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Le corps protestataire

144 pages
Les manifestations politiques contemporaines se caractérisent, selon les analyses de ces quinze dernières années, par deux traits : un fort contrôle de la violence physique et un grand soin accordé à la mise en scène et en discours de ces pratiques. D'où un relatif désintérêt pour ce qui contribue à faire pourtant la spécificité de l'action manifestante, c'est-à-dire l'intensité de la présence physique qui y est explicitement investie. Or il serait dommage de désincarner trop vite la manifestation, plus vite que l'histoire. Un numéro qui souligne l'apport et l'importance de la dimension physique de la vie sociale.
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PUBLIÉ AVEC lE CONCOURS DU CENTRE NATIONAL DE lA RECHERCHE SCIENTIFIQUE DE L'INSTITUT DE RECHERCHE SUR LES SOCIETÉS CONTEMPORAINES ET DU CENTRE NATIONAL DU LIVRE

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L' HARMATTAN 16 RUE DES ÉCOLES 75005 PARIS

DIRECTION EDMOND
BERNARD PRETECEILLE PUDAL

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COMITÉ DE RÉDACTION
MARC OLIVIER ALAIN DOMINIQUE ALAIN MICHÈLE MARIE-CLAIRE EDMOND BERNARD CATHERINE DOROTHÉE PATRICK LUCIE JEAN-MARIE ABÉLÈS CA YLA CHENU DAMAMME DEGENNE DUPREZ FERRAND LAVABRE PRETECEILLE

PUDAL
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RIV AUD-DANSEï TANGUY

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1998 L'HARMATTAN ISBN: 2-7384-6959-0 ISSN: 1150-1944

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SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES N° 31 juillet 1998

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LE CORPS PROTESTATAIRE
DOMINIQUE MEMMI

INTRODUCTION:

LA DIMENSION CORPORELLE

DE L'ACTIVITÉ SOCIALE

S

VICTOIRE PATOUILLA RD

UNE COLÈRE POLITIQUE
L'USAGE

DU CORPS DANS UNE SITUATION EXCEPTIONNELLE: LEZAP D'ACT UP-PARiS

1S

EMMANUEL SOUTRENON LE CORPS MANIFESTANT ENTRE EXPRESSION ET REPRÉSENTATION 37

LA MANIFESTATION
JOHANNA SIMÉANT

L'EFFICACITÉDES CORPS SOUFFRANTS: LE RECOURS AUX GRÈVES DE LA FAIM EN FRANCE DOMINIQUE MEMMI LE CORPS PROTESTATAIRE AUJOURD'HUI: UNE ÉCONOMIE DE LA MENACE ET DE LA PRÉSENCE

S9

87

.....
DELPHINE SERRE

LE BÉBÉ « SUPERBE » LACONSTRUCTION DE LADÉVIANCE DE LA PETITE ENFANCE

CORPORELLE PAR LES PROFESSIONNEl(LE)S 107

.....
TABLE OF CONTENTS ABSTRACTS 129 131

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INTRODUCTION: LA DIMENSION CORPORELLE DE L'ACTIVITÉ SOCIALE

1. LA DIMENSION

CORPORELLE DE LA VIE SOCIALE: UN INTÉRÊT INÉGAL ET ÉVOLUTIF EN SCIENCES SOCIALES

Quel intérêt aurait la sociologie - et a fortiori la science politique - à prendre plus systématiquement en compte la dimension corporelle de la vie sociale? Ne le fait-elle pas déjà passablement? N'existe-t-il pas des sociologies sectorielles qui s'en chargent suffisamment? Et n'est-il pas assez de courants sociologiques (I. Goffman, P. Bourdieu), ou d'études de la rhétorique corporelle (de R. Barthes à J. Baudrillard) pour se servir du corps comme instrument de lecture? Un parti-pris commun, banal, réunit en effet les travaux figurant dans le présent numéro de Sociétés Contemporaines: focaliser l'attention sur la dimension corporelle des pratiques sociales soumises à analyse. L'idée est qu'il y aurait là une potentialité heuristique qui est loin d'avoir été systématiquement exploitée. Réinsérer, ne serait-ce que brièvement, ce point de vue dans le contexte du rapport qu'entretiennent avec lui les sciences sociales, permet d'en restituer l'intérêt et les limites. Car ce regard insistant sur les corps, loin d'être inexistant, est très inégal selon les disciplines, du moins dans le cas français auquel nous limiterons ici l'analyse. C'est en histoire qu'il est le plus intense. L'affaiblissement du paradigme labroussien et de l'intérêt pour la dimension économique de la vie sociale, le développement de l'histoires des mentalités en direction des pratiques culturelles ont suscité, entre autres, le développement de la curiosité pour les pratiques corporelles. Nombreux ont été les historiens français à s'y intéresser et, surtout, à passer d'une de ces pratiques à l'autre, indice d'une reconnaissance tacite par la discipline d'un lien au moins implicite entre elles: pratiques alimentaires (J.-L. Flandrin, J.-P. Aron, M. Aymard, 1. Allard), pratiques sexuelles (A. Corbin, J.-L. Flandrin, G. Vigarello, G. Darmon), histoire de l'hygiène (G. Vigarello, A. Corbin) de la douleur (J.-P. Peter), du vêtement (D. Roche), du gestuel (J.-C. Schmidt), de la mort (M. Vovelle). Après un temps de latence d'une dizaine d'années, l'introduction en 1961, par F. Braudel, de la rubrique « vie matérielle et comportement biologique»
Sociétés Contemporaines (/998) n° 31 (p 5-14)

