La violence en Colombie

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Publié le : lundi 1 janvier 1990
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EAN13 : 9782296222199
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LA VIOLENCE

EN COLOMBIE

~&Docurœnts AMERIQUE UrINE

Collection dirigée par Denis Rolland

LAMORE J., José Marti et L'Amérique. Tome 1 ; Pour une Amérique unie et métisse. 1986. Tome 2 ; Les expériences hispano-américaines. 1988. DURAND-FoREST(DE) J., Tome 1 : L'histoire de la vallée de Mexico selon Chimalpahin Quauhtlehuanitzin (du XIe au XVIe S.). 1987. Tome 2: Troisième relation de Chimalpahin Quauht/ehuanitzin. 1988. BOURDE G., La classe ouvrière argentine (1929-1969). 1987. BRENDTA.M., Pouvoirs et profils au Pérou colonial au XVIIIe S. 1989. EZRAN M., Une colonisation douce: les missions du Paraguay. Les lendemains qui ont chanté. 1989. ROLLANDD., Vichy et la France Libre au Mexique. Guerre, cultures et propagande pendant la Seconde Guerre mondiale. 1990.

Carlos Miguel ORTIZ SARMIENTO

LA VIOLENCE

EN COLOMBIE

RACINES HISTORIQUES ET SOCIALES

Traduit par Sylvie BLAISE et Carlos Miguel ORTIZ SARMIENTO Préface de Éric Hobsbawm

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

REMERCIEMENTS

Je tiens avant tout à exprimer ma reconnaissance à trois personnes qui ont profondément contribué, soit au déroulement de la recherche, soit à l'écriture en langue française du travail final. Ces personnes sont: Daniel Pécaut, de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris, Gonzalo Musitu, de l'Université de Valence (Espagne) et Sylvie Blaise, de la Fondation des Sciences Politiques de Paris. Sylvie et moi avons ensemble préparé la version qu'actuellement nous offrons aux lecteurs français, mais l'essentiel vient d'elle,. grâce à sa collaboration intelligente, je suis parvenu à communiquer dans une langue que je suis loin de posséder totalement. Je désire aussi exprimer ma reconnaissance à deux institutions qui ont contribué à la réalisation du projet: l'Université du Quindio en Colombie et l'Université de Valence en Espagne. Ma gratitude à Javier Chirivella, à Sofia Buelga et à Jorge Silva, pour leur précieuse collaboration à la préparation de l'édition et aux corrections d'essais. Ma reconnaissance de même à Manuel Castro et Juan Martin Sierra, les professeurs qui, durant le cycle secondaire, m'ont initié à la langue française et à sa littérature. A mes collègues et amis de l'Université du Quindio, Rubiel Ramirez et Jaime Sepulveda, à Amparo Gaviria, à Antonio Clemente et à Carmen Ferrer de Musitu, qui ont contribué chacun de manière différente à la préparation de l'édition, ainsi qu'au journaliste Jorge Alberto Pava et aux étudiants du Quindio qui volontairement ont participé à quelques tâches faisant partie de la recherche. A tous ceux qui ont vécu la Violence et ont bien voulu partager avec moi leurs points de vue, merci, car ce sont eux les véritables coauteurs. Enfin, je remercie tous les fonctionnaires qui m'ont facilité l'accès aux archives et m'ont parfois guidé. A ceux que rai précédemment cités, et à toutes les personnes qui occasionnellement m'ont apporté leur aide, merci !

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0802-8

PRÉFACE

La Colombie reste la grande inconnue de l'Amérique latine, malgré la publicité que suscitent ses narcotraficantes ; même malgré Garcia Marquez dont le lecteur européen reconnaît plus facilement le côté magique que le côté réaliste. Mais même à l'intérieur de ce pays énorme, multiforme et passionnant, l'histoire des années tragiques de 1948 à 1965 est longtemps restée à l'ombre, plongée dans un silence traumatisé ou obscurcie par la mythologie politique. C'est l'époque de l'histoire nationale connue simplement par le mot la violencia, et dont les victimes - les chiffres ne sont qu'approximatifs - se comptent par centaines de milliers. Dans les départements les plus affligés on estime les pertes, de 1948 à 1957 seulement, à 4,5 0,10 la de population totale. Heureusement une jeune génération de chercheurs, en grande partie colombienne, vient de prendre la relève des pionniers qui commençaient à publier des observations et analyses dignes de ce nom dès 1960. Grâce à ces jeunes, les éléments pour comprendre la violencia sont finalement à notre disposition. Et parmi les ouvrages récents, le beau livre de Carlos Ortiz occupe une place de choix. Car ce n'est pas seulement l'étude de la région centrale de la tuerie - l'ancien département de Caldas, dans lequel se situe le Quindio compte, à lui seul, presque 25 % de tous les morts de la violencia de
1948 à 1957

-,

mais c'est aussi une œuvre

d'une

qualité

exceptionnelle,

et

d'un grand intérêt méthodologique pour l'histoire sociale. Car il s'agit ici de l'histoire vue dans la perspective des hommes et des femmes du terrain, dont « la violence traverse et bouleverse tout le tissu social », pour citer un autre spécialiste des affaires colombiennes, Daniel Pécaut, qui, d'ailleurs, a été le directeur de la thèse parisienne de Carlos Ortiz, qui constitue la base de ce livre. Car pour comprendre la violencia, dont le nom même indique les ambiguïtés, il faut la voir dans la perspective que Carlos Ortiz a choisie: la perspective locale. Vu dans l'optique nationale, ce phénomène échappe aux définitions. Bien que déclenchée par le soulèvement unanime de la capitale face à l'assassinat d'un « tribun du peuple» adoré, la violencia n'était pas précisément une révolution, ni tout à fait une guerre civile structurée, ni même une simple confrontation politico-idéologique des deux grands partis traditionnels, Conservateurs et Libéraux, dont les partisans provinciaux s'égorgeaient entre eux. C'était un ensemble informe et incohérent de convulsions sociales et de massacres impossibles à comprendre, qui bouleversaient certaines régions du pays.

Ce n'est que sur le terrain qu'on commence à voir clair. Car la réalité vécue de la société colombienne, le système actuel de ses relations humaines, économiques, sociales, politiques, n'existe que vaguement et partiellement au niveau national. On le rencontre dans les champs d'action publique que Carlos Ortiz illumine: là où l'État et la Constitution n'existent qu'à travers les réseaux de forces et d'influences locales, où ce n'est pas le congrès du parti mais le chef politique local qui représente le parti, dans les régions auparavant vides comme le Quindio, dont le peuplement ne commence pratiquement qu'avec ce siècle, et coïncide avec l'essor du café, qui constitue le fond, le cadre, et en grande partie l'enjeu des conflits locaux. Luttes pour les terres où on le cultive, lutte pour le contrôle et la commercialisation de la récolte, lutte financée en temps de massacre par l'impôt en sacs de café qu'exigent les bandes armées, dont les combattants et les tueurs sont en grande partie des jeunes hommes qui ont fait le choix économique entre le fusil et le salaire d'ouvrier agricole. La violencia décime les populations, mais elle ne freine pas pour un moment l'essor de l'économie caféière. Qui perd, perd la vie; qui gagne fait fortune. Ce livre est la première étude concrète de la violencia comme mécanisme de la redistribution économique. Carlos Ortiz, qui enseigne à l'université du Quindio depuis plusieurs années, connaît son terrain. Il connaît ses habitants - et, bien sûr, ses sources écrites, sa documentation. Il a reconstruit l'histoire de la violencia en pleine conscience de toutes les complexités, les incertitudes, les réticences de la parole écrite et parlée, et surtout de la mémoire humaine. Son histoire reste - pour citer l'auteur même - « la combinaison des diverses sources et leur mutuelle confrontation... pour les mettre à l'épreuve: l'oral et l'écrit, le chiffre et le ton ». Ce qui fait l'originalité de ce livre, c'est surtout l'interrogation, au besoin réitérée, de plus de deux cents témoins, dont les coordonnées biographiques, idéologiques, politiques ont été soigneusement établies. La confiance qu'ils témoignent à l'auteur indique les qualités humaines aussi bien que scientifiques que Carlos Ortiz a apportées à sa tâche. C'est un livre remarquable sur un thème passionnant. L'auteur révèle l'histoire au présent d'un monde désorienté et barbare.
@

1989 E.J. Hobsbawm

Éric Hobsbawm (Fellow, British Academy; Hon. Foreizer Fellow, America Academy of Arts and Sciences).

