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La nation luxembourgeoise

De
368 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 1
EAN13 : 9782296310636
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Daniel

SPIZZO

LA NATION LUXEMBOURGEOISE
...

GENESE
D1UNE

ET STRUCTURE
;

IDENTITE

Traduit de l'italien par Pien-e Giovanella

Publié avec le concours du Fonds d'Action Sociale et du Fonds Culturel National du Luxembourg

CIEMI 46, rue de Montreuil 75011 Paris

Éditions l'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

RECHERCHES

UNIVERSITAIRES

ET MIGRATIONS

Collectioll dirigée par Lorenzo Prencipe

Chaque année, en France, plusieurs thèses sont soutenues sur le thème migratoire. Souvent, leurs auteurs appartiennent aux nouvelles générations issues de l'immigration ou bien, ce sont des Français ayant séjourné longtemps dans les pays d'origine des populations immigrées résidant en France. Il s'agit d'un regard tout particulier, souvent neuf, qui change le discours tenu sur les étrangers à partir des sources autochtones. Un regard posé sur les immigrés en tant qu'acteurs sociaux et interlocuteurs à part entière dans les conflits et dans la construction du projet social. C'est ce regard neuf que cette collection veut privilégier en sortant des bibliothèques universitaires, où ils sont condamnés à rester enfermés, les travaux universitaires qui méritent une diffusion dans certains secteurs (bureaux d'études des administrations, des syndicats, des partis politiques, du réseau associatif militant) concernés par l'évolution rapide des comportements des populations immigrées. Une collection qui voudrait donc nourrir la réflexion et le débat sur l'immigration, en valorisant les recherches menées - au niveau universitaire - par les étrangers eux-mêmes ou par ceux qui ont essayé de fournir des données précises et localisées sur leurs luttes. Ceux qui pensent que leur recherche entre dans le cadre de cette collection peuvent prendre contact avec Lorenzo Prencipe 46, rue de Montreuil 75011 Paris

@ L'Harmattan

1995

ISBN: 2-7384-3747-8

Dans la même collection Mireille Ginesy-Galano. Les immigrés hors la cité. Le système d'encadrement dans les foyers (1973-1982). 1984. 396p.

Belkacem Hifi. L'immigration algérienne en France.
Origine et perspectives de non.retour. 1985.256 p.

Le Huu Khoa. Les Vietnamiens en France. Insertion et
identité. Le processus d'immigration depuis la colonisation jusqu'à l'implantation des réfugiés. 1985. 300 p. Abdellah Boudahrain. Nouvel ordre social international et migrations dans le cadre du monde arabe et de l'espace euroarabe. 1985. 200 p. Irène Régnier. Approche du devenir social des jeunes issus de l'immigration algérienne. Etude de cas dans une zone
rurale semi-industrialisée Abdelkader postcoloniales. en Bourgogne. Immigration 1986.210 p. et situations Belbahri. 1988. 198 p.

Serge Boulot, Danielle Boyzon-Fradet. Les immigrés et l'école: une course d'obstacle. Lectures de chiffres (19731987). 1988.240 p.
Jean-Claude Toubon, Khelifa Messamah. Centralité immigrée. Le quartier de la Goutte d'Or. 1990. 759 p. 2 vol. Micheline Rey (sous la direction de). Psychologie clinique et interrogations culturelles. 1993. 374 p. Teresa Pires CARREIRA, Maria-Alice TOMÉ. Portugais et Luso-Français. Tome I : Double culture et identité, 195 p. Tome II: Enseignement et langue d'origine, 201 p. 1994. Geneviève MASSARD-GUILBAUD. Des Algériens à Lyon. De la Grande Guerre au Front Populaire. 1995. 536 p.

A Mariagrazia

REMERCIEMENTS
L'auteur remercie la Faculté de Sciences politiques de l'Université de Trieste, le Centre universitaire de Luxembourg et la Bibliothèque nationale du Luxembourg pour lui avoir permis d'accéder à leurs structures et à leurs services; le ministère des Affaires étrangères italien, l'Istituto italiano di Cultura de l'ambassade d'Italie au Luxembourg et le ministère de l'Éducation nationale du Grand-Duché pour lui avoir accordé les bourses d'études et les subventions pour sa recherche; le Fonds culturel national du Luxembourg et Convivium pour avoir contribué financièrement à la traduction et à la publication de ce livre. Sa reconnaissance va également aux professeurs Franco Goio, Claudio Bonvecchio et au docteur Giuseppe leraci de l'Université de Trieste; au professeur Mario Stoppino de l'Université de Pavie; aux professeurs Adriano De Luca et Jean-Paul Lelmers du Centre universitaire de Luxembourg; à Mario Hirsch, maître de conférences honoraire à l'Institut d'études politiques de Strasbourg et au professeur Gilbert Trausch, du Centre d'études et de recherches européennes Robert Schuman à Luxembourg, dont la collaboration, les idées et les nombreuses suggestions sont partout présentes dans les pages qui suivent. Un grand merci également aux pères Benito Gallo et Antonio Perotti, qui lui ont suggéré de publier sa recherche universitaire; à René Cescutti du SESOPICentre intercommunautaire de Luxembourg, et aux pères Miguel Santillo et Mario Tessarotto, qui lui ont donné l'occasion de vérifier les résultats de sa recherche. Enfin, l'auteur ne peut pas oublier l'aide précieuse fournie par Pierre Giovanella pour la traduction du livre; par Lorenzo Prencipe, directeur du ClEMI de Paris; par Laura Siciliano, Gilbert Spizzo, Luigi Spizzo et Eva Vattolo en ce qui concerne la correction et la mise en page des premiers manuscrits.

PRÉFACE
Voilà qu'un jeune homme, naguère encore étudiant en science politique, s'attaque au difficile problème de l'identité luxembourgeoise. Etre téméraire est un privilège généralement reconnu à la jeunesse. A la lecture de l'ouvrage, on ne peut que saluer le courage de Daniel Spizzo, car son ouvrage jette incontestablement une lumière nouvelle sur notre histoire contemporaine. Par les idées stimulantes, parfois provocatrices, qu'il jette sur le forum de l'historiographie, il enrichit le débat qui traverse la société luxembourgeoise actuelle: la peur de voir la souveraineté du pays se rétrécir comme une peau de chagrin, la peur de devoir partager non seulement les richesses, mais peutêtre la direction du pays avec les nombreux étrangers qui se sont établis dans le pays. Une communauté, arrivée tardivement au stade de la nation, et encore seulement à travers l'État qui a servi de matrice, est forcément peu encline à sacrifier de larges tranches de sa souveraineté sur l'autel de l'intégration européenne. Il n'est pas étonnant qu'aux derniers sondages le Luxembourg figure, avec le Danemark et la Suède, dans le peloton de queue dans la course à la supranationalité. Il se démarque nettement de la Belgique qui se trouve dans le peloton de tête. Cette différence est d'autant plus étonnante que le Luxembourg a vécu pendant plusieurs siècles dans la mouvance belge et est né en 1839 d'une séparation d'avec la Belgique. Vers 1830-1839, la Belgique pouvait apparaître comme la nation par excellence selon la conception française, telle qu'elle est sortie de l'idée du contrat social et des principes de la Révolution française. Au moment même où le Luxembourg prend son envol d'État autonome sans savoir encore s'il pouvait avoir un destin national, les Flamands en Belgique découvrent la conception allemande de la nation à travers les idées de J.-G. Herder. La confrontation de ces deux conceptions dans un même État empêche la Belgique de devenir un véritable État-nation. Ainsi s'explique l'attitude différente de la Belgique et du Luxembourg face à l'éventualité de nouveaux abandons de

