LE COMMANDANT DEODAT

De
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On a tant entendu d'opinions opposées sur la guerre d'Algérie que le point de vue de Deodat, singulier commandant jeté dans le drame, est bienvenu. Sale, cette guerre, mauvaise les moyens, mauvaise aussi la cause. Les deux dernières années de la guerre, marquées par le putsch d'avril 1961, sont les plus tragiques que notre armée ait vécues. Deodat est un cœur pur. Ses lettres sont le reflet de ses tourments.
Publié le : samedi 1 juin 2002
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EAN13 : 9782296289406
Nombre de pages : 179
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Claude Le Borgne

LE COMMANDANT

DEODAT

Lettres d'Algérie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - Italie

DU MÊME AUTEUR

La guerre est morte, essai (Grasset, 1987) La Prison nomade, roman (François Bourin, 1990) Prix Amerigo Vespucci Prix Robert Delavignette Un discret massacre, essai (François Bourin, 1992) Le Lieutenant Deodat, roman (Julliard, 1995) Prix Raymond Poincaré Le Métier des armes, essai (Economica, 1998) Le Capitaine Deodat, roman (L'Harmattan, 2000)

La Stratégie dite à Timoléon, essai (Economica, 2000)

AVANT-PROPOS
Les personnages cités dans les lettres du commandant Deodat (exactement Deodat Deodat) sont imaginaires, sauf ceux dont la notoriété autorise à ne pas les masquer. Les lieux où opère Deodat sont pareillement introuvables. Les lettres rapportées ici, que le commandant adresse d'Algérie à son épouse Marie, s'échelonnent du 1er juillet 1960 au 15 février 1962. Pour respecter l'intimité du couple et sauf négligence du rapporteur, on les a débarrassées des mièvreries sentimentales et des épanchements érotiques qui, le lecteur peut le supposer, figurent dans les originaux.

L'auteur ne saurait être tenu pour responsable des divagations de son héros, libre comme chacun de divaguer à sa guise.

Secteur postal xx xxx, le 1erjuillet 1960

Marie, Me voici dans la place. Expression mauvaise car il n'y a pas ici de place à défendre, et un pays entier dont il faut empêcher qu'il ne pourrisse. Mais c'est un peu tôt parler de guerre et de politique alors que, débarquant chez les Teurs, je n'y connais encore rien. J'ai trouvé à Alger les charmes les plus divers. Selon son humeur et la capacité que l'on a à orienter son regard, on y verra le port de Barberousse ou celui de notre Amirauté, le palais du gouverneur général ou celui du dey au chassemouches, des mosquées ou des églises, la délicieuse place provinciale qui marque le centre de la ville ou le grouillement joyeux de la casbah, les arcades commerçantes façon XIXe, les filles piedsnoirs superbes et provocantes - qui, je le suppose, Marie, m'eussent aguiché si tu n'existais pas -, ou les yaouled, comme l'on dit bêtement, rigolards et mendiants, et quelques vieilles fatmas un peu voi-

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lées. Fermant à demi les yeux, on peut encore rêver et faire défiler les personnages qui encombrent une histoire agitée. Voir des esclaves chrétiens au travail dans les docks, ou d'autres formant les équipages de chebeks que commandent des raïs renégats, et les Turcs, dey ou pachas titulaires d'un pouvoir nonchalant et cruel; puis l'arrivée des pioupious débarquant à Sidi-Ferruch et la casquette du père Bugeaud; ou, autre débarquement, les premiers colons poussés par le malheur et l'espérance des terres promises; les élégantes fin de siècle aux galas du théâtre comme à Paris; le retour des poilus (arabes) après la victoire de 1918; débarquement toujours, celui des Américains en novembre 42 ; et le départ du corps expéditionnaire, mi-turcos mi-pieds-noirs, l'année suivante, « venant d'la colonie pour défend' le pays» ; enfin, si l'on a l'âme funèbre, la peste de Camus dans une ville sans Arabes, en attendant la peste d'aujourd'hui. On y croise maintenant trop de soldats et de véhicules militaires de toutes sortes. Rien pourtant qui suscite l'inquiétude: depuis l'affreuse année 1957, le calme... pardon, Alger est paisible, et gai. J'en viens à mon commandement. Sache, pour la commodité de nos échanges, que ton Deodat est à la tête d'un bataillon. Le bataillon est

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l'unité (comme l'on dit) que, dans l'infanterie, commande un commandant. Pour éviter cette redondance, beaucoup parlent de chef de bataillon au lieu de commandant. Dans la cavalerie, c'est chef d'escadrons qui convient et je renonce à t'expliquer ce pluriel. Comme enfin il arrive qu'un bataillon soit, faute de commandant, commandé par un capitaine qu'on ne saurait dire commandant, au moins substantivement, je ne pense pas que tu retiennes quoi que ce soit de cette salade de chefs. Ce que tu sais mieux, pour en avoir parfois cousu les attaches, c'est que je porte quatre galons, encore que je ne sois pas sûr que tu les aies comptés et observé leur disposition. Quatre donc, et le quatrième au-dessus, légèrement séparé des trois autres. Cette séparation indique que le porteur a changé de catégorie. Capitaine, il était officier subalterne. Passés les trois galons, le voilà officier supérieur. Cette élévation, prise au pied de la lettre et appliquée à moi-même, me paraîtrait fort ridicule. Aussi n'y pensé-je point, ni personne il me semble. C'est qu'à l'encontre de ce que les ignorants imaginent, les rapports militaires sont d'une merveilleuse simplicité. La répartition de tous sur l'échelle hiérarchique, les signes éclatants du rang que chacun y occupe, les "marques extérieures de respect" que prescrit le règlement, gestes et attitudes dont le subordonné doit honorer le supé-

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rieur, ces coutumes et bien d'autres constituent une société des plus confortables et des plus paisibles. Ainsi s'explique que les dénominations que les modernes pourraient trouver humiliantes aux subordonnés ne le sont en aucune façon pour les intéressés, qui ne s'en soucient pas. De cette indifférence heureuse je viens d'avoir, à peine arrivé, une preuve a contrario. Le commandement, découvrant soudain que les sous-officiers s'appellent sous-officiers, s'inquiète d'une appellation qui pourrait être ressentie comme une offense. Il a donc décidé de mener une enquête que, me semble-t-il, on pourrait baptiser sondage, au sein de ce corps dévoué. On voulait savoir si ses membres ne se sentaient pas mal nommés et s'ils ne souhaitaient pas un autre mot, qu'ils étaient invités à proposer. Le résultat fut une belle colère, et unanime, chez les sondés. Je crois que, si les sous-officiers se sont tant emportés, c'est qu'on leur avait fait toucher du doigt une infériorité de vocabulaire qu'ils n'avaient jamais décelée ou, s'ils l'avaient fait, qu'ils considéraient comme une commodité sans conséquence. Qu'elle puisse entraîner jugement de valeur les a grandement choqués. Il s'en est même trouvé un pour faire remarquer qu'il existait, chez eux comme chez les officiers, deux catégories et que l'on parlait de sous-officiers supérieurs, stupidité qu'on n'apercevait pas davantage et qu'il valait

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mieux, en effet, ne pas apercevoir. Comme quoi ces excellentes gens se sont montrés fort sages, et le haut commandement fort sot. Je te fais perdre ton temps, mais ne m'en repens pas. Il n'est de bon temps que perdu, ce que rend très bien l'expression populaire, prendre du bon temps. Je te parlerai un autre jour de ce que je fais ou dois faire, en espérant l'avoir, d'ici là, mieux compris. Pour ce qui est de "la matérielle", je suis installé, et mon PC avec moi, dans une villa confortable, et tout à fait française meublée qu'elle est galeries Barbès. Elle a été mise à notre disposition (réquisitionnée, louée? je l'ignore) par Monsieur Gravelle, nom regrettable d'un excellent homme, colon de son état et maire du village de Tagrit, où nous sommes. Je te vois assez bien venir y habiter si les circonstances, que je connais encore mal, s'y prêtent. Dans cet espoir, je... Deodat

15 juillet Les festivités républicaines ont été, hier, réduites à peu de choses. Cette sobriété n'était pas pour me déplaire. Il faut certes honorer notre république. Mais on ne saurait danser joyeusement sous les lampions si l'on a en tête l'évènement fondateur que nous célébrons là. "Quand la bombe pète en l'air...", il y a sur le bal du 14 juillet une chanson bien rafraîchissante qu'il me faudra te chanter un jour. Je n'ai pas eu de consignes à recevoir de mon prédécesseur, parti avant mon arrivée. C'est le second du bataillon, resté en poste, qui me renseigne. Qui est cet alter ego? Boufard, tout simplement! Camarade de promotion à Saint-Cyr, tu le connais. Je le retrouve égal à lui-même, jovial à ses bonnes heures, truculent toujours et fort irrespectueux du savoir-vivre militaire. Cet irrespect, cette indifférence apparente, le font mal voir. Ce qui lui vaut d'être aujourd'hui mon second et moi... son premier. Comme je place Boufard très haut, je trouve ce classement injuste. Prisonnier avec moi

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chez les Viêts, il y avait conservé l'attitude, intransigeante dans sa grossièreté, qui est dans son caractère. Il se refusait à composer en rien avec nos gardiens, ce qui les impressionnait fort, et les inquiétait. Quoi qu'il en soit de nos mérites ou démérites respectifs, je suis enchanté de ces retrouvailles. La camaraderie d'école permet de supporter sans gêne une hiérarchie discutable imposée par les aléas de l'avancement. Je commande un bataillon, comme tu le sais, mais aussi un quartier, zone territoriale dont j'ai la responsabilité. J'y dispose de mes trois compagnies, et aussi de quelques autres éléments qui sont étrangers au bataillon. Deux SAS, ce qui veut dire Section administrative spécialisée et s'apparente aux anciennes communes mixtes, ou aux postes que tenaient au Maroc les officiers des Mfaires indigènes; chacune dispose de quelques auxiliaires locaux que l'on nomme mokhaznis. Un commando de chasse aussi (chasse à l'homme il va de soi), formé de harkis et qui est donc une harka, avec laquelle il faudra que je me familiarise. Une brigade de gendarmerie enfin, dont la présence indique que ce n'est pas exactement la guerre que l'on fait. Au reste, ce dans quoi nous sommes engagés se nomme pacification. Ce mot, qui fait en France ricaner les méchants, s'applique aux régions
d'Algérie où notre action, après plus de cinq ans

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d'opérations, a bien réussi. Les rebelles n'y sont plus chez eux et il est possible de s'y consacrer à une sorte d'administration de la population. Je t'expliquerai mieux cela lorsque j'aurai écouté mon chef. Le colonel Brande, qui commande notre régiment, fait de trois bataillons, et aussi notre secteur, fait de trois quartiers, est en effet un grand fanatique de cette œuvre de paix. Nous voilà en tous cas très loin de la mission militaire classique. Celle-ci s'applique toujours dans maintes zones encore pourries de fells, et fort peu ici. Soit dit en passant, cette appellation de fells pour désigner les combattants d'en face - ou de nulle part ou de partout - prête à commentaires. Le nom complet, fellaga, est de bon arabe et désigne le coupeur de routes. Fell est l'abréviation courante, commode et non péjorative. Pour dénigrer, il faut ajouter le suffIXe méprisant et dire fellouze, ce qu'on fait aussi beaucoup. De fellouzes, me dit Boufard qui n'use d'aucun autre terme, il n'y a donc plus guère dans notre quartier. Le plan Challe, mis en œuvre dans toute l'Algérie à partir de 1959, a fait merveille chez nous comme ailleurs. Le succès de ce commandant en chef, aviateur pourtant, dans ses opérations terrestres a redonné à l'armée d'Algérie confiance en son avenir. Ici je n'ai plus, si je puis dire, que quelques isolés à me mettre sous la dent.

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Ces survivants sont réfugiés dans le Bou Garn, petit massif montagneux qui borde mon quartier à l'ouest, ou dans la forêt des Beni Slimane, qui le limite à l'est. Mais peu de fellouzes, ajoute Boufard, ne veut pas dire la paix. Le FLN, Front de libération nationale qui mène ce combat bizarre et multiple, dispose d'autres hommes que les jounoud (c'est ainsi qu'ils disent eux-mêmes de leurs soldats, et qui faitjoundi au singulier). Ceux-là sont plus discrets, plus politiques, donc plus redoutables. Ils constituent ce que nous appelons, à leur façon, une OPA, Organisation politico-administrative. Ces gens-là seraient nos vrais ennemis, combattants de l'ombre si j'osais cette expression qui évoque pour nous un combat patriotique beaucoup plus honorable. Je ne sais si cette organisation occulte, que l'on dit redoutable, a la réalité qu'on lui prête ou si elle est grossie dans l'esprit de nos cadres. On en fait grand cas, et d'abord nos officiers de renseignement, appliqués à traquer l'OP A responsable de tous nos maux - je devrais dire des maux de la population, car c'est elle qu'il nous faut protéger des entreprises des rebelles. Pour s'y opposer, on dispose sur tout le pays le réseau de nos postes et sans doute est-ce la bonne solution. Il en résulte que le bataillon est réparti en plusieurs dizaines d'éléments, ce qui ne fait pas beaucoup d'hommes

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pour chacun. Ces petits groupes sont installés dans des hameaux arabes dont les maisons s'appellent ici mechtas (c'est littéralement un abri contre les rigueurs de l'hiver), et ailleurs gourbis, mot passé dans notre argot depuis la conquête du XIXe siècle et qui évoque mieux leur pauvreté. La vie que mènent nos appelés ainsi dispersés (car c'est d'appelés que mon bataillon est formé) n'est pas drôle. Non qu'ils courent beaucoup de risques, puisqu'il y a peu de vrais ennemis. Mais l'inconfort est grand, les distractions nulles et le service contraignant, partagé entre patrouilles et embuscades qui ne visent qu'à confirmer l'absence d'ennemi, au mieux à en empêcher le retour. A quoi s'ajoutent, et ce n'est pas rien, les tâches de pacification. De ces tâches étranges, je t'ai dit que je n'étais pas encore en mesure de te parler.

20 juillet Je suis donc à la tête d'un bataillon d'appelés. Joint à la drôle de guerre que nous menons ou ne menons pas et à la quasi-absence de l'ennemi, voici qui ajoute à mon trouble. C'est en effet pour moi une découverte que ces conscrits. Je ne les ai jamais pratiqués. Ni durant la campagne de France en 1940, où mes hommes étaient appelés peut-être, mais sénégalais. Ni en Mauritanie, où nos unités méharistes étaient constituées de Sénégalais encore, et de Maures. Ni en Indochine, où n'allaient que des professionnels. Sans doute un esprit plus politique que le mien tirerait-il de grandes conclusions en comparant nos deux guerres d'après-guerre, je veux dire celle d'Indochine et celle d'Algérie. Il jugerait que si la guerre d'Indochine était menée par les seuls soldats de métier, c'est qu'on ne tenait pas trop à ce pays lointain. Et que si, en Algérie, on envoie les appelés combattre, c'est qu'on y tient beaucoup. On manifeste ainsi que l'Algérie c'est la France. Ceci n'est pas faux puisqu'il s'agit de trois de nos dépar-

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