La stratégie culturelle de la France en Afrique

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296269279
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LA STRATÉGIE CULTURELLE DE LA FRANCE EN AFRIQUE

@ L'Harmattan,

1993

ISBN: 2-7384-1419-2

PAP A IBRAHIMA SECK
Docteur d'État ès Lettres et Sciences Humaines Docteur d'État en Science Politique Chercheur en Sciences Sociales

LA STRATÉGIE CULTURELLE DE LA FRANCE EN AFRIQUE
L'ENSEIGNEMENT COLONIAL (1817-1960)

Éditions l'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

D'une manière générale, l'Africain a toujours cherché à comprendre l'autre; à tous les coups, il s'est fait prendre. Depuis 1 300 ans au moins, l'histoire de l'Mrique, qui est l'histoire par excellence des souffrances humaines, au nord comme au sud du Sahara, regorge d'enseignements sur ce point. Alors que, du fait de la domination et de la politique d'influence culturelle subséquente, nous sommes plus à même de connaître l'Autre qu'il n'est censé nous connaître, ce constat est encore valable. Tout se passe comme si nous avons fait la connaissance de l'Autre, nous l'avons subi et, malgré tout, sans en connaître le "caractère". Or, faire la connaissance de l'animal est bien mais connaître son caractère est bien meilleur. Il s'impose maintenant de savoir comment "fonctionne" l'Autre, son esprit, et, sur tous les plans et dans tous les domaines, d'agir avec lui en conséquence c'est-à-dire face à lui et avec l'usage de ses propres valeurs d'intérêt: "ce qui se reçoit, dit-il depuis des millénaires, se reçoit selon le mode de celui qui reçoit". Si les Africains font ainsi, dans les relations internationales comme dans les relations humaines, le rapport de forces pourra évoluer et le déficit de considération se réduire. Considérablement...

-

à mes grands-parents Fatou et Mamadou, à tous ceux qui ont contribué à mon éducation, à la gloire des éducateurs d'Afrique.

J'ai préparé cette étude pendant une dizaine d'années. Dans des conditions absolument peu faciles. Sans aide ni allocation financière de quelque institution ou organisme. Pendant tout le temps que j'ai consacré à la préparation de ce travail, mon épouse Amy, à mes côtés, m'a aidé et soutenu avec toute l'énergie de l'affection et du dévouement. Jamais elle ne m'a contrarié; au contraire, elle m'a toujours encouragé. Jamais avec moi elle ne s'est découragée; toujours elle s'est donnée pour le bénéfice de mes entreprises. Sans elle, ce qui a été fait ne l'aurait pas été; grâce à elle, l'œuvre a été accomplie. Je tiens ici à lui exprimer ma gratitude, à réaffirmer mon affection à son égard, à celui de nos enfants et à la consacrer symboliquement copropriétaire du présent ouvrage. Mes remerciements vont à mon ami Habib Sadok ainsi qu'à tout le personnel de l'Imprimerie Great Service (2, rue des Fossés-Saint-Jacques, Paris Ve).

LISTE DES SIGLES ET ABREVIATIONS
AE.F. : Afrique équatoriale française AN.C.I. : Archives nationales de la Côte d'Ivoire AN.S.O.M. : Archives Nationales - Section Outre Mer AO.F : Afrique Occidentale française ARS. : Archives de la République du Sénégal B.D.S. : Bloc Démocratique Sénégalais B.o.C. : Bulletin officiel des colonies Doc. Franç. (La): Documentation Française (La) E.N.FO.M. : Ecole Normale de la France d'Outre-Mer E.P.S. : Ecole primaire supérieure F.E.A.N.F : Fédération des Etudiants d'Afrique Noire FO.M. : France d'Outre-Mer Gouv. génér. : Gouverneur général I.H.E.D. : Institut des Hautes Etudes de Dakar J.OA.O.F. : Journal Officiel de l'Afrique Occidentale Française lO.R.F. : Journal Officiel de la République Française lO.RS. : Journal Officiel de la République du Sénégal N.E.D. : Notes et Etudes Documentaires N.E.D. : Notes et Documents d'Etudes P.D.C.I. : Parti Démocratique de Côte d'Ivoire P.F.A. : Parti de la Fédération Africaine P.P.S. : Problèmes Politiques et Sociaux R.DA. : Rassemblement Démocratique Africain RFS.P. : Revue Française de Science politique U.G.E.AO. : Union Générale des Etudiants de l'Afrique Occidentale u.p.s. : Union Progressiste Sénégalaise Le nom des mois est abrégé par les premières (ex. décembre = déc.; octobre: oct.)

