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Le Cambodge des Khmers rouges

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318 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1990
Lecture(s) : 177
EAN13 : 9782296213050
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LE CAMBODGE DES KHMERS ROUGES

ISBN 2-7384-0698-X

IDA SIMON-BAROUH

LE CAMBODGE DES KHMERS ROUGES
CHRONIQUE DE LA VIE QUOTIDIENNE RECIT DE YI TAN KIM PRO

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

En 1978, Viseth, tu naissais à Andong Ta Sau, un village de la forêt, dans les monts des Cardamomes, au Cambodge. Voici l'histoire d'une partie de ta famille, celle que vécut ta Maman. Elle a voulu me la dire, pour que tu saches. Je l'ai suivie, pas à pas, dans son souvenir, pour témoigner, avec elle, sur une page de J'histoire du monde.
Ida Simon-Barouh

A tous les miens
Yi Tan Kim Pho

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INTRODUCTION
Beauté, douceur, nonchalance, cruauté. Le Cambodge et les Cambodgiens sont souvent caractérisés sans beaucoup de nuances par les Occidentaux qui ont séjourné dans ce pays autrefois "protégé" par la France et par lequel ils semblent avoir été fascinés. Leur évocation éveille la nostalgie pour des paysages, un climat, l'admiration d'Angkor, l'attachement pour des paysans traditionnels à la vie tranquille. Une vision quelque peu rousseauiste de cette harmonie de l'homme et de son univers a suscité une admiration sincère, une condescendance amicale, un peu de paternalisme aussi, en même temps qu'assez généralement, un agacement pour ]a population des viII es. Pour les Cambodgiens exilés ]e souvenir a fait du pays perdu cet îlot de rêve où, même si la richesse n'était pas toujours équitablement répartie, la vie s'organisait, harmonieuse, entre ]a famille, ]a pagode et la terre. Reconstruction de ]a mémoire aux images d'autant plus lumineuses qu'elles s'opposent, aujourd'hui, à celles brutalement surgies de]a grande cassure du 18 mars 1970, jour de la destitution du Prince Norodom Sihanouk par le général Lon Nol.

Sans être simpliste et manichéen dans l'examen de ]a situation politique du Cambodge contemporain (depuis l'indépendance en 1953), on ne peut manquer d'opposer radicalement les périodes situées de part et d'autre de mars 1970. L"'avant", relativement paisible. L'''après'', qui voit le chaos s'installer. Ce pays a la particularité de connaître en moins de quatre décennies, une palette de systèmes politiques. Au protectorat français succèdera une monarchie populiste, neutraliste sur le plan international, avec Norodom Sihanouk; puis en 1970 la République khmère que préside le général Lon No], soutenue par les Etats-Unis d'Amérique; en 1975, le Kampuchéa démocratique, le régime des Khmers rouges sous ]a férule de Pol Pot, Ieng Sacy et Khieu Samphan, totalitarisme (le plus radical, sans doute, qu'il y aitjarnais eu) inspiré du marxisme-léninisme à la chinoise; enfin, en 1979, la République populaire du Kampuchéa, d'obédience marxiste-léniniste à la viêtnamienne (c'est-à-dire plutôt influencée par le système soviétique), dirigée par Heng Sarnnn, puis Hun Sen, Khmers rouges

8 eux aussi, mais d'une faction rivale à celle de Pol Pot. Le Cambodge est devenu le lieu d'un véritable champ d'expérimentation dont les Cambodgiens font, aujourd'hui encore, les frais. Peut-on restituer en quelques mots l'enchaînement des faits I?

Roi, depuis 1941, du Cambodge, alors protectorat dans le cadre de l'Indochine française, Norodom Sihanouk, après bien des péripéties, obtient en 1953 l'indépendance de son pays (confirmée l'année suivante par les Accords de Genève), abdique en 1955, pour exercer plus librement ses fonctions de leader politique, en faveur de son père, puis à la mort de celui-ci en 1960, laissant le trône vacant mais en intacte en réalité la monarchie, continue à gouverner en tant que Chef de l'Etat. De cet avant 1970, soit seize années de gouvernement effectif de Sihanouk, on peut dégager plusieurs grandes lignes directrices de la politique menée au Cambodge: le développement intérieur; la volonté de paix et de neutralité; l'effort constant pour affirmer au monde entier l'existence, la respectabilité, la modernité dans la tradition de ce petit pays et de ses sept millions d'habitants au sein de l'immense Asie. Cette période est souvent décrite comme l'époque de la toute puissance d'un homme versatile sur un pays et ses habitants. S'il est tenu pour "un dieu sur terre, le représentant d'Indra, le roi des dieux"2 à l'image des rois d'Angkor par l'immense majorité du peuple paysan (90% de la population), les membres des couches supérieures de la société éprouvent pour lui des sentiments beaucoup plus mitigées. Il y a ceux qui, lui étant hostiles, s'en écartent, alors que son entourage immédiat est formé à la fois de partisans fidèles, de gens véritablement dévoués mais qui se lassent de sa personnalité envahissante et de ses palinodies, ainsi que de flagorneurs, prêts à toutes les roueries pour une parcelle de pouvoir, et de profiteurs corrompus. Si on reconnaît à Norodom Sihanouk d'avoir œuvré au développement du pays (notamment dans les domaines de l'éducation et de la santé), on lui oppose des réalisations somptuaires, que l'on dit

1.Nous ne cherchons pas à présenter, même de manière succinte, une histoire du Cambodge. L'histoire ancienne et l'archéologie ont fait l'objet de nombreuses publications. Pour la période récente, tous les travaux sont fortement marqués par les orientations idéologiques de leurs auteurs. Chacun y donne un point de vue, parfois des leçons, quant il ne règle pas des comptes. Malgré cela, nous renvoyons à l'ouvrage de Marie-Alexandrine Martin, Le mal cambodgien, pour sa richesse en faits, dates et références bibliographiques sur cette période contemporaine. 2. Cf. Georges Cœdès, Les peuples de la péninsule indochinoise. Histoire, civilisations, p. 101.

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gennées dans l'esprit d'un mégalomane gaspilleur. De la même manière oppose-t-on la volonté manifestée par le chef de l'Etat sur le plan intérieur, de démocratie, de partage du pouvoir et d'assainissement moral aux décisions importantes qu'il prend seul et impose, souvent, avec fracas, à ses alliances politiques hétéroclites ainsi qu'à la généralisation de la corruption. De la même manière lui reproche-t-on une politique internationale faite de volte-faces qualifiées de caprices dans le choix des alliances ménageant tantôt les Etats-Unis, tantôt l'Union Soviétique ou la Chine, laissant trop de jeu à la guérilla viêtnamienne sur le sol du Cambodge 3. On peut du moins lui reconnaître d'avoir agi jusqu'au bout en équilibriste virtuose pour maintenir la neutralité de son pays. Cette neutralité du Cambodge, qui favorise les maquisards viêtnamiens, est apparue insupportable aux Etats-Unis qui entendent mener en Asie du Sud-Est une politique hégémonique. Plutôt que d'essayer de composer avec Sihanouk, ils contribuent à le renverser. Des auteurs, il est vrai, soulignent pudiquement qu'aucun document ne prouve la participation du gouvernement des Etats-Unis à sa chute, accréditant ainsi la thèse de la crise interne sans ingérence extérieure. Il n'en demeure pas moins que le coup d'Etat perpétré par Lon Nol, Son Ngoc Thanh et Sirik Matak le 18 mars 1970 alors que Sihanouk était en France - devait (provisoirement) servir la politique américaine et que le nouveau gouvernement reçut immédiatement l'appui politique, financier et militaire du Sud-Vietnam et des Etats-Unis. Ce coup d'Etat et la proclamation de la République furent généralement accueillis avec satisfaction, voire enthousiasme, par la population citadine, notamment la jeunesse des écoles et des universités, comme l'aurore d'une ère nouvelle. Elle ne s'attendait certainement pas à ce que

-

3. Les Accords de Genève du 21 juillet 1954 mettent fin à la première guerre d'Indochine et à la colonisation française. Ils stipulent l'indépendance des trois pays (Viêt-Nam, Cambodge, Laos) ainsi que l'établissement d'une situation provisoire au Viêt-Nam, à savoir: division du pays de part et d'autre du 17e parallèle pendant une période de deux ans, au bout de laquelle la réunification et des élections libres doivent avoir lieu. Au Nord, un régime procommuniste prend place à Hanoi; au Sud, à Saigon, un régime soutenu par les Etats-Unis. Le non-respect des Accords entraîna la reprise de la guérilla au Sud et bientôt l'intervention massive des Américains. Pour le déplacement des troupes et le transport des vivres et du matériel, les Nord- Viêtnamiens utilisent la piste Ho Chi Minh dont le tracé passe sur les Plateaux de l'Est cambodgien. Norodom Sihanouk ne put ou ne voulut empêcher ces passages sur le territoire cambodgien, ce qui engendra le doute sur ses véritables intentions de neutralité.

