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LE NOBLE ET LE LEPREUX

De
157 pages
Dans ce recueil, Withold Zaniewicki aborde en pionnier la problématique de la " noblesse populaire ". Un thème provocateur, car l'historiographie française conserve une conception réductrice de la noblesse. L'auteur est parti d'un phénomène historique et anthropologique qu'il a personnellement observé en Pologne. Il s'appuie aussi sur le Pays Basque et l'Espagne du Nord.
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Le Noble et le lépreux

Collection Logiques historiques
Dirigée par Dominique Poulot

La considération du passé engage à la fois un processus d'assimilation et le constat d'une étrangeté. L'invention de traditions ou la revendication de généalogies s'élaborent dans le façonnement de modèles, l'aveu de sources. Parallèlement, la méconnaissance, mais aussi la recréation et la métamorphose des restes et des traces confortent lacertitude du révolu. La mise au jour de temporalités successives ou emboîtées, la reconnaissance de diverses échelles du temps contribuent à l'intelligence de ces archives de la mémoire et de l'oubli. Dans cette perspective, et loin des proclamations de progrès ou de décadence, il s'agit de privilégier des travaux collectifs ou individuels qui témoignent du mouvement présent de recherche sur la conscience de l'événement et la mesure de la durée, telles que l'historiographie, l'élaboration patrimoniale, les cultures politiques, religieuses, nationales, communautaires ont pu les dessiner. Dans le respect des règles érudites et critiques, il s'agit de montrer comment images et textes construisent des logiques historiques, de plus ou moins grande profondeur, mais toutes susceptibles d'exercer une emprise sur le contemporain. Déjà parus

Gilles BERTRAND (sous la direction de), Identité et cultures dans les mondes alpin et italien (XVIIIe _XXe), 2000. Jean-Marie CHEVALIER, Le Donzeil. Un village à travers l'Histoire, 2001. Christophe BLANQUIE, Justice etfinance sous l'ancien régime, 2001. Stéphanie CORCY -DEBRA Y, Jérôme Carcopino, un historien à Vichy, 2001.

Witold ZANIEWICI<I

Le Noble et le lépreux

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

DU MÊME AUTEUR

Décorations, médailles et récompenses françaises, J. Battini, Eyrolles, 1990.

avec

Dictionnaire de domotique, direction de l'ouvrage, Eyrolles, Milieux et Techniques, 1990. Guide pratique des décorations françaises J. Battini, Lavauzelle, 1998. A paraître:
L'utopie réalisée: L'écriture les pariers d'Auvergne.

actuelles, avec

du visage.

En hommage à :

« Adama Sissoko, noble soninké ... pour quelques années éboueur

à la ville de Paris ... »
(Tobie Nathan, « Saraka bô », Rivages / noir, Paris, 1966) et à ses compagnons prolétaires nobles noirs éboueurs mineurs polonais du Nord de la classe équestre hidalgos ouvriers agricoles du Midi

(QL'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1092-1

PRÉFACE Roland Mousnier consacrait, dans les années 60, ses séminaires aux «sociétés de castes, d'ordres et de classes» au Centre de Recherches sur la Civilisation de l'Europe Moderne de la Sorbonne. C'est là que j'ai rencontré Witold Zaniewicki qui y abordait, en pionnier, la problématique de la noblesse « populaire» par différentes approches qui constituent la trame de ce recueil. Le thème était provocateur, car l'historiographie française conserve une conception réductrice de la noblesse, apparaissant, même pour les nobles pauvres, comme une nomenklatura d'Ancien Régime. W. Zaniewicki est parti d'un phénomène historique et anthropologique qu'il a personnellement observé: la noblesse «populaire» dans deux provinces irriguées par le Bug, la Masovie et la Podlasie, à l'Est de Varsovie. La table des matières illustre cette démarche. Les premiers chapitres sont consacrés à une vision globale, à la recherche d'une méthodologie qui s'appuie sur deux exemples: les hidalgos du Pays Basque et de l'Espagne du Nord, les nobles polonais paysans (sans oublier l'originalité des gentilshommes verriers de France). D'emblée, l'auteur s'attaque à une histoire comparatiste, «la grande dame de l'histoire », difficile à séduire comme l'affirmait Lucien Fèvre. A partir de ce socle, il consacre des études plus fouillées à la noblesse des deux pays. Ces travaux suggèrent toutefois des réflexions sur une noblesse « populaire» française, qui revient souvent en contrepoint dans les démonstrations de W. Zaniewicki. En effet, elle apparaît quelquefois dans l'historiographie. Les révoltes populaires du XVIIè siècle, qui ont donné lieu à des joutes célèbres entre Roland Mousnier et Boris Porchenev, ont mis en évidence le rôle de nobles marginaux dans les mouvements fiscaux qui précèdent ou accompagnent la Fronde. Les représentants peu reluisants du deuxième Ordre sont présents dans les mouvements «croquants» étudiés par YvesMarie Bercé ou les émeutes des «nu-pieds» décrites par Madeleine Foisil. En outre, il ne faut pas oublier la grande étude de Jean Meyer sur la noblesse bretonne; dans celle-ci, la multiplication des enfants et des partages successoraux produit des nobles