*

lettres.

AVERTISSEMENT Le présent ouvrage est un raccourci d'une thèse de doctorat d'Etat ès Lettres et Sciences humaines portant sur L'école coloniale française en Afrique noire (1817-1960): Le cas du Sénégal. Essai de sociologie politique et historique de la stratégie, 2 volumes, 1090 pages, soutenue le 9 janvier 1989 en Sorbonne (Salle Louis Liard). Préparée à l'Université de Paris VII, sous la clairvoyante direction de l'honorable maitre, le professeur Pierre Fougeyrollas, cette thèse a été largement honorée par l'Université, bien saluée par la critique et a fait l'objet d'une édition spéciale plusieurs fois rediffusée de la célèbre et classique émision Mémoire d'un continent sur les ondes de Radio France Internationale. Depuis lors, les nombreuses correspondances que j'ai reçues, les témoignages divers et généreux ainsi que les encouragements et la bienveillante pression d'amitiés diverses m'ont convaincu, malgré d'absorbantes activités, d'en tirer une publication à diffusion élargie. * * * Bien souvent, lors de mes conférences et autres interventions, trois sortes de questions habituelles me sont posées: 1) d'où vient l'intérêt que je porte aux questions culturelles et, plus précisément, socio-éducatives ? 2) quelles sont les raisons qui ont présidé au choix de recherches patientes et difficiles sur la stratégie coloniale de "conquête morale"? 3) enfin, comment s'y prendre en matière de réflexion et de recherche sur la stratégie surtout lorsque celle-ci n'est pas expressément formulée en tant que telle?

11

A ces questions, les lignes de cet "Avertissement" auxquelles s'ajoute le contenu de 1"'lntroduction" me paraissent de nature à apporter respectivement trois séries d'éléments de réponse graduelle: un choc ressenti depuis l'enfance; le constat obligé de la crise dramatique de l'Enseignement en Afrique et l'impérieuse nécessité de trouver une solution; enfin, l'indication d'un certain nombre de pertinences d'ordre méthodologique. L'enfance d'un choc

C'était un matin d'octobre en l'an 60... le traditionnel lundi de la rentrée des classes. Ma grand' mère Fatou m'amena à l'école régionale de Gossas. Ce jour-là fut un jour comme peu de jours il en fut: l'ambiance juvénile de l'avenir inconnu. En son sein, mes condisciples et moi, égarés comme une bille dans une marmite. Cuvée de la rentrée, nous étions l'espoir de notre famille et la confiance de l'école. Monsieur Sané nous mit en rang, nous demandant de répondre "présent !" à l'appel de notre nom avant de franchir la porte de la salle de classe en banco, sous le regard de nos parents et de M. Moctar Sarr, le tout nouveau directeur de l'école. J'étais ce jour-là avec quelques-uns de mes amis parmi lesquels Momar. Appelés à faire chemin ensemble... Peu à peu, l'école devenait notre chantier naturel et son chemin le sentier de nos peines d'enfance. Deux années plus tard, Momar était "renvoyé". Motif: "élève nul, incapable de suivre à l'école française"... Et pourtant, Momar n'était pas ignare. Dans nos jeux les plus abstraits, il s'en sortait. Chérissant sa personne mais toujours prêt à partager, il était disponible à expliquer et faire comprendre. Les vacances s'écoulaient et on était toujours ensemble. Mais à la rentrée, il n'était plus avec nous. Hier "présent", il était aujourd'hui absent. Je ressentais son absence comme l'amputation d'une partie de moi-même. Momar était là à Gossas. Jeté là. Abandonné... L'espoir brisé de ses parents qui n'avaient ni les moyens ni la conviction évidente de lui faire poursuivre ses études. Je ne comprenais plus l'école car elle nous avait toujours appris qu'elle nous aimait. Et je me demandais toujours comment a-t-elle pu faire tant de mal à Momar, comment a-t-elle pu "faire çà" à mon ami... Aussi longtemps que remonte ma mémoire, je crois que c'est ce choc d'enfance qui a si tôt éveillé mon intérêt aux questions socio-éducatives. 12

