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La migration maduraise vers l'Est de Java

De
416 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 129
EAN13 : 9782296304031
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LA MIGRATION MADURAISE VERS L'EST DE JAVA « manger le vent ou gratter la.terre ? »

Collection
dirigée

« Recherches asiatiques»

par Alain

FOREST

Dernières parutions: Françoise CAYRAC-BLANCHARD, Indonésie, l'armée et le pouvoir: de la révolution au développement, 1991. Gabriel DEFERT, Timor-Est, le génocide oublié. Droit d'un peuple et raisons d'Etat, 1992. Albert-Marie MAURICE,Les Mnong des Hauts-Plateaux (Centre Vietnam), vol. 1 : Vie matérielle; vol. 2: Vie sociale et coutumière, 1993. Jane COBB! (textes réunis par), Pratiques et représentations sociales des Japonais, 1993. Alain ROUX,Le Shangaï ouvrier des années 1930. Coolies, gangsters et syndica-

listes,1993. Hervé BENHAMOU et Gérard SIARY (textes réunis par), Médecine et société au

Japon, 1994. Jean DELVERT, Le paysan cambodgien, 1994. Frédéric DURAND,Les forêts en Asie du Sud-Est, 1994. LIN Hua, Chiang Kai-Shek, De Gaulle contre Hô Chi Minh (Viêtnam, 19451946), 1994. Elisabeth BOPEARACHCHI,L'éducation bouddhique dans la société traditionnelle au Sri Lanka, 1994. Jean-Pierre GOMANE,L'exploration du Mékong. La mission Ernest Doudart de Lagrée - Francis Garnier (1866-1868), 1994. Jeannine KOUBI et Josiane MASSARD-VINCENT (textes réunis par), Enfants et sociétés d'Asie du Sud-Est, 1995. Jean de MIRIBEL,Administration provinciale et fonctionnaires civils en Chine au temps des Ming (1368-1644), 1995. Travaux du Centre d'Histoire de la Péninsule Indochinoise. Dernières parutions: KHINGHoc Dy, Ecrivains et expressions littéraires du Cambodge au XXo siècle (Contribution à l'histoire de la littérature khmère, vol. 2),1993. Michel JACQ-HERGOUALC'H, 'Europe et le Siam du XVlo au XVIIIo siècle: L apports culturels, 1993. NGUYENThê Anh et Alain FOREST (eds), Notes sur la culture et la religion en Péninsule indochinoise, 1994. Bernard GAY,La nouvelle frontière lao-vietnamienne, 1995. En collaboration avec l'Association Archipel et Civilisations

..

poraine vue par ses intellectuels. Un choix d'articles de la revue Prisma (19711991), 1994.

- Cahier

d'Archipel 21: Marcel BONNEFF (présenté par), L'Indonésie contem-

. C.H.C.P.I., 2 2
..
Association

- avenue Archipel,

du Président-Wilson, 75116 Paris. 54 boulevard Raspail, 75006 Paris.

-

Collection « Recherches Asiatiques» dirigée par Alain Forest Laurence HUSSON

LA MIGRATION MADURAISE VERS L'EST DE JAVA

« manger le vent ou gratter la terre? »

Cahier d'Archipel26 Éditions L 'Ha,'mattan 5-7, rue de L'École Polytechnique 75005 Paris

-1995 Association Archipel EHESS - 54, bd. Raspail 75006 Paris

Cahiers d'Archipel disponibles

1. Denys Lombard, Introduction à l'indonésien. 3. Pierre Labrousse, Méthode d'indonésien, vol. I. 4. Pierre Labrousse, Méthode d'indonésien, vol. II. 5. Farida Soemargono, Exercices structuraux d'indonésien. 8. C. Hooykaas, Introduction à la littérature balinaise. 12. Pramoedya Ananta Toer, Corruption, roman traduit par D. Lombard. 14. Gérard Moussay, La langue minangkabau. 15. Pierre Labrousse, Dictionnaire général indonésien-français. 16. Pierre Labrousse, Dictionnaire de poche indonésien-français. 17. A.A.J. Payen, Voyage à Djocja-Karta en 1825. Notes de P. Carey. 18. Farida Soemargono & Winarsih Arifin, Dictionnaire général indonésienfrançais. 19. Le moment "sino-malais" de la littérature indonésienne. Edition dirigée par CI. Salmon. 20. Chulalongkorn, Roi de Siam, Itinéraire d'un voyage à Java en 1986. Présenté par Chanatip Kesavadhana. 22. La littérature indonésienne contemporaine. Une introduction. Edition dirigée par H. Chambert-Loir. 23. L'Indonésie contemporaine vue par ses intellectuels. Un choix d'articles de la revue Prisma (1971-1991 J. Présentation de Marcel Bonneff. 24. Monique Zaini-Lajoubert, L'image de la femme dans les littératures moder nes indonésienne et malaise. 25. Un émissaire viêtnamien à Batavia. Pham Huy Chu. "Récit sommaire d'un voyage en mer (1833 r. Edition bilingue viêtnamien-français. 26. Laurence Husson, La migration maduraise à Java Est. 27. Gérard Moussay, Dictionnaire minangkabau-indonésien-français.

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@Association Archipel, 1995 @ L'Hannattan , 1995

ISBN: 2-7384-3329-4

Remerciements
A mes parents

J'exprime ici ma reconnaissance à toutes celles et à tous ceux qui ont contribué à divers titres à la réalisation de ce travail, et sans les encouragements desquels celui~ci n'eüt pu être mené à bien. Je tiens à remercier en tout premier lieu mon directeur de thèse, M. Denys Lombard, de ses patients conseils et M. Charles Macdonald de sa confiance. Son équipe de recherche l'ECASE-IRSEA a soutenu financièrement et moralement mes recherches sur le terrain. Ma gréltitude également à M. Robert Wessing, consultant auprès de l'équipe de recherches maduraises de l'Université de Jember pour m'avoir chaleureusement conseillée et hébergée, ainsi qu'à tous les membres du «Kajian Madura» de cette même université (la liste de leurs noms est longue, qu'ils veulent bien m'excuser de ne citer que ceux qui ont été mes plus proches interlocuteurs: Pak Kabul Santoso, Edy Sriono, Markus Apriono et Dominikus Rato). Remerciements aussi à mes trois assistants de l'université Muhammadiyah de Jember : Lilik Amalya, Bahtiyar Lutfi, Budi. Je ne saurais oublier les amis: Mme. Dodi Tisna-Amidjaya et son époux regretté, Agnès Korb, Claude Grandchamp, Pierre Le Roux, Manuelle Franck, Zoé Fachan, avec une mention particulière pour l'assistance informatique et graphique de Philippe Nieto. Je dois de fructueuses relectures et des discussions enrichissantes à Muriel Charras, Charles Macdonald, Bernard Sellato. Remerciements à Franck Olivier- Vial pour son soutien constant et sa critique sans concession. Ce livre n'aurait peut-être pas vu le jour sans le concours de l'association Archipel, ni. sans la bourse Lavoisier (service de la Formation des Français à l'Étranger, ministère des Affaires étrangères) qui m'a permis d'effectuer des recherches complémentaires aux PaysBas. Je remercie aussi vivement la Fondation Singer-Polignac pour la subvention qu'elle m'a accordée.

SOMMAIRE
INTRODUCTION PREMIERE PARTIE ILE DÉSHÉRITÉE ET POPULATION DÉFAVORISÉE Chapitre 1. Un milieu contraignant, une agriculture limitée Chapitre 2. Un « archipel de groupes familiaux» Chapitre 3. Pression démographique et migration Chapitre 4. L'expansion de l'espace madurais DEUXIEME PARTIE LA MIGRATION MADURA/SE, UN PHÉNOMENE DE «LONGUE DURÉE» Chapitre 5. Histoire de l'émigration maduraise à Java-Est Chapitre 6. La« madurisation» de Java-Est TROISIÈME PARTIE UNE MIGRATION DE DÉFAVORISÉS Chapitre 7. Un petit peuple laborieux Chapitre 8. Une « bourgeoisie» à cheval entre Madura et Java
QUA TRIEMEPARTIE MOTIVATIONS ET SPÉCIFICITÉS DE LA MIGRATION MADURAISE Chapitre 9. Des migrants spontanés Chapitre 10. « Manger le vent» ou « gratter la terre»

Les motivations de la migration contemporaine
Chapitre Il. Les modalités de la migration Chapitre 12. Une migration classique? Chapi tre 13. Une migration profitable sans intégration CONCLUSIONS A. Conséquences de la migration sur l'île d'origine B. L'avenir de la migration C. Migration culturelle ou migration de nécessité?

Conventions

d'écriture

L'orthographe indonésienne a connu deux grandes réformes, en 1947 et en 1972. Les mots indonésiens sont donc orthographiés comme le veut la réforme de 1972, suivant en cela le dictionnaire indonésien-français de P. Labroussel. L'orthographe ancienne est respectée pour les citations de textes antérieurs à ces réformes. Ces citations, selon l'usage, apparaissent entre guillemets, en simple interlignage et en petits caractères. Des renvois de notes seront effectués pour les citations trop longues. Les citations étrangères seront traduites, ou livrées dans la langue originelle pour celles qui poseraient des difficultés de traduction. L'orthographe des mots madurais suit celle que préconise le dictionnaire maduraisnéerlandais de Kiliaan2 . Madura s'orthographie avec un « U » (prononcé ou) selon la graphie indonésienne et anglo-saxonne, et c'est ainsi aussi que nous écrirons les noms et les adjectifs qui en découlent. Les mots indonésiens sont composés en italique. Les mots madurais également et identifiés par un astérisque (exemple: la rizière,
sawah en indonésien sera notée en madurais saba*) .

Les références bibliographiques sont données dans leur intégralité, en notes, en bas de page, à leur première apparition dans le texte; puis, pour les appels suivants, seuls le nom de l'auteur, la date et la page sont mentionnés.

1. Dictionnaire Indonésien-Français, Association Archipel, Paris, 1984. 2. Madoereesch-Nederlandsch Woordenboek 1904-1905. 8

CARTE N° 1

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MADURA,

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A. NIEHOF, 1985: 22 )

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Introduction

Le territoire de la République d'Indonésie, qui s'étend entre les latitudes6°08' au nord et 11°15' au sud et des longitudes 94°45' à l'ouest à 141°054 à l'est, forme le plus vaste archipel du monde. L'Indonésie totalise environ 6 000 îlots inhabités et 7 000 îles peuplées3, dont cinq principales: Kalimantan (ou les 2/3 de Bornéo, 539460 knl2), Sumatra (473 606 km2), l'Irian Jaya, partie occidentale de l'île de Nouvelle-Guinée (410 590 km2), Sulawesi (196 170 km2) et Java-Madura (132 187 km2). L'Indonésie se classe aujourd'hui au quatrième rang mondial des pays les plus peuplés avec ses quelque 186 millions d'habitants. Soixante-deux pour-cent d'entre eux vivent à Java, qui concentre 70 % de la. population urbaine sur seulement 6,9 % de la superficie totale du pays. Les densités de population reflètent cette répartition très inégale de la population: 690 habitants au km2 à Java en 1980, mais seulement 59 à Sumatra, 55 à Sulawesi et 12 seulement à Kalimantan4. Ce déséquilibre constitue l'un des problèmes majeurs du pays5 (cf tableau n° la, en annexe) et ce, depuis au moins le début du siècle. Des programmes gouvernementaux de migration organisée dits de transmigrasi (Transmigration) - considérés par certains démographes, dont Hugo, comme le plus vaste mouvement mondial de colonisation agricole - ont été mis en place dès 1930 pour désengorger Java et, par là même, mettre en valeur des îles périphériques moins peup~ées. Cependant, parallèlement à cette migration planifiée récente, parrainée et assistée, des migrations traditionnelles spontanées (merantau) ont lieu entre les îles depuis que les hommes circulent en bateaux. A l'inverse de la Transmigration, elles se font au détriment des zones périphériques, en direction des îles centrales, de Java tout particulièrement, centre de l'archipel, siège du pouvoir politique et théâtre du développement économique le plus rapide. Une partie de ces populations migrantes choisit cependant parfois librement de s'installer dans les îles extérieures. Ces dernières sont donc soit des réservoirs de matières premières ou de main-d'oeuvre, soit des zones d'expansion
3. V. Monteil, Indonésie, Horizons de France, 1970: 13. 4 Perspectives indonésiennes, ambassade d'Indonésie, Paris, 1989. 5. M. Nairn, qualifie même la situation démographique de Java d'explosive. « Migration magnitude of the Minangkabau and other ethnic groups in Indonesia », Bukittinggi, 1976, p. 13. 11