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souveraineté. Pour comprendre le rassemblement des Luxembourgeois autour de l'idée nationale, la comparaison avec la Belgique et les travaux d'historiens comme Jean Stengers ou Hermann von der Dunk: s'avèrent aussi utile que les théories de politologues anglo-saxons ou italiens. TIn'en reste pas moins que l'approche théorique de Daniel Spizzo séduit parce qu'elle est liée à une bonne connaissance des textes de base luxembourgeois. Une approche théorique court toujours le danger d'enfermer la réalité mouvante de l'histoire dans un cadre contraignant, préétabli. Daniel Spizzo échappe en règle générale à ce piège, sauf peut-être, lorsque au début de son étude, il divise les historiens luxembourgeois en quatre «idéaux types» dont, à l'évidence, le premier et le quatrième n'ont pas d'existence réelle. Mais, par ailleurs, que d'idées neuves et de rapprochements inhabituels qui dérangent des schémas de pensée bien établis! Le lecteur appréciera le regard que Daniel Spizzo jette sur un corpus documentaire déjà ancien, bien connu des spécialistes. La nouveauté du regard vient de l'angle d'approche qui est celui de la science politique, et que seul jusqu'à présent Mario Hirsch a utilisé chez nous. Ainsi, pour la période si essentielle de 1815 à 1848, Daniel Spizzo donne une lecture inédite des cinq volumes de l'histoire contemporaine du grand-duché de Luxembourg d'Albert Calmes en utilisant un vocabulaire nouveau. Ce dernier mot est à la mode, de la nouvelle cuisine à la nouvelle histoire. Le lecteur fera ainsi connaissance d'un «nouveau particularisme» né au lendemain de 1839. L'expression est intéressante, car elle incite à comparer avec les particularismes antérieurs, celui de 1815 à 1830-1839, et surtout celui d'avant 1795. Daniel Spizzo a raison d'accorder une grande importance aux problèmes culturels et linguistiques. Une nation existe d'abord dans les têtes. Elle est, avant tout, une construction de l'esprit, un « bricolage », selon le mot de l'historien suisse G.-P. MarchaI. Par là, elle tient du mythe. Mais l'homme vit aussi de réalités plus matérielles, tel le pain. L'on peut regretter que l'auteur ait laissé hors de son champ d'observation tant les facteurs économiques, pour lesquels des travaux sont disponibles, que les facteurs sociaux, pour lesquels les études font encore largement défaut. 8

Préface

Des phénomènes aussi massifs que l'émigration (de 1830 à 1914) et l'immigration (de 1875 à nos jours) pèsent, parfois avec une force contraire, sur le processus créateur de nation. La révolution industrielle du dernier tiers du XIXe siècle crée une classe sociale nouvelle, le prolétariat, qui reste longtemps en dehors de ce processus. Il faut attendre les réformes sociales de 1935-1936 pour la voir se rallier à son tour au concept d'une nation luxembourgeoise. Ce livre est une contribution précieuse à un débat qui dure plus d'un siècle et demi. Il met en avant des problèmes de méthodologie et de théorisation. En suscitant de nouvelles interrogations, il fera avancer nos connaissances de ce qu'est le Luxembourg.

Prof. Gilbert TRAUSCH Centre d'Études et de Recherches Européennes Robert Schuman - Luxembourg

9

PRÉFACE
En sciences sociales et humaines, le Luxembourg reste très largement une terre à découvrir, une page blanche à écrire. Faites vous-même le test en consultant votre bibliothèque universitaire préférée. Sous la rubrique "Luxembourg" vous ne trouverez pas grand-chose. L'étude de Daniel Spizzo contribue donc à combler une lacune en apportant une réponse à la question qui laisse perplexe beaucoup d'Européens: comment s'expliquer que ce soit précisément le Luxembourg qui, seul parmi les nombreuses féodalités et principautés qui tapissaient tel un patchwork la carte de l'Europe jusqu'au milieu du XIXe siècle, a réussi le passage à la modernité en réalisant une symbiose presque parfaite entre État et nation et en affirmant avec force sa volonté d'indépendance? Habituellement on présente la nation comme le fondement nécessaire et indispensable, le préalable à l'émergence d'un État. Le Luxembourg a emprunté le cheminement inverse. Dotée par la grâce du congrès de Vienne de structures étatiques autonomes, la classe politique locale (essentiellement la bourgeoisie, émancipée grâce aux effets de la Révolution française qui a annexé le territoire du duché de Luxembourg en 1795) s'est attelée à la tâche de donner naissance au supplément d'âme manquant, à savoir le sentiment national. On est donc passé de l'État à la nation, et, en fait, la nation ne s'est vraiment affirmée de manière durable, avec force et détermination, que dans l'épreuve de la Seconde Guerre mondiale. C'est cette expérience tragique du feu qui a consolidé pour de bon les bases de la nation luxembourgeoise. Depuis lors, celle-ci se manifeste avec un aplomb certain comme communauté politique et de destin, dotée d'une solide conscience nationale. Dans le cas luxembourgeois, il convient évidemment de relativiser fortement les deux termes de l'équation. Le plus petit État membre de l'Union européenne est certes un État indépendant et souverain, mais cette qualité revêt un caractère nettement plus formel que dans n'importe quel autre cas. L'extrême dépendance de l'étranger, surtout économique, mais aussi culturelle, tempère

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bien évidemment très fortement toute velléité autarcique. La nation luxembourgeoise présente dans ses éléments constitutifs tous les aspects d'un "système pénétré" (dans le sens que François Perroux donne à cette expression) : la situation démographique et le marché de l'emploi parviennent à maintenir depuis plus de cent ans un équilibre précaire seulement grâce à un influx de plus en plus massif d'immigrés et de travailleurs frontaliers; la culture luxembourgeoise est mâtinée depuis toujours par des éléments allogènes les plus divers. Et pourtant, ces caractéristiques ne donnent guère lieu aux phénomènes de rejet auxquels la plupart des pays voisins nous ont malheureusement habitué. Cette capacité d'intégration harmonieuse de l'élément "étranger", qui dépasse désormais 32 % de sa population résidente et 53 % de sa population active, n'est pas un des moindres paradoxes luxembourgeois en ce qu'il ne contribue guère à déstabiliser l'identité nationale, bien au contraire. Dans sa reconstruction historique à partir d'une démarche pluridisciplinaire, qui analyse la genèse et la structure de l'identité nationale luxembourgeoise pendant une période qui s'étend de la fin de l'Ancien Régime jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, Daniel Spizzo propose maintes explications originales et pertinentes qui offrent des clefs fort utiles pour la compréhension de la condition luxembourgeoise contemporaine. Daniel Spizzo habille cette toile de fond historique très riche en s'inspirant de nombre de théories sur la genèse des États modernes, la consolidation des systèmes politiques, le rôle des élites, l'interdépendance et l'interaction entre la sphère domestique et le milieu externe, le nationalisme. Son étude du cas luxembourgeois est donc également une contribution importante à la théorie sociale contemporaine. Il privilégie certes les aspects politiques, mais c'est de manière délibérée, car il nous démontre que l'apparition du sentiment national ne s'est pas faite de manière spontanée dans le cas luxembourgeois, du moins aux débuts du jeune État. C'est un artefact, le produit d'une stratégie volontariste des élites bourgeoises, qui étaient confrontées au problème de donner corps à cet État, qui leur tombait dans les bras parce que cela arrangeait la politique d'équilibre des puissances européennes. C'était là une tâche pressante, car les convoitises et 12

Préface les tentatives d'annexion se multipliaient jusqu'au lendemain de la Première Guerre mondiale. L'État était bel et bien le catalyseur de la nation luxembourgeoise et non pas l'inverse, ce qui est la séquence habituelle en Europe. Bien plus tard, et certainement après la Seconde Guerre mondiale, la nation luxembourgeoise est devenue une réalité sociale, vécue comme telle par la population, et pas seulement une idée qui a germé dans la tête des élites. Grâce à ce travail de reconstruction remarquable d'un devenir mouvementé, tragique plus d'une fois, l'aventure du peuple luxembourgeois, farouchement attaché à ses particularismes et à son indépendance, a enfm droit de cité et deviendra accessible à un large public bien au-delà de nos frontières étroites. Assurément, elle gagne à être mieux connue. Le lecteur étranger ne manquera pas d'être intrigué en particulier par la résilience remarquable de cette petite communauté, qu'il découvrira au fil des pages. Est-ce le fait du hasard ou d'un concours de circonstances favorables qu'elle ait réussi la mue en État souverain et en nation? Daniel Spizzo offre une troisième explication, qui est la bonne, même si les deux premières ne peuvent être écartées d'emblée. Le Luxembourg est le résultat d'une stratégie délibérée, qui ne s'est jamais démentie tout au long des 180 années de son existence. Cette stratégie est devenue irrésistible depuis que les habitants de ce territoire affIrment haut et fort une volonté de vivre ensemble, le
"plébiscite de tous les jours" de Renan.