Un constat décapant Aujourd'hui, dirigeants politiques et professionnels africains, familles et scolaires, experts et organismes internationaux spécialisés paraissent effectivement s'accorder sur le constat d'une réalité: la crise du système d'éducation nationale en Afrique noire, singulièrement celle de l'Enseignement en Afrique noire dite francophone. Tout se passe alors comme si, le magnifique défilé des "belles images atemporelles" du lendemain des indépendances (1960) "(...) enthousiasme de la "mission" enseignante; joie lumineuse de l'Ecole pour les élèves; l'Ecole, moteur du développement; l'Ecole, facteur de promotion, de générosité et d'égalité des citoyens; l'Ecole, havre de liberté" 1 s'est brusquement interrompu au bout d'un quart de siècle pour laisser place à la désillusion dramatique. Il est vrai qu'aujourd'hui, côté pouvoir côté peuple, l'extase n'est plus de cette apothéose mais plutôt la préoccupation devant l'échec. Quelque chose quelque part ne marche pas et l'on se demande... jusqu'où mène le sentier de l'école... Trois faits principaux, à la fois indéniables et incompressibles, marquent et traversent le dossier, quelque soit la manière dont celui-ci est "ficelé" ou présenté: -le premier, d'ordre social, est "l'inadaptation scolaire aux réalités" de l'Afrique noire; -le deuxième, à la fois d'aspect pédagogique "le volume croissant des déchets scolaires" ; - et enfin, économiques, Décidément, du système

et structurel, est socio-

le troisième fait, de portée et d'enjeu est la "fermeture des débouchés" 2. à tous niveaux

-

de l'Etat aux familles en

passant par les professionnels -, pour différentes raisons, règne logiquement la dramatique préoccupation.
1. N'Doye (AK.): La télévision scolaire au Sénégal (1976-1981): étude des obstacles à J'innovation, thèse de doctorat de 3e cycle en sciences de l'éducation, Université de Lyon Il, 1983, p. 2. 2. A titre illustratif, signalons qu'actuellement dans certains pays, on dénombre plus d'un millier de diplômés de l'Enseignement supérieur sans travail. en particulier des "maîtrisards" juristes ou économistes et des médecins. 13

Cette situation s'avère d'autant plus manifeste et cruciale que les autorités sont mises à portée de ne pouvoir la nier et reconnaissent ouvertement l'insuccès sans passer par les fourches caudines de la nuance habituelle. Ecoutons le ministre de l'Education nationale du Sénégal qui, à l'occasion, aurait pu être désigné par ses homologues africains pour présenter un rapport collectif: "le rapport du peuple sénégalais à son école, déclare-t-il, est un rapport de malaise. Le sentiment général est que notre école est en crise, qu'elle n'est plus adaptée aux réalités du monde moderne, qu'elle s'achemine, si elle n'y est pas déjà parvenue, vers une impasse, une situation de blocage, donc de rupture à plus ou moins brève échéance. Et, de fait, poursuit le ministre, que ce soit dans les instances gouvernementales ou dans les milieux d'opposition, politiques ou syndicalistes, chaque jour on dénonce la non-réalisation ou la réalisation partielle des objectifs de la scolarisation, de développement des infrastructures, des réformes (entre autres celle de l'Enseignement moyen pratique), le taux des échecs scolaires, la surabondance des diplômés sans débouchés,

bref l'inadaptation de récole à nos besoins Une nécessité pressante

3.

Aussi, que n'a-t-on organisé de rencontres d'experts, conçu de réformes, introduit de méthodes; en somme, que d'actions nouvelles et infructueuses dont l'efficacité n'a d'égale que la cérémonie! Apparemment, rien n'y fait. "Ce qui ne marche pas refusant de marcher", le présent est préoccupant et la perspective qu'offre l'avenir ne semble pas motiver l'enthousiasme. Or, l'urgence et l'ampleur de la situation décommandent l'indifférence et impose la nécessité d'agir. Il faut agir, "faire quelque chose". C'est-à-dire, avant tout, concevoir une orientation, élaborer une stratégie. N'est-il donc pas concevable de retourner le regard sur le passé et d'étudier la stratégie de la politique coloniale française en Afrique noire? Cette démarche serait, nous semble-t-it, d'autant plus judicieuse que l'on admet, volontiers, que récole africaine

