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LA RÉVOLUTION ET L'ESCLAVAGE À LA GUADELOUPE 1789-1802

De
204 pages
Dans les Antilles, il fallut attendre 1974 pour que " la Convention nationale déclare abolir l'esclavage des Nègres dans toutes les colonies ". Cet épisode singulier de l'histoire de la Révolution et de l'histoire de la Guadeloupe se conclura en 1802 par un terrible génocide, perpétré par les troupes du Premier Consul Bonaparte, et par le rétablissement de l'esclavage. A travers cette question de l'esclavage, Henri Bangou met à jour les contradictions inhérentes à la classe qui dirigea la Révolution, la bourgeoisie.
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LA RÉVOLUTION ET L'ESCLAVAGE À LA GUADELOUPE 1789-1802

DU MÊME AUTEUR:

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Histoire de la. Guadeloupe Tome 1, 1492-1848, Histoire de la colonisation de l'île ,.

Tome 2, 1848-1939, les Aspects de la colonisation après l'abolition de l'esclavage; Tome 3, 1939 à nos jours, la nécessaire décolonisation. Éditions du Centre, 1962, 1963, 1970; réédités par Francaribes, Pointe-à-Pitre 1976, et l'Harmattan, Paris 1987.

-

L'Actualité des idées et du combat de Victor Schœlcher,

Éditions du Centre, 1973. - Identité caraïbe et apports culturels africains, OMC, Pointe-à-Pitre 1973. - Le Parti socialiste français face à la décolonisation, de Jules Guesde à François Mitterrand,. le cas de la Guadeloupe, l'Harmattan, P~ris 1985. - Les Voies de la souveraineté,. peuplements et institutions à la Guadeloupe (des origines à nos jours), Éditions caribéennes, Paris 1988.

Henri Bangou

LA RÉVOLUTION
ET L"'ESCLA , V AGE

ALA

GUADELOUPE
1789-1802
Epopée noire et génocide

,

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2705-0

Pourquoi cette réédition?

Tout au long de la seconde moitié du siècle écoulé, je me suis efforcé de fonder mon engagement et celui de mes compatriotes guadeloupéens enclins à s'investir dans la lutte émancipatrice de leur collectivité, sur le rappel objectif autant que possible, de notre histoire commune de la période post-colombienne à nos jours. Pour cela, il a fallu d'abord nous assurer de la spécificité de celle-ci: d'où la publication de lHistoire de la Guadeloupe de 1492 à 1968, dont la plus récente édition a été imprimée par l'Harmattan. Par ailleurs, et au fur et à mesure des modifications du regard que portait l'ancienne nation colonisatrice sur cette histoire, et des valeurs reconnues à notre peuple, s'est fait jour une autre nécessité. Il fallait craindre en effet qu'interviennent deux sortes de distorsion à cette nouvelle approche: celle d'une interprétation nationale encore trop centralisatrice et chauvine,. celle, trop épidermique et passionnelle de nous-mêmes crédités tardivement de notre statut de peuple. 3

D'où les publications concernant le Bicentenaire de l'abolition de l'esclavage (éditions Ibis Rouge) et celui de la révolution française de 1789 (Editions Messidor). Mai 2002, c'est le bicentenaire de l'événement le plus considérable et le plus significatif de l'histoire du peuple guadeloupéen, par ailleurs singulière par rapport à celle des possessions françaises esclavagistes de l'époque ,
concernee.
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Et voilà que cet événement prend place peu après deux autres de grande portée: la substitution au nom de Richepance que portait une rue de Paris, celui du Chevalier Saint-Georges, personnage mulâtre célèbre par son talent et son engagement dans l'armée révolutionnaire, et la reconnaissance par l'Assemblée nationale française de l'esclavage comme crime contre l'Humanité. Tenant compte par conséquent de notre souci de clarification et d'éclairage rétrospectif dépouillé de toutes les déformations que pourraient entraîner le contexte dans lequel intervient la célébration du bicentenaire de mai 1802, il nous a paru utile de rééditer tel quel l'ouvrage relatant les faits de 1789 à 1802 en Guadeloupe et publié en 1989 aux éditions Messidor.