Parmi les facteurs qui expliquent la "success story" luxembourgeoise, il y a évidemment la situation géographique, à cheval entre monde latin et monde germanique. Tout au long de son histoire, le Luxembourg a été en mesure de pratiquer ce qu'on pourrait appeler une politique d'équidistance entre la France et l'Allemagne, jouant ses deux voisins imposants l'Wl contre l'autre, façon de parler. Cette politique a été grandement facilitée par le fait que les convoitises des deux voisins sur cet État-tampon se neutralisaient mutuellement, ce qui a dégagé une marge de manœuvre réelle au profIt du Luxembourg dans le champ de forces des relations franco-allemandes. Il y a, bien sûr, aussi le surdimensionnement de l'économique par rapport au politique qui, presque dès le début, donnait à l'État

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luxembourgeois des ressorts et des ressources allant bien au-delà de son "predicament" combien modeste en termes de territoire et de population. Au départ il y avait la sidérurgie, supplantée à partir des années 80 par les services. Ensuite, parmi les recettes, il faut invoquer ce qu'on a appelé la logique de l'intégration. Très tôt, le Luxembourg s'est rendu compte que sa survie allait dépendre de sa capacité de s'intégrer dans des ensembles plus vastes. Il y a une continuité dans le positionnement international du Luxembourg, qui va de son appartenance à la Confédération germanique et au Zollverein, en passant par l'union économique et monétaire conclue avec la Belgique en 1921, jusqu'aux diverses étapes de l'intégration européenne. Mais logique d'intégration ne veut pas dire abdication ou abnégation. Il y a des limites à ne pas franchir, comme le montre la hantise luxembourgeoise devant ce qu'on pourrait appeler le syndrome du congrès de Vienne (la ré-émergence d'un directoire des grands) à la veille de la Conférence intergouvernementale de 1996. De toute façon, et le travail de Daniel Spizzo l'illustre remarquablement, l'identité et la conscience nationales luxembourgeoises ont toujours oscillé entre deux extrêmes: une très grande disponibilité d'ouverture sur le monde extérieur et un repli frileux sur soi-même. Il existe donc bel et bien un "cas" luxembourgeois, caractérisé par le passage de l'État à la nation. En discernant les grandes tendances, en identifi@t les forces à l'œuvre, en posant les jalons qui rendent le tout mieux perceptible et compréhensible, Daniel Spizzo met de l'ordre dans un héritage national méconnu, aux aspects multiformes, voire contradictoires, mais toujours séduisant.

Mario HIRSCH Chambre des Députés

- Luxembourg
- Strasbourg

Maître de conférences honoraire Institut d'Études Politiques

14

INTRODUCTION
La renaissance de la nation luxembourgeoise?
Après les célébrations fastueuses qui, en 1989, ont marqué le 150e anniversaire de l'indépendance nationale du grand-duché, l'écrivain luxembourgeois Pierre Hamer publia un opuscule, Es gibt keine luxemburger Geschichte, au titre volontairement polémique. Dans cet ouvrage, les assauts de la critique de Hamer sont dirigés contre les historiens dits « officiels» qui organisèrent le 150e anniversaire de la naissance de la nation luxembourgeoise. Partant d'une définition quelque peu insolite du concept de « nati~m», puis insistant sur les facteurs économiques qui déterminent le processus de formation des entités nationales, Hamer, se démarquant de la plupart des historiens du grandduché, en arrive à la conclusion que « die Luxemburger bi/den keine Nation1» (<< Luxembourgeois ne forment pas une les nation» ). Selon Hamer, la tentative de construire une histoire étatique et nationale du Luxembourg (<< eine rein nationalstaat/iche Geschichte Luxemburgs2 ») s'est soldée tout simplement par un échec. Pour un tel « Ministaat» ayant une relative « Minivolk », on ne peut parler que d'une histoire européenne, car tous les événements historiques qui ont eu lieu sur le territoire du grandduché font désormais partie de l'histoire européenne. Vraisemblablement, l'observateur extérieur qui aborde pour la première fois le problème de la nation luxembourgeoise, ne pourra s'empêcher d'éprouver une certaine surprise. Peu nombreux sont ceux qui savent que dans ce petit pays européen - à dire vrai, très peu connu - le débat autour de l'identité nationale a connu, après de longues années de silence, un nouvel élan au cours de cette dernière décennie. Pour l'instant, nous nous limiterons à dire que les opinions exprimées par Hamer doivent être replacées à l'intérieur d'un débat qui - du moins en ce qui concerne l'historiographie
1 Hamer [1990, p. 17]. 2 Hamer (1990, p. 49].

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luxembourgeoise -, par ses nombreuses facettes, est particulièrement riche. En effet, les affirmations de Hamer relatives à la non-existence d'une nation luxembourgeoise ou à l'absence d'une véritable identité nationale se trouvent en rupture totale avec celles avancées par l'historiographie la plus accréditée du pays. Et cela, pour des raisons évidentes, ne nous surprend guère. Cette historiographie, précisément en 1989, a donné le coup d'envoi à une véritable campagne en faveur de la nation luxembourgeoise, relançant en même temps le débat sur l'identité nationale du peuple luxembourgeois. Cependant, on ne se trouve pas en présence de deux blocs d'intellectuels bien compacts. l'un favorable, l'autre opposé à l'existence de la nation luxembourgeoise. Les nuances et les diversités de significations (pour ce qui concerne les mots tels que « nation », « sentiment national », « identité nationale », « nationalisme », «Heimat », etc.) existant à l'intérieur de l'historiographie luxembourgeoise contemporaine nous obligent à une démarche particulière: avant de commencer notre recherche sur la genèse de l'identité nationale luxembourgeoise, il nous faut établir une classification provisoire qui, d'une façon ou d'une autre, tienne compte des diverses opinions qui ont été émises jusqu'à aujourd'hui par ces historiens. Cela nous permettra surtout de mieux comprendre les différentes contributions des historiens luxembourgeois, essentielles pour notre recherche. Ainsi, après avoir lu plusieurs publications récentes sur le sujet et après avoir interviewé divers historiens luxembourgeois, nous avons pu isoler, peu à peu, quatre idéaux types concernant

l'historiographieluxembourgeoise:1'«internationaliste» extrême,
1'«internationaliste» modéré, le «nationaliste» modéré et le « nationaliste» extrême. Pour l'instant, étant donné qu'il s'agit seulement de présenter le débat historiographique contemporain relatif à l'histoire nationale luxembourgeoise, nous nous limiterons à présenter des modèles aux traits grossiers, nous réservant d'en préciser et d'en enrichir les contours au fur et à mesure que nous rencontrerons les tendances isolées dans les quatre idéaux types au cours de notre reconstruction historique et politologique.

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Introduction

L'idéal type « internationaliste » extrême
L'un des représentants de cet idéal type est précisément Pierre Hamer. Ce dernier, comme nous venons de le voir, est convaincu que le Luxembourg n'est pas une «nation» (concept qui, selon lui, doit être pris surtout dans un sens culturel). Le grand-duché ne possède pas une culture propre, puisque des cultures provenant d'autres États y dominent: sa culture est européenne, internationale. En outre, et c'est là que Hamer se rapproche le plus des opinions exprimées par le politologue luxembourgeois Mario Hirsch3, la faiblesse économique du grand-duché, sa forte dépendance à l'égard de l'étranger fait peser une sérieuse hypothèque sur la souveraineté même du grand-duché.