INTRODUCTION

Depuis 1980, le recours à la violence pour résoudre les différends ou la concurrence dans les domaines les plus divers, s'est considérablement accru en Colombie; cela est vrai aussi bien du point de vue des chiffres que de l'intensité. Des régions entières du pays vivent aujourd'hui sous le signe de la terreur qu'engendrent l'intimidation et les assassinats. 'Pourtant, durant la quinzaine d'années précédentes, c'est-à-dire de 1965 à 1980, la violence colombienne avait connu des indices de réduction: non seulement les chiffres de la violence politique, ou d'apparence politique, sont descendus de manière sensible, mais le climat de confrontation entre les partis -pour le meilleur ou pour le pire- a radicalement changé durant ces années. En revanche, la période de 1947 à 1965 est encore ressentie par les colombiens comme une époque de violence politique intense et acharnée, qui se polarisa entre les deux vieux partis qui, depuis le siècle dernier, regroupaient les masses électorales, à savoir: le parti libéral et le parti conservateur; en tant que partis de masse, ils entraînèrent dans leur polarisation violente une granqe partie de la population, surtout le paysannat. C'est autour de cette période qu'est centrée notre étude. L'alternance entre temps de violence politique intense et temps de basse intensité amène certains à penser qu'en Colombie la violence n'a jamais commencé et n'a jamais fini, mais plutôt qu'elle flue et reflue sans cesse depuis toujours; et plus encore si l'on tient compte des guerres civiles du siècle écoulé. Quelle est la nature sous-jacente de cette société et de cet Etat en proie à la violence cyclique? C'est ce que nous nous proposons d'élucider en prenant comme base la dernière période: 1947-1965. En effet, ce cycle étant clos, il pourra être examiné plus facilement de façon rétrospective 1. Sur la violence actuelle, on dispose de données effrayantes: le rapport d'Amnesty International rend compte de 450 assassinats de militants entre 1985 et 1987, pour ce qui concerne seulement l'Union Patriotique (U.P.), jeune formation de gauche (issue du parti communiste et de la guérilla FARC)

l'étude:

1 Le lecteur trouvera les raisons du choix de ces années à travers elles découlent des questions mêmes qui y sont posées.

les chapitres

successifs

de

1

encore petite quant au nombre d'électeurs. Le même rapport -controversé dans certains de ses interprétations, mais non dans ses chiffres- fait état de plus de 600 assassinats politiques pour les seuls dix premiers mois de 1987; assassinats perpétrés contre des dirigeants politiques et des militants de base (pas seulement de l'U.P.), des dirigeants syndicaux, indiens, civiques ou étudiants, des anciens prisonniers politiques, de simples membres d'organisations de défense des droits de l'homme, enfin contre des journalistes, des juges, des prof~sseurs et des instituteurs; en 1986, première année d'existence de la Centrale Unitaire des Travailleurs (CUT), 116 de ses membres furent tués par des escadrons de la mort; le rapport cité enregistre aussi l'affreux phénomène des portés disparus bien connu dans d'autres pays du continent: 1.000 cas auraient été dénoncés entre 1980 et 1987, dont 200 pour la seule année 1985; de plus, il faut ajouter à ces statistiques les victimes tuées par les guérillas. Si tout cela ne suffisait pas, on peut considérer les chiffres globaux des assassinats (au-delà de ceux clairement classés comme politiques): le rapport fait état du nombre officiel de 14.000 pour 1986, soit 50 pour 100.000 habitants, chiffre qu'aucun autre pays au monde, même en guerre, ne dépasserait facilement. À l'heure actuelle, l'assassinat est la première cause de décès en Colombie pour les hommes de 15 à 44 ans 2. Dans la période 1947-1965, les chiffres sont moins nets: les sources les plus prudents estiment globalement à 200.000 les morts violentes durant cette époque, le plus grand nombre étant concentré entre 1947 et 1953 (158.516) et en 1956 (11.136), le chiffre le plus élevé étant celui de 1950 (50.253 morts) 3. D'après les statistiques des Nations Unies publiées en 1960, l'indice d'homicide pour 100.000 habitants était de 33,8 en Colombie, soit le plus élevé du monde, comme aujourd'hui 4. On considère que 2 millions de personnes ont été expulsées par la violence et l'on estime à 393.648 les parcelles de terrain abandonnées à cause de la violence ou qui, plutôt, changèrent de propriétaire 5. Une telle intensité est sans doute à la base de l'expression, consacrée dans le parler colombien, pour dénommer cette période de dix-huit années: La Violencia (La Violence), tout simplement. En Colombie, ce terme n'est plus un simple nom commun, mais celui d'une époque; les gens d'un certain âge ont coutume de diviser en deux l'histoire de leur vie, mais aussi de leur famille, de leur région: l'événement marquant la coupure, c'est La Violencia; ainsi donc, pour situer chronologiquement jusqu'aux faits les

2 Rapport annuel d'Amnesty International (version en espagnol): Colombia: una crisis de derechos humanos, Madrid, 1988, p. 6. 3 Paul Oquist, Violencia, Conflicto y Polttica en Colombia, Bogotâ, Banco Popular, 1978. Le chiffre précis, mentionné avec sa distribution chronologique année par année, p. 322 de l'ouvrage cité, est de 193.017 morts, pour la période 1947-1965, qui est le même intervalle démarqué ici. De 1966 à 1969, Oquist comptabilise 586 morts supplémentaires, encore dues à la violence. Op. cU., p. 62. Oquist obtient ces chiffres en combinant les statistiques de Carlos Lemoine et celles de la CompaiHa Colombiana de Datos (une compagnie privée) avec celles de la police nationale; il les appelle chiffre minimal de morts dues à La Violencia. Ibid., note 1, p. 321. 4 D'autres pays aux indices pourtant élevés ne dépassaient pas ceux de la Colombie: Nicaragua 24.9; Birmanie 10.8. La France enregistre à peine 1.7 (les pertes de la guerre d'Algérie inclues). Chiffres fournis par Jean-Aimé Stoll in L'étiologie de la violence colombienne, Paris, Eds. M.Th. Génin, 1969, p. 15. 5 Paul Oquist, Op. cit., pp. 78, 323 et 324.

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plus anodins du passé, les personnes âgées disent souvent: avant La Violencia..., après La Violencia. Plus encore, le terme s'emploie non seulement pour situer les faits dans le temps mais, d'un point de vue syntaxique, il remplit la fonction de sujet dans le discours; dans le vécu des gens les plus âgés de tout milieu social, La Violencia constitue un grand Sujet, personifié, actif, créateur d'événements douloureux, en un mot dévastateur. La Violencia nous a tué un frère, nous a tué notre père. La Violencia a brûlé notre maison, nous a pris notre terre, La Violencia nous a chassé de la campagne, ma femme a eu un enfant anormal à cause de la Violencia et cela l'a menée à la folie et au suicide, à cause de La Violencia. Au début de cette époque-là, on disait: les chulavitas conservateurs, les pdjaros ont tué ici, ils ont tout brûlé par là, ou bien les chusmeros libéraux, ou l'armée, ou les bandits: incarnations suprêmes pour les uns ou pour les autres, du mal absolu. Plus tard, le terme globalisateur de La Violencia semble avoir eu la vertu de rappeler l'histoire sans attribuer de responsabilités et, bien sûr, sans rien expliquer; à moins que ce ne soit par le schéma simplificateur de la causalité, où l'on ne traite que des effets de l'unique et grande Cause. Vision d'autant plus adéquate qu'elle s'adapte aux nouvelles circonstances de la période de reflux et de dépolarisation qui s'écoula entre 1965 et 1980, marquée par: la réconciliation des conservateurs et des libéraux à travers le Front National (pacte établi en 1957); le retour au langage de la légalité chez les paysans libéraux qui appuyaient les bandes armées; et l'acceptation de la présence et de la coopération de l'armée dans les zones de guérilla libérale. Les gouvernements successifs insistèrent évidemment sur le terme, considérant nuisible et malsain de rafraîchir la mémoire des colombiens, heureusement oublieux des auteurs concrets de La Violencia, même s'ils se souvlennent encore de toutes les souffrances endurées. Aujourd'hui, il devient ambigu de parler de La Violence, ne serait-ce qu'à cause de la réapparition de faits semblables, de fréquence et d'intensité comparables, faits qu'on croyait passés et complètement dépassés. Plus encore, il semblerait que certaines formes et certains rituels macabres -qu'on disait caractéristiques de ces dix-huit années lointaines- soient aujourd'hui réédités: ainsi, depuis 1984 on revoit flotter sur les eaux des fleuves, dans les zones d'affrontement, des cadavres mutilés, présentant des traces de torture, comme au temps de La Violencia; la prolifération des sicaires, les durs avec qui l'on discute le prix de la mort des ennemis politiques, ressuscite l'usage des pd jar os, tristement célèbres, de La Violencia; enfin, la protection octroyée dans de nombreuses occasions aux sicaires et à des groupes armés irréguliers (paramilitaires) par plusieurs officiers de l'active ou retraités de l'armée et de la police, rappelle les pratiques du temps de La Violencia; de même que les liens étroits entre armée et police d'un côté, caciques et grands propriétaires terriens de l'autre. Au-delà de la similitude de formes et de pratiques entre la violence du passé et celle de l'heure actuelle, on trouve aussi quelques similitudes de traits politiques: d'abord, entre 1947 et 1965 aussi bien que depuis 1980, la violence s'est développée parallèlement à une activité normale des partis -quoi que moins enthousiaste aujourd'hui, à l'heure où l'abstentionnisme est considérable-. Ensuite, à la différence de la violence officielle des régimes