3. Rapport introductif présenté par le ministre de l'Education nationale Abd El Kadel Fall aux instances des Etats généraux de l'Education, Dakar. 28.30 janvier 1981, pp. 2-3. 14

d'aujourd'hui est, quant au fond, la continuité de . l'école coloniale. A ce niveau de l'analyse, nous sommes amené à indiquer J'objet de cette étude: explorer la stratégie de la politique coloniale française de l'Enseignement d'un point de vue de sociologie politique et historique en Afrique noire et, en l'espèce, au Sénégal. Nous reviendrons sur les motifs du choix de cette colonie. Il s'agira donc ici de procéder à l'identification, à l'analyse et à l'évaluation de la stratégie comprise comme pensée fondamentale sous-jacente à la procédure opérationnelle et à l'action proprement dite. Ainsi la stratégie correspond au choix et à la sélection de lignes de force qui constitueront la trame de la procédure et de l'action; dans cette mesure, tout en marquant son intérêt à la fois pour la réflexion, la raison et l'action, elle n'en met pas moins l'accent sur les deux premières alors que la tactique adopte la position inverse. La stratégie définit un système à mettre en place; mettant de côté les détails d'exécution, son centre d'intérêt privilégié est constitué par la définition des rapports fondamentaux et l'indication des séquences à suivre. D'une manière générale, nous pouvons retenir que la stratégie est un ensemble d'idées, de conceptions, d'éléments de doctrine, d'éléments d'approche harmonieusement structuré et mobilisé en vue d'atteindre un objectif global. L'on perçoit également, au vu de ce qui précède, J'objectif social que nous voulons atteindre et qui, plus ou moins, est identifiable à la portée de cette étude: apporter une contribution en amont à une bonne intelligence du problème scolaire actuel de l'Afrique noire et, plus largement, de la question culturelle, en direction de toutes les parties intéressées (familles, dirigeants politiques, profesionnels, experts, institutions et organismes divers, associations, etc...) afin de favoriser l'opportunité d'orientations plus avisées et de décisions plus judicieuses. Comment s'y prendre?

Dans le domaine de la politique comme dans celui de la diplomatie, sur le terrain du management comme dans le secteur de la Défense, pour ne citer que ces sphères, il convient au minimum, en matière de réflexion, de recherche, d'identification et d'analyse de la stratégie, de saisir quatre pertinences d'ordre méthodologique: 15

Premièrement: "rien n'étant fait pour rien" et toute chose ayant un sens, il faut bien connaître la nécessité de la stratégie: pourquoi a-t-on eu besoin de cette stratégie-ci et pourquoi pas de telle autre? Cela suppose le regard hardi de toutes les intentions et attentes qui motivent l'élaboration et l'adoption de cette stratégie. En second lieu: les intentions et les fins n'étant pas toujours explicitement exprimées - souvent par prudence, quelquefois par hésitations, le cas échant de bonne guerre -, il importe de prendre toutes les précautions et de s'aviser de toutes dispositions appropriées d'ordre méthodologique pour circonscrire la physionomie de la stratégie. Dans ce cadre, les éléments de nature tactique (actions, faits, méthodes ainsi que proclamations et silences...) peuvent être instructifs. Troisièmement: de tout cela, on peut dégager la physionomie de la stratégie et en préciser le contenu. On entre ainsi dans la phase d'identification. Enfin, quatrièmement: ce n'est qu'au terme de ce parcours, à mi-chemin de l'objectif, que se dérouleront l'analyse de la stratégie en tant que telle, la compréhension de sa mise en œuvre et l'évaluation de ses résultats. Cette compréhension ci-dessus présentée justifie la relative étendue de l'''lntroduction'' qui, didactique, se propose de resituer au lecteur les cheminements de la formation de la pensée stratégique de la colonisation française dans le domaine culturel.