pour ce centre tout puissant. Quant aux habitants de ces zones périphériques qui pâtissent de conditions économiques défavorables, pour peu qu'ils aient un esprit d'entreprise et un fort réseau de solidarité, ils développent rapidement une tendance à migrer vers ce centre, aussi riche de promesses que de mirages. L'étude de ces migrations remonte à l'époque coloniale. Ce qui reflète la persistance et l'importance du phénomène. Vers les années 1920-1950, des historiens néerlandais comme Vollenhoven et van Leur en effectuent les premiers relevés, posent les premiers jalons, comme l'a remarqué G. Hugo6. Ces précurseurs ont distingué trois schémas principaux de migration pour la période pré-coloniale causés, dans le temps, par l'essor ou la décadence de royaumes agricoles et de sultanats côtiers, par une colonisation agricole, par des déplacements saisonniers, par le développement de réseaux commerciaux, par des guerres, des famines ou même des catastrophes naturelles: 1) une colonisation effectuée par un grand nombre de migrants d'une région donnée (par exemple, les Javanais à Banten et sur la côte nord du pays Sunda), 2) une migration à motif commercial d'individus, des marchands principalement, qui s'installent dans les villes portuaires, 3) une installation autoritaire dans des territoires étrangers (ex: l'installation de foyers de peuplement bugis dans l'est de Sumbawa et l'ouest de Rores, le contrôle des Achinais sur les Gayo, Alas, Karo, Simalungun... ). Avec l'arrivée des Européens, la migration change à la fois de dimension, de motivation et de destination. En effet, du début du XVIe siècle jusqu'aux premières années du XXe siècle, l'Indonésie a vu graduellement s'affirmer la présence européenne. Les activités de ces colons ont exercé une influence considérable sur les schémas de migrationen particulier quand les Néerlandais (et très brièvement les Anglais), ont imposé au XIXe siècle leur administration directe amenant des transformations systématiques et à grande échelle: « pacification », mise en valeur des terres par le défrichement et l'introduction des cultures commerciales; création et concentration d'activités dans de nouvelles zones d'exploitation, instauration du travail forcé ou semi-forcé, révolution des transports7. Pendant cette période, d'importantes migrations de travailleurs agricoles (kuli kontrak), ont eu lieu, à destination notamment des plantations, des zones minières, des ports, principalement à SumatraNord, Sumatra-Sud et à Java-Est.
6. G. J. Hugo, « Population movements in Indonesia during the colonial period », Indonesia Australia Perspectives, 1. J. Fox ed., Research School of Pacific Studies, Canberra Australian National University, 1981. 7. A tous ces facteurs favorisant les déplacement de population s'ajoutent aussi une meilleure hygiène entraînant une diminution de la mortalité et une fertilité plus grande, à l'origine d'une plus forte pression démographique dans les campagnes. 12

Certains de ces schémas de migration datant de l'époque coloniale se sont perpétués bien après l'indépendance. Aujourd'hui, ces mouvements de population se fondent dans une mobilité croissante, encouragée par une spectaculaire révolution des transports privés et collectifs, dirigée à la fois vers des campagnes plus prospères et vers les villes. Les migrations indonésiennes sont l'objet d'un intérêt croissant de la part des chercheurs occidentaux depuis les années 1970 (Temple 1974 ; Hugo 1975, 1978 ; Mc. Cutcheon 1977). Les déplacements planifiés de population, alias les programmes de Transmigration, ont été abondamment étudiés (Arndt, H. W. 1983; J. Hardjono 1977 ; M. Pain 1989; M. Charras, 1982). Certains se sont également penchés sur la condition des employés du secteur informel dans les villes indonésiennes (Forbes 1979 ; Jellinek 1977, 1978). Quelques chercheurs étrangers et indonésiens ont en outre étudié la mobilité de groupes ethniques particuliers (Hugo 1975, 1977, 1978 ; Naim 1974 ; Maude 1980 ; Koentjaraningrat 1975). Il devenait en effet urgent de comprendre les mécanismes des migrations et de réfléchir sur la manière de rééquilibrer la très inégale répartition de la population sur le territoire national. Il n'en demeure pas moins que, face à une appréciable bibliographie concernant la Transmigration officielle indonésienne, les formes spontanées, traditionnelles et contemporaines de migration restent mal connues. Car autant le Javanais est - à tort - réputé sédentaire et fortement attaché à sa terres, autant certaines ethnies de l'archipel ont le départ facile et la migration inscrite dans leurs us et coutumes. Le dernier recensement colonial, en 1930, a montré que seulement Il % de la population totale indonésienne vivaient en dehors de sa région de naissance, soit 6,6 millions sur 60,7 millions de personnes. En 1971, 6,4 % seulement de la population avaient migré9. « Le recensement de 1980 montrait que 2,4 % seulement des Indonésiens avaient migré entre 1975 et 1980, alors qu'aux États-Unis ou en Australie la mobilité touchait respectivement 46 % et 43 % de la

population »10.
Ces faibles pourcentages s'expliquent par le fait que les recensements ne tiennent compte que des mouvements interprovinciaux et ne reflètent donc qu'une petite partie des mouvements de population qui s'opèrent dans l'archipel. Des études plus fines
8. Des auteurs tels que Bryant (1973), Fryer et Jackson (1977 : 18), Mc Nicoll ( 1968 : 33-39) ont souligné dans leur études la prétendue immobilité des Indonésiens, en particulier des Javanais. 9. G. J. Hugo, « Indonesia: patterns of population movement to 1971 », in Migrations and development in Southeast Asia, Robin J. Pryor, Oxford University Press, 1979. 10. Hugo & Hull & Hull & Jones, The Demographic Dimension in Indonesian Development, East Asian Monographs, Oxford University Press, Singapour, 1987 : 166). 13

conduites à plus petite échelle, tendent au contraire à affirmer que les mouvements de population intra-provinciaux sont cinq fois plus élevés (Hugo G. J. & Hull T. H. & Hull V. 1. & Jones, G. W. 1987: 166). Un article de M. Nairn (1976), basé sur le dernier recensement colonial (Volkstelling 1930) - le dernier également à s'appuyer sur une identification ethnique -, permet de dresser un bilan des migrations insulindiennes en 1930. Selon Nairn donc, par ordre décroissant, l'archipel comptait en, 1930, cinq ethnies migrantes majeures: les Baweanais, les Banjar, les Bugis, les Menadonais et les Ambonaisll. Fâcheusement, Javanais, Sundanais et Madurais, quoique distincts, sont englobés par les chiffres uniques que récapitule le tableau n° 1. Ce qui a pour conséquence de voir rangée, bien à tort, l'ethnie maduraise dans les groupes à faible intensité migratoire. Comment expliquer cette affirmation, alors qu'ils devraient, comme nous allons le démonter tout le long de cette étude, figurer en tête des groupes ethniques à forte intensité migratoire? Par le fait que Nairn ne prend en compte que les migrations inter-provinciales, alors que la migration maduraise est davantage intra-provinciale, et que les statistiques concernent un ensemble Java-Madura indifférencié. Nous nous attacherons donc à rectifier cette information. Étudier la migration maduraise sur une longue durée présente plusieurs intérêts: . les Madurais constituent le troisième groupe ethnique indonésien, après les Javanais et les Sundanais, ils forment aussi le second groupe ethnique et linguistique de la province de Java-Est, après les mêmes Javanais;

11. Bawéanais et Madurais sont de culture et de langue similaires. Les habitants de la petite île de Bawéan, au nord de l'archipel de Madura, détiennent le record de migration, dirigée principalement vers Singapour et la Malaisie où ils ont reproduit leur mode d 'habitation en pondok et exercent de petits métiers urbains. (Vredenbregt, De Baweanners in hun Moederland en in Singapore, Thèse, Leyde, 1968). Les Banjar du sud de Kalimantan migrent vers les côtes de Sumatra et de l'archipel indonésien, tant en milieu urbain qu'en milieu rural, ainsi qu'en Malaisie où ils ont développé des activités primaires (planteurs, paysans, pêcheurs). Les Bugis, dès le XVIIe siècle, sous le coup de guerres féodales et d'une forte pression démographique, ont opté pour des activités de commerce et de navigation, d'où leur présence dans les principaux ports de l'archipel, à Surabaya-Gresik, à Sumatra et jusqu'en Malaisie (voir notre conclusion, dans laquelle nous comparons les migrations bugis et maduraise). Menadonais, Ambonais, et autres populations de la province de Nusa Tenggara, ont bénéficié de part leur conversion au christianisme d'un enseignement diffusé par les missions et ont souvent fait montre de fidélité envers le gouvernement colonial. De ce fait, ils ont été enrôlés dans l'armée et envoyés en garnison dans les principaux. cantonnements militaires des Indes néerlandaises. Pour ce qui est des Minangkabau, voir, en conclusion, l'analyse comparative détaillée de leur migration et de celle des Madurais. 14

Tableau n° 1 DEGRÉS COMPARATIFS D'INTENSITÉ MIGRATOIRE PARMI LES PRINCIPAUX GROUPES ETHNIQUES INSULINDIENS EN 1930 (D'après M. Nairn 1976: 27 et le Volkstelling de 1930) Ethnies Recensement (1930) A l'intérieur de leur territoire N FORTE INTENSITÉ 1 928 322 919462 944 235 1 543 035 281 599 232 573 45 711 48 301 189 186 6 132 424 1 717031 778 686 809 842 1 380 334 254947 211 407 29 305 44 306 175 271 5 401 129 89,0 84,7 85,8 89,5 90,5 90,9 64,1 91,7 93,0 88,1 211 291 140 776 134 393 162 701 26 652 21 166 16 406 3995 13 915 730663 Il,0 15,3 14,2 10,5 9,5 9,1 35,9 8,3 7,0 11,9 % A l'extérieur de leur territoi re N

%

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TOTAL
FAIBLE Javanais Sundanais Madurais Balinais Sasak Timorais Makassar Toraja Dayak Malais Achinais Jambi Palembang Lampung Nias INTENSITÉ

TOTAL

27 808 623 8 594 834 4 305 882 1 111 659 659 477 1 628 864 642 no 557 590 651 391 953 397 831 321 138 573 770 917 181 710 202 400 49 039 338

39 344 423

96,6

1 364 896 1300 948 14 126 12 574 1000 1000 50 000 9421 2495 37 707 1 550 7461 504 478

3,4 0,1 0,1 0,9 2,0 0,2 0,2 5,2 1,1 1,8 4,9 0,9 3,7 3,1

99,9 1 110359 99,9 658 529 99,1 1 614 738 630 146 98,0 99,8 556 590 99,8 650 391 94,8 903 397 98,9 821 900 98,2 136 078 95,1 733 210 99,1 180 160 96,3 194 939 47 534 860 96,91

leur migration se présente comme une. synthèse des différents courants migratoires passés et contemporains de l'archipel indonésien; elle remonte à l'époque pré-coloniale, s'est amplifiée sous la colonisation et s'est maintenue jusqu'à nos jours de façon notable; elle touche Java, mais concerne aussi des îles périphériques comme Kalimantan, Sumatra, et également l'étranger (Malaisie12 et
12. Lim Lin Lean estime que le nombre des ouvriers indonésiens travaillant en Malaisie varie entre 100 000 et 300 000 personnes, voire même beaucoup plus en tenant compte des clandestins. Ces derniers, souvent originaires de Java-Est, sont majoritairement madurais. (cf. « Labor shortages in the rural agricultural sector of Peninsular Malaysia, a 15

. . .

