Le Dangwai et la Démocratie à Taïwan

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C'est dans le cadre d'un régime monopartiste, dominé par le Guomindang, qu'est apparu le premier mouvement d'opposition taïwanais: le Dangwai. Celui-ci se montra particulièrement concerné par le statut international de l'île et par l'affirmation des droits politiques de sa population. C'est pourquoi, à la fin des années 70, la revendication principale de ses membres fut le respect du principe de l'autodétermination du peuple taiwanais. Toutefois, les velléités indépendantistes des "Hors Parti" s'avèrent être plus l'expression d'un désir de reconnaissance politique que d'une volonté de renier toute appartenance au monde chinois.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296369672
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Collection Recherches Asiatiques dirigée par Alain Forest

Sarnia FERHAT-DANA

LE DANGW AI ET LA DÉMOCRATIE À TAIWAN
Une lutte pour la reconnaissance de l'entité politique taiwanaise
( 1949-1986)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Recherches Asiatiques dirigée par Alain Forest
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REMERCIEMENTS

Nous tenons à remercier les personnes suivantes:

- Madame le Recteur Joëlle le Morzellec qui a accepté de diriger nos recherches et qui, par ses encouragements et ses remarques régulières, nous a permis de les mener à bien. - Monsieur Jean-Pierre Cabestan, pour le temps qu'il nous a consacré, son attention et ses conseils. - Les professeurs de l'Université nationale, Messieurs Li Ping-nan ($mffi) , Chiu Jung-chu (£i:~.) , Chen Chun-sheng (j!jJ~~) , Chen Ming-tung (j!jJIfflM) Wu Mi-cha (~~~) , Hsiao Hsin-huang , (.~1,!!) , Li Hung-hsi ($~") qui, par leur enseignement ainsi que les documents mis à notre disposition, ont contribué de manière inestimable à la progression de notre travail. Les chercheurs de l'Academia Sinica, Messieurs Wu Nai-teh (~Jj ~) , Chang Mao-kuei (~Dtf!) , Wang Fu-chang (.:EJ!n@l)qui, par leurs remarques et leurs suggestions de lecture, nous ont permis d'affiner notre perception de la société taiwanaise et du mouvement d'opposition Dangwai. - Les protagonistes du Dangwai, Messieurs Chang Chun-hung (~~ ~), Kang Ning-hsiang (~.~), Lin Yi-hsiung (fHU$), Yao Chia-wen (~.:)() , Chen Chung-hsin (j!jJ:g «r) , qui ont accepté de nous recevoir en entretien et de nous procurer les différents ouvrages nécessaires à notre recherche.

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conseils, nous ont permis de mener à bien notre étude. Nous remercions plus particulièrement Martine Lahitte et Chen Yi-kai (j!jJ~M) .

-Tous

nos amis qui, par leurs encouragements,

leurs remarques

et leurs

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TRANSCRIPTION ETTRADUcnON La transcription des termes chinois a été faite suivant deux systèmes particuliers: celui utilisé à Taiwan qui s'apparente au wade, et le pinyin qui est usité en Chine. Pour les noms propres, nous avons conservé la transcription utilisée à Taiwan. Cependant, lorsqu'ils avaient trait à des localités situées sur le continent ou à des personnes y vivant, nous avons préféré recourir au pinyin. Certains noms communs comme "fatong", "shengji" etc..., nous sont apparus difficiles à traduire. Le français ne permettait pas de rendre le sens exact du terme. Aussi, avons-nous jugé préférable de l'expliquer, et de recourir à une transcription en pinyin qui est aussi le système employé en France. De même, considérant le mouvement Dangwai comme un quasi-parti politique, nous avons préféré utiliser la dénomination "Dangwai", plutôt que la traduction française de "Hors parti" qui s'attache à déterminer la nature du mouvement, mais ne révèle pas le nom particulier dont s'étaient dotés ses membres.

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A Stéphane

PREFACE Le nombre d'ouvrages en français sur Taiwan ou Formose. une belle appellation qui mériterait d'être réhabilitée est notoirement insuffisant. Cela tient à des causes multiples et complexes: la fascination pour la Chine populaire, hier pour sa "voie originale vers le socialisme", aujourd'hui pour son supposé immense marché; l'absence de toutes relations avec un pays -la République de Chine à Taiwan - dont il a été longtemps interdit de prononcer le nom dans les austères couloirs du Quai d'Orsay; la faiblesse durable de nos échanges commerciaux avec une des économies pourtant les plus dynamiques d'Asie; le faible attrait touristique de l'île, en particulier depuis l'ouverture de la Chine continentale; et le désintérêt quasi-général de nos spécialistes de la Chine contemporaine pour une société longtemps perçue, parce qu'autoritaire de droite, comme située du côté des "perdants de l'histoire". Autant de facteurs qui expliquent le retard qu'a pris la France sur les autres pays (notamment Etats-Unis, Japon, Allemagne et Australie) dans sa connaissance, et donc sa compréhension, de Taiwan. Cependant depuis une dizaine d'années, les choses ont commencé à changer. Tout d'abord, en 1986, encore dirigé par Chiang Chingkuo, le fils de Tchiang Kaï-shek, le Parti nationaliste (ou Kuomindang, ci-après KMf) a engagé une véritable démocratisation du pays. Ce processus attira l'oeil, sinon dans un premier temps des sinologues, du moins des politistes comparatistes qui réfléchissaient à la problématique d'une transition démocratique perceptible au même moment dans un certain nombre d'autres pays de la région (Philippines, Corée du sud) (1). Ensuite, désormais plus présents en Asie, les hommes d'affaires européens, et notamment français, ont peu à peu découvert les potentialités d'équipement et de consommation de la société taiwanaise. Puis, pris au dépourvu par Tienanrnen (1989), et inquiet de la mauvaise santé de notre industrie de défense, notre gouvernement accepta pendant quelque temps de participer à la modernisation de la défense de l'île face à la menace grandissante de la Chine populaire (frégates Lafayette, mirages 2000). C'est d'ailleurs cette menace qui, à la faveur - si l'on peut dire - de la "crise des missiles" de 1995-1996 a le plus contribué à sortir Taiwan de l'ombre. Enfin, prenant peu à peu conscience de l'intérêt de l'expérience économique et politique formosane (en particulier pour

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la Chine de demain), les sinologues français se sont montrés plus ouverts à l'égard de ce pays. Il n'en demeure pas moins que la plupart de nos compatriotes qui étudient Taiwan appartiennent à la jeune génération des spécialistes de la Chine. Mme Samia Dana en est probablement l'une des meilleures représentantes. Adaptation d'une thèse de doctorat en science politique brillamment soutenue en novembre 1996 à la Faculté Jean Monnet à Sceaux (Université de Paris XI), cet ouvrage est le fruit d'un long travail de terrain dont j'ai eu le privilège d'être l'un des premiers à prendre connaissance. Parlant couramment le chinois et ayant, après des études de droit en France, suivi un cursus universitaire en science politique à Taipei, Mme Dana connaît particulièrement bien Formose. Elle a pu ainsi non seulement rassembler l'ensemble de la documentation nécessaire à l'élaboration de cette étude mais, vivant pendant près de dix ans en immersion totale dans la société taiwanaise, elle est parvenue à rencontrer les principaux acteurs de l'aventure qu'elle nous livre dans les pages qui suivent. Car il s'agit en effet d'une aventure. Seul mouvement d'opposition toléré par le pouvoir dictatorial du KMT, les "hors parti" (dangwai) ne rassemblaient à la fin des années cinquante qu'une poignée d'intellectuels libéraux, souvent d'origine continentale, et de personnalités taiwanaises indépendantes. Avant tout préoccupé par la reconquête d'un continent tombé dans les mains des communistes en 1949, le "vieux Tchiang" ne laissait guère d'espace public à la critique organisée. Pourtant, ce mouvement possédait des racines profondes et complexes qui expliquent son développement ultérieur: la revendication démocratique avancée par l'ensemble des "hors partis" se doublait d'une revendication nationaliste plus proprement taiwanaise nourrie à la fois par une longue séparation entre Formose et la Chine continentale (la colonisation japonaise, 1895-1945, et à nouveau depuis 1949), ainsi que par ce qui reste connu aujourd'hui sur l'île comme les événements du 28 février 1947, la répression féroce de la première révolte locale contre le nouveau pouvoir nationaliste (2). C'est pourquoi, à mesure que le rêve de reconquête s'estompait, le KMT dut se résoudre à progressivement accroître la représentation de Taiwan dans les institutions nationales transférées - provisoirement - en 1949 de Nankin à Taipei. Entamée à la fin des années soixante et achevée vingt ans plus tard, cette prudente réforme politique permit néanmoins au mouvement "hors parti" de décoller. Comme le montre 10