L'idéal type « internationaliste » modéré
Le principal représentant de cet idéal type est, selon nous, Christian Calmes, Celui-ci pense que le Luxembourg n'est pas une «nation4 ». Le mot «nation », à son avis, ne peut s'appliquer à des États de petites ou moyennes dimensions tels que le Luxembourg, la Belgique ou la Hollande, Seules la France et l'Allemagne sont des « nations» au sens propre du terme5 . Cela dit, le grand-duché de Luxembourg est un État indépendant, dans lequel vit une communauté politique. La population luxembourgeoise, qui constitue cette communauté, a montré à certains moments de son histoire qu'elle tenait beaucoup à son indépendance, allant jusqu'à mourir pour son pays, comme ce fut le cas lors de la Seconde Guerre mondiale. Calmes, qui refuse d'utiliser le mot «nation» pour définir le Luxembourg, parle dans ses livres d'un véritable «sentiment national» luxembourgeois, lequel se distingue cependant du
3 Voir Hirsch [1978]. 4 Ce n'est pas par hasard que Christian Calmes a intitulé l'un de ses livres, publié en 1989 à l'occasion du 150e anniversaire de l'indépendance du Luxembourg, Création et formation d'un pays, titre qui évite ainsi d'utiliser le mot « nation ", tellement utilisé par l'historiographie grand-ducale en 1989.

5 Christian Calmes m'a communiqué ces précisions lors d'un long entretien par téléphone en septembre 1992. 17

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« nationalisme» des pays voisins par une absence d'agressivité et par son esprit européen ouvert aux apports culturels.

L'idéal type « nationaliste» modéré
Cet idéal type compte des historiens et des intellectuels luxembourgeois contemporains les plus accrédités, parmi lesquels nous pouvons citer: Gilbert Trausch, Paul Margue, Paul Dostert, Fernand Hoffmann et Pierre Grégoire. Tous s'accordent à penser

que le Luxembourgconstitueune véritable « nation ». Commele
dit avec beaucoup de précautions Gilbert Trausch, la nation luxembourgeoise serait la dernière nation d'Europe occidentale à avoir vu le jour6 . Tous ces historiens s'accordent pour dire que la «nation» luxembourgeoise eut l'occasion de s'imposer définitivement durant la Seconde Guerre mondiale, lorsque la majorité de la population, animée par un fort «sentiment national », accepta de faire de grands sacrifices pour reconquérir son indépendance nationale. C'est justement à cette époque que se réalisa la symbiose entre État et nation. Toujours selon ces auteurs, les bases sur lesquelles repose le sentiment national luxembourgeois sont, jusqu'à aujourd'hui, surtout constituées par la volonté d'indépendance et par la langue luxembourgeoise qui unissent toute la population, même si tous reconnaissent un rôle fondamental aux cultures des pays voisins et aux apports, tant dans le domaine économique que culturel, de la nombreuse population étrangère résidant dans le grand-duché (cette population étrangère, composée d'Italiens, de Français, d'Allemands, de Belges, de Portugais, de Yougoslaves, etc., avoisine aujourd'hui 30 %). TIsdonnent beaucoup d'importance à la dimension multiculturelle qui, actuellement, implique 1'«identité nationale» luxembourgeoise. L'idéal type « nationaliste» extrême

On ne trouve pas dans cet idéal type d'historiens luxembourgeois remarquables. Nous les mentionnons quand
6 Trausch [1989 A, p. 8).

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Introduction

même, car, parmi les diverses organisations d'extrême droite (qui ont un poids politique pratiquement inexistant) telles que la «Nationale Bewegung ~~ la « Eislécker Fraïheetsbewegung », il ou y a des personnalités qui, dans leurs discours, ont recours à des arguments de type historiciste-nationaliste7 . Les messages véhiculés par ces représentants ont souvent de fortes connotations xénophobes qui visent à défendre l'identité nationale luxembourgeoise contre toute menace étrangère. La « nation luxembourgeoise », telle que l'entendent ces mouvements, a beaucoup de choses en commun avec les idéologies (racistes ou ethno-racistes) d'extrême droite répandues dans toute l'Europe. Ces mouvements s'inspirent, en partie, d'un certain « nationalisme» extrême luxembourgeois des années 1920 et 1930. Comme nous le voyons, ces quatre idéaux types, qui nous permettent d'entrer dans le récent débat historique concernant l'identité nationale luxembourgeoise, pourront nous offrir de nombreuses occasions d'interprétations pour une étude sur la genèse et sur la structure de l'identité nationale luxembourgeoise. En outre, cette classification provisoire nous permet de mieux comprendre les opinions et les interprétations formulées par les historiens luxembourgeois - plus ou moins «nationalistes» de ce premier demi-siècle. Parmi ceux-ci, nous trouvons: Arthur Herchen, Joseph Meyers, Nicolas Margue, Victor Molitor, Auguste Collart et Albert Calmes. Certaines manières de définir la « nation », le « sentiment national» ou 1'«identité nationale », que nous avons isolées dans les quatre idéaux types concernant l'historiographie contemporaine, se retrouvent, en partie, dans les œuvres de ces auteurs. Afin de délimiter dans le temps l'objet de notre étude, nous avons concentré notre attention sur la période cruciale de l'histoire luxembourgeoise qui s'étend, grosso modo, de la fin de l'Ancien Régime jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Aussi, les interprétations historiographiques des nombreux historiens luxembourgeois (contemporains ou non) nous serons très utiles. Le lecteur aura peut-être déjà deviné que, dans notre recherche, nous ne nous limiterons pas seulement à citer et/ou critiquer les commentaires et les interprétations relatives à cette période
7 Voir Slau [1989. pp. 182-185].

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fonnulées par divers historiens (contemporains ou non), ou à reproduire les discours politiques des élites luxembourgeoises. Bien que ces interprétations historiographiques et ces discours soient d'une importance cruciale pour notre recherche, nous estimons que, dans un second temps, une contribution notable pourra être fournie par divers cadres théorico-interprétatifs, qui proviennent essentiellement de trois domaines d'études sociopolitiques. Ces contributions théorico-interprétatives nous pennettrons de décrire, d'interpréter et, pourquoi pas, de fonnuler également des hypothèses explicatives relatives à ces faits historiques et à ces interprétations historiographiques qui, grâce à une approche de science politique historique, peuvent avoir une certaine importance. Le premier domaine théorique auquel nous nous référons à trait à diverses recherches qui appartiennent à la science politique traditionnelle et qui concernent la problématique de la construction des États modernes8 , la consolidation des systèmes politiques9, le rôle des élites dans les processus politiqueslO et l'étude de la « culture politiquell ». Le deuxième domaine se rattache à de nombreuses études sur les relations internationales, que ce soit dans le domaine théorique12 - avec une attention particulière pour ce qui concerne la problématique des petits États dans la politique internationale13 et le phénomène du linkage entre la politique interne et la politique internationale14 - ou dans le domaine historico-diplomatique15 . Le dernier domaine théorique s'inspire des cadres théoricointerprétatifs élaborés récemment par de nombreux chercheurs des nationalismes, cadres qui ne sont de toute façon ni liés à des événements historiques particuliers ni compromis par des critères de valeurs, comme c'est généralement le cas de toute historiographie plus ou moins «nationaliste ». C'est précisément
8 Weber" [1966], Poggi" [1978], Tilly" [1984]. 9 Almond; Powell" [1988], Stoppino" [1982]. 10 Lasswell" [1975] et Stoppino" [1989]. 11 Fedel" [1989] et Schemeil" [1985]. 12 Russett; Starr" [1992] et Bonanate ; Santoro" [1990]. 13 Keohane" [1969, East" [1973] et Vital" [1967] ; Hirsch

(1974

B], [1976].

14 Rosenau

[1969],

Panebianco

[1986 A] :
(1986,

cc

La dimensione

internazionaJe

dei

processi politici ", in Pasquino" 15 Duroselle" [1991].

pp. 486 et 55.].