Émirats Arabes Unis). Le bureau central des statistiques (BPS) a publié en 1983 d'intéressantes informations concernant la langue parlée à la maison par îles: à Java, 6 709 337 personnes parlaient le madurais à la maison, 180 0461 'employaient à Kalimantan, Il 502 à Sumatra, 568 à Sulawesi et Il 893 dans les autres îles. Cette estimation minimale permet d'évaluer la répartition des Madurais dans l'archipel, de même que le nombre de madurophones vivant en dehors de leur île d'origine: 6913 977 (Hugo G. J. & Hull T. H. & Hull V. J. & Jones G. W. 1987: 20-21). Proportionnellement parlant13 - si l'on considère le rapport entre Madurais résidant à Madura et Madurais résidant à l'extérieur de Madura (rapport qui oscille de 50/50 à 25/75, selon les sources) -, il s'agit de la plus importante migration de l'archipel. Au milieu du XIXe siècle, il y avait déjà 833 000 Madurais à Java-Est, soit deux fois plus que sur l'île d'origineI4. D'après Pak Husen, Madurais et ex-assistant gouverneur de Java-Est dans l'ex-Keresidenan de Besuki, il y avait 3 millions de Madurais à Java-Est en 1952, puis 7 millions environ en 1975 (2 millions sur l'île même et 5 millions à Java-Est proprement dite)15. L'Ensiklopedialndonesial6 avance, en 1983, le chiffre (sousestimé à notre avis) de 6 millions de Madurais à Java-Est, soit un peu plus du double de la population résidant à Madura même (2 686 803 habitants en 1980)17.

.

Étudier cette migration - sujet « trait d'union» entre Java et Madura, puisqu'il concerne autant l'île d'origine que de l'île d'accueil - permettra de souligner autant l' originali té de Madura que celle de la Est est délaissée par rapport à d'autres provinces indonésiennes, comme le confirme notre recherche bibliographique (cf. infra, les sources bibliographiques). En ce qui concerne l'île de Madura, trois facteurs communément admis ont contribué à la priver de l'attention qu'elle mérite. Le premier peut se résumer en ces termes: « Madura est trop près de Java ». C'est ainsi que Madura est passée sous silence ou trop rapidement englobée dans les études qui traitent de Java. Le second tient au manque de ressources naturelles, et donc de

.

provincede Java-Est, qui l'englobe administrativement. En effet, Java-

search for explanations and solutions », Faculty of Economics and Administration, University of Malaya, 1982 : 3). 13. Numériquement parlant, la migration la plus importante en Indonésie est celle des Javanais en dehors de Java. 14. H. de Jonge, Juragans en Randols, Tussenhandelaren op het Eiland Madura, Nijmegen, thèse, 1984. 15. Laporan tentang penelitian sastra lisan Madura, Universitas Jember, 1976. 16. Ensiklopedia Indonesia, n04, Penerbitan buku Ichtiar Baru, Van Hoeve, Jakarta 1983, chapitre Madura. 17. En l'absence de statistiques officielles, les chiffres peuvent ainsi varier d'un auteur à l'autre. 16

perspectives économiques, qui caractérise l'île. Ce facteur est en passe de devenir caduc à I'heure des nombreux projets d'industrialisation prévus dans la partie ouest.. Le troisième facteur expliquant pourquoi Mad\lra n'a pas été étudiée durant la période coloniale comme l'ont été d'autres régions et groupes ethniques de l'archipel, tient à sa réputation de ferveur religieuse. L'islam fermement enraciné dans la société maduraise laissait peu d'espoir à d'éventuelles possibilités d'évangélisation, donc aucun missionnaire éclairé n'a. eu le loisir de se livrer à une étude anthropologique sur l'île. Notre sujet permet aussi la mise en perspective historique d'une migration spontanée, passée et contemporaine, dans un pays où un vaste programme d'émigration interne assistée est en vigueur depuis une soixantaine d'années. Il faut noter que très peu de Madurais sont candidats à la Transmigration18. Ils préfèrent migrer spontanément, tout comme les autres ethnies traditionnellement migrantes de l'archipel, les Bugis, les Batak et les Minangkabau - plus connus pour avoir été étudiés par Mochtar Naim19 -, qui préfèrent s'installer librement dans les lieux de leur choix en se servant d'un réseau d'entraide familiale20, alors que des ethnies traditionnellement sédentaires, comme les Javanais ou les Balinais, transmigrent plus facilement. L'extrême mobilité des Madurais est reconnue comme l'une des caractéristiques de cette ethnie; pourtant, aucune étude approfondie n'a jamais été réalisée sur la tradition migratoire ou sur le caractère bilocal de cette population. Il importe donc. de définir le cadre général de cette mobilité, de mesurer l'ampleur de ce mouvement, de déterminer les conditions de succès ou d'échec de ces déplacements de population à travers des études de cas. Cette étude vise aussi à mettre en évidence les caractéristiques et les spécificités de cette émigration, ses modes de structuration à travers plus d'un siècle d'histoire. Nous souhaitons également replacer cette étude locale dévolue à un groupe ethnique spécifique dans son contexte indonésien, national. Pour. ce faire, nous comparerons le phénomène migratoire madurais avec d'autres migrations. A ce stade, il serait bon d'examiner le vocabulaire employé par les spécialistes des migrations et de préciser les termes de la typologie du phénomène migratoire.

18. Java, Madura, Bali, Lombok sont les seules îles de départ concernées par les programmes de la Transmigration. 19. M. Nairn, Merantau, Mînangkabau Voluntary Mîgratîon, thèse, Université de Singapour, 1973. sont, à la 20. Les îles d'origine de ces trois groupes migrants - Sulawesi et Sumatra différence de Madura, les principales régions d'accueil des programmes de la Transmigration.

-

17

A. Terminologie de l'étude des migrations Par migration humaine, il faut entendre un déplacement de population d'un lieu vers un autre et l'adoption - d'une manière
temporaire ou définitive

-

d'un autre lieu de résidence que celui de sa

naissance. A cette notion de déplacement s'associe généralement une notion d'éloignement21. « Migration» est donc un terme générique assez imprécis, une dénomination commune pour tout type de mouvement de population aux causes variées, physiques ou sociales. Mouvements de population parmi lesquels l'économiste Julius Isaac22 distingue, au cours de I'Histoire, quatre groupes distincts: les invasions, les conquêtes, les colonisations et les migrations. Nous ne nous attarderons pas sur les trois premiers. Quant au quatrième, Isaac le divise en deux: les migrations forcées (commerce d'esclaves, déportation, travail forcé, réfugiés politiques) et les migrations libres (free migration) mobilisant des individus libres désireux de changer de lieu de résidence. Les distinctions dans la typologie des migrations portent sur la durée de l'absence du lieu de départ ou de présence sur le lieu d'arrivée, sur l'unicité ou la répétition du déplacement, et sur son cadre juridique. Les migrations peuvent être expulsives, attractives, d'ordre naturel (famine, cataclysmes), sociales, religieuses, colonisatrices, économiques.. . Elles peuvent également adopter des formes très diverses: saisonnières, alternantes, temporaires ou définitives, lentes, violentes, volontaires ou forcées, spontanées, collectives ou individuelles, officielles ou clandestines... Pour affiner encore, on peut se demander si elles s'effectuent avec ou sans but défini, si elles sont ou non socialement et culturellement institutionnalisées (les migrations initiatrices par exemple). Puis, il faut encore distinguer entre migrations proche, lointaine, nationale (inter-provinciale, intra-provinciale), internationale, rurale, urbaine, de campagne à ville, ou de ville à campagne, de campagne à campagne et de ville à ville. Pour mieux caractériser ces mouvements23, les géographes ont, sur le critère de la longueur du séjour, différencié les migrations

21. Le dictionnaire démographique muItilingue publié par l'Organisation des Nations unies en 1958 (p.62) donne une définition semblable: « On appelle migration ou mouvement migratoire un ensemble de déplacements ayant pour effet de transférer la résidence des intéressés d'un certain lieu d'origine, ou lieu de départ, à un certain lieu de destination, ou d'arrivée. » 22. Economics of Migration, Kegan Paul, Londres, 1947. 23. Les ouvrages concernant les migrations s'avérant le plus souvent d'origine anglosaxonne, la terminologie qui prévaut est issue de l'anglais. L'étude des migrations en Asie du Sud-Est, et plus précisément en Indonésie, a ses ténors: Graeme J. Hugo, R. J. Pryor, D. Forbes et Mc. Nicholl, qui ont énormément contribué à développer une terminologie de géographes-démographes spécialistes des mouvements de population, 18

circulaires, alternantes ou pendulaires quand elles sont de très courte durée; les migrations temporaires, quand le séjour n'excède pas six mois; et les migrations permanentes, quand le migrant est installé depuis plus de six mois. Cette distinction entre migration définitive et migration temporaire est imparfaite, .car un changement permanent de résidence peut n'être parfois que semi-permanent, un retour n'étant jamais totalement exclus. A l'inverse, une migration temporaire à l'origine peut se transformer en une migration sans retour, c'est-à-dire définitive. Quand le déplacement implique la sortie du territoire national, il est qualifié d'émigration, entrée dans un autre territoire national, d'immigration. Toutefois, il devient courant d'employer les termes d'émigratiqn et d'immigration pour désigner des migrations internes à un même Etat quand il y a passage d'un milieu géographique bien déterminé à un autre, spécifiquement différent. Les Indonésiens emploient indifféremment deux mots pour désigner la migration à proprement parler: migrasi et merantau. Le premier est directement tiré du néerlandais et a été indonésianisé24. Le second, merantau,plus courant, appartient au vocabulaire malais et indonésien; il a pour racine le mot rantau. Minangkabau et Madurais l'emploient pareillement et il y a tout lieu de considérer que ce mot a été intégré dans la plupart des langues régionales des îles touchées par le phénomène25. Le vocable rantau désigne une plaine, des basses terres, un estuaire, et donc bien souvent une région côtière. Le «me », préfixe verbal qui s'accole à ran1llu,

ainsi que des typologies très précises pour appréhender ces phénomènes complexes et instables. 24. La plupart des concepts, mots abstraits ou termes techniciues indonésiens viennent de l'anglais, du néerlandais ou du français. Exemples: democrasi, teknologi, partisipasi, industrialisasi, revolusi... 25. Quand la migration s'inscrit dans la coutume, elle est alors désignée par un terme local propre. Exemples: le belalai des Ibans de Bornéo et le madam des Banjar. Le belalai, sorte de substitut de la « chasse aux têtes », incite les jeunes célibataires à quitter leur village pour entreprendre n'importe quel voyage leur rapportant profits matériels et prestige social. (cj P. M. Kedit, « Du Belalai à l'exode », Bornéo, Autrement n° 52, Paris, 1991, pp. 125-131). Les Banjar de Kalimantan-Sud, groupe ethnique particulièrement mobile qui a, entre autres, constitué une importante communauté à Surabaya, possèdent dans leur langue le concept de madam. Terme qui signifie quitter sa région d'origine, traverser la mer dans le but de gagner en bien-être .(cj A. Rambe, Urbanisasi Drang Alabio di Banlarmasin, Fakultas Ekonomi, Lambung Mankurat Universitas, Banjarmasin, 1977 : 22). Les Bugis originaires du sud de Sulawesi utilisent le terme générique de Pasompé pour désigner celui qui « émigre outre-mer de façon provisoire Ou définitive, soit celui qui navigue pour commercer et revient régulièrement au pays natal, soit celui qui exerce continuellement son négoce dans le trafic interinsulaire » (G. Hamonic, « Les réseaux marchands bugis-makassar : grandeur et décadence du principe de la liberté des mers », dans Marchands et Hommes d'affaires asiatiques dans l'Océan Indien et la Mer de Chine, 13e-20e siècles, pp. 253-266, études publiées sous la direction de D. Lombard et J. Aubin, EHESS, Paris, 1988). 19

donne merantau qui signifie tout à la fois: aller vers la côte, longer la côte pour gagner sa vie, émigrer, quitter temporairement ou définitivement sa maison pour chercher fortune, s'initier à la vie dans un vaste monde. Le concept de merantau, d'usage commun dans l'archipel, ne se laisse pas facilement traduire dans les langues européennes. La multiplicité de sens qu'il recouvre rend compte de la complexité de cette mobilité. Selon Mochtar Naim (1974: 18) :
-« d'un point de vue sociologique l'acte de partir en rantau implique points suivants: 1/ quitter son chez soi, son village, 21 de façon libre, volontairement, 31 pour une courte ou une longue période, 41 dans le but de gagner sa vie ou d'acquérir du savoir ou de l'expérience, 51 généralement avec une intention de retour, 61 le merantau est une institution sociale inscrite dans la culture ». les six