fort bien Mme Dana, au lendemain de son expulsion de l'ONU (1971), la République de Chine connut une profonde évolution marquée à la fois par la taiwanisation et la relative libéralisation d'un KMT désormais de plus en plus dirigé par le fils de Tchiang (ce dernier mourut en 1975), par la vigueur grandissante des débats intellectuels et politiques, dont les multiples revues d'opposition (souvent pourchassées par la police) furent l'un des principaux vecteurs, et par la montée en puissance d'une revendication indépendantiste soutenue par certaines des organisations religieuses les plus influentes au sein de l'élite taiwanaise (notamment l'église presbytérienne à laquelle appartient le Président actuel de Taiwan, Lee Teng-hui...). L'époque des "hors parti" est aujourd'hui révolue. Lors de l'amorce du processus démocratique (1986), la plupart des responsables et des militants de ce mouvement se sont lancés dans une nouvelle aventure, celle du Parti démocratique progressiste, une force politique qui, lors des élections locales de novembre 1997, a pour la première fois recueilli plus de voix que le KMT. Mais l'histoire particulièrement vivante des "hors parti" que nous propose Mme Dana nous permet de mieux comprendre les origines et surtout les ambiguïtés d'un mouvement politique dont l'indépendantisme se rattache plus, à bien des égards, à une quête à la fois identitaire et de reconnaissance internationale, qu'à une volonté délibérée de s'extraire de la culture et du monde chinois. Sarnia Dana a donc fait oeuvre utile. Il en est de même des éditions L'Harmattan qui ont une fois encore montré leur rôle d'avant garde dans la diffusion de la connaissance de Taiwan.
(1): Cf. par exemple, Samuel Huntington, The Third Wave: Democratization in the Late Twentiest Century, Norman, University of Oklahoma Press, 1991. (2): Cf. à cet é~ard Claude Geoffroy, Le Mouvement indépendantiste taiwanais. Ses origines et son développement depuis 1945, Paris, L'Harmattan, 1997.

Taipei, Ie 2 avril 1998
Jean-Pierre Cabestan Directeur de recherche au CNRS Directeur de l'Antenne de Taipei du Centre d'étude français Chine contemporaine

sur la

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A V ANT-PROPOS

Pour l'étudiante française qui arrivait à Taiwan au début des années 90, le contexte politique dans lequel se trouvait le pays était particulièrement intéressant. Les membres du jeune parti d'opposition, le Parti démocratique progressiste, se préparaient pour les premières élections générales nationales à être tenues depuis 1945. Leurs discours étaient virulents. Ils y développaient des thèmes nationalistes, comme la reconnaissance du particularisme taiwanais, qui laissaient deviner, latente, la revendication indépendantiste. Ce discours nous semblait étrange car, à Taipei depuis déjà plusieurs mois, nous avions cru saisir que la société taiwanaise restait profondément attachée aux valeurs morales et cuturelles chinoises. L'indépendance, le conflit entre les Taiwanais de souche et les Continentaux venus majoritairement sur l'île après la victoire des forces communistes en Chine, étaient les thèmes privilégiés des médias. Pourtant, beaucoup de Taiwanais se reconnaissaient une identité chinoise, et les tensions entre les deux communautés de population étaient imperceptibles dans la vie quotidienne. Pour nous, qui sommes d'origine algérienne, le nationalisme, l'affirmation du particularisme culturel du peuple colonisé, la revendication de son droit de déterminer librement son avenir étaient des questions qui recelaient un sens particulier et grave. Nous avons voulu savoir quelle était leur signification à Taiwan. Il était alors nécessaire de s'attacher à l'étude de l'opposition politique afin de découvrir, d'une part, les caractéristiques du pouvoir qui avait fait naître le discours nationaliste et, d'autre part, de saisir la portée de ce dernier. Nous désirions retracer le processus d'évolution de la société taiwanaise, ainsi que les étapes de la maturation de la revendication indépendantiste. Aussi, nous semblait-il approprié d'étudier le mouvement d'opposition qui donna naissance au Parti démocratique progressiste: le Dangwai. Les réformes démocratiques, la revendication indépendantiste étaient les aboutissants de plusieurs années de lutte politique entre le Guomindang et les membres de l'opposition. C'est pourquoi, nous voulions d'une part, révéler la nature et la forme de cette lutte et, d'autre part, déterminer les raisons pour lesquelles elle mena à la fois à la démocratisation du régime et à l'exacerbation du sentiment nationaliste taiwanais. 13

INTRODUCTION

Taiwan est une île située au sud-est de la Chine. Elle fut peuplée tout d'abord par une population aborigène venue de Polynésie et de Malaisie. Ce n'est qu'au seizième siècle, alors que le statut du territoire restait très imprécis, que des immigrants chinois vinrent s'y installer. Ils se consacrèrent à des activités de pêche et de culture. Au dix-septième siècle, l'attrait que représentait le territoire comme comptoir commercial attira les puissances européennes intéressées par l'Extrême-Orient. Les Portugais puis les Hollandais notamment, exercèrent pendant un temps le contrôle de l'île. En 1683, les Mandchous qui avaient fondé la dynastie Ching en Chine, s'en emparèrent. L'île fut rattachée à la province du Fujien, puis acquit elle-même le statut de province. En 1895, l'issue de la guerre sinojaponaise devait toutefois conduire le gouvernement chinois à céder le territoire au Japon par le traité de paix de Shimonoseki. La colonisation dura cinquante ans. L'île fournit des matières premières au Japon. La culture du riz, celles de la canne à sucre et de la patate douce, furent développées. L'exploitation des ressources minières comme le cuivre, l'or et le charbon fut aussi privilégiée. Les Taiwanais organisèrent des mouvements de résistance au colonisateur. Souvent en relation avec des groupuscules agissant sur le continent, ils furent pour la plupart, fortement favorables à un rattachement à la Chine. Afin d'endiguer la propagation du sentiment nationaliste chinois, le Japon entreprit, à partir de 1930, une politique d'assimilation culturelle. Il durcit aussi sa politique à l'égard de tout activisme de gauche. A l'issue de la seconde guerre mondiale, le gouvernement nationaliste chinois, dirigé par le général Chiang Kai-shek (jff.fj15) , obtint, conformément aux termes des conférences du Caire et de Potsdam, le retour de l'île à la Chine. Elle devint une province et fut administrée dès 1945 par le gouverneur Chen I (~.) . L'enthousiasme de la population taiwanaise, ravie d'être revenue dans le giron de la "Mère patrie", allait fortement s'altérer après la sévère répression qui suivit l'émeute du 28 février 1947. Le mécontentement, fondé à l'origine sur des raisons d'ordre économique, allait se transformer en une profonde rancoeur à l'égard du gouvernement. Un clivage entre la communauté des Taiwanais de souche et celle des Continentaux en résulta. En décembre 1949, la victoire des communistes en Chine contraignit Chiang Kai-shek à se

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replier à Taipei. La province devint l'assise territoriale du gouvernement de la République de Chine. A partir de 1945, la vie politique sur le territoire de l'île fut dominée par le Guomindang. La société taiwanaise fut plongée dans une atmosphère de guerre civile, caractérisée par la proclamation de la loi martiale et la diffusion continue d'une propagande prônant la lutte contre les "rebelles" communistes. La reconquête du continent devint la "mission sacrée" du gouvernement. Dans un tel contexte de régime monopartiste et de mobilisation des services de sécurité, il fut difficile pour les opposants de s'organiser, d'autant que, s'appuyant sur les préceptes de Sun Yat-sen, Les Trois principes du peuple, le gouvernement mit en oeuvre un processus d'industrialisation, et permit la tenue d'élections régulières au niveau local. Il favorisa l'émergence d'une élite politique taiwanaise qui, satisfaite des avantages économiques que lui procurait sa nouvelle position, coopéra avec le pouvoir. Les réseaux de solidarité communautaire permirent à ce dernier de s'implanter dans la nouvelle société politique locale. Le premier mouvement d'opposition apparut à la fin des années 50. Il fut dynamisé par des Continentaux et des hommes politiques taiwanais indépendants, appelés les "hors parti". Leur activité prit fin au début des années 60, au moment où ses principaux instigateurs furent arrêtés. Il fallut attendre le début des années 70, pour que les "hors parti" stimulent la formation d'un nouveau mouvement d'opposition. Ce mouvement, nommé Dangwai ou "Hors parti", donna naissance, au terme de son processus de structuration, au premier parti d'opposition taiwanais : le Parti démocratique progressiste. Sa création constitua les prémices de la démocratisation du régime. Né dans le contexte de crise diplomatique qui, en 1971, se traduisit par le retrait de la République de Chine de l'O.N.V. en faveur de la Chine populaire, composé principalement de Taiwanais de souche, le mouvement d'opposition se montrerait particulièrement concerné par le problème du statut politique de l'île, ainsi que par les droits politiques de la communauté taiwanaise. Toutefois, une grande partie de ses membres allaient rester profondément attachés au principe d'appartenance à la Nation chinoise. Ce sentiment fut consolidé grâce à la diffusion des valeurs morales de la République de Chine par le système éducatif et la propagande officielle. La continuité des institutions nationales permit, en outre, de fonder la légitimité du gouvernement nationaliste. Afin de faciliter la lecture de notre travail, c'est dans le corps de la thèse que nous 16

développerons les concepts de solidarité communautaire, de légitimité et de Nation. Saisir au mieux le processus d'évolution du mouvement Dangwai, demande qu'au préalable, les caractéristiques du contexte sociopolitique au sein duquel il vit le jour, soient soulignées. Les recherches effectuées par les politologues taiwanais et étrangers, pour la plupart américains, sur le système politique mis en place par le Guomindang à Taiwan, s'orientent en général suivant deux idées principales. D'une part elles s'attachent à la nature du régime qu'elles jugent caractéristique d'un régime "autoritaire". D'autre part elles privilégient le rôle directeur du parti nationaliste qui, en raison de sa structure, est assimilé à un parti dit de "type léniniste". La notion de "régime autoritaire" est définie suivant les termes de Juan Linz. Un tel régime présente trois particularités qui le distinguent d'un régime totalitaire: l'existence d'un pluralisme politique "limité", l'adhésion à une mentalité politique plus qu'à une idéologie et l'exercice d'un contrôle des forces sociales plus qu'une mobilisation (1). Il est possible, à l'instar de Cheng Tun-jen et Stephan Haggard, de douter du bien fondé de l'application de cette définition au cas taiwanais (2). Peut-on parler de pluralisme politique même "limité", alors que le premier parti d'opposition fut constitué en 1986 ; que les institutions nationales furent renouvelées en leur intégralité en 1991 ; et que le Président de la République fut élu pour la première fois au suffrage universel direct au mois de mars 19% ? De 1950 à 1986, la scène politique taiwanaise fut dépourvue d'une réelle concurrence politique au niveau national. Mais, peutêtre que le terme "limité" désigne justement la limitation du pluralisme politique au niveau local. Il convient alors de souligner que la compétition électorale dans ce cadre s'avérait fortement inégalitaire. Les candidats indépendants étaient considérablement désavantagés par rapport à ceux du parti, et avaient peu de chance d'être élus. Or, le concept de pluralisme ne signifie-t-il pas la légalité et l'égalité des moyens dans la concurrence politique pour l'exercice du pouvoir? Les Trois principes du peuple ne constituaient pas simplement une "mentalité politique". Il s'agissait d'une philosophie politique qui prévoyait la refonte de la structure sociale suivant trois lignes directrices: la démocratie, le développement économique, la cohésion et la solidarité nationale. Elle recelait une portée révolutionnaire, et en ce sens constituait une idéologie politique. Une "mentalité politique" serait tout au plus une tendance qui orienterait
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les décisions politiques, conçues comme les instruments de gestion des affaires administratives de l'Etat ou des collectivités territoriales. Or, Les Trois principes du peuple avaient été élaborés suivant une préoccupation particulière, celle de la reconstruction nationale. Ils proposaient une ligne de conduite pour la création d'un nouvel Etat, d'une nouvelle société. C'est sur leur fondement que le Guomindang fut investi de son pouvoir politique. Le parti était pourvu d'une mission révolutionnaire dont le sens évolua en fonction des circonstances. Ce fut successivement la lutte contre le communisme, la reconquête de la Chine et la réunification sous la conduite des Trois principes du peuple. Dans un discours prononcé au mois d'octobre 1950, Chiang Kai-shek définit les "Grandes lignes du mouvement pour l'accomplissement de la révolution" (:iJ1fI1.~lISilJf.I\I ~) . Les membres du parti étaient tenus d'accomplir le devoir de lutte contre le communisme afin de sauver le pays, et de contribuer à promouvoir l'application desTrois principes du peuple (3). Le régime se caractérisait par le souci permanent de mobiliser les forces sociales. Cette mobilisation, traduite par l'encadrement de la jeunesse et la pénétration de la structure sociale par les unités du parti, ne constituait pas uniquement une forme de contrôle politique. C'était aussi le moyen de stimuler la reconnaissance par la population de l'idéal du parti et de la faire adhérer à sa mission politique. L'analyse de la nature du régime nationaliste est aussi souvent abordée en fonction de l'étude du Guomindang que certains auteurs qualifient de parti "quasi-léniniste" ou de "type léniniste". Constance Squires Meaney dégage cinq points permettant d'établir une telle correspondance: le parti se trouve au sommet de la hiérarchie politique, au même niveau que le gouvernement; son comité central permanent, à l'instar du "politburo", comprend les membres principaux du gouvernement; le président du parti assure aussi les fonctions de Président de la République; les hauts fonctionnaires sont tous membres du parti, phénomène qui rappelle la "nomenklatura"; le parti maintient un lien avec la société par le biais de structures socio-économiques comme les syndicats, les associations d'agriculteurs, etc...(4). Cette analyse tend à mettre en évidence l'imbrication entre l'appareil de l'Etat et la structure du parti. Elle souligne l'absence d'une délimitation claire entre leurs directions politiques respectives. Un tel cas de figure semble inévitable alors que le parti au pouvoir se dit investi d'une mission révolutionnaire. Celle-ci, pour être accomplie, suppose l'exercice

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d'un monopole politique, ainsi qu'un encadrement étroit de la société civile par les structures du parti. Le Parti national-socialiste allemand présentait les mêmes caractéristiques que le Guomindang quant à son fonctionnement et sa relation avec l'Etat. Constance Squire Meaney fonde la distinction entre le Guomindang et le parti léniniste sur leurs options idéologiques. Cette distinction est sans aucun doute fondamentale. Le parti léniniste est avant tout un parti "marxiste-léniniste". Il représente le prolétariat, et lui permet de réaliser la "dictature du peuple" qui est la phase transitoire d'édification du socialisme. Cette fonction de représentation légitime le caractère absolutiste du pouvoir qu'il exerce. En outre, le contexte sociopolitique se caractérise par la lutte des classes, et influence ainsi de façon notable le mode de gestion économique. De même qu'il entraîne un processus particulier d'évolution de la société et du régime politique. Il est clair que la lutte des classes ne constitua pas le but politique du Guomindang. La promotion d'un système capitaliste, fondé sur la propriété privée et l'économie de marché, fut l'orientation économique choisie. Dans les années 50, la structure de production se caractérisait par la prédominance du secteur public contrôlé par les cadres du parti. Ceux-ci, dans un premier temps, furent opposés à l'évolution vers une économie de marché. Toutefois, le gouvernement, tout en préservant les entreprises d'Etat, stimula le développement du secteur privé par la création de nouvelles entreprises. Celles-ci devaient contribuer à mettre en oeuvre la politique économique, élaborée au début des années 60, qui privilégiait l'exportation. La croissance économique permit l'émergence d'une classe moyenne qui bénéficiait d'un niveau d'éducation élevé, et qui allait jouer un rôle important dans le processus de libéralisation du régime. L'analyse du régime politique suivant ces deux lignes directrices présente de nombreux inconvénients. Premièrement, le définir comme un régime autoritaire, c'est s'attacher principalement à la forme de l'exercice du pouvoir, soit à la stratégie de domination, sans révéler toutefois, sa logique intrinsèque. Il n'est pas rendu compte de la construction idéologique modelée par les autorités afin de légaliser et de légitimer le monopole du pouvoir. Or, celle-ci eut une incidence certaine sur l'évolution du parti, du système politique et de l'opposition elle-même. Les concessions démocratiques accordées le furent dans le respect des limites nécessaires au maintien de la cohérence idéologique. De cette cohérence dépendait la continuité du pouvoir. En outre, c'est en réaction au dogme officiel, que fut élaboré 19