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autoritaires, les canaux institutionnels d'expression propres aux démocraties représentatives (élections, Congrès, gouvernements conformes à la Constitution), ont continué à fonctionner durant les deux périodes. Enfin, dans les deux périodes considérées la violence dépasse largement la répression officielle; et bien que nombre de ses protagonistes soient partie intégrante de l'Etat -tels les militaires inculpés dans les opérations des groupes d'auto-défense et des escadrons de la mort-, ils agissent extra-jure, de façon para-institutionnelle, voire même de façon clandestine. Dans le même temps l'ensemble institutionnel, l'Etat, se révèle impuissant à réduire ou au moins à contrôler la situation; on retrouve la même impuissance du droit dans d'autres fonctions censées faire partie de l'Etat, telle l'intervention régulatrice dans les tensions sociales ou l'organisation des communautés locales: quant à celle-ci, il faut dire que le vide institutionnel s'est vu comblé d'une certaine façon par les guérillas -en particulier dans les zones de frontière de colonisation-, et cela aussi bien dans les années 50 et 60 qu'à l'heure actuelle; au pouvoir judiciaire, extrêmement précaire, semble se substituer une justice privée qui agit par la violence de facto. En revanche, les pouvoirs privés s'avèrent bien installés, que ce soit sur le plan économique, avec les grands propriétaires terriens ou les groupes de pression du patronat, ou sur le plan politique, avec les caciques et leurs clientèles électorales. Un autre trait commun aux deux périodes comparées, semble être la pluralité de la violence, c'est-à-dire ses multiples visages. Ce caractère est sans doute encore plus tangible dans la situation présente: l'importance de la violence plurivalente est précisément l'un des points sur lequel la Commission d'Etudes sur la violence actuelle a mis l'accent dans son rapport, remis au gouvernement en 1987 6. Le rapport souligne qu'en Colombie, les assassinats à étiquette clairement politique, même s'ils ont des conséquences particulièrement graves, n'arrivent à représenter que 7,5% du total des délits d'homicide, et cela dans l'année de leur plus haute fréquence (1985): les 92,5% restants ne semblent guère inquiéter ni les autorités ni les citoyens; et pourtant ils contribueraient à accroître le climat général d'insécurité, et la méfiance envers l'Etat de droit et les possibilités d'établir une société civile organisée. Durant la période de 1947 à 1965, la plurivalence fut moins palpable du fait de la polarisation des affrontements entre les deux partis traditionnels; n'importe quel type d'incident violent se voyait octroyer un caractère partisan, même lorsqu'à l'origine il n'était pas politique. Les chiffres de la violence des partis et les chiffres globaux de la violence (les délits contre la vie et contre l'intégrité de la personne) tendaient à se recouper dans ces années-là. Pourtant, à cette époque la violence fut aussi plurivalente; ceux qui prétendent réduire les divers visages de la violence des années 50 au seul fait politique se trompent, comme se trompent également ceux qui veulent les expliquer tous par un arrière-fond unique de violence classiste, de violence économique ou de n'importe quel principe

6 La Commission, composée de huit chercheurs universitaires, fut créée par le gouvernement en janvier 1987 et rendit son rapport en juillet de la même année. Ce rapport fut publié sous le titre Colombia: Violencia y Democracia, Bogota, Universidad Nacional de Colombia, 1987.

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unidirectionnel: nous tâcherons justement de comprendre comment les différentes violences se juxtaposent sans se subordonner les unes aux autres et, dans le même temps, comment elles s'entremêlent, s'entrecroisent et se combinent. On a, jusqu'ici, insisté sur la similitude des deux périodes de violence considérées. Parallèlement il faut cependant préciser que, loin d'être identiques ou continues, elles se différencient nettement et présentent, lorsqu'on les compare, d'importantes discontinuités et ruptures. Quelques différences sautent même aux yeux du profane; il suffit de penser à la présence de nouveaux acteurs, qui n'existaient pas dans les années 50 et 60: les traficants de drogue, par exemple, avec leurs mafias et leurs réseaux, leurs salariés, leurs systèmes de la carotte et du bâton, tout cela ayant des conséquences prévisibles sur le climat global de la violence. Un autre aspect de différenciation facilement observable, entre les deux périodes, est la nature discriminée ou indiscriminée des victimes: actuellement celles-ci sont soigneusement sélectionnées d'après leur activisme syndical, civique ou politique (dans le sens large du terme), ou parfois selon les critères moraux de comportement dans leurs vies privées; en revancne, dans les années 50 et 60, familles, zones ou communes du parti opposé, étaient les cibles d'incursions massives; dans les deux périodes, cependant, la même fin qui prévaut est l'anéantissement impitoyable. La différence entre les guérillas actuelles et les guérillas libérales du passé constitue un autre point de discontinuité; ainsi, bien que la prise du pouvoir soit commun aux unes et aux autres, on le prétend lié, chez les guérilleros d'aujourd'hui, à la recherche d'un changement radical du système économique -et politique, alors que cette dimension n'entra dans le catalogue des idéaux des vieilles guérillas libérales; les guérillas libérales, d'ailleurs, n'acquirent jamais une totale indépendance vis-à-vis de la classe politique traditionnelle, ni le degré de coordination supra-régionale des guérillas actuelles. Nous connaissons d'autres contrastes entre les deux types de guérilla grâce au travail de certains chercheurs: ainsi, par exemple, les formes respectives de financement; ou encore les deux faits nouveaux qui, d'après Daniel Pécaut,différencient la situation contemporaine en rapport au passé: d'une part, le fort potentiel militaire acquis par les guérillas et, simultanément, l'intensité de la mobilisation sociale (marches de paysans, grèves civiques régionales): mobilisation qui n'a plus besoin aujourd'hui d'utiliser les canaux des deux partis classiques et noue plutôt avec les guérillas des liens tantôt transitoires, tantôt durables. En bref, qu'il s'agisse d'accentuer les ressemblances entre la violence passée et la violence présente ou qu'il s'agisse d'en dégager les ruptures et les discontinuités, il ressort que l'étude de la période 1947-1965 retrouve une grande actualité, ne serait-ce que par curiosité historique mais surtout à cause de la situation convulsive et confuse dont souffre, de nos jours, le pays, un pays où rôde à nouveau le spectre de la violence.

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Le niveau national et le niveau régional L'un des présupposés essentiels de notre méthode de travail pour tenter de comprendre la violence de 1947 à 1965 est que les acteurs réels de cette histoire sont les groupes sociaux. Ceci exige l'étude des expressions culturelles, associatives, politiques en tout genre, au sein des différentes forces sociales. Or, la réalité des forces sociales est plus riche et plus nuancée que les synthèses globales que présentent les statistiques; elle est plus commplexe et plus diversifiée que ne le laissent penser les expressions institutionnelles qu'on peut retracer à partir des documents des archives et des discours plus ou moins codifiés des dirigeants en tout genre. Ainsi donc, la confrontation du document écrit avec la source orale a été très importante dans notre recherche, de même que la confrontation entre le document de portée nationale -écrit depuis la capitale- et celui de la province ou du village lointain. Les considérations précédentes nous ont conduit à la nécessité de maintenir un équilibre entre les niveaux national et régional: notre but, bien-sûr, est d'expliquer un phénomène national, La Violencia; dans ce sens, les relations qu'on cherche à reconstruire s'étendent au-delà des frontières étroites d'une région, parcourent le pays et trouvent des articulations même à l'étranger; cependant, la plupart du temps, les traces sont à rechercher sur la scène provinciale et villageoise. On peut donc dire qu'une composante de notre stratégie consiste à passer au crible de l'étude micro-locale, les statistiques globales et les thèses formulées sur le pays en général ou sur la violence du pays en général. Dans cette optique, nous avons délimité une région de douze municipalités (municipes) présentant une certaine homogénéité: homogénéité qui a amené ses habitants, à travers le temps, à se percevoir tous comme appartenant à une même région, celle du Quindio. Depuis la Constitution de 1886, toujours en vigueur, la Colombie est divisée administrativement en départements. À l'époque dans laquelle s'inscrit notre étude (1947-1965), le département du Quindio n'existait pas encore; mais existait une conscience de région, qui généra un mouvement acheminé vers la séparation administrative de ces municipes vis-à-vis de l'ancien département de Caldas, dont le chef-lieu était Manizales; ce mouvement, dont les débuts se situent autour de 1920, passa par plusieurs étapes pour aboutir, en 1965, à la loi créant le département du Quindio ayant pour chef-lieu Armenia 7. Trois des douze municipes qui participèrent à la revendication identitaire du Quindio faisaient partie du département du Valle deI Cauca et non du Caldas; ils n'ont pas été inclus dans le nouveau département en 1965 et font toujours partie du Valle deI Cauca; ils sont, cependant, compris dans notre étude.

7 Pour une bonne analyse des différentes phases de ce processus, voir l'étude de Jaime Sepulveda, Los intereses de clase en la creaci6n del departamento del Quindto, Armenia, Universidad deI Quindio, 1987. Nous nous réfèrerons au même thème dans le chapitre III de la Troisième Partie dans la mesure où ses implications touchent à La Violencia.

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Voici donc les noms principaux que le lecteur retrouvera souvent, étant donné notre méthode combinant les deux niveaux national et régional de la violence: département de Caldas, région du Quindio (ou simplement le Quindio), villes de Manizales et d'Armenia. Jusqu'aux années 1840, la région du Quindio était pratiquement inhabitée, couverte de bois et de forêts; c'est vers cette époque que commença le défrichage des terres et leur peuplement, dûs à la vague migratoire partie d'autres régions du pays, spécialement de l'ancienne province d'Antioquia (devenue département par la suite), à laquelle appartenait, au XIXème siècle, la majeure partie du territoire du Caldas. Ce fut ce qu'on appelle le processus de colonisation de l'occident de la Colombie. Plantées de maïs, de haricots et de bananiers après le défrichement, devenues pâtures sur les grandes propriétés (haciendas), les terres humides et tempérées du Quindio furent, pendant les années de transition entre le XIXème et le XXème siècles, consacrées à la culture du café, produit d'exportation qui alternerait avec le bétail des haciendas. Lorsque La Violencia se déclencha, dans les municipes du Quindio de la zone de la cordillère on trouvait encore des terres dont les titres de propriété restaient vagues et où les premiers caféiers commençaient à peine à pousser; cet état de choses aurait de grosses incidences sur l'intensité de la violence. Nous avons choisi la région du Quindio comme laboratoire d'étude, parce qu'elle est représentative de la violence des années 50 et 60 pour les raisons suivantes: d'abord à cause de son caractère paysan et de sa culture de café, car la violence de cette époque s'intensifia dans le secteur rural du pays et surtout dans la zone de café, dont les terres avaient été colonisées dans la seconde moitié du XIXème siècle ou la première moitié du XXème. Ensuite parce que tous les municipes du Quindio, sans exception, souffrirent de La Violencia et la plupart dans une proportion que reflètent les chiffres les plus élevés qu'on connaisse. De plus, parce que les guérillas et les bandes armées libérales les plus renommées operèrent entre le Quindio et le département du Tolima, malgré la haute chaîne de montagnes qui les sépare; les fameux chefs de bandes Chispas, Sangrenegra, Desquite, agissaient entre Tolima et Quindio, de même que les redoutables bandes conservatrices, en particulier celle d'Efrain Gonzalez. Les noms des douze municipes auxquels fera référence l'aspect régional de l'ouvrage, sont les suivants: Armenia, Calarca, Circasia, Filandia, Génova, Montenegro, Pijao, Quimbaya, Salento, qui appartiennent aujourd'hui au département du Quindio; Alcala, Caicedonia et Sevilla, qui font partie du Valle deI Cauca 8. Enfin, au dehors du Quindio, du Caldas, du Valle deI Cauca, d'Antioquia et du Tolima déjà évoqués, le lecteur trouvera mention aussi d'autres départements dans la mesure où ceux-ci engendrèrent des vagues d'émigration vers le Quindio -souvent à cause de leur propre violence-; il

