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La Tragédie des Supplétifs

De
272 pages
L'auteur a vécu plus de deux ans avec les supplétifs. A l'aide de toutes les informations historiques disponibles, de documents personnels et de son propre vécu, l'auteur relate, dans ce premier tome, la vie quotidienne des supplétifs jusqu'au cessez-le-feu du 27 Juillet 1954.
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La tragédie des supplétifs

Ouvrages à paraître:
Tome 2 : 1954 - 1957 - L'exode Tome 3 : 1957 - 1968 - Le sursaut Tome 4 : 1968 - 1976 - L'enfer

@ Editions L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6571-4

Gérard Brett

La tragédie des supplétifs
La fin des combats
Quartier

du Phu Duc - Tonkin

1953 - 1954

Tome 1

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR

Les supplétifs? Mis à part les Européens qui vécurent parmi eux et leurs familles, qui connaît ces « nhà quês » que l'on a appelés supplétifs? Considérés, par l'état-major, comme force d'appoint, ils étaient cantonnés aux fonctions de gardes d'ouvrage d'art (ponts, gares, par exemple) ou de surveillance d'une portion de route, ou encore isolés dans des postes qui assuraient la présence française dans des secteurs préalablement «nettoyés» par le corps expéditionnaire français. Ils étaient habillés au rabais, avaient le plus souvent des armes usées, voire déclassées, provenant des surplus de la seconde guerre mondiale. Ils étaient encadrés, dans la plupart des compagnies, par un sous-officier et quelques soldats de troupe. Ce n'est certainement pas la solde qu'ils percevaient qui les incitaient à venir combattre le Viêt-minh à nos côtés. A grade égal, un sergent français gagnait 5.000 piastres par mois, alors qu'un sergent supplétif n'en gagnait que 400. Cette force supplétive de plus de 50.000 hommes était comptabilisée en surnombre dans les unités de l'armée ftançaise, qui, fidèle à l'esprit colonialiste de son gouvernement, a utilisé cette force corvéable à merci et montré son ultime mépris en les abandonnant à leur sort. Rares sont les supplétifs qui ont pu être incorporés dans les rangs de l'armée française. La France leur a donné comme ultime choix, lors de son départ du Viêt-nam, soit de rejoindre l'armée de Bao Dai, soit de reprendre la vie civile, ce qui signifiait pour nombre d'entre eux la mort. A ce jour, une estimation officieuse avance le chiffre de plus d'un million de nhà quês, supplétifs et catholiques morts à la suite des purges effectuées par le Viêt-minh dans les zones anciennement contrôlées par les Français. Des villages entiers furent détruits, la population déplacée, surveillée, rééduquée, ou tout simplement assassinée. Pour avoir vécu avec les supplétifs pendant plus de deux ans, pour avoir enterré ceux qui sont morts dans l'accomplissement des tâches que nous leur 7

demandions, en mémoire aussi des Européens morts à leurs côtés, il m'est apparu nécessaire de témoigner pour què ces faits ne tombent pas dans l'oubli. Tous ceux qui se pencheront sur la guerre d'Indochine trouveront dans cet ouvrage un éclairage inédit sur la nature des supplétifs, leurs motivations de combattre auprès des Français et comment ils furent remerciés du service rendu à la France. rai aussi tenu à rappeler toute la difficulté de communication qui existait entre les Français, ne parlant pas la langue vietnamienne, et les supplétifs des unités qu'ils commandaient. Bien souvent, un seul interprète supplétif assurait la traduction et la transmission des ordres du chef de poste. Dans la plupart des compagnies, la communication entre Français et Vietnamiens s'établissait à l'aide d'un parler français rudimentaire. Il n'en reste pas moins que les supplétifs, entre eux, utilisant leur langue maternelle, étaient en mesure d'exprimer clairement leurs raisonnements face à des situations délicates, tant militaires que civiles. Je tiens également à préciser que, malheureusement, le terme « nhà quê » a acquis un sens péjoratif dévalorisant que, personnellement, je ne lui attribue en aucune façon. Mon attachement à ces paysans courageux des rizières demeure indéfectible. Les militaires français cités dans cet ouvrage ont réellement existé, mais leurs noms ont été changés. Par contre, les hommes politiques et les généraux qui ont assuré la direction de cette guerre, étant parfaitement connus du grand public, y figurent sous leur véritable identité. En ce qui concerne les supplétifs, je n'ai utilisé que des prénoms usuels vietnamiens, afin de préserver les survivants éventuels et leurs familles. Tous les lieux cités sont réels. Les situations opérationnelles décrites ont réellement existé et sont contrôlables auprès des archives militaires de l'époque.

L'auteur.

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AUX COMPAGNIES DE SUPPLETIFS DU QUARTIER DU PHU DUC TONKIN

La liberté est une pierre précieuse cachée dans une mer de sang.

