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Le mal dans la démocratie américaine

256 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1995
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EAN13 : 9782296301856
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LE MAL DANS LA DEMOCRATIE AMERICAINE

(Ç)L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3196-8

Daniel FRANÇOIS-WACHTER

Le Mal

dans la Démocratie Américaine
INCIDENCE DE LA REFLEXION PHILOSOPHIQUE DU MAL AMERICAINE SUR LA PERCEPTION DANS LA DEMOCRATIE

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

A voice said, look me in the stars And tell me truly, men of earth, If all the soul-and-body scars Were not too much to pay for birth.

Robert Frost

Une voix m'a dit, cherche-moi dans les étoiles Et dis-moi franchement, homme de cette terre, Si toutes ces blessures de l'âme et du corps Ne sont pas trop cher payées pour une naissance.

Robert Frost

Introduction

"Vérité et apparence ne sont pas dans l'objet, dans la mesure où il est intuitionné, mais au contraire dans le jugement porté sur lui, dans la mesure où il est pensé. " Kant, Critique de la Raison Pure.

La démocratie, comme la maternité ou le plaisir, est un des grands intouchables de l'imagerie humaine. Lier le concept du mal à celui de la démocratie n'est pas remettre en question la valeur de ce type de gouvernement, mais tenter de percevoir le mal comme un élément essentiel de l'alchimie qui permet à certaines démocraties de perdurer. Depuis plus de deux siècles, le Royaume-Uni, La Suisse et les Etats-Unis sont les trois lauréats du référendum mondial de la meilleure démocratie; là, ceux qui ont désiré émigrer espéraient trouver ce à quoi ils aspiraient et qu'ils estimaient ne pouvoir obtenir dans leur pays d'origine. Certains fuyaient l'oppression, la plupart recherchaient de meilleures conditions de vie. Tous n'aspiraient pas à la démocratie; il se trouve que ce qu'ils souhaitaient se trouvait dans des démocraties. Des trois, ce sont bien les Etats-Unis qui offrent le meilleur champ d'investigation du rôle du mal dans un environnement démocratique. Fille de l'Angleterre où Hobbes et Locke définissent les concepts démocratiques modernes en liant une vision, il est vrai biblique de l'autorité, à une vision de l'état de nature qui donne à chacun le droit, - dans certains cas le devoir, - d'être l'exécuteur 7

1 ("executioner") de cette même loi de nature, la démocratie

américaine est source de tous les espoirs, les déçus et les autres. Une tentative de réflexion philosophique sur un des problèmes les plus urgents de la vie politique et sociale de l'homme, tel que la place du mal dans la structure d'un système démocratique, ne peut se faire sans un regard sur les Etats-Unis. Creuset des espoirs de tant d'hommes, embrasant l'horizon des deux derniers siècles avec sa mosaïque de vices et de vertus dans un contexte de puissance, vraie ou assumée, la démocratie américaine a la charge historique qui était celle de la démocratie grecque dans le monde antique. Aussi notre intention est de présenter, de manière aussi convaincante que possible, la thèse selon laquelle le mal, vu dans une perspective éthico-politique, contribue à la vitalité de la démocratie américaine. La problèmatique dans un environnement nord-américain implique de ne pas penser le mal en lui assignant une place simplement fondé sur l'expérience, en cherchant son origine en amont de ses effets empiriques, mais de penser aux représentations des pulsions malignes dans leur essence et à leur source même. Les rapports entre les concepts de liberté, de nature humaine et les pratiques politiques sont problématiques. La pratique politique américaine a-t-elle, en partie, été fondée sur ces concepts ou s'est-elle, en fait, répercutée sur leur formulation? Les textes institutionnels et juridiques, comme les expressions artistiques, sont les strates de la pensée humaine; le passage du temps fait de leurs relations historiques une archéolologie de la manière d'être. Pour le philosophe ces textes sont des fossiles de l'être-là.2 Dans cette cette thèse seuil' examen de deux textes sera abordé: La Déclaration unanime des treize Etats-Unis d'Amérique, plus connue sous le nom de Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776, et la Loi de 1850 donnant pouvoir aux propriétaires sudistes, ou à leurs représentants, de poursuivre les esclaves évadés jusque dans les états non
1. John Locke, Treaties, II, sec. 9, 13, et 15. 2. Qui s'ajoutent, toujours dans le monde sensible, aux vestiges de l'expression artistique; éclatement de l'être qui seul permet la perception du logos.