En 1802, la Guadeloupe où a pu être appliqué le décret conventionnel d'abolition de l'esclavage de 1794 est une collectivité libre multiraciale et pacifique, contrairement aux autres îles de la Région Caraïbe (Haïti, où l'esclavage a été aboli depuis 1793, les différentes catégories de la population, noirs, mulâtres, colons et troupes gouvernementales sont en lutte). 4

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Avant-propos

La moindre enquête historique relative aux événements qui se sont déroulés à la Guadeloupe, et plus généralement dans les Antilles, pendant les années de la Révolution française, révèle aussi bien la richesse de cette tranche d'histoire de la région que sa singularité. Et pourtant constatation surprenante - c'est en vain qu'on chercherait chez les historiens de cette époque une référence correspondant, même de loin, à la manière dont ces colonies insulaires de la France ont vécu la période révolutionnaire. Au moment où le bicentenairede « 1789» réactualise l'événement et invite à des interprétations au goût du jour, il faut craindre - et cette crainte semble loin d'être vaine que le silence constaté ne conduise à idéaliser le comportement des acteurs de la Révolution française à l'égard des îles et, partant, à minimiser le rôle joué par leurs populations. Les nombreux ouvrages écrits par des historiens antillais, relatant les hauts faits de la période révolutionnaire aux Antilles, l'ont été à partir du dépouillement d'archives et dans le cadre de l'histoire générale de leurs pays respectifs. Au-delà de ces relations compilatives, il convenait de tenter

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une analyse structurelle des événements concernés, et de nuancer au besoin, sans cependant la nier, la portée de la politique nationale induite par les contextes insulaires plutôt que par la générosité triomphante de la philosophie du lse

siècle. D'où l'idée du présent ouvrage prenant pour objet la période qui va de 1789 à 1802, c'est-à-dire bien après la réaction thermidorienne, laquelle est censée clore la Révolution en France. C'est en effet en 1802 que l'aventure révolutionnaire va se terminer à la Guadeloupe par le rétablissement de l'esclavage. C'est aussi cette année-là, et après qu'une telle nouvelle se répandit à Saint-Domingue, que reprendra et culminera l'affrontement entre le corps expéditionnaire du général Leclerc et le peuple d'Haïti. Il était donc logique que nous suivions les événements de ceUepériode révolutionnaire jusqu'à cette date de 1802 qui témoigne, par ailleurs, de manière irrécusable, en faveur de la participation de la race noire à cette Humanité pour laquelle la Déclaration de 1789 affirmait que les hommes
«

naissent libres et égaux en droit ».

De la même façon, il nous a paru opportun, chaque fois que cela était nécessaire à une meilleure compréhension des faits, d'en insérer la relation non seulement dans le contexte régional de la Caraïbe, mais aussi dans celui des eaux
américaines.

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Introduction

Les deux principaux faits qui caractérisent de façon à la fois symbolique et significative la Révolution française sont bien la prise de la IJastille, le 14 juillet 1789, et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen le 26 août de la même année, proclamant les principes de liberté et d'égalité. Or, ce n'est que cinq ans plus tard, en février 1794, que les acteurs législatifs de cette Révolution vont décréter l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises. Comment expliquer ce décalage dans le temps, surtout si l'on considère la brièveté de la période 'Tévolutionnaire en France, laquelle ne survivra que peu de temps à ce décret conventionnel d'abolition? Comment l'expliquer sinon, au-delà de la constatation du profond bouleversement social que constitue la Révolution française de 1789, en essayant de dégager les éléments qui, au fil des ans, avaient rendu celle-ci inévitable? En effet, la classe économique qui a été le moteur, sinon toujours l'artisan de cette révolution, c'est la bourgeoisie. Elle entend voir et faire accorder les structures politiques 7