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« Quand un peuple, pour des raisons quelconques, a mis le pied sur le territoire d'un autre peuple, il n'a que trois partis à prendre: exterminer le peuple vaincu, le réduire au servage honteux ou l'associer à ses destinées. »

Paul Bert Résident Général au Tonkin et en Annam Mort à Hanoi en 1886

L'Histoire montre que ce sont essentiellement les deux premiers partis qui furent adoptés, précipitant ainsi les peuples asservis vers une lutte pour leur indépendance. Malheureusement pour ces peuples, ils quittèrent, le plus souvent, le colonialisme français pour une autre dictature, dont le communisme à caractère stalinien n'est pas la moindre. Ce fut le cas des supplétifs et de leurs familles, ainsi que de certaines ethnies du Viêt-nam, qui espéraient vivre, dans leur pays, sous un régime démocratique où les « droits de l 'homme» seraient respectés.

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6 DECEMBRE 1953

Le G.M.C. s'éloigne sur la piste en direction de Haiphong, emportant à son bord le sergent Bartt. Suong ne le quitte pas des yeux, le bras levé en guise d'adieu, espérant que le geste sera aperçu par « son» sergent. Ce n'est que lorsque le nuage de poussière soulevé sur la piste lui a définitivement masqué la vue du camion qu'il se résigne à baisser le bras. Il reste là, immobile, heureux d'avoir pu accompagner le sergent qui retourne dans son pays, heureux de savoir que la guerre est finie pour Bartt, mais une partie de lui-même semble l'avoir quitté à jamais. Pour la dernière fois, il lève la main et fait un grand signe d'adieu au nuage de poussière làbas, loin, déjà si loin. Combien de milliers de kilomètres allaient désormais les séparer! Soudain pris d'un vertige, Suong s'accroupit sur le bord de la piste. « Du calme, se dit-il, du calme». Il est vrai que, depuis la veille, tout est allé très vite, trop vite, sans avertissement. Tout a été réglé en quelques heures. Hier, le sergent Bartt et lui étaient encore ensemble. Le sergent lui avait demandé de revoir quelques détails sur le comportement des hommes de la section. Suong l'avait fait, puis avait oublié de lui en rendre. compte. Mais quelle importance, il était maintenant en route pour rejoindre son pays. « Dommage, tout de même, qu'il n'ait pas su que je partageais son avis, une fois encore. » Quand ils étaient allés réoccuper le poste attaqué avanthier, le sergent avait eu la certitude, après avoir fait le tour des emplacements de combat et vu le peu de rescapés de la garnison, qu'il y avait de nombreux Viets parmi les supplétifs. C'est ce qui avait provoqué la chute rapide de ce poste. - Suong, avait-il dit, ce poste est tombé sans véritable combat. Regarde le peu de douilles aux emplacements de défense. Seuls la tour et le blockhaus extérieur se sont battus. Tu comprends ça ? Occupé à faire regrouper les corps et nettoyer les emplacements de combat, ces détails avaient échappé à Suong, mais Bartt avait déjà tout observé et compris. « Que voulait-il me faire comprendre en parlant de nos 13

hommes? Qu'il pourrait y avoir des éléments viêts infiltrés dans la section ou la compagnie, prêts à faire la même chose? Et s'il avait raison? » A cet instant, Suong se promet de ne plus faire confiance à personne dans cette guerre sans pitié, à l'issue incertaine. Il sort de son étui le pistolet que lui a offert le sergent Bartt, en caresse la crosse et se rappelle le souhait du sergent: « Je te le donne. Fais-en bon usage. Ne le quitte jamais, Suong. Qu'il protège ta vie et celle de ta famille. » Après avoir remis le pistolet dans son étui, Suong se relève lentement et, d'un revers de main, essuie la poussière déposée sur sa tenue noire. D'un pas lent, il reprend la direction du baraquement où l'attend certainement son nouveau commandant de compagnie. La grande rue de Ninh Giang ne présente, en ce moment, aucun intérêt pour lui, à part ce restaurant chinois où il vient de partager le dernier repas offert par le sergent Bartt avant son départ. Il s'y arrête pour prendre un thé, puis, résigné, reprend sa route. Il n'arrive pas à chasser de son esprit les deux années passées avec le sergent. Comment pourrait-il oublier cet homme? Il avait si bien su comprendre les nhà quês comme lui! Il avait partagé avec eux tous les travaux de culture du riz, le labour, le repiquage, les joies de la récolte. Pourquoi n'est-il pas resté avec eux à An Hiep ? Tous les villageois étaient prêts à l'accueillir comme un des leurs. Pourquoi n'est-il pas resté? Suong donne un coup de pied rageur dans une boîte métallique et, la mort dans l'âme, continue lentement sa marche. Il faut qu'il rejoigne le nouveau commandant dont il devra bien dorénavant partager la vie. «Pourvu, penset-il, qu'il soit de la même trempe que le sergent Bartt et le chef Tassin, son prédécesseur. Ils avaient tous deux si bien su se faire aimer par la compagme ». Suong entre précipitamment dans la première boutique pour échapper au nuage de poussière soulevé par l'automitrailleuse précédant les nombreux camions qui viennent de quitter le P.c. de Ninh Giang. Il sort une « cotab » de son paquet de cigarettes et l'allume. Le commerçant qui, à grands coups d'éventail sur ces marchandises, tente d'évacuer la poussière, l'amuse un instant. Une fois le convoi passé, il s'époussette à son tour et reprend sa route. - Sergent! Hep sergent! Etonné d'être interpellé de la sorte, Suong se retourne et reconnaît son nouveau commandant de compagnie. - C'est appeler moi, mon lieutenant? - Oui, sergent. Alors, le sergent Bartt est bien parti? 14