Par le biais d'expressions imagées, une distinction est posée entre migrations définitive et lointaine - merantau cino (cino évoque le migrant chinois qui quitte définitivement sa terre) - et migration saisonnière ou proche - merantau pipit (migration de moineaux), migrasi semantara, migrasi musiman (migration momentanée, migration saisonnière). La spontanéité de la migration est désignée par les termes de spontan ou swakarsa. La définition de Naim s'appliquant parfaitement à la migration maduraise contemporaine, nous emploierons également ce terme de merantau qui inclut les notions de mobilité régionale, d'exode rural, de migration alternante et saisonnière. Il nous faut insister sur la notion de départ volontaire inscrite dans le terme de merantau, car c'est en cela qu'il s'oppose à la Transmigration, migration institutionnalisée, encadrée, dirigée vers les îles périphériques. Autre précision importante, le candidat au merantau ne souhaite généralement pas se couper à jamais de sa société d'origine. Il s'adapte plus ou moins bien à son nouvel environnement social et culturel, mais n'oublie pas sa culture d'origine, même s'il lui arrive de s'installer définitivement dans son nouveau lieu. Et, bien souvent, au contact d'autres cultures et groupes ethniques, les migrants prennent pleinement conscience de leur propre identité: la migration les a révélés à eux-mêmes. Un autre terme, celui d'orang medalungan26, désigne ceux qui vivent loin de chez eux depuis longtemps, qui sont partis, qui ont fait souche ailleurs et ont donc perdu de vue leur terre d'origine. Ce terme qualifie parfois aussi les enfants de père madurais et de mère nonmaduraise, nés à la suite d'une migration (anak medalungan). Les
26. Medalungan, mot formé de deux termes javanais: medal qui signifie en javanais kromo (raffiné) quitter, prendre la route, et de lunga en javanais ngoko (populaire) qui signifie partir. Medalungan qualifie donc ceux qui sont partis à l'extérieur, les expatriés. 20

Madurais nés à Madura sont dénommés Madura AsU (MA), par opposition à ceux nés en dehors de l'île. Les vocabulaires indonésien et javanais possèdent différentes expressions pour exprimer les mouvements de personnes selon la durée du séjour. L'expression pindah signifie le déménagement, le changement de résidence. Le verbe nglaju est employé en cas de déplacement de très courte durée avec retour au point de départ dans la même journée. Nginep désigne le fait de s'installer temporairement en un endroit. Enfin, le terme de mondokfait.référence à une installation d'assez longue durée, pour des études ou des raisons professionnelles27; la personne réside alors souvent dans une pension, un asrama (pensionnat religieux) ou un pondok (terme plus général pour logement). Les Madurais, bien que familiers des migrations, ne disposent que d'un vocabulaire relativement limité pour dire ce phénomène. Ils utilisent deux verbes: ongga*, qui signifie littéralement monter, gravir, et traduit le fait de migrer pour chercher du travail et améliorer sa condition - ongga ajji*(naik haji) : effectuer le pèlerinage à La Mecque; ongga Jaba * : migrer à Java - et kalowar *, qui veut dire migrer, aller à l'extérieur. Pour l'action de rentrer à Madura, ils disposent du verbe toron * (descendre). Mais le verbe merantau est lui aussi fréquemment employé. Ils disposent également du terme spécifique d'andun* pour la migration saisonnière d'un groupe d'hommes dans un but déterminé comme, par exemple, la récolte du tabac ou la saignée des hévéas... Si la mobilité entre Madura et Java s'accompagne de commerce, ils l'appellent lak-tolaghan*. Les migrants qui ne reviennent à Madura que pour les fêtes sont nommés sè pancèt* (ceux qui sont occupés ailleurs). Ceux qui n'ont jamais quitté leur ferme (tanéan*) portent le nom de patobin*(les habitants originaires, les ayants droit) tandis que ceux qui vivent de façon permanente loin de leur propriété familiale sont désignés par le terme de suken* . D'autres termes malais rendent des notions voisines de la migration et du déplacement comme l'errance, le voyage, le fait de partir à l'aventure: embara, rayau, tualang, kelana, musafir, etc. B. Une migration maduraise ou des migrations maduraises ? L'intérêt, et en même temps la difficulté majeure de l'analyse de la migration maduraise, résulte de sa polymorphie et de sa multiplicité. Ainsi serait-il préférable de parler des migrations maduraises plutôt que d'une migration maduraise, lesquelles se rapportent à tous les types ou classifications migratoires inventoriés ci-dessus. De plus, l'identification des multiples flux migratoires madurais, dans le passé
27. Mantra, I: B., Population Movement in Central Java, Gadjah Mada University Press, Yogjakarta, 1981 : 166). 21

comme dans la période actuelle, est rendue malaisée par la simultanéité des déplacements auxquels se livrent les migrants. Nous avons néanmoins pu répertorier six types de migrants madurais: les migrants pendulaires journaliers, les pendulaires hebdomadaires ou mensuels, les migrants saisonniers, les migrants circulaires, les migrants de longue durée, les migrants définitifs. 1) Les pendulaires journaliers (notion bien rendue par le terme anglais de commuters) effectuent l'aller-retour dans la journée. En règle générale, une distance maximale de cinquante kilomètres sépare leur
lieu de résidence - où ils travaillent occasionnellement

-

du lieu où

ils doivent se rendre chaque jour pour exercer un emploi à plein temps, plus rémunérateur. Nombre d'entre eux viennent des villages côtiers madurais les plus proches de Java (Kamal, Socah, Labang). Dans leur majorité, ils sont maraîchers ou marchands de fruits (producteurs ou intermédiaires), pêcheurs ou ouvriers du bâtiment. Certains viennent aussi livrer journellement du sable et de la chaux pour la construction. Pour les autres types de migrants, le coût du voyage freine, ou même interdit des retours aussi fréquents. 2) Les pendulaires hebdomadaires ou mensuels rentrent soit toutes les semaines, soit au moins une fois par mois à Madura, pour de courtes durées. Ils sont généralement originaires de villages peu éloignés de Java-Est. 3) Les saisonniers passent la totalité de la saison sèche à Java, puis s'en retournent à Madura. 4) Les circulaires, qui ne dépendent pas du rythme des saisons, effectuent à Java un séjour de plusieurs mois, rentrent à Madura pour plusieurs mois, puis retournent à Java. Ils conservent un travail dans leur village d'origine et la distance et les frais de transport, ainsi que les possibilités de travail au village, déterminent leur fréquence de migration. 5) Les migrants de longue durée sont véritablement installés à Java; ils ne rentrent plus qu'épisodiquement à Madura, notamment quand ils y conservent encore de la famille. 6)Les migrants définitifs ont totalement coupé les ponts avec l'île d'origine, sans pour autant avoir perdu leur identité maduraise. Une distinction doit être également établie entre migrants spontanés et transmigrants28. Ces types de migrants se définissent donc en fonction de six critères: la durée du séjour à Java, la distance entre lieu d'origine et lieu d'accueil, la fréquence des retours au pays, le lieu de résidence de leurs conjoint et enfants, celui où ils possèdent une maison et éventuellement une terre, celui de leur activité professionnelle principale.

28. Cette remarque, qui ne concerne absolument pas Java, ne vaut que pour les îles périphériques de transmigration: Kalimantan, Sulawesi et Sumatra. 22

Ces six types de migrants se regroupent et ils cohabitent souvent dans les mêmes lieux d'accueil urbains ou ruraux, où ils exercentfréquemment - difficulté supplémentaire - les mêmes emplois dans le commerce, la restauration, la manutention, la pêche ou l' agriculture. Si le très grand nombre de Madurais résidant à Java-Est témoigne d'une migration permanente considérable, la migration saisonnière est elle aussi très importante. Nous distinguerons autant que possible, tout le long de notre étude, ces différents migrants. Précisons, néanmoins, que nous nous sommes davantage attachée à interviewer des migrants de longue durée, bienimplantés dans le tissu social de la partie orientale de Java, plutôt que les migrants journaliers, saisonniers et circulaires, qui forment une population extrêmement mouvante et plus délicate à cerner. Ajoutons que ces classifications toutes théoriques ne valent que pour un moment donné. Un migrant peut, au fil des mois, passer d'une catégorie à l'autre. Les migrants madurais favorisés par la proximité de la terre d'accueil réagissent très vite aux opportunités de travail. Ainsi un pendulaire journalier qui se voit proposer une « affaire» de longue haleine à Java ajournera aussitôt ses retours à Madura et se transformera en migrant circulaire, voire saisonnier. Autre cas possible, un migrant circulaire, s'il se marie à Java, peut rapidement opter pour une migration définitive. Seule donc une analyse rétrospective d'un très grand nombre de biographies de migrants permettrait de percevoir le mouvement général et les grandes tendances de cette forme spontanée et traditionnelle de mobilité, et de répondre précisément aux questions suivantes: comment passe-t-on d'une forme de migration à une autre ? y a-t-il une tendance marquée au passage de la migration temporaire à la migration définitive? C. Cadre et axes de la recherche Il a fallu fixer des limites temporelles à ce travail. Nous avons retenu 1830 comme principal point de départ. Non que la migration maduraise apparaisse cette année-là; depuis plusieurs siècles déjà, à travers guerres, corvées et échanges, celle-ci s'inscrit dans le flux des relations qui lient l'île à Java, allant même parfois jusqu'à en constituer la trame (cf. infra, partie II). Si 1830 se justifie comme année fondatrice pour notre étude, c'est qu'elle fournit les plus anciennes données quantifiées disponibles, car elle voit apparaître les premiers décomptes de migrants. Cette année-là, avec l'instauration du système de cultures forcées à Java-Est par le gouverneur Van den Bosch, l'administration procède aux premiers recensements. De plus, les décennies 1830-1850 sont marquées par une nette croissance de la population migrante, augmentation due à l'appel de main-d'oeuvre suscité par l'ouverture des plantations et à la dureté des conditions de vie à Madura, particulièrement éprouvantes durant ces vingt années. 23