16

INTRODUCTION
Trois axes capitaux sont à considérer pour accéder à une bonne intelligence de la stratégie culturelle de la France en Afrique noire: la présence coloniale en tant que telle; la politique post-coloniale de coopération; ou encore la politique scolaire coloniale. Les deux premiers axes feront l'objet de recherche et de publications ultérieures; cependant, il convient d'en dire quelques mots. La présence coloniale de la France en Afrique noire constituait en elle-même un vecteur d'influence culturelle. La colonie s'analyse ainsi comme un champ d'action culturelle. Dès lors, le constat du gouverneur Laurentie prend toute la pertinence d'une définition adéquate: "Une colonie, écrit-il. quel que soit son statut politique. quels que soient les liens qui l'attachent à la métropole. est essentiellement un pays où une minorité européenne s'est superposée à une majorité indigène de civilisation et de comportements différents. Cette minorité européenne. par le fait de moyens matériels incomparables à ceux de la masse indigène. par le fait aussi de l'assurance que lui donnent les siècles d'une vie sociale où la morale religieuse. l'élan artistique et le raisonnement scientifique et philosophique se trouvent combinés. cette minorité européenne donc agit sur les peuples autochtones avec la vigueur disproportionnée au nombre. Elle est. si l'on veut. extrêmement contagieuse. et de sa nature. déformante. "(...) elle modifie. poursuit l'auteur. par sa seule présence. un édifice de coutumes dont la manière de se conduire et de vivre des nouveaux venus fera. au moins superficiellement. douter" 4.
4. Laurentie in Renaissances. (H.): "Notes sur une philosophie oct. 1944. de la politique coloniale"

17

Ainsi, dans rapproche coloniale française, institutions et hommes doivent participer à l'effort - salutaire -d'éducation. L'univers colonial est un cadre pédagogique: la structuration d'un système administratif, l'exclusivisme industriel et commercial, la monétarisation progressive de l'économie et des rapports sociaux, l'incitation à un mode nouveau de consommation, le développement des œuvres sociales et culturelles doivent viser, entre autres objectifs, l'influence culturelle. La politique française de coopération constitue également un repère considérable pour comprendre la stratégie actuelle d'influence culturelle de la France en Mrique noire. Constante dans son orientation générale, donc faisant jusqu'ici le consensus entre les équipes dirigeantes, elle vise notamment à "renforcer le capital influence" et ainsi, à "réaffirmer la présence française" dans cette zone stratégique de la planète. Le passage suivant du célèbre discours sur la coopération du premier ministre Pompidou présente la susbstance de cette orientation devant l'Assemblée nationale française: "la politique de la coopération est la suite de la politique d'expansion de l'Europe au XIX. siècle, qui s'est marquée par la création ou l'expansion de vastes empires coloniaux ou par la présence, l'influence économique et politique de l'Europe dans d'immenses contrées (...).
Plus loin, le chef du gouvernement admet que "(...) la coopération a également des raisons politiques. C'est évident (...) car c'est faire preuve d'aveuglement ou d'une excessive pudeur que de nier que, présentement, dans le monde, les pays en voie de développement sont pour beaucoup un champ de rivalités entre les pays industriels (...) Et enfin, il affirme la nécessité historique pour la France d'assurer l'exportation de sa langue et de sa culture, singulièrement dans les pays sur lesquels elle a traditionnellement exercé son influence: "J'ajoute que dans la coopération - où il est capital de se connaître et de se comprendre, et donc de parler la même langue - il est normal que nous gardions toujours une

priorité aux pays d'expression française"

5.

5. Cf "Discours sur la coopération", in Textes et Notes, n° 94!IP 18juin 1964, La Documentation Française ou J.O.R.F., Il juin 1964. Par ailleurs, il est connu qu'aujourd'hui où se dessine une perspective améliorée de l'évolution politique de l'Afrique noire, une étude approfondie sur la stratégie culturelle post coloniale de la France s'avère utile. 18

Néanmoins, il est remarquable que la pièce maîtresse de la politique culturelle historique de la France en Africaine noire, plus affinée, mieux élaborée et d'influence durable a été la politique scolaire coloniale. C'est ce dernier axe qui fait l'objet de cette étude. D'où vient la nécessité de la stratégie culturelle?
En effet, les intérêts coloniaux et historiques de la France sont réputés tellement importants que l'action à mener doit être rationalisée, programmée et prise en charge par une institution permanente spécialement conçue à cet effet: l'Enseignement. "Mais c'est surtout l'école. précise le gouverneur général Carde. qui assume la lourde tâche et la responsabilité de faire cette éducation. Elle doit se garder tout d'abord de heurter de front les croyances et coutumes de l'indigène. Elle essaie de l'apprivoiser. en lui témoignant de l'intérêt et de l'affection. Elle lui fait comprendre que nos intentions sont pures et désintéressées. Elle s'efforce d'établir un courant de sympathie qui l'amène insensiblement à écouter nos conseils: à suivre notre exemple"". Ainsi comprise, la politique scolaire doit reposer sur une orientation générale dont le triple volet est ainsi présenté par le gouverneur lubelin dès 1829: "Amener les habitants indigènes à la connaissance et à l'habitude du français et associer pour eux à l'étude de notre langue celle des notions les plus indispensables, leur inspirer le goût de nos biens et de nos industries, enfin eréer chaque année parmi eux une pépinière de jeunes sujets propres à devenir l'élite de leurs concitoyens, à éclairer à leur tour et à propager insensiblement les premiers éléments de civilisation européenne chez les peuples de l'intérieur, tels devaient être les fruits du nouvel établissement".7.