parti la France, guerre finie pour lui. Après un court instant de silence, le lieutenant Lomonier reprend: - Vous l'aimiez bien, n'est-ce-pas ? Suong prend son temps pour répondre, allume une nouvelle cigarette, regarde le lieutenant Lomonier dans les yeux et répond: - Oui, mon lieutenant. Le sergent Bartt bon chef, lui aimer bien les nhà quês. Lomonier pense, à juste titre, que le sergent Suong est en état de choc, il doit lui trouver une occupation. - Sergent, vous rassemblerez la section pour 8 h demain matin. Nous rentrons au poste d'An Hiep. - Pas sortir cette nuit, mon lieutenant? - Non, sergent. Dites-moi, combien de temps nous faut-il pour rejoindre An Hiep à pied? - Nous aller vite ou faire ouverture de la route? - Pour tout vous dire, nous devrons faire l'ouverture de route, sergent, puisqu'aucune troupe ne passera avant nous. - Alors, mon lieutenant, il faut 2 h 30 si tout aller bien. - Très bien, nous partirons donc à 8 h. Ils n'échangent plus aucune parole jusqu'à leur arrivée aux baraquements. Lomonier se dirige vers la paillote précédemment occupée par le sergent Bartt. Il constate, avec plaisir, que l'on y a déposé sa cantine pendant son absence. Après avoir vérifié qu'elle est bien fermée, ilIa dépose au pied du lit « picot» et se promet de ne l'ouvrir qu'une fois arrivé au poste. Pour l'instant, il examine ce que le sergent Bartt lui a laissé. Sur le lit, se trouve une MAT 49 et ses chargeurs dont il vérifie l'état et le bon fonctionnement. Correct, se dit-il, si ce n'est que l'arme montre de nombreuses marques de choc et que l'électro-zingage a disparu à de multiples endroits. De toute évidence, c'est une arme de guerrier et non de parade. Il prend le ceinturon de toile auquel sont sanglés les neuf chargeurs, l'ajuste à son tour de taille, puis repose le tout sur le lit. Il fait appeler le sergent Suong. - Vous demander, mon lieutenant? - Oui, sergent. Ce soir, je mange avec la section; faites prévenir l'homme chargé du repas. - Bien, mon lieutenant. Vous faire comme sergent Bartt. Lui manger toujours avec section quand nous en opération. Lui beaucoup aimer notre CUIsme. - Dites-moi, depuis quand le sergent Bartt était-il à la compagnie? 15

- Oui, mon lieutenant. Lui c'est

- Deux ans, mon lieutenant. Lui arrivé caporal, après caporal-chef, sergent et commandant de la compagnie. Lui très bien connaître tous les villages du quartier. Pourquoi vous demander ça ? - Pour en savoir un peu plus sur le sergent Bartt, Suong. Je vous remercie, vous pouvez disposer. Lomonier sort une cigarette de son étui en métal argenté, en tapote le bout sur l'étui et l'allume avec son « zipo », ensemble de fumeur acheté lors de son passage à l'Ecole de Saint-Maixent. Il y a suivi, avec succès, sa formation d'officier et, sitôt promu, a été envoyé en Indochine pour y prendre son premier commandement, et quel commandement! Il ne pensait pas, mais pas du tout, aux troupes supplétives quand il s'était présenté au P.C. du secteur de Ninh Giang, sur les bords du Canal des Bambous. Le commandant du secteur lui a dit qu'il arrivait à point pour remplacer le commandant de la 231° C.S.M. 1 qui était rapatriable et a ajouté: - C'est une de mes plus actives compagnies de supplétifs du quartier du Phu Duc. Votre prédécesseur, le sergent Bartt, l'a parfaitement formée et elle contrôle efficacement tout le nord du quartier. Vous trouverez Bartt dans le cantonnement qui contrôle la route de Bai Duong, à droite du P.C. Il y est avec une section. Dès demain, vous rejoindrez le poste d'An Hiep où est cantonnée la 231° C.S.M. Vous aurez les mêmes avantages que le sergent Bartt. Vous serez sous les ordres du 2° Bureau du secteur. Tous les postes du quartier du Phu Duc vous doivent assistance et renfort dans les coups de main que vous aurez à faire. Votre mission primordiale est la recherche et l'exploitation immédiate de renseignements. Vous voyez, en somme, je vous laisse une grande liberté de manoeuvre. A vous de mettre en pratique ce que vous avez appris. Cela vous va ? - Très bien, mon commandant. - Croyez-moi, vous avez là une compagnie parfaitement entraînée pour ce genre de boulot. Vous passerez voir le capitaine Chaillot au 2° Bureau, il vous fera un topo sur le quartier du Phu Duc. - Bien, mon commandant. - Ah ! bien sûr, vous êtes l'invité du jour à midi, au mess. Cela vous donnera l'occasion de faire la connaissance des officiers qui composent mon état-major. - Je vous en remercie, mon commandant.
1

