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LA ROUMANIE REVISITÉE (JOURNAL 1990-1996)

De
384 pages
La première partie du Journal (Au balcon de l’exil) s’arrêtait en 1989. Dans cette deuxième partie, l’auteur raconte ses retrouvailles avec la Roumanie à peine sortie du communisme, où elle était considérée comme une personne indésirable à l’époque de Ceausescu. Sanda Stolojan évoque des événements et des rencontres, à Bucarest et à Paris, et en particulier les dernières années de Cioran, jusqu’à sa mort dramatique. C’est en somme toute une époque d’élans et de déceptions, s’achevant sur une note d’espoir amenée par les élections de 1996 qui est ici revisitée.
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Sanda STOLOJAN

La Roumanie revisitée
(JoumaI1990-1996)

L'Harmattan ;-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan (lalla Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Aujourd'hui l'Europe dirigée par Catherine Durandin
La fin de la guerre froide confronte les Européens à d'énormes mutations et ouvre des perspectives unitaires. Et pourtant de nouvelles frontières et fractures se dessinent. Les Européens vivent une compétition parfois hégémonique, parfois frustrante, pour accéder à un niveau de développement présupposé comme normal. La collection Aujourd'hui l'Europe a pour objectif de publier des textes de philosophie, histoire et sciences politiques qui s'interrogent sur les redéfinitions d'identité et de sécurité européennes, sur les traditions, sur les crises...

Dernières parutions

Sorin ANTOHI, Imaginaire culturel et réalité politique dans la Roumanie moderne, 1999. Traian SANDU, La Grande Roumanie alliée de la France (1919-1933), 1999. Sanda STOLOJAN, Au balcon de l'exil roumain à Paris, 1999. Patrick MICHEL, La religion au musée, 1999. Traian SANDU, Le système de sécurité français en Europe centreorientale, l'exemple roumain (1919-1933), 1999. Jean-Noël GRANDHOMME, Michel ROUCAUD et Thierry SARMANT, La Roumanie dans la Grande Guerre et l'effondrement de l'armée russe, 2000. BRAUNSTEIN Mathieu, François Mitterrand à Sarajevo, 28 juin 1992, le rendez-vous manqué, 2001. MULLER Jean-Léon, L'expulsion des Allemands de Hongrie, 1944 1948,2001. DIENER Georges, L'autre communisme en Roumanie, 2001.

Pour

Catherine Durandin

@L'HannaUan,2001 ISBN: 2-7475-1141-3

12 janvier

1990

J'ai conduit Vlad à l'aéroport. Il retourne à Bucarest pour la première fois depuis vingt ans. Que trouvera-t-il là-bas? Un monde qui nous est inconnu, des amis qui ont eu le temps de vieillir, des lieux marqués par d'autres présences? De retour à la maison, j'ai vu à la TV des scènes de deuil en Roumanie. Aujourd'hui est un jour de prières pour les morts de décembre 1989 (trois semaines à peine !), avec des processions, des chants, des lamentations. Pendant qu'à Paris la presse française continue de s'interroger sur le nombre de morts pendant la révolution roumaine. On s'interroge: seulement dix mille? On parle d'une hystérie roumaine... on oublie que sous Ceausescu, la Roumanie a vécu d'une certaine façon dans l'obsession de la mort. Les Roumains ont traversé des épreuves qui leur ont rendu la souffrance familière, chacun la connaît par sa propre expérience. Les manifestations en souvenir des victimes de décembre, les scènes qui étonnent les spectateurs étrangers, expriment un très 7

grand deuil qui contient des d'épreuves et un nombre incalculable

années de morts

19-21 janvier 1990
Voyage à Prague avec Marie-France Ionesco et les représentants de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH). Reçus à l'hôtel Axa par le VONS (Comité pour la défense des personnes injustement poursuivies), dont les porte-paroles ont invité les ligues des droits de l'homme des pays de l'Est, pour discuter de leur avenir dans le nouveau contexte politique. Le lendemain, pendant la séance de travail, arrive de Roumanie un jeune physicien inconnu de moi: Gabriel Adreescu. Je me suis souvenue de son nom. Je savais qu'il avait eu des problèmes avec la Securitate. Il s'arrête sur le pas de la porte: il a l'air d'un «étudiant pauvre», I unettes de myope, visage ouvert, sympathique. A son tour, il prend la parole, s'en tire bien. Il inspire confiance. A la fin de la réunion, nous avons visité Prague, Daniel Jacoby (Ie président de la FIDH), Gabriel Andreescu, Marie-France Ionesco et moi. L'avenir de notre ligue reste incertain, pour le moment elle fonctionnera encore quelque temps à Paris. Ce jeune Andreescu est-il une exception ou l'annonce d'une nouvelle génération porteuse d'espoirs?

8

26 janvier 1990
Le dîner chez Constantin Ghika avec le roi Michel marque une date. Nous sommes à un tournant ou plutôt à un croisement des chemins, entre le passé que le roi incarne et le présent d'une Roumanie inconnue, à peine sortie du communisme. Le roi a vieilli. Il ne croit plus à son retour en Roumanie. Vu de près, il émane de lui un charme discret. Il murmure des choses avec une expression à la fois triste et souriante. La reine Anne, elle, parle volontiers, rit et fume beaucoup en le suivantdu regard. Elle doit l'aimer encore. Pendant le dîner, il se passe des choses curieuses: d'abord deux icônes se détachent du mur et tombent quand la personne qui sert à table les effleure en passant. Bruits, instants de gêne, mais la maîtresse de maison est naturelle et gaie, elle rit, on rit, on parle d'autre chose. Quelques minutes plus tard, deuxième incident: le téléphone sonne dans la pièce à côté. Notre hôte se précipite et accroche une chaise butant heureusement sur une petite table qui le retient, mais il renverse d~s bibelots et d.éplace de manière comique le portrait d'une ancêtre, une boyarde en costume oriental. Nouvel éclat de rire. Mais l'atmosphère autour de la table n'en souffre pas. On est entre gens de bonne compagnie. Conversation mondaine en français, car la reine parle mal le roumain et aussi pour tenir compte des invités francophones présents, dont un journaliste de Valeurs actuelles. J'apprends que les princesses, 9