Jusqu'à la fin des années 1850, Madura a vécu sous un statut particulier qui conférait une relative autonomie aux détenteurs locaux du pouvoir. Contre un approvisionnement régulier en sel et en soldats, la noblesse maduraise régnait sans intervention des Néerlandais et faisait ployer sous son joug la paysannerie. Ce qui explique pourquoi Madura a connu sa première grande vague d'émigration (1828-1858) vers l'est de Java: les paysans fuyaient, avec biens et famille les taxes, impôts, corvées et autres extorsions. Curieusement, le passage sous tutelle néerlandaise, bien que susceptible d'alléger momentanément le sort de la population locale, n'a pas enrayé le flot des départs. Au contraire puisque, inquiets de ce nouveau statut, quantité d'hommes ont continué de fuir vers Java-Est. Il a fallu également circonscrire nos zones d'étude en fonction de ces axes de recherche. D'un point de vue géographique, nous avons limité notre sujet à la province de Java-Est, zone de peuplement javanais et terre d'accueil depuis des siècles pour les Madurais, où demeurent actuellement six à huit millions de migrants madurais. Au sein même de cette province d'une superficie de 47 922 km2, subdivisée administrativement en 37 daerah tingkat II (régions de niveau II), 29 kabupaten (districts) 8 kotamadya (municipalités) 546 kecamatan (sous-districts) et 8 319 desa (villages), il était impossible de procéder à des enquêtes dans toutes les villes, bourgades et villages à implantation maduraise. Les principales villes « maduraises » de JavaEst, c'est-à-dire celles où plus d'un quart de la population est maduraise, sont: Surabaya, Pasuruan, Probolinggo, Jember, Bondowoso, Panarukan, Kraksaan, Situbondo, Lumajang, Malang, Kediri, Lamongan et Jombang... Nous avons tenté de réaliser une synthèse de la migration à l'échelle de la province, en nous concentrant sur les cas de Surabaya, capitale de la province; de Jember, ville administrative d'un district agricole; de Panarukan, petite ville côtière; de Situbondo, autre bourgade côtière; de Bondowoso, petite ville agricole; de Banyuwangi, capitale administrative d'un district agricole, et de Glenmore, village en zone de plantations. Ce qui nous a permis d'aborder trois types de communautés migrantes maduraises: urbaines, rurales et côtières. Nous dépasserons cependant parfois à dessein ces limites spatiales, pour rendre compte de l'amplitude du phénomène migratoire madurais. Nous avons également choisi de ne traiter que de la migration spontanée, mais celle-ci se définissant par opposition à la Transmigration, nous évoquerons ce phénomène de migration organisée en présentant quelques aspects des communautés maduraises - migrantes spontanées et transmigrantes - de Kalimantan. Les questions suscitées par cette migration massive et très ancienne sont nombreuses, d'autant plus qu'elles n'ont jamais été abordées. Comment décrire le phénomène? à quelle échelle l'aborder? comment sérier les questions générales: qui migre? quand? où ? pourquoi? comment? quels types d'organisation sociale le départ et l' arri vée 24

induisent-ils? quelles conséquences la migration entraîne-t-elle sur l'île d'origine? D'autres questions se profilaient, du point de vuede la terre d'accueil, afférant non plus à l'émigration des Madurais hors de Madura, mais à l'immigration des Madurais à Java-Est. Faute de moyens, nous avons jugé raisonnable de commencer par le commencement, en nous en tenant à l'étude du départ en migration: quelles conditions naturelles, démographiques, sociales et économiques ont fait de Madura une terre d'émigration? Nous n'aborderons dans la dernière partie de cette étude que quelques aspects des relations qu'entretiennent les Madurais avec les autres ethnies présentes à JavaEst, et ne soulèverons donc que partiellement la question de leur intégration. Signalons toute fois que, en regard des relations interethniques javano-maduraises et sino-maduraises, l'intégration maduraise semble difficile. Ce constat constitue un sujet d'étude en soi qùe nous aurions aimé développer, mais qui nous a paru trop consistant pour pouvoir s'inscrire dans le cadre de cette recherche. Pour expliquer globalement cette migration, nous avons opté pour plusieurs degrés d'analyse mettant à contribution les disciplines majeures des sciences humaines. Le sujet peut être traité en effet, sous un angle démographique, aussi bien que sociologique, historique, géographique ou économique. D'une manière générale, tout phénomène migratoire mobilise quatre niveaux d'analyse. Le premier, d'ordre démographique, consiste à produire des statistiques descriptives. Le second se rapporte à l'analyse géographique, historique et économique des lieux de départ et d'arrivée, ainsi qu'à l'examen des circonstances du départ. Le troisième stade, d'ordre sociologique, identifie les motivations non-économiques de la migration et replace celle-ci dans l'ensemble social où elle s'insère. Le quatrième échelon, d'ordre ethno-psychologique, cherche à appréhender la façon dont la communauté d'origine perçoit et évalue la migration et comment s'élaborent la décision et le choix final du migrant. Ce découpage bien formel nous semble cependant s'imposer comme plan de route obligé pour toute étude sur les migrations. La première partie de notre étude sera d'ordre géographique. Nous exposerons les données nécessaires à la compréhension du cadre de départ de la migration. Ceci, en décrivant l'espace maduraiset sa société, de même que les données démographiques, les infrastructures, le commerce, ainsi que les récents projets d'industrialisation. La seconde partie, historique, situera la migration dans le temps long (du défrichement des terres javanaises jusqu'à nos jours) et montrera en quoi I'histoire pré-coloniale, coloniale et post-coloniale a modelé les flux migratoires madurais. La troisième partie présentera des aspects contemporains et sectoriels de la migration. Nous considérerons trois types de communautés migrantes, celles des villes, celles des campagnes et celles des côtes. Au sein de chacune, nous distinguerons l'énorme masse des migrants prolétaires de la minorité croissante des
25

migrants entrepreneurs. Après avoir planté le décor de la migration, retracé son évolution historique et traité les divers cas de figure de la migration contemporaine, nous dégagerons, dans une quatrième partie, la « nature », les motivations contemporaines et les spécificités du phénomène migratoire madurais. D. Les sources Elles comprennent le matériel bibliographique (archives, articles, monographies universitaires, romans et essais, presse régionale et nationale), les statistiques officielles et nos enquêtes personnelles. 1/ La bibliographie Les principaux articles et ouvrages concernant Madura ont été recensés par I. Farjon dans sa précieuse bibliographie publiée en 1980 et intitulée Madura and the surrounding islands, an annotated bibliography. Elle répertorie les écrits de la période allant de 1860 à 1942. Toute remarquable qu'elle soit, cette recension n'est cependant pas exhaustive. Nous avons par la suite découvert des articles non mentionnés tout à fait fondamentaux, pour notre sujet comme pour une connaissance générale de l'île (Kielstra, 1890 ; Asmoro, 1926 ; Weddik, 1892 ; Domis, 1836, etc.). Rédigée en néerlandais, la quasitotalité de ces sources reste difficile à exploiter. Seuls une dizaine d'ouvrages dans ces 108 pages de bibliographie permettent au lecteur de bien se figurer Madura. L'île, en effet, a été moins étudiée que Bali, Java ou Sumatra. Madura subit le même sort que Java-Est qui, bien qu'étant la province la plus densément peuplée d'Indonésie, a été très peu observée. On ne trouve dans le catalogue Excerpta lndonesica (volumes 18 à 31) que 36 références concernant la région29. La répartition des publications scientifiques par aire régionale reflète ce déséquili bre.
PUBLIC. fiONS Tableau na 2 SCIENTIFIQUES PAR PROVINCE, NOMBRE D'HABIT ANTS RAPPORTÉES AU

Provinces

Nombre de publications recensées dans Excerpta bukmesica vol. 18-31

Pop. en 1985 (millions)

Nombre de publications pour 1 million d'habitants

Java-Est Java-Ouest Java-Centre Bali Sumatra (Minang) Moluques Aceh
29. Working

36 51 74 94 43 51 46

31.0 30.7 26.9 2.6 3.6 1.6 12.4

1,16 1,66 2,75 36,15 II,94 31,87 3,71

paper, Pusat pengembangan

ilmu-ilmu sosial, Université Brawijaya, 1990.

26

II faut insister sur le fait que lorsque Madura est mentionnée, c'est exclusivement dans les ouvrages traitant de Java, où elle est toujours présentée comme une sous-partie de l'ensemble javanais dont elle semble n'être, aux yeux des auteurs, qu'une extension géographique et culturelle. Hormis quelques thèses, mémoires et dictionnaires (Madoereesche Spraakkunst, Kiliaan, 1897, et le Madoereesch-Nederlandsch Woordenboek, 1904-1905), la plupart des références réunies par Farjon se rapportent à des articles de revues et de journaux, des extraits de cahiers de comptes et de cahiers des charges30. Notons parmi ces publications Je Jaarverslag MadoeraStoomtram Maatschappij, recueil des comptes rendus annuels de la Société d'exploitation du tramway à vapeur de Madura (Amsterdam. De Bussy, 1913-1939). Cette firme assurait la liaison maritime quotidienne entre le grand port javanais de Surabaya et celui, madurais, de Kamal, ainsi qu'entre Panarukan et Kalienget. Un réseau de tramways desservait ensuite les principales villes de la côte sud de Madura. Cette société a largement contribué au développement de l'île en permettant le transport des produits exportés et importés, et elle a laissé des chiffres particulièrement utiles sur le nombre de traversées et de passagers entre Madura et Java. Nombre des articles cités dans la bibliographie de Farjon traitent de la géologie, de la couverture végétale, de 1'hydrographie et des conditions naturelles propres à l'île. Ces études descriptives de géographie physique remontent à 1860 environ. Elles comparent et opposent Madura à Java et, notamment sur le plan des potentialités de l'île, en défaveur de la première. L'aridité des sols, la pauvreté des cultures, la faiblesse du réseau hydrographique et une déforestation quasi totale caractérisent déjà Madura, qui paraît accumuler les handicaps. Les études démographiques sont de diverses origines. Juridico-administratives : études sur l'autonomie des desa (villages), sur l' adat (droit coutumier), le mode d'imposition, les taxes, les décrets administratifs, les rapports du gouverneur, du résident, les comptes rendus des procès duRaad van Justitie (Haute cour de justice) ou du Landraad (tribunal). Socio-psychologiques: études de caractérologie comparée du Madurais et du Javanais, ou bien encore notes sur les corps d'élite madurais de l'armée coloniale, les Barisan. Les autres présentent un intérêt général ou documentaire. Elles concernent les salines et la vie des paludiers, la culture du tabac, la pêche et sa commercialisation dans les îles Sapudi et l'archipel des Kangean, les écoles coraniques (madrasah), etc.
3 O. Nous pouvons distinguer les revues et journaux scientifiques comme Tectona, Landbouw, Djawa, des publications officielles telles que Indisch Verslag, Koloniaal Verslag, De Indische Gids, Landsdrukkerij, Volkscredietwezen, Koloniale Studié"n, Tijdschrijt van Nederlandsch Indié', Tijdschrijt van het Koninklijk Nederlandsch Aardrijkskundig Genootschap te Amsterdam, etc. 27

La bibliographie de Farjon s'arrête en 1942. Depuis, quelques ouvrages sont parus, la plupart dans le cadre d'un programme indonéerlandais de recherche sur Madura créé en 1977. Cette initiative a suscité un intérêt, jusqu'alors inexistant, ou inexprimé, pour l'île. Bourses et facilités de recherche ont provoqué une récente et timide floraison d'ouvrages. Les deux coordinateurs-instigateurs du programme sont les professeurs 1. W. Schoorl et Samsuri, assistés par E. Touwen-Bouwsma, R. E. Jordaan, J. 1. M. Bijlmer, A. Niehof, I. Van Der Meulen et 1. Van Goor. C'est ainsi que R. Jordaan a publié Folk medicine in Madura (1985)31, ouvrage dans lequel l'auteur rapporte les croyances, les rites et les comportements relatifs à la médecine traditionnelle maduraise, et A. Niehof The status of women in Madura ainsi que Women and fertility in Madura (1985), deux études d'anthropologie sociale consacrées aux femmes, aux liens de parenté et au planning familial. 1. Leunissen traite dans Landbouwers op Madura, een ecologischanthropologische beschrijving (1982) des diverses pratiques et techniques agricoles maduraises. E. Touwen-Bouwsma a mené pne intéressante étude d'anthropologie sociale sur les relations entre l'Etat, l'islam et les dirigeants locaux à Madura-Ouest32. Partant du constat que les dirigeants religieux madurais sont souvent perçus comme des freins à l'intégration de Madura dans le système politique et économique national, l'auteur démontre que la très puissante autorité des ulémas à Madura doit être mise en relation avec le développement de l'État et avec l'islamisation à l'oeuvre depuis 1745 dans l'ouest de l'île. Plus proche de notre thème de recherche, H. de Jonge étudie dans luragans en Bandols (1984) le rôle des entrepreneurs et des intermédiaires locaux dans l'économie de l'île et décrit le circuit de commercialisation du tabac - l'une des principales exportations maduraises - cultivé dans l'est de l'île pour être vendu à Java-Est sur les marchés et aux manufactures de cigarettes. Presque toutes ces études d'anthropologie sociale, historique ou économique, donnent une vision très sectorielle et morcelée de Madura: ces monographies concernent toujours un ou deux villages choisis soit à Madura-Ouest, soit à Madura-Est; aucune ne recouvre la totalité de l'île. Synthèse et comparatisme font encore trop souvent défaut. En ce qui concerne les travaux en langue française, mentionnons l'article de Denys Lombard: Les nécropoles princières de l'île de Madura, (BEFEO, Paris 1972), puis l'étude d'un mythe par Amin Jakfar : laka Tolé, étude d'un mythe madurais, (thèse, EHESS 1983) ainsi que la thèse d'Hélène Bouvier: Arts du temps et du spectacle dans
31. L. Husson, Compte rendu de lecture dans le n° 38 de la revue Archipel, Paris, 1989 : 138-140. 32.E. Touwen-Bouwsma, Staat, Islam en Lokale Leiders in West Madura, Indonesîë, Vrije Unîversîteît te Amsterdam, Amsterdam, 1988. 28