Compagnie de Supplétifs Militaires 16

- Tenez, voici l'ordre de route du sergent Bartt. Vous le lui remettrez après avoir pris en main la compagnie, qu'il rejoigne sans tarder le BOTK. Au fait, parlez-vous le vietnamien? - Pas du tout, mon commandant. - Ce n'est pas grave. D'après mes renseignements, l'encadrement supplétif comprend assez bien le français. Utilisez un langage clair et simple et tout ira très bien. Voilà, c'est tout, il me reste à vous souhaiter bonne chance pour ce premier commandement. Le commandant lui avait tendu la main pour conclure l'entrevue et avait ajouté: - On dit merde, je crois? Il avait salué, puis était sorti. Il était 9h, il devait retrouver le sergent Bartt pour lui transmettre son ordre de route, avant de se rendre à l'invitation du
commandant.
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17 h - Lomonier regrette de ne pas être allé manger avec le sergent Bartt et Suong, qui lui auraient certainement décrit le quartier du Phu Duc autrement que le rapport circonstancié du 2° Bureau. Le sergent Bartt venait d'y passer deux ans, il devait savoir bien des choses qui ne se trouvent pas dans le rapport du P.c., de ces petites choses qui ont pourtant une telle importance sur le terrain. Il se souvient de la surprise du sergent Bartt, ce matin, quand il lui a annoncé son départ pour la France. Il ne semblait pas avoir pris la nouvelle avec une joie débordante. Oui, il aurait dû aller déjeuner avec eux au restaurant chinois, mais il était difficile de se soustraire à l'invitation au mess des officiers. Bien sûr, au mess, il s'est trouvé en compagnie d'hommes de l'art, certains manifestement carriéristes, d'autres hommes de terrain, mais le quartier du Phu Duc ne semblait pas leur grande préoccupation. L'essentiel des discussions portaient sur les chances et inconvénients de la grande opération engagée depuis octobre en Haute Région, en bordure de la frontière du Laos. Diên Biên Phu, oui, c'est bien cela, la plaine de Diên Biên Phu, dont le colonel Gilles venait de prendre possession, après y avoir délogé une compagnie viêt. Certains officiers, qui avaient connu ou suivi le coup de génie du général Salan à Na-San, ne cessaient de lui expliquer que, cette fois-ci, le haut commandement du Tonkin était en train de préparer à Giap un traquenard bien supérieur. De plus, la plaine était sous les ordres de Gilles, celui qui avait si bien manoeuvré les Viêts à Na San sous les ordres de Salan.

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Quant aux officiers du 2° Bureau, ils lui avaient signalé que, selon les différents rapports du secteur, toutes les forces vives viêt-minh organisées quittaient la région, c'est à dire qu'elles mordaient à l'hameçon que l'étatmajor des F.T.N.Y. 2leur tendait à Diên Biên Phu. - Cette fois-ci, le coup est si bien préparé que, si Giap relève le défi, il y laissera sa culotte!. C'est ce que lui dit un officier du 2° Bureau, en lui tendant le « France Soir» du 21 novembre 1953, où Lucien Bodard écrit dans son article: « Selon les dires du général Cogny, Diên Biên Phu n'est pas un raid, mais le début d'une offensive.» Il aurait préféré qu'on lui parle davantage du secteur, du quartier, où il allait, dorénavant, lier sa vie à celle des supplétifs. Diên Biên Phu, il n'en avait que faire pour l'instant, mais, par politesse vis à vis des autres officiers, il avait fait semblant de partager leur euphorie sur la victoire inévitable. L'arrivée de Suong dans la paillote l'arrête net dans ses pensées. - Mon lieutenant, c'est prêt, vous venir manger. - Très bien, Suong, je me lave les mains et je vous rejoins. - Laver les mains? Où? - Pourquoi, il n'y a pas de paillote sanitaire ici? - Non, c'est la mare. Venir, moi montrer. - Eh bien, va pour la mare! Lomonier, sans se départir de son calme, prend sa serviette, l'étui métallique contenant le savon et, sous le regard amusé de Suong, se dirige vers la mare, de l'autre côté de la route, tout en souriant. Dans la grande paillote centrale du cantonnement, la natte de paille de riz, posée à même le sol, remplace la table. En son centre, un grand plat circulaire contenant tous les plats qui composent le repas; de chaque côté, les marmites vietnamiennes qui ont servi à cuire le riz. Tous les hommes de la section qui ne sont pas de garde sont déjà là, accroupis, attendant leur nouveau commandant de compagnie. Leur anxiété est masquée par leur sourire, ce fameux sourire vietnamien dont il faut des années pour découvrir le sens. Suong avait demandé à ses hommes de ne répondre qu'aux questions d'ordre général que pourrait poser le lieutenant, se réservant toutes questions ayant un rapport avec le sergent Bartt. Il tenait ainsi à marquer son autorité sur les hommes de sa section et à écarter tout malentendu avec le lieutenant.
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Forces Terrestres du Nord Viêt-nam. 18