8

esclavagistes. Il sera aussi question, d'une façon plus générale, des lois, issues du New DeaJ3, qui modifient les rapports de l'Etat avec l'industrie privée. Ces textes institutionnels sont des gestes politiques qui marquent les bornes de l'éthique nord américaine: le premier texte fait d'une révolte une révolution en institutionnalisant l'émancipation pragmatique de colons anglais soucieux de donner le maximum de chances de succès à leur entreprise; le deuxième a pour objet le souci politique de maintenir une union menacée par la portée monle et économique de l'esclavagisme; les lois qui structhrent le New Deal sont, elles aussi, un sauvetage de la démocratie, cette fois menacée par les effets de la Révolution Industrielle. Le positionnement de ces textes n'a ici de valeur qu'en tant que symptômes ou signifiants de signifiés philosophiques tels qu'ils étaient perçus par ses principaux interprètes historiques. Le champ de réflexion sera donc essentiellement philosophique. A chacun de ces textes correspond un moment de l'histoire de la philosophie, tout au moins telle que perçue sur le continent nord-américain; l'influence de John Locke sera liée à la Déclaration d'Indépendance, celle de Ralph Waldo Emerson au Compromis de 1850, enfin celle de John Dewey à la Nouvelle Donne. Choix qui ne sont pas capricieux et qui seront légitimés. Une définition objective du mal, si tant est qu'elle soit possible, dépasse le cadre limité de ce travail; l'essentiel, si l'on veut négocier la problèmatique engendrée par sa présence au sein d'une démocratie, ce sont les représentations qu'avaient du "mal" ceux qui ont vécu ces textes comme étant l'expression démocratique de la volonté populaire. Une fois mis en évidence le schisme entre les critères moraux de l'époque et la portée existentielle de nos textes, c'est au sein de la signification de cette divergence qu'intervIendra la problématique philosophique: la démocratie peut-elle se perpétuer, assurer sa pérennité pour le bien de la majorité, sans violenter l'éthique de son temps? Le

3. "La Nouvelle Donne" politique de F.D. Roosevelt; dorénavant New Deal. 9

mal sous la forme d'une expression éristique de notre énergie vitale n'est-il pas une composante essentielle de la cité?

10

Première Partie

Le Mal en Démocratie des Pères Fondateurs

Chapitre 1

Perception du Mal dans la Démocratie Américaine

"Le gouvernement est la marque de l'innocence perdue" Thomas Paine

1.1 Bref Aperçu du Mal en tant que Défi Philosophique
Nul mieux qu'Alexis de Tocqueville n'a su comprendre et n'a su faire ressentir l'origine et la trame de la démocratie américaine; si l'on peut regretter que son champ de réflexion couvre peu le rôle joué par ceux qui y ont perdu leur territoire et leur liberté, il n'en reste pas moins qu'il fut capable d'apprécier l'influence des différents éléments de la composante américaine au moment de sa formation. Tocqueville admirait la démocratie américaine et la jugeait exemplaire; opinion émise quelquefois avec mélancolie parce qu'il voyait dans ce pays une représentation des occasions perdues par l'Europe.4

4. "En Europe nous avons peine à juger le véritable caractère et les instincts permanents de la démocratie, parce qu'en Europe il y a lutte entre deux principes contraires et qu'on ne sait pas quelle part il faut attribuer aux principes eux-mêmes, ou aux passions que le combat fait naître" Alexis de Tocqueville, de la Démocratie en Amérique, Paris, GF Flammarion, 1981, voU, p. 283. 13