Margareta l'aînée, et la quatrième, Sophie, ont beaucoup aimé leur voyage à Bucarest. Le roi Michel parle à chacun. Avec moi, il se souvient de son ancien camarade de lycée, mon frère Lascar. Tout au fond de lui-même, il n'a rien oublié, mais il s'est ~loigné d'un monde englouti par le temps. Emotion et compassion m'envahissent, envers cet homme marqué par le destin. 28 janvier

1990

Aujourd'hui le roi est venu pour la première fois à l'église roumaine de la rue Jean-de-Beauvais. Foule, bousculade, drapeaux tricolores, « traiasca regele ! », des relents du passé dans une actualité foncièrement différente, un passé restitué par la présence du roi à la liturgie orthodoxe inséparable de la royauté roumaine. Photographes et journalistes ont envahi l'église. Madame Chirac, épouse du maire de Paris, a pris place derrière les princesses. Le roi Michel est à la mode depuis l'émission de Frédéric Mitterrand. Encouragé par la reine et surtout par sa fille aînée, le roi se laisse faire. A-t-il encore une chance de régner? théoriquement oui, pratiquement non. C'est mon sentiment. L'Histoire s'est déplacée, entraînant vers un avenir imprévu les notions de royauté, de nation, de tradition. Le glissement qui s'appelle le Temps a emporté les images

10

lointaines du voïévode1 aux défilés de la fête nationale, et plus loin en arrière, les portraits du petit roi enfant. Le roi Michel, dit-on, n'a pas eu assez d'audace pour affronter l'Exil roumain plus tôt. Un passé trop lourd à l'église de Paris, les intrigues, les provocations et surtout quarante-cinq ans de terreur communiste parmi les réfugiés roumains, noyautage, agents, attentats et même crimes, l'ont tenu loin de l'Exil. Il apparaît maintenant, tel un chevalier moyennâgeux sorti d'une épopée ancienne et cruelle. En Roumanie, les gens veulent-ils encore de lui? Savent-ils encore ce qu'a représenté la monarchie? Pour
l'instant je ne vois que des questions

-

sans

réponses.
1er février 1990

Réception chez le Premier ministre Laurent Fabius pour célébrer l'amitié franco-roumaine. Quatre-vingt personnes, des intellectuels et des artistes, venus de Bucarest par avion spécial, invités par le gouvernement français. Andrei Plesu, ministre de la Culture, l'acteur Ion Caramitru, le critique d'art, Dan Haulica, les écrivains, Nicolae Manolescu, Augustin Buzura, Ana Blandiana, entre autres. Le pianiste Dan Grigore, une soprane, des acteurs, des enfants du Maramures, des musiciens de la région de Ialomitza, ont
1. Titre du prince héritier.

11

offert un spectacle de musique et de danse, un sketch, des poésies, une scène de Molière. Discours, folklore et vitalité roumaine ont déferlé dans les salons de l'hôtel de Lassay, au point que Laurent Fabius a renoncé à prendre la parole! Retrouvailles enthousiastes, émotions, mais dans les coulisses, les intellectuels de Bucarest se déchiraient s'accusant mutuellement d'être pour ou contre le Front de salut national. L'absence de Doina Cornea en disait long sur les dissensions entre les principaux protagonistes du moment politique. Les Français sont encore sous le charme des journées révolutionnaires le seront-ils encore quand les Roumains auront trahi leurs faiblesses? Grandes embrassades avec mon ami Alexandre Paleologu. Il n'a pas beaucoup vieilli depuis notre dernière entrevue voici une quinzaine d'années. Il avait bonne mine, arborant un costume élégant, à rayures gris-noir: une vraie tenue d'ambassadeur. Sa femme et lui envisagent avec inquiétude leur installation à l'ambassade, où la majorité des fonctionnaires plus ou moins securisti sont encore en Eoste rendant l'atmosphère irrespirable. Echangé quelques mots avec Andrei Plesu (qui se souvenait du repas avec Dinu Noïca à l'hôtel Boulevard), Ana Blandiana et Marin Sorescu. La soirée chez Laurent Fabius m'a fait réfléchir. Après tant d'années durant lesquelles, le sort de la Roumanie m'a obsédée, je ne suis plus sûre de lui appartenir... J'ignore quand je

12

retournerai là-bas. Tout le monde s'est précipité à Bucarest après la Révolution moi pas. Une hésitation plus forte que l'enthousiasme et que l'envie d'aller voir sur place, m'a retenue. Attendre que les choses se décantent, pour évaluer la portée des événements et mes propres sentiments face aux bouleversements en cours là-bas. 4 février 1990

Avec les changements en Europe de l'Est apparaît la nécessité de se remettre en question. Tout est à reconsidérer, à commencer par notre imaginaire de gens en posture de résistants. A présent, la Roumanie renaît, mais la période traversée, quarante ans de communisme, des changements essentiels, l'ont marquée en profondeur. Comme après un éboulement, le terrain s'est disloqué, les choses se sont déplacées dans l'espace et le temps. Des images d'un passé en ruines accompagnent l'émergence d'une autre société, un niveau culturel tributaire de la «culture de masse» qui a encouragé les médiocres. Les intellectuels en Roumanie devront eux aussi tout revoir, tout recommencer. Et nous?... Désarroi et sensation de vide. Même situation que celle des soldats au retour de la guerre.