le discours de l'opposition. Celui-ci comprenait les termes de l'alternative politique et idéologique proposée à la population afin de l'inciter à refuser son soutien au parti au pouvoir. Deuxièmement, qualifier le Guomindang de parti de "type léniniste" revient par défaut à le priver de toute dimension idéologique, puisque s'il est établi qu'il n'est pas marxiste, son idéal politique n'est en revanche pas précisé. Troisièmement, une telle démarche d'analyse conduit à une étude linéaire des transformations du régime, de la société taiwanaise et de l'opposition politique, sans pouvoir souvent en saisir toute la complexité. La plupart des études relatives au régime politique taiwanais sont effectuées dans une perspective évolutive. L'objectif est de retracer un processus d'évolution dont l'issue est la démocratisation. Deux optiques sont privilégiées. La première établit une corrélation entre l'influence grandissante des modérés au sein du Guomindang et la libéralisation du régime. Elle attribue à Chiang Ching-kuo (~~ ~) , qui a promu la "taiwanisation" du pouvoir politique au début des années 70, un rôle majeur dans cette transformation. La victoire du courant libéral sur le courant conservateur a permis l'évolution du régime d'un autoritarisme "dur" vers un autoritarisme "souple" (5). La seconde s'inspire des travaux de Seymour Martin Upset. La croissance économique est envisagée comme un des facteurs déterminants de la démocratisation politique (6) : la classe moyenne fut tentée d'allier au dynamisme et à la prospérité économique, une participation politique effective au niveau national. Samuel P. Huntington envisage même la généralisation de l'enseignement de la science politique et de la sociologie, comme un des facteurs ayant permis l'éveil politique de l'élite intellectuelle (7). Ces analyses dégagent des propositions intéressantes qui permettent une meilleure compréhension du processus de libéralisation entamé au cours des années 70. Toutefois, elles omettent souvent de souligner certaines caractéristiques du régime nationaliste et de la société taiwanaise qui nous semblent avoir eu une incidence sur ce processus, et qui furent à la source de tensions toujours actuelles. L'analyse des transformations du système politique taiwanais doit être menée en considération de paramètres historiques, politiques, institutionnels et sociologiques propres à Taiwan. Tout d'abord, les institutions politiques taiwanaises étaient celles de la République de Chine; ensuite, la nature et la forme du régime furent modelées en fonction de l'objectif politique du parti, soit l'achèvement de la révolution nationaliste; enfin, le processus de 20

démocratisation a été dynamisé par le courant libéral au sein du Guomindang, mais aussi par l'émergence d'un courant d'opposition qui ne se reconnaissait plus dans les formes d'action et d'organisation politiques proposées par le pouvoir. Le mouvement d'opposition à Taiwan, en l'occurence le mouvement Dangwai qui est l'objet de notre étude, est à distinguer des forces d'opposition rencontrées dans les régimes politiques inscrits au sein d'un cadre étatique stable. La portée du mouvement d'opposition taiwanais n'avait pas trait uniquement à la nature du régime ou au modèle socio-économique privilégié par le pouvoir. Son discours, le contenu de sa propagande, portaient atteinte à la continuité des institutions nationales puisque la revendication principale serait, à la fin des années 70, le respect du principe de l'autodétermination du peuple taiwanais. En octobre 1991, le nouveau parti d'opposition, le Parti démocratique progressiste, formé par les membres du mouvement Dangwai demanderait ouvertement l'indépendance de l'île. Analyser l'évolution du régime suivant une logique linéaire qui s'attache à retracer le processus de démocratisation d'un régime autoritaire, reste insuffisante dans la mesure où elle omet de souligner les facteurs qui ont induit un discours indépendantiste chez les membres de l'opposition, et qui font qu'aujourd'hui encore, même si le système politique taiwanais peut être considéré comme démocratique, des questions fondamentales restent toujours sans solution. Celles-ci nous amènent à émettre quelques réserves quant à la portée de la démocratisation. Les rites de la démocratie sont pratiqués de façon régulière depuis le début des années 90. Le pluralisme politique est devenu effectif, et la population choisit ses représentants parlementaires, ainsi que les autorités exécutives locales et nationales. Mais quel est le sens de la démocratie, si le cadre étatique au sein duquel s'insère le jeu politique ne fait pas l'unanimité? S'agit-il de Taiwan ou de la République de Chine? Est-il même possible d'envisager l'existence d'un Etat, alors que sa plus haute autorité politique, le Président Lee Teng-hui n'est accueilli à titre officiel que dans un nombre restreint d'Etats étrangers? Taiwan n'est pas officiellement reconnu comme une entité politique par le pouvoir qui contrôle son territoire. La République de Chine, quant à elle, ne bénéficie pas d'une reconnaissance unanime des membres de la communauté internationale, alors que pourtant, elle est un de leurs partenaires économiques privilégiés. C'est cette complexité qui fonde le particularisme du système 21

politique taiwanais. L'étude de l'évolution du mouvement d'opposition devra en tenir compte. Aussi, notre recherche sera-telle menée suivant une double optique. Traitant d'une force d'opposition, nous définirons, d'une part, les termes et les limites du système politique au sein duquel elle évolua. S'agissant d'un mouvement d'opposition démocrate, mais qui aboutit à la constitution d'un parti politique indépendantiste, nous étudierons, d'autre part, l'évolution du discours de ses membres. Celui-ci fut diffusé au sein de magazines tolérés par le pouvoir et pendant les périodes privilégiées de campagne électorale, ces "vacances démocratiques" qui autorisaient un certain degré de pluralisme politique. Nous tenterons de souligner les facteurs qui influencèrent l'opposition quant à la détermination de son objectif politique et de sa stratégie. Nous aurons le souci de montrer l'ambiguïté des positions de ses membres qui, tout en nourrissant, latent, le voeu d'un statut d'indépendance pour l'île, ne purent se démarquer ni des valeurs morales et culturelles chinoises ni du cadre institutionnel de la République de Chine. Notre travail sera structuré autour de deux parties. La première partie composée de deux chapitres, sera consacrée à l'étude du cadre politique et idéologique au sein duquel fut intégrée la société taiwanaise. Nous montrerons comment le Guomindang réussit à stabiliser son pouvoir en permettant un certain pluralisme politique au niveau local, celui-ci inséré au sein d'un cadre politique national rigide. Notre objectif sera de mettre en évidence la stratégie de domination utilisée par le gouvernement nationaliste, tout en insistant sur le système de justification qu'il établit afin de légitimer le caractère non démocratique du régime et permettre la stabilité du pouvoir. La seconde partie aura trait au mouvement d'opposition Dangwai. L'analyse sera orientée suivant deux directions principales. D'une part il s'agira de retracer le processus de structuration de la force d'opposition dans un contexte politique dominé par le Guomindang. Nous nous attacherons à l'étude plus particulière de certains des membres du Dangwai, èeux qui en constituèrent le noyau directeur et réussirent au fur et à mesure des compétitions électorales à rallier un nombre de plus en plus important d'hommes politiques indépendants au mouvement. Il conviendra d'insister sur les particularités de la stratégie électorale élaborée, ainsi que sur les procédés de mobilisation de la population. Nous retracerons finalement les étapes de l'évolution du mouvement 22

en un parti d'opposition en insistant sur les querelles politiques qui devinrent de en plus virulentes en son sein, alors que le processus de structuration arrivait à son terme. D'autre part nous analyserons l'évolution du discours politique. Nous montrerons le souci des membres du Dangwai de définir un système théorique justifiant l'opposition au pouvoir. Pour ce faire, ils ont privilégié des thèmes qui bravaient le dogme officiel. La revendication démocratique s'est progressivement enrichie d'un discours à forte connotation nationaliste. Aux valeurs morales et culturelles chinoises, ils ont opposé le particularisme taiwanais ; au projet de réunification, ils ont substitué la revendication de l'autodétermination puis de l'indépendance. Malgré leurs efforts pour déstabiliser le système de justification élaboré par le Guomindang, la population resta majoritairement favorable au gouvernement. Aussi, sera-t-il nécessaire de dégager les facteurs de l'échec du discours idéologique de l'opposition, tout en essayant d'en révéler le sens véritable. Tout au long des trois chapitres qui constituent la seconde partie, nous privilégierons ces deux directions. La période étudiée s'étend de 1949, date du retrait du gouvernement nationaliste à Taiwan, à 1986, année de la constitution du Parti démocratique progressiste. Il conviendra toutefois de faire des retours en arrière pour évoquer, notamment, certains événements importants de la colonisation japonaise ou des premiers temps de la rétrocession.

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NOTES (1): Juan Linz, An authoritarian regime: Spain, In Erik Allardt, Mass politics: studies in political society, New-York, Free Press, 1970. Tien Hung-mao, The Great transition, Stanford, Hoover Institution Press, 1989. Edwin Winkler, Institutionalization and participation on Taiwan: from hard to soft authoritarianism?,The China Quaterly, Londres, September 1984, pp. 481-499. Thomas B. Gold, State and society in Taiwan miracle, New-York, Sharp, 1986. (2): Cheng Tun-je, Stephan Haggard, Regime transformation in Taiwan: theoritical and comparative perspectives, In Cheng Tun-jen, Stephan Haggard, Political change in Taiwan, Boulder, Lynne Riener, 1992, p. 6. (3):Chiang Kai-shek, Les Grandes lignes du mouvement pour l'accomplissement de la révolution, in Chang Chi-yun, Recueil des discours du Président Chiang Cheng, Taipei, édité par le Centre scientifique chinois, Université culturelle chinoise, 1984, p. 2060. ~1t:q < J¥iiJf.~3I!tfJj'lf~ > in 5JUtIJ?J7t~t.1t~ < 0~.>'~~'~~~~*.'~...~~'M~73~'.2060o

(4): Constance Squire Meaney, Liberalisation, democratisation, and the role of the K.M.T, in Cheng Tun-jen, Stephan Haggard, op. cit., p. 111. (5): Edwin Winkler, op. cit. (6): Seymour Martin Lipset, Political man, Baltimore, John Hopkins University Press, 1981. (7): Samuel P. Huntingtonin Cheng Tun-jen, Stephan Haggard, op. cit,Foreword, pp.9-14.

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PREMIERE PARTIE LA VIE POLITIQUE TAIWANAISE INSEREE DANS UN CADRE NATIONAL CHINOIS

Le Guomindang entreprit, dans la province de Taiwan, une gestion politique et économique conforme à l'esprit des Trois principes du peuple. Il réalisa le principe de l'autonomie locale en permettant à la population des collectivités territoriales d'élire à termes réguliers les représentants parlementaires ainsi que les autorités exécutives. En outre, il initia le processus d'industrialisation en procédant à la réforme agraire. Cette politique eut l'avantage de substituer une nouvelle élite locale à l'ancienne qui était composée des grands propriétaires terriens et des notables de la période de colonisation japonaise. Cette nouvelle élite, dont la participation resta strictement confinée au sein du cadre politique local, permit néanmoins au gouvernement d'asseoir son contrôle. Celui-ci, fondant sa légitimité sur la continuité des institutions de la République de Chine, institua un système de gel des institutions nationales. Le régime d'exception mis en place et justifié par la situation de guerre civile fut contraire au principe de la constitutionnalité. Nous tenterons dans cette première partie de souligner les caractéristiques principales de la domination nationaliste à Taiwan, ainsi que d'en dégager l'intelligibilité. Cette démarche permettra de donner une trame d'analyse claire pour le mouvement d'opposition, dont l'émergence et l'évolution furent fonction du cadre de la domination. Nous attachant à une stratégie politique, nous privilégierons tout d'abord l'étude des moyens utilisés par le Guomindang pour se rallier la société locale en vue de consolider son pouvoir. Ensuite, nous nous intéresserons à la construction idéologique bâtie par le gouvernement pour assurer la cohérence d'une forme de domination ~négalitaire à l'égard de la communauté taiwanaise et caractérisée par l'exercice d'un monopole politique.

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Premier Chapitre PARTICIPATION POLITIQUE DE L'ELITE TAIW ANAISE
La participation politique de l'élite taiwanaise a été rendue possible par l'application du principe de l'autonomie locale élaboré par Sun Yat-sen. Après la rétrocession, le gouvernement nationaliste organisa des élections qui permirent la mise en place d'organes exécutifs et législatifs à chaque niveau de la hiérarchie administrative territoriale. Ces élections ont permis la consolidation de l'assise politique du gouvernement au sein de la société taiwanaise, car elles contribuèrent à rallier au Guomindang la nouvelle élite locale. Celle-ci, née de la réorganisation socioéconomique suivant la réforme agraire, fut tentée de participer à la vie politique afin de préserver et de développer ses acquis. Le Guomindang allait asseoir son pouvoir en utilisant lors des différentes compétitions électorales les forces socio-économiques de la société locale réunies au sein de factions. Première Section
L'ORGANISATION POLITIQUE ET ADMINISTRATIVE LOCALE

La Constitution de la République de Chine traite de la répartition des compétences entre le pouvoir central et les collectivités territoriales. Afin d'assurer l'autonomie des autorités locales, le principe d'une composition et d'une organisation indépendantes du gouvernement central fut posé. Cette indépendance s'avéra toutefois fortement limitée dans la pratique. Disposant de faibles ressources financières, les collectivités territoriales purent difficilement mettre en oeuvre la politique décidée par les autorités exécutives et les parlementaires locaux. En outre, dans certains cas particuliers, où le gouvernement jugeait son autorité menacée, le principe de l'autonomie fut remplacé par un système fortement centralisé. La réalisation de l'autonomie locale eut pour principal attrait la tenue régulière d'élections. Celles-ci permirent au gouvernement d'augmenter l'influence du parti dans l'ensemble

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de la province et de contrôler la vie politique locale. 1. Le principe de l'autonomie locale La Constitution de la République de Chine prévoyait l'élection d'organes exécutifs et législatifs à chaque niveau de l'organisation administrative locale. La réforme de 1950 apporta quelques modifications au principe de l'autonomie: certaines autorités locales ne seraient plus élues par la population mais désignées par le pouvoir central. 1. 1. Un principe constitutionnel
L'autonomie locale était, selon Sun Yat-sen (1*q:qlj), essentielle à la réalisation de la démocratie. Celle-ci ne pouvait être effective que dans la mesure où chaque collectivité territoriale possédait une autonomie de gestion par rapport au pouvoir central: Les affaires locales doivent être gérées par la population et le gouvernement ne doit pas intervenir. (1) locale

Sun Yat-sen concevait l'autonomie locale de la façon suivante: la population d'une région donnée, conformément à la loi et sous le contrôle de l'autorité de tutelle administrative, avait le pouvoir d'élaborer les lois et d'élire les représentants parlementaires, ainsi que les administrateurs locaux (2). Il lui appartenait de constituer les organes législatifs et exécutifs, chargés de la gestion des affaires publiques locales. L'autonomie locale permettait l'exercice des pouvoirs politiques du peuple (.I3MI) tels que Sun Yat-sen les avaient conçus, soit le droit de vote, le droit de révocation, le droit d'initiative et le droit de référendum (3). Ces pouvoirs devenaient effectifs au niveau du district, collectivité locale dont les attributs permettaient la mise en oeuvre de la démocratie directe: Le gouvernement doit envoyer un officier dans chaque district en vue d'aider les habitants à préparer l'autonomie locale. Il faudra procéder à un recensement de la population, effectuer une étude topographique, s'assurer que l'encadrement policier est suffisant, et que les voies de communication sont correctes. Les citoyens ayant reçu au préalable une formation relative à l'exercice des quatre pouvoirs,

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et ayant accompli leur service national, devront élire le magistrat du district chargé de la gestion des affaires politiques, ainsi que les représentants parlementaires qui élaboreront les lois du district. Le district sera alors pleinement autonome. (4) La Constitution de la République de Chine, entrée en vigueur le 1er janvier 1947, fut élaborée dans cet esprit. Le chapitre 11, relatif au système de gouvernement dans les collectivités territoriales, traitait dans deux sections distinctes du gouvernement de la province et de celui du district. Il était prévu aux articles 112 et 122 (5) qu'une loi devait définir le principe de l'autonomie locale, et que, conformément à celle-ci, les assemblées provinciales et de district décideraient elles-mêmes des détails de son application: Art 112: La province doit réunir l'assemblée provinciale qui conformément à la loi relative à l'autonomie des provinces et des districts (!£~ÊI~jMJ'!lj) adoptera la loi sur l'autonomie ( !£ ÊI~$) , celle-ci ne pouvant être contraire aux provinciale dispositions de la Constitution. Art 122: Le district doit réunir l'assemblée du district qui conformément à la loi relative à l'autonomie de la province et du district (!£~ ÊI~jMJ'!lj) adoptera la loi sur l'autonomie du district (~ÊI ~$) , celle-ci ne pouvant être en conflit ni avec la Constitution ni avec la loi sur l'autonomie provinciale.