8 Actuellement il existe trois municipes Buenavista, C6rdoba, La Tebaida. Un municipe département du Valle deI Cauca: Ulloa.

de plus dans le département également s'ajoute maintenant

du Quindfo: à ceux du

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s'agit des départements sud et de Cundinamarca

de Boyaca, de Santander du nord, de Santander (où se trouve Bogota, capitale du pays). Les acteurs

du

Comme nous l'avons dit plus haut, notre méthode est fondée sur le présupposé que les acteurs réels de l'historie de La Violencia sont les groupes sociaux. Ont-ils, oui ou non, pesé en tant que forces sociales sur les orientations et les façons de s'affronter, des deux partis? Les relations des groupes sociaux sont-elles passées, d'une manière ou d'une autre, par les institutions de l'Etat ou ont-elles été débordées par d'autres formes d'agissements? De telles relations, servent-elles à expliquer l'articulation entre des domaines aussi différents que la politique, les croyances religieuses, la délinquance? La compréhension de La Violencia, pensonsnous, passe par les réponses à ces questions. Depuis la colonisation, le tableau des groupes sociaux dans le Quindio est toujours resté relativement hétérogène, plus peut-être que dans d'autres régions de Colombie: grands propriétaires terriens (bétail ou cultures), moyens et petits propriétaires, fermiers, ouvriers agricoles, chercheurs d'or dans les tombes indiennes, mineurs, orpailleurs, commerçants ambulants ou fixés dans les villages, professions libérales, furent présents dès le début. L'expansion de la culture du café au X4ème siècle se fonda sur la prédominance des plantations petites et moyenne~; le pourcentage des petites parcelles se révélait très élevé sur les premières listes connues de propriétaires, dans la deuxième décennie du XXème siècle 9; ce pourcentage varia par la suite, mais jusqu'à l'époque de La Violencia, la grande exploitation n'avait pas encore atteint une forte proportion sur le total de la production de café ni sur le total d'hectares plantés. Il faut savoir que, pour cette culture, les grandes propriétés, elles aussi, étaient scindées en parcelles relativement autonomes appelées -encore de nos jours- agregaturas : le propriétaire plaçait à la tête de chacune d'elles un paysan qui en gérait l'exploitation et fournissait la main-d'oeuvre familiale; le propriétaire lui, n'investissait que dans les moyens de production; en échange, il recevait généralement la moitié de la récolte de chacun de ses agregados; pour la cueillette, l'agregado devait faire appel à une force de travail complémentaire, à charge pour lui de la payer totalement y compris les frais de transport. L'agregado a été donc l'intermédiaire entre le propriétaire et le cueilleur de café, mais il a exercé en même temps le contrôle et détenu un certain pouvoir économique sur ses salariés puisqu'il est autonome lors de l'achat de la force de travail. L'importance de la médiation dans les rapports sociaux au Quindio -comme dans beaucoup d'autres régions de Colombiemarquerait les tendances organisatrices des communautés rurales et les formes d'articulation des groupes sociaux; la médiation amortit, par

9 Nous nous référons aux listes de l'ouvrage de Dario Monsalve, Colombia Cafetera, Barcelona, Ed. Artes Grâficas, 1927. C'est la seule information dont on dispose pour les années antérieures à la fondation de la Fédération Nationale des Producteurs de Café, même si les chiffres consignés peuvent susciter quelques réserves.

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exemple, les affrontements entre journaliers et propriétaires et évite qu'ils ne s'enveniment. L'agregado, à notre avis, fut, avant La Violencia, le type de travailleur le plus important dans les grandes propriétés de café ou dans les plantations moyennes qui, dispersées sur plusieurs municipes, appartenaient cependant à un même propriétaire dans l'impossibilité de s'occuper personnellement de chacune d'elles. Les equipes de salariés réunies pour les récoltes ne dépassèrent pas leur condition saisonnière et n'arrivèrent jamais au salariat massif car les cueilleurs étaient embauchés séparément par les divers agregados de la propriété. Il est certain qu'entre 1930 et 1950 la demande en force de travail augmentant continuellement, le salaire journalier du café au Quindio était supérieur au salaire journalier agricole moyen et même au salaire journalier du café dans d'autres départements; ceci stimula sans aucun doute un type de migration flottante présentant des caractères partiellement différents de la migration précédente, orientée vers la sédentarisation et l'acquisition de terres; le groupe des journaliers ambulants, comme d'autres groupes sociaux d'ailleurs, aurait des rapports spécifiques avec les événements de La Violencia. Cependant, leur poids dans la composition du recensement représentait peu encore dans les années 50. En 1951, les statistiques estiment à 7,2% à peine le chiffre des saicuUs non permanents dans la population rurale de la zone; les salariés permanents étaient un peu plus nombreux (9,5%); et bien que la majorité de la population reste la catégorie des travailleurs indépendants (57%), les agregados et fermiers triplaient presque le nombre des journaliers temporaires et

représentaient 20,9% des habitants ruraux

10.

10 Les chiffres sont extraits des calculs du Département Technique de la Sécurité Sociale Paysanne, in Caldas: estudio de su situacwn geografica, econ6mica y social, coma base para el establecimiento de un régimen de seguridad social, Bogota, Ministerio del Trabajo, 1955. "PobJaci6n y Trabajo, Aspecto socioecon6mico", p. 45. Les données assignées dans le rapport à chaque municipe sont les suivantes:
PopuJation Rurale Salarié. non permanen to Salariés Permanent. Métayel1l, fermiers et d'a utres 4.000 7.000 1.100 2.000 2.900 1.400 4.500 3.000 750 PopuJation Active indépendante 19.000 18.500 5.300 40.400 11.50O 6.700 4.500 5.300 4.000

Municipe
,

%

%
11,8 8,4 7,8 7:J. 9,4 13,8 5,7 12,5 8,2

%

%

Armenia CaJarcll. Circaaia Filandia Génova Montenegro Pijao Quimbaya SaJento

21.282 35.654 7R14 8.352 12.772 10.138 14.151 11.972 6.125

2.000 3.000 400 000 500 500 1.000 700 500

9,4 8,4 5,1 7:J. 3,9 4,9 7,1 5,9 8,2

2.500 3.000 000 000 1.200 1.400 000 1.500 liOO

18,8 19,6 14,0 24,0 22,7 13,8 31,8 25,1 12:J.

S9,3 51,9 67,3 52,7 43,l 66,1 31,8 44,3 65,3

Les pourcentages de salariés ruraux par rapport non plus à la population rurale totale, mais à la population active, sont logiquement très inférieurs: Armenia 16,4%; Calarea 19%; Cireasia 13,5%; Filandia 15,8%; Génova 16,8%; Montenegro 19%; Pijao 16,6%; Quimbaya 21 %; Salento 17,4%. Les pourcentages globaux du pays pour 1951 sont supérieurs, si l'on considère comme équivalentes les catégories ouvriers ruraux du Recensement de 1951 et salariés (permanents ou non) de l'étude citée plus haut. En effet, les ouvriers ruraux du pays constituent 40,4% de la population rurale économiquement active. Même si l'une des deux sources était erronée, la différence entre les données régionales et nationales est trop grande pour ne pas penser qu'elle renferme une certaine objectivité.

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Les recensements de 1951 confirment, de plus, l'importance du petit propriétaire dans l'économie du café. Mais, évidemment, les gros excédents provenant du café allaient s'accumuler ailleurs que sur les secteurs des producteurs: dans les coffres forts des firmes exportatrices, et des importateurs et torréfacteurs étrangers. Or, entre le puissant exportateur et les innombrables caféiculteurs sur parcelle (propriétaires ou agregados), s'interposait une chaîne d'achats et de ventes, certains réalisés dans les compras de café des villages, d'autres dans les boutiques rurales appelées fondas, les mêmes qui, depuis la colonisation, avaient servi au ravitaillement des paysans, avaient été l'embryon fondateur des villages et qui, maintenant, achetaient le café du voisinage. La fonda rurale devient le maillon entre la phase de production du café -essentiellement sous la forme non salariée du travail familial sur la parcelle ou l'agregaturaet les étapes successives de la commercialisation intérieure et extérieure, régies par les phénomènes de la circulation monétaire et du capital commercial. Deux mondes sont ici en contact; la médiation du fondero s'intercale entre les cultivateurs pauvres et le grand exportateur tel un rideau de fumée qui voile l'alchimie de l'accumulation. L'utilité de cet engrenage se révèlera pendant les années de La Violencia, dans le marché parallèle du café volé, par exemple. En vertu de leur rôle intermédiaire, l'acheteur urbain ou le fondero ne sont pas de simples commerçants; ils sont aussi prêteurs, et protecteurs qui exigent de leurs clients la loyauté partisane de leur vote lors des élections ou, selon les circonstances, d'autres servitudes politiques. De plus, les activités d'achat et de vente du café, comme le transport à dos de mules, avaient ouvert un espace considérable de mobilité sociale, au moins jusqu'aux années 30; le transport du café à dos de mules engendra d'énormes fortunes, grâce auxquelles certains devinrent, durant cette décennie, des exportateurs de grand renom. La fluidité de la frontière agricole jusqu'à la première moitié du siècle, lorsqu'on créait encore des plantations de café et qu'on titularisait des baux de la zone de la cordillère, favorisa la relation entre mobilité sociale et propriété agraire et entre le commerce et l'investissement foncier. On peut facilement penser qu'une région au vu de ces caractères sociaux offrait des conditions sui generis pour un type déterminé de configuration politique: on peut, pour le moins, prévoir que ce n'était pas le genre de société le plus propice à l'articulation ou à la division en classes. À la différence des émigrants des années 20 et 30 dont on a parlé, ceux des années 40 ne trouvèrent pas au Quindio les mêmes facilités pour accéder à la terre ou se stabiliser dans le petit commerce, ni même comme agregados ou comme ouvriers urbains. L'inflation élevée et le stade quasiment final du processus colonisateur n'offraient plus que des possibilités restreintes; les routes réduisaient maintenant l'activité des muletiers et des fonderos. Ces traits nouveaux des années 40, restent d'ailleurs liés à la croissance démographique des noyaux urbains de la région, surtout d'Armenia. Bien que sa croissance initiale vienne de sa position de centre commercial et de pôle industriel naissant, Armenia, comme beaucoup d'autres villes colombiennes, s'accrut, dans les années 40, d'une population de nature différente

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des groupes sociaux jusqu'ici considérés: d'origine paysanne pour la plupart, les gens qui s'installaient maintenant dans les quartiers sud et sudouest, vivaient les conflits inhérents au déracinement sans être pour autant absorbés -tout au moins de façon stable- par des emplois en ville. On y trouvait donc un grand nombre de chômeurs, les uns espérant un contrat dans les propriétés de café pour la récolte, d'autres cherchant à survivre dans des occupations de sous-employés; d'autres, enfin, qui ayant perdu toute espérance, se livraient au vagabondage, à la délinquance et à la prostitution. Le conglomérat des sous-employés comprenait des activités diverses et incluait des groupes en ascension et des groupes en régression. Parmi les sous-employés non-salariés, on tro1,1vait les cireurs, les lavandières, les marchands ambulants de produits alimentaires ou de verroteries, des vendeurs de petites marchandises de contrebande, des porteurs, des crieurs de journaux ou de billets de loterie. Parmi les sous-employés salariés, on trouvait les garçons de café, les coursiers, les domestiques. Malgré les différences, tous ces groupes avaient en commun: le caractère transitoire et incertain de leur travail et des revenus en-dessous du seuil minimum de subsistance; en conséquence, l'infra-consommation, aggravée par l'inflation galopante des années 40; le manque de protection totale de la loi du travail et des prestations sociales dans le cas des salariés occasionnels et, dans les autres cas, la situation paradoxale de se trouver dépourvus de propriété, comme les salariés, mais de travailler cependant sans même avoir la sécurité du salaire. Nous nous proposons justement de montrer comment les groupes sociaux les plus différents s'étaient articulés jusqu'à l'époque où commencent les premières manifestations de La Violencia: ceux qui accumulent et ceux qui s'appauvrissent, les anciens et les nouveaux venus, ceux de la campagne et ceux de la ville. En second lieu, quelle relation a eu ce passé récent avec la gestation de la période particulière qu'est La Violencia, dans laquelle le fait politique acquiert des connotations très spéciales. Enfin, quel rôle jouèrent ces groupes sociaux dans le développement même de La Violencia, à partir de leurs propres besoins, de leurs rapports de force, de leurs expressions. Voici donc le fil conducteur qui permettra de dépasser le seuil des simples évidences, selon lesquelles La Violencia ne serait qu'un affrontement entre colombiens libéraux et conservateurs ou entre le gouvernement et les insurgés armés: sans aucun doute, La Violencia fut aussi cela; mais quels acteurs sociaux agirent derrière cette évidence? Le plan Le livre se divise en six Parties: Première et Deuxième Parties La Première et la Deuxième Parties se proposent de reconstruire l'articulation du tableau des forces sociales dans l'intervalle des trente ou quarante ans précédant La Violencia, avec un traitement plus détaillé pour

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la période 1945-1949, période très agitée socialement et politiquement qui déboucha directement sur la persécution armée partisane. Dans cette société, où sont à la fois présents les intérêts des grands capitaux exportateurs ou bancaires étrangers et créoles, les illusions des petits propriétaires cultivant leurs plantatations de 5 hectares, ou encore les angoisses de ceux qui n'ont rien, pas même un salaire fixe, comment s'édifie et se maintient un ordre relativement stable? Quels rôles jouent, dans cet entrelac, les personnages les plus connus de la scène politique, à savoir les partis, et les institutions de l'Etat au niveau villageois et dans leurs instances nationales? On trouvera ici souligné le mariage entre la plus raffinée des oligarchies citadines et le caciquisme provincial. La situation critique que revêt la conjoncture à l'horizon 1945-1949, conduit aux trois Parties suivantes de l'ouvrage, qui s'inscrivent déjà dans la période des attaques armées et sanglantes d'un parti contre l'autre, soit après 1949. Troisième Partie

La Troisième Partie est centrée sur la réponse de l'Etat produite par un gouvernement acculé par l'agitation croissante; les protagonistes de cette phase sont surtout le gouvernement conservateur, le parti conservateur et leur allié, le clergé. La chronologie s'étend jusqu'en 1953-1954.

Quatrième et Cinquième Parties
1953-1954 sont les années où les guérillas formées par les paysans libéraux se consolident, appuyées par leur parti, pour répondre les armes à la main, à leurs adversaires. La Quatrième Partie, plus concrètement, s'occupe de l'étude des guérillas libérales et s'étend jusqu'en 1965, année d'extinction de leurs derniers réduits. L'essor du phénomène de la guérilla à partir de 1953, fit que la tâche officielle de répression fut transférée de la police à l'armée: ce nouveau protagoniste sera donc traité dans la Cinquième Partie.

Sixième Partie La Sixième Partie abordera finalement le monde des affaires (café, terres, bétail) lié à La Violencia. Purges sectaires dans les campagnes, contrôle des guérillas, enchaînements de vengeances, fuite de petits propriétaires: comment cet état de choses cohabite-t-il avec la production, avec les mouvements commerciaux et financiers de la zone? Modifie-t-il substantiellement les anciennes tendances économiques de la région, ou les nuance-toil tout simplement?

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Première

Partie et libéraux

ConseIVateurs

Bien qu'elle eût pour point de départ l'établissement officiel d'une colonie autour d'un pénitencier existant déjà près de Boqufa, l'entreprise de colonisation du Quindfo fut largement organisée et soutenue par l'initiative privée. Les organismes étatiques n'assumèrent pas le leadership dans les tâches collectives d'essartage et de défrichage, pas plus qu'ils ne dirigèrent la fondation des hameaux constitués en petits centres commerciaux. En revanche, les chefs naturels des communautés d'émigrants se mirent en valeur dans ces initiatives; leurs traits diffèrent selon le moment, la zone, le degré de développement et d'ouverture de la région: ce fut parfois un paysan, un chercheur d'or des tombes ou un colporteur, parfois un commerçant moyen du village voisin, alphabétisé; le professionnel des contacts dans la capitale provinciale; le riche propriétaire terrien avec sa suite d'agregados, comme à La Tebaida; ou encore, comme à Caicedonia, les responsables d'une société commerciale, la Burila, constituée hors de la région pour négocier les terres colonisées. Dans tous les cas, même le dernier, les chefs locaux, appelés avec vénération les fondateurs, jouirent d'une forte adhésion de la part des communautés, furent considérés comme leurs protecteurs et eurent certainement une fonction de cohésion; cet état des choses s'expliquait par les nombreux besoins collectifs des localités naissantes, mais aussi par la faible action de l'Etat, dont les institutions n'arrivaient pas à faire sentir leur présence et dont les codes restaient lettre morte dans une société où les transactions se faisaient encore sur la bonne foi des parties. Les rares fois où les colonisateurs ressentirent de près l'action de l'Etat, ce fut lors de leurs conflits avec la Société Burila qui se disait propriétaire de 200.000 hectares: les corregidores et les policiers expulsèrent les paysans des terres, brûlant fermes et récoltes. Il faut rappeler que les Juntas de Pobladores (associations d'habitants) formées par des colons lors de la fondation des hameaux,ne furent pas des institutions étatiques mais plutôt des systèmes d'organisation non-officiels des communautés locales -bien qu'elles aient servi d'intermédiaire avec le Conseil municipal du District ou avec la Chambre provinciale-. Naturellement, lorsqu'un simple corregimiento devenait municipe, les fonctions de la Junta de Pobladores expiraient pour laisser la place au Conseil municipal. Les Conseils municipaux constituent, de fait, le relais -tout au moins formel- avec l'institution de l'Etat; ils en sont son instance

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locale législative, même si l'on sait bien que les tâches du gouvernement municipal et du Conseil se limitiaient à servir d'intermédiaires entre les colons et les autorités nationales ou provinciales pour la concession des baux et à administrer la justice lors des rixes quotidiennes entre colons. Le passage de la Junta de Pobladores au Conseil municipal entraîna, dans l'articulation de la société régionale, des caractères particuliers qui, après, auraient une certaine influence sur La Violencia: en effet, la relation des Juntas avec le voisinage, qui s'était concrétisé autour des besoins collectifs, céda le pas à des relations -entre les Conseils et les voisinagesmédiatisées par la compétition électorale et par l'engrenage des machines partisanes provinciales. Ainsi se prolongèrent sur les terres défrichées les vieilles traditions des immigrants qui les faisaient appartenir à des bandes ou des factions: paysans propriétaires ou fermiers pour la plupart, gardèrent leurs modes ancestraux d'organisation, dans la mesure où ils restèrent attachés à la terre dans les nouveaux endroits qu'ils peuplèrent.