Il leur avait dit: «N'oubliez pas que le lieutenant est de passage ici. Il va nous commander pendant un certain temps et, comme le sergent Bartt, il repartira dans son pays. Nous devons lui donner de bonnes raisons de nous accompagner dans la lutte que nous menons contre le Viêt-minh. Nous avons besoin des Français pour cela. Ne gâchons pas nos vies inutilement. » Le lieutenant arrive pour le repas. Rapidement, Suong recouvre d'une serviette la caisse de munitions qui servira de chaise au lieutenant et l'invite à s'asseoir. Il prend place à sa droite, accroupi les genoux sous les bras, comme tout le reste de la section installée autour de la natte. Les hommes observent le lieutenant avec un sourire interrogatif lorsque Suong lui offre le premier bol de riz. Ce geste a valeur de symbole, faire entrer le nouveau chef dans la vie commune de la compagnie et lui faire comprendre l'importance de ce bol de riz, raison de vie ou de mort des paysans de son pays. Ici, pas d'assiettes, de fourchettes, de couteaux ni de verres de cristal. Ces ustensileslà ne sont pas ceux des paysans. Lomonier aura-t-il compris? Il remercie Suong et, comme il est d'usage en France, souhaite un bon appétit à tout le monde. Puis, se félicitant d'avoir souvent fréquenté les restaurants chinois en France, il saisit ses baguettes de façon experte et entame son repas, ce qui provoque l'étonnement de tous. - Lieutenant bien connaître manger vietnamien, remarque un supplétif tout souriant. - Un peu seulement, mais je devrai m'y habituer car ce sera, dorénavant, ma seule façon de manger. C'est très bon. Dites-moi, Suong, qui est le cuisinier? - Nous savoir tous faire la cuisine. Mais, au poste, un cuisinier pour les Français, vous pas manger même heure que nous. - Ah bon! comment ça? Pourquoi les Français ne mangent-ils pas à la même heure? - Nous, Vietnamiens, manger deux fois, 9 h et 17 h. Français manger trois fois, matin, midi, soir. Lomonier, retenant le rire que cette réflexion a failli provoquer, admet: - C'est vrai, nous mangeons beaucoup, nous les Français. Nous aimons la bonne table, mais, pour l'instant, je reconnais que ce repas est délicieux. Au cours du traditionnel thé de fin de repas que Suong a fait servir, Lomonier offre une « bastos » à Suong. - Merci, mon lieutenant, bastos trop forte, moi fumer « cotab ». Après avoir allumé sa cigarette, Suong demande à Lomonier : - Lieutenant vouloir café? 19

- Vous avez du café ici? - Oh oui, mon lieutenant, section toujours avoir boîte de café, le sergent Bartt buvait beaucoup café, thé aussi. - Eh bien, je prendrai volontiers un café. - Moi aller faire.

7 DECEMBRE 1953

Lomonier jette un regard à sa montre: 6 h. Il doit se lever mais préfère rester allongé encore quelques minutes sur ce lit pourtant si inconfortable qu'est le lit «picot ». On l'appelle plus communément lit de camp; il se compose d'une grosse toile de coton tendue sur deux barres <lebois, ellesmêmes posées sur trois croisillons en forme de X. 6 h 10, il se lève enfin, prend sa serviette et le savon et se dirige vers la mare où de nombreux supplétifs finissent déjà leur toilette. Il entre dans l'eau jusqu'à la ceinture et, tout en se lavant, partage l'hilarité des hommes qui s'éclaboussent les uns les autres. Décidément, pense-t-il, tout se fait en commun dans ce pays! Sur le grand plateau en fer blanc, Suong a fait préparer le café et quelques petites galettes de riz, achetées la veille chez le chinois à Ninh Giang. Il connaît toute l'importance du petit déjeuner pour un Français, pour l'avoir très souvent partagé avec le sergent Bartt. Aujourd'hui, il ne le partagera pas avec le lieutenant, il ira manger son bol de soupe avec les hommes de sa section. A 8 h, Suong se présente au lieutenant, en train de boucler son paquetage et de s'équiper de l'arme et des chargeurs laissés par son prédécesseur. - Bonjour, mon lieutenant. - Bonjour, Suong. C'était votre idée le café? - J'ai pensé vous boire café, comme le sergent Bartt. - En effet, moi aussi je prends du café le matin. Il était très bon, je vous remerCie. - La section prête, mon lieutenant. - Très bien, nous partons dans cinq minutes. Donnez-moi le temps de finir de m'équiper. 20

Suong rassemble la section et, comme toujours avant le départ, rappelle les consignes de prudence et de sécurité; il vérifie le bon fonctionnement des postes talkie-walkie et du poste 300. Enfin, il fait mettre la section en rang sur trois files, prête à partir. Lomonier salue la section et la passe en revue. « Parfait» se dit-il. Il demande à Suong de désigner deux hommes pour porter sa cantine? - C'est être fait, mon lieutenant. - Très bien, Suong, nous pouvons partir. Allez, en route! Après avoir traversé le camp de Ninh Giang, la section se présente au bac pour passer le Canal des Bambous. Une fois de l'autre côté, Suong ordonne