20

Introduction

de ces approches théoriques que nous espérons la contribution la plus importante sur la problématique de l'identité nationale luxembourgeoise. En effet, les historiens luxembourgeois, du moins à ce qu'il semble, n'ont pas tenu compte des cadres élaborés, par exemple, par Anthony Smith en ce qui concerne l'importance de la dimension ethnique des nationalismes, par Ernest Gellner en ce qui concerne les dimensions culturelle et linguistique des nationalismes, par John Breuilly en ce qui concerne le nationalisme entendu comme un phénomène politique et idéologique lié surtout à l'apparition des États modernes, par Mario Albertini en ce qui concerne le rôle de l'État moderne et du langage politique dans le processus de construction national, par Franco Goio en ce qui concerne l'intégration verticale et horizontale dans le processus de construction nationale, par Karl Deutsch en ce qui concerne le rôle joué par la communication sociale dans la genèse d'une identité nationale moderne et dans la diffusion des significations et des concepts nationaux parmi la population, par Benedict Anderson en ce qui concerne les nations entenduescommedes « communauté imaginées », ou par d'autres auteurs qui, tel Eric Hobsbawn, Lewis Namier, Hans Kohn, Reinhard Bendix, Elie Kedourie, James Mayall, William Bloom, ont centré leur attention sur l'histoire des nationalismes et des identités nationales en général. Une reconstruction de près de deux siècles d'histoire nationale luxembourgeoise, grâce aux clés de lecture que ces auteurs ont fournies, est très prometteuse, puisque l'histoire du grand-duché, de ce point de vue, représente une terrain quasi inexploré. Et cela surtout en ce qui concerne le sens donné à certains mots clés (nation, nationalité, nationalisme, Volkstum, Volk-peuple, sentiment national, particularisme-Sonderbewusstsein, etc.) qui jouent un rôle fondamental dans le langage politique des élites européennes de ces deux derniers siècles. Cela dit, nous tenons à souligner que notre travail a un caractère essentiellement historico-reconstitutif. Il ne part pas d'assemblages théoriques généraux pour nous ramener aux événements du Luxembourg; au contraire, il part de ceux-ci pour les interpréter à la lumière de l'un ou de l'autre, en se limitant seulement à isoler analytiquementla dimension« politique» du problème.

21

La nation

luxembourgeoise:

genèse

et structure

d'une

identité

C'est donc surtout un travail historiographique, où la théorie, étant donné le pluralisme qui règne dans la science politique historique, est surtout un critère heuristique et classificatoire, d'un côté, et une façon d'appréhender provisoirement les données de l'expérience, de l'autre. Ce type d'assemblage, qui remonte à Max Weber, devrait nous permettre de nous déplacer dans un espace qui tient soit de l'interprétation, soit de l'explication. Notre conviction est que, surtout en matière d'« identité nationale », de «nationalisme », le hiatus entre case-studies et assemblages généraux est toujours très ample, et que, dans le vaste espace qui s'étend entre le travail de l'historien et celui du théoricien, le chemin principal est emprunté par celui qui, considérant les faits et leur déroulement dans le temps, cherche à en tirer quelque leçon. Non pas dans le sens que l'histoire puisse enseigner quelque chose, mais dans l'optique d'une utilisation intelligente (et donc nécessairement générale) des données de l'expérience humaine. Naturellement, l'effort continuel de renvoi entre le particulier et le général, entre le fait et la théorie, exige la médiation de celui qui, avant nous, a abordé le problème en cherchant une clé d'interprétation. De là, ma grande dette envers la riche historiographie du Luxembourg qui, outre les faits nus et les nombreux documents de l'époque (dont nous nous servirons largement dans cette étude) m'a fourni des éléments d'interprétation précieux soit comme point de départ, soit comme objet de critique.

N.B. : Nous avons utilisé pour les notes en bas de page le système auteur-date. Lorsque le nom de l'auteur est suivi d'un astérisque ('), cela renvoie à la partie Approches et théories générales de la bibliographie. Lorsqu'un signe est suivi de deux astérisques ("), cela renvoie à la partie Fonds documentaire. Les noms et les crochets sans astérisques se réfèrent simplement à "historiographie luxembourgeoise. Dans les citations, "italique appartient au texte original et l'utilisation du gras traduit une mise en évidence de la part de l'auteur.

22

CHAPITRE PREMIER

DE 963 À NOS JOURS:

L'HISTOIRE NATIONALE DU LUXEMBOURG

A.

Des origines à la partition de 1839

A. 1. 963 : année de naissance du Luxembourg?
Au cours de leur histoire1 , presque tous les pays et toutes les grandes cités se sont attribué une date de naissance et un fondateur. Cela vaut également pour le Luxembourg, qui, semble-

t-il, possède une véritable Gründungsurkunde2 (<< acte de
fondation»). D'après un parchemin de 963, un certain comte mosellan, nommé Sigefroi, aurait acquis un petit castellum, du nom de Lucilinburhuc3 , le dimanche des Rameaux de cette même année. Nous n'entrerons pas dans des recherches savantes sur le caractère plus ou moins légendaire d'une telle datation4 , nous concentrerons simplement notre attention sur les faits du comte Sigefroi. Situé entre la Meuse et le Rhin, au centre d'un territoire où les comtes de la Maison d'Ardenne exerçaient leur pouvoir, le châtelet de Sigefroi, bâti sur une éminence rocheuse, dominait une vallée profonde qui le protégeait sur trois côtés. Le site semblait naturellement prédestiné à recevoir une fortification. Ce fut le même Sigefroi qui commença les travaux d'édification des fortifications; elles formeront par la suite la grande cité-forteresse

de Luxembourg, que l'on surnommera plus tard « la Gibraltar de
Nord5 ». Ce site forma en peu de temps un noyau préurbain; que vinrent peupler les gens du voisinage. C'est à l'intérieur même de ces murailles et aux abords immédiats que se serait développé l'actuel grand-duché de Luxembourg. Durant près d'un siècle et demi, de 963 à 1136, les comtes de la Maison d'Ardenne exercèrent leur souveraineté sur les terres qui
1 Concernant l'histoire générale du Luxembourg, nous avons consulté les livres suivants: Herchen [1972, 1ère éd. 1918], Weber [1957], Kill [1963], Trausch [1981] et [1986], Marque P. [1988] et Calmes C. [1989].

2

Le contenu de la

«

Gründungsurkunde ", également appelée

« Tauschurkunde ", est partiellement reproduit in Muller [1989, p. 35]. Sur ce parchemin est rédigé l'acte d'échange entre le comte Sigefroi et l'abbaye de Trèves. 3 «Lucilinburhuc"seraitl'ancienneformegermaniquede « Luxembourg". 4 Voir Marque Michel, « Die "Gründungs"-Urkunde von 963 : Mythos und Wirklichkeit", in Muller[1989, p. 35]. Voiraussi Marque M. ; Pauly M.[1987]. 5 Gengler [1991, p. 12]. Ce surnom est attesté dans plusieurs livres.