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(<< vie matérielle va ainsi pour moi des choses du corps ») au sein de la revue des la Annales a donc porté ses fruits, ainsi que le note 1.-M. Berthelot (Berthelot, 1985). Si l'on en croit l'inventaire dressé par ce dernier (et dont on s'inspira beaucoup ici), des avancées significatives en sociologie ont été accomplies simultanément en France, à partir des années 70 (Berthelot, 1985). À travers quelques courants de pensée, d'abord, souvent confortés par des supports de publication. Ainsi la notion de « corps-simulacre », théorisée dans les ouvrages de Jean Baudrillard, se trouve exploitée et développée dans la revue Traverses. Pierre Bourdieu voit reprises et mises en œuvre dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales les notions d'incorporation et d'habitus forgées dans son œuvre. La revue Ethnologie Française se fait l'écho de l'intérêt accordé aux techniques et à la symbolique du corps développé par un certain nombre d'ethnologues et d'anthropologues, la psychologie sociale n'ayant pas trouvé, elle, de support fixe où manifester collectivement son attention croissante à ces questions. Enfin il faudrait citer les travaux dont la revue Recherches se fait l'écho, d'inspiration, certes, plus historiques, qui se sont produits autour de l'œuvre de Michel Foucault, elle-même orientée toujours davantage sur le « bio-pouvoir» et les techniques d'emprise sur les corps à partir des années 75 (Berthelot, 1985). C'est, par ailleurs, dans deux domaines surtout que se sont développées les sociologies sectorielles qui accordent tant soit peu d'intérêt à la dimension corporelle. La sociologie du sport, tout d'abord, depuis le début des années 70 (J.-M. Brohm, J. Defrance, Ch. Pociello, Le Pogam, B. Michon). Il s'agit ensuite de la sociologie de la santé (C. Herzlich, 1. Pierret, F. Loux), ou encore des travaux portant sur les discours médicaux sur le corps (1. Bennani, L. Boltanski, P. Dubois, D. Lebreton). La sociologie de la médecine, davantage tournée vers l'institution médicale et l'action thérapeutique, accorde finalement peu d'attention spécifique à la dimension corporelle de la pratique (Ph. Lucas, J.-P. Dupuy et S. Karsenty, J.-c. Guyot). Plus fructueux, de ce point de vue, les travaux produits dans la mouvance de la sociologie du travail sur la santé des travailleurs (Y. Lucas, A. Wiesner, G.N. Fischer, J.-L. Brangeon et G. Jégouzo, Chombart de Lawe, Bungener, C. Horellou-Lafarge, MY Louis) (J.-M. Berthelot, 1985). En science politique, J'intérêt pour cette question est beaucoup plus faible, et plus récent. Quelques développements actuels de la discipline nous rapprochent cependant insensiblement d'un questionnement sur la dimension corporelle de la vie politique: l'intérêt renouvelé des politologues pour la violence politique (autour de Philippe Braud notamment); l'importation au sein de la discipline d'un début d'anthropologie historique du politique (M. Abeles, O. Ihl, Y. Deloye, C. Haroche); enfin, et surtout, la progressive appropriation de l'œuvre d'un historien, encore, Norbert Elias, par des politistes (C. Haroche, A. Garrigou, B. Lacroix), qui fait écho à la réappropriation par l'historien des interprétations « politologiques » fournies par Elias (R. Chartier). À défaut de pouvoir ici nous étendre longuement sur cet inventaire, soulignons surtout l'intérêt très inégal déployé, entre histoire et anthropologie d'une part, sociologie et science politique d'autre part, pour les pratiques corporelles et la dimension corporelle de la vie sociale. Il faut souligner surtout le caractère moins cohérent de l'entreprise sociologique en ces matières. La variation des pratiques corporelles

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selon les milieux sociaux n'a pas été étudiée de manière aussi systématique par les sociologues qu'elle ne l'a été par les historiens sur la longue durée. Ainsi de la sociologie de la sexualité et des pratiques sexuelles (cf. cependant H. Schelsky, N. Lefaucheur, J.-C. Kaufman), de la sociologie des pratiques alimentaires (C. Fischler, J.-C. Grignon), des techniques d'allaitement et d'élevage des jeunes enfants (le travail de L. Boltanski, par exemple, est historique et limité à un groupe social), de la sociologie de la douleur (le travail de R. Rey se veut une « histoire de la douleur» cf. cependant I. Baszanger), de la sociologie de l'hygiène, ou de la violence sociale. Les recherches entamées par Roland Barthes dans les années soixante n'ont pas donné naissance à la sociologie du vêtement qu'i! avait appelée de ses vœux et commencé à théoriser, et les travaux sur les pratiques entourant le corps mort (J. Ziegler, F. Raphaël, 1.-D. Urbain) sont loin d'avoir le caractère synthétique de l'équivalent historien ou anthropologue (Y.V. Thomas). L'investigation sans doute la plus collective et la plus systématique des pratiques corporelles en sociologie est celle qui s'est menée autour de Pierre Bourdieu et de la revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales. Annoncée en 1971 par l'article programmatique de L. Boltanski, « Les usages sociaux du corps », elle a permis de mettre à jour, au milieu des années soixante-dix, la cohérence des habitus corporels de milieux sociaux ou professionnels: ecclésiastique (Ch. Suaud), sportif (J. Defrance), militaire (L. Pinto), paysan (P. Champagne). Synthèse, en partie, de cet effort collectif, La Distinction de Pierre Bourdieu en 1979, par les liens qu'i! tisse de fait entre l'ensemble de ces pratiques, grâce à la clef de lecture totalisante que représente la notion d'habitus incorporé, n'a pas vraiment essaimé, sauf dans le domaine de la sociologie du sport (Defrance, Wacquant). Elle semble surtout avoir découragé les entreprises d'analyses des pratiques corporelles qui poseraient l'investigation de ces dernières comme une fin en soi (et non comme un instrument de lecture). Au total, si, à cette exception près, l'inventaire et l'analyse systématiques des « techniques du corps» proposé par M. Mauss au début du siècle ont tendu à demeurer lettre morte, ainsi que le rappelle C. Levi Strauss en 1950, D. Victoroff en 1958 et T. Orel encore en 1983 (Berthelot, 1985), ce paraît être, en France, tout particulièrement vrai en sociologie. Éloquente encore serait la comparaison avec la sociologie anglo-saxonne, précocement et fortement marquée depuis l'entre-deux guerres, par l'approche ethonologisante de l'École de Chicago (et, plus récemment, par les «Gender studies »). L'ouverture croissante de la sociologie française à ce courant permet d'augurer a contrario un déplacement de perspective (cf. par exemple les rencontres et publications récentes - dont celle de Sociétés Contemporainesconsacrées à E. Hughes). En cohérence avec ce qui précède, ce furent des sociologues de formation anthropologique, Marcel Mauss et Robert Herz, qui furent amenés, au début du siècle, à proposer, aux marges de la sociologie morale naissante, un cadre d'analyse systématique des usages du corps. Il s'avère de même, aujourd'hui, que ce sont surtout des anthropologues ou des ethnologues, femmes de surcroît (alors que tous les représentants de la discipline historique cités plus haut sont des hommes) qui tendent à affronter de manière un peu unifiante, quoique sur des terrains limités, la dimension corporelle de la vie sociale (S. Verdier, F. Zonabend, F. Loux, J. Favret-Saada, C. Petonnet, S. Lallemand, M. Ségalen, F. Héritier-Augé).

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Et, puisque le noyau du présent numéro porte, en fait, sur des pratiques politiques, on notera ici quelques indices de l'intérêt inégal pour la dimension physique de la pratique sociale entre histoire et anthropologie d'une part, et science politique d'autre part. Il faut, par exemple, avoir recours aux historiens, à leurs analyses des nombreux signifiants portés par le corps vif ou mort du roi (E. Kantorowitz, N. Elias, L. Marin, M. Walzer, A. Dewerpe et al, Apostolides, A. De Baeque, R. Darnston) ou à l'anthropologie politique et à ses travaux consacrés au corps du chef (cf. Balandier, ] 985) pour voir apparaître un intérêt spécifique pour les usages du corps - réel, figuré ou métaphorique - en politique (si l'on exclut l'intérêt très anecdotique pour le corps dans les travaux consacrées à la communication politique). De même, alors que l'analyse des politiques publiques est en plein essor, la discipline ne semble guère encline à penser, par exemple, dans les catégories de la science politique, quelque chose comme une « politique des corpS» (pour reprendre l'expression de M. Foucault) qui serait apte à prendre en compte, de manière unifiante, les inspirations communes aux politiques de la santé, des sports, ou de la famille. L'intérêt tardif pour la pratique manifestante signale en revanche une curiosité, pour une pratique non conventionnelle dont la dimension physique (par comparaison au vote, aux sondages, à la communication politique) n'a pas totalement échappé à ces observateurs. Remarques non fortuites. C'est sans doute de ces ouvertures récentes de la science politique, que sont issus - outre le présent numéro de Sociétés Contemporaines, produit, pour l'essentiel, d'un séminaire voué aux Usages sociaux et politiques du corps à l'lEP et à l'ENS, et consacré, pour une part importante, à la pratique manifestante - deux ouvrages récents de ses coordinateurs. L'un, parce qu'il attire le regard sur l'apparence physique comme ressource possible pour un homme politique, pour autant, bien sûr, qu'un marché vienne lui conférer provisoirement du sens et de la valeur (Matonti, 1998); l'autre parce qu'il reconstitue la cohérence et les impensés d'une politique publique des corps livrés à la science, en commençant à la replacer dans un contexte plus général: celui des usages socialement autorisés du corps aujourd'hui (Memmi, 1996) 1.
2. LES OBSTACLES ÉPISTÉMOLOGIQUES UNE POSITION PROVISOIRE PROPRES À LA SOCIOLOGIE:

« Considérer (Ia)matérialité corporelle est pour les sociologues quelque chose de redoutable: bien des lectures donnent l'impression qu'il y a là un problème à éviter plutôt qu'à aborder de front» (Berthelot, 1985). Quels obstacles spécifiques - mais aussi quels avantages - en sociologie, à prendre en compte plus carrément la dimension corporelle de la vie sociale? Ces obstacles sont d'origines très diverses. Ils tiennent à la genèse de la construction de la discipline sociologique, acharnée à conférer dès l'origine une autonomie au fait social, mais à une époque où la biologie fournit le modèle scientifique par excellence, et où les menaces de sociobiologie sont réelles. Il y eut aussi le souci en même temps de se démarquer de la pensée 1.
Il s'agit (la bibliographie citée en tin de texte consacrés au traitement de l'objet "corps" par chelles. ou les infortunes de la beauté. Paris. corps. Dix ans de magistère bioéthique, Paris. ne reprenant que les travaux qui sont explicitement les sciences humaines) de F. Matonti, Hérault de Séla Dispute, 1998, et de D. Memmi, Les gardiens du Éd. De l'EHESS, 1996.

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philosophique, et de son spiritualisme, avec ses dualismes (corps-âme, espritmatière). Pour la période plus récente, il faut évoquer, depuis les années cinquante, la focalisation de la pensée française sur 1'« idéologique» (Althusser), le « symbolique» (Bourdieu), 1'« idéel» (Gode lier), destinée à relativiser quelque peu les explications matérialistes des phénomènes sociaux. Plus récemment encore, il faut compter, à la fin des années soixante, avec l'avènement de ce qu'on appelé le « corporéisme », cet intérêt croissant pour le corps dans les classes moyennes urbaines, dont témoignent la conjonction du féminisme, de la contre-culture, de l'apparition de nouveaux professionnels du corps (Berthelot, 1985), intérêt accompagné d'un discours susceptible de susciter, à juste titre, la méfiance du sens savant sociologique. Moins historiques, plus épistémologiques et restés contemporains, deux obstacles de fond se présentent aussi. L'horreur du divers, d'abord: « Je savais bien que la marche, la nage, par exemple, toutes sortes de choses de ce type, sont spécifiques à des sociétés déterminées (...). Mais quels phénomènes sociaux étaient-ce? C'étaient des phénomènes sociaux "divers", et comme cette rubrique est une horreur, j'ai souvent pensé à ce "divers" au moins chaque fois que j'ai été obligé d'en parIer, et souvent entre temps », s'exclame Marcel Mauss (Mauss, 1936, cité in Berthelot, 1992). Justifier l'intérêt de ces questions, l'amène à déclarer: «corps, âme, société, tout se mêle» ou à évoquer la double dimension sociale et biologique de ces questions, reliées par « la roue d'engrenage psychologique ». Rien d'étonnant alors à ce que, auteur de ce coup de force, longtemps sans écho, que représenta son texte de 1936, Mauss soit aussi le théoricien du fait social total. S'intéresser à la dimension corporelle de la vie sociale suppose, semble-t-il, une relative distance aux découpages institutionnels: celle dont ont fait preuve, notamment, les historiens de l'École des Annales, en 1961, et en 1969, encore, lorsqu'ils consacrent un numéro spécial de leur revue à l' « histoire biologique» (Berthelot, 1985). Une issue à cette « horreur» du divers en sociologie résiderait dans la mise en place d'une notion capable d'unifier ces pratiques. D'où le rôle central du concept d'habitus ou d'incorporation dans La Distinction. D'où la séduction aussi, a priori, pour d'autres, de la notion de « corps ». Mais alors surgit le malaise, au moins aussi puissant que le précédent en sociologie, de l'absence de définition préalable. Parler

de sociologie « du corps» exigerait en effet - à suivre les précautionsépistémologiques suivies par Durkheim et Mauss pour fonder l'ensemble de la discipline

-

de lui

trouver un objet définissable dont l'extension et les limites soient fondées sur un lien intelligible - et non seulement sensible - entre ses différents éléments. C'est avec ce problème que les quelques auteurs récemment engagés dans la tentative visant à fonder une sociologie du corps frayent de manière plus ou moins délibérée au cours de leur réflexion. L'un déplore que « l'articulation vécue des niveaux» (d'analyse du corps) « n'a jamais été constituée comme objet de recherche» (Berthelot, 1983, 129). L'autre évoque la formule de Barthes, rappelant qu'« il y a effectivement plusieurs corps », et ces corps auxquels renvoient notamment les différentes disciplines par lesquels ils sont pris en charge « ont beaucoup de mal à communiquer entre eux»; il faudrait donc, comme Saussure procéda avec le langage, « unifier les points d'attaque »(E. Probyn,1992, 6). Un troisième affirme qu'« une constellation de faits sociaux et culturels s'organise autour du signifiant corps », que «cette série de faits forme un champ social cohérent avec ses logiques repérables », constituant

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« un observatoire privilégié des imaginaires sociaux et des pratiques qu'ils suscitent» et qu'« il y a pertinence heuristique à le faire fonctionner» (Le Breton, 1991, 137). Enfin, un autre, se réclamant explicitement de Durkheim et de Mauss, afin d'opérer « la constitution du corps en objet de l'analyse sociologique », pose que « chaque culture comporte un ensemble systématique de techniques du corps dont l'unité profonde dépend de schèmes culturels intériorisés par tous les individus d'un même groupe au cours de leur prime éducation ». Et il propose le concept unificateur de « culture somatique» qui est censé surmonter « le morcellement des approches et des techniques d'investigation issu des divisions traditionnelles entre disciplines différentes ». Ce concept est en effet bien utile, en ce qu'il suppose « l'existence de relations signifiantes ou d'affinités entre l'ensemble des comportements corporels, symboliques ou pratiques propres à un groupe », que ce groupe soit représenté par une ethnie, une classe sociale, ou une classe d'âge (L. Boltanski, Encyclopœ dia universalis, 1989, 607). Notre position sera ici la suivante. Il ne s'agit pas de considérer le moins du monde comme résolu ce problème de définition préalable, ni de le faire disparaître magiquement par une profession de foi en l'unité de ces pratiques. Il vaut mieux avouer notre relative impréparation en cette matière, mais relativiser aussi son importance dans un premier temps, comme l'ont fait anthropologues et historiens, en pariant sur le caractère heuristique d'un point de vue focalisé sur cette dimension de ]a vie sociale. On adoptera cependant la notion de « culture somatique », définie plus haut comme une béquille provisoire, parce qu'elle est assez large pour contenir des rapports différents à la dimension corporelle: pas seulement des usages sociaux ejJectt(s du corps, les fameuses « techniques du corps» de Mauss, mais des rapports à l'affichage, à l'aveu, à la revendication, très inégalement distribués, de cette dimension de la vie sociale et politique.
3. JUSTIFICATIONS D'UNE
AVENTURE

On ne se propose donc pas de surmonter ici, dès J'abord, les obstacles épistémologiques que nous avons évoqués. Quelques indices incitent pourtant à avancer malgré tout. L'intérêt à focaliser son attention sur la dimension corporelle d'une pratique sociale nous semble reposer sur deux types de justification, on l'espère généralisables, et dont le présent numéro ne serait au fond qu'une vérification en actes. La première, c'est l'imp011ance, pour le sens commun, de ]a dimension corporelle des pratiques sociales. Soins quotidiens du corps, travail minutieux de la présentation de soi avant toute activité publique, intensification au xx. siècle, et notamment chez les hommes de classes moyennes, de techniques d'entretiens et de perfectionnement corporels (body-building, chirurgie esthétique, régimes alimentaires, pratique du bronzage, usage de parfums), et surtout, multiplication du nombre et des catégories de professionnels correspondants, ces « nouveaux clercs» chargés de proposer des voies de salut par le corps, et non par l'âme: l'apparence physique semble interprétée par un nombre croissant d'agents sociaux comme une véritable ressource sociale. L'information mérite pour le moins l'attention sociologique Mais plus intéressant: s'il est, en fait, dénué de sens de dissocier corps et esprit, matériel et spirituel, il ne demeure pas moins que ce clivage existe pour le moins à l'état de construction sociale, une des plus puissantes qui soit, et qui produit des ef-

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fets. Ne serait-ce que parce qu'elle recouvre des catégories professionnelles: il est des professionnels préposés à l'usage (sportifs, mannequins, danseurs...) ou à l'entretien (médecins, spécialistes de l'apparence, de la communication...) intensifs du corps. Ce clivage est aussi générateur de classements sociaux. Il est ainsi des populations qui, dans la division sociale et sexuelle de tâches, se trouvent de préférence destinées à cet usage ou à cet entretien, souvent les plus dominés: les plus pauvres (investissement dans les travaux de force ou de résistance, dans les activités sportives ou de combat) et les femmes, dotées d'une compétence sociale aux soins du corps réclamant peu de capital culturel reconnu et, dont la reconnaissance sociale médiocre a dû passer (sans toujours réussir à le faire) par une professionnalisation progressive (sages-femmes, nourrices, infirmières, blanchisseuses...). Plus finement, le classement et la disqualification interne de milieux sociaux ou professionnels entiers sont bien souvent arc-boutés sur une qualification plus ou moins « physique» des postes (dans le monde de l'entreprise, par exemple, entre « OP », «OS» et « manœuvres» ou souvent, pour les femmes, sur un rapport différentiel à la maté-

rialité corporelle - infirmières versus aides-soignantes -). Nous avons pu montrer
pour notre part que des groupes sociaux entiers, socialement homogènes, peuvent se trouver plus ou moins durablement voués à défendre la dimension « symbolique» du corps ou d'une pratique corporelle (Memmi, cf. note I). Ce clivage cristallise des conditions sociales, des destins, des représentations sociales. Il est difficile à un homme des milieux populaires, devenu sans abri, d'ignorer qu'au delà de la faible reconnaissance sociale de ses compétences professionnelles, la fongibilité de la force physique (atteinte par les accidents ou la maladie) représente un handicap sur le marché des « petits boulots» de survie. Il est difficile à une femme d'ignorer que la fongibilité de ses ressources physiques spécifiques (apparence, jeunesse) représente un handicap objectif sur le marché matrimonial, et à moindre égard, professionnel. Il est plus facile à un homme - afortio-

ri à un intellectuel - d'ignorer, par un effet d'ethnocentrisme spontané (c'est-à-dire
de projection sur le monde, non de sa réalité socio-biologique, mais de la représentation légitime qu'il en entretient) ce que sa production intellectuelle doit, bien sûr, à son rapport physique au monde social (maladie, vieillissement, absence de fonction procréative). Bref il est en position sociale de méconnaître ce que sa condition doit à ses déterminations physiques, ne serait-ce que par défaut. On parvient ainsi à ce paradoxe que ce clivage, avec la stigmatisation inégale dont il s'accompagne, est l'enjeu de luttes sociales, professionnelles, voire disciplinaires, et que la sociologie répugne pourtant à Je prendre en compte par souci de se distinguer, précisément, de ce sens commun si puissant, par ailleurs renforcé dans les années récentes. La dimension corporelle de la vie sociale serait une des cibles possibles du regard sociologique qui pâtit le plus de l'inquiétude de cette discipline, assez fortement disqualifiée, à renchérir du côté du sens savant. Or, à se méfier tant du sens commun, on perd ce qu'on gagne en rigueur épistémologique: la connaissance de pratiques effectives. Car les agents sociaux ne font pas que subir passivement ce clivage. Ils s'en servent. C'est du moins ce qu'on s'est efforcé de montrer avec la partie centrale de ce numéro consacré aux actions collectives, en nous penchant, dans une posture au moins partiellement ethnographique - on ne s'en étonnera pas - sur les usages du corps dans les manifestations, à travers quatre articles: Le corps manifestant, consa-

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cré aux manifestations ordinaires (Emmanuel Soutrenon), Une colère politique, consacré à Act Up (Victoire Patouillard), L'efficacité politique des corps souffrants (Johanna Siméant), au recours aux grèves de la faim en France, et Le corps protestataire aujourd'hui (Dominique Memmi), tentative de synthèse sur les pratiques manifestantes récentes. On s'est ainsi efforcé de montrer, ici à propos d'une pratique politique, que la mise en avant de la dimension corporelle mérite J'attention. Montrer qu'on s'expose physiquement dans un rapport de force ne serait pas nécessairement anodin: telle est l'hypothèse commune qui réunit au fond ces différents papiers. Ce ne serait pas tout à fait la même chose de manifester avec son corps qu'avec des écrits, des tracts, des votes ou des signatures au bas d'une pétition. L'efficacité expressive de cette pratique politique tient en partie à l'intensité de la dimension corporelle investie, réellement ou apparemment, dans l'action. Ses fonctions apparaissent alors à la fois nombreuses et non négligeables: éprouver collectivement et, par là-même, intensifier l'engagement et la solidarité manifestantes (Emmanuel Soutrenon), rejouer le conflit politique par la confrontation d'hexis corporelles concurrentes (Victoire Patouillard), exploiter, chez le public et les alliés politiques potentiels, la disposition à la sensibilité face aux pratiques politiques de violence retournée contre soi (Johanna Siméant). Autant de stratégies expressives possibles (la tentative de synthèse que représente le quatrième article en rendra compte plus précisément) qui exploitent intensément la dimension corporelle de l'action manifestante. Le point commun à ces débuts d'interprétations, quelle qu'en soit la validité, c'est que l'insistance sur la dimension corporelle de ces pratiques permet paradoxalement de repenser la dimension stratégique des mobilisations: mais en la raffinant, en intégrant désormais l'intensité de la dimension corporelle comme une composante essentielle de ces pratiques symboliques.
4. UNE JUSTIFICATION MÉTHODOLOGIQUE

L'autre bonne raison qui vient à l'appui d'une entreprise visant à tourner délibérer le regard vers la dimension physique de la vie sociale est la plus évidente et la plus classique: il peut paraître éclairant d'utiliser cette clef de lecture chaque fois qu'on aura à faire à des situations où la verbalisation est faible. Soit qu'il s'agisse de populations d'accès ou d'abord difficile, ou dotées de langages spécifiques rendant d'une manière ou d'une autre la communication verbale malaisée ou impossible. C'est le cas évidemment des populations étudiées par les anthropologues, ou, par exemple, dans un registre très différent, des très jeunes enfants aux prises avec les institutrices et les assistantes maternelles 2. Spécificité des populations qui contribue à expliquer la sensibilité des anthropologues à la dimension corporelle dans leur travail. Autres situations intéressantes pour ce type d'approche: celles qui ont massivement à faire avec l'indicible, ou avec le non-dit comme une composante essentielle de la perpétuation même de la situation. On s'explique, là encore, l'importance ac-

2.

Hypothèse que nous avons vérifiée grâce aux travaux d'étudiants effectuées dans le cadre de nos séminaires à l'lEP ou à l'ENS. Cf notamment V. Lanont et R. Garbaye, Sociétés et représentations, à paraître, 1998.

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DIMENSION

CORPORELLE

DE L'ACTIVITÉ

SOCIALE

cordée à l'observation des corps dans une histoire (Foucault) et surtout une sociologie de la domination (Bourdieu) attachées à repérer les raisons cachées de l'efficacité de cette dernière. C'est dans ce dernier registre que s'inscrit le travail présenté ici, en fin de dossier, Le bébé superbe (Delphine Serre), consacré à la construction de la déviance corporelle par les professionnelles de la petite enfance. L'observation de la dimension corporelle dans la pratique professionnelle permet de repérer à l'état latent la stigmatisation sociale dont les parents, souvent socialement démunis, font l'objet de la part des puéricultrices. L'observation est donc rentable parce que les agents professionnels sont ici trop bien prévenus de leurs préjugés sociaux pour les avouer autrement que par leur pratique: en l'occurrence en manipulant les corps enfantins, et en montrant et en disant aux parents comment ils doivent être manipulés. La pratique des puéricultrices s'avère alors receler tout un univers de significations sociales d'autant plus riches et évocatrices qu'elles semblaient devoir être celées par ailleurs. Au total, quand le travail est, comme ici, au croisement de ces deux types de justifications - analyse portant sur des populations avec laquelle la verbalisation est malaisée, et travail sur l'indicible de la domination -, on a des chances que le point de vue adopté soit stimulant (Le Sens pratique de Pierre Bourdieu disposerait d'emblée, par exemple, de ce double atout). Enfin la rentabilité du regard porté sur la dimension corporelle est évidemment susceptible d'augmenter quand celle-ci joue un rôle important dans la définition sociale de la tâche ou de la profession. D'où l'intérêt des traY/lux, de ce point de vue, sur les personnels soignants, les modèles, les hôtesses d'acèueil, les acteurs, les tatoueurs 3. Restait une double question qui affleure forcément quand on travaille sur ces objets: que regarder, et comment interpréter? L'interprétation des signes corporels n'a aucune raison d'être moins ardue que celle des signes linguistiques, les risques de polysémie et de mésinterprétation ne sont guère moindres, tant qu'on ne dispose pas de cette sémiotique du corps systématique que Louis Marin appelle de ses vœux et dont il tente une première esquisse, à l'image du modèle de communication verbale mis au point par Jakobson (L. Marin, 1989). La difficulté d'objectivation de ces signes particuliers risque d'être particulièrement importante: si les paroles volent alors que les écrits restent, les gestes tendent à être d'une nature encore plus volatile et fugitive. C'est un problème que chacun a rencontré au cours de ses recherches de terrain, ce qui nous a incités, pour notre part, à tenter de fonnaliser un peu ces langages, ces modes et ces intensités variées d'exhibition de la matière corporelle.

/

Dominique MEMMI CSU-IRESCO/CNRS 59-61, rue Pouchet, 75849 PARIS Cedex 17

3.

Idem. Cf. notamment:

B. Lambert, Sociétés et représentations,

à paraître,

1998.

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DOMINIQUE

MEMMI

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RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Panni les travaux cités dans le texte, ne sont répertoriés ici que ceux qui sont explicitement consacrés au traitement de l'objet<< corps» par les sciences humaines. BERTHELOT, .-M. 1982. Une sociologie du corps a-t-elle un sens? Recherches soJ ciologiques, vol. XIII, na 1-2, p. 59 et sq. BERTHELOT, .-M. 1983. Corps et sociétés. Cahiers internationaux de sociologie, J 1983, vo\. LXXIV, p. 119-132. BERTHELOT, J.-M. et a1I985. Les sociologies et le corps. Current sociology, vol. 33, n° 2, p. 1 et sq. BERTHELOT, .-M. 1992. Du corps comme opérateur discursif ou les apories d'une J sociologie du corps. Sociologies et sociétés, vol. XXIV, na 1. BALANDIER, . 1985, Les nouvelles explorations du politique, in ID, Le politique G des anthropologues, Traité de sciences politiques, Paris, PUF, t. 1, p. 321 et sq. BOLT KI, L. 1989. Les usages sociaux du corps, article « Corps », Encyclopœdia ANS universalis, Paris: Encyclopredia universalis ed., tome 6, p. 607-608. DAULHE,M. 1982. Une sociologie du corps est-elle possible? Recherches sociologiques, vol. XIII, na 1-2, p. 53 et sq. LE BRETON,D. 1991. Sociologie du corps: perspective. Cahiers internationaux, vol. XC, p. 131 et sq. MARIN,L. 1989. La sémiotique du corps, article « Corps », Encyclopaedia universalis, Paris: Encyclopredia Universalis ed., 1989, tome 6, p. 601-603. MAUSS,M. 1936. Les techniques du corps. Réédité in Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF, 1983, p. 384 et sq. PROBYN,E. 1992. Présentation. Écrire le corps. Sociologies et sociétés, vol. XXIV, na 1, p. 5 et sq.

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