Selon l'article 113, la loi sur l'autonomie provinciale devait traiter de l'organisation et du fonctionnement de l'assemblée et du gouvernement de province, ainsi que des relations entre la province et le district :
Art 113: La loi sur l'autonomie de la province devra comprendre les dispositions suivantes: 1. La province doit avoir une assemblée dont les membres sont élus par la population de la province. 2. La province doit avoir un gouvernement et un chef de province (!£~) , ce dernier étant élu par la population. 3. Les relations entre la province et le district. Le pouvoir législatif de la province est exercé par l'assemblée provinciale.

L'article 113 rappelait

le principe directeur 31

de l'autonomie

locale: l'existence d'un organe exécutif et d'un organe législatif élus par la population et exerçant de façon autonome leurs compétences, dans le cadre des limites prévues par la Constitution. Le domaine des compétences de la province et du district était prévu par les articles 109 et 110 : Art 109: Dans les matières suivantes, la province légifère et administre ou délègue le pouvoir d'administration au district: 1. Education, santé publique, industries, communications. 2. Gestion et cession de la propriété provinciale. 3. Administration des municipalités sous la juridiction de la province. 4. Entreprises de la province. 5. Coopératives de la province. 6. Agriculture, domaine forestier, aménagement et utilisation des eaux, pêche, élevage, travaux publics de la province. 7. Finances et impôts de la province. 8. Dettes de la province. 9. Banques de la province. 10. Police de la province. 11. Oeuvres de charité de la province. 12. Autres matières déléguées à la province par la loi. Art 110: Dans les matières suivantes, le district légifère et administre: 1. Education, santé publique, industries, communications du district. 2. Gestion et cession de la propriété du district. 3. Entreprises du district. 4. Coopératives du district. 5. Agriculture, domaine forestier, aménagement et utilisation des eaux, pêche, élevage, travaux publics du district. 6. Finances et impôts du district. 7. Dettes du district. 8. Banques du district. 9. Police du district. 10. Oeuvres de charité du district. 11. Autres matières déléguées au district par une loi nationale ou par la loi sur l'autonomie des provinces.
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La "loi relative à l'autonomie de la province et du district" ne fut jamais adoptée, et l'autonomie locale se trouva régie par un décret entré en vigueur le 14 avril 1950, et connu sous le nom de "décret relatif à l'autonomie des districts et des villes de la province de Taiwan" (iJ.1ti;g.~-m.1Il!iti!!jj ÊI~jir~) (6). 1.2. La réforme administrative de 1950 La réforme de 1950 instituait un découpage administratif comprenant quatre niveaux principaux: le pouvoir central (~:9<!:), la province (1ti) les districts et les municipalités (~-m) , les villes, les cantons et les bourgs (~.-m..). La répartition des collectivités territoriales était établie en fonction du nombre d'habitants, de l'environnement, de la situation économique, des coutumes et du réseau de communication (art 7). En 1950, il Y avait seize districts dans la province de Taiwan: les districts de Taipei (iJ:Jt~) , Han (1r1l!~) , Taoyuan (~~1iI~) , Hsinchu (ifi¥.f~) , Miaoli (ËB~~) , Taichung (iJ~~) , Changhua ('M~~), Nantou (F-ijfli~), Yunlin (~*"~), Chiayi (Jn~ ~) ,Tainan (iJF-ij~), Kaohsiung (j\1IjÉt~), Pingtung OJfJl:!~) , Taitung (iJJI:!~) , Hualien (:ffiji~) , et Penghu (i'fi3#iJJ~). Par la suite, les deux districts de Chinmen (:ffir~,*) et de Lienchiang (3ft[ ~) ont été rajoutés, portant ainsi leur nombre à 18. Au même niveau que les districts se trouvaient cinq villes qui étant donné leur importance démographique et économique avaient le même statut. Elles étaient appelées les municipalités (1ti.-m) . H s'agissait alors de Taipei (iJ:Jt) , Keelung (~I!t) 1 Taichung (iJ~) 1 Tainan (iJ
F-ij) , Kaohsiung (j\1IjÉt)

. En

1967 et 1979, Taipei

et Kaoshiung

sont

devenues

des municipalités

spéciales

(1\1!;.-m) . Leur nouveau statut

administratif était équivalent à celui de la province. Elles furent ainsi placées sous le contrôle direct du pouvoir central (le Yuan exécutif). Le nombre de municipalités fut rétabli à cinq au moment où Chiayi (JUjj) et Hsinchu (ifi¥.f) en obtinrent le statut. Chaque district était composé de villes (~.-m) , de bourgs (.) et de cantons (.) , ces derniers étant des localités moins développées et moins peuplées que les bourgs. Les villes comme les bourgs comprenaient des quartiers (.El'!.)alors que les cantons étaient , divisés en villages (;ft) . Quant aux municipalités, elles se
composaient d'arrondissements (&i) qui regroupaient des quartiers (li!) . Les villes, les cantons et les bourgs bénéficiaient du même statut administratif. Les deux derniers se distinguaient toutefois par 33

leur impact politique. Ils constituaient les bases territoriales de l'activité des factions locales dont la formation était favorisée par le caractère encore rural de ces localités. Les factions, de part leur influence sur la vie sociale et économique locale, jouaient un rôle important dans la compétition électorale qui commençait à ce niveau du découpage territorial. Le décret limitait considérablement la portée du principe de l'autonomie locale. Son domaine d'application concernait exclusivement les districts et les collectivités territoriales de même niveau (les municipalités) ou celles placées sous leur tutelle administrative (les villes, les cantons et les bourgs). Aucune des dispositions du décret ne traitait de l'autonomie administrative de la province. Le texte réglementaire prévoyait l'institution d'un organe exécutif et d'un corps législatif à chaque niveau de la structure administrative locale. Les districts et les municipalités étaient dotés d'un gouvernement (~rPJ&)ff) formé et dirigé par le chef de district ou le maire, élu pour quatre ans et rééligible une fois (~rP *) (art 23). Le pouvoir législatif était exercé par une assemblée (. rPr8ht) dont les membres étaient élus pour un mandat de quatre ans (art 18), renouvelable indéfiniment. Le chef de district et le maire avaient pour obligation de soumettre des rapports d'administration réguliers (~J&~~) aux membres de l'assemblée. Ceux-ci étaient habilités à exercer le pouvoir d'interpellation ( art 20). L'autonomie de gestion des districts et des municipalités avait un domaine d'application plus large que celui prévu par l'article 110 de la Constitution. Il comprenait aussi les questions d'ordre culturel et social: activités culturelles (art 14, a1.S, a1.24), protection du patrimoine culturel (a1.24), "promotion du folklore populaire" (a1.26), problèmes de l'emploi (a1.21), services d'information (a1.27)... Mais il restait limité par les pouvoirs de contrôle et de direction que l'article 44 du décret attribuait à l'autorité de tutelle, en l' occurence la province: Art 44: L'organe chargé du contrôle de l'autonomie des districts et des municipalités est le gouvernement de la province. Celui chargé du contrôle de l'autonomie des cantons, des bourgs et des villes est le gouvernement du district.
Les villes, les cantons et les bourgs étaient aussi dotés d'un organe exécutif et d'un organe législatif. Il s'agissait d'un "siège des 34

services administratifs" (~.Ji"'Hp0pJT) et d'une assemblée (~. Ji~mR~ff) . L'organe exécutif était formé et dirigé par le maire ou le chef de canton et de bourg (~..~m*) élu pour quatre ans et rééligible une fois. L'assemblée était constituée de parlementaires élus eux aussi pour quatre ans et rééligibles sans limite. Le chef exécutif était tenu de présenter des rapports de travail (I {'F~~ ) aux parlementaires, et ceux-ci pouvaient lui adresser des interpellations (art 29). Les termes employés dans le texte du décret comme "sièges des services administratifs" et non "gouvernement", "rapport de travail" et non "rapport d'administration" laissaient deviner la limite apportée à l'autonomie locale. Pour les villes, les cantons et les bourgs, elle ne correspondait en réalité qu'à l'élaboration de mesures permettant la mise en oeuvre d'une politique générale d'administration, décidée par l'autorité de tutelle, soit le district. Celui-ci bénéficiait, en outre, du pouvoir de gérer les impôts perçus par ces collectivités territoriales. Les impôts sur les droits de succession, sur les banquets et spectacles, sur la propriété immobilière étaient reversés pour plus de la moitié au district. Seul l'impôt sur les transactions immobilières était perçu et géré de façon autonome (art 41). Le manque de ressources, ainsi que le contrôle exercé par l'autorité de tutelle limiteraient fortement la portée du principe de l'autonomie locale. 1. 3. Un système fortement centralisé L'autonomie locale ne fut pas entièrement réalisée. Conformément à l'esprit du texte constitutionnel, celle-ci signifiait l'élection par la population d'un organe exécutif et d'un corps législatif à tous les niveaux du découpage territorial, exception faite des villages et des quartiers qui ne possédaient pas d'assemblée. Le chef exécutif pouvait librement former la structure politique et administrative de la localité qui l'avait choisi. De plus, le corps législatif légiférait dans les domaines relevant de sa compétence. Si la province de Taiwan fut effectivement dotée d'une assemblée provinciale élue par la population, son chef exécutif, lui, a toujours été nommé par le Président de la République. C'est pour cette raison d'ailleurs, qu'il ne fut jamais appelé chef de province (~*) comme le prévoyait la Constitution mais président de province (~.:tJfh). Cette appellation l'instituait non pas en chef du gouvernement de la province, mais en président du conseil de la 35