On comprend ainsi que la politique socioéducative doive comporter un volet essentiel, plus large et même plus important
6. Circulaire du l'' mai 1924,l.O.A.O.F., 1924 ou Revuelndigène mai-juin 1924, pp. 111-129: "La réorganisation de J'Enseignement n° 185-186, en AOr.

7. Gouv. lubelin au ministre de la Marine, lettre n° 88 du 23 mars 1829. A.N.S.O.M., dossier Sénégal. 2796/1. lubelin était sous-directeur des colonies avant d'être promu gouverneur du Sénégal en 1829. 19

que tout autre: l'action scolaire. Car, à vrai dire, dans un contexte d'action de type colonial menée en profondeur en vue de destructurer de façon définitive la société colonisée, exercer l'influence morale s'avère essentiel: au gain d'espace (conquête territoriale) doit s'ajouter le bénéfice sociopolitique (conquête morale). Nous entendons par là, d'un point de vue d'analyse stratégique et à l'instar de Charnay, "la conquête de la population, son détachement interne du régime établi, son implication directe dans la lutte. Bref, pour déséquilibrer une société politique, il s'agit de créer dans l'esprit des individus un choc de légitimités, susciter le doute quant aux adhésions traditionnelles, transformer une coexistence de structures (étatiques ou parallèles) en conflit de foi, et pour cela adapter les méthodes aux diversités ethniques et sociologiques. Cette conquête des populations est non moins physique, mais intime, morale (...)" 8.

Cette orientation, large et claire, peut être concentrée dans la problématique suivante: comment assurer la pérennité de la domination en la consolidant et, en même temps, la faire admettre par la population dominée c'est-à-dire conduire celle-ci à concevoir favorablement la nécessité de la domination? Cette interrogation, en elle-même, suppose un jeu d'équilibre dont le moins qu'on puisse dire est qu'il est absolument délicat. Elle traduit une préoccupation du colonisateur: et la stratégie de la politique socioéducative - singulièrement dans son volet scolaire - porte la marque de cette préoccupation. Sans doute, en cela, la remarque suivante de Jules Harmand, idéologue de la colonisation, ne paraît pas absolument injustifiée: "parmi tous les problèmes que pose aux conquérants l'exercice de la domination, celui de l'instruction des indigènes est l'un des plus embarrassants" 9. Effectivement, l'examen de l'histoire coloniale de l'Mrique noire (pour nous limiter à celle-ci), en l'occurrence celle du Sénégal, enseigne qu'on peut vaincre un peuple par les armes, occuper son pays, exploiter les ressources et opportunités dotées

8. Chamay
1973. pp. 40-41.

(J.-P.): Essai général de stratégie. Ed. Champs (J.): Domination et colonisation. Flammarion.

Libres. Paris. Paris. 1910.

9. Harmand p.256.

20

à ce pays, réduire les hommes au travail forcé, semer la division entre eux (comme ce fut le cas avant 1946, avec l'octroi partiel du statut de citoyen français à une minorité), leur imposer des lois, d'autres institutions, etc. ; le peuple en question, vaincu, peut subir cette domination et, au moins pendant une certaine période, s'y conformer; mais à terme, ilIa remettra en cause et la combattra. Vouloir lui faire admettre ad aeternam la domination, c'est-à-dire lui faire intérioriser le sentiment de la nécessité du système colonial, en le présentant comme non-violence, comme phénomène qui est "dans son intérêt", voilà un objectif général dont la réalisation appelait le concours quelque peu irremplaçable de l'institution scolaire. Une mission élevée mais délicate qui supposait la mise au point d'une stratégie dont la fiabilité devrait être peu commune. Les autorités coloniales en avaient juste conscience, ainsi que le montre ce passage du discours du gouverneur général de l'AOF Jules Brévié devant le Conseil de gouvernement en décembre 1930:
"Une œuvre aussi diverse en ses manifestations, aussi profonde en son action, aussi prolongée en ses conséquences que se révèle en pays indigène J'œuvre d'éducation n'est pas une simple affaire de statistiques. Il faut des idées claires, un chemin bien tracé, un souci de réflexion et de perfection, un programme méthodique, un regard hardiment jeté en avant, au-delà des bilans de fin d'année et des revues budgétaires" JO.