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CHAPITRE I L'HERITAGE DES PARTIS

Lorsqu'au cours du recueil des informations pour écrire ce livre, nous demandions aux paysans pourquoi ils avaient appartenu à l'un ou l'autre parti durant les décennies précédentes, la réponse presque unanime était la suivante: parce que c'était le parti de mes ancêtres ou, simplement, par tradition familiale. Rares furent les réponses qui présentèrent des nuances différentes, bien que non opposées, aux autres; elles venaient alors de libéraux qui avaient étés gaïtanistes depuis 1946 ou même avant 1. Presque toutes les personnes interrogées, y compris celles ayant un passé d'antioligarchie, avaient été inscrites à l'un ou l'autre des deux vieux partis. De plus, non seulement les couches moyennes et basses du paysannat, mais aussi les riches propriétaires et les maîtres des grands domaines, s'incluaient indistinctement dans l'une des deux collectivités pour la même raison. Plus éloquent est le fait que la majeure partie des paysans déclaraient encore, au moment de l'entrevue, appartenir au même parti 2, bien que peu d'entre eux fassent confiance aujourd'hui aux leaders et à leurs programmes politiques, bien qu'ils ne votent même plus lors des élections et qu'ils aient agi dernièrement dans des organisations syndicales qui se sont opposées à certains moments aux gouvernements de l'un ou l'autre parti. Si l'on part d'observations aussi simples, il est évidemment prétentieux de vouloir relier les inscriptions aux partis à la répartition de la population entre les différents groupes sociaux 3. On naissait là conservateur ou libéral
1 Gaïtanisme: courant libéral partisan de Jorge Eliécer Gaitan. Le chapitre II de la Deuxième Partie y est consacré. 2 Hors de la campagne, les faits et les réponses diftèrent. On trouve des proportions beaucoup plus élevées de gens qui déclarent n'appartenir aujourd'hui à aucune organisation politique, ni ancienne ni nouvelle, tout en ayant été inscrits en 1948 soit au parti libéral, soit au parti conservateur. Les producteurs de café, les fonctionnaires, les titulaires de professions libérales (avocats, prêtres, médecins) qui se considèrent encore comme inclus dans l'un des anciens partis, proclament solennellement que leur attachement politique d'avant et de toujours est le fait de leur conviction, de la valeur doctrinaire (chez les conservateurs), ce qui ne les empêche pas de profiter de leurs liens (par exemple pour obtenir des emplois, des avantages fiscaux, influencer l'administration, etc.). Cependant, à l'intérieur de la population urbaine non plus, personne ne peut établir une inférence, même purement numérique, entre chacun des deux partis et un groupe social déterminé. 3 Ceci n'exclut pas qu'aient existé des occasions où les différences et la concurrence partisanes interféraient avec les conflits d'intérêts sociaux, comme elles interfèrent avec d'autres

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comme on naissait catholique, sans que le parti (presque comme la religion) soit une option réelle; de plus, l'appartenance à un parti était vécue, au moins chez les paysans, comme un type de foi peu différent du credo religieux; les vieillards, avec un certain scepticisme aujourd'hui, le laissent entendre dans leurs expressions: En 1948, nous croyions au politique et aux curés, disait un vieux conservateur, au contraire de ce qui se passe actuellement. Moi, je suis libéral;j'ai eu cette "opinion" toute ma vie et c'est avec cette "opinion" que je mourrai. La permanence à perpétuité à l'intérieur du même parti était indissolublement liée à des valeurs très importantes pour ces gens, telles que le courage, la loyauté, l'honnêteté; ces mêmes valeurs contribuaient à maintenir l'harmonie entre travailleurs, petits fermiers (agregados) et propriétaires, tant que ces derniers firent preuve des mêmes principes; honnêteté paysanne que surent exploiter quelques acheteurs de café pour leurs gains illicites. Le paysan qui changeait de parti était indigne; on l'appelait dédaigneusement un volteado (terme aux connotations morales, utilisé aussi pour discriminer les homosexuels) ou un renégat (expression aux connotations évidemment religieuses). Beaucoup de libéraux par exemple nous ont déclaré que leur vote aux élections des années 30 et 40 était exigé par l'honneur, car leurs ancêtres s'étaient distingués comme libéraux fervents au siècle passé. En dépit de leur faiblesse économique et de leur dépendance du commerçant ou du patron-propriétaire, les paysans se sentaient puissants collectivement, non pas lors de la confrontation avec ceux qui s'appropriaient le surplus de travail (sauf, peut-être, dans certaines luttes de colons expulsés), mais grâce à l'identification avec le parti de leurs ancêtres qui les différenciait de la faction opposée. Nous votions , disent-ils souvent, pour montrer notre "verraquera" (puissance) 4 au parti opposé. Mon père est mort d'une attaque cardiaque et il n'a pas vécu La Violencia , commentait un paysan; et il vaut mieux pour lui, car c'était un de ces libéraux acharnés qui se serait fait tuer pour son parti. Quelle fonction jouait ces valeurs morales et jusqu'à quel point résisteraient-elles ou se transformeraient-elles lors des circonstances qui se développent à partir des dernières années 40? Dans une telle façon de vivre la division en partis, il est alors possible de déduire l'importance qu'acquièrent des éléments de caractère symbolique, comme les couleurs distinctives, les drapeaux, les consignes, les vivas et les à-bas.

types de tension: dans ces circonstances, lors des élections, des candidats appuyés par les différents secteurs sociaux en lutte, se présentèrent dans les deux partis ou encore à l'intérieur de l'un d'eux. C'est ce qui arriva à Salento, à la fin du XIXème. siècle, entre les mineurs et les paysans, chaque groupe ayant ses aspirants aux sièges du Conseil Municipal. Cfr. Jaime Buitrago, Hombres transplantados: novela de colonizaje, Manizales, Imprenta Departamental de Caldas, 1943, chapitre I. 4 Verraquera est un terme d'argot de certaines régions colombiennes qui exprime la force, le pouvoir, le courage.

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Partis et guerres civiles
Si nous pensons à quel moment du devenir des partis en Colombie, ont eu lieu les implantations, les fondations et la constitution des premiers municipes dans notre région d'étude, le Quindio, nous comprenons mieux le lien affectif que les deux collectivités y conservent avec les habitants depuis le commencement. En effet, la première période de la colonisation du Quindio, celle que nous considérons comme antérieure à l'expansion du café, se déroule au milieu de plusieurs guerres civiles; il est connu que la plupart des colonisateurs du siècle dernier, dans presque toutes les localités du Quindio, étaient des libéraux et que si quelques-uns étaient arrivés là poussés par la pauvreté et la perspective de bonnes affaires, d'autres étaient mûs par des causes prosélytistes; ils avaient fui la terre où ils étaient nés à cause de persécutions politiques ou, simplement, ils avaient vu, durant les campagnes militaires, que ces régions représentaient un lieu paisible pour travailler, un havre de convivialité et de paix. La plupart de ces antécédents eurent une incidence certaine sur l'ambiance de fraternité partisane et de tolérance qui régna dans chaque endroit et sur l'ensemble de la région jusqu'au milieu de ce siècle; mais en même temps, ils cachent un sentiment partisan récessif, prêt à s'éveiller devant certaines stimulations. Depuis la guerre des Mille Jours (1900-1903), plusieurs réminiscences se sont transmises de pères en fils; entre autres, les normes de prévention dont les paysans se souviendraient et qu'ils pratiqueraient pendant La Violencia: rester immobile en cas d'arrestation et ne pas obtempérer à un ordre qui vous dit de courir, pour empêcher la fusillade appliquée d'après la loi sur tentative de fuite. Ainsi donc, jusqu'à la fin des années 40, et à part quelques cas individuels sporadiques, on ne connaît aucune confrontation à caractère armé dans la région, comme celles qui deviendraient communes lors de La Violencia, entre la population des deux partis; bien que, pendant les guerres civiles, des localités et des individus aient souffert souvent et cruellement des attaques des forces gouvernementales conservatrices ou qu'ils aient été victimes de vols considérables de bétail par les armées et les guérillas 5, on n'assista lors des après-guerres, à aucune confrontation des habitants de parti opposé. Beaucoup d'hommes des localités du Quindio s'étaient enrôlés dans les armées libérales rebelles qui fonctionnèrent internement, comme dans le reste du pays, à la façon des généraux-propriétaires terriens avec leur

5 Le docteur Ignacio LondoÎio, propriétaire de l'hacienda La Espanola (aujourd'hui sur le municipe de Quimbaya), et comme lui certainement de nombreux libéraux, commença à être poursuivi par le Gouvernement qui lui prit une partie de son bétail pour la troupe; d'autres lui prirent pour des profits particuliers et des affaires véreuses. Les guérrillas libérales décimèrent son cheptel de la même façon. Pour se soigner, il dut vendre (...) cent jeunes taureaux (...) Le délai pour payer était de deux ans avec un intérêt courant. Ce délai accompli, on lui paya ses cent
taureaux au prix d'un seul.

A

la fin

de la révolution,

le docteur

revint

dans

son

hacienda

(...)

Sur 1.000 têtes, il n'en trouva plus que 73 (...) Sur le mur, écrit au charbon, on pouvait lire: Décret nQ1. Trois guérilleros réunis peuvent tuer des bêtes. Les guérilleros venaient donc dans son hacienda et tuaient le bétail. Les gens du gouvernement descendaient alors à leur suite et ils mangeaient, puis emmenaient les autres. José Jaramillo Vallejo, El reloj de mis recuerdos , Bogota, Ed. Antares, 1952, p.33.