13

6 février 1990
Alexandre «nous devons Paleologu retrouver au les
»

téléphone: fondements,

rebâtir présent?

à partir
»

de là... Alecu

Moi;

«et
sous jamais

si les
les du

fondements décombres,

étaient séparés

enterrés à tout

Entre

et moi, une vieille

amitié est en train de se renouer. La même opération sera-t-elle concevable entre moi et la Roumanie? Je ne peux revenir sur les années vécues et la Roumanie non plus ne retrouvera jamais son visage d'avant. 8 février 1990

A sept heures du matin je téléphone à Bucarest, à Gabriel Andreescu. Très déprimé. J'ai compris que la Securitate a recommencé à écouter les conversations. Gabriel A. a démissionné du CFNS2. Se profile le retour du sinistre système policier. (même jour) Au Kremlin, grande effervescence: Gorbatchev est en train de réussir son coup - ébranler les privilèges du parti unique. Simultanément, Chevarnatzé, ministre des
2.
Le Comité décembre du 1989. Front au de Salut lendemain National (FSN) des événements qui a de

pris le pouvoir

14

Affaires étrangères, propose un référendum international sur l'unification de l'Allemagne... mais l'Allemagne ne demande pl us à personne la permission de se réunifier. Chose curieuse, tout le monde en Occident craint l'Allemagne. Les troupes russes stationnées en Europe font moins peur, apparemment, que la reconstitution naturelle d'une Allemagne civilisée, guérie de ses folies nazies. 9 février 1990

Cioran au téléphone, presque aphone, mal en point depuis la soirée chez Laurent Fabius: «On m'a trop embrassé... vous savez, cette habitude roumaine... Je suis sûr que c'est ça... ». Nous retrouvons nos doutes sur les Roumains. Leur avenir s'annonce plein d'embûches. Aucune personnalité politique à l'horizon. Le champ est libre, la nomenklatura communiste va en profiter. On voit se profiler également le problème hongrois. Les Hongrois exigent partout un statut que la Roumanie ne peut pas leur accorder. 12 février Repenser événements devenue foncièrement reconnaître? 1990

mes rapports avec ce pays. Les m'obligent à voir une réalité par la force des choses autre. Dans quoi puis-je me Répondre de loin à ces 15

questions est sujet à erreur par approximation. Ma rencontre avec Gabriel Andreescu m'a révélé qu'il y a des hommes nouveaux qui aspirent aux valeurs démocratiques. Lui et d'autres jeunes comme lui, en venant en contact avec la société occidentale, n'ont aucun mal à s'adapter à ses mécanismes. Mais la masse roumaine, comme la masse russe, est corrompue par le système qui lui a inculqué l'habitude du mensonge et du vol. Mais pourquoi ressasser ces choses? Entre ce pays et moi, il y a eu... la vie, que j'ai vécue et qui m'a marquée. On s'intéresse aux choses qui vous touchent de près. Les événements de décembre m'ont bouleversée. Après le choc est venue l'interrogation: quelle part active prendre à la suite, aux temps difficiles qui viendront? 13 février 1990

Le nouvel ambassadeur Alexandre Paleologu est introuvable au téléphone. Prisonnier dans l'ambassade occupée par les mêmes securisti, il n'a pas de téléphone personnel. Dans une lettre de mon frère de Bucarest, reçue aujourd'hui, je trouve des indications sur l'esprit qui règne là-bas. Il parle du temps qu'il faudra à une société aussi misérable pour se remettre. Il fait état d'« une populace d'une qualité infernale, un mélange de latins frondeurs à la française et de tziganes illettrés à la Beyrouth-Arabes» 16

14 février 1990
Al Paleologu mon numéro), me rappelle nous parlons
»3

(j'avais laissé le français... (il

est

plus

«frantzuzit

que

moi !)...avec

l'impression d'être entendus quelque chose sonne faux, anormal - ça doit être le fait de se savoir écoutés - et de l'autre côté (le côté des securisti) I 'habitude de
surveiller, plus forte qu'eux

-

ils

sont

toujours là... A.P.: «Enfin, un appel, le tien, qui me change des appels que je reçois, des problèmes commerciaux, agricoles... dire qu'à mon âge il faut m'habituer à faire ce genre de travail... » (Je me demande s'il pourra résister dans sa nouvelle fonction...) 18février 1990

Un jeune médecin franco-roumain qui rentre de Bucarest me dit que là-bas, le personnage de Petre Roman comme Premier ministre, ne choque pas. Je venais de lui dire que d'après moi Petre Roman ne peut pas être nommé Premier ministre. Accepterai t-on en Allemagne le fils d'un général 55 comme chef du gouvernement? C'est une affaire de décence morale. On m'a répondu que c'était un sentiment d'exilée, ou d'émigrée. Là-bas, on le considère comme moralement acceptable. Je persiste à penser que P.R. doit s'en aller.
3.
Expression
« francisé»

roumaine

un

peu

ironique

pour

17

23 février 1990
Hier départ de mon fils et de sa famille pour la Californie, en route pour Nouméa... ils auront fait le tour du globe - le petit garçon à six ans et la petite fille à huit ans ont déjà l'habitude des longs voyages en avion. Hier après-midi, ils goûtaient chez nous, rue Lakanal. Le lendemain (aujourd'hui) ils étaient à San Francisco... et personne ne s'en étonne, on trouve cela normal. Passer en douze heures de Paris à San Francisco n'a rien d'extraordinaire pour ces enfants qui connaissent déjà la Malaisie et la Thaïlande et qui sont en route maintenant pour la Nouvelle-Calédonie. Leurs parents ont déjà vécu en Afrique du Sud, au Soudan, au Mali. Pour leur père, qui a passé sa petite enfance dans un quartier de Bucarest, cela s'appelle un destin - un « dessein» caché dans l'enchevêtrement des événements qui composent une vie. 25 février 1990