Cette œuvre importante supposait nécessairement une bonne stratégie globale de la politique scolaire coloniale reposant sur un ensemble harmonieux et permanent des trois facteurs: un cadre de principes, une structure et enfin la mise en œuvre de la

politique

11.

10. G.G. Brevié, cité dans Gouvernement Général de l'AO.F. : L'Enseignement en Afrique occidentale française, Agence économique de l'AOF, Paris, 1931, p. 1. II. Une bonne stratégie est toujours nécessaire car, ainsi que le font remarquer si justement Crozier et Freidberg, "ni nos intentions, ni nos motivations, ni nos objectifs, ni nos relations transcendentales avec le sens de l'histoire ne sont une garantie ou une preuve de la réussite de nos entreprises. L'enfer, on le sait bien, est pavé de bonnes intentions" (cf. L'acteur et le système, Seuil. Paris, 1981. p. IS). Egalement. cf. travaux et documentation de la Fondation les Etudes de Défense Nationale. Cette institution scientifique de bonne réputation internationale bénéficie du concours scientifique d'officiers généraux éminents (tels que les généraux Fricaud-Chagnaud, Prestat, Poirier ou l'amiral Lacoste) et d'universitaires de compétence remarquable. Elle publie notamment la revue Stratégiques.

21

Une réalité qui ne dit pas son nom La difficulté fondamentale de notre effort de recherche a été que la stratégie de la politique scolaire coloniale n'a pas été expressément formulée. Les faits sont nombreux et divers, la période est longue (1817, date de la création de la première école à Saint-Louis du Sénégal, à 1960 année de référence des indépendances des territoires français d'Afrique noire), les équipes gouvernementales métropolitaines changeantes, chaque haute autorité administrative coloniale ayant en charge de mettre en œuvre la politique avait sa propre sensibilité et son propre "timbre", les populations sur lesquelles devait s'exercer cette politique n'ont pas toujours été sans réagir, les impératifs de la politique intérieure française ainsi que ceux de la domination coloniale étaient variables et l'environnement international mouvant. Il est à signaler que certains travaux de valeur estimable, déJibérément ]imÜés (par Jeurs auteurs, par l'étendue de la période étudiée, par le type de sources recherchées ou par l'orientation), présentent un intérêt incontestable pour les recherches ultérieures. Ils ont constitué des étapes marquantes

de la recherche

12.

Cependant, il restait à opérer une percée conceptuelle qui, en considérant le contexte colonial global de la période qui nous intéresse (de 1817 à 1960), permît de restituer (toute restitution étant re-situation), de présenter et d'analyser la stratégie de la politique scolaire. Il nous appartenait donc: 1) à travers toutes les doctrines officielles de dégager des pensées fondamentales, d'en faire la synthèse en une seule qui fût ligne de force ;

12. Cf. notamment. Moumouni (A.): L"éducation en Afrique. Maspéro. P<lfis. 1964.400 p. ; Hardy (G.): L 'enseignement du Sénégal de ISI7 à IS54,thèse complémentaire pour le doctorat ès Lettres. Université de Paris. Larose, 1920. 178 p. ; Bouche (D.) : L"enseignement dans les territoires français de l'Afrique occidentale française de ISI7 à 1920. Mission civilisatrice ou formation d'une élite? thèse pour le doctorat d'Etat ès Lettres et Sciences Humaines. Université de Paris I. 1974. 2 vol.. 947 p. ; Colin (R.) : Systèmes d'éducation et mutations sociales. Continuité et discontinuité dans les dynamiques socio-éducatives : le cas du SénégaL thèse pour le doctorat d'Etat ès Lettres et Sciences humaines. Université de Paris V. 2 vol.. I 012 p. ; Desalmand (P.) : Histoire de l'éducation el) Côte d'Ivoire. Des origines à la Conférence de Brazzaville. CEDA. Abidjan. 1983. 483 p.; Seck (P.I.): "L'école coloniale en AOF" in Jonction. déco 1980, pp.6-19.