Dès le début de son oeuvre, Alexis de Tocqueville donne le ton en commentant la partie d'un ouvrage de l'historien Nathaniel Morton consacré aux premières années de la Nouvelle-Angleterre.5 Il le trouve "imprégné d'une empreinte religieuse et solennelle; il semble que l'on y

respire un air d'antiquité et une sorte de parfum biblique." 6
Les premiers hommes politiques américains étaient profondément religieux. C'est le souci de ne pas être l'objet d'ostracisme dans l'exercice de leur foi et non pas la misère qui les a fait quitter l'Angleterre. Leurs premiers gestes politiques furent liés et inspirés par le réformisme puritain, mais, en grands pragmatiques, ils ont également su utiliser la religion à leurs fins. La religion voit dans la liberté civile un noble exercice des facultés de l'homme, dans le monde politique "un champ livré par le créateur aux efforts de l'intelligence"7. La liberté voit dans la religion "la compagne de ses luttes et de ses triomphes, le berceau de son enfance, la source divine de ses droits." Il est inutile de poursuivre la paraphrase de l'oeuvre d'Alexis de Tocqueville pour souligner le trait le plus important de la genèse de la démocratie américaine: il réside dans l'union de l'esprit de religion avec l'esprit de liberté. La philosophie des lumières, peu connue pour son cléricalisme effréné, servait le propos des puritains; le diable, par ce qu'Hegel aura plus tard perçu comme étant une ruse de la nature, était-il du côté du progrès? S'il est un champ d'investigation philosophique où le concept du mal semble pouvoir être considéré comme partie intégrante de l'élaboration du bien, c'est à la naissance de la démocratie américaine en Nouvelle-Angleterre au début du XVIIIe siècle. Le mal semble être un de ces concepts clés permettant de passer de la constatation de la déraison du monde contemporain aux interrogations philosophiques et religieuses. C'est le concept qu'avaient les Puritains du mal qui créa l'Amérique. Le mal qui leur rendit l'Angleterre insupportable au point de leur faire accepter les sacrifices
5. New England Memorial, Boston, 1826, p. 14. 6. Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, Flammarion, 1981, voU, p. 92. 7. Ibid., p. 104. Paris, GF

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d'une émigration pénible, se devait d'être éradiqué du monde nouveau. Depuis Aristote, l'expérience du mal est communément associée à différents types de transgression. Transgression des règles politiques, contre le principe politique d'unité dans lequel les différents membres de la société se reconnaissent mutuellement. Transgression des moeurs et coutumes. Transgression des commandements religieux, soit par un acte proprement dit, soit par une intention, un désir caché, ou encore par la situation de l'homme sur terre, porteur d'un péché originel. Transgression de la rationalité humaine, de la morale au sens kantien du terme, de la rationalité constitutive de l'agir humain qui rend possible la fondation des normes.8 Transgression de la liberté. Le mal, en termes philosophiques, réside essentiellement dans la transgression de la liberté et dans celle de la rationalité. La transgression religieuse étant le champ de réflexion que se disputent philosophes, théologiens et ethnologues. Pourtant, comme le souligne Jean Grenier "le problème du bien et du mal ne se pose que dans la mesure où l'homme croit connaître avec certitude ce qu'est le bien et ce qu'est le mal, où il peut les dissocier l'un de l'autre, où il peut en être la cause, où il peut en déterminer les degrés et diriger l'évolution de l'un à l'autre."9 Avec ou sans l'aide de Dieu la connaissance, encore plus la maîtrise du mal, nous échappe. L'interrogation est d'importance: savoir comment on peut passer du mal en tant que fait historique à la formulation de propositions philosophiques qui en rendraient compte. Son champ d'exploration est la transition d'un problème posé par l'histoire à la construction d'un énoncé proprement philosophique, sa démarche est une tentative d'introduire en philosophie le concept de mal dans une perspective éthico-politique. L'interrogation fondamentale qui divise la philosophie politique concerne le droit naturel: y a-t-il un droit naturel?
8. Paul Ricoeur, Le Mal, Genève, Labor et Fides, 1986, p. 13, 104, 105. 9. Jean Grenier, L'existence Malheureuse, Paris, Gallimard, 1985, p. 99. 15