Après le dîner chez nous avec Alexandre Paleologu, j'ai pensé au temps parcouru, à notre rencontre à Paris vingt ans après. Le temps a décrit une spirale, je me retrouve avec lui sur un autre palier. Des retrouvailles me confirment dans mon double sentiment - proximité et simultanément décalage par rapport au monde roumain. Je me suis sentie proche de lui, 18

connaissant cette mentalité, ce genre d'esprit très fin, de culture française, parlant le français à la perfection avec des nuances venues d'ailleurs. Je jugeais sans le vouloir son côté imprégné de douceur orientale, sa conversation aisée, sa nonchalance, sa légèreté, son intelligence critique raffinée non dépourvue d'une certaine naïveté... un monsieur de la société bucarestoise d'autrefois à laquelle il appartient par son éducation, ce qui le distingue de ses amis littéraires, issus pour la plupart d'un autre milieu. Mais A.P. le « boyard» est marqué malgré tout par sa longue fréquentation de la société communiste. Six ans de clandestinité, ensui te six ans de prison, le reste du temp s une vie d'intellectuel, écrivain à Bucarest sous le régime de Ceausescu. Il a évoqué ses rapports avec l'officier de la Securitate pendant les années qui ont suivi sa sortie de prison: coups de téléphone suspects, visites, menaces permanentes au-dessus de sa tête, il a tout supporté, il s'est adapté à l'horreur. Il a ajouté un détail révélateur: après la Révolution de décembre 1989, le securist lui a téléphoné pour lui demander d'intervenir en faveur de sa fille afin qu'on l'engage dans une maison d'édition... A.P. a pris la chose sans s'indigner, sans envoyer promener le sinistre individu, lui promettant d'intervenir pour sa fille, ce qu'il a d'ailleurs fait. En Roumanie, dit-on, tout finit par des embrassades, même les choses les plus odieuses. Il a fallu les horreurs de Ceausescu pour laisser 19

entrevoir aux Roumains l'inacceptable... A.P. ne semblait pas choqué outre mesure par ses contacts avec la Securitate Malgré les épreuves traversées, il n'a pas perdu son caractère roumain, son aptitude a admettre à la rigueur la cohabitation avec les forces du mal sans se révolter, comme une fatalité... forces contre lesquelles il s'est pourtant bien battu en résistant à sa façon.
1er

mars

1990

A la conférence de presse de Corneliu COpOSU4, pas un seul journaliste français. La politique française soutient le Front du salut national. L'Occident craint la recrudescence du nationalisme en Europe de l'Est. Le retour au passé, la redécouverte des vieilles valeurs conservatrices, sont vus d'un œil circonspect. Une grande manœuvre semble se mettre en place pour susciter en Roumanie un courant démocratique détaché du passé. Les « partis historiques» de type national ne seront pas soutenus. On fermera les yeux sur le communisme masqué du FSN. On encouragera partout en Europe de l'Est une démocratie de type laïque, fondée sur les droits de l'homme. Berdiaev avait déjà écrit au début du siècle (dans son essai Sur ['inégalité) que la démocratie commence par faire table rase des traditions et des
4.
Figure marquante de l'ancien longtemps emprisonné sous revenu au premier plan roumaine de 1989. Parti national paysan, le régime communiste, après la révolution

20

croyances. Démocratie et capitalisme supposent que les hommes soient avant tout des citoyens qui ont pour credo leurs intérêts personnels bien compris et le respect des droits de l'homme dans la cité. Tous les mouvements qui vont dans ce sens sont agréés: écologistes, syndicats, églises à vocation sociale, associations de défense des diverses minorités, etc. Telle semble être la tendance que l'on va encourager en Roumanie. D'où la création (entre autres) du Groupe de Dialogue Social (GDS) qui doit servir de moteur à l'esprit nouveau.
5 mars 1990

Conversation avec Cioran au téléphone. On lui en veut, paraît-il, d'avoir écrit des choses méchantes sur la révolution roumaine dans Le Nouvel observateur. En particulier l'allusion au «néant valaque» lui a valu une lettre d'injures envoyée de Roumanie, dans laquelle on l'accuse d'être lui-même « un néant », un « rien »... Jusqu'à quel point Cioran se laisse-t-il entraîner malgré lui, par goût de la provocation, dans des déclarations de ce genre, qu'il a l'air de regretter ensuite? Quelle est la part de jeu, de sincérité, de cynisme calculé, ces ingrédients qui font partie de la recette Cioran? Je le félicite de figurer avec Ionesco parmi les auteurs de la langue française dont les manuscrits sont exposés à la Bibliothèque nationale en ce moment.

21

J'apprends

qu'il

a vendu

Précis de décomposition

à la BN

le manuscrit de « à bon prix )}

Crans-sur-Sierre,

13 mars

A propos du fragment, cette forme littéraire qui me convient, j'ai découvert une définition dans un article qui traite de Rodin et de Brancusi (dans le Journal de Genève) : « Peut-être est-ce sur ce point, que se rencontrent la fonction esthétique et la puissance magique du fragment. La réduction de l'entier à l'une de ses parties opère un passage de l'objet à son signe, et ainsi l' œuvre elle-même, se révèle être une mixtion de réalité et de sens ». J'y trouve l'explication lumineuse du fragment et son attirance pour moi. Le fragment, signe de l'essentiel d'une œuvre. (plus tard) Voici une autre définition extraite du même journal. Elle est tirée d'un penseur médiéval, Jean de Salisbury qui cite Bernard de Chartres. Selon ce dernier, être philosophe c'est-à-dire quelqu'un qui

cherche

la vérité,

suppose

«

un esprit

clair,

une alimentation régulière, une vie paisible, une recherche silencieuse, la pauvreté et une terre étrangère ». Se découvrir dans les parages de cette définition - à partir de là savoir ce qui vous est imparti et l'accomplir.
22