22

2) de recenser et de répertorier les faits et les actions, de les examiner individuellement, de voir en quoi ils sont conformes ou non à la ligne adoptée; 3) de suivre le cheminement de l'ensemble constitué par la ligne, les faits et les actions à travers la période étudiée dont, par ailleurs, tous les aspects ont été pris en considération; 4) d'étudier la philosophie des équipes dirigeantes et des régimes: de suivre l'action des administrations coloniales succeSSIves; 5) à tout moment, de ne jamais perdre de vue la nature, la portée et les conséquences des impératifs conjoncturels de la domination coloniale, ce qui supposait une attention attachée à la réalité métropolitaine et à la situation internationale; 6) enfin, à chaque étape, peser les enjeux et pointer les nondits. Ce n'est qu'au terme de cet effort (intellectuellement physique), qu'il nous a été possible d'affirmer l'existence d'une stratégie de la politique scolaire coloniale, de la restituer, de la présenter et de l'analyser dans cette étude qui se veut une contribution théorique, épistémologique et méthodologique aux sciences sociales de la stratégie. La physionomie de cette stratégie

En dernier ressort, l'orientation doctrinale sur laquelle reposait la stratégie était ainsi conçue et articulée. I) Il fallait d'abord définir et adopter un cadre de principes d'orientation fondamentaux, suffisamment clairs présentant les caractères suivants: puisés dans le "génie français", ils doivent receler l'aptitude à traduire la spécificité de la politique coloniale française; ensuite, leur éclairage doit guider l'action coloniale; enfin, ils doivent être suffisamment généraux pour pouvoir s'adapter aisément aux nécessités conjoncturelles exprimées par la domination coloniale. Nous avons retenu trois principes généraux qui sont ceux de centralisation administrative, d'assimilation et d'utilitarisme. 2) En second lieu, à la lumière de ces principes et en fonction des nécessités exprimées, il était apparu indispensable de mettre en place et d'organiser un système scolaire stable, incomplet donc améliorable, mais dont la modification dans le sens de l'amélioration ne devait intervenir que dans la juste mesure où elle était rigoureusement nécessaire. C'est dans ce sens que 23

l'Enseignement devait comporter un minimum systématiquement pratique 13.

de degrés et être

3) En troisième et dernier lieu, il fallait mener une activité permanente pour mettre en œuvre la politique adoptée. L'action devait être permanente mais constamment ajustée aux étapes du parcours du système colonial et au "degré d'évolution de la société indigène". Cette triple nécessité d'ordre stratégique - un cadre de principes fondamentaux, permanents mais adaptables, une organisation stable mais ouverte et une action résolue mais modulable - justifiait alors un principe d'usage tactique qui était celui de progressivité. Effectivement, en prenant à la fois en considération le développement de la domination coloniale et le degré d'évolution de la société indigène, dans le cadre de la mise en œuvre de la politique scolaire, ce principe recoupait l'orientation stratégique: l'institution devait être organisée progressivement en fonction du progrès économique et social de la colonie, ce qui supposait un service de l'Enseignement approprié; de même, cette organisation devait correspondre au degré de "civilisation" (ou, à partir de 1946, au degré d"'évolution") de la société indigène afin de déterminer, au fur et à mesure, le niveau d'intensité de l'influence que devait exercer sur elle l'école. L'analyse, quant à l'action menée en matière de politique scolaire, fera principalement référence à la situation du Sénégal pour plusieurs raisons:

. d'abord

parce

que cette colonie,

la plus vieille de l'Empire

français d'Afrique noire, était nettement considérée comme la plus importante et, stratégiquement, constituait la tête de pont de la pénétration coloniale à l'intérieur du continent;

. ensuite parce que c'est dans ce pays que l'institution scolaire française a été officiellement créée pour la première fois et où le système scolaire a connu un développement nulle part ailleurs égalé dans l'Afrique noire française;

13. Le même principe est remarquable dans les systèmes coloniaux britannique, belge et portugais. Dans les deux derniers, il a d'ailleurs été poussé au maximum.

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