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d'une

identité

appartenaient alors au Luxembourg. Leurs possessions, soumises à une souveraineté de type féodal assez souple, étaient dispersées dans toute la région, telles les taches sur la peau d'un léopard. La naissance du Ten"itorialstaat luxembourgeois6 (dans le sens de comté et de duché) n'est pas le résultat d'un processus qui se fit en quelques années, mais d'une évolution lente qui dura du Xe au XIVe siècle. Conrad 1er fut le premier souverain qui considéra la citadelle de Luxembourg comme une entité politique autonome, ce qui est attesté par un sceau de 1083, sur lequel figure cette inscription: « Conradus Comes de Luccelemburc7 ». L'aire d'influence des premiers comtes se trouvait à droite de la frontière linguistique qui séparait la Germania de la Romania, en plein territoire germanophone. Mais, sous l'impulsion de la famille d'Ardenne puis de la maison de Namur (1136-1247), le comté entreprit une expansion vers le nord et vers l'ouest, pénétrant ainsi peu à peu dans l'espace culturel français. Le premier événement important du Luxembourg survint durant le règne de la comtesse Ermesinde, lorsque le quartier allemand (où l'on parlait un dialecte franco-mosellan) fut réuni au quartier wallon récemment conquis. Ermesinde créa, au début du XIIIe siècle, les infrastructures administratives adaptées à cette nouvelle entité politique. À partir de cet instant, l'art et la culture luxembourgeois allaient s'abreuver pendant de nombreux siècles aus zwei Quellen8 «( à deux sources ») : l'une allemande, l'autre française. Peu de temps après, en 1309, un autre événement capital eut lieu: Henri VII, l'un des successeurs d'Ermesinde, fut élu empereur du Saint Empire romain germanique; le comté commençait à acquérir une importance européenne. Le fils de Henri VII, Jean l'Aveugle, dont les hauts faits héroïques sont encore aujourd'hui exaltés par les historiographes du grand-duché, reçu la couronne de Bohême. La troisième dynastie9, celle des Luxembourg, donna encore deux autres empereurs au monde

Michel, « Die Bi/ding eines Territorialstaates 7 Trausch [1989A, p. 11]. 8 Marque P. [1988, p. 35]. 6 Marque

»,

in Muller [1989, p. 41].

9 Herchen [1972, p. 108]. Ilfaut faire très attention au langage « nationaliste» de cet historiographe. En effet, cet auteur essaie de créer un lien de continuité entre la dynastie actuelle des Nassau-Weilbourg et la dynastie des LuxembourgLimburg. Il s'agit, bien évidemment, de la même dynastie
«

nationale

».

26

L 'histoire

nationale

du Luxembourg

germanique: Charles IV (1346-1353), qui érigea le comté en duché, et Sigismond (1419-1437). C'est à la fin du XIVe siècle que le duché aura sa plus vaste étendue: 10 000 km2, soit quatre fois sa superficie actuelle. Cette extension (si l'on excepte les cessions territoriales de 1659 à .la France, et de 1815 à la Prusse) sera grosso modo celle du territoire luxembourgeois jusqu'en 183910.

A.2. 1443 : le Luxembourg sous domination étrangère?
Le cours de l'histoire nous l'a souvent enseigné: un État devient vulnérable précisément une fois parvenu à son apogée. Le duché n'a pas échappé à cette règle. La maison de Luxembourg resta au pouvoir durant un demi-siècle encore. En 1443, le duché, en proie au chaos, fut conquis par Philippe de Bourgogne, qui l'intégra dans l'ensemble politique plus vaste que constituaient les PaysBas. À partir de cette époque, le destin du Luxembourg allait être étroitement lié à cette entité politique. L'historiographie traditionnelle considère l'année 1443 comme le début des dominations étrangères11 . Sans aller au fond du sujet, nous soulignerons seulement qu'une telle conception laisse aujourd'hui les historiens luxembourgeois les plus accrédités très perplexes12. De façon tout à fait objective, nous dirons que la période qui s'étend de 1443 à 1795 connaît de simples

10 Les mots cc Luxembourg»

et cc luxembourgeois»

seront utilisés Ousqu'à

l'année 1839) comme s'ils se rapportaient à l'ancien duché, incluant aussi bien le quartier francophone que le quartier germanophone.

11 Le premier à avoir beaucoup insisté sur le concept de
étrangère» fut Herchen [1972, p. 108). Ce concept

cc

domination

fut repris par la Belgique, où les théoriciens de l'ccâme belge» (parmi lesquels nous pouvons ranger Pirenne) appliquaient leurs catégories ccnationalistes» même au passé le plus lointain. Cf.

Trausch [1989 A, p. 227]. Ce dernier a publié, dans un recueil consacré à l'immigration, un essai intitulé cc Lëtzebuerg de Lëzebuerger : Le Luxembourg
face à l'immigration », in ASTI [1985).

12 Le catalogue De l'État à la Nation, évite soigneusement d'employer le
historiens de ce siècle. [1978) et [1986). On peut

Voir en particulier les pages 24 à 29. publié sous la direction de J.-C. Muller,

langage

en dire de même

cc nationaliste» pour Marque

des P. [1988),

premiers Trausch

27

La nation

luxembourgeoise:

genèse

et structure

d'une

identité

changements de souveraineté13, ce qui évitera d'introduire de manière intempestive des concepts vaguement «nationalistes»

qui surgissent inévitablement lorsque l'on parle de « domination
étrangère ».

Au cours de la période que nous étudions, le duché de Luxembourg passa successivement sous les souverainetés suivantes: - bourguigonne (1443-1555) ; - espagnole (1555-1684) ; - française (1684-1697) ; - de nouveau espagnole (1697-1714) ; - autrichienne (1714-1795). Les rois de Bourgogne, d'Espagne et de France, de même que les empereurs autrichiens, ne possédaient pas le Luxembourg en tant que souverains de leurs pays mais en qualité de ducs de Luxembourg. Aussi, leurs sujets les considéraient-ils comme leurs souverains légitimes. Ces monarques étaient donc les princes naturels du duché. L'administration - excepté quelques charges stratégiques resta aux mains des Luxembourgeois, aux« hommes du pays14 ». Nommés par le souverain, dont la résidence se trouvait hors du duché, les hauts fonctionnaires étrangers qui arrivèrent au Luxembourg furent en nombre limité. Il n'y a donc pas lieu de parler d'invasion, et moins encore de domination étrangère. Le Luxembourg, intégré à cette entité plus vaste que formaient les Pays-Bas espagnols, puis autrichiens, pouvait jouir d'une assez grande autonomie. La Confédération des Provinces-Unies était en fait constituée de plusieurs principautés indépendantes les unes des autres, chacune d'elles perpétuant ses propres traditions et ses propres coutumes. Ces principautés n'étaient unies que par le fait qu'un même souverain se trouvait à leur tête. Durant ces trois siècles et demi, plusieurs tentatives de centralisation du pouvoir furent effectuées; mais, d'une façon générale, on peut considérer que l'autonomie des pays confédérés fut maintenue jusqu'à l'arrivée des troupes révolutionnaires françaises en 1795.
13 Trausch parle de « transfert de souveraineté 14 Trausch, « Des dominations étrangères
[1985, p. 25)

in Trausch [1986, pp. 15-16). au rejet de l'étranger >l, in ASTI
>l,

28

L 'histoire

nationale

du Luxembourg

À cette époque. être luxembourgeois signifiait. selon Paul Margue : - habiter une région isolée dont l'économie reposait sur l'agriculture et l'élevage; - être de religion catholique romaine. et manifester une dévotion particulière à la Vierge Marie; - être fidèle à son prince naturel, lequel garantissait l'autonomie d'une administration bilingue sur un territoire composé de deux quartiers: l'un germanophone, l'autre francophone15 . Sur ce territoire vivait une communauté qui, après des siècles de cohabitation, prit conscience de sa propre originalité, une conscience que les historiens luxembourgeois définissent par le terme Sonderbewusstsein16 (<< particularisme »). Pour les Luxembourgeois, les concepts de nation et de patrie étaient simplement des Herkunftbezeichnungen17 ; ces concepts ne doivent pas être confondus avec le Nationalbewllsstsein, c'est-à-

dire avec la « consciencenationale», laquelle ne peut émerger
que dans un État moderne. Or le duché de Luxembourg, tel qu'il existait à cette époque, n'avait encore rien d'un État moderne. Au XVIIIe siècle, les réformes politiques et institutionnelles menées par Marie-Thérèse puis par Joseph II de Habsbourg aboutissent à une centralisation d'une partie des pouvoirs politiques au profit de Bruxelles. De telles réformes préfiguraient en quelque sorte la fin des institutions féodales du duché.