Crans-sur-Sierre,

14 mars 1990

La commune voisine appelée Chermignon a adopté un village en Transylvanie, du nom de Neagra, près de Cluj. Nous avons rendu visite à la dame suissesse qui rentre de Roumanie, avec huit autres habitants de Chermignon. Ils ont distribué des vivres et des vêtements aux quatre cents habitants de N eagra. Ils ont constaté la pénurie de médicaments. Ils ont soigné une vieille paysanne (<< une vieille dame» disent-ils), qui avait un bras cassé depuis dix jours, et une autre avec une jambe gangrenée qui gisait à l'article de la mort. Le médecin local, ivre, a refusé d'aller voir cette dernière «parce qu'on ne soigne pas les vieux» a-t-il avoué dans son ivresse. Paris, 18 mars 1990

Une semaine décisive vient de s'écouler Gorbatchev élu Président, la Lituanie tient tête à l'URSS en proclamant son indépendance, l'Allemagne de l'Est a voté pour l'unification. Ce mois de mars restera dans l'histoire du xxe siècle. Bruxelles, 25 mars 1990

A l'hôtel Sheraton, près de la gare du Nord, chambre 717. La télévision montre les événements de Tîrgu Mures, des scènes d'une violence inouïe. Sauvagerie de cette 23

foule armée de bâtons et de haches, Roumains et Hongrois. Quel rôle joue le Front du salut national dans ces troubles, quelles manipulations derrière cette folie dans une contrée pacifique?

25 mars 1990
Au Salon du livre de Paris, afflux d'intellectuels roumains. C'est un représentant de la minorité allemande en Roumanie qui a posé le problème sans détours, à l'occasion d'une rencontre présidée par Catherine Durandin : «Il faut assumer, a-t-il dit, les compromissions faites sous Ceausescu, ne pas vouloir se discul per, ne pas chercher des explications et se contenter de demi-vérités. Il faut se purifier, admettre les faits, afin de pouvoir dire dorénavant la vérité tout

entière...

»

J'ai écrit à Frédéric Mitterrand à propos de son émission avec les écrivains enregistrée à Bucarest le 7 mars. J'ai essayé de lui faire comprendre que ces intellectuels lui ont caché le rôle de l'Exil en France pendant l'ère Ceausescu. Ils ont passé sous silence l'importance du poste parisien de la Radio

Europe

Libre, dont les émissions

«

Thèses et

antithèses à Paris» ont arbitré leur réputation en Roumanie. Certains voyageaient librement en Occident moyennant le silence gardé sur la réalité. Habitués à contourner les choses, ces intellectuels

24

sauront-ils à l'avenir seconde nature?

se débarrasser

de cette

27 mars 1990 Convoquée hier matin à la DST en liaison avec mon habilitation comme interprète, lors d'un futur et hypothétique voyage de François Mitterrand en Roumanie. Je croyais en avoir fini avec les voyages officiels et les entrevues avec les services de la police. Les inspecteurs s'intéressent aussi à mes liens personnels avec Alexandre Paleologu. J'étais bien placée pour les assurer que A.P. est le plus étrange des ambassadeurs, un envoyé plénipotentiaire dont les idées, la personnalité et la culture n'ont rien en commun avec celles de ses supérieurs. 30 mars 1990 Au thé chez François Fejtô, j'ai fait la connaissance d'Annie Kriegel. Ancienne communiste revenue de ses ill usions, actuellement historienne du communisme, brillamment intelligente (normalienne), elle a beaucoup parlé de sa famille qui habitait autrefois place des Vosges disant: «nous sommes des Juifs de Louis XIV, mon père traitait le yiddish de « sabir» ...A propos du communisme, elle a dit que s'il est mort à l'Est, il est encore bien vivant en Occident. Elle nous apprend que les Roumains de Paris se font payer très cher 25

les informations qu'ils fournissent sur la Roumanie - ce qui nous laisse bouche bée Vlad et moi. Elle s'intéresse à mes notes de voyage de mai 68. Je lui dis que ce sont des aperçus, des choses vues de 1'extérieur pendant que j'accompagnais le général de Gaulle comme interprète. Elle me répond: «Mais l'histoire n'est pas autre chose! L'histoire s'écrit à partir de notations, d'impressions que 1'historien reprend et interprète; elle est avant tout une « herméneutique» comme dirait Mircea Eliade.» Ainsi, pensais-je, ce que l'on prend pour la vérité historique ce sont des reflets, des commentaires, des recoupements de commentaires. Quant à la vérité avec un grand V, elle est d'un autre ordre, elle passe par des voies différentes, qui traversent des territoires situés hors de l'histoire. 31 mars 1990 Au cénacle roumain de Neuilly, chez Leonide Mamaliga, Alexandre Paleologu a exposé ses inquiétudes avec une déroutante sincérité. La duplicité du pouvoir provisoire ruine l'acquis de la révolution roumaine. On a commencé à douter des événements de décembre, tout est suspect de charlatanerie. A.P. en vrai représentant de sa génération, voit dans la France la seule chance de la Roumanie. En France aussi, on commence à mettre en doute la vérité des 26

scènes siasme,

vues à la télévision. le désenchantement

Après l'enthoupointe. Le
il

pauvre

A.P. a des trous

dans la bouche:

manque de temps pour aller chez le dentiste. Il a des costumes bien coupés par son tailleur de Bucarest, mais arrivé à Paris, il doit se débrouiller avec quatre mille francs par mois! Il se sent perdu pour la vie intellectuelle. En réalité il a déjà choisi: il ne restera pas en poste à Paris bien longtemps. Il agit comme si les jeux étaient

déjà

faits,

il

annonce

qu'il

ne votera

pas

pour le Front de salut vaisseaux. Il sait qu'il mafia au pouvoir.