au 1ergroupe de marcher dans la rizière à 50 m à droite de la route et au 2ème

groupe d'avancer sur la rive entre le Suong Hoa et la route à la même groupe F.M., il reste en retrait sur la route, avec le distance. Quand au 3ème lieutenant. Dès que ce dispositif est mis en place, la section prend, à allure modérée, le chemin du poste d'An Hiep. Suong s'approche du lieutenant et lui dit: - Mon lieutenant, mettre poste radio sur canal 16, c'est pouvoir parier avec poste. Si Viêts attaquer, vous pouvoir demander appui mortier. Moi garder liaison talkie-walkie avec groupes.. Lomonier n'avait pas encore donné un seul ordre et tout, depuis ce matin, marchait sur des roulettes. Même le temps s'était mis de la partie, la journée s'annonçait ensoleillée. Le dispositif de progression de Suong était parfait, il n'aurait pas fait mieux. Suong voulait peut-être lui montrer sa compétence? C'est donc sans appréhension qu'il suivait les deux groupes d'éclaireurs. Le commandant lui avait bien dit qu'il lui donnait la meilleure compagnie; si les autres sections manoeuvrent aussi bien, le commandant a dit vrai. Lomonier regarde la carte d'état-major pour y suivre la progression et se familiariser avec l'environnement. La route qu'ils ont empruntée a été construite en contrebas de la digue élevée pour canaliser le Song Hoa pendant les moussons d'hiver. Cette digue, haute de 2m50 et d'une largeur de 3m environ, protège les rizières et les villages. La route avait dû être empierrée il y a bien longtemps, car deux larges ornières, profondes de 20cm, creusées sur chaque côté, donnent maintenant l'illusion d'une voie de chemin de fer. Pourtant, cette route peut supporter le passage de camions de plus de six tonnes. Le lieutenant se retourne pour s'assurer que les deux supplétifs qui ont la charge de transporter sa cantine ne sont pas trop retardés et, à sa grande

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surprise, il aperçoit, à environ 100m derrière le groupe, une cinquantaine de civils qui suivent la section. Il appelle Suorig. - Suong, qui sont ces gens qui nous suivent? - Nhà quês, mon lieutenant. Eux profiter ouverture route pour aller dans leurs villages. - Et si nous sommes obligés de répondre à une attaque du Viêt-minh? - Eux foutre le camp dans rizière, ou derrière digue; eux attendre que tout terminé et, après, reprendre chemin. Toujours comme ça, mon lieutenant. Lomonier ne manque pas de remarquer le fatalisme contenu dans la réponse de Suong. De toute façon, tout se passe bien pour le moment. Il prend ses jumelles et observe les deux groupes, qui le précèdent, avancer tranquillement. Puis il s'arrête sur le poste, dont ils sont encore à deux kilomètres environ; seule la tour est parfaitement visible. Suong s'approche de lui. - Nous approcher du poste, mon lieutenant. Prévenir radio nous arriver. Sentinelle peut-être nous voir et prévenir chef Lomonier met le contact et fait son appel radio. Suong avait vu juste, car la réponse est immédiate. C'est la voix du sergent Lacambre qui confirme que la section est attendue et qu'il reste en écoute permanente. - Bien compris. Terminé. Lomonier redonne le combiné au porteur du poste 300. - Mon lieutenant, nous arriver poste dans une heure. Aujourd'hui tout être tranquille, pas Viêt-minh. Au poste d'An Hiep, le sergent Lacambre, l'air étonné, sort de la salle de radio et appelle le soldat Bonnet pour lui confier la responsabilité de la porte nord du poste. - Bonnet, tu vas prendre un groupe et tu attendras la section de Bartt à l'extérieur du poste. Moi, je monte à la tour pour suivre sa venue. - Bien, sergent. Lacambre, toujours soucieux, se demande qui commande la section, car il n'a pas reconnu la voix de Bartt. Qu'est-ce que cela veut dire? se dit-il en montant à la tour, où il retrouve l'homme de garde qui, à l'aide de grosses jumelles de marine, observe la progression des hommes dans la rizière. - Donne-moi les jumelles, ordonne Lacambre. Après les avoir réglées, il peut enfin distinguer la section. Il reconnaît Suong, mais pas Bartt... A sa place, il aperçoit un type qu'il ne connaît pas.

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Poste de An Hiep, vu côté Nord

Mais qu'est-il arrivé à Bartt? Il crie au soldat Bonnet de se tenir prêt. - Bartt n'est pas avec la section! - Qu'est-ce que je fais, sergent? - Tiens-toi prêt, on ne sait jamais. Lacambre a toutes les raisons de prendre un dispositif de défense, il sait que de nombreux postes se sont fait piéger comme cela par les Viêts et puis, à la vacation radio d'hier soir, on ne l'a pas averti qu'un nouvel Européen devait accompagner la section de Bartt. Lorsque la section prend la piste du poste, il peut enfin voir qu'il s'agit d'un lieutenant. Il pose les jumelles, descend de la tour et rejoint rapidement Bonnet.

- Je - On

ne comprends pas, il y a un lieutenant, mais pas de Bartt. Je n'aime verra bien, le sergent Bartt a peut-être été appelé ailleurs.

pas ça ! Les deux premiers groupes se présentent enfin. Bonnet reconnaît les hommes de la section de Bartt et les laisse passer. Puis, arrive Suong, suivi du lieutenant. Bonnet, surpris, rectifie la position et salue en se présentant.