Comme le souligne Leo Strauss, il "semble que la réponse qui avait cours avant Socrate ait été négative" 10. C'est l'antiquité grecque découvre la notion de nature. A l'origine, l'autorité s'enracinait dans la tradition ancestrale; "la découverte de la notion de nature ruine le prestige de cette tradition. La philosophie abandonne ce qui est ancestral pour ce qui est bon en soi, pour ce qui est bon pour la Nature." Il Le concept du mal, parce que lié à l'Etat de Nature, devient à l'évidence associé à ce qui est hors Nature ou contre Nature. Depuis cette époque ce concept d'Etat de Nature n'a plus jamais vraiment quitté la réflexion humaine. Pour Platon, l'ordre de la Nature physique a un fondement moral - la Nature est un art - les Valeurs, dans le monde sensible, sont évaluées à l'aune de la qualité de leur relation avec cet art plein de sagesse. Le Bien est l'attribut de l'Un, le Mal celui de la matière; le monde, en tant qu'image de l'Un, contient le Mal sans lequel il s'identifierait à son modèIl2. Le Bien, au sens le plus naturel qui soit, doit être préservé de tout mélange avec la force; schéma qui place la démocratie fermement dans le camp du bien. Le juste est, chez les Anciens, inscrit dans la nature même des choses, la définition du concept de bien, et de son corollaire le mal, va essentiellement consister en l'observation de la nature afin de pouvoir évaluer, de façon raisonnable, ce qui revient à chacun en fonction de la hiérarchie naturelle du cosmos. Ce concept du droit qui est à la fois objectif, comme inscrit dans la nature des choses, et transcendant, dans la mesure où la nature ainsi conçue est une fin, une destination vers laquelle chaque chose doit tendre, restera la fondation de la pensée morale et éthique jusqu'à l'éclosion des thèses historicistes hegelo-marxistes. Saint Augustin a consacré la plus grande partie de sa vie au problème du mal. Avant sa conversion, et peut-être même encore un peu après, il fut influencé par le manichéisme. La théorie augustinienne du mal est centrée sur les notions de privation et de corruption. Pour des raisons
10. Leo Strauss, Le Droit Naturel et l'Histoire, Paris, Flammarion, 1986, p.93. Il. Ibid., p. 92. 12. Lois X, 904 ab, Phédon 96 a. 16

ayant trait à sa vocation, Saint-Augustin, qui s'attachait aux preuves de l'existence de Dieu, ne désirait apparemment pas le concevoir comme étant autant l'auteur du mal que celui du bien. Le mal devint donc une perversion du bon, en quelque sorte un parasite du bien. Faire le mal c'est se détourner du bien dans un univers qui, vu dans son ensemble, est bon. En Islam, aux VIlle et IXe siècles, (Ille et IVe siècles islamiques), une pensée semblable, exprimée par l'écrivain Djahiz domine la réflexion Mu'taziliste.13 Luther et Calvin, au XVIe siècle, n'étaient pas intéressés par le développement d'une théodicée, mais ils adhérèrent à la doctrine augustinienne selon laquelle l'origine du mal se trouve dans le thème de la chute de l'homme. Leibniz, un siècle plus tard, voyait le mal comme une donnée nécessaire dans la perspective d'ensemble, un des points par où s'élabore l'anamorphose universelle, dans un ensemble (monde) augustinien. Chez Kant, le mal apparaît dans la vie de l'homme comme un penchant inné, le mal radical de la religion chrétienne voulu par nous. Kant soutient que nous ne pouvons pas partir de l'analyse empirique des actions dites bonnes ou mauvaises pour remonter à des propositions morales. D'une action contraire à la loi juridique nous ne pouvons pas déduire une adéquation interne et subjective à la loi morale. Nous ne pouvons donc pas connaître le mobile qui a servi de guide à l'action puisqu'une action "légalement" mauvaise peut aussi être l'expression d'une bonne intention. Le mal chez Schelling est la condition même de possibilité de liberté. Cette théorie, dans son essence, nous renvoie à la question de ce qu'est l'être, qui, parmi toutes les créatures, est le seul capable d'accomplir des actions mauvaises. Le mal en tant qu'opposition de l'homme avec lui-même, problématique essentiellement anthropologique, se révèle, en fait, fondamentalement métaphysique. Si, chez
13. Une des deux grandes écoles théologiques de l'Islam, la réflexion théologiste Mu'taziliste, de tendance rationaliste, professait que le mal, ou du moins la possibilité du mal n'existant pas du côté de l'essence des créatures, l'homme ne pouvait exercer sa liberté en choisissant le bien. Tout dans la création doit avoir son utilité. 17