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peones, comme le décrit très bien Guillén Martinez 6. À Salento, nous avons recueilli le récit des macheteros du Cauca; c'est sous ce terme que l'on désigne les noirs de la côte Pacifique travaillant dans les haciendas du général Daniel De la Pava depuis qu'il les recruta pour la guerre civile de 1885; ils s'enrôlèrent ensuite sous son commandement, armés de machettes, pour faire la guerre des Mille Jours; d'après le récit, la chance ne leur sourit pas puisqu'ils moururent dans ces combats avec leur commandant. Le général Daniel De la Pava, riche originaire de Salamina 7 pour qui le village de Salento représentait l'étape entre ses terres d'Ibagué et de Manizales, ne fut pas le seul officier rebelle dont la tradition orale ou les chroniques du Quindio se souviennent 8; nous trouvons également le général AristObulo Ibanez, propriétaire de terres vendues à El Tigrero, le fondateur d'Armenia, et plusieurs colonels; parmi ceux-ci, mentionnons Carlos Barrera Uribe pour son rôle dans la vie politique de la région durant les cinquante premières années du XXème. siècle. Ayant acquis certains mérites, très discutés d'ailleurs, lors de la guerre des Mille Jours, Barrera Uribe devint jusqu'à sa mort en 1947, le chef indiscutable du libéralisme d'Armenia et, d'une certaine manière, des municipes de la région du Quindio dans le département de Caldas; ces derniers, bien qu'ils dépendissent administrativement de Manizales -la tête du département-, gravitaient depuis les années 30 autour d'Armenia non seulement économiquement, mais aussi par rapport au parti; voici ce que la tradition orale nous a permis de récolter au sujet du prestige du colonel Barrera -comme on l'appela toujours-: ce prestige résidait surtout dans sa condition de vétéran de la guerre, qu'il mit toujours en relief en gardant son style personnel altier, batailleur et intransigeant envers l'adversaire.

Partis

et liens régionaux

La cohésion partisane contribua, étant donné son enracinement ancestral, à maintenir les liens internes entre les colonies qui s'établissaient, et plus tard, entre les localités qui en naquirent. Ainsi, dans la majeure partie des localités défrichées et peuplées, une tendance partisane assez majoritaire commença à se dessiner; cependant, cette tendance ne fut, certainement, pas intentionnelle et n'exprima jamais avant les années 40, des positions excluant le parti adverse ni des intentions d'homogénéisation. Au fur et à mesure des années, dans les zones qui avaient été le moins affectées par l'achat et la vente des terres en périodes de crises et par la superposition hybride de courants migratoires, l'inscription partisane des habitants gardait une nette relation avec l'origine de naissance des colonisateurs. Ainsi, par exemple, le long de la cordillère où le municipe de
6 Fernando Guillén Martinez, El poder politico en Colombia, Bogota, Ed. Punta de Lanza, 1979. Chapitre VIII: "La Hacienda y el nacimiento de los partidos politicos". 7 Salamina est un village de l'actuel département de Caldas d'où venaient beaucoup de colonisateurs du Quindfo. 8 On recevait le grade d'officier de l'armée libérale (irrégulière) pour ses actions sur le champ de bataille. Le général De la Pava gagna le sien à la bataille de Los Chancos (1885) à côté du général Rafael Uribe U.

ID

Sevilla est limité par Roncesvalles (municipe libéral du Tolima), la zone la plus haute, proche du versant du Tolima, de colonisation paisa 9, était libérale, alors que le versant sur la vallée du Cauca qui s'étend vers le municipe de Tulua, était peuplé de colons originaires de la province de Boyaca à majorité conservatrice. Dans le municipe de Pijao, le nord était libéral et le sud conservateur. A l'est de la circonscription municipale de Quimbaya, les zones limitrophes du municipe de Filandia étaient conservatrices, celles limitrophes d'AlcaIa par le nord ou celles situées à l'ouest, au bord de la rivière La Vieja, étaient libérales. Quant à la circonscription municipale de Filandia: El Paraiso, où s'était retrouvée une partie de l'émigration des départements de Santander et de Boyaca, des années 30 et 40, était une zone conservatrice. Dans le municipe de Calarca, les zones de la vallée, colonisées les premières, étaient peuplées en majorité par des originaires de la province d'Antioquia et étaient de tendance libérale; en revanche, dans les zones hautes les colons étaient originaires des provinces de Boyaca, Cundina-

marca et Santander, donc à majorité conservatrice

10.

Là où les vagues migratoires étaient d'origines différentes, elles ne se succédèrent pas toujours sans conflit: cela dépendait du degré d'hermétisme de chacune des colonies voisines. Les affrontements connus, enregistrés dans les premières décennies du siècle, se manifestèrent clairement dans leur nature régionale et non à travers des formes partisanes. À Sevilla, la tension entre deux groupes d'émigrés qui se disputaient l'antériorité de leur installation et de leurs droits, se manifesta dans l'affrontement dénommé

des antioquefios y caucanos

11.

Vers 1922, dans la tête de district de Calarca,

centre d'une vaste bourgade rurale peuplée (environ 11.866 ruraux face à 7.312 urbains au recensement de 1918), le malaise se cristallisa en un affrontement violent entre originaires d'Antioquia et de Cundinamarca; le différend -sans remettre en question le privilège des premiers habitants (originaires d'Antioquia)- résidait plutôt dans le droit à la coexistence des habitants arrivés plus tard; on dit que ce furent les originaires de Cundinamarca qui l'emportèrent -malgré bon nombre de blessés des deux côtésgrâce à la coopération des épouses de la rue Fusa qui sortirent pour jeter des baquets d'eau bouillante. Le nom de l'artère où eut lieu ce duel collectif évoque aujourd'hui ce qui s'est passé bien des années plus tard dans un contexte différent: celui des partis; la rue Fusa reçut son nom parce qu'elle était peuplée en totalité d'émigrants originaires de Fusagasuga, municipe du département de Cundinamarca. Peu à peu les tensions entre colonies s'apaisèrent au profit d'une nouvelle typologie régionale moins xénophobe (les vieillards parlent dans les entrevues de l'hospitalité particulièrement développée dans le Quindio). Cet apaisement fut dû aux nouvelles générations, à l'apparition de liens entre zones paysannes dans le cadre plus vaste du municipe, à l'éveil progressif
9 Paisa: terme populaire qui désigne tout ce qui est relatif à la région de l'ancienne province d'Antioquia et ses colonisations. 10 Pour toutes ces références, voir les cartes des Annexes. 11 Martha Munoz de Duque, Estructura de poder y clases sociales en la conformaci6n de la ciudad de Sevilla (1903-1930), thèse de sociologie soutenue à l'Université Nationale de Colombie, Bogota. "1915-1920: Algunas anotaciones sobre los problemas entre Caucanos y Antioquenos. Relaci6n con los problemas politicos que se dieron en la misma época"(pp. 154 à 161).

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d'un nouveau sentiment régional, le sentiment d'appartenir à la même localité 12 , et enfin à l'augmentation des étrangers (à la région) transhumants, dûe à la demande de bras qu'exigeait la réactivation de la culture du café dès le milieu des années 30. Cependant, la méfiance des habitants envers les étrangers ne disparut jamais tout à fait; dans les années 50, on leur attribuait souvent l'insécurité dans les champs, et la police -de la faction opposée- les arrêta fréquemment et passa à tabac les suspects. À mesure que les liens étroits entre les premières colonies se dissolvent, surtout dans les zones les plus exposées à l'hétérogénéité migratoire parce que colonisées ultérieurement, l'autre type de lien héréditaire -celui du parti- acquiert une importance majeure dans la cohésion et la dislocation sociales. Bien qu'ils ne fussent pas toujours très perceptibles, les deux types d'articulation (et de dislocation) des habitants voisins eurent simultanément cours. Jusqu'à la fin des années 40, il n'y eut pas de graves conflits partisans dans le Quindio; ceux qui existèrent étaient régionalistes. Mais à partir de cette époque, pour des raisons sociales issues du pays entier, les conflits partisans prévalurent. Parallèlement, la cohésion atteinte par l'élément régional put en partie contrecarrer l'action de division des partis durant les années 50 et vice versa. C'est ainsi que les zones dont les habitants étaient issus d'un ancêtre commun (ou au moins d'un même lieu d'origine) furent moins exposées à La Violencia interne; et parmi ces zones, encore moins exposées furent celles composées de familles biparties du point de vue politique, nées de la fréquence des mariages mixtes. L'élucidation de ce binôme régions/partis est un des présupposés pour comprendre, d'abord le pourquoi de l'ambiance de tolérance et de calme du Quindio jusqu'au milieu des années 40, ensuite comment subitement, à cause des événements que traverse le pays, les habitants du Quindio se battent à mort les uns contre les autres. En fait, si pendant les années 50, dans beaucoup d'agglomérations de la région, les rues principales étaient divisées de façon sectaire entre les deux partis qui se refusaient mutuellement le passage sous menace de mort, il faut bien présumer que durant la période de paix antérieure, les familles de même appartenance avaient convergé vers un même secteur, pour des motifs apparemment fortuits, parmi lesquels le voisinage antérieur dans la zone
d'origine, la parenté ou le compadrazgo

.

De la même façon, l'ingrédient régional des migrations paysannes postérieures à 1930 fut assez lié à La Violencia des années 50; en plus du facteur déterminé par les différentes circonstances économiques dans lesquelles elles ont eu lieu si on les compare aux vagues précédentes, le lien de beaucoup d'émigrants avec la région d'origine était saturé par l'aspect partisan, car ceux-ci étaient des conservateurs ayant fui la persécution
12 Presque au même moment, alors que l'on enregistre à Calarcé. l'incident entre originaires d'Antioquia et de Cundinamarca (en 1923), apparaissent les premières manifestations de mécontentement de certaines localités -en tant que telles- contre Manizales, capitale du département du Caldas auquel appartenait la majeure partie du Quindio dès 1908. L'appel à l'union pour la protestation part alors des Conseils Municipaux, alors que les conflits entre colonies semblent avoir été le fait de simples habitants sans aucune interférence officielle. Plusieurs documents y faisant allusion se trouvent aux Archives municipales de Filandia.