- Soldat

Bonnet, mon lieutenant.

Après avoir rendu le salut, Lomonier répond: - Bonjour. Où est le chef de poste? - Il vous attend à la porte, mon lieutenant. En fait, Lacambre s'avance au devant du lieutenant et se présente à son tour. - Sergent Lacambre. Bonjour, mon lieutenant. C'est moi qui remplace le sergent Bartt pendant son absence. - Bonjour, sergent. N'attendez plus le sergent Bartt, il était rapatriable et a dû partir hier. C'est moi qui, dorénavant, prends le commandement de la 23

comp(j.gme.

D'après votre air étonné, je vois que l'on ne vous en a pas

informé. - Effectivement, mon lieutenant. - Ce n'est pas grave, nous verrons cela en détail dans quelques instants. Allez, rentrons, j'ai hâte de connaître cette compagnie dont beaucoup de monde parle au P.c. de Ninh Giang. - Bien, mon lieutenant, je fais rassembler tous les hommes qui ne sont pas de garde. - Prenez votre temps, Lacambre. Vous me présenterez la compagnie à 17h, au coucher des couleurs. Nous en reparlerons à midi, voulez-vous? En attendant, montrez-moi un peu ce poste. Suivi du lieutenant et des deux supplétifs chargés du transport de la cantine de Lomonier, Lacambre dirige son nouveau commandant jusqu'à la chambre précédemment occupée par le sergent Bartt. Curieux, de nombreux supplétifs suivent et demandent à leurs compagnons, porteurs d'occasion, qui est ce chef et pourquoi Bartt n'est pas revenu avec eux. - Voilà, mon lieutenant, la chambre qu'occupait le sergent Bartt. Voulezvous que je la fasse vider tout de suite, car, n'étant pas au courant de votre venue, nous n'avons rien touché à l'intérieur? - Oui. Vous mettrez toutes les affaires militaires de côté, car je dois en rendre compte. Quant aux affaires personnelles, veillez à les regrouper. Nous trouverons bien une cantine pour les faire acheminer chez lui. De son côté, Suong, après avoir fait exécuter le tir de deux coups de sécurité à l'ensemble de la section, rassemblée dans la cour extérieure, fait rompre les rangs. Il est heureux de revoir enfin son épouse et son fils qu'il prend dans ses bras. L'adjudant Thy, qui l'attendait, l'interroge. - Où est Bartt ? - Il est reparti en France hier, je te raconterai ça. Le lieutenant est notre nouveau chef de poste. Viens manger avec moi à midi, nous en parlerons. - D'accord. Alors Bartt n'a pas pu revenir au poste chercher ses affaires personnelles? - Non, il m'a fait une lettre pour dire qu'il me donnait tous ses livres. Pour le reste, le lieutenant va sûrement le faire envoyer en France, chez Bartt. - Bien, je viendrai avec ma femme à midi. Tu veux bien? - Oui. Allez, à tout à l'heure. Suong fait sauter son fils en l'air, le rattrape, frotte son nez sur le sien, provoquant le rire de l'enfant, puis disparaît dans sa chambre.

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17 h - A l'exception des hommes de garde dans les blockhaus extérieurs, toute la compagnie est rassemblée dans la èour extérieure. - Garde-à-vous! ordonne le sergent Lacambre. Puis, faisant demi-tour, il présente la compagnie au lieutenant. - 2310 compagnie à vos ordres, mon lieutenant. Après avoir salué la compagnie, Lomonier, d'une voix claire, ordonne: - Repos! Seuls les pleurs de quelques enfants se font entendre, car Lomonier a face à lui, non seulement l'ensemble de la troupe, mais aussi la vingtaine de femmes et autant d'enfants qui vivent dans le poste. - Je suis le lieutenant Lomonier, votre nouveau commandant. Je remplace le sergent Bartt qui est en route pour la France. Le commandant du secteur m'a affirmé votre efficacité sous les ordres du sergent Bartt. Alors, je ne changerai rien, je suis sûr que nous ferons ensemble le même bon travail que celui accompli jusqu'à aujourd'hui. Compagnie, garde-à-vous! Puis, s'adressant au sergent Lacambre : - Faites rompre les rangs et venez me voir dans ma chambre. Quelques instants plus tard, Lacambre rejoint le lieutenant. - Tout est en ordre, mon lieutenant. Les postes de garde des blockhaus intérieurs sont repris. L'adjudant Thy est en train de faire relever la garde des blockhaus extérieurs. - Parfait, Lacambre. Nous allons monter à la tour, je voudrais voir avec vous la façon dont le poste est défendu, par quoi et par qui. - Bien, mon lieutenant. Arrivés au bas de la tour, Lacambre arrête Lomonier. - Ici, c'est la salle des munitions pour les armes individuelles. A droite, vous avez les cartouches pour les mitrailleuses de 30; à gauche, les cartouches de 8 pour les armes automatiques et, à côté, les 7,62 pour les fusils. La table et les deux bancs servent aux femmes qui réarment les bandes de mitrailleuses. - Comment ça ? Les femmes participent au plan de défense? - Mais oui, il y a cinq femmes qui assurent le transport des cartouches dans les baraquements et cinq autres qui prêtent assistance à l'infirmier. Quant aux enfants, ils sont, soit gardés dans les baraquements, soit mis à l'abri dans nos chambres sous la garde de deux femmes. - Vous avez fait des exercices d'alerte, je pense? - Oui, nous en faisons un par mois, pour éviter toute panique. - Bravo! Cela se passe bien? 25

demain.