faméliques qui se distinguent à peine de leurs voisins paysans, pêcheurs ou marins. Ils peuplent les équipages de la Royale. Ils sont présents dans les cahiers de doléances et le marquis de Ferrière, député à l'Assemblée Constituante, a évoqué dans ses discours et ses mémoires, ces hobereaux qui n'ont plus pour distinction qu'un banc réservé à l'église. La noblesse basque conduit l'auteur à des développements sur la très complexe notion d'hidalgo, qualité qui précède la dignité de noble titré mais ne la fonde pas toujours. Des «Livres Verts» (libros verdes) ont circulé aux XVlè et XVllè siècles pour dénoncer le manque de « pureté de sang» de certains aristocrates. L'hidalgo, certes, est une caractéristique fondamentale des collectivités du Nord de la péninsule Ibérique, fort bien illustrée par les études menées par W. Zaniewicki sur le « Cadastre de la Ensenada» de la Montana de Santander; mais l' hidalguia ne signifie pas toujours noblesse «populaire ». Des hidalgos basques ont fait de belles carrières dans les Finances de la Couronne ou dans les Tercios au XVllè siècle. Il est vrai aussi que si toutes les maisons basques (les etches) arborent au-dessus du portail les armes du lignage, il serait imprudent de voir derrière cet habitat uniforme, égalité et homogénéité. Je suis un peu moins d'accord avec l'auteur sur l'hidalgo arrogant de Castille, hostile au travail manuel. Les littératures autochtones et étrangères ont développé cet aspect emblématique. Les recensements du règne de Philippe II (les vecindarios) des années 1590 font apparaître en Extrémadure des hidalgos, voire des caballeros, qui indiquent comme emploi des professions mécaniques: cuir, fer, pierre et bois. Dans les registres notariaux de Castille que nous avons dépouillés, ce sont parfois des artisans qui sollicitent une reconnaissance d' hidalguia. Il est certain que les hidalgos se raréfient lorsqu'on quitte les provinces du Nord. Cependant les archives des salas de hidalgos des chancelleries de Valladolid et de Grenade n'ont pas encore fait l'objet de dépouillements systématiques. Il ne faut pas oublier aussi que le banditisme en Aragon intérieur et en Catalogne profonde est animé par des nobles qui pratiquent allègrement la marginalité et soulèvent épisodiquement

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les paysans: les révoltes de 1640, la guerre de Succession d'Espagne comme la guerre d'Indépendance contre Napoléon en sont des illustrations célèbres et exemplaires. La noblesse «populaire» de Pologne fait l'objet d'études monographiques sur les provinces de Masovie et de Podlasie. Et l'auteur nous permet de connaître les dernières approches de la question au travers des études fouillées de Maria Biernacka et d'Hélène Kowalik, peu accessibles aux non-slavisants et des ouvrages en français de Daniel Beauvois. W. Zaniewicki nous en donne les structures, les comportements, les singularités, même vestimentaires, et cite des anecdotes savoureuses mais significatives. La conscience d'appartenir à un Ordre est primordiale. Les articles qui clôturent le recueil illustrent les rapports de cette noblesse avec le tsarisme puis le communisme. Paradoxalement, les communistes ont respecté ses traditions. Cette attitude rejoint l'évolution de I'historiographie dans les démocraties populaires où la noblesse a été réhabilitée comme facteur positif dans le développement « objectif» de la nation.

Jean-Paul Le Flem Maître de Conférences Honoraire à l'Université de Paris IV - Sorbonne Ancien Elève de l'Ecole des Hautes Etudes Hispaniques

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A V ANT-PROPOS

Cet ouvrage récapitule les résultats des travaux menés de 1967 à 1999 sur l'existence de castes en Europe Moderne, c'est-à-dire de groupes héréditaires échappant à la hiérarchie économique des classes sociales. Chacun des chapitres est autonome et peut se lire séparément. En dehors de trois d'entre eux, tous ont été publiés à des moments et en des endroits différents; la liste des articles dont ils sont nés est donnée en Annexe I. Ceci explique qu'il y ait des redites. Nous avons volontairement laissé les textes dans leur état afin de préserver l'autonomie de chacun d'eux. Nous avons travaillé tant sur documents que par enquêtes sur le terrain: ainsi dans la vallée noble de Baztan, ainsi dans les villages nobles de Podlasie. Certains textes datent de l'époque où la Pologne était communiste. Leur intérêt réside aussi dans les rapports entre la « noblesse de village» et le régime politique. De manière paradoxale, c'est aux travaux universitaires, dits « matérialistes », que l'on doit (souvent pour dénoncer des survivances scandaleuses) les premiers travaux scientifiques de valeur.

Je remercie Bernard Dumontet pour sa relecture critique.

Chapitre 1.

LA NOBLESSE « POPULAIRE » EN ESPAGNE ET EN POLOGNE
(un aspect ignoré de I'histoire des mentalités sociales)

Le col1oque qui s'est tenu à l'Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud, les 13 et 16 mai 1965, sous la présidence du Professeur E. Labrousse(1), a montré combien, pour la France, il était difficile d'étudier les problèmes de stratification sociale. S'agit-il, du XVIè au XVIIIè siècle, d'une société de classes, d'une société de castes, d'une société d'ordres? M. Mousnier réclame une étude des concepts beaