Le feu en Afrique

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296301757
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LE FEU EN AFRIQUE et thèmes annexes

Ouvrages publiés par D. Zahan
Sociétés d'initiation bambara: le N' domo, le Koré, Mouton, Paris-La Haye, 1960, 438 p., 10 fig., XXVI planches, I carte (thèse principale pour le doctorat ès-Lettres). La dialectique du Verbe chez les Bambara, Mouton, Paris-La Haye, 1963,207 p. (thèse secondaire).
Réincarnation et vie mystique en Afrique Noire (ouvrage collectif édité par D. Zahan), pup, Paris, 1965, 188 p.

La viande et la graine, Présence Africaine, Paris, 1969, 178 p., 13 fig. Religion, spiritualité et pensée africaines, Payot, Paris, 1970, 245 p., (ouvrage couronné par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Prix Lucien de Reinach). Traduction anglaise: The Religion, Spirituality and Thought of Traditional Africa, University of Chicago Press, 1979. Traduction espagnole: Espiritualidad y Pensamiento Africanas, Ediciones Cristianidad, Madrid, 1980. Traduction en roumain chez Editura Dacia, C1ujNapoca.
Antilopes du soleil. Art et rites agraires d'Afrique Noire, Schendl, Wien, 1980, 195 p., 50 fig., 538 dessins, 1 carte.

A paraître: Mort et Vie. Hommages à Dominique Zahan, sous la direction de Pierre Emy et Anne Stamm.

@L'HARMATIAN, 1995 ISBN: 2-7384-3190-9

Dominique

ZAHAN

avec la collaboration de Pierre ERNY et de Marie-Louise WIIT

LE FEU EN AFRIQUE et thèmes annexes
Variations autour de l'oeuvre de H. A. JUNOD

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Ouvrages de P. Erny
Histoire de l'Afrique Occidentale, 1961, Saint-Paul (épuisé). Histoire de l'Afrique de l'Ouest, Saint-Paul, 1966 (épuisé). Aspects de l'univers affectif de l'enfant congolais. Milieu, expérience enfantine, personnalité, thèse ronéo., 1963 (épuisé). ,

L'enfant dans la pensée traditionnelle de l'Afrique Noire, L'Ecole, 1968 ; Hannattan, 1990 (trad. Childhood and Cosmos, Black Orpheus Press, Rockville, USA, 1973). Les premiers pas dans la vie ,de l'enfant d'Afrique Noire. Naissance et première enfance, L'Ecole, 1973 ; Hannattan, 1988. L'enfant et son milieu en Afrique Noire. Essais sur l'éducation traditionnelle, Payot, 1972 ; Hannattan, 1987 (trad. The Child and his Environment in Black Africa, Oxford University Press, Nairobi,1981). Sur les sentiers de l'Université. Autobiographies d'étudiants zaïrois, chez l'auteur: 6, rue Victor Huen, 68000 Colmar. L'enseignement dans les pays pauvres. Modèles et propositions, Hannattan, 1977. Ethnologie de l'éducation, PUF, 1981 ; Hannattan, 1991 (trad. t;thnologiç da educacaO, Rio de Janeiro, Zahar, 1982). Ecoles d'Eglise en Afrique Noire. Poids du passé et perspectives d'avenir, suppl. Nouvelle Revue de Science Missionnaire, Immensee, Suisse, 1982. De l'éducation traditionnelle à l'enseignement moderne au Rwanda. 1900-1975. Un pays d'Afrique Noire en recherche pédagogique, 1978 (épuisé). La légende du Bouddha, Paris, Triades, 1982. La légende de Zarathoustra, Paris, Triades 1982. Vieux-catholicisme et orthodoxie, Paris, COED, 1994. Rwanda 1994 : Clés pour comprendre le calvaire d'un peuple, Hannattan, 1994. En collaboration: Avec Joël Colin, Clochards de Strasbourg (épuisé). Avec Nambala Kanté, Forgerons d'Afrique Noire. Transmission des savoirs traditionnels en pays malinké, Hannattan, 1993. Avec Dominique Lutz-Fuchs, Psychothérapies de femmes
africaines (Mali), Hannattan, 1994.

A V ANT -PROPOS

En 1991 mourait à Paris Dominique Zahan, un des grands africanistes de ce siècle, spécialiste des peuples de la boucle du Niger, Dogons, Mossis du Yatenga, et surtout Bambaras dont il a étudié plus particulièrement les sociétés d'initiation. Il fut nommé professeur à l'Université de Strasbourg en 1960, et y fonda l'Institut d'Ethnologie; puis, à partir de 1968, il occupa une chaire d'ethnologie africaine à l'Université Paris V - Sorbonne. Homme de terrain pendant de longues années, il accumula une somme énorme de notes et de documents qu'il n'eut malheureusement pas le temps d'exploiter comme il l'aurait souhaité. De par son enseignement, il fut conduit à élargir ses centres d'intérêt au continent entier, et à rédiger des études de caractère général, principalement dans le domaine de la religion. Il développa une méthode d'analyse bien à lui qu'il vulgarisa dans ses cours et un ouvrage comme La viande et la graine, fondé sur un matériel dogon. A titre de comparaison, il s'intéressa vivement à la littérature existante sur les Bantous d'Afrique méridionale, et procéda à une analyse méticuleuse de l 'œuvre de H. A. Junod, Mœurs et coutumes des Bantous. Le thème du feu lui parut particulièrement significatif, et il occupa une place de choix dans son enseignement. Après sa mort, Mme Eva Zahan a eu l'amabilité de nous confier un important texte sur le feu en Afrique, en versions 5

successives sans cesse retravaillées, reprenant des notes de cours qui elles-mêmes ont donné lieu à des polycopiés et divers travaux d'étudiants. Il nous a semblé que ce travail illustrait de manière particulièrement significative la méthode d'analyse et la tournure d'esprit de celui qui fut notre maître, et qu'il méritait d'être publié malgré son caractère inachevé et certaines obscurités. Il a fallu confronter plusieurs versions, les unes manuscrites, les autres dactylographiées, pour en tirer un texte facile d'accès malgré sa densité. J'ai été grandement aidé en cette tâche par Marie-Louise Witt, que je remercie pour sa collaboration. On trouvera donc ici un ensemble de développements et de "variations" autour du feu en Afrique, dont le point de départ est l'œuvre de Junod, mais où, chemin faisant, l'auteur procède à de multiples incursions chez les autres Bantous du Sud, mais aussi les peuples de la boucle du Niger, puis les Grecs, les Romains, dans l'Europe médiévale ou classique, etc. Le tout est articulé en trois parties: le ciel et le feu, le feu et les ingesta (tout ce que l'homme absorbe par la bouche), et le feu et la vie; on pourrait dire aussi le feu cosmique, le feu culinaire et le feu intérieur, d'ordre psycho-physiologique. Elève de Marcel Griaule, D. Zahan a été aussi fortement marqué par le structuralisme et l'anthropologie sociale anglosaxonne. Mais toutes ces influences, il les a intégrées de manière très personnelle. Il était peu enclin à traiter de théorie, mais par certaines de ses analyses il dépasse le domaine purement ethnologique, centré sur la diversité humaine, pour déboucher sur le plan anthropologique où l'homme apparaît dans son unité. La présente étude procède à un incessant va-et-vient entre ces deux niveaux de la recherche, montrant bien que l'un n'a de sens que par rapport à l'autre. L'œuvre de Junod présentait à ses yeux l'immense avantage de livrer sur une culture particulière un matériel descriptif relativement brut, mais très détaillé, permettant ainsi une réflexion au second degré non viciée par des schémas interprétatifs préalables. En préparant ce texte pour la publication, je m'acquitte en partie d'une dette de reconnaissance envers celui à qui je dois ma propre carrière d'ethnologue. En nous parlant du feu et de l'Afrique, il a éveillé en nous il y a trente ans de multiples désirs et 6

de multiples projets. Pour beaucoup de ses étudiants ses impulsions ont été décisives. Homme discret, voire secret, il a laissé dans nos mémoires le souvenir d'un vrai maître. Cet ouvrage, qui montre comment le feu du ciel pénètre le monde de l'homme, inaugure la collection "Cultures et Cosmologies" aux éditions L'Harmattan.

Pierre ERNY Professeur à l'Institut d'Ethnologie Université des Sciences Humaines de Strasbourg

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INTRODUCTION

y a-t-il un élément qui ait jamais fasciné le genre humain autant que le feu, et ceci dans tous les espaces et ious les lieux? Le feu est à la fois l'étincelle et la foudre, la flamme et la braise. Il yale feu lumineux, ardent, brûlant, fulgurant, tout comme il y a le feu ronflant et étouffant. Il est celui qui détruit et celui qui ranime, celui qui monte des profondeurs invisibles, étale sa force, mais aussi descend des sphères célestes pour s'enfouir et se cacher dans la matière. Il est ainsi celui qui se dévoile, mais pour aussitôt se voiler à nouveau et garder entier son mystère. Elément objectif et subjectif, bon et mauvais, "il est un des principes d'explication universelle" (G. Bachelard, Psychanalyse du feu, p.22). On peut se demander s'il y a encore place pour une parole nouvelle qui puisse surprendre et enrichir. Bachelard fournit des éléments d'analyse qui conviennent aux sociétés dites archaïques: "Nous allons étudier un problème où l'attitude objective n'a jamais pu se réaliser, où la séduction première est si définitive qu'elle déforme encore les esprits les plus droits et qu'elle les ramène toujours au bercail poétique où les rêveries remplacent la pensée, où les poèmes cachent les théorèmes. C'est le problème psychologique posé par nos convictions sur le feu" (p.ll). Diverses questions se posent à nous: Qu'est-ce que le feu? D'où l'homme le tient-il? Comment le manipule-t-il ? En effet, 9

l 'histoire de la conquête du feu est des plus obscures et se dérobe à la recherche: il existe à ce sujet davantage de suppositions et d 'hypothèses que de faits tangibles. Pour Omer C. Stewart (Man' s Role in Changing the Face of the Earth, p. 115), il existe cinq causes possibles ayant permis à l'être humain l'entrée en contact avec cet élément: 1°les volcans, 2° les réactions chimiques, 3° l'électricité, 4° les frictions d'origine géologique et 5° les frictions d'origine physique. Toutes ces causes peuvent être valables du point de vue de la production du feu naturel. Les volcans semblent être la cause la plus directe et la plus facile à comprendre. En ce qui concerne les réactions chimiques, O. C. Stewart cite certains phénomènes qui se produisent dans des gisements de houille où la poussière de charbon peut s'enflammer sous l'effet d'autres substances et produire du feu. Quant à l'électricité, il s'agit essentiellement de la foudre. C'est là un phénomène qui n'est pas négligeable, et dans le monde archaïque, l'obtention du feu par la foudre est attestée. Restent les frictions d'origine géologique; on peut imaginer, par exemple, qu'un glissement de terrain, avec des roches frottant les unes contre les autres, provoque un incendie. Si toutes ces causes de l'acquisition du feu par l'être humain sont en elles-mêmes plausibles, aucune d'elles n'est sûre. Tout se passe comme lors de ces incendies de forêts dans le Midi de nos jours, dont nous ignorons le plus souvent l'origine. A. LeroiGourhan, technologue du feu et des autres éléments, a pu dire qu'on peut toujours imaginer le premier foyer, affirmer que la découverte d'une pièce de gibier cuite par un incendie de forêt a fait naître l'art culinaire: il n'y a pas de risque à le faire puisque aucun démenti n'est possible, et que le plus clair est qu'on ne sait absolument pas quelles sont les origines du feu domestique. S'il existe de très nombreuses hypothèses quant à l'origine du feu dans le monde humain, on peut se demander de quel élément l'homme est parti pour connaître le feu et surtout pour l'utiliser. Notre travail nous démontrera que le feu se relie, non seulement à la cuisine et à la cuisson des aliments, mais encore à tout un ensemble de rites et à tout un contexte social. Une des voies d'accès pour connaître cet élément est l'étude des mythes et des

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légendes. Ce terrain, pour vaste et difficile qu'il soit, est encore le plus sûr. Chaque culture, possédant ses propres récits à ce sujet, a interprété la possession du feu en fonction de son contexte à elle. En Grèce, un des mythes majeurs est celui du vol du feu. "C'est pour les hommes que Prométhée avait trompé Zeus. Une première fois, à Mécôné, au cours d'un sacrifice solennel, il avait fait deux parts d'un bœuf: d'un côté, il avait mis sous la peau la chair et les entrailles, qu'il avait recouvertes du ventre de l'animal; de l'autre côté, il avait disposé les os dépouillés de la viande et les avait recouverts de graisse blanche. Puis il avait dit à Zeus de choisir sa pan, le reste devant aller aux hommes. Zeus choisit la graisse blanche et, quand il découvrit qu'elle ne cachait que des os, il fut saisi d'une grande rancune contre Prométhée et contre les mortels que cette ruse avait favorisés. Aussi, pour les punir, décida-t-il de ne plus leur envoyer le feu. Alors Prométhée les secourut une nouvelle fois; il déroba des semences de feu à la "roue du soleil" et les apporta sur la terre, cachées dans une feuille de férule" (P. Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine). D'autres traditions rapportent que Prométhée a volé le feu d'Héphaïstos. Deux éléments sont particulièrement intéressants dans ce récit et méritent d'être soulignés: les graines du feu volées par Prométhée sur la roue du soleil et le vol lui-même. A propos du feu considéré comme une graine, donc susceptible d'induire des interprétations sexuelles, G. Bachelard écrit (p. 97) : "Par un jeu de réciproques inextricables, le genne est une étincelle et l'étincelle un genne. L'un ne va pas sans l'autre... Une psychanalyse de la connaissance objective consiste précisément à mettre au clair ces transpositions fugitives..., il suffit de les mettre les unes à côté des autres pour voir qu'elles ne reposent sur rien, mais simplement l'une sur l'autre". Et Bachelard de continuer en citant De Malan (Le conservateur du sang humain, ou la saignée démontrée toujours pernicieuse et

souvent mortelle) : "Que l'on allume un énonne morceau de charbon avec la plus faible lumière, une étincelle mouvante.., deux heures après, ne formera-t-il pas un brasier tout aussi considérable, que si vous l'eussiez allumé, tout d'un coup, avec une torche de feu? L'homme le plus délicat, fournit assez de feu
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pour la génération et la rend aussi sûre en s'accouplant que l'homme beaucoup plus fort". Nous voyons ainsi que la vieille idée grecque du feu en tant que germe volé par Prométhée n'a pas été perdue et que d'autres auteurs ont enchaîné sur le thème du feu-semence. Ceux qui se sont occupés de la mythologie concernant l'origine du feu domestique, ont traité les mythes comme s'ils contenaient un sens historique, avec trois âges de l'humanité entre lesquels on peut déceler tout un jeu d'oppositions. L'auteur le plus attaché à l' objectivation historique de l'analyse mythologique est sans conteste Sir James Frazer. Ayant collecté un certain nombre de récits dans Mythes sur l'origine du feu, il a pu écrire: "Pris dans leur ensemble, ils semblent indiquer la croyance générale que I'humanité, en ce qui concerne le feu, aurait passé par trois phases: pendant la première, les hommes ignorèrent l'usage ou même l'existence du feu; pendant la seconde, ils en vinrent à connaître le feu et à s'en servir pour se chauffer et pour cuire leur nourriture, mais ils ignoraient encore tout des façons de l'allumer; pendant la troisième, ils découvrirent ou employèrent régulièrement, comme procédé d'allumage, l'une ou plusieurs des méthodes qui sont encore, ou étaient encore récemment en vogue chez les races d'hommes les plus arriérées. Ces récits supposent implicitement qu'il y a eu trois âges successifs correspondant à trois phases de culture et que nous pouvons appeler: "l'âge sans feu", "l'âge du feu employé" et "l'âge du feu allumé". Quelle que soit la façon dont on est parvenu à ces conclusions, que ce soit par raisonnement ou grâce à de réels souvenirs transmis oralement, il semble fort probable qu'elles sont effectivement correctes; car si, comme on s'accorde à le croire aujourd'hui, l'humanité a évolué graduellement depuis les formes très humbles de la vie animale, il est certain que tous nos ancêtres animaux ont dû être aussi ignorants de l'usage du feu que tous les animaux, sauf l'homme, le sont aujourd'hui; et même, quand cette race eut atteint un degré qui mérite d'être appelé humain, il est vraisemblable que les hommes restèrent longtemps ignorants de l'usage du feu et des façons de l'allumer. Nous en concluons donc que les mythes de l'origine du feu que nous avons passés en revue, en dépit des traits extravagants ou fantas12

tiques qui ornent beaucoup d'entre eux, contiennent un élément réel de vérité. Aussi méritent-ils d'être examinés de plus près comme des documents manifestement historiques". La lecture de la plupart de ces mythes concernant l'origine du feu donne effectivement l'impression qu'on est mis en présence d'un document historique. Les récits semblent relater des faits réels. Mais cette théorie est sous-tendue par un présupposé évolutionniste qui aujourd 'hui pose question. Frazer énonce celuici en tennes très clairs en admettant que I'humanité a progressé "à partir d'un stade très humble". Ces mythes d'origine du feu présentent souvent un caractère étiologique. Ils parlent, par exemple, des intennédiaires entre I'homme et la première puissance détentrice du feu avant lui. Dans l'ouvrage de Frazer, des exemples intéressants peuvent être relevés: "Les Ba-Ila, tribu de Rhodésie septentrionale, racontent comment la Guêpe-Maçonne alla chercher du feu chez Dieu. Ils disent que primitivement, Vautour, Aigle-Pêcheur et Corneille n'avaient pas de feu, car il n'y avait pas de feu sur terre. Ayant donc besoin de feu, les oiseaux se rassemblèrent et demandèrent : "Où irons-nous chercher du feu 1" Quelques-uns des oiseaux dirent: "Peut-être chez Dieu". Sur quoi Guêpe-Maçonne s'offrit en disant: "Qui ira avec moi chez Dieu 1" Vautour répondit en disant: "Nous irons avec toi, moi, Aigle-Pêcheur et Corneille".Ils prirent donc congé des autres oiseaux le lendemain en disant: "Nous allons voir si nous pouvons obtenir de Dieu du feu". Puis ils s'envolèrent. Alors qu'ils étaient déjà depuis dix jours en chemin, il tomba sur terre quelques petits os - c'était Vautour; plus tard, il tomba encore d'autres petits os - c'était AiglePêcheur; Guêpe et Corneille durent continuer tout seuls. Quand la deuxième décade se fut écoulée, il tomba encore sur terre d'autres petits os - c'était Corneille. Guêpe-Maçonne dut continuer toute seule. Quand la troisième décade f11técoulée, elle continua en se posant sur les nuages. Elle n'atteignit pourtant jamais le sommet du ciel. Aussitôt que Dieu apprit cela, il vint là où se trouvait Guêpe-Maçonne et interrogea celle-ci. Elle répondit: "Non, Chef, je ne vais pas dans un endroit particulier, je viens seulement demander du feu. Tous mes compagnons sont restés en chemin, mais j'ai néanmoins continué d'avancer, car j'avais résolu d'aller 13

là où se trouve le Chef'. Sur quoi, Dieu lui répondit en disant : "Guêpe-Maçonne, du moment que tu m'as atteint, tu seras le chef de tous les oiseaux et de tous les reptiles de la terre. Maintenant, toi, je te bénis. Tu n'auras pas besoin d'engendrer des enfants. Quand tu voudras un enfant, va regarder dans une tige de grain et tu y trouveras un insecte dont le nom est Ngongwa. Quand tu l'auras trouvé, apporte-le dans la maison, cherche l'endroit où les hommes font la cuisine et construis-y un logis pour ton enfant Ngongwa. Quand tu auras fini la construction, mets-l'y et laissele. Quand bien des jours se seront écoulés, va tout juste jeter dessus un coup d'œil et tu t'apercevras un jour qu'il a changé et qu'il est juste comme toi". Il en est encore ainsi aujourd 'hui : Guêpe-Maçonne construisit une maison en cherchant le foyer juste comme Dieu le lui a ordonné" (p. 140-141). Selon Frazer ce conte fait comprendre "pourquoi il en est ainsi", et il donne l'explication du feu domestique. Dans cet exemple, Frazer ne s'intéresse donc plus au caractère d'objectivation historique du mythe, mais à son caractère étiologique. Il en est de même de mythes européens qui expliquent le "pourquoi" d'un ccrtain nombre de mystères (Frazer, p. 231232). En effet, le premier feu est souvent attribué à des animaux qui en sont privés aujourd'hui. Ces mythes devaient expliquer les couleurs ou d'autres caractéristiques de ces animaux que l'homme attribuait à l'action du feu. Que peut-on dire sur cette façon de penser le mythe? S'en tenir à l'objectivation, c'est ne regarder les récits que de l'extérieur et les prendre dans leur matérialité, sans considérer leur caractère significatif. Jamais la pensée mythique ne s'attache à envisager le processus psychologique de l'invention, dont une part revient au milieu intérieur et une autre au milieu extérieur. Dans la part intérieure, il faut, pour inventer quelque chose, en plus du milieu technique proprement dit, que l'homme en sente le besoin en luimême; puis il faut que le milieu extérieur le permette. Il serait donc de bonne méthode - actuellement des documents valables existent à ce sujet - d'envisager, quand on considère les mythes d'origine du feu, l'auteur, l'esprit et la pensée qui les forgent. On verrait alors que ces matériaux, avant d'être des objets de la signification, en sont des outils! D'ailleurs, C. Lévi-Strauss, (Le Cru 14

et le cuit, p. 346), ne dit-il pas lui-même que l'erreur des mythologues était de supposer que les phénomènes naturels, dont il est si souvent question dans les mythes, formaient pour cette raison l'essentiel de ce que les mythes cherchent à expliquer. Cette erreur fait simplement pendant à une autre que commirent ceux qui, par réaction contre leurs devanciers, tentèrent de ramener le sens des mythes à une glose moralisatrice de la condition humaine: l'explication de l'amour et de la mort, du plaisir et de la souffrance, au lieu que ce soit des phases de la lune et du changement des saisons. Dans un cas comme dans l'autre, on laissait échapper le caractère distinctif des mythes, qui est précisément l'emphase, résultant de la multiplication d'un niveau par un ou plusieurs autres, et qui, comme dans la langue, a pour fonction de "signifier la signification". Les mythes d'origine du feu évoquent également la question du continuum de la chaleur. Sous quel angle celui-ci peut-il être envisagé? On peut parler par exemple d'un continuum culinaire qui se confond avec celui de la chaleur. Tous les éléments culinaires, qu'il s'agisse de matières végétales ou animales, comprennent eux-mêmes l'idée de chaleur. Matières vivantes, elles possèdent la chaleur incluse en elles-mêmes, et celle-ci est simplement augmentée à partir du moment où elles sont l'objet d'opérations culinaires. Le continuum et la gradation de la chaleur peuvent être envisagés en rapport avec trois sortes de feux qui sont, par ordre d'objectivation, le feu physiologique, le feu domestiqué et le feu cosmique ou le feu du monde. Si le feu du corps ou feu physiologique est donné immédiatement à la conscience humaine, les deux autres, au contraire, sont médiatisés, le feu culinaire à travers des éléments, tels ceux qui servent à sa production (bois, pierre, métal), et le feu céleste principalement à travers le temps. Mais si l'on considère ces médiations, on s'aperçoit que l'une n'est pas présente au même degré que l'autre, car il est plus facile pour I'homme d'appréhender ce qui est plus saillant Que se passe-t-il du point de vue mythique? Curieusement, la pensée ne s'attache que très peu à la chaleur physiologique. Les mythes sont centrés sur les deux autres feux: culinaire et cosmique. Au sujet des feux de la cuisine, il existe une mytholo15

gie considérable de par le monde, plus abondante encore que celle concernant le feu céleste. On peut se demander à juste titre quelle en est la raison. Le feu physiologique ne pose pas de problème à la conscience humaine, et le feu cosmique se révèle de lui-même: habituellement on ne se demande pas pourquoi le soleil chauffe, mais plutôt comment il a été fait. Pour le feu domestique la question essentielle est: comment est-il apparu ? Les mythes de l'origine du feu correspondent en quelque sorte à une technique de la pensée pour combler les lacunes qui existent du point de vue de l'appréhension du phénomène de la chaleur, et du feu domestique en particulier. Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, de constater qu'un nombre important de mythes traitant de l'origine du feu domestique considèrent le soleil et la chaleur physiologique comme des substituts du feu domestique. Frazer rapporte des exemples très typiques. Les Chilouks, peuple du Nil-Blanc, disent que le feu vient du pays du GrandEsprit. Il y eut une époque où personne ne connaissait le feu. Les hommes avaient coutume de chauffer leur nourriture au soleil; le dessus des vivres cuits de la sorte était mangé par les hommes et le dessous qui n'était pas cuit était mangé par les femmes (p.132). Un autre mythe du même ordre dit que dans la peuplade de Masingara, à l'embouchure de la Fly-River, dans la Nouvelle Guinée anglaise, il n'y avait pas de feu et la seule nourriture consistait en bananes mûres et en poisson séché au soleil (p. 4950). Les exemples pourraient être multipliés où l'on retrouverait chaque fois la même substitution. Les quelques mythes où il est fait mention de la chaleur physiologique utilisée comme substitut du feu domestique sont plus rares: "Les Jibaros, tribu indienne de l'est de l'Equateur, disent que jadis leurs ancêtres ignoraient l'usage du feu et de ce fait préparaient leur nourriture en chauffant leur viande sous leurs aisselles, en tiédissant le yuca (racine comestible) dans leur mâchoire et en cuisant les œufs aux rayons brûlants du soleil" (p. 208-209). Quand on aborde un mythe d'origine du feu domestique dans sa généralité, on met en mouvement d'une manière implicite le continuum de la chaleur. Il existe des mythes où ni la chaleur physiologique ni la chaleur solaire n'interviennent pour l'obtention du feu domestique, mais où celui-ci ne peut être 16

obtenu que par le vol! Cela fait apparaître tout un réseau d'implications contenues dans la société, dans les relations entre les groupements, entre les donneurs et les preneurs de femmes, les guerriers et leurs ennemis, etc. La pensée mythique en rapport avec le feu cherche à combler un hiatus, en même temps qu'elle opère une sorte de va-et-vient entre les différents niveaux des trois sortes de feux. Cela signifie que nous pouvons aborder, dans une culture donnée, le problème de l'origine du feu par n'importe lequel de ces trois visages du même élément, étroitement imbriqués. Le continuum de la chaleur est véritablement pour la pensée primitive à la charnière de toutes les relations sociales, de la religion et de la culture. On peut se demander si la chaleur ne constitue pas une des clés les plus décisives pour la compréhension des civilisations dites archaïques. Tel sera le propos de notre étude fondée principalement sur une relecture de l'œuvre majeure de Henri A. Junod, de la mission suisse romande en Afrique du Sud: Mœurs et Coutumes des Bantous, publiée chez Payot en 1936.

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NOTICE SUR H. A. JUNOD

(M.- L. WITT)

H. A. Junod s'est éteint un jour de printemps 1934 à Genève à l'âge de 71 ans. Pouvait-il deviner que deux ans après son ouvrage en deux tomes: Mœurs et coutumes des Bantous, serait salué par B. Malinowski comme "le meilleur livre d'ethnologie"? Quant à Lévy-Bruhl, il en a parlé comme d'un ouvrage "d'une extraordinaire importance pour l'étude de la mentalité primitive", ajoutant: "Je ne saurais assez dire tout ce dont je lui suis personnellement redevable". De quelques documents consultés (avant-propos de Keith Irvine; introduction de H. A. Junod à The life of a South African Tribe; introduction à Chants et contes des Ba Ronga), il ressort que le cheminement intellectuel de Junod ne devait pas forcément aboutir à un livre d'ethnologie de cette envergure. Henri A. Junod est né en 1863 dans le canton de Neuchâtel en Suisse. Fortement marqué par l'ambiance religieuse familialeson père était pasteur, fondateur de l'église protestante indépendante de Suisse - il ne fit que suivre la voie qui semblait toute tracée devant lui: après de solides études théologiques, il fut ordonné pasteur à son tour en 1885. D'ailleurs tous ses frères en firent autant, et une sœur devint diaconesse. Jeune homme distingué, intelligent, doué pour les sciences, surtout les sciences naturelles, Junod pouvait prétendre à une brillante carrière scientifique. Mais comment concilier deux inté19

rêts, l'un aussi fascinant que l'autre? Il s'engagea finalement à servir son Eglise et partit au Mozambique en 1889; l'entomologie ne devait plus qu'être un passe-temps pour lui, passe-temps remarquable néanmoins puisqu'il constitua une importante collection de papillons du Sud-Est de l'Afrique qui se trouve actuellement au Musée de Neuchâtel. En 1895, sa vie devait prendre un nouveau tournant ; l'entomologie fut supplantée par l'ethnologie suite à une "heureuse remarque", comme il le dit lui-même, de Lord Bryce en visite à Lourenço- Marquès. Il réalisa qu'après tout la recherche sur l'homme était infiniment plus importante et intéressante que celle sur les insectes. Préparé ainsi à l'observation rigoureuse, il s'attaqua avec la même passion à sa nouvelle tâche portant sur les populations au milieu desquelles il vivait. Malgré une époque troublée, il sut conquérir la confiance des indigènes, et sa recherche a été largement facilitée grâce à sa fonction de pasteur, à son attitude toujours respectueuse, à sa bonne connaissance de la langue et à ses "fidèles collaborateurs". Les publications ne tardèrent pas: - 1896 : grammaire et manuel de conversation ronga avec vocabulaire ronga, portugais, français et anglais, - 1897 : Chants et contes des Ba Ronga de la Baie de Delagoa, Lausanne, suivi d'autres écrits ethnologiques et linguistiques, - 1909 : en collaboration, un dictionnaire et une grammaire xangane, -1910: parution du roman "Zidji", - 1912 : The life of a South African Tribe, - 1927 : nouvelle édition, revue et augmentée, - 1936 : parution de Mœurs et coutumes des Bantous, vie d'une tribu sud-africaine, I : Vie sociale, II. : Vie mentale. Junod n'eut pas connaissance de cette dernière édition puisqu'il est mort en 1934, reconnu, estimé et honoré; la Suisse lui avait décerné de son vivant encore deux distinctions: il était nommé Docteur Honoris Causa de l'Université de Lausanne, et élu Président du Bureau International de Défense des Intérêts des Autochtones. Ses cendres furent envoyées en Afrique. 20

Par ses ouvrages, Junod poursuivait un double but: il les voulait à la fois scientifiques et pratiques, utiles aux ethnologues, sociologues, psychologues et administrateurs, mais aussi à tous ceux qui s'intéressent au peuple thonga. Il était persuadé que les coutumes qu'il décrivait s'appliquaient également aux Soutos, Zoulous, Niandjas du Lac Nyassa et aux ethnies de l'Afrique Centrale (I. p. 11). Junod a ainsi laissé une somme considérable de données ethnologiques, mais aussi des conseils à appliquer sur le terrain. Son travail comportait - une enquête systématique entreprise d'après un questionnaire préparé par James Frazer, - une liste des informateurs qu'il appelle "témoins vivants" et "collaborateurs fidèles" (I, p. 10, Il), - une description qui se veut complète et objective de la vie d'une ethnie bien délimitée ("collection de phénomènes biologiques qui sont du plus grand intérêt car ils représentent un stade donné du développement humain") (I. p.ll), - une localisation scrupuleuse de toutes les données avec classement géographique, - une description de la langue, - des conseils sur la manière de "poser les questions afin de recevoir des réponses impartiales". Une telle personnalité et un tel travail de description détaillée à l'autre bout de l'Afrique ne pouvaient laisser Dominique Zahan insensible. Les deux hommes n'avaient-ils pas des points communs: intérêt pour les questions religieuses, passion du travail de terrain et passion de l'autre? "Travailler pour la science est très noble, mais aider son semblable l'est encore plus" (Junod, I. p. 13).

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PREMIÈRE PARTIE

LE CIEL ET LE FEU

Dans la pensée bantoue décrite par Junod, les différents feux, le soleil, la foudre et le feu domestique s'imbriquent l'un dans l'autre et se complètent. Le feu terrestre possède une certaine "connaissance", mais il n'est pas "connaisseur" au même titre que le feu céleste. Etant par excellence l'élément qui "dévoile", celui-ci peut se manifester dans toute sa beauté, mais aussi dans toute son

atrocité. Contre lui I'homme ne peut rien. Ce feu qui dévoile est
en rapport direct avec le savoir.

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