lasociétémaduraise (EHESS 1990), qui propose « une étude globale des pratiques artistiguesde Madura-Est ». Les chercheurs indonésiens ont eux aussi commencé à s'intéresser à Madura. Signalons les thèses de Kuntowijoyo : Social change in an agrariansociety: Madura 1850-1940, (Columbia University, 1980), de SutjiptoTjiptoatmodjo: Kota-kota pantai di sekitar selat Madura, Abad XVII sempai media abad XIX, (Universitas Gadjah Mada, Yogyakarta 1983) et de Mansumoor : Islam in an Indonesian world, ulama of Madura (UGM, 1990). Par leur approche diachronique, toutes les trois fournissent d'utiles perspectives ainsi qu'un matériau factuel et statistique de grande valeur. Quelques thèses (skripsi) soutenues récemment dans des universités javanaises concernent encore plus directement notre sujet, puisqu'elles abordent la migration maduraise à proprement parler en divers points de l'archipel. Hélas, ces travaux s'avèrent décevants, tant par la pauvreté du matériel monographique collecté, que par celle de l'analyse ou du style. Il faut toutefois mentionner: Migrasi swakarsa orang Madura ke Kalimantan Barat par H. S. Sudagung, (UGM, Yogyakarta, 1984), et Motivasi bertransmigrasi swakarsa penduduk pulauMadura par Soedarmo, (UGM, Yogyakarta, 1988). La presse locale, notamment le Surabaya Post, Surya et le Jawa Pas, s'est révélée de faible valeur documentaire. 2/ Les statistiques Les statistiques officielles forment notre seconde grande source

d'information. Elles ont été maniées avec prudence. Les bureaux
indonésiens de statistique s'efforcent d'améliorer leurs prestations, mais ils fournissent un matériau brut et fortement entaché d'inexactitudes. Cependant, les registres d'état civil constituent une source majeure d'informations pour apprécier les mouvements démographiques en longue période. Les premiers relevés firent leur apparition en 1815, lors de la colonisation britannique, avec le gouverneur Stamford Raffles. L'enregistrement touchait tous les secteurs de la population; il était effectué sous la surveillance .du chef de village et porté .sur les registres de la police. Ce système fut conservé jusqu'en 1849 par l'administratioQ hollandaise, qui ne lui apporta que de légères modifications. En 1849, le gouvernement des Indes Néerlandaises limita aux seuls Européens l'obligation de l'enregistrement. En 1919, celui-ci englobait les Européens, les Chinois et les autres résidents étrangers. Puis, en 1930, tous les résidents des grandes îles de l'archipel furent inscrits. Ce système fut baptisé triplikat. Depuis l'indépendance, le ministère de la Justice, le ministère de l'Intérieur, le ministère des Affaires religieuses ainsi que le Bureau central des
29

statistiques effectuent des décomptes, sans qu'il y ait de synthèse de ces résultats. Le recensement de 193033 est le dernier de la période coloniale où il est fait mention de« groupes ethniques» (suku bangsa). Les années suivantes, jusqu'à l'invasion nippone, l'administration néerlandaise n'effectuera pas de nouveau recensement. Après la guerre, l'Indonésie indépendante, en quête d'une unité mise en doute par l'éparpillement de l'archipel et la diversité des cultures qu'il abrite, et que, jusqu'à nos jours des tensions centrifuges menacent, supprime la référence ethnique dans les recensements34. De ce fait, depuis 1930, l'identification des migrants madurais à Java ne peut plus avoir lieu qu'à partir d'enquêtes ad hoc. Ce, d'autant plus que les modalités indonésiennes de recensement nous privent d'une donnée qui aurait permis une approximation. Lors des recensements de 1961, 1971 et 1980, le Bureau national des statistiques considère comme résidents les personnes « habitant la région de façon permanente depuis plus de six mois ». Les nouveaux venus, tout comme les migrants intermittents, échappent ainsi à toute recherche. En outre, les recensements ne comptabilisent ni les migrants intraprovinciaux, ni les intra-districts (kabupaten), de pl us en plus nombreux au fait notamment de la révolution des transports. Or, notre sujet traite d'une migration intra-provinciale, et une partie notable des migrants madurais appartient à la catégorie des migrants temporaires, non comptabilisés. De plus, la plupart des migrants, censés s'être munis avant leur départ, d'une suratjalan (<<lettre de route» pour une visite ou pour une migration temporaire) et d'une surat pindah (<< lettre de changement de résidence») pour une installation plus définitive, comme l'impose l'administration indonésienne, ne s'embarrassent guère de ces formalités. Seuls les plus jeunes, les plus instruits, certains

commerçantset les fonctionnairessont en règle avec l'administration.
La majorité des migrants interrogés, qu'ils soient de première ou de seconde génération s'étaient dispensés de cette démarche. « On part quand on part, on vient d'abord rendre visite à des parents, puis on s'installe comme on peut, si on trouve du travail, sans rien déclarer à personne, ni signer de formulaires », telle est l'attitude du migrant face aux exigences de la bureaucratie. Les fonctionnaires eux-mêmes s'excusent de ne pouvoir fournir de statistiques précises sur les mouvements de population qui s'opèrent dans leurs subdivisions administratives, faute de déclaration de la part des intéressés.
33
. Volkstelling 1930, Dept. van Economische Zaken, Batavia, 1936. 34. Ceci, au nom de la devise de la république: « Unité dans la diversité » (Bhinneka Tunggal1ka), qui figure sur les armoiries du pays constituées par l'aigle Garuda, qui tient entre ses serres la bannière sur laquelle figure une ancienne devise javanaise, souvenir du florissant royaume de Mojopahit. Cette devise symbolise l'unité du « peuple » indonésien ,au-delà des 200 ethnies qui le composent.

30

Précisons aussi que les données statistiques régionales et villageoises sont collectées par un personnel étudiant peu spécialisé, qui maîtrise malle concept et l'outil. Les formulaires d'enquête préétablis sont identiques dans toute l'Indonésie. Ce qui introduit nécessairement un biais. Ces enquêtes souffrent aussi du fait qu'elles sont ramenées à des travaux de commande, souvent mal compris et mal contrôlés. Cette pratique n'étonne pas, quand on conrtaît le succès de l'expression osai bapak senang (<< pourvu que le patron soit content... »)35. Le collecteur et l'utilisateur de statistiques travaillent donc toujours avec une marge d'erreur élevée. L'incertitude est inhérente au caractère probabiliste de la statistique, mais, ici, elle dépasse les 5 % généralement reconnus comme admissibles. 31 Questions de méthode Bien que la migration représente un facteur important dans la modification de la répartition de la population sur un territoire, ce n'est que récemment que les démographes ont commencé à s'y intéresser et à se poser des questions d'ordre quantitatif sur la mobilité humaine. La situation de la recherche sur ce sujet se résume au fait qu'on utilise pour sa mesure et son analyse des instruments et des méthodes mis au point pour d'autres phénomènes démographiques. Ce qui a mis en évidence les limites de l'étude menée principalement à partir de recensements, et a orienté la recherche vers l'emploi de nouvelles méthodes de mesure, propres au phénomène migratoire. Nous rappellerons brièvement ces différentes méthodes d'observation dans leur ordre chronologique. Les registres de population ont permis l'étude des flux d'entrées et de sorties. Les recensements modernes, qui comprennent souvent des questions sur les déplacements, ont permis de mener des études quantitatives exhaustives, mais cependant impropres, puisqu'elles ne peuvent rendre compte du caractère dynamique du phénomène. P. Haeringef36 résume ainsi la situation:
« Si les migrations constituent indéniablement un fait démographique, elles ne peuvent être que partiellement appréhendées par des méthodes de recensement habituelles, et leur étude est de ce fait en porte-à-faux dans la science démographique. Le recensement statistique et l'enquête démographique classique par sondage ont peu de prise sur elles et pourtant elles ne peuvent être étudiées sans que l'on recoure aux grands nombres. Elles se trouvent exiger à la fois le traitement statistique et des méthodes d'observation obligatoirement laborieuses, confinant à la minutie et à la
35. Certains chercheurs indonésiens, comme D. J. Rachbini, du LP3ES (Institut de recherche en sciences sociales, économie, éducation et information) n'hésitent pas à affirmer que les statistiques officielles tendent toujours à l'optimisme. Ce qui permet au petit personnel de bureau employé à cette tâche de démontrer son efficacité par la bonne réalisation des objectifs planifiés. C'est pour cette raison que l'on constate un décalage entre les résultats obtenus par des chercheurs lors de micro-études et ceux des macro-études qui reprennent les statistiques officielles. 36. P. Haeringer, « L'observation rétrospective appliquée à l'étude des migrations africaines », Cahiers ORSTOM, série Sciences humaines, V, 2-1968, p.3.
31

patience du travail monographique. Ce n'est pas un hasard si les meilleures contributions à l'étude des migrations sont jusqu'ici dues à des sociologues et à des géographes, dans des cadres spatiaux restreints. fi est vrai que le sociologue explique alors que le démographe a d'abord pour tâche de mesurer. Mais même si l'on s'en tient à la mesure, à l'établissement des faits, l'étude des migrations requiert une collecte subtile. »

Pour étudier de façon plus approfondie les migrations, «l'observation transversale» (observation d'une population entière lors d'un recensement) a été abandonnée au profit d'une « observation longitudinale» (observation d'un individu sur une période longue), et les enquêtes, sondages, collectes infiniment plus parlantes, se sont répandues. Il est d'usage de distinguer, parmi ces méthodes, l'observation suivie, les enquêtes rétrospectives et le questionnaire biographique.
4/ A propos d'enquêtes et de terrains L'observation suivie consiste en des enquêtes de longue durée touchant un échantillon soit suivi en permanence, soit recensé à de courts intervalles; elle implique la présence de l'enquêteur sur le lieu d'origine comme sur le lieu d'installation. Nous n'avons pas recouru à cette méthode difficilement utilisable du fait de l'éloignement. L'enquête rétrospective consiste, elle, en la reconstitution des parcours individuels de migrants. Elle procure, par rapport à l'observation suivie, un éclairage instantané du mécanisme migratoire. Nous avons opté pour cette méthode en la conjuguant à une collecte de biographies, ainsi qu'à une enquête généalogique. Cette dernière s'avère réalisable à peu de frais, car elle n'exige pas un gros effort de mémoire de la part de l'enquêté, chacun étant capable de dire sans erreur combien il a de frères et de soeurs et où ils sont. L'enquête de reconstitution et la collecte de biographies, malgré leur intérêt, ont suscité un certain nombre d'objections d'ordre théorique qu'il nous faut résumer. Première critique: les migrants saisonni.:-~~ ou occasionnels qui effectuent de courts séjours risquem~t:nt d'être moins bien détectés. Second point faible de cette méthode, elle ne recueillerait que des biographies inachevées. Comme dans toute enquête, le choix d'un échantillon introduit un biais. Dans notre cas précis, nous avons en effet délibérément choisi de n'interroger que des migrants capables de répondre précisément à notre grille de questions. C'est-à-dire majoritairementdes migrants de première génération, nés à Madura, susceptibles de nous raconter en détail leur départ de l'île et leur installation à Java. Nous comptons néanmoins une petite portion de migrants de seconde génération, nés à Java, qui avaient très précisément en mémoire le périple de leurs parents (cf tableau n° 3 pour les caractéristiques détaillées des personnes interrogées). Nous avons dû également retenir des quartiers majoritairement madurais. Après avoir déterminé, dans ces kampung Madura, la composition socioprofessionnelle des migrants, leur 32