province dont les membres étaient tous choisis par le pouvoir central. Cette déviation par rapport au texte constitutionnel correspondait au raisonnement suivant: il était impossible d'accepter qu'à la tête de la province de Taiwan se soit trouvée une personne élue au suffrage universel direct et dont la légitimité populaire aurait été par conséquent supérieure à celle du Président de la République élu par l'assemblée nationale. La République de Chine et la province de Taiwan ayant la même base territoriale, il aurait été difficile de justifier que le président de la province, choisi par la population du territoire qu'il avait mandat de gérer, soit placé sous l'autorité d'un autre pouvoir exécutif, mandaté lui, de façon indirecte, par la population d'un territoire qu'il ne contrôlait pas. Ce n'est en effet qu'à partir de 1969, que des députés élus par la population taiwanaise purent siéger à l'assemblée nationale jusqu'alors composée des représentants élus en Chine en 1948 (7). De même, en 1967 la ville de Taipei devint municipalité spéciale. Son maire n'était plus élu, mais nommé par le Président de la République. Cette réforme fut justifiée d'une part, par la hausse démographique, Taipei avait dépassé les deux millions d'habitants, et d'autre part, par l'impact politique, économique, et culturel que la capitale détenait au sein de la province. Elle devait en conséquence en acquérir le statut administratif. Toutefois, ce nouveau statut permettait aussi d'éviter que la mairie ne soit remportée par des candidats "opposés" au pouvoir. Ainsi, Chiang Kai-shek nomma-til Kao Yu-shu, homme politique "hors parti" qui avait déjà occupé ces fonctions et qui, pendant son mandat, s'était montré critique vis à vis du gouvernement. Sa nomination, comme maire de Taipei, laissait présager une plus grande souplesse de sa part. En 1979, Kaoshiung est, elle aussi, devenue municipalité spéciale. L'autonomie locale ne semblait donc effective qu'au niveau du district et des collectivités de même statut ( les municipalités). Toutefois, même si les autorités locales en raison de leur mode de désignation bénéficiaient d'une légitimité populaire importante, leur indépendance par rapport au pouvoir central était cependant assez limitée. Elles ne bénéficiaient pas d'une réelle autonomie financière. Ainsi, la loi relative à la répartition des dépenses et recettes fiscales (Jiji50&3i:JlJ:B-r!)(8), prévoyait que les impôts les plus rémunérateurs seraient destinés au gouvernement central, ainsi qu'à la province et aux municipalités spéciales. Les chefs de district et les maires étaient souvent amenés à demander des subventions au pouvoir central afin de mettre en oeuvre les mesures adoptées au sein
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des assemblées. La liberté d'action et de décision dans la gestion des collectivités locales était donc en réalité fortement conditionnée. Le principe d'autonomie locale, tel qu'il a été appliqué à Taiwan, ne présentait de réel intérêt qu'en raison de ce qui, pour le constituant de 1946, en était la condition fondamentale de mise en oeuvre: les élections. Il peut apparaître surprenant que le Guomindang, au moment où il mettait en place un régime de type autoritaire, ait procédé à la réforme du découpage administratif et permis la tenue, à termes réguliers, d'élections locales. La volonté de rester fidèle à la philosophie politique de Sun Yat-sen dont le principe essentiel était l'exercice des pouvoirs politiques du peuple, en constituait peut-être le fondement. Toutefois, il semble que cette préoccupation ait été renforcée par une nécessité: celle pour un pouvoir politique "non taiwanais" (9) et minoritaire, de se rallier la population. Les élections allaient donner un "label" démocratique au gouvernement, et favoriser l'implantation des structures du parti dans l'organisation politique et administrative locale. 2. La vie politique locale dominée par le parti L'autonomie dans la société supervisées par pour améliorer membres. locale permit au pouvoir d'augmenter son influence locale taiwanaise. Les élections furent entièrement le parti qui profitait de chaque campagne électorale son organisation et augmenter le nombre de ses

2. 1. L'autonomie locale: l'élément clé d'une stratégie de domination La mise en oeuvre de l'autonomie locale fut un des objectifs principaux du gouvernement nationaliste. Lors des réunions du "comité d'étude relatif à la réalisation de l'autonomie locale dans la province de Taiwan" ("Éj.1j:JtiB:1Ji3iiHi1f5fit) en juillet 1949, les délégués venus du continent attribuèrent la victoire des communistes en Chine à la non réalisation, entre autres, de l'autonomie locale. La non intégration des différentes localités au sein d'un système administratif rationnel, supervisé par le gouvernement central, était envisagé comme ayant facilité leur progression (10). L'autonomie locale était perçue comme comprise au sein d'une stratégie politique privilégiant trois directions principales. Le gouvernement devait d'abord mettre en oeuvre la réforme agraire. Tout en satisfaisant les voeux d'une population majoritairement 37

rurale, il pourrait ainsi déstabiliser l'élite locale composée en presque totalité de grands propriétaires terriens. Ensuite, il convenait de procurer à cette élite la possibilité de garder une certaine influence dans la société locale. Avec l'appui du Guomindang, elle devait pouvoir accéder aux fonctions de parlementaire et de responsable administratif locaux. Les élections permettraient donc au gouvernement de se créer un réseau de soutien sur l'ensemble du territoire. Enfin, il était nécessaire de développer le parti lui-même, en favorisant l'adhésion de nouveaux membres recrutés au sein des structures locales nouvellement définies. Deux déclarations de Chiang Kai-shek, l'une faite en octobre 1950 et l'autre en septembre 1953, rendaient compte de cette orientation politique: "Nous avons actuellement à Taiwan deux impératifs qui nécessitent l'effort de tous les membres du parti: le mouvement pour la réduction des loyers payés par les fermiers, et le système d'autonomie locale que le gouvernement est en train de mettre en place. Ce dernier repose sur l'organisation d'élections pour les assemblées et les autorités exécutives des villes et des districts." (11) "Le mouvement électoral et l'activité parlementaire constituent l'ensemble du mouvement en faveur de la démocratie et de la légalité du parti. Celui-ci doit s'appuyer sur la lutte et l'esprit révolutionnaire afin de le réaliser. Le mouvement permettra l'union des membres du parti et la formation de son groupe exécutif Les élections consolideront son organisation, permettront l'amélioration
de sa propagande, ainsi que la formation de ses membres." (12)

La priorité en 1950 était manifestement la définition d'une dynamique mobilisatrice consistant en un programme de développement économique et politique, qui permettrait d'une part de conférer au parti une base de légitimité reconnue par l'ensemble de la population taiwanaise, et d'autre part en l'instituant "moteur" de ce mouvement, d'en consolider et d'en élargir la structure. Le développement économique prit pour point de départ la réforme agraire (13). Quant aux élections, elles permirent la structuration du parti, l'amélioration de ses capacités d'encadrement des différentes structures sociales, ainsi que l'intégration d'une grande partie de l'élite locale.
38