8

de la société française avec les impératifs d'une économie moderne en pleine expansion, brimée cependant par les survivances féodales et par une hiérarchisation sociale désuète. Trois siècles auparavant, la découverte des Amériques et les colossales richesses drainées de ces pays avaient, en quelque sorte, sonné ,le glas de la féodalité et d'une structure sociale basée, non sur l'efficacité productive de ses membres, mais sur le bon plaisir du roi et de sa cour, à l'abri de protocoles surannés. Pendant quelque temps, ces, fortunes avaient servi au faste du royaume et fait rejaillir sur lui le prestige de la nation fortifiée. Mais, au fil des ans, ceux qui constituaient les principaux rouages d'une économie de plus en plus conquérante,et qui la contrôlaient,allaient s'efforcer d'abolir un système désuet, parasitaire, devenu un obstacle à l'expansion de cette économie. Ils menèrent alors ce combat du double point de vue des idées - ce fut la philosophie dite « des Lumières» du ISe siècle - et de la pratique, par l'opposition de la bourgeoisie parlementaire à la politique financière du royaume. Autrement dit, la prise de la Bastille, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, celle-ci assortie toutefois de la sanction constitutionnelle du droit de propriété, tout .cela venait couronner les avancées progressives des franchises bourgeoises et les efforts d'un demi-siècle de propagande i~éologique et de discussions philosophiques dont le libéralisme était le fondement. A côté de l' « égalité », la « liberté» devenait l'aiguillon appelé à mettre en branle, pour la changer, la nation tout entière. C~ faisant, la bourgeoisie, celle des rentiers, des commerçants, des gros artisans, celle des Parlements, dite
'

« de robe », n'avait en vue, en réalité, que les entraves à

sa liberté et à ses ambitions politiques. Elle ne prêtait guère attention au peuple des ouvriers, des petits métiers et artisans, des indigents des villes, des paysans .affamés victimes de la misère, des abus seigneuriaux et de l'exploitation capitaliste naissante. D'où les étapes d'une révolution qui ne pouvait pas être une et linéaire dans sa trajectoire. D'où ses flux et ses reflux, jusqu'à ce que la ruine de la noblesse' et des privilèges monarchiques vînt élargir concrètement le pro9

blème de la « liberté», et mettre face à face cette bourgeoisie triomphante et la foule des paysans et des ouvriers, prolétariat naissant, dont l'heure de la libération n'avait pas sonné à l'horloge de l'Histoire. De sorte que leurs revendications furent étouffées de nouveau, mais cette fois-ci avec les mesures mises au point par la nouvelle classe au pouvoir. 1. Auparavant, à l'étape conventionnelle de la Révolution française, cette classe exploitée - dont la présence prédomine au sein de l'Assemblée nationale -, plus sensible par nature à l'injustice d'une façon générale, ne pouvait tolérer qu'une classe d'hommes, quelle qu'elle fût, pût ne pas être concernée par les concepts de liberté et d'égalité. En février 1794, la Convention décidait donc d'abolir l'esclavage. Mais, si l'enthousiasme qui préside alors au vote du décret d'abolition de l'esclavage n'est pas étranger au rapprochement qui s'est opéré entre les composantes de l'Assemblée nationale et les masses populaires qui assistent de plus en plus nombreuses à ses séances, il n'en demeure pas moins que les causes déterminantes de ses décisions en matière coloniale sont ailleurs. Elles se tr,ouvent dans les événèments et les affrontements qui se déroulent dans ces possessions insulaires, et pour lesquels la Révolution française a été un catalyseur davantage qu'un guide ou un tuteur. Autre interrogation qui vient à l'esprit e~ examinant cette période dont la portée universelle n'a cessé depuis d'être proclamée, c'est la brièveté de cet « état de grâce» de 1794 suivi, si peu de temps après, par le rétablissement de l'esclavage des Noirs dans les colonies françaises par les héritiers de 1789. C'est aussi qu'il ait fallu attendre encore un demi-siècle pour que soit définitivement abolie une telle institution.
1. «Un moment, l'effervescence de la lutte et du péril avait paru mêler dans une œuvre révolutionnaire commune la bourgeoisie et le prolétariat, mais bientôt, quand la révolution refroidie laissa tomber son écume prolétarienne et apparaître son fond bourgeois, quand le mouvement humain dévia, comme il devait nécessairement dévier, sous le régime propriétaire, en régime de classe, les communistes avec Babeuf et Buonarotti rappelèrent la Révolution au large idéal d'humanité; ils réclamèrent, pour tous les individus que menaça~t, qu'étreignait une tyrannie nouvelle, les nécessaires garanties de la propriété commune », Pages choisies de Jean Jaurès, Éditions Rieder, ParisJseptembre 1928.