A. 3. 1795 : le Luxembourg et la Révolution française
En 1795, la modernité fit irruption dans le Luxembourg. La Révolution française eut l'effet d'un rouleau compresseur; toutes les anciennes institutions luxembourgeoises furent brisées. L'ensemble du territoire, qui fit l'objet d'une réorganisation
15 Marque P., « Die Grundlagen des Sonderbewusstseins », in Muller [1989, p.51]. 16 Nous adopterons pour l'instant la définition du particularisme luxembourgeois que donne Paul Margue ; par la suite, nous en donnerons un acception légèrement différente, en insistant davantage sur la dimension politique de ce mot. Cf. paragraphe A du chapitre Il. 17 Des définitions des propres origines. 29

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administrative, fut annexé à la République française; il sera rayé des cartes géographiques. De nombreux fonctionnaires français arrivent dans le pays et s'emparent des charges que détenaient jusqu'alors des Luxembourgeois. C'est la première fois qu'intervient dans l'histoire du Luxembourg une véritable invasion étrangère à proprement parler; le duché semble alors condamné à disparaître de la surface de la terre. Le pays, essentiellement tourné vers le passé et caractérisé par une absence totale de grands noyaux urbains (la cité de Luxembourg comptait à cette époque 8 500 habitants), manifesta aussitôt un sentiment d'hostilité à l'égard de l'envahisseur. Les idéaux de la Révolution se heurtaient aux idéaux d'un pays profondément catholique, dans lequel une bourgeoisie moderne était encore inexistante. De nombreuses lois furent appliquées sur le territoire, qui établissaient des élections, l'uniformisation des poids et mesures, la séparation de l'Église et de l'État. En 1798 fut introduit le service militaire obligatoire, qui sera l'une des causes de la première insurrection de masse que connut le Luxembourg: le Klëppelkirch (la «guerre des gourdins ))), une rébellion aussitôt réprimée par les troupes françaises18 . À cet égard, il est important de remarquer que cette insurrection sera par la suite interprétée, par l'historiographie de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, avec une clé «nationaliste19 )). Cet épisode fut la plus importante manifestation d'hostilité à l'égard des Français. Mais, avec le temps, les passions s'apaisèrent. Grâce à la politique de conciliation menée par Napoléon 1er, on parvint à divers compromis qui permirent une cohabitation pacifique jusqu'à l'effondrement du régime impérial. Quoi qu'il en soit, les innovations introduites par la Révolution française laissèrent des marques indélébiles dans la vie politique, économique et sociale du pays.
I

18 Il Y eut entre 200 et 300 morts parmi les rebelles, et 2 du côté français. 19 L'historien Trausch a consacré de nombreuses recherches sur cette rébellion. Voir à ce sujet Trausch [1989 A, pp. 101-176]. Les pages 155 à 170, consacrées à la dimension nationale, sont particulièrement intéressantes.

30

L'histoire

nationale

du Luxembourg

A. 4. 1815 : la création du grand-duché
Le 9 juin 1815, au congrès de Vienne, les grandes puissances fondent un nouvel État: le grand-duché de Luxembourg. La forteresse de l'ancien duché faisait l'objet des convoitises de la Prusse et des Pays-Bas. La seule façon, pour les alliés, de démêler l'écheveau des négociations sur la cité fortifiée fut donc de créer un nouvel État. Il serait assez spécieux de parler d'une renaissance ou d'une résurrection de l'ancien duché. Le congrès de Vienne prévoyait, dans les articles 67 et 68, l'instauration d'une «nouvelle» entité politique, qui ne comprendrait qu'une partie seulement de l'ancien duché de Luxembourg. Le nouveau grand-duché, dont la superficie était de 7 112 km2 et la population de 352 000 habitants, devait être, en théorie, indépendant et souverain. Le congrès de Vienne parvint à un compromis entre les principales parties en présence - la Prusse et la Hollande20 -, qui compliqua à l'excès le statut international du grand-duché. Le Luxembourg revint en union personnelle au roi des Pays-Bas, Guillaume rer d'Orange-Nassau, qui devait exercer sa souveraineté en tant que grand-duc de Luxembourg. Mais, au même moment, la Prusse obtint le droit de cantonner une garnison dans la cité-forteresse, droit qui impliquait l'incorporation du grand-duché dans la Confédération germanique qui venait à peine d'être créée. Les grandes puissances ne prirent absolument pas en considération la volonté de la population; les décisions étaient prises sans aucune consultation. Par ailleurs, le destin du Luxembourg laissait les Luxembourgeois quelque peu

indifférents. À cette époque, un « sentiment national»
luxembourgeois n'était pas encore né ; le Luxembourg en est encore au Nullpunkt21, au point zéro. Les notables
20 La procédure des duché de Luxembourg négociations de la conférence internationale sur le granda été reconstituée avec une grande précision in Calmes
cc

Christian [1989, pp. 144-213]. Du même auteur, voir Theorie und Wirklichkeit.., in Muller [1989, pp. 67-71].
21 Plusieurs historiens [1937, contemporains ont mis "accent Calmes Marque Nicholas p. 13] ; il Y eut aussi

Der.Wiener

Kongress
fut

:

sur ce fait. Le premier C. [1984, p. 19].

31

La nation

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et structure

d'une

identité

luxembourgeois - pour la plupart de riches propriétaires fonciers - se rangèrent sans grande hésitation du côté de leur nouveau souverain. Au bout de quelques années, le Luxembourg devint de facto la dix-huitième province du royaume. Selon la volonté de Guillaume 1er, la Constitution hollandaise fut appliquée au Luxembourg. Le destin du pays semblait scellé, lorsqu'en 1830 éclata la révolution belge.

A. 5. 1830 : le Luxembourg veut devenir belge
Après quelques hésitations, le pays tout entier - excepté le chef-lieu contrôlé par les troupes prussiennes et par les notables restés fidèles à Guillaume 1er - se rangea du côté des révolutionnaires belges. Les motifs qui poussèrent les Luxembourgeois à s'opposer à leur souverain furent, selon toute vraisemblance, presque exclusivement d'ordre économique et matériel22. Le régime hollandais, en introduisant pour toute la population un système de taxes très lourd à supporter, n'avait fait qu'exploiter le pays durant quinze années. Tout le territoire - excepté le chef-lieu - passa pendant neuf ans sous administration belge. Les Luxembourgeois eurent ainsi l'occasion de connaître tous les privilèges garantis par un État libéral23, qui fut l'un des premiers en Europe à fonder sa légitimité sur la volonté nationale24 . Ce fut grâce à la perspicacité et à l'entêtement du roi et grandduc Guillaume 1er, que l'incorporation pure et simple du Luxembourg à la Belgique fut empêchée. Le monarque de la maison d'Orange-Nassau était prêt à tout pour ne pas perdre le Luxembourg; il était même disposé à appliquer l'article 67, qui
22 Voir Kayser/Petit,
«

Die Belgische

Revolution

», in Muller [1989,

pp. 71-77].

Voiraussi Trausch [1989 A, pp. 185-189]. 23 Plusieurs auteurs allemands pensent que c'est précisément cette expérience

du système libéralbelge qui éloignale Luxembourg « Vaterland» allemand. du
Voir à ce sujet von Franqué [1937, pp. 533-537]. 24 La Constitution belge, qui devait par, la suite être prise comme modèle par divers constitutionnalistes du XIXe siècle, avait suscité quelque stupeur parmi les conservateurs de l'époque, surtout en ce qui concerne la conception de la souveraineté. En effet, l'article 25 déclarait que « tous les pouvoirs émanent de la

nation» . 32

L 'histoire

nationale

du Luxembourg

prévoyait la création d'un grand-duché indépendant, jouissant de ses propres institutions étatiques. Avec l'appui des notables luxembourgeois qui lui restèrent fidèles, le souverain joua à plein la carte de l'indépendance du Luxembourg. Plusieurs décrets royaux sanctionnèrent la division administrative du grand-duché de Hollande. Ce fut précisément durant ces années que divers notables orangistes soulignèrent l'existence d'une « nationalité» luxembourgeoise, une « nationalité» qui avait à leurs yeux une signification particulière, très différente de celle que la bourgeoisie luxembourgeoise pro belge25 lui accordait. Nous nous limiterons, pour l'instant, à mettre en évidence le fait que, à partir de cet instant, le concept de « nationalité luxembourgeoise» prend une certaine importance sur le plan politique. De 1830 à 1838, la situation devint de plus en plus embrouillée. La Belgique avait pratiquement annexé le grand-duché, même si aucune conférence internationale ne légitima par la suite le statu quo. Guillaume 1er, qui en fait ne pouvait exercer son pouvoir que sur la cité de Luxembourg, rappelait à qui voulait l'entendre l'article 67 des stipulations, menaçant même de faire intervenir le Bund afin que sa souveraineté sur le Luxembourg fût restaurée. C'est seulement de cette façon qu'il pouvait espérer récupérer le grand-duché. Mais, aucun des deux acteurs ne parvint à mener à bien ses projets, de sorte qu'on assista à la partition de 1839, qui fut décidée, comme il fallait s'y attendre, par les grandes puissances de l'époque.

B.

De 1839 à 1871 : création et consolidation des institutions étatiques prémodernes

B. 1. 1839: le démembrement de l'ancien duché
Le territoire du grand-duché de 1815 fut divisé lors de la partition de 1839. Le quartier wallon (180 000 habitants) passa

25 Cet aspect du problème sera analysé plus attentivement au paragraphe

G du

chapitre II. 33

La nation

luxembourgeoise:

genèse

et structure

d'une

identité

sous la souveraineté belge, et le quartier allemand (170 000 habitants) devint indépendant. Ainsi naquit un État minuscule, dont la viabilité26 et les possibilités de survie furent fortement mises en doute. En effet, plusieurs facteurs concomitants semblaient indiquer une future absorption par l'un des pays limitrophes, ce qui ne devait être qu'une question de temps. La situation économique laissait beaucoup à désirer; le pays avait encore des structures très arriérées. À cet égard, la partition n'avait fait qu'empirer sa situation, dans la mesure où deux quartiers économiquement interdépendants avaient été divisés. La situation politique était encore très complexe. Les liens internationaux créés au congrès de Vienne mettaient une sérieuse hypothèque sur la souveraineté de cet État. Somme toute, il s'agissait d'une entité étatique dont les pouvoirs du souverain étaient, depuis le début, très limités. Le seul fait positif de la partition, qui à l'époque ne fut pas pris en considération, fut la création d'une unité linguistique à l'intérieur du nouveau grand-duché. Dès lors, le Luxembourg et la population luxembourgeoise allaient être identifiés avec ce territoire exclusivement germanophone, où l'on parlait un dialecte franco-mosellan (plus précisément le luxembourgeois), l'allemand et le français étant réservés à la langue écrite. Comme cela était déjà arrivé en 1815, on imposa à la population un État qu'elle ne désirait pas27. En 1839, le démembrement décidé par les grandes puissances pesait sur la population comme une condamnation. La grande majorité de la population s'était rangée du côté de la Belgique, avec le vain espoir de faire partie de ce nouvel État. La création du grand-duché en tant qu'État indépendant ne résultait évidemment pas de la reconnaissance d'une nationalité préexistante. Comme nous le verrons, ce fut, au contraire, cet État

qui créa une « nationalité

~~

luxembourgeoise.

26 Cf. Hobsbawn" [1990, p. 30] et Keohane" [1969]. Sur la viabilité des nations, voir Clemens [1992]. 27 Selon Christian Calmes, la population luxembourgeoise fut contrainte de subir une indépendance qu'elle ne désirait pas. Selon cet historien, il s'agissait d'une «indépendance [...] octroyée pour des raisons de sécurité européenne».
Calmes C. [1984, p. 23].

34

L 'histoire

nationale

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Après 1839, la politique de Guillaume 1er consista surtout à éloigner le plus possible le Luxembourg de la sphère d'influence belge28 . La promulgationde diversdécretsroyauxconsacrèrentla séparation administrative du Luxembourg de l'ancien royaume des Pays-Bas, désormais effacé des cartes géographiques après la création de l'État belge. Le roi et grand-duc, souhaitant renforcer les institutions de son grand-duché, mit en œuvre une politique de germanisation. Il rendit, en premier lieu, de nouveau obligatoire l'enseignement de l'allemand dans les écoles, puis entama des négociations avec la Prusse en vue d'une future adhésion du grand-duché au Zollverein (l'union douanière allemande).

B.2. 1840-1848: la création d'un État
Un changement notable se produisit en 1841 avec l'arrivée au pouvoir de Guillaume II. « Je veux que le Luxembourg soit

gouverné par les Luxembourgeois29» : c'est par ces mots qu'il
conclut le voyage qu'il avait entrepris à travers le pays. Deux problèmes majeurs restaient à résoudre la création d'infrastructures administratives, essentielles pour un État moderne, et la suppression de la situation de total isolement économique. En 1841, Guillaume II accorda au grand-duché une charte30 qui instituait une Assemblée des États, aux pouvoirs limités, dont les membres étaient élus au suffrage censitaire. En pratique, cette Constitution laissait subsister la monarchie absolue: le pouvoir exécutif restait une prérogative du souverain, même s'il s'effectuait en étroite collaboration avec le Conseil du gouvernement31 , lequel était l'organe exécutif sur le territoire du grand-duché. La charte fut importante, car elle concéda aux seuls Luxembourgeois le droit d'accéder à des emplois publics; de plus,

28

Calmes

Albert
«

29 Trausch,
[1985, p. 29J.

[1947, pp. 55-89J. Des dominations étrangères

au rejet de l'étranger

", in ASTI

30 Majerus [1990, p. 26J parle d'une véritable Constitution, alors que Trausch

[1981,p. 28Jemploiele mot « charte". 31 Calmes A. [1983, pp. 141-192J.
35

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identité

elle créa les structures institutionnelles à l'intérieur desquelles la vie politique du grand-duché devait par la suite se développer. En 1842, une autre décision importante prise par Guillaume TI fut de ratifier le traité d'adhésion du Luxembourg au Zollverein32 . L'année 1842, peut, à juste titre, être considérée comme l'une des dates les plus importantes de l'histoire du Luxembourg. En effet, en entrant dans le Zollverein, le pays s'assurait une bonne option sur le futur. Le Zollverein devait contribuer, dans les années à venir, à la prospérité matérielle de la population, condition essentielle pour garantir la survie de l'État. Toutefois, l'entrée dans l'union douanière n'offrait pas que des aspects positifs. Le risque majeur, qui se profilait déjà à cette époque, était une incorporation progressive dans le royaume prussien.

B. 3. Les débuts de la vie politique luxembourgeoise
Grâce à la charte de 1841, les conditions nécessaires étaient réunies pour que naisse une véritable vie politique luxembourgeoise. Divers groupes politiques, à la tête desquels se trouvaient des personnalités marquantes, se formèrent assez rapidement. À cette époque, il ne s'agissait pas à proprement parler de partis politiques mais plutôt de groupes d'opinion, qui ne formaient pas de majorité bien compacte à l'intérieur de l'Assemblée des États. Cependant, avec le recul, on peut isoler deux grands courants idéologiques33 : A) En ce qui concerne le courant libéral, on distingue deux tendances politiques: - les libéraux doctrinaires, qui, sur le plan social, sont conservateurs, politiquement autoritaires, fidèles au principe dynastique et sont animés par un fort anticléricalisme. Ils furent au pouvoir de 1841 à 1848 et de 1856 à 1868. Ce groupe politique, composé de hauts fonctionnaires et de riches propriétaires fonciers, formait la caste des notables. - les libéraw: progressistes, favorables à des réformes institutionnelles à caractère libéral (pouvoir renforcé du Parlement, limitation des prérogatives du souverain, liberté de la
32 À ce sujet, voir Pescatore
33 Trausch

[1967, pp. 143-156) et Poos [1961, pp. 21-37).
politiques ".

[1981, p. 54) parle de « tendances

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