- En général oui. Si vous voulez vérifier, nous pouvons faire un exercice .

- Non, je verrai cela au prochain exercice. - Là, reprend Lacambre, en atteignant le premier étage de la tour, nous stockons le riz pour la compagnie et celui que nous prenons aux Viêts. C'est le domaine de l'adjudant Thy. A droite, nous avons trois caisses de rations individuelles; Bartt ne s'encombrait pas de riz pour les opérations qu'il faisait. Si lui et ses hommes ne mangeaient pas sur place dans les villages, chacun avait sa ration réglementaire. - C'est très bien. Continuons. Lomonier et Lacambre arrivent enfin en haut de la tour. - Ici, mon lieutenant, nous avons une vue d'ensemble. Vous voyez, audessous du poste de la mitrailleuse, il y a douze caisses de grenades pour le VB (lance-grenades), car, la nuit, la mitrailleuse est mise en position dans le blockhaus qui couvre la porte sud du poste. En alerte, seuls deux hommes se trouvent ici. Dans ce petit abri, vous avez la possibilité de mettre le poste 300. Pour régler les tirs, le sergent-chef Tassin et le sergent Bartt ont tout prévu. - Je vois, Lacambre. Cela me semble parfait. - Et puis, mon lieutenant, sur l'épaisseur du mur qui fait le tour de cet observatoire, tous les villages qui nous entourent sont jalonnés pour l'artillerie de Ninh Giang. Vous voyez ce trait, ici, indique TRC et audessous vous avez les coordonnées. Cela veut dire village de Truong Chau. Si vous vous mettez là, vous l'aurez juste en face de vous. - Dites-moi, c'est formidable comme astuce! - Et puis, mon lieutenant, la nuit, vous pouvez être ici avec une simple lampe électrique. - Vous avez déjà subi une attaque? - Une seule, paraît-il, et en plein jour! Les Viêts ont envoyé du mortier de 60 dans les barbelés. D'après ce que j'ai entendu dire, en moins de six coups, le poste a fait mouche! Vous comprendrez mieux en voyant l'emplacement des mortiers de 60 et de 81. Vous savez, dans le quartier, je n'ai pas vu un seul poste aussi bien organisé. Regardez, les blockhaus extérieurs ont été construits de façon à résister au 105 et aux roquettes, les baraquements au 75 et aussi aux roquettes. Et puis, il y a la ceinture d'eau et les champs de mines. Vraiment, je n'ai pas vu de postes semblables dans le quartier. - Combien de temps ont-ils mis pour construire ce poste?

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- Un peu plus d'un an, je crois, mais je ne suis pas sûr, mon lieutenant. C'est impressionnant, vous ne trouvez pas? - Si vous voulez mon avis, Lacambre, c'est rassurant, on se sent à l'abri. Pour tout vous dire, j'apprécie l'ensemble, mais, vous savez, tout poste est prenable. - Bien sûr, mon lieutenant, mais, ici, il faut que les Viêts y mettent le prix! Quand vous verrez le P.C. du quartier, je crois que vous ne dormirez que d'un œil si vous y passez la nuit. - Nous verrons cela, Lacambre. Tenez, vous fumez? - Oui, merci, mon lieutenant. Laissant Lacambre auprès du garde, Lomonier fait le tour du parapet, s'arrêtant à chaque jalonnement de tir, se baissant pour en vérifier l'alignement. Puis, il rejoint Lacambre. - Savez-vous comment ils ont jalonné les villages sur les murs? - Le soldat Bonnet m'a raconté qu'ils ont fait cela à la boussole et ajusté les tirs quand ils ont demandé l'appui de Ninh Giang. - Et ils ont fait le réglage sur tous les villages inscrits ici? - Je ne pense pas, mon lieutenant, mais pour tous les villages au bord du Song Ge Mo, ça oui. A chaque fois qu'ils y allaient, c'était, soit l'appui de Ninh Giang, soit le mortier de 81. - Chapeau! Ils ont fait du bon travail. Allez, nous pouvons descendre. Je verrai les emplacements de mortier demain. - Bien, mon lieutenant. Dites-moi, pour la vacation radio de 18h30, je l'assure ou vous la prenez? - Prenez-la, Lacambre. Ne changeons rien aujourd'hui, à moins que je ne sois demandé. Venez, descendons.
* ** Suong n'arrête pas de jouer avec son fils, sur le grand lit. Sa femme, bien que très heureuse de le revoir, finit par lui demander d'aller jouer dehors, car elle doit préparer la table puisque Thy et son épouse viennent manger avec eux. Comme dans toutes les chambres des hommes mariés du poste, la grande table sert aussi de lit. Quand Thy, enfin libéré de ses occupations, arrive, les deux femmes finissent de préparer le repas. Le grand plateau, contenant tous les plats, est

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