national; il brûle ses est un intrus dans la

7 avril 1990 Il faut d'abord se remplir de temps, de visions, d'écoute de sonorités en soi comme en plein air... Quand on a vécu assez longtemps, on entend la rumeur du passé. La musique aussi opère ce miracle, elle transmet ce que sentirent les hommes disparus. La vie longue rejoint la musique, en tant que développement d'un thème.
(plus tard)

Visite à Doina Cornea à l'hôtel de Suède, rue Vaneau. J'ai découvert une autre personne, un corps fragile et léger, un être sensible à la poésie et à la nature. Quel lien entre cette femme désarmée et la combat27

tante courageuse? Elle n'a pas souhaité la notoriété. Elle a agi poussée par la voix intérieure, le besoin d'exprimer ce qu'elle ressentait, pendant que la société roumaine se taisait. Aucun des intellectuels qui se mettent en avant maintenant n'a eu son courage dans les années quatre-vingt.. Elle m'a paru très lasse, souhaitant redevenir ce qu'elle est - un être solitaire, une indépendante que la vie a entraînée dans le domaine politique étranger à sa nature profonde. Ce doit être très dur pour elle de ne pas se sentir soutenue par ses cO,mpatriotes. Nous avons parlé aussi de l'Eglise uniate, qui se heurte à l'intransigeance des orthodoxes officiels. Doina C. a encore un long combat devant elle, mais elle est fatiguée. En la quittant, je l'ai embrassée: j'ai eu l'impression de m'approcher d'un corps d'enfant.

8 avril 1990
Au colloque organisé par le Nouvel observateur les médias français ont mis en doute la révolution roumaine. Combien de morts? Qui a tiré? Qui a menti? Les journalistes français se sentent coupables d'avoir transmis de fausses nouvelles. Ils prennent la parole, s'expliquent, répondent aux questions. On ne comprend pas que des gens sérieux, des médecins, aient pu les induire en erreur à propos du nombre des blessés dans les hôpitaux. On s'est aperçu assez vite qu'il y avait du mensonge dans 28

l'air.

« L'imaginaire

des Roumains

n'est pas

pareil au nôtre» a concI u l'un des journalistes, à propos des rumeurs folles qui ont circulé, pendant que des jeunes mourraient pour de vrai dans la rue à Timisoara et à Bucarest. Il y a eu sans doute un complot et un théâtre, mais un théâtre cruel avec de vrais morts sur scène.

10 avril 1990
Cioran se dit bien décidé à en finir avec les Roumains. Il a repris son leitmotiv: la Roumanie s'est déconsidérée, cependant

Simone

s'inquiète

de le voir si changé:

«

Il

a fait tant d'efforts pour s'adapter (retenir cet aveu) et maintenant il redevient roumain ». C'est la première fois que je l'entends parler sur ce ton vraiment alarmé. Elle a dû sentir qu'il était affecté pour de bon par la résurgence de la Roumanie.

12 avri11990
Le gouvernement roumain a retiré au roi Michel son visa d'entrée en Roumanie. Le voyage (risqué) du roi est donc annulé. L'aventure lui fera de la publicité.

(même jour) Lecture d'un essai d'Olivier Clément sur le Canon d'André de Crète intit'ulé Le Chant
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des larmes, dans lequel l'homme s'adresse à son âme. D'où vient ma résistance à ce texte? du langage en français, des mots que je lis avec un œil littéraire. Seule la Bible peut se passer du r,egard littéraire. Les écrits des Pères de l'Eglise et des Saints (comme ce Canon d'André de Crète) doivent être lus dans l'original ou dans une langue qui se prête au style liturgique, comme le roumain, pour qu'on puisse oublier en les

lisant,

l'écriture

«

poétique

».

Dans

l'original, la langue ancienne est naturellement expressive, c'est-à-dire belle sans connotation esthétique. De temps à autre un beau vers français ressort, comme:
«

fendeu rs de bois et puiseurs d'eau». 21 avril 1990

L'aventure d'Alexandre Paleologu rappelé à Bucarest - admonesté par Iliescu on lui permet de repartir pour Paris, mais au dernier moment il se retrouve sans son billet d'avion... Le chauffeur vient le chercher pour l'emmener à l'aéroport. A.P. lui demande: «Avez-vous apporté mon billet? Le chauffeur officiel est embarrassé: non, il pense que monsieur l'Ambassadeur trouvera son billet à l'aéroport... mais A.P. se doute de quelque chose. Il dit au chauffeur: « Conduis-moi au ministère ». Les fonctionnaires préposés ne s'attendaient pas à voir l'ambassadeur venir réclamer son billet d'avion. Ils avouent 30

avoir reçu un ordre, puis un contre-ordre ils regrettent - ils pensent que le départ est simplement remis à plus tard, etc. Cette façon de signifier à un haut-fonctionnaire qu'il n'est plus dans les grâces du pouvoir vient en droite ligne de l'Orient turc - voir dans les romans d'Ismaïl Kadaré des exemples de destitution selon l'usage à Constantinople. On laisse planer l'incertitude, puis arrive un messager porteur d'un cachet et d'un lacet noir... c'était un ordre, le pacha récalcitrant sera étranglé... L'histoire des principautés roumaines est parsemée d'exemples de ce genre. Aujourd'hui un billet d'avion remplace le cachet de la Sublime-Porte. Mais le sens et l'esprit sont les mêmes: un certain Orient survit derrière les méthodes de l'administration post-communiste.