2. 2. Des élections orchestrées par le Guomindang La structuration du parti, faite conformément au découpage administratif local, permit au. pouvoir central de contrôler l'évolution politique de la société locale taiwanaise. A chaque niveau de la hiérarchie administrative, une branche du Guomindang fut instituée. Pour la province, les municipalités spéciales, les districts et les municipalités, il s'agissait de comités du parti. Quant aux villes, cantons et bourgs, ils étaient dotés de bureaux du parti. La base de cette organisation était constituée par les cellules du parti composées d'une dizaine de membres en moyenne. Les différentes structures se réunissaient régulièrement en assemblées pleinières ou en congrès. Le rassemblement des cellules avait lieu une fois par mois, celui des bureaux des villes, des cantons et des bourgs, une fois par an. Le congrés des municipalités et des districts était réuni tous les deux ans, celui de la province tous les trois ans et le congrés national tous les quatre ans. Les fonctions des comités au niveau de la province étaient exécutées par les six divisions qui les composaient. Elles possédaient chacune des compétences propres: Division 1: supervise l'organisation des membres du comité, ainsi que les relations entre le parti et le gouvernement. Division 2: effectue la liaison avec les organisations civiles. Division 3: s'occupe de l'organisation des campagnes électorales et attribue des allocations aux candidats du parti. Division 4: met en place les activités culturelles et de
propagande. '

Division 5: supervise les organisations activité au sein du parti. Division 6: contrôle et gère les activités personnes politiquement influentes. (14)

des femmes de contact

et leur avec les

Quant aux districts, aux municipalités, aux villes, aux cantons et aux bourgs, les fonctions des bureaux du parti, plus limitées, consistaient principalement en la gestion des élections locales (nomination des candidats, mise en place de moyens afin qu'ils remportent la victoire, gestion des relations avec les factions locales...). C'est à ce niveau de la hiérarchie administrative territoriale que les élections présentaient un intérêt primordial pour le Guomindang, car elles donnaient naissance à toute la structure 39

politique et administrative locale. A partir de 1950, elles furent organisées tous les quatre ans. La population était amenée à élire au suffrage universel direct les assemblées des cantons, des bourgs, des villes, des districts, des municipalités et de la province, ainsi que leurs maires ou chefs exécutifs. Les membres de l'assemblée provinciale ne furent toutefois élus directement qu'à partir de 1954. Chaque scrutin électoral donnait lieu à la mise en oeuvre de ce que les Taiwanais ont appelé "la guerre d'organisation" du parti (m .~) . Toutes les étapes du processus étaient gérées par les différentes structures locales qui dépendaient d'un organe de tutelle: le conseil de coordination dirigé par le secrétaire général du parti. Les candidats étaient désignés par le parti. En général ils étaient choisis par les membres des bureaux locaux réunis en assemblées. Toutefois, il appartenait à l'autorité hiérarchique supérieure (conseil de district ou provincial) ou au pouvoir central de valider le choix. De nombreuses politiques de désignation ont été successivement appliquées. Le plus souvent, c'est le pouvoir central, et non les structures locales, qui choisissait les candidats. La formation d'une force d'opposition a cependant contraint le gouvernement à plus de souplesse. Il lui fallait tenir compte de l'évolution des forces politiques locales que les bureaux du parti des différentes localités territoriales étaient plus aptes à apprécier (15). Une fois les candidats désignés, une zone de responsabilité était assignée à chaque membre actif du parti. Celui-ci devait tout mettre en oeuvre pour obtenir l'élection du candidat de la circonscription. C'est à ce stade de la campagne électorale que commençait le travail de persuasion: un certain nombre de voix devait être assuré grâce à la coopération de personnes bénéficiant d'un certain ascendant sur la population. Il était demandé aux chefs de factions locales, aux cadres des organismes de gestions locaux (association des agriculteurs (.11> , des pêcheurs (rf.((1I> ) de conseiller les habitants dans leur vote. En échange, des privilèges économiques leur étaient accordés: possibilité de créer une entreprise dans un domaine où l'Etat exerçait un monopole, octroi de licences pour l'ouverture de clubs, de restaurants voire d'hôpitaux, etc... L'électeur, quant à lui, en échange d'une discipline de vote, se voyait attribuer une somme d'argent ou, dans le cas de localités rurales, des avantages en nature. L'association des agriculteurs prêtait plus volontiers le matériel agricole, accordait des prêts ou faisait des dons d'engrais...(16) Cette forme d'organisation électorale dynamisée par les structures 40

locales du Guomindang allait conduire à un phénomène, celui de l'élection quasiment automatique de tout candidat désigné par le parti (17). Obtenir des postes d'élus locaux nécessitait donc, au préalable, d'en devenir membre. Les élections remplissaient le rôle qu'on leur avait attribué, soit permettre la structuration du parti et l'augmentation du nombre de ses membres. En outre, elles donnaient au pouvoir central la possibilité de contrôler la vie politique locale. Les membres des assemblées élus grâce à l'aide du parti, se sentaient redevables à son égard, et allaient dans le sens de ses intérêts. Toutefois, pour s'en assurer, le Guomindang tentait d'obtenir le siège de président d'assemblée. Cette position permettait d'orienter le travail législatif. Lorsqu'une proposition de loi jugée importante par le gouvernement faisait l'objet de controverses, le président pouvait ajourner les débats. Il apparh'nait alors au secrétaire du groupe du parti d'entamer des démarches de conciliation avec les opposants. En général, le président de l'assemblée était un cadre important du bureau local du parti. Le secrétaire du groupe était chargé de faire des comptes rendus réguliers des sessions d'assemblée. Si le pouvoir exécutif de la collectivité locale était entre les mains d'un homme politique non membre du parti, et dont le pouvoir central pour diverses raisons n'était pas satisfait, il lui appartenait aussi de l'attaquer sur des questions de gestion administrative (18). La compétition électorale allait progressivement devenir l'enjeu politique des personnes influentes au niveau local. Elle aurait en conséquence des incidences sur l'organisation politique et sociale des collectivités territoriales.

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NOTES (1): Sun Yat-sen, Mener à bien l'autonomie locale est la responsabilité des citoyens, cité par Chou Yang-shan, Ùl Constitution de la République de Chine et l'esprit de reconstruction nationale, Taipei, San Min Shu Chu,1993, p. 493. 1*
(2): Ibid., p. 494. (3): Les quatre droits du peuple sont le droit de vote, le droit de révocation qui permet le contrôle des élus, le droit d'initiative et le droit de référendum. Le droit d'initiative est défini de la façon suivante: Si tout le monde est d'accord sur la nécessité d'une loi, le peuple a le pouvoir de l'adopter et d'en confier l'application au gouvernement. Et le droit de référendum: Si tout le monde estime qu'une loi est caduque, le peuple a le pouvoir de l'amender, et de demander au gouvernement de faire appliquer la loi révisée et d'abroger l'ancienne. Sun Yat-sen, Les Trois principes du peuple, traduction d'Edouard des Diguères, Taipei, China publishing compagny, 1983, pp. 104-105. (4): Sun Yat-sen, Principes fondamentaux de la reconstruction nationale, cité par Chou Yang-shan, op. cit., p. 494. I*-rrLU <Jt~*Mtg!\~ iW~r. J{ 494 0 (5): Le texte de la Constitution peut être consulté dans rr LU< NN~jfgjJ f9lÉiJi!:À~~.f:f >

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Taipei, SanMinShuChu,1985,pp. 1-12. < /\$~.

(6): Le texte du décret peut être consulté dans Le Recueil des lois et règlements de la province de Taiwan, Taipei, Comité des lois et règlements du gouvernement de la province de Taiwan, 1974, pp. 4-16.

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(7): C'est le 3 décembre 1994, que le chef de la province de Taiwan fut pour la première fois élu au suffrage universel direct. Le même jour, les maires de Taipei et de Kaohsiung ont aussi été élus. Comme prévu, la formation du gouvernement prov~cial et des gouvernements municipaux, notamment celui de la ville de Taipei dont le maire Chen Shui-bian est membre du parti d'opposition, fut la raison de tensions avec le pouvoir central qui voulait conserver un droit de regard. (8): La loi relative à la répartition des dépenses et recettes fiscales peut être consultée dans Le Livre des six lois, op. cit., p. 1197. < M.i&3i:flJ:5t$ >

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conférence Etude d'Ilan, non publié,15-16 octobre 1994, p. 3.
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n~~$~'*ili.'~m83~10~15-168'.3° (10): Cheng Mu-hsin, 40 années de politique parlementaire à Taiwan, Taipei, Tzu Li Wan Pao, 1987, p. 143. Jti"l3l:,c,,<..tiih1ri/iSOÉl4O~ > ' 'Éî:Jt' EJn

' (11): La citation est tirée du discours d'introduction fait en 1950, lors de la première réunion du comité pour l'amélioration de la gestion de la province de Taiwan. Cité par Lin Chia-Iung, Pouvoir extérieur, mouvement d'opposition et factwns locales: leur interaction électorale. Discussion relative à la politique de désignation du K.M. T et la démocratisation à Taiwan, Taipei, rapport de
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