Kant, une humanité non porteuse de moralité n'est pas à proprement parlé humaine, le mal, chez Schelling, est une "dysharmonie positive". Le concept de mal est réabsorbé dans une philosophie de la nature et de la religion; ainsi, selon Schelling, même l'homme le plus perverti se trouve en Dieu.14 Le mal est une sorte de malédiction qui pèse sur les êtres humains. L'état est une conséquence de cette malédiction. Il y a d'un côté la nature potentiellement mauvaise de l'homme, de l'autre un pouvoir qui, comme la nature, exerce sa cohésion par la force. Schelling exerça une grande influence sur l'évolution de la pensée américaine; il fut un des inspirateurs du transcendantalisme. Cette école joua un rôle sur la scène philosophique de ce continent. Elle fut, au XIXe siècle, la plus distinctement américaine; c'est elle qui enclencha une tradition de pensée libérale dans ce pays. Ses plus grands propagateurs furent: Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau, William Channing, et Theodore Parker; ils se distinguaient plus par ce à quoi ils s'opposaient que par ce qui les unissait. Le transcendantalisme comportait en fait plusieurs systèmes de pensée. Ce qui les unissait c'est qu'ils étaient tous libéraux et que la plupart avaient une conception optimiste de la religion, ce qui les rendait tous opposés au pessimisme morbide de la religion calviniste. Chez Hegel la réflexion sur le mal semble avoir pour but principal de disjoindre la morale de l'éthique. Le point de vue moral a pour perspective la tâche qui revient à la liberté de son être; le bien est l'action qui lui permet de se conformer à la vérité de sa condition; le mal, l'action qui l'amène à vivre en dehors de cette vérité ou contre elle. La loi naturelle est le principe qui procure cette vérité. Le point de vue de l'éthique hégélienne apporte un changement radical dans la conception de l'homme, de sa liberté et de son rapport au monde. La tâche de la liberté est moins d'assurer la conformité du sujet à une essence immuable et
14. "Evil is a necesseray stage in the progress toward the total realization for good. Imperfection in being is perfection in the process of becoming. There is a dark ground or negative principle in God, but it exists so that it can become separate from it as a personality." Adam Margoshes, article sur Schelling, The Encyclopedia of Philosophy, Londres, MacMillan, 1972, vo1.7, p. 309. 18

qui lui serait, en quelque sorte extérieure, que de prendre conscience de cette essence en prenant corps dans la réalité qu'il instaure. L'essentiel du point de vue hégélien, réside dans l'idée qu'une rationalité est à l'oeuvre dans l'histoire et qu'elle échappe à la conscience des sujets particuliers. L'homme est un être essentiellement historique.
John Rawls n'est pas le Kant de la post-modernité ; l'impact, dans le monde anglo-saxon, de sa "Théorie de fustice" est néanmoins considérable. Alors que dans la loi kantienne l'universel s'oppose au particulier, la loi, telle que la conçoit Rawls, est une conception plus politique que morale de la justice; elle se veut normative tout en se devant "d'articuler les idéaux ainsi que les valeurs du régime démocratique" en tenant compte du "fait pluraliste". Le pluralisme étant pour Rawls "une union sociale d'unions sociales" qui laisse sa place aux différences sans que se perde l'identité nationale. La loi pour Rawls ne doit pas être une transcendance de type kantien mais une relation qui se définit en fonction d'aspirations concrètes et historiques. L'impératif catégorique tend à devenir une quête, toujours en quelque sorte métaphysique, d'un concensus contemporain. Ce projet qui est à l'origine d'une abondante bibliographie est mis à mal, Rawls l'admet bien volontiers dans son dernier ouvrage, PoUtal Liberalism, par le fait multiculturaliste qui minimise le primat des valeurs démocratitiques au sein de la Nation au profit des valeurs culturelles religieuses ou ethniques des divers groupes qui l'occupent sans pour cela s'y reconnaître. Pour Rawls le mal réside dans cet aspect du multiculturalisme qui morcelle l'idéalisation de notre lieu de vie et fragmente notre quête d'absolu en un magma d'égoïmes primaires et de fanatismes. La sagesse n'est-elle pas de reconnaître le caractère aporétique de la pensée sur le mal, vertigineuse prise de conscience d'une propension à laquelle nous sommes si intimement enlacés et qui ne peut être combattue que si l'on fait l'effort de penser au mal, d'y penser plus, d'y penser autrement. Comme le remarque Paul Ricoeur, philosophie et théologie rencontrent le mal comme un défi sans pareil; les plus grands penseurs dans l'une ou l'autre discipline 19

s'accordent à l'avouer mais "L'important n'est pas cet aveu, mais la manière dont ce défi, voire cet échec, est reçu: comme une invitation à penser plus, voire à penser autrement ?" 15

1.2 La Démocratie est une valeur: le Bien
Le mot démocratie souffre d'un excès de signification, c'est qu'en effet ce n'est pas seulement une manière d'être des institutions, mais, plus encore peut-être, une exigence morale. Il en résulte que "le sens du mot varie selon le milieu et le moment dans lesquels il est employé et selon le contexte doctrinal dans lequel il se trouve situé" 16. La démocratie c'est aussi le dynamisme, une démocratie réalisée, comme l'indique Georges Burdeau,17 n'est jamais qu'un moment du mouvement démocratique. La démocratie, dans sa globalité, est une valeur et cette valeur est le bien. Il existe différentes conceptions de la démocratie, mais l'unité profonde entre ces différentes conceptions est la vocation des hommes à prendre en charge leur destin, tant individuel que collectif. La démocratie est un moyen d'obtenir, puis de préserver, la liberté; c'est aussi un instrument de justice; c'est également, jusqu'à un certain degré, une ingérence, ne serait-ce que par le biais du contrôle de la collectivité, sur la gestion économique et l'usage de la prospérité. Tout cela semble parer la démocratie de bien des vertus, pourtant c'est un lieu commun de noter que la démocratie c'est aussi, dans certains cas, dans une certaine mesure, le paradoxe, les contradictions, l'hypocrisie et le mal. Aristote adhérait à l'opinion de Platon selon laquelle la démocratie est le moins bon des bons gouvernements et le moins mauvais des pires: l'homme du peuple, pris individuellement, est certes très inférieur à l'homme compétent qui est censé commander dans la monarchie, mais, pris en corps, le peuple représente une somme de
15. Paul Ricoeur, Le Mal, Labor et Fides, Genève, 1986, p. 13. 16. S.M. Upset, Political Men, The Social Bases of Politics, London 1963. 17. Démocratie, Encyclopoedia Universalis, Paris 1984. 20

compétences et de prudences supérieure à celles de l'homme seul, quel qu'il soit. Aristote s'éloigne de Platon, en introduisant le mal dans le jeu démocratique lorsqu'il reconnaît à la démocratie d'être moins facilement vénale "parce qu'une grande quantité d'hommes est moins facilement corruptible qu'une petite et, à plus forte raison, qu'un seul."18 Tout cela n'empêche pas Aristote de préférer l'oligarchie à la démocratie. Jusqu'au XVIIe siècle le concept démocratique était lié à ceux de conscience, de morale, et de liberté. C'est à cette époque que la rupture engendrée par l'effondrement de la métaphysique introduit une nouvelle notion de la structure démocratique, celle de contrat social. C'est Spinoza qui "cassa les reins de la métaphysique classique" et c'est lui qui lia le premier, tout au moins avant les Lumières, le contrat social ("pacte social") à la démocratie. TI accepta la théorie de Hobbes selon laquelle la politique n'est qu'une question de pouvoir; c'est en fait chez Hobbes qu'il a trouvé l'idée du contrat sociaLl9 Dans la philosophie politique de Spinoza la liberté est essentielle, mais le dessein de Spinoza est d'aller au-delà de Hobbes. Tous deux acceptent qu'un contrat puisse être résilié par celui qui n'y trouve plus son avantage, pour cette seule raison, sans autre justification. Ce qui les sépare c'est le sens donné au terme "avantage"; pour Hobbes, avoir l'avantage consiste à satisfaire le plus grand nombre de désirs en subissant le minimum de frustrations de plaisirs; Spinoza considérait qu'avoir l'avantage consistait à se libérer de l'aliénation qui résulte de la volonté de satisfaire ces mêmes désirs. Cette divergence conduit Spinoza à favoriser la démocratie parce que, mieux que tout autre système, elle respecte la liberté d'opinion et que dans le système spinoziste le sujet a besoin d'être libre, tandis que Hobbes, parce qu'il se méfiait de ce type de liberté, souhaitait accorder à un souverain et ses magistrats le pouvoir de créer les normes qui guident nos actions. Le désir, qui est le moteur spinoziste par exellence, produit spontanément dans l'ordre politique, la convoitise, la
18. Politique, 1286 a 20. 19. Alasdair MacIntyre, The Vindication of Metaphysics, A Study in the Philosophy of Spinoza, New York, 1951, p. 64. 21

concurrence et la guerre ce qui, tout en étant bien entendu cruel, angoissant et néfaste n'est pas, chez Spinoza, "le mal"; cet "aspect négatif du désir" est pour lui la source, la cause et la justification d'un ordre social juridique.20 Pour Spinoza l'être humain, être de désir, aspire naturellement à la démocratie afin de ne pas être détourné des fins naturelles de son désir d'être. Il est curieux que si peu de penseurs, jusqu'au XIXe siècle, aient reconnu l'influence du spinozisme, peut-être plus étrange encore est le fait que ceux qui l'on mentionnée l'ont fait avec tant d'ambivalence, comme s'ils devaient en avoir honte. Que Spinoza puisse faire peur, cela peut se comprendre, et l'on pouvait s'attendre à ce que les hiérarchies catholiques, protestantes et juives aient senti le soufre en le lisant; que d'illustres philosophes consacrent une grande partie de leur énergie à débiliter la réflexion d'autres philosophes est dans l'ordre des choses, mais que beaucoup de "grands esprits" n'aient même pas voulu reconnaître l'avoir lu, encore moins avoir été influencés par lui, dépasse ce que l'on peut attendre des sectarismes, antisémitismes, et jalousies habituels. Comme si la dimension de la philosophie spinoziste avait pu inspirer une inhabituelle humilité. "On ne sait de quoi l'on doit s'étonner le plus: de l'universalité de la haine qui le vise au XVIIe siècle ou de l'universalité de l'utilisation silencieuse que l'on fait de son oeuvre au XVIIIe siècle."21 Montesquieu, Leibniz, Diderot et Rousseau en France, Jacobi, Lessing, Hegel, Fichte et Schelling en Allemagne, ont tous, d'une manière ou d'une autre, ouvertement ou subrepticement été influencés par Spinoza. Il en est de même en Angleterre et aux Etats-Unis. Il n'est pas si paradoxal qu'il peut le paraître au premier abord de trouver une influence spinoziste chez les premiers penseurs américains. Il n'est pas réfutable que l'ancien testament, tel que traduit par Martin Luther, ainsi que les oeuvres de Hobbes et de Locke aient dominé la pensée américaine aux 17ème et 18ème siècles. C'est par l'intermédiaire de Locke que la pensée spinoziste est, le plus probablement, introduite aux Etats-Unis. En effet, Locke, né
20. Robert Misrahi, Spinoza et le spinozisme, Paris 1985. 21. Robert Misrahi, article sur Spinoza, Encyclopoedia Universalis, Paris, 1985, voU7, p. 97. 22

la même année que Spinoza, rédigea l'essentiel de son traité en Hollande; il n'ignorait ni l'oeuvre de Spinoza, ni la crtique dont elle faisait l'objet. 22

1.3 Les Etats-Unis et le Mal
La perception américaine du mal reflète une contradiction qui date de l'origine de la démocratie dans un pays qui fut le terrain d'une confrontation permanente entre la théologie calviniste, l'agnosticisme spinoziste, vêtu des habits de l' expérimentalisme de Locke, et un réalisme guidé par les leçons du pouvoir engendrées par l'action. Comme le remarque Hannah Arendt "quelle qu'ait pu être l'influence du puritanisme sur le développement du caractère américain, les fondateurs de la république et les hommes de la révolution appartenaient au siècle des lumières; ils étaient tous déistes,23 et leur insistance sur une croyance en une "vie future"24 était étrangement en désaccord avec leurs convictions religieuses. Ce n'est certainement pas la ferveur religieuse, mais les inquiétudes strictement politiques sur les risques énormes inhérents aux affaires humaines qui firent se tourner vers le seul élément de la religion traditionelle dont l'utilité politique, comme instrument de gouvernement, ne fit aucun doute."25 La perception du mal en démocratie américaine est donc, dès cette époque, plus en nuances qu'il n'y paraît au premier abord. D'une façon générale, dans une démocratie, le mal est perçu comme étant de trois types différents: le péché contre
22. Ce sujet est traité par John W. Holton dans Locke, Oxford, Basil Blackwell Ltd, 1985, p. 99-100. 23. Le déisme, d'inspiration fortement spinoziste, est à l'opposé du puritanisme. Le terme, au XVIIIe et au XIXe siècle, signifiait une croyance en un Dieu ou Cause Suprême qui aurait créé le monde et institué ses lois conformément à un schème d'immanence divine, sans accepter de religion révélée ni de drogue: le Dieu absent de Spinoza. Aux Etats-Unis Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, George Washington, et Thomas Paine ont tous reconnu, souvent avec discrétion, être déistes. 24. A l'exception du seul Montesquieu, les théoriciens anglais et américains ressentaient la nécéssité de mettre la loi au dessus de l'homme; il en fut ainsi de Rousseau et de Locke. 25. Hannah Arendt, Essai sur la Révolution, Paris, Gallimard,1967, p. 282. 23

Dieu, le péché contre les Droits de l'homme, et le péché contre la Constitution. Fréquemment, l'une ou même deux de ces catégories d'actions malignes sont admissibles ou institutionnalisées. Aux Etats-Unis, jusqu'à la moitié du XIXe siècle tout au moins, les trois étaient de rigueur. Autre singularité des Etats-Unis: là où d'autres nations modernes occidentales généralement gèrent une divinité, l'Amérique en a deux: Dieu et la Constitution. La vision du mal aux Etats-Unis résulte de l'équilibre entre, non pas trois, mais quatre types de convictions: religieuses, mercantiles, politiques et patriotiques; la philosophie exerça son influence sur les trois dernières. Religieuse, par son héritage de militantisme calviniste qui donne une empreinte biblique presque judaïque d'un Dieu et d'une Nation chastement entrelacés par une vision commune du monde. Mercantile, parce l'Amérique n'est pas issue de sa campagne, mais de la bourgeoisie anglaise; ce sont des marchands, des artisans et des avocats qui ont fondé les Etats-Unis avec pour finalité temporelle de préserver et d'accroître leurs biens. Pour eux, le mal résidait dans l'atteinte à la propriété, le frein à l'enrichissement, l'entrave à la prospérité générale. L'influence politique sur le concept du mal est liée aux Droits de l'homme. Le projet démocratique des "Pères de la Nation" repose sur le consentement et la participation active du citoyen, élevant par voie de conséquence, l'intégrité de l'homme au niveau de celle de la Nation. La vision politique du mal concerne ce qui met en danger cette unité intègre de la Nation. Le patriotisme américain est lié à la Constitution qui est élevée au statut de dogme religieux dont l'église serait le système juridique. Seule, parmi les nations occidentales, l'Amérique fait du constitutionnalisme une véritable religion, de l'ordre judiciaire un ordre religieux, et entoure l'un et l'autre d'une aura de piété. Pour le patriote américain, le mal réside dans l'inconstitutionnalité, dans l'acte contraire à l'esprit souvent conservateur d'un droit public issu du droit naturellockien. L'existence empirique, la réalité du mal, en tant que souffrance infligée à l'autre, ne doit pas être escamotée par 24

une réflexion trop conceptuelle. L'esclavage, l'éradication des tribus indiennes, et l'exploitation du genre humain font partie des moeurs de ce pays. Un regard sur le concept du mal aux Etats-Unis doit être constamment mis dans la perspective de sa présence objective. Plus redoutable encore est la pensée que si la démocratie américaine est réellement, sinon le paradigme de la démocratie, du moins une de ses meilleures réalisations, le mal en son sein devient peut être alors un moindre mal, peut-être même est-il inévitable, ou pire encore, nécessaire. Il en est ainsi dans le système historiciste de Hegel, à savoir qu'une rationalité est à l'oeuvre dans l'histoire et qu'elle échappe à la conscience des sujets particuliers. La gestion du mal, et non plus son éradication, n'est-elle pas la problématique liée à la pérennité d'un système démocratique?

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