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le pays bascule dans la guerre et bientôt dans le cauchemar du totalitarisme. Sans doute les propagateurs de l'image d'un Sihanouk décadent et politiquement fmi, prêt à se retirer, tel un Bao-Dai, dans une villa de la Côte d'Azur, ont-ils vraiment cm à l'existence d'un tel personnage, oubliant ainsi son prestige encore intact dans les campagnes, la puissance symbolique de la fonction royale, son charisme, sa capacité de révolte et son patriotisme. A la surprise de beaucoup, le Prince, dès sa destitution, s'installe à Pékin et proclame son ralliement à ses anciens ennemis - ces Khmers rouges dont il se gaussait autrefois et qui, contre lui, tenaient le maquis - leur apportant ainsi un considérable renfort. Il annonce la formation immédiate du Front Uni National du Kampuchéa (FUNK) et appelle le peuple cambodgien à le soutenir dans sa lutte contre les factieux. Sihanouk sera d'autant plus entendu par la population qu'après la prise du pouvoir par Lon Nol, la situation se dégrade rapidement à l'intérieur du Cambodge. On assiste pendant les cinq années qui suivent à la désarticulation du pays. Les maquis se multiplient dans les régions rurales et montagneuses (appelées "zones libérées" par les résistants qui en publieront les cartes au fur et à mesure de leur avancée) avec l'appui ou la soumission des populations de ces lieux (que les Khmers rouges, après 1975, baptiseront "populations anciennes"). Les opérations militaires, les bombardements de l'aviation américaine, entraînent une ruée de populations rurales vers les villes et surtout vers Phnom Penh. La vie y devient difficile. Dans ce qui fut autrefois l'une des villes les plus belles, les plus propres et les plus paisibles de l'Asie, la population quadruple en quelques mois. La capitale éclate alors de bidonvilles, de maladies, de malnutrition, de trafics de toutes sortes, de corruption. La résistance s'infiltre sans mal, dans ce milieu. Progressivement, une bonne partie des citadins s'interrogent sur les bienfaits du nouveau régime et, avec l'évolution de la guerre, passent à un attentisme plutôt bienveillant à l'égard des Khmers de la résistance, dont ils espèrent désormais, avec Sihanouk à leur tête, le rétablissement de la paix et un gouvernement conçu sur des bases saines. Certes, ceux qui ont, pendant cinq ans, soutenu trop ostensiblement le gouvernement de Lon Nol ne comptent pas être épargnés par ce nouveau pouvoir d'obédience communiste et fuient à l'étranger. D'autres aussi s'en vont parce qu'ils se méfient de l'instabilité qu'ils pressentent et certains choisissent d'attendre en Thaïlande la suite des événements. Mais la plupart restent et lorsque les Khmers rouges vainqueurs entrent dans Phnom Penh, le 17 avril 1975, ils sont reçus comme des libérateurs. Le grand silence qui s'installe alors marque,

Il

pour bon nombre, l'espoir de reprise d'une vie normale. Ils ne soupçonnent pas un instant le sort que leur réserve ce régime nouveau surgi de la forêt.

La réalisation de cet ouvrage résulte de la rencontre de deux femmes et de la conjonction de deux souhaits. L'un, le témoignage de Yi Tan Kim Pho auprès de Viseth, son enfant, "Le Miracle", pour qu'il comprenne, à travers J'exorcisme du récit de sa mère, les raisons d'une installation en France et l'absence d'un père. L'autre, le mien, pour apporter un témoignage supplémentaire sur cette période de l'histoire afin qu'avec le temps, la mémoire ne puisse jamais être falsifiée, niée, oubliée. J'ai tenté, à partir d'une histoire particulière, de décortiquer le régime des Khmers rouges, jour après jour dans la banalité de son déroulement et de comprendre, de l'intérieur, un système politique dans son application quotidienne. Pho était sage-femme au Cambodge, métier qu'elle n'a pu retrouver en France. Je l'ai rencontrée à Rennes en 1981, où j'exerce ma profession d'ethnologue, cinq mois après son arrivée. ElIe avait, alors, trente ans. Nous avons noué ce type de reIations telles qu'eIIes se confirment, progressivement, au fur et à mesure que s'établit la connaissance des personnes et des milieux. Comme ses autres compatriotes, elle m'a éclairée, au fiI des années, sur le Cambodge, la vie là-bas, la vie ici. Tous les récits des Cambodgiens composent une variation pleine de retenue sur le thème de l'épouvante politique, de l'horreur. En 1986, Pho décide de tout raconter. Nous avons alors cheminé ensembIe, plusieurs mois consécutifs, dans Ies méandres des années rouges. Elle a bien vouIu que je me glisse dans ce monde lentement raconté en français, que je l'y rencontre avec les siens et Ies autres, acceptant, lorsque je les trouvais flous et incongrûment situés, de réveiller sa mémoire et de préciser Ies détaiIs. La voici, femme, profondément donneuse de vie, amie, dans le ton mesuré, pudique et ironique de ses mots reconstitués.

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Avant le 17 avril 1975, ma vie se déroulait, à Phnom Penh avec ma mère, mes sœurs, mon mari, mes neveux et nièces. J'étais sage-femme.

Malgré la guerre qui meurtrissait notre pays depuis le mois de mars 1970, nous ne connaissions pas de difficultés. Mon récit commence le 17 avril 1975, dernier jour d'un régime républicain, particulièrement défaillant et corrompu. Premier jour d'une ère nouvelle.

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PHNOM PENH L'ARRIVEE DES KHMERS ROUGES 17 AVRIL 1975

- L'EXODE

Dès mars 1975, nuit et jour, on entend le bruit des bombes qui atteignent Phnom Penh dans tous ses quartiers. Partout. L'inquiétude grandit autour de nous et chacun se met à rassembler des vivres, du riz, du poisson sec, du poisson fumé, etc., de quoi tenir le siège pendant trois mois s'il le faut. Mais, il faut bien l'avouer, nombreux étaient ceux qui, comme nous, en avaient assez de ce gouvernement républicain de Lon Nol, de la corruption généralisée et qui, secrètement, espéraient la victoire des Khmers rouges. Qui, on souhaitait que le régime change. Peu nous importait, à vrai dire, ce qui le remplacerait, pourvu toutefois que cessent cette guerre idéologique, cette corruption et que notre liberté soit sauve. D'ailleurs - il Y avait des infiltrations des partisans de la résistance dans la population - on nous disait du bien d'eux et nous ne doutions pas qu'ils viendraient mettre fin à la pourriture qui sévissait. Nous habitions un des immeubles de la rue Sok Hok, entre le Boulevard Monivong et le marché Qrussey. Nous y possédions quelques appartements laissés par mon père, à sa mort, et que ma mère gérait. Le 17 avril 1975, au petit matin, les rues s'emplissent du bruit répété de fusillades. La bataille se rapproche, pensons-nous. "Il faut ramener notre nièce chez ses parents, dit ma mère. Si la situation s'aggrave, il vaut mieux qu'elle soit près d'eux." Je sors vite la voiture, raccompagne l'enfant et reviens aussi rapidement sans avoir rien remarqué dans les rues. Mais des bruits courent parmi les marchands de soupe ambulants: les Khmers rouges sont entrés dans Phnom Penh! Je vais vite prévenir ma mère qui n'est guère étonnée. Les annes ont trop parlé cette nuit. C'est peut-être la fin de la guerre. Alors que nous restons calmement à la maison, Maman descend acheter d'autres vivres. Il est ooze heures environ. Je n'ai pas encore vu de Khmers rouges. On

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raconte pourtant que ce matin, venant par tous les grands axes de la capitale, ils sont anivés devant le Palais Royal: vêtus de noir, krama autour du cou, ils défilent. Ils sont jeunes. Très jeunes, dit-on, surpris. Quatorze, dix-huit ans peut-être. Certains groupes portent des armes, d'autres des pioches et des pelles. Dans J'immeuble, on s'interpelle. Une certaine angoisse s'empare de nous. De la fenêtre du premier étage, on aperçoit les troupes qui défilent rue Ong Pokum et sur J'avenue Charles de Gaulle. Ils avancent, l'un derrière l'autre, en deux ou trois rangs, je ne sais plus combien. C'est que l'on distingue mal de là où nous nous trouvons. Mais on remarque quand même leur tenue si différente de celle des militaires que nous avions l'habitude de voir. Elle est noire. Nous apprendrons plus tard que cette teinte a été choisie parce que pratique pour les travaux, mais surtout parce qu'elle est la marque de l'abolition de toute distinction de classe sociale. "Ça y est, pensons-nous. Ils sont ici. Le régime de Lon Nol est terminé." Nous pensons aux nombreux morts que cette entrée victorieuse dans la capitale a dû coûter dans la nuit. Qu'allons-nous faire? Les uns disent qu'il faut garder son calme. D'autres, qu'il faut sortir les drapeaux blancs afin de signifier aux vainqueurs qu'on les accepte sans réselVe. Dans ma famille, on est un peu inquiets, indécis. Peur et joie mêlées, nous joignons nos applaudissements à ceux des autres. Enfin... C'est le flou quand même. On sait ce qui se termine. Mais que nous réserve ce nouveau régime? Non, on ne peut pas dire qu'on soit fous d'espoirs... Mais on espère dans la paix, le bien-être... Ces petits soldats qui défilent, c'est peut-être notre renouveau. On attend que la radio diffuse des nouvelles. Mais rien. C'est l'après-midi du 17 avril que nous avons notre premier face à face avec les soldats khmers rouges. Par groupes de trois ou quatre, ils frappent aux portes: il va falloir très vite quitter Phnom Penh, disent-ils, afin de prévenir les dégâts qu'une invasion de la capitale par les Américains pourrait provoquer. Ils doivent aussi nettoyer la ville. Il faut se dépêcher et obéir, sous peine de représailles. Ils vont et viennent ainsi plusieurs fois dans J'après-midi et la soirée. Nous sommes profondément surpris. De les voir d'abord: ces soldats khmers rouges, là, devant nous. Si jeunes! Le moins âgé est un enfant encore. Treize ans? L'aîné en a trente, peut-être. Ils ont l'air de venir des zones reculées, barbares. De les entendre, ensuite: pourquoi partir de chez nous, même pour trois jours? Pourquoi laisser notre maison? Qu'est-ce que cela signifie? En fin d'après-midi, la radio de Phnom Penh lance successivement deux appels: l'un de Samdech Prech Sâng (le bonze supérieur) Huot

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Tath et celui d'un ancien général de Lon Nol qui annoncent la victoire et l'arrivée des Khmers rouges. Ils nous exhortent au calme, à la patience, en attendant l'annonce de la formation du nouveau gouvernement. Ces appels, suivis de chants révolutionnaires, sont plusieurs fois répétés en ce début de soirée. Ils cessent le lendemain. Nous n'entendrons plus jamais parler de ceux qui les ont lancés. Des bruits courent sur le compte des nouveaux arrivés. Ils se sont dispersés dans la ville, fouillant partout. Dans les maisons. Chez les commerçants. Les voitures, les motos les excitent. Ils arrêtent celles qui circulent et veulent les utiliser, même s'ils ne savent pas s'en servir. Ils demandent au chauffeur de leur apprendre, puis ils s'en vont seuls, dans les rues, conduisant des engins qu'ils ne connaissent pas. Chez nous ils sont venus à deux. Pas tout de suite, d'ai11eurs. Dans la matinée du 18. Ils ont une vingtaine d'années. Ils répètent les ordres d'évacuation, inspectent l'appartement, cherchent les biens... les armes aussi, sans doute. Mais depuis la veille, nous avons pris soin de tout cacher. Les bijoux: sur nous. Le reste, dans des coffres en sapin, dans un renfoncement surélevé, peu visible, de la resserre. Des coffres qui servaient à enfermer la vaisselle. Pour trois jours, nos richesses sont à l'abri. On se prépare à partir. Pour où, on n'en sait trop rien. Mais puisqu'on nous assure que c'est pour notre sécurité, pour mieux nettoyer la ville, on finit par avoir confiance, d'autant que bien des gens sont déjà partis depuis la veille. Nous prenons donc des vivres pour trois jours (du riz, du poisson séché et du poisson fumé, des boîtes de conselVes), quelques ustensiles de cuisine, des pulls car les nuits sont encore un peu fraîches, des affaires de toilette: un phteJ(petit bol en argent que l'on utilise en guise de gobelet), des brosses à dents et du dentifrice. Le tout, dans la voiture. Oui, on nous laisse la prendre. Cependant, nous n'oserons pas la mettre en marche de peur de la voir confisquée. Nous nous habillons de vêtements simples. Mes sœurs, mes nièces, ma mère et moi, en chemisier et sarong. Mon mari, mes frères et mon neveu: chemise et pantalons. Aux pieds, des tong. Je ne saurais plus dire comment furent nos derniers moments chez nous. Qui ferma la porte à clef? Je ne m'en souviens pas. Tout ce que je sais, c'est que nous avons installé ma petite sœur atteinte de polio dans la voiture. Là commence notre lente progression vers l'ailleurs. Nous sommes onze personnes à quitter Phnom Penh ce 18 avril 1975 : ma mère, mon frère, mes quatre sœurs, mon neveu, mes deux nièces, mon marl et moi-même.

16 18 AVRIL

Le sens de l'évacuation va se faire selon les quartiers d'habitation (cela, nous ne le saurons pas immédiatement, bien sûr, nous le reconstituerons par la suite). Nous, nous suivons ceux qui, déjà, cheminent vers le Sud-Est, dans la direction de Ta Khmau. Impossible de faire autrement. Les quelques Khmers rouges qui se trouvent à l'intersection des rues Sok Hok et Ong Pokum remettent dans la bonne direction ceux qui prennent un autre chemin. Il y en a qui aimeraient rejoindre des membres de leur famille domiciliés dans d'autres quartiers. Interdit, leur est-il répondu. Il est environ cinq heures et demie ou six heures du soir. Nous intégrons donc cette masse mouvante, constituée de ceux qui marchent depuis combien de temps déjà, arrêtée de temps à autre par le pillage encouragé des boutiques et des maisons vides de leurs habitants. Oui, encouragé. Ainsi la pharmacie à l'angle de la rue Sok Hok et de l'avenue Temp Phan a-t-elle été littéralement vidée de son contenu sous l'œil approbateur des quelques Khmers rouges qui guidaient la circulation. C'est un spectacle étonnant que cette foule qui avance lentement, très lentement, pas à pas, dans le même sens. Etonnant le murmure de cette ville qui, moins de deux jours plus tôt, vivait dans le bruit sans contrainte des voitures, mêlé aux cris des marchands, des cyclopousses, des quolibets, des disputes, des échanges des uns et des autres, au son des radios, des magnétophones, au mouvement désordonné, plus ou moins rapide des gens, des enfants..., au son des convois militaires et des roquettes, au grondement lointain des bombardements. Maintenant, c'est le regard inquiet de tous, interrogateur. Le régime des Khmers rouges, serait-ce cela: le pillage, le semi-silence, la
séparati on ?

Lorsque vers neuf heures on nous donne l'ordre de nous arrêter pour la nuit, nous sommes à moins de trente mètres de chez nous. L'espoir chevillé au corps, on attend à chaque pose que la radio donne l'autorisation du retour. Mais rien. Les seules nouvel1es qui en sortent, ce 18 avril, confirment la victoire des Khmers rouges. On nous exhorte au calme. On nous assure que la situation est entre les mains des vainqueurs et que les impérialistes américains seront tous balayés. Mais d'ordre d'évacuer la ville: aucun. Qui avait décidé de nous faire partir de chez nous? Les seuls ordres, on les recevait de ces petits soldats qui encadraient notre route et nous assuraient que nous ne partions que pour trois jours, le temps nécessaire à l'Angkar de rétablir l'ordre dans la

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capitale, d'en chasser tous les Américains et de châtier leurs alliés, les militaires. Nous comprenons dès lors qu'il ne fait pas bon avoir été militaire sous le régime de Lon Nol. Après maintes tentatives, et alors que nous allons installer notre campement pour la nuit sur le trottoir de notre propre rue, nous palVenons à parler à un militaire khmer rouge. Il pouvait bien avoir vingt-huit ans. Discrètement, nous lui demandons s'il sait quand nous pourrons revenir chez nous. N'espérez plus rentrer, nous répond-il. Vous partez en rééducation à la campagne et dans la forêt. Nous ne voulons pas le croire. Il veut nous effrayer, pensons-nous. Cependant, voyant que nous habitons vraiment tout près, il nous autorise à y aller prendre des vivres et des biens dès le lendemain matin. Nous ne savons plus que penser. Va-t-il vraiment nous y laisser retourner? Cherche-t-il à nous éprouver? Qu'a-t-il derrière la tête? Nous finirons tant bien que mal par faire cuire notre riz sur un foyer improvisé: trois grosses pierres, des branchages arrachés aux haies des jardins - avions-nousune autre solution? La fumée noire de nos feux a laissé la marque de notre passage sur le mur des maisons. Nous ne trouverons pas le sommeil sur le trottoir de la rue Sok Hok, près du caniveau, perplexes et inquiets, décidés pourtant à profiter de l'autorisation qui nous a été donnée d'aller prendre chez nous le riz, les aliments secs et en conserves que nous y avons laissés, mais aussi - et alors que les insectes nous dévorent dans cette chambre de fortune, la première d'une longue série de promiscuité - des moustiquaires, des vêtements, des médicaments.
19 AVRIL

Quelle n'est pas notre surprise de trouver un jeune militaire khmer rouge qui force la porte de notre appartement, au moment où nous y arrivons! Je l'ouvre. Il explique qu'il n'est pas nécessaire de fermer la porte à clef car nous n'avons rien à craindre. Rien ni personne. Il nous ordonne de nous presser. Nous prenons tout le riz que nous avons (trente-cinq kilos environ), du sel, d'autres vivres et ustensiles de cuisine. Nous remplissons de vêtements des grands sacs de farine: des vieux vêtements et des plus neufs, une douzaine de pièces de soie que nous gardions en réserve pour en faire des sampot, des selViettes de toilette, des usagées et une dizaine de neuves, des médicaments, une trousse médicale et mon matériel de prise de tension, des couvertures, des nattes, des pièces de plastique, des moustiquaires, des livres, des cahiers. Nous laisserons, pourtant, tous mes cours dans une armoire, ainsi que les diplômes et les papiers qui nous identifieraient. Le soldat

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khmer rouge nous surveille. Impossible d'accéder à nos malles dans la resserre sans qu'il nous voit. Nous laissons là une grande partie de nos biens. Nous voulons, en partant, fermer la maison. Le jeune militaire, toujours présent, nous en empêche. Nous apprendrons, plus tard, que d'autres citadins qui, comme nous, avaient pu revenir chez eux, y ont caché leurs biens: dans les murs de leurs maisons, dans les carreaux du sol, dans la réselVe d'eau... Ce 19 avril vers midi, nous reprenons notre lente pérégrination. Au carrefour de la rue Sok Hok et de l'avenue Tep Phan: des petits groupes de militaires coupent le passage vers le Boulevard Monivong, vide, absolument vide à ce moment-là. Nous devons rejoindre le Boulevard Joseph Tito par un chemin de terre, entre t'arrière de petites boutiques et un terrain vague, peu entretenu en temps normal, souillé par les eaux usées que les commerçants y jettent habituellement. Le soir du 19 avril, c'est là que se fait le second campement de notre exode. A moins de cent mètres de chez nous où nous ne pouvons plus revenir. Même si nous sommes mieux équipés que la veille, nous avons du mal à admettre cette situation. Ma mère qui a déjà vécu une guerre est plus philosophe que nous: c'est la guerre, dit-elle! Mais ne nous avait-on pas annoncé deux jours plus tôt qu'elle venait de prendre fin ? Nous ne comprenons plus rien.
20 AVRIL...

Le 20 avril, notre marche recommence. Ce lent mouvement, chacun le provoque. Bien qu'on nous ait prévenus la veille, nous voulons croire à une évacuation de trois jours seulement. Aussi, pourquoi s'éloigner de chez soi puisque nous sommes au troisième jour? Cependant, on repart. Nous sortons de cet infàme passage qui abrita notre seconde nuit d'errance et nous nous trouvons Avenue Tito puis Boulevard Monivong. Notre horizon s'élargit et, avides de nouvelles, nous ouvrons les yeux sur tout ce qui se passe. Des militaires républicains qui avaient été encouragés à se présenter viennent jurer fidélité à l'Angkar, laissent leurs armes sur le trottoir qui en rejoignent d'autres, en tas, à tous les carrefours. Il y en a qui y mettent aussi leurs uniformes puis se glissent à nouveau dans la foule. Ailleurs, à d'autres carrefours, on voit de l'argent répandu ou bien le feu mis aux biIlets de banque. Nous n'osons aller les ramasser... Ailleurs encore, les phannacies aux vitrines éventrées et ce qui reste de leurs produits brule, dehors. Nous avançons au milieu d'une foule incroyable de gens qui, comme nous, partent sans savoir où, rappelés à t'ordre par les coups de

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feu des soldats qui tirent en l'air si nous manifestons l'envie de nous arrêter ou de rebrousser chemin. D'ail1eurs, on doit bien prendre garde de rester rassemblés. Combien y en eut-il qui, laissant leur groupe familial les devancer quelques instants, furent emportés par le mouvement et cherchèrent désespérément les leurs, évanouis dans cette immensité humaine? On marche, on marche, poussant la voiture chargée de tout ce que nous avons pu y entasser et de la bicyclette. Non loin de l'intersection des Boulevards Monivong et Norodom Sihanouk, de grands nuages de fumée semblent venir du lycée du 18 Mars et des maisons en bois voisines. Là-bas, c'est une station d'essence. De la fumée sort d'un peu partout. Est-ce que les Khmers rouges blÛlent tous les établissements d'Etat? Non loin de la résidence présidentielle de Chamcar Mon, des blessés. Mais aussi des malades de l'hôpital de l'Amitié KhméroSoviétique dans leur lit, le flacon de sérum à leur côté, poussés par d'autres malades plus valides. Des mourants, aussLLa ville est sale, très sale. Combien de milliers de personnes ont déjà foulé le sol sur lequel nous avançons? Combien y ont fait leur cuisine, dormi, tout comme nous, tout à l'heure, dans notre rue, dans le passage? Les Khmers rouges, maintenant, nous pressent d'avancer, si bien que ce soir du 20 avril, nous nous trouvons aux environs de la Faculté de Droit, à moins de cinq kilomètres de chez nous. Notre espoir de retour s'enfuit à l'unisson de nos pas qui accélèrent désormais notre quête nouvelle d'un lieu où s'abriter pour la nuit prochaine. Nous avons atteint le carrefour de Kabal Knol. Deux routes: celle qui, au-delà du pont Monivong, conduit à Prey Veng-Svay Rieng, c'est-à-dire, par des routes praticables, à la frontière viêtnamienne, l'autre la route de Ta Khmau. Nous sommes partagés entre le désir de franchir le pont, afin, pensons-nous, de trouver une possibilité de fuite vers le Viêt-Nam en même temps que la raison m'amène à préférer la route de Ta Khmau, ville où j'ai travaiI]é, où je connais beaucoup de monde et où, je pense, nous trouverons un refuge décent. Ma mère penche aussi pour cette solution car, dit-elle, en suivant le fleuve, on ne risquera pas de manquer d'eau. De plus, la région est riche en fruits et légumes de toutes sortes. La foule est si dense à cet endroit qu'il faut de longues heures pour la canaliser par l'une ou l'autre route que les Khmers rouges bloquent alternativement. Aussi avons-nous le loisir d'attendre et de peser le pour et le contre. C'est qu'alors notre pensée est aussi absorbée par notre maison: nous y avons tout laissé, porte ouverte. Dans que] état allonsnous la retrouver? Nous n'imaginons pas encore que nous l'avons quittée à jamais.

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C'est d'ailleurs l'objet principal de nos conversations avec ceux que nous côtoyons: de quel quartier venez-vous, dans quelles conditions êtes-vous partis de chez vous, n'avez-vous pas été séparés des vôtres? Tout à fait par hasard, ma mère retrouve sa sœur, accompagnée de sa fille, son gendre et leurs enfants. Eux vont franchir le Mékong, car son gendre est originaire de la province de Svay Rieng. Elle nous engage à en faire autant. Non. Nous irons vers Ta Khmau. Nous nous quittons, pour toujours, mais nous ne le savons pas encore. Beaucoup de monde traverse le pont Monivong. Puis les Khmers rouges installent un barrage, en bloquant désormais l'accès. Ils ouvrent la route de Ta Khmau vers laquelle se dirige désormais le flot des arrivants. Nous en sommes. Tout le monde passe à la fouille. Nous campons un peu plus loin, à quelque cinq cents mètres de Kabal Thnâl et deux cents mètres du Pont Monivong, pendant trois jours, je crois, avant de nous ébranler de nouveau, vers Ta Khmau. Nous sommes là, le long de la route, protégés par les arbres des allées, adossés aux parapets de ciment qui bordent les immeubles en briques, détruits. Là que nous cuisinons, que nous étalons nos nattes, que nous nous enroulons dans nos moustiquaires faute de pouvoir les suspendre. Nous sommes comme des régimes de bananes étalés sur le soL.. Là, accroupis, toute lajoumée, à attendre. On ne bouge pas. On ne veut pas bouger. Il y a plein de monde. Combien de personnes? Un million? Partout où se porte le regard, on ne voit que des têtes, de la fumée d'incendie, de la fumée des petits foyers que chacun allume pour faire la cuisine et des déchets, des déchets. On ne sait où prendre l'eau: alors on entre dans les maisons abandonnées par leurs propriétaires, comme les nôtres. Pour nos besoins naturels, inutile d'utiliser les toilettes. Le système sanitaire est bouché. On fait où l'on peut, cherchant encore à se protéger des regards. Je me dis qu'à ce rythme, les maladies ne vont pas tarder à apparaître. Des gens installés près de nous racontent qu'ils sont entrés dans une villa, celle d'un ancien militaire de Lon Nol. Toute la famille gisait là, exécutée, dans la maison. A partir de ce moment-là, les cadavres ne vont plus nous quitter. Au début, on en voit peu. Quelquesuns, par-ci par-là, abandonnés au bord de la route. Le 24 avril, on repart. On pousse la voiture le long des berges du Tonlé Bassac. Peu de maisons, désormais, sur notre chemin. Une ferme de temps en temps. L'eau que l'on consomme est celle du fleuve. Des cadavres y flottent. On se nourrit des aliments que l'on a apportés ainsi que des fruits, des légumes, des volailles, des porcs laissés derrière eux par ceux qui, comme nous, sont envoyés encore plus loin. Il faut dire qu'ici la sUlVeilIanceest assez lâche. Peu de Khmers rouges

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nous surveillent compte tenu de notre nombre. Ils remontent et redescendent les colonnes que nous fonnons. Dès qu'ils disparaissent de notre regard, nous faisons une pose. On se relaie pour garder la voiture, pendant que les autres s'enfoncent un peu dans les terres et vont au ravitaillement: les fermes s'y trouvent; les champs regorgent de légumes. Le paysage ici est très verdoyant. Dans une ferme abandonnée, nous trouvons un seau, ustensile que nous n'avions pas pensé à emporter et qui nous fait grandement défaut. La marmite que nous utilisons n'est pas pratique. En allant au fleuve prendre de l'eau, on rencontre des Khmers Islam sur la berge. Leur évacuation se fait à bord de leurs propres maisons flottantes, mais ils commencent à manquer d'essence. Nous leur en échangeons trois bidons contre du poisson séché. La quantité est nettement plus importante avec l'essence qu'avec un change en vêtement ou même en médicaments... Non. La faim ne se fait pas sentir. Jusqu'où va-t-on, demandons-nous à nos accompagnateurs khmers rouges? Poussez encore plus loin votre marche, là où l'Angkar vous attend et va vous recevoir. Mais qui est l'Angkar? On se le demande bien! Ce mot, on avait eu l'occasion de l'entendre sous le régime de Lon Nol, prononcé par les réfugiés qui venaient des zones contrôlées par les résistants. Mais nous n'en connaissions pas trop la signification exacte. Pour nous, c'était un gouvernement dans la résistance, sans qu'on sache très bien ce qu'il représentait, ni quel visage il avait. Alors, l'Angkar nous attend, va nous recevoir, nous renseigner, nous dit-on. Belles paroles mensongères uniquement destinées à nous faire poursuivre notre route... On s'accroche déjà à nos souvenirs, à ce qui faisait notre quotidien moins d'une semaine auparavant. La maison, le passé. Déjà le regret nous tenaille. Pourtant on veut savoir. Mais si l'on insiste, c'est la bousculade qui nous répond. Et nous craignons que trop d'insistance ne nous conduise à la mort. Dans notre cœur, le désespoir s'installe. L'ère nouvelle est ouverte: le pouvoir, c'est eux. La parole, c'est le fusil. Ici s'arrête ma chronologie datée. A partir de ce moment, je n'ai plus de repères. Le soleil, la lune, les étoiles nous indiqueront désormais l'heure. Quant aux mois... Nous commençons à vivre une succession d'événements sans date: des femmes qui accouchent et qui, leur nouveau-né dans les bras, sont sommées de se relever et de continuer leur chemin; des gens qui cherchent dans la foule des membres de leur famille. La vie secrète, totalement secrète, commence aussi maintenant. Tout cacher, telles ces radios et cassettes que nous avions emportées et que les soldats Khmers rouges n'ont pas encore trouvées. Tout vivre à l'intérieur de nous-mêmes. Pas question de

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pleurer, sous peine d'être questionnés et, peut-être, de disparaître. Ne manifester ni le chagrin, ni la douleur, ni la pitié, ni la compassion. Moi, j'ai les ongles longs et encore peints. Un soldat khmer rouge s'approche de moi: "Camarade, tu es trop belle comme ça. Tu vas apprendre à travailler aux champs. Tu dois couper tes ongles. Angkar en a décidé ainsi. Angkar daek tu !". Ah ! cette expression. Elle est si forte, si lourde d'ordres et de menaces qu'on ne peut que s'exécuter. J'exprime alors ma détresse aux miens et les funestes augures que de telles paroles laissent présager: jamais nous ne reviendrons chez nous. Comment pouvons-nous supporter ces ordres, comment pouvons-nous laisser nos vieillards insultés? C'est ce que ma mère n'a cessé de répéter, jusqu'à sa mort. Vous êtes nombreux, disait-elle. Quelle force vous représentez! Vous êtes mieux nourris qu'eux (à ce moment-là, nous ne souffrions pas encore de la faim). Pourquoi vous laissez-vous faire? Pourquoi ne vous révoltez-vous pas ? Ainsi, jusqu'à ce qu'elle meure d'épuisement, en 1978, s'est-elle interrogée sur notre inertie. Oui, pourquoi? C'est, je crois, parce que nous nous situons à l'intérieur des règles d'un jeu que nous avons perdu. La donne de ce jeu était faite de cette confiance qu'on avait accordée aux Khmers rouges à leur arrivée. On l'attendait ce nouveau régime qu'en coulisses on avait entendu vanter. Nous n'étions pas les seuls, d'ailleurs, à avoir de la sympathie pour les maquisards. Nous, quand nous imaginions leur victoire, nous pensions leur donner une partie de nos biens: une maison pour eux, nous réselVant la jouissance d'un minimum de pièces ailleurs. De quoi vivre dans une certaine aisance. Nous voulions les aider et nous le pouvions! Aussi, quand ils nous ont dit de partir, nous avons observé les règles du jeu. Et puis, quand ça a duré, quand ça s'est prolongé, tout était fichu. On ne pouvait plus rien faire. Mieux, nous en étions à nous faire progressivement déposséder de ce que nous avions sauvé une semaine plus tôt. Nos livres: inutiles. Ceux que nous avions mis dans la voiture: brûlés. Les feuilles de cahiers feront aux Khmers rouges d'excellents papiers à cigarettes. L'appareil à prise de tension que j'avais cru utile de prendre: jeté (mais r en avais caché un autre). Les revolvers naïvement emportés pour nous protéger: confisqués. Les médicaments, nous avions eu la sagesse de les cacher: dans les sacs de riz, dans les vêtements, sur nous. Ils ne les ont pas trouvés. Sans abri, nous subissons la pluie, l'orage. Faire du feu sous la pluie battante. Préparer à manger en se faisant tremper jusqu'aux os. Quelle misère. Les enfants tombent malade. Alors je distribue des médicaments autour de moi, même à ceux que je ne connais pas : après tout, on est tous sur la même galère.

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TAKHMAU

Je pense que je peux dater encore au 25 ou au 26 avril. Nous sommes à treize kilomètres environ de Phnom Penh, arrivés à Ta Khmau. C'est une ville que je connais bien ear j'y ai travaillé. Mon cœur s'emplit d'espoir. Je vais retrouver mes collègues, mes amis. Je vais pouvoir leur demander qu'on nous prête un logement jusqu'à notre retour à Phnom Penh. Enfin l'espoir de revivre un peu décemment. Interdit. Les Khmers rouges bloquent toutes les rues. Seul l'accès aux rives du Stung Prek Thnot est possible. Je m'arrange quand même, un peu plus tard, pour me rendre jusque chez mes amis. Tout est fenné. Personne. Pas même un chien ou un chat. Tout est calme. Un silence impressionnant troublé au loin par le bourdonnement de la marée humaine qui passe et s'installe. On se croirait dans un cimetière. Quel désespoir de nouveau! Notre vie s'organise ici, provisoirement encore. Nous avons échoué dans un parc, aménagé autrefois pour les enfants, au milieu des toboggans et des balançoires, au bord de la rivière de Prek Thnot, avec pour seule idée notre subsistance. Jusqu'à présent, nous n'avons pas souffert de la faim, la campagne environnante a POUlVU nos besoins et à par nos échanges avec les Khmers Islam nous avons consolidé notre réserve de poisson. Mais qu'allons-'nous devenir une fois qu'elle sera épuisée? Les échanges ne pourront pas avoir lieu indéfiniment: outre nos bijoux auxquels nous n'avons pas encore touché, il nous reste notre linge, nos vêtements, des pièces de tissu, quelques dollars... On nous dit bien que l'Angkar va s'occuper de nous, mais jusqu'à présent, nous la trouvons singulièrement absente l'Angkar... Si nous avions seulement soupçonné ce que cela pouvait être, sans doute ne nous serions-nous pas tant inquiétés de son absence! La toilette ne devrait pas, en principe, poser problème, puisqu'il suffit d'aller se tremper dans la rivière. Cependant, tout le monde ne sait pas nager. Alors, abrités tant bien que mal du regard des autres, nous nous aspergeons avec l'eau que nous avons recueillie dans un seau. Mais on ne se sent pas vraiment propres... et le paysage qui nous entoure, même luxuriant, est envahi par les déchets humains. Ma mère nous envoie chercher du bois afin de faire cuire le repas. Il nous faut traverser la foule occupée, elle aussi, à cette activité primordiale, lancinante, de la nourriture... A quelques centaines de mètres de notre campement, je tombe sur mon oncle, le jeune frère de ma mère, et ses deux filles. Le choc est grand de se retrouver et ma mère le supplie, en pleurant, de rester avec nous. "Non, dit-il. Nous

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habitons tout près, dans un village. Comme nous avons appris que beaucoup de monde se rendait dans les provinces, nous sommes venus à la rencontre des nôtres et chercher des médicaments pour ma femme, malade. Nous ne sommes pas trop mal, là-bas, et nous saurons nous accommoder du nouveau régime. Comme je suis le seul à savoir calculer, les Khmers rouges m'ont mis à l'intendance." "Nous allons donc nous séparer définitivement", lui dit ma mère. Il ne répond rien. Avant de lui faire nos adieux, je lui donne des antibiotiques pour sa femme. Ainsi se passent quelques jours, aux abords de Ta Khmau. Mais on ne nous laisse pas de répit. Il faut repartir. Aller plus avant. Les Khmers rouges commencent à se montrer en plus grand nombre, à être plus autoritaires aussi. L'Angkar, nous assure-t-on, va bientôt nous nourrir, s'occuper totalement de nous, pourvoir à nos besoins. Aussi, bientôt, ne sera-t-il plus nécessaire de garder les objets que nous avons emportés. Les donner tous à l'Angkar : les pelles, les couteaux, les objets de cuisine, tout. Quand tout aura été rassemblé, tout, un jour, sera redistribué à chacun, équitablement, par l'Angkar. Nous ne savons pas encore, lorsqu'on nous tient ce discours, ce qui nous attend dans les prochains jours. Pour l'instant, nous conservons tout. La répartition des tâches, ici, comme autrefois, est coordonnée par ma mère qui, malgré ses quelque cinquante-cinq ans et les pénibles journées que nous venons de passer est vraiment vigoureuse. Aux femmes le soin de sortir les affaires de la voiture, de les installer pour notre meilleur confort et d'aller trouver des compléments de provisions. Aux hommes celui de prendre l'eau à la rivière et de ramasser du bois. Quand on repart, chacun s'active puis pousse la voiture. Maman marche devant.
PROGRESSION LENTE VERS LES CAMP AGNES DU SUD

Après trois jours à Ta Khmau, nous levons le camp de nouveau, avançant pour nous arrêter quelques kilomètres plus loin, à Prek Samrong, dans ce riche paysage. On nous autorise à nous installer dans l'enceinte de la pagode Weath Sarnrong. La nuit est déjà tombée. Mais il nous faut de l'eau. Aussi nous rendons-nous à la rivière (ici, c'est encore le Prek Thnot qui coule) pour en prendre la quantité nécessaire et préparons-nous le repas. Peu après, quelqu'un vient s'enquérir du lieu où nous l'avons puisée et, l'ayant appris, nous prévient que là se trouve un cadavre tout gonflé. Trop tard, la nourriture est déjà sur le feu. Sans lumière, nous allons dormir dans le sanctuaire avec, près de nous, un grand Bouddha. A la lumière du jour, au petit matin, nous découvrons

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que le Bouddha n'a pas été notre seul compagnon de nuit. Trois cadavres étaient également à nos côtés. Nous n'avions pas soupçonné leur présence. Etions-nous si las, si insensibles déjà que nous ne percevions même plus certaines odeurs? Ce jour-là marque la fm de notre frayeur des cadavres, habités que nous sommes désormais par la conscience de notre mort prochaine. Ceux qui au départ de Phnom Penh n'avaient pas voulu se charger de denrées alimentaires, pensant pouvoir en obtenir grâce à leur argent, se trouvent complètement pris au dépourvu. Personne n'ose leur échanger de la nourriture contre une monnaie qui n'a plus de valeur. C'est le désespoir total pour certains qui mettent fin à leurs jours. Nous éloignant de la route pour chercher des fruits, il nous arrive de trouver des personnes pendues aux arbres. Je me souviens de deux vieillards, un couple sans enfant, qui pour ne pas risquer de se rater ont accroché de grosses pierres à leurs pieds et sont allés se noyer. J'ai entendu dire aussi que des médecins s'ouvraient les veines. C'est un spectacle terrible que celui qui nous est offert par tant de désolation: ceux qui ne peuvent plus se nourrir; ceux qui tombent malades; ceux qui, désespérément, cherchent des membres de leur famille... Et tout cela par la seule volonté de quelques individus qui en ont décidé ainsi. Et nous partons de nouveau, toujours en direction du Sud. Aucun village ne s'offre immédiatement à notre vue dont les habitations sont en retrait, enfouies dans les arbres, à quelque cinq cents mètres au moins de la route goudronnée sur laquel1e nous marchons. Le paysage qui, jusqu'à présent, était riche en couleur et en nourriture devient soudain comme abandonné. Au bord de la route, des maisons en ruine. Il est vrai que nous entrons dans les zones que les Khmers rouges ont contrôlées lorsqu'ils s'opposaient à Lon Nol et qu'il y eut, ici, beaucoup de combats. La terre présente elle aussi ce même aspect de désolation: quelques touffes d'herbe, par-ci, par-là, et comme craquelée malgré les pluies qui se sont mises à tomber. Notre provision de riz s'est considérablement réduite. Nous n'avons pas vraiment rationné nos vivres jusqu'à présent, car nous avons toujours trouvé un complément soit dans les maisons et les fermes abandonnées, soit dans la nature. Maintenant, il nous faut faire attention. Le potage - la soupe de riz - additionné de sel remplace le riz. C'est en arrivant aux abords de Saang, petite commune de la province de Kandal, que je me rends compte à quel point le nombre des évacués a fondu. Tant que l'on marche, on ne s'aperçoit pas que depuis un moment déjà des familles entières se dirigent à leur gré sans que les

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Khmers rouges les en empêchent, plus à l'Est ou plus à l'Ouest, rejoignant peut-être leurs régions natales. Comme des centaines d'autres, notre groupe familial que nos voisins n'ont pas quitté depuis Phnom Penh, a suivi, tout droit. Combien d'autres aussi, sans trop savoir si nous obéissons à un ordre ou si nous suivons simplement le mouvement, nous faisons halte au bord de cette route sans rencontrer quiconque du peuple ancien 4. Comment faire du feu dans ce lieu stérile? Il faut accepter de s'éloigner un peu pour couper ces petits arbres qui, encore tout frais, pleurent leur sève dans une flamme incertaine. Pendant une quinzaine de jours (plus peut-être ?), nous restons là, sans rien faire, commençant à subir les tracasseries des Khmers rouges qui fouillent dans nos affaires dont ils nous demandent de nous dépouiller. Nous nous sentons seuls, abandonnés du monde. Je pense alors que même si nos larmes engendraient une mer de sang, personne ne prendrait pitié de nous. Et pourtant, un jour, venant du ciel, on entend comme un grondement. Certains, les plus instruits, nous disent que ce doit être le bruit d'un avion qui passe le mur du son. L'espoir renaît. Peut-être est-on en train de nous photographier. Peut-être nous voit-on et va-t-on nous délivrer. Nous y croyons d'autant plus que le phénomène se reproduit plusieurs fois chaque semaine. Et puis, plus rien. Cette nouvelle coupure d'avec le m.onde extérieur nous ramène à notre passé, jusqu'à regretter maintenant ce parti républicain que nous avions détesté, tant les Khmers rouges ne nous apportent que tourment et misère. Quelques jours après leur arrivée, nous en avons plus qu'assez. Après un temps indéterminé passé aux environs de Saang, sur la rive Ouest du Bassac, nous reprenons notre cheminement, toujours vers le Sud. Le paysage redevient verdoyant et riche d'arbres fruitiers. La terre est noire et fertile. Nous arrivons aux alentours de Koh Thom. Où exactement? Il est bien difficile de le dire. La mémoire n'a pas gardé le nom de ces lieux où nous n'avons fait que passer. Ce dont je me rappelle bien, en revanche, c'est notre arrivée, un soir. On désigne à ma famille un lieu de pose, à proximité de la maison d'une famille du peuple ancien. Devant la maison, un manguier. A côté du manguier, des tas de foin que des bœufs, à d'autres moments, broutent tranquillement. Le vent est violent, la pluie tombe à flots, nous grelottons. Nous laissons la voiture à quelque distance, le long du
4. Le "peuple ancien", dans la terminologie des Khmers rouges, est formé des habitants des zones qu'ils occupaient avant 1975. Tous les autres étant catégorisés en tant que "peuple nouveau".

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fleuve. Nous avons encore des tong à nos pieds. Nous avançons jusqu'à l'arbre, dans une boue épaisse que fonne ce mélange de terre, de bouse et de paille, sous le regard de nos "hôtes". Ils ne bougent pas. Personne ne nous prie de venir nous abriter. Pour eux, la vie que nous subissons maintenant est la juste punition infligée au peuple nouveau que nous sommes, trop choyé jusque-là et corrompu. Alors, nous nous relayons dans la voiture, y protégeant en priorité les enfants, ou sous le manguier. Faire du feu dans ces conditions, préparer à manger relèvent de la gageure. Mais nous sommes un peu aguerris maintenant et avons fait provision de cette denrée désormais inestimable qu'est le bois. Epuisés, nous nous endormons là, à même le sol. Et cette famille du peuple ancien tout près, à l'abri, à l'aise, qui vit normalement, dans de vraies maisons. Même si, ici, elles ne sont pas sur pilotis, du moins semblent-elles en bon état, relativement récentes, organisées en village. Un grenier à maïs, collectif. De la volaille, du bétail, des arbres fruitiers, des potagers. Alentour, ,des champs. Une vie normale, en somme. Et nous, là, par terre. Les images de nos lits, de notre confort, d'un vrai repas, prennent fonne sous nos paupières fermées. Nous vivrons dans ce village pendant trois ou quatre semaines, sans qu'aucun véritable contact s'établisse avec notre famille d"'accueil". Notre vie est toute transformée. Même notre langage doit changer. Nous apprenons, en entendant les anciens s'interpeller, à nommer choses et gens. Nous, nous avons une langue de citadins, de gens qui ont fréquenté les écoles. Il nous faut désormais parler campagnard et révolutionnaire. Interdit de s'appeler frèreet sœur... Leur substituer camarade.Muta remplacé de manière uniforme la personne à laquelle on s'adresse. Fini ce pa-œun par lequel on désignait les plus jeunes, ce bângpour les plus âgés, ce om mia mir pour l'oncle... Mon mari n'est plus bângmais mut. Seuls les pères et mères plus âgés bénéficient d'une appellation distinctive: puk et mè, encore puk n'appartient-il pas à la langue citadine mais paysanne. De même ne diton plus niam baypour manger ou keignpour dormir, mais hop bayet dek, plus archaïques. L'égalité de tous passe par l'abolition des classes. L'abolition des classes nécessite l'alignement. Dans ce nouveau Cambodge, la classe paysanne, dit-on, est la référence, celle qui n'a pas été entachée d'impérialisme, au contraire des citadins. Celle que le vocabulaire colonial n'a pas atteint. Supprimons le vocabulaire ana nikhom (colonial) car nous sommes maintenant les maîtres chez nous ! On a peur d'ouvrir la bouche, même entre nous. Peur d'être surpris en flagrant délit de colonialisme et d'impérialisme par des oreilles indiscrètes. Car, si nos "hôtes" refusent de parler avec nous, ils n'en écoutent pas moins tout ce que nous pouvons dire. Nous sommes dans

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cette situation étrange que provoque l'infériorisation des individus. Oui, nous nous sentons inférieurs à ces gens du peuple ancien, y compris à leurs enfants: non seulement ils appartiennent à la catégorie des vainqueurs, le "peuple ancien", mais aussi à celle des possesseurs de l'outil de communication reconnu, légitime. Nos "hôtes" sont un couple assez jeune, la trentaine. Une autre femme adulte, à peu près du même âge et quatre ou cinq enfants. L'homme part chaque jour travailler aux champs. On le voit peu. La femme, en revanche, est chez elle. Pour nous, les jours passent, accroupis au sol, sous le manguier et sous le regard hostile de l'''hôtesse''. C'est vrai, elle prépare de vrais repas. Nous la voyons faire, par la force des choses. Nous sentons les bonnes odeurs. Et nous, la misère... Nous finirons quand même par étabIir un petit troc, sans paroles: des pièces de tissu contre du prahoc. Toujours sur le pas de la porte. Jamais nous ne franchirons le seuil d'une de ces maisons. Une après-midi, des anciens nous annoncent la tenue, pour le soir même, d'une réunion avec l'Angkar. A sept heures, en effet, alors que la nuit est tombée, un groupe de cinq hommes en noir, éclairés par deux torches, font le tour des nouveaux, les appelant à se rendre au plus vite à une assemblée qui va décider de notre avenir. Tout le monde, anciens et nouveaux, se prépare. Chez nous, ma mère, mon mari et moi-même nous apprêtons, commentant cet événement. Depuis leur arrivée au pouvoir, c'est la première fois que nous allons rencontrer les chefs, rencontrer l'Angkar. Les questions que nous allons leur poser se pressent dans nos têtes: comment voient-ils rorganisation du pays, quels ordres vont-ils donner et comment les feront-ils appliquer? Comment, enfin, allons-nous vivre? Une petite piste boueuse à l'extérieur du village qui longe les vergers nous conduit au lieu de la réunion. Comme il fait nuit, je ne suis pas capable de dire s'il ya des maisons alentour. Au bout de quatre ou cinq cents mètres, nous arrivons à une petite place, d'une quinzaine de mètres de côté, éclairée par un feu de bois. Les chuchotements laissent deviner la présence de plusieurs familles déjà arrivées, anciens et nouveaux mélangés. Les cinq hommes de l'Angkar sont là avec, derrière eux, quelques hommes en noir. J'imagine, à leur tenue vestimentaire, que ce sont les chefs-adjoints des villages voisins: krama autour du cou, crayon dans la poche de la chemise, papier à ]a main. Nous sommes, en tout, moins d'une centaine de personnes, soit assises à même le sol, sur des feuilles séchées, sur un bout de bois ou tout simplement accroupies. Un chef ouvre la séance aux cris de Kurup Sama Mut J, Kurup Kama Phibal! ("Salut Camarades !", "Salut Responsables l"). Puis il

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demande le silence à la mémoire des yothea (soldats) tombés pour libérer le pays. Après le recueillement, il reprend la parole pendant au moins une heure: reconstruire le pays après la guerre, pays libéré, besoin des forces de tous... Mais aussi, puisque vous êtes membres du peuple nouveau, il est nécessaire qu'on fasse votre connaissance et qu'on apprenne, de votre bouche, votre nom et la profession que vous exerciez autrefois. Si l'on s'y soustrait, la menace sourd. Ses paroles sont courtoises, toutefois, aimables mêmes, comme s'il voulait nous faire oublier les souffrances que nous sommes en train de vivre, comme s'il voulait nous mettre en confiance. Beaucoup croient en ses paroles. Beaucoup ne se méfient pas. Heureux d'être enfin pris en considération, ils se valorisent aux yeux des nouveaux chefs et vont déclarer des professions qui révèlent un niveau social élevé, des spécialisations que souvent même ils n'ont jamais acquises. Combien de médecins et de membres du corps médical, d'instituteurs, de techniciens de toutes sortes, de généraux, de capitaines, etc. avaient été formés autrefois dans notre pays! Selon les déclarations enregistrées: un nombre incalculable! Tous espèrent être crus et utilisés à l'édification du nouvel Etat. C'est vrai: bon nombre d'entre ces hommes ont été emmenés, peu de temps après, leurs femmes et leurs enfants restant au village. Plus personne ne les a revus. En ce qui nous concerne, on n'a pas obéi. On n'a pas inscrit nos noms, attendant l'évolution des choses. Cette assemblée est suivie de journées sans fin, misérables. Après une toilette plus que sommaire chaque matin, nous nous précipitons chez les anciens leur offrir notre aide pour égrainer le maïs jaune. C'est qu'en échange, ils nous en donnent... Deux semaines environ après l'assemblée, les anciens demandent à tous les nouveaux de ne plus quitter leurs emplacements car nous allons bientôt être envoyés sur l'autre rive du Bassac afin de participer à l'édification du pays. Les familles dont les hommes ont été emmenés veulent rester sur place, attendre leur retour. Impossible. Drame. Nous revoici poussant la voiture, le vélo, la charrette que nous avons pris soin de fabriquer. Sur la route, une fois de plus, des milliers de personnes qui sortent, comme nous, des villages environnants. Nous arrivons au bac, non loin de Saang, en direction de Khos Thom, vers Saang, je pense. C'est là que nous serons contraints d'abandonner la voiture, ma "Coccinelle", dont j'enlève le rétroviseur, unique miroir qui me renverra mois après mois, année après année, l'image d'un visage que j'aurai de plus en plus de mal à reconnaître. Parmi ces milliers de personnes, une dizaine de Khmers rouges qui font établir la liste des évacués par des nouveaux, de ceux qui savent

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lire et écrire. A cette liste est accolé le nombre de kilos de maïs et de riz que l'on distribue à chaque famille (nous aurons, pour notre part, en tout et pour tout: trois kilos de riz et trois kilos de maïs). Ma mère a la surprise de voir un de ses jeunes frères qui aide les Khmers rouges. Il est peu expansif sur les semaines qui viennent de s'écouler et ne connaît pas trop l'avenir qui l'attend. Pour l'instant, il est affecté à une tâche qui lui évite le départ, il ne sait rien d'autre. Sitôt retrouvés, sitôt séparés. C'est le désespoir. Nous nous disons adieu, en secret. " Yeay Khim ! " (Khim âgée, c~est-à-dire l'aînée). C'est le nom que ma mère, en tant que chef de famille, a donné. On nous appelle. C'est notre tour de monter dans le bac. Nous nous répartissons les affaires que nous portons sur le dos. Plus de voiture. C'est terminé. Nous descendons la berge du Bassac et le bateau va nous déposer sur l'autre rive, en peu de temps. Bien qu'il n'y ait qu'un kilomètre environ de la berge au village, la route nous paraît longue. C'est que le sol est boueux sur ces terres particulièrement humides entre les deux bras du fleuve. Aucune maison ne nous attend particulièrement: les premiers arrivés sont abrités par les villageois. Nous trouvons, quant à nous, une sorte de hangar que son propriétaire nous autorise à occuper pour la nuit. Une espèce de lit en bambou, d'un côté, les bêtes derrière, et pour chasser les moustiques, un feu de bois. Non, tout ceci n'a pas été établi à notre intention. Nous prenons les lieux comme ils se trouvent, heureux toutefois de pouvoir nous sécher un peu et préparer le repas, tout en parlant à la famille qui nous accueille. Non, ce ne sont pas de grandes conversations, nous n'oublions pas qu'ils font partie du peuple ancien. Nous devons les craindre, nous méfier d'eux. Ils affichent, d'ailleurs, un certain dédain à notre égard. Nous les prions de partager notre repas lorsque le maïs est cuit, invitation qu'ils déclinent. Bien sûr, nous l'avons fait par pure politesse, et peut-être aussi par crainte de l'Angkar. Mais personne ne s'y trompe! Nos vivres sont insuffisants, le repas fort modeste et la qualité des mets déplorable. Nous ne tarderons pas à nous en rendre
compte, alors que chacun a trouvé une place pour dormir

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ma mère et

les enfants sur le lit de bambou, les autres par terre, sur une bâche

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et

qu'il faudra nous rendre dans la nuit, le ventre ballonné, faire nos besoins où nous le pourrons. Les seuls sanitaires sont, en effet, les broussailles des environs. Ainsi découvrirons-nous, le lendemain matin, sur les berges ou les rives du fleuve, plein de petits tas de maïs mal digérés... Enfin, nous ne faisons qu'une étape ici et dès cinq heures, au point du jour, nous réveillons les enfants et levons le camp, une fois de plus.