moyenne d'âge et leur sexe, nous avons défini des quotas par profession, sexe et âge, de personnes à interroger, afin d'obtenir l'échantillon le plus représentatif possible. La collecte des biographies, fondée sur la bonne volonté et.la mémoire de l'informateur, se heurte à deux difficultés majeures, celles de l'objectivité et de la rigueur chronologique. Fruit d'un travail commun entre l'enquêteur et l'informateur, la biographie permet, grâce à la foule de détails qu'elle fournit et sa forme généralement narrative, de donner vie au propos théorique. La présentation des biographies, par delà ce qu'elles peuvent avoir de particulier, permet de dégager les grandes caractéristiques de ces mouvements migratoires et de replacer motivations et modalités dans un contexte local. Le questionnaire utilisé 9 pages, 51 questions - visait à évaluer le degré d'éducation et les qualifications du migrant et de son conjoint; à localiser ses proches pour déterminer si la migration s'est eff~ctuée en famille; à cerner le parcours pré- et post-migratoire ; les raisons du départ; les relations avec la terre d'origine, avec les compatriotes; .les raisons du choix du lieu d'installation; le stade d'intégration dans la société d'accueil; les conditions de vie et les attentes. Les interviews par questionnaires, les témoignages et les histoires individuelles recueillis au cours des quatorze mois cumulés de terrain constituent donc notre troisième et plus importante source de données. Les Madurais sont des gens ouverts, directs et chaleureux. Nous avons trouvé, partout où nos enquêtes nous menaient, patience et gentillesse pour satisfaire notre curiosité. Mention de rigueur, tant les Madurais pâtissent de la réputation de rudesse qui, bien à tort, leur a été accolée. Notre séjour sur le terrain s'est fait en deux fois. D'abord dix mois, de juin 1988 à mars 1989. Puis quatre mois supplémentaires de fin décembre 1991 à avril 1992. Alors que la rédaction de ce travail avait déjà été entamée, après le premier séjour, un visa de recherche ainsi qu'une bourse nous ont été accordés. Six mois de recherche bibliographique à l'Institut royal de linguistique et d'anthropologie de Leyde (KITLV), aux Pays-Bas, ont précédé ces deux séjours. L'étude sur le premier terrain a commencé par une installation à Surabaya. La situation de cette ville de trois millions d'habitants, séparée de Madura par un détroit large de cinq kilomètres, commandait son choix comme camp de base. Surabaya demeure le premier port d'entrée pour les milliers de Madurais qui arrivent chaque année à JavaEst. Puis nous avons procédé à un mois de repérage à Madura, l'île d'origine, pour nous familiariser avec les lieux, la langue et les gens. Nous avons cherché des familles dont un ou plusieurs membres vivaient à Java-Est, afin de commencer les premières enquêtes et d'obtenir des adresses d'informateurs madurais à Java. Pour le second séjour, notre camp de base a été la ville de Jember, principale agglomération d'une région de plantations où la main-d'oeuvre est,

-

33

depuis le milieu du siècle dernier, à plus de 50 % maduraise. Nous avons été affiliée au centre de recherches maduraises (Pusat Kajian Madura) de l'université de Jember. De l'un et l'autre de ces camps de base, nous avons rayonné dans toute la province. La zone à couvrir est vaste: 240 km de route nationale encombrée séparent Surabaya de Jember, il y a 187 km entre Surabaya et Bondowoso, 94 km entre Bondowoso et Probolinggo, et 81 km de route montagneuse entre Probolinggo et Malang. La population à cerner, multiple. Il faut distinguer les migrants urbains, côtiers, ruraux, de première, de seconde et de troisième générations, les temporaires et les saisonniers, ceux qui vivent à Java depuis plus d'un an, etc. Nous avons donc effectué cinq mois d'enquête à Surabaya et quatre mois à Jember, puis pendant cinq autres mois, nous avons sillonné Java-Est en effectuant des plongées dans les communautés maduraises des villes de Pasuruan, Probolinggo, Panarukan, Situbondo, Bondowoso, Glenmore et Banyuwangi. Très rapidement, nous avons remarqué que les occupations professionnelles des migrants variaient selon leurs lieux d'origine et d'installation, se regroupant par cooptation - ils s'organisent sur un mode qui rappelle les corporations. Très vite, nous avons pu distinguer le groupe des bouchers, celui des ferrailleurs, celui des ramasseurs

d'ordures

(<< les

hommes jaunes» de Surabaya, en raison de la couleur

de leurs uniformes d'employés municipaux), les collecteurs de papier et cartons usagés, les ramasseurs de verre, les antiquaires, les dockers et débardeurs, les marchandes de fruits en gros et au détail, les vendeurs de poissons séchés, les coiffeurs, les prostituées, ceci pour la seule ville de Surabaya. A Jember dominent les marchands de tabac, les fripiers, les commerçants non-sédentaires, les travailleurs saisonniers des plantations, les conducteurs de becak (cyclo-pousse). Sur la côte allant de Pasuruan à Situbondo, les pêcheurs et les employés des viviers de crevettes, etc. Le choix des lieux, quartiers et groupes a été déterminé par l'existence d'un informateur, d'une introduction, d'un assistant, guidé et conseillé la plupart du temps par des responsables administratifs: chef de village, kepala RT, RW (responsables de quartier), en fonction de l'importance numérique ou économique de ce groupe. Les migrants devaient narrer avec le plus de détails possible, les conditions, les circonstances et les modalités de leur migration. Interviewer des femmes a été difficile pour cette raison, car seules les adolescentes et les veuves étaient loquaces... Les femmes mariées (entre 20 et 55 ans environ) ne se laissaient pas aller au récit, « leur époux sachant mieux les choses qu'elles »... S'introduire, observer, questionner et photographier ces groupes professionnels majoritairement masculins, qui valorisent la virilité et travaillent surtout de nuit (de minuit à 5 heures du matin) fut une épreuve. Ces expéditions nocturnes dans des univers généralement

34

malodorants et souillés (les termes de laLsaret kotor qui signifient grossier et sale revenaient sans cesse pour caractériser ces hommes et leurs activités) consternaient et inquiétaient nos interlocuteurs nonmadurais, qui ne nous accompagnaient qu'avec réticence. Mais l'absence d'une autorisation de recherche en territoire indonésien a çonstitué la contraintelaplus gênante lors de notre premier long séjour. C'est elle qui, aussi, a déterminé l'approche généraliste, globale plus que monographique, que nous avons retenue. Ne pouvant rester trop longtemps dans le même endroit, sous peine d'être inquiétée par les autorités, nous avons dû nous déplacer à travers la province. Nous avons fort heureusement bénéficié d'un permis de recherçhe lors du second séjour, ce qui a rendu possibles des enquêtes plus officielles, grâce au soutien de l'université de Jember et de sa petite équipe de « madurologie ». Au total, 400 questionnaires, (cf annexe), dont 130 à Surabaya, 80 à Jember, 30 à Panarukan et 40 à Probolinggo, 40 à Situbondo, 30 à Bondowoso, 20 à Banyuwangi et 30 à Glenmore, ainsi qu'une cinquantaine d'histoires individuelles ont été réunis. Les enquêtes du second terrain, principalement consacrées à la population maduraise vivant en milieu rural, dans le district de Jember et sur la côte nord de Java-Est, ont été plus aisément réalisées que les premières, effectuées à Surabaya, et à Probolinggo. Ce travail en profondeur auprès d'une population la plupart du temps peu scolarisée a rapidement buté sur une limite inattendue: le peu de maîtrise de la langue indonésienne dont faisaient preuve nos interlocuteurs. Au bout de quelques questions et réponses en bahasa indonesia, l'interviewé passait à sa langue vernaculaire, le madurais - confirmant par là qu'après bientôt un demi-siècle d'indépendance, le ciment d'unification nationale que devait constituer la langue n'a pas encore pris. Ce qui nous a conduit à apprendre progressivement le madurais,et à réaliser nos entretiens avec le concours d'assistants madurophones. Ceux-ci, trois chercheurs en sciences sociales, deux étudiants en droit et une étudiante en agronomie venaient de l'université de Jember. Ces entretiens duraient deux heures environ (deux lorsqu'ils étaient effectués par un assistant, trois si c'était par nous, car nous devenions à notre tour objet de curiosité pour le questionné, ainsi que pour les nombreux voisins qui se joignaient à l'interview). Ces entretiens avaient lieu, après prise de rendez-vous, soit chez mes hôtes (lors du premier séjour), soit chez l'enquêté (lors du second séjour). Les biographies ont, elles, demandé plus d'effort. Compte tenu du caractère personnel des informations requises, les entretiens devaient toujours avoir lieu en présence d'un chef de quartier en ville, ou chef de hameau à la campagne37. Nous étions nous-mêmes toujours accompagnée par un assistant, pour des raisons de bienséance. Bien
37. Certaines biographies, anonymes. conformément au voeu des personnes concernées, resteront

35

souvent, nous avons dû délaisser le questionnaire, trop formel, et passer à une discussion plus libre. Nous reportions ensuite les éléments de réponse sur papier. Nos collaborateurs ont procédé de même; ils pouvaient cependant opérer plus librement, du fait de leur sexe et de leur nationalité. Nous avons aussi été gênée par un certain nombre d'attitudes et de postures déconcertantes. A chaque fois que nous présentions notre recherche à un non-Madurais, celui-ci nous assénait régulièrement mille clichés sur l'ethnie maduraise: « des mangeurs de maïs, des gens pauvres, sans éducation, qui règlent leurs litiges à l'arme blanche en parlant de leur honneur ». Plus surprenant, cette litanie revenait aussi fréquemment dans la bouche de Madurais de toutes conditions, agrémentée de considérations supposées expliquer l'âpreté et la rudesse de leur peuple. Autre attitude courante: l'interlocuteur madurais se dépréciait à outrance et, ne se jugeant pas digne d'intérêt, arguait de son manque d'éducation pour abréger la discussion. Il nous importait donc de dépasser ce niveau de conversation formelle, stéréotypée et stérile, motif supplémentaire pour l'élaboration d'un questionnaire semidirectif et le choix d'une enquête de type sociologique. Après cette mise au point sur les conditions du terrain, nous devons nous interroger sur la pertinence de notre démarche. En bonne orthodoxie statistique, 400 interviewés ne sauraient former un échantillon suffisant pour autoriser une extrapolation des résultats à une population maduraise émigrée d'environ sept millions de personnes. Nous avons ici été limitée par les moyens dont nous disposions, ainsi que par le peu d'empressement mis par les autorités indonésiennes à nous accorder les autorisations de recherche normalement indispensables pour ce type d'investigations dans ce pays; une bonne partie de ces enquêtes ont d'ailleurs été réalisées sans sauf-conduit d'aucune sorte. De plus, en l'absence d'études globales antérieures, nous ne disposions d'aucune description sociologique de la population concernée pouvant nous permettre de constituer un échantillon représentatif. Nous avons remédié à cette lacune, tout au moins partiellement, en nous imposant de refléter la diversité de l'implantation géographique des migrants. D'autre part, nos résultats se voient confirmés par les quelques - rares - études partielles déjà menées par des chercheurs indonésiens. Nous livrons donc ici sous forme de tableau les caractéristiques des migrants interviewés à Surabaya (130), Jember (80), Panarukan (30), Probolinggo (40), Situbondo (40), Bondowoso (30), Banyuwangi (20) et Glenmore (30).