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Au moment d'aborder la célébration du bicentenaire de 1789 et de la Déclaration des droits de l'homme, il nous paraît opportun d'avancer des réponses à des questions si longtemps occultées, de briser enfin ce silence dont ont été soigneusement entourées les années de la Révolution dans les colonies françaises des Antilles.

Il

PREMIÈRE

PARTIE

De la prise de la Bastille au décret d'abolition de l'esclavage

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La Guadeloupe: l'entreprise coloniale

Les Antilles forment une barrière insulaire qui s'étend du cap de Floride à la Guyana sur le continent sudaméricain.
.

C'est donc là que vint buter Christophe Colomb dans sa

tentative de découvrir la route océanique des Indes et des .épices pour le compte des souverains espagnols Ferdinand et Isabelle. Le trajet plus septentrional de SOI). remier voyage en p août 1492 lui permit de prendre pied sur l'une des grandes îles du nord de l'arc antillais: Haïty, telle que la désignaient ses habitants d'alors, Hispaniola comme la baptisa

Christophe Colomb.

.

Parti d'Espagne l'année suivante, toujours en quête de la route des Indes, il reconnaissait plus au sud, en novembre 1493, les petites îles de la Guadeloupe, de Désirade, de Marie-Galante, de la Dominique et de la

Martinique. . La « Karukera » des Indiens caraïbes qui l'occupaient
devint la Guadeloupe en hommage votif à l'église de Notre-Dame de la Guadeloupe en Estrémadure. 15

Telles furent les circonstanc~s dans lesq~elles les îles de cette région allaient inaugurer leur insertion dans l'histoire d'une Europe qui ne faisait en somme que reconnaître leur existence, et dont une occupation amérindienne pluriséculaire attestait l'antériorité de la découverte. Durant un siècle et demi, seules les grandes Antilles du nord, Hispaniola,. Cuba, Porto-Rico,. furent occupées et colonisées par les Espagnols et servirent de relais pour des expéditions plus loin.taines sur le continent américain en vue d'en extraire les richesses. Ce sera notamment le cas de la conquête du Mexique conduite par Cort~z et de celle du Pérou par' Pizarre. Non pas que les petites Antilles leur fussent indifférentes, mais leurs occupants, les Caraïbes, guerriers par excellence" privilégiaient les 'risques encourus au regard des fortunes potentielles. Ce ne fut donc qu'en 1635 que débuta la colQnisation de la Martinique et de la Guadeloupe par des colons français soutenus par le cardinal de Richelieu et p01:1r compte le d'une compagnie créée à cet effet, la Compagnie des lies d'Amérique: colons installés à leur propre compte,' ou appelés à servir durant un certain 'nombre d'années ceux qui' ~ssuraient les frais de leur voyage. Les premiers

constituaient la classe des « habitans », les autres étaient les « el)gagés» ou encore les « trente-sixmois» à cause de
la durée de la convention qui les lia~t à leurs engagistes. Impatients d'occuper les terres, et plus particulièrement

les jardins vivriers<;ies remiers habitants dans le contexte p
~

de pénurie de l'époque, soucieux aussi de trouver sur place, à peu de frais" une main-d'œuvre pour défricher et planter, les colons européens ne tarderont pas à entrer en conflit avec les Caraïbes. Ces derniers ne luttant pas à armes égales fu~ent exterminés pour la plupart, et ce qui en resta fut relégué sur deux petites îles voisines, celles de Saint-Vincent et deJa Dominique. Un tel aboutissement ne réglait évidemment pas le problème de la main-d'œuvre. On eut recours aux Noirs

d'Afrique réduits en esclavage.

Depuis le Ise siècle, le Portugal avait ins,tallé sur la côte occidentale de l'Afrique des comptoirs pour un trafic intensif d'esclaves dont la demande s'amplifiait avec la pénétration des pays européens dans les Amériques ou en Afrique même. 16

'

.

,colorants qui, à l'inverse de la canne, s'accommodait
.