(quelques heures plus tard)
Coup de théâtre à Bucarest. Ce matin à 6 heures, A. Paleologu se considérait comme destitué. A 10 heures, il reçoit un coup de téléphone du ministre des

Affaires

étrangères:

«

Monsieur

l'Ambassa-

deur, il y a eu malentendu... vous partez tout à l'heure... la voiture du ministère viendra vous chercher...» Interprétation: ils ont eu peur de l'effet produit à Paris. Le pouvoir à Bucarest est trop faible maintenant pour pouvoir appliquer jusqu'au bout ses méthodes soviéto-byzantines lorsque les choses risquent de se savoir à 31

l'étranger. La Roumanie est une moitié tournée vers l'Occident...

Byzance

à

23 avril 1990
La télévision transmet le procès et l'exécution du couple Ceausescu. Une personne de Roumanie aurait vendu en sous-main la cassette prétend ume nt complète, pour la somme de 55 000 francs. Des millions de téléspectateurs ont assisté « écœurés» (Le Figaro) au ligotage des mains, puis aux cris d'Elena - des cris rauques de paysanne épouvantée - puis au spectacle des deux corps abattus. Il semble qu'il y ait eu des coupures, car leur sang que l'on voit déjà écoulé n'a pas pu jaillir instantanément à cette distance. Il s'est donc passé un temps entre le crépitement des balles et la prise de vues. On a pu voir

également

«

le tribunal»,

une brochette

de

securisti et de personnages louches et apeurés. A-t-on compris que cette sinistre mascarade était à la fois une illustration de la justice administrée selon le système instauré par le régime communiste? Que Ceausescu ait été jugé et condamné selon l'esprit du système qui a terrorisé la Roumanie pendant quarante ans, c'est pour moi la leçon d'histoire qui s'est dégagée de ces images effrayantes.

32

25 avril 1990
Ce que Vladimir Soloviev a écrit dans La Sophia et autres écrits français sur la b~reaucratie de Sai~t-Petersbourg et sur l'Eglise inféodée à l'Etat tsariste est d'une ge criante actualité. L'article sur le centenaire de la christianisation de la Russie par saint Vladimir date de 1889. Exactement cent ans plus tard (l'année dernière la Russie a fêté le millénaire), sa critique du chemin pris par l'Église russe, bien partie à l'époquekiévienne, et qui a ensuite dévié à cause du nationalisme russe qui ,ai fait de l'Église une institution asservie à l'Etat, est plus pertinent que jamais. Solovievécri t: «Dès le début de notre histoire, on voit apparaître comme principal obstacle au progrès véritable de la Russie, ce nationalisme aveugle qui repousse sans examen tout ce qui est. étranger »... Et cet autre paragraphe qui s'applique aussi à

l'orthodoxie

roumaine:

«

L'Orient

chrétien

concentré à Byzance garde à travers les siècles la vérité dogmatique et donne, dans la liturgie, la plus belle expression au sentiment religieux. Mais le dogme et le culte, ce n'est pas le christianisme tout en entier: il reste encore l'action sociale et politique de la vraie religion, l'organisation des forces collecti ves de la chrétienté pour
régénérer la monde

-,

il

reste

encore

l'Eglise militante. Mais ce côté a été singulièrement méconnu par les chrétiens orient~ux, surtout après la séparation des deux Eglises ». A quel point Soloviev a-t-il 33

été moderne, sans doute à cause de sa bonne connaissance de l'Occident et surtout de la France. Aurait-il encore aujourd'hui la conviction que le c!tristianisme a pour mission de devenir l'Eglise universelle, idée centrale de son œuv~e ? Que penserait-il de la crise actuelle des Eglises historiques? 26 avril 1990 Toujours la Russie. Dans Le Monde des livres, la journaliste Nicole Zand, consacre un article à des auteurs russes ignorés jusqu'à présent. Elle soulève une question intéressante: on va découvrir maintenant beaucoup de livres qui ne sont jamais sortis de Russie. La porte s'est ouverte et voici la littérature russe au stade où elle se trouvait en 1917. Un foisonnement d'œuvres d'auteurs dont certains ont encore écrit sous Staline, d'autres sont morts avant la deuxième Guerre, laissant des œuvres absolument inconnues en Occident. Que de découvertes en perspective! On n'avait eu que des aspects tronqués du continent littéraire russe. En renouant avec le monde intellectuel d'avant le désastre, on retrouvera à l'ombre des grandes figures (Marina Tzvetaieva entre autres), combien de noms importants pour le tableau de la Russie littéraire!

34

(même jour)
A Bucarest, l'Union des écrivains s'est réunie pour la première fois depuis 1981. De quoi ont-ils parlé? Vont-ils conserver la même structure héritée du régime communiste? Vont-ils en finir avec ce genre d'institution typiquement communiste, qui a été en fait une annexe du pouvoir? En démoc,ratie, l'écrivain n'est pas stipendié par l'Etat, en revanche il est libre d'écrire ce qu'il veut, le pouvoir n'a aucune prise sur lui. On dit que Gabriel Liiceanu veut lancer sa nouvelle maison d'édition Humanitas en publiant l'œuvre de Cioran (inédite jusqu'à ce jour en Roumanie) en 150 000 exemplaires! Normandie, 28 avril 1990

Au déjeuner chez le philosophe Manuel de Diéguez, on a beaucoup parlé du procès du communisme qui n'aura pas lieu. Concernant la France, notre ami a une explication. En France, c'est le système en tant que conception abstraite - la théorie qui compte. Or théoriquement, le marxisme est satisfaisant. C'est le principe du partage de la richesse, principe d'origine chrétienne. L'échec du système sur le plan économique ne gêne pas les théoriciens français, qui ne voient que ce qu'ils ont dans leur tête. Les communistes italiens, eux, appliquent leur propre recette, ce sont