36

Tableau

n° 3

CARACTÉRISTIQUES

DES INTERVIEWÉS

CARACTÈRE
SBY
Origine Né à Madura
Mad. né à Java

NOMBRE
JBR
67 13 o 54 26 9 25 32 14 36 18 11 8 5 2 25 2

D'INTERVIEWÉS
STB
33 6 1 23 17 5 8 16 11 15 12 6 7

PRK
19 11 25 5 4 9 12 5 13 8 6 3 o

PBL
34 6 .0 21 19 2 11 10 7 16 12 7 5 o

BDW
30

BWI GLM
14 6 13 7 1 7 12 10 8 4 5 3 o 23 7

Total(*)
317 79 4 282 118 39 97 161 103 160 98 73 49 14 6 83 20 3 26 31 49 65 55 25 31 12 400

Né ailleurs Sexe 102 Homme Femme 28 Age 13 18-30ans 29 30-45 55 45-60 60etplus 33 Education (**) Tidak sekolah 47 Tidak tamat SD 29 Tamat SD 28 Tamal SMP 18 Tamat SMA 4 Universitas 4 Profession (***) Commerçant 38 Fonctionnaire 3 Militaire 1 ~griculteur 4 Eleveur 3 Pêcheur 32 Ouvrier 5 Transporteur 27 Religieux et médecin traditionnel 9 Inactif 6 Retraité 2 TOTAUX 130

97 30 3

o

o o

o

o 22 8
2 3 13 12 13 7 5 1 4 o 1 5

22 8 3 5 11 11 12 8 5 4 1

o
5 2 2 2 3

o
6 2 o 5 4 5 7 5 3 3

o o

o 2 2 o 1 2 o 6 3
3 6 5 30

o 3 2 o 3 3 4 o 1 o 4

o 7 8 o
15 12 5 4 2 80

3 2 o
4 6 8 10 2 1 4 o 40

o 7 5
1 2 1 30

2 o 15 o
3 2 2 30

o o

o 40

o 20

(*) Abréviations pour Surabaya, Jember, Panarukan, Probolinggo, Situbondo, Bondowoso, Banyuwangi et Glenmore. (**) Nous avons préféré laisser dans le tableau les classifications d'origine, traduites ici dans J'ordre: pas scolarisé, sans certificat primaire, certificat primaire, niveau BEPC, niveau secondaire, université. (***) Pedagang, Pegawai, ABRI, Petani, Peternak, Nelayan, Buruh, tukang transport, employé dans les transports ( cyclo-pousse, conducteur de transports en commun, bema, taxi, bus...), Tokoh agama,Dukun, Tidak kerja lagi, Pensiun.

E. A propos de quelques stéréotypes Minorité ethnique et linguistique dans l'espace javanais, les migrants madurais installés à Java se sont vus rangés dans un certain nombre de stéréotypes de déviance par le groupe ethnique hôte38. A Java, comme l'attestent maintes réflexions recueillies dans les villes autant que dans les villages, auprès des notables ou des petites gens, le Madurais, à la fois, « violent »,« grossier », « excessif» - qu'il
38. Peu de groupes ethniques dans J'archipel suscitent autant de réactions négatives que les Madurais. 37

s'agisse de piété ou de comportement social -, ou encore avaricieux et téméraire. Bref, les stéréotypes affectés aux Madurais par les Javanais permettent à ces derniers d'affirmer la certitude d'une supériorité qui n'est pas exempte d'inquiétude pour l'intégrité du groupe. On retrouve là le caractère ambivalent de l'ethnocentrisme, qui structure l'hostilité spontanée de la société réceptrice d'allogènes, en lesquels elle perçoit une menace pour sa propre existence en même temps qu'une confirmation de sa suprématie. Cette forme d'expression du rejet de l'autre qu'est le stéréotype péjoratif et réducteur constitue l'une des constantes du phénomène migratoire. La condescendance railleuse, voilée de crainte, exprimée à propos du migrant madurais est à rapprocher de celles qu'affichent les Italiens du nord vis-à-vis des Siciliens, ou les Anglais à l'endroit des Écossais et des Irlandais. Réaction de défense contre l'angoisse de la différence, le stéréotype, on le sait, s'embarrasse peu de rigueur; à l'instar de la caricature, il procède par grossissement du trait, fondant en généralisations excluantes des spécificités39 dont la fréquence d'apparition importe moins que leur teneur en différence. Un parallèle intéressant peut, ici, être effectué entre deux populations migrantes pourtant bien éloignées: les Madurais, venus à Java-Est par vagues successives depuis le XIIIe siècle, et les Savoyards, qui fournirent d'importants contingents de migrants à toute l'Europe, du début du XVIIe siècle jusqu'au milieu de ce siècle (cf infra, chap. 5 et 12). Dans leur étude sur l'émigration savoyarde aux XVIIe et XVIIIe siècles, Maîstrè et Heitz40 notent que: « le mot Savoyard, a, très vite, désigné des nomades exerçant de petits métiers, ce, qu'ils soient ou non originaires de Savoie» ; et, plus loin: « employé comme adjectif, l'épithète avait pris une forte connotation péjorative de grossier, sale et sans éducation ». Au terme prêt, on le verra plus loin, les traits les plus souvent attribués aux Madurais par les Javanais. De même, l'image du Savoyard « nomade exerçant des petits métiers », très répandue, avait oblitéré les cas de réussites économiques et sociales, à Java, ce qui est
« sale », « grossier », ~~sans éducation»

ne peut qu'être madurais.

Marquant l'espace entre rejet et intégration, le stéréotype s'affaiblit à mesure que cet écart se réduit. Aujourd'hui, en France, le Savoyardramoneur, l'Auvergnat-bougnat ou le Creusois-maçon appartiennent au passé. A Java, en revanche, les Madurais sont toujours l'objet, après sept siècles d'émigration, de la même réduction simplificatrice. Les raisons d'une telle permanence dans la dénégation de l'autre? D'une part le fait que les colonisateurs néerlandais ont repris à leur compte les stéréotypes en usage, leur conférant un poids et une durée
39. Comme nous le verrons, les Madurais forment « une minorité ethnique d'intermédiaires », ce qui induit un certain nombre de comportements spécifiques (voir Ch. lI-A). 40. Ch. & G. Maistre et G. Heitz, Colporteurs et marchands savoyards dans l'Europe des XVIIe et XVIIIe siècles, Académie Salésienne, Annecy, 1992 : introduction.

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imprévisibles, et, d'autre part, la persistance et l'accroissement du flux migratoire durant ces vingt dernières années. Si I'histoire ainsi que le système administratif et la géographie de l'île ont été assez bien décrits par les administrateurs coloniaux, une étude descriptive exhaustive de la population madurais.e n'a jamais été réalisée. Ainsi les Madurais sont-ils à peine mentionnés dans le manuel d'ethnologie comparative des Indes Néerlandaises du professeur Wilken, la somme indonésianiste du temps, éditée en 1893 par Pleyte. Leurs moeurs et leurs caractères sont appréhendés comme un simple décalque de ceux de la grande île, point de départ d'une durable assimilation des Madurais aux Javanais. Seul, van Gennep, qui a résidé douze ans à Madura, a fait état de différences notables entre les deux peuplements; notamment dans son article de 1895 « De
Madoereezen »41. Mais, ces rares tentatives se caractérisent souvent par une certaine « naïveté ». Le Madurais, chez ces auteurs, mobilise tous les poncifs du « sauvage ». Toujours défini par opposition au Javanais, mieux connu, il pâtit de cette approche. Pour les ethnologues du siècle dernier, l'altérité javanaise présente tous les attributs d'une civilisation, certes en décadence, mais à leurs yeux dotée d'une histoire, d'un passé, d'une organisation sociale et d'une culture de cour. Ce qui suffit à désigner une « civilisation ». Madura, par contre, c'est la sauvagerie et des structures sociales vagues; pauvreté et brutalité. Madura répulse, autant que Java, malgré les dénigrements, fascine. Comme on le voit, loin de s'effacer, ces stéréotypes se sont renforcés en perdurant. Ils sont pris pour argent comptant aujourd'hui encore, non seulement par les Javanais qui trouvent là matière à s'affirmer par rapport à un groupe ethnique encore plus mal loti qu'eux, mais, aussi par les Indonésiens en général. Surtout, ils ont puissamment contribué à former l'image que les Madurais ont d'eux-mêmes - ou, du moins, celle qu'ils renvoient àleurs interlocuteurs. Aussi est-il nécessaire de rapporter les traits majeurs de cette littérature d'essence coloniale et folkloriste, la plupart du temps, rédigée par des administrateurs curieux des coutumes indigènes, mais sans formation scientifique. Une citation, extraite d'un ouvrage français de 190042, illustre à la perfection cette littérature.
« Java n'est pas un tout; ses habitants ne forment point une nation: ils sont coupés en trois peuples. Affaire, d'ailleurs, non pas de race ni même peut-être de politique, mais de long isolement et de différenciation lente. Les Javanais tiennent le centre de l'île; les Soundanais l'occident; les Madourais l'extrémité orientale. Madourais, Soundanais, Javanais, tous sont agriculteurs; le Soundanais est plus religieux, le Javanais plus soumis; le Madourais plus indépendant. Tous trois s.ont attachés à la glèbe, je veux dire à la rizière; ils vivent pour elle et ils en vivent, mais en poussant le lourd attelage de buffles, [...J le Madourais parfois rêvera de sa fortune à faire ou de son honneur à venger. Allez au tribunal criminel: le Javanais y vient répondre de
41. J. L. van Gennep, « De Madoereezen », De lndische Gids, 1895: 260-295. 42. J. Chailley-Bert, Java et ses habitants, Armand Colin et Co, Paris, 1900.

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ses vols et le Madourais de violences. Pour le Javanais, le kriss n'est plus qu'un ornement qui complète le costume; pour le Madourais, c'est une arme qui appuie son dire et sert ses passions. [..] Que l'État ou comme ils disent encore, la Compagnie ouvre ses chantiers et fasse appel aux travailleurs, le Madourais, qui n'a que son champ et son buffle, s'écarte avec dédain: "Je ne suis pas un coolie". Mais si l'on a besoin de corvées, de lui-même il accourt. "Le gouvernement nous a donné de bonnes terres, nous sommes ses sujets, nous lui devons notre travail", et en échange de rien, il fait la besogne de deux mercenaires. Ainsi trempé, le Madourais gagne du terrain, il conquiert la plaine fertile et refoule le Javanais devant lui, sur les côtes. Mais en revanche le Soundanais déjà se javanise, et le Javanais, d'âme lymphatique, peut-être, sans trop d'erreur, est accepté comme le type moyen de ces 25 millions d'hommes que les Hollandais ont à gouverner ».

Témoignage attestant de l'indépendance et de la loyauté des Madurais, comme du caractère entreprenant.du migrant qui cherche à faire fortune, et « colonise» Java, ce texte n'en entérine pas moins l'image négative du Madurais. Plus précisément, cette littérature tend à affirmer que le Madurais, bien qu'appartenant au groupe malais, s'en distingue par un physique et une physionomie propres. Il est généralement décrit comme plus petit, plus fort, plus robuste et plus foncé de peau que le Javanais. Veth43, dans son ouvrage sur Java, parle d'un faciès madurais facilement reconnaissable: «visage large, sans finesse, aux pommettes exagérément prononcées» qui affiche « une expression autoritaire, directe, grossière et même cruelle ». Selberg44 confirme cette perception: la face maduraise « plus large que la moyenne» est dotée d'une « ossature plus forte ». Bleecker45 remarque même « l'arrière bas et aplati de la boîte crânienne des Madurais ». Des particularités capillaires le frappent également. Il note ainsi que le Madurais de Bangkalan (ouest de l'île) est plutôt glabre, celui de Sumenep, souvent moustachu. Selberg, qui a vraisemblablement constaté lui-même la différence de pilosité, ajoute que le Madurais de l'est présente des ressemblances avec l'Indien, avançant qu'il serait peut-être d'origine balinaise. Van Gennep (1895 : 266) s'attarde sur les femmes pour relever « le manque de grâce» de la Maduraise, son « trop de robustesse» défauts imputés à la dureté du labeur agricole qu'elle effectue. Jugement sévère qu'il tempère en ajoutant avoir remarqué quelques belles femmes dans la région de Bangkalan et en affirmant que « les mélanges maduro-javanais donnent de jolis résultats », comme il l'a constaté dans les districts javanais de Probolinggo et Pasuruan, où vit une importante communauté maduraise. Pour leur plus grande part, ces observations s'avèrent assez redondantes; il semble que les différents auteurs se soient mutuellement emprunté, sans essayer d'apporter une vision ou un essai
43. P. J. Veth, Java: Geografisch, Ethnologisch, Historisch, 3 vol. Haarlem, 18961903, vol. IV : 64, 289. 44. E. Selberg, Reis naar Java en bezoek op het eiland Madoera, Amsterdam, 1846. 45. Bleecker, « Bijdrage tot de kennis van het eiland Madoera. Reis over Madoera », Ind. Archiej, 1849 : 265-318. 40

Planche

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Madurais

en costume

traditionnel