Par ailleurs, supplantant la culture du tabac ou des
.-

d'une main-d' œuvre réduite installée. sur des plantatwlts peu étendues, celle de la canne à sucre avait d'ès 1654 commencé à bouleverser le paysage de l'économie des îles, reposant désormais sur de vastes étendues de champs de canne, au milieu desquels fumait la fabrique avec. ses chaudières à faire cuire et cristalliser le jus de cette plante. De sorte qu'au drame amérindien avait vite succédé celui de ces milliers de Noirs arrachés à la terre ancestrale, à leur famille, et réduits en esclavage par des maîtres blancs disposant de leur personne de façon discrétionnaire. De plus en plus nombreux pour assurer les profits de la colonisation, leur nombre va cependant poser problème, car il hypothèquera la sécurité du maître blanc. Pour conjurer cette coexistence dangereuse, le colon blanc va s'en remettre à la cruauté de son comportement vis-à-vis du Noir esclave, l'estimant indispensable à son salut. Au point que le pouvoir royal, soucieux. avant tout. d~ pérenniser son patrimoine colonial avec tout ce qu'il rapportait à son trésor, à ses ports et à son commerce, va édicter un Code qui se donne pour vain objectif d'adoucir le traitement des nègres esclaves, tout en légitimant en quelque sorte la dépersonnalisation d~ l'esclave qui ne l'est plus comme l'était l'esclave antique, ou même l'esclave d'une Afrique contemporaine. Il l'est à cause de sa race. L'idéologie raciale de l'exclusion, du Noir de l'espèce humaine va commencer une longue et triste carrière. Dans cette société fondée sur la violence coloniale et la domination raciale, la dualité maîtres blancs et esclaves noirs, tout en s'exaspérant, devait générer à l'intérieur de la classe des esclaves une catégorie d'individus nés des violences sexuelles que les maîtres faisaient subir aux femmes. Libres par la volonté du-géniteur ou selon la loi, elle-même .fluctuante, sans être pour autant égaux civilement aux. Blancs, les «sangs-mêlés» ou Hommes de couleur libres s'installaient à leur tour dans ce paysage insulaire de la Caraïbe avec leurs ressentiments, leurs préjugés et leurs aspirations. Préjugés qui feront qu'ils renieront d'une façon générale 17

la cause de leurs congénères noirs, surtout dans la grande île de Saint-Domingue (Haïti) où leur nombre et leurs richesses matérielles leur permettront de constituer une véritable forc~ sociale avéc laquelle il fallait compter. C'est ainsi qu'ils deviennent eux-.mêmes propriétaires d'esclave's et de plantations florissantes. Ressentiments vis-à-vis des Blancs avec lesquels ils auraient souhaité se confondre et auxqu~ls ils ne pardonnaient pas.de les traiter en inférieurs après les avoir mis au monde. Aspirations enfin à avoir les mêmes droits civils et politiques qU,eles Blanes. Jetons un coup d'œil sur quelques-uns des articles de ce Code noir 1 publié par Louis XIV en 1685, notamment en ce qui a trait à cette troisième catégorie d'hommes et de femmes dont le nombre et l'importance vont croissant

dans la société créole"esclavagiste Antilles. des L'qrdonnance, de Louis XIV « concernant la discipline
. .

de l'Eglise et l'Etat et qualité des nègres esclaves aux îles de l'Amérique» de mars 1685 fut le premier acte législatif concernant le statut des esclaves. Le maître était tenu désormais de les faire baptiser. et instruire dans la religion catholique., apostolique et romaine. L'èsclave était dispensé de travailler les dimanches et jours de fêtes. Il pouvait fonder une famille et le mari, la femme et les enfants ne pouvaient être vendus séparément. L'enfant né d'esclave et de personne libre suivait le sort de la mère. La ration alimentaire due à l'esclave était désormais réglementée, et les traitements inhumains interdits sous peine d'amende infligée aux maîtres coupables. Le maître âgé de vingt ans pouvait affranchir son esclave. De même, en vue de régler les spéculations commerciales, le Code noir stipulait que l'esclave était meuble et pouvait être saisi par le créancier du maître, sauf s'il s'agissait d'esclave travaillant dans les sucreries, indigoteries et autres plantations, etc.
1. Voir annexe, p. 173.

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