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des gens pratiques, ils combinent au mieux matérialisme et christianisme... Diéguez a souligné un autre aspect du problème: la similitude entre l'esprit et les privilèges des fonctionnaires en France,
«

les droits

acquis»

et les privilèges

des

travailleurs dans le système communiste. Les uns et les autres abusent de leurs droits, travaillent peu... voir le taux d 'absentéisme... En somme, il existe des ressemblances, socialement parlant, qui font du communisme quelque chose d'acceptable par le peuple, la masse étant constituée en majorité par des médiocres, des incapables et des paresseux. Travailler peu, être assuré de garder sa place, d'avoir une retraite... cela est attractif. Si l'Occident est dynamique, c'est à travers le secteur privé. Les gens motivés sont dans le privé. L'argent, la richesse sont créés pa~ le capitalisme qui n'obéit pas à l'Etat. Concernant le procès du communisme, Diéguez est d'accord qu'il n'aura jamais lieu. Les victimes du communisme n'auront pas cette réparation morale. 29 avril 1990 L'historien Neagu Djuvara, de retour de Bucarest, a tenu une conférence de presse émouvante au théâtre de Poche Montparnasse. Il a éprouvé le besoin de dire ce qu'il a ressenti après 45 ans d'absence de Roumanie. Il a rapporté de 36

Cluj un petit sac en toile contenant les lettres d'insultes et de calomnies reçues par Doina Cornea en un seul jour. Ce petit sac cousu à la main, ce détail, a fait autant que la conférence pour éclairer le public et les journalistes présents. Un romancier n'aurait pas trouvé mieux. En fait la réalité est pleine de symboles plus forts que ceux qui sortent de l'imagination. Ce petit sac plein de calomnies contre la seule résistante vraiment héroïque de la Roumanie, c'était une chose extraordinaire, symbole et réalité en même temps. 30 avril 1990 Grandes manifestations en Roumanie contre le gouvernement néo-communiste. On aurait besoin d'une personnalité, d'un Vaclav Havel, qui prenne la tête du mouvement. Gabriel Liiceanu n'a pas accepté de se porter candidat aux prochaines élections. Les intellectuels du Groupe de Dialogue Social refusent de s'inscrire dans un parti. Quelques-uns ont accepté de se présenter comme candidats indépendants au Sénat. Les problèmes de la société roumaine, son avenir en ce moment crucial semble leur importer moins que la publication de leurs œuvres. A cet ~gard, le récent Congrès de l'Union des Ecrivains dont la structure n'a pas fait l'objet des débats, a été éclairant.

37

+ Marie-France Ionesco, de retour de

Bucarest, raconte: « A l'aéroport, les hautparleurs transmettaient en sourdine « Christ
est ressuscité des morts» (c'était le jour de Pâques), pendant que les passagers récupéraient leurs bagages, passaient par le

contrôle

des passeports,

etc.

»

Et cet autres

exemple de religiosité dégradée ou d'absence de véritable sentiment religieux à l'église Silvestru le prêtre s'est interrompu pendant qu'il donnait la communion... pour la saluer!

rr mai 1990
Lecture du livre de Claude Karnoouh L'Invention du peuple. Mis à part le jargon d'école du sociologue (schize, arché, clôture, socius...) Claude K. est un fin observateur. Ses pages sur les paysans du Maramures, surpris au moment où ils ne sont plus de vrais paysans, tout en agissant encore sous l'influence des vieilles croyances, sont justes et émouvantes. Il a également bien saisi ce qui se cache derrière la théorie de N oïca, son effort pour sauver, philosophiquement parlant, l'esprit de l'homme qui n'a pas rompu avec la pensée traditionnelle. A travers l'essai de Claude K. court l'interrogation: comment être moderne sans déchirure? Question à laquelle répond l'œuvre de Cioran: l'objectivation de soi de l'homme a signifié 38

la fin de la tradition et la tentation du nihilisme. La modernité impose une dramatique déchirure. Comment préserver le savoir qui échappe au calcul, à la technique, au progrès scientifique, savoir dont l'homme a besoin? + 1er mai, sur la place Rouge à Aujourd'hui Moscou, Gorbatchev a été sifflé par les manifestants. On leur a donné la permission de manifester librement, aussitôt la vérité s'est exprimée. La foule a conspué le gouvernement et son chef, pour la première fois depuis 1917. La fin de l'Empire colonial russe se profile à l'horizon. + Cioran au téléphone:
»

«Ne

dévoilez

pas

votre pensée...

2 et 3 mai 1990
Manifestations et troubles en Roumanie avant les élections prochaines. En y allant bientôt, je serai probablement émue par les vestiges du passé que je retrouverai. Je serai comme une étrangère un peu particulière. Pour l'instant, je ne peux me décider à tourner la page. Ce serait me tourner entièrement vers mon autre 39

horizon, l'occidenta1... en suis-je capable? Cioran lui-même après cinquante ans d'absence et d'efforts pour se franciser, reste attaché malgré lui à son passé roumain. La France me retient par sa culture, par la langue qui m'est si proche, par la vie à Paris - mais je suis malgré tout de cette Europe-là, de ce monde que le communisme et la modernité ont tiré vers le changement. Que je le veuille ou non, je pense et je suis à partir de ces données-là. En Normandie, 4 mai 1990

Rêverie au jardin. Combien d'après-midi indolents par une chaleur comme celle-ci, que je croyais oubliés - le corps pousse des souvenirs qui remontent vers la tête qui les accueille - et le mémoire tente de les situer - était-ce au bord de la Mer Noire? dans un jardin en Hollande? sous une tonnelle en Moldavie? Les lieux se rappellent à vous, comme des paroles suggestives, des souffles qui vous émeuvent par leur proximité, leur intimité et la mémoire s'interroge: où ai-je déjà éprou vé cette sorte d'extase?...

Paris, 5 mai 1990
Rencontre avec Alexandre Tour Montparnasse où Paleologu se tenait à la une

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