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libérale 13 ; il est évident que dans de telles conditions, l'identité d'origine se combinant à la dualité des partis, accentuait, au lieu d'amortir, les affrontements, et que les zones qui les abritaient furent plus affectées par La Violencia. Comme la plupart des réfugiés du Quindio, à la suite de la persécution de 1930, étaient originaires des départements de Santander et de Boyaca, on impute en général à ces deux groupes la responsabilité de tous les événements; il est cependant certain que d'autres émigrants d'origine différente (départements du Valle deI Cauca, Caldas, Tolima), mais de la même époque, jouèrent eux aussi un rôle considérable dans La Violencia du Quindio.

13 Sous le gouvernement de Olaya-Herrera (1930-1934), de graves incidents eurent lieu dans les départements de Santander et Boyaca; les conservateurs durent faire face aux autorités du régime libéral. Bien des paysans se virent obligés de vendre leur parcelle pour sauver leur vie et une bonne partie d'entre eux échoua au Quindfo où ils rachetèrent des parcelles ou des fondas ou encore se placèrent comme journaliers ou fermiers (agregados). A Pijao, on mentionne l'arrivée de 200 familles pour cette raison; parmi elles, la famille Gonzalez dont l'un des fils serait plus tard le chef d'une milice conservatrice: Efrafn Gonzalez. D'autres municipes récepteurs furent, Caicedonia en premier lieu, Génova, Quimbaya, Sevilla.

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CHAPITRE

II

LE MUNICIPE ET LA VIE PARTISANE

Comme nous le disions dans les pages précédentes, le passage des Juntas de Pobladores aux Conseils municipaux renforça l'action des partis chez les colons et commerçants de la colonisation. Nous avons également mis en relief les effets partisans de la dissolution des colonies originelles dans l'espace moins fermé de la localité municipale. Passons maintenant à l'observation des relations des groupes sociaux avec les localités démarquées par ces institutions municipales et aux relations avec ces mêmes institutions (dans leurs tâches, influences, personnel politique, dispersion du pouvoir). Commençons par voir comment, dans le domaine des besoins et des intérêts de la consommation et du travail, on passe de la famille et la colonie d'émigrants, à la vereda, espèce de zone rurale de connotations typiques en Colombie et en quelques autres pays hispano-américains. Les limites mêmes de la vereda la situent au seuil du municipe.

Famille, vereda et municipe
Il faut dire en premier lieu que, pendant de nombreuses années, une bonne partie des besoins de la consommation et du travail familial trouvèrent leur solution à travers l'action collective de la population avoisinée dans la limite géographique étroite de la vereda: donc, préalablement à toute intervention de type institutionnel juridique; puisque la vereda n'a pas été, au moins jusqu'à la réforme municipale de 198414, une division juridique comme le municipe ou ses délégations, à savoir le corregimiento et l'inspection. D'après le sociologue Orlando FaIs Borda, ce qu'on appelle en Colombie la vereda, serait determiné par plusieurs facteurs écologiques, dont voici (à notre avis) les deux principaux:

14 La réforme du régime des Municipes, sanctionnée 1988, prévoit en effet la division du municipe en communes reconnaissent les vieilles limites anthropo-géographiques veredas .

en 1984 et mise en marche depuis urbaines et rurales; ces dernières (consacrées par la coutume) entre

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a) La vereda est un groupe social ethnocentrique, autonome et politiquement cohésif. b) Elle détermine des échanges de subsistance, de nature écologique, à l'intérieur d'une région paysanne démarquée par la topographie du terrain15.

Or il est connu que, dans les zones colonisées, tant la construction que la réparation et le maintien en état des chemins et des ponts pour le transit des troupeaux et des piétons, se sont étendus sur plusieurs décennies menés à bien par des travaux collectifs bénévoles (convites ) comme aux tous premiers jours des colonisateurs; seuls la construction et l'entretien des chemins d'importance spéciale, des ponts de fer et, plus tard, des voies ferrées et des routes, furent assumés par le gouvernement national ou départemental, avec utilisation d'une force de travail salariée, ou de prisonniers durant le XIXème. siècle. D'autres besoins dépassant la capacité familiale des paysans pauvres, étaient satisfaits sur le mode privé par la faveur des plus puissants de la campagne ou des villages, non sans bénéfice économique pour eux: tels, par exemple, les prêts, les bêtes pour le transport, concernant les propriétaires de petites parcelles; les loyers ou les emplois, concernant les petits fermiers (agregados) et les ouvriers agricoles (peones). Les besoins religieux, la santé, les droits de défense judiciaire, l'instruction scolaire, les inscrivaient dans le cadre de la localité municipale et les mettaient en relation avec les agglomérations de tête. Cependant, la présence de l'Etat parmi les paysans, concrétisée par son instance municipale, départementale ou nationale, resta partielle et faible, depuis la colonisation jusqu'aux années de La Violencia: pour la construction des églises et le financement des fêtes religieuses, on continuait de recourir au travail collectif et à la contribution monétaire ou en nature, à l'échelle non plus de la petite vereda mais de la paroisse; travail collectif bénévole (convite) pour les premières pierres, kermesses pour continuer la construction de l'édifice, aumônes et donations pour organiser les fêtes, le contrôle municipal n'y intervenait en rien. Les écoles obtenues, par les paysans, du municipe ou du département, furent bien rares en réalité et la paie des maîtres ne fut pas toujours assurée; très souvent, tout le voisinage de la vereda transforma de vieilles granges en centres scolaires; les dépenses, insuffisantes, pour l'instruction primaire, se répartissaient entre le département (apport majeur) et le municipe; la zone urbaine des municipes en bénéficiait beaucoup plus que les veredas . Les établissements officiels d'enseignement secondaire de la région étaient confinés à deux localités, Armenia et Calarca ; dans d'autres municipes, on trouvait des lycées d'enseignement secondaire mais privés et religieux. La prestation du service de santé se répartissait entre: l'hôpital, situé dans la tête urbaine du municipe et à peine doté de l'équipement le plus élémentaire (certains municipes ne disposaient même pas de cela), de jeunes médecins en année de stage (année rurale), et enfin le médecin et le pharmacien (boticario) du village, personnages à qui les paysans faisaient appel avec une certaine

15 Orlando FaIs Borda, Campesinos de los Andes, BogotA, Ed. Iqueima, 1961, p.147.

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soumission teintée de mythe, et qui, en raison de leur profession, faisaient fonction, avec les curés de paroisse, de confidents, de prêteurs, d'acheteurs de terres, pour les paysans dans le besoin; en conséquence, nous les verrons donc jouer des rôles importants lors de La Violencia. La défense judiciaire fut sans doute ce qui mit le plus en contact la population avec les institutions et qui contribua, à travers les nombreux avocats et avocaillons, à forger une mentalité légaliste qui -nous le pensonsn'a été ébranlée que lors de La Violencia; la majorité des cas portés devant les tribunaux avant 1948 concernent des disputes entre voisins ou entre individus du même groupe social. Dans les années 30 et 40, en raison de la loi des terres (loi 200 de 1936), dans plusieurs zones de la région des requêtes judiciaires pour la reconnaissance de la mise en valeur des terres furent déposées contre les gros propriétaires; ce qui veut dire que nous nous trouvons ici devant une période où, à la différence de l'habitude en vigueur jusque-là, la relation entre propriétaires et petits fermiers (agregados) ou colons ne se réduit plus à la dimension privée et paternaliste, mais passe par l'institution d'Etat; cependant, les paysans manifestent une certaine déception lorsqu'ils se réfèrent aux résultats de ces procès; l'absence d'organes opérants pour faire appliquer la loi semble avoir été l'une des causes de leur inefficacité, car il n'existait pas dans la région de tribunal spécialisé dans la loi du travail; dans bien des cas, on transféra aussi aux avocats le droit que réclamaient les paysans par leur intermédiaire lorsqu'ils n'avaient pas l'argent pour payer les services du professionnel; ensuite les avocats retournèrent le droit en faveur des propriétaires, après avoir fait leur bénéfice. La question des titres de propriété avait mis également les colons en rapport avec l'Etat dès la colonisation; ce fut toujours un ministère du gouvernement national qui, en dernière instance, trancha la question, bien qu'une grande partie du processus juridique fût déléguée au municipe, en particulier aux Conseils. Cependant, nous avons dit plus haut que beaucoup de colons ne s'étaient pas préoccupés de l'enregistrement légal de leur parcelle et faisaient même des transactions sans passer par la légalité, en se basant uniquement sur la bonne foi; dans une autre optique, la bonne foi n'était qu'un avantage de la relation interpersonnelle, sur la relation officialisée qui s'imposerait plus tard; l'absence de titres de propriété favorisa l'expropriation entre particuliers pendant La Violencia.

L'homme civique de la vereda
Infrastructure des voies de communication, instruction, santé, défense judiciaire, titres de propriété, sont des besoins qui, individuellement ou collectivement, mettent les paysans en relation avec les institutions de l'Etat. Nous avons traité des liens des individus avec l'institution; il nous reste à considérer les voies d'action collectives. Plus concrètement, nous nous proposons de préciser autour de qui s'instaure la cohésion, la mise en marche des travaux dans les actions bénévoles collectives, la médiation avec le municipe, le département ou la nation lors des demandes des habitants. Et ici nous trouvons dans tous les municipes une figure de la vereda dont la

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