pu en consulter que le tout début écrit dans la langue originale, publié aux numéros 1 et 2 de juin et septembre 1905, de la Revista da Sociedade cient(fica de Silo Paulo, sous le titre Voyage fluvial du Tiété à l'Amazone par les provinces brésiliennes de Saint-Paul, Mato Grosso et Gran-Para. Partis de Rio de Janeiro le 3 septembre 1825, le jeune Florence, alors âgé de vingt-et-un ans, et ses compagnons devaient atteindre Belém, capitale du Para le 1er septembre 1828. Le récit de cette extraordinaire monçilo, publié dans la revue de Saint-Paul, s'arrête malheureusement presque au démarrage, le 17 juillet 1826, sur le Tiété, un mois après le départ de Pôrto Feliz. Il est bien regrettable que nous n'ayons pas la suite en français d'un journal si riche en observations et en illustrations ethnographiques sur les Indiens dont beaucoup étaient alors totalement inconnus. Florence donne des renseignements sur les Caipôs, les Guaicuru, les Guatôs, les Cabixis. L'expédition découvre les Indiens des affluents supérieurs du Paraguay. Les Bororos sont rencontrés en août-septembre 1827 au confluent du Jauru. Taunay en fit de très nombreuses représentations au village de Pao Sêco, situé sur la rive gauche, à sept lieues du Paraguay. Florence donna les premières images des Apiacas des bords de l'Arinos et du Juruena, en avril 1828. Les Mundurucûs du Tapaj6s font l'objet des derniers dessins datés du mois de juin de la même année. En 1828, Victor Jacquemont, jeune naturaliste voyageur, pour employer le terme désormais consacré qu'utilise l'administration du Muséum, est de passage à Rio de Janeiro. Il est chargé de mission aux Indes. Parti de Brest le 13 septembre à bord de la Zélée, il fait escale dans la capitale brésilienne du 27 octobre au 18 novembre, avant de gagner le Cap de Bonne Espérance, puis l'île Bourbon, Pondichéry et enfin Calcutta où il débarquera le 5 mai 1829. Stendhal et Mérimée ont laissé des portraits de leur ami. Les affinités sont surtout profondes entre Jacquemont et Mérimée; ils vivent, suivant l'expression de celui-ci, dans la même côterie, partageant les idées libérales de la famille Destutt de Tracy dont ils fréquentent ensemble le salon, rue d'Anjou. Jacquemont est très lié au fils du vieux philosophe, qui est élu membre de la Chambre des Députés en 1822, et siège près de La Fayette, dans les rangs de
41 Cf Manizer, A expediçâ'o do Académico G.I Langsdorf! ao Brasil (1821-1828). Ediçao p6stuma organizada por E.G. Xprintsin. Traduçao de Osvaldo Peralva, Sao Paulo, 1967.

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l'opposition. Enfants de la pensée du XVIIIème siècle, ils sont marqués de l'anticléricalisme de Voltaire et détestent la fausse sensibilité de Rousseau et de ses imitateurs. L'appréciation de Taine qui disait si justement de Mérimée: " la sensibilité chez lui était domptée jusqu'à paraître absente, non qu'elle le fût.. tout au contraire..." pourrait parfaitement s'appliquer à Jacquemont qui s'efforçait de cacher sa nature tendre et inquiète, extrêmement sensible. Nous voulions être forts, et nous nous moquions de la sensiblerie. Peut-être Victor cédait-il involontairement à cette tendance de sa génération. Je crois pourtant que ses dehors d'impassibilité tenaient moins à une mode qu'à une conviction. Il était stoïcien dans toute la force du terme, non par nature, mais par raisonnement... (42) Stendhal reprochait à son jeune ami, de dix-huit ans son cadet, l'intransigeance de ses jugements, vers laquelle le portait un esprit brillant, enclin au paradoxe et infatué, pensait-il, de ses théories (43). Mérimée, au contraire, souligne le naturel et l'agrément de sa personnalité; il en observe tïnement les contradictions qui pouvaient expliquer les divergences de jugement à son égard, et la qualité de la vision du monde qu'il aura au cours de ses voyages. Son procédé pour plaire consistait à ne rien cacher de ses idées et de ses sentiments, à être parfaitement naturel. Peu de gens sont insensibles à cette franchise, lorsqu'elle est accompagnée d'un esprit original et d'une solide instruction. Je l'ai quelquefois entendu accuser de penchant pour le paradoxe. A mon avis, ce n'était nullement son défaut. Au contraire dans toute discussion où il prenait part, il était, ou du moins croyait être, du côté de la vérité..' mais il donnait souvent à sa pensée un tour singulier, auquel pouvaient se méprendre ceux qui font plus attention à la forme qu'au fond. Le charme de son esprit était précisément de n'être jamais ni recherché ni apprêté. Je ne veux pas oublier ses défauts. La bêtise - la sottise su/tout - l'irritait d'une manière étrange. Il ne pouvait la
42 Mérimée, Introduction à la Correspondance inédite de Victor Jacquemont avec safamille et ses amis (1824 - 1832)... Paris 1867, p. VII. 43 Souvenir d'égotisme, oeuvres intimes, La Pléiade 1955, pp. 1421 - 1422.

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supporter et s'en indignait. Beyle, qui, bien que très intolérant lui-même en cette matière, gardait toutefois plus de ménagements, lui reprochait d'en vouloir sérieusement à des gens qui avaient le malheur d'être bêtes. (44) Le séjour brésilien de Jacquemont, bien que très court, trois semaines seulement passées dans la capitale, le marquera profondément. Certains aspects de la réalité sociale ne pouvaient manquer de choquer vivement sa sensibilité et son esprit libéral. Les impressions fulgurantes qu'elle lui donne et qu'il livre à sa famille et à ses amis dans sa Correspondance, ou, d'une manière peut-être plus spontanée encore, à son Journal de voyage, sont un complément instructif aux analyses longuement méditées et empreintes de pondération, de ses collègues naturalistes. L'explorateur Jean-Baptiste Douville apparaît plusieurs fois au Brésil au milieu de nombreuses péripéties. Il est assez difficile de déterminer les dates exactes de ses différents séjours. On y arrive tant bien que mal par une série de recoupements entre les quelques renseignements chronologiques trouvés dans ses ouvrages imprimés, Ma défense et Trente mois de ma vie, et ceux, beaucoup plus nombreux et intéressants, que l'on peut glaner dans les manuscrits et dans les lettres conservés dans les colis des Archives de la Société de Géographie de Paris et aux Archives de la Marine. Son premier voyage débute en plein conflit dans le Rio de la Plata. Le brick le Jules à bord duquel il a pris place le 6 août 1826, arrive le 29 octobre dans la Plata bloquée par l'escadre brésilienne en lutte avec la République argentine. En essayant d'enfreindre le blocus, le Jules se fait capturer en face de Buenos Aires. Deux ans plus tard, en 1828, Roussin, à la tête d'une escadre, sera chargé d'aller demander au gouvernement brésilien réparation des dommages causés au commerce français par le blocus de Buenos Aires. Depuis le 17 avril 1826, en effet, sept bâtiments de commerce ont été arraisonnés par l'escadre brésillienne. Trois ont été relâchés et trois autres, le Courrier, le Jules et le San Salvador ont été condamnés définitivement. Le septième enfin, l'Auguste, absous en première instance, attend un jugement définitif. Douville sort sans trop de difticultés de cette première aventure. Après avoir été retenu quelque temps à Montevideo, il est dirigé sur Buenos Aires où il se lance dans diverses opérations commerciales pour essayer de rétablir ses ressources qui se sont épuisées dans les péripéties de sa mise en liberté. Un an après, le 23 août 1827, il part pour Rio de Janeiro. Il installe une maison de commission et de vente publique dans le quartier de la Candelaria. Mais
44 Mérimée, op. cit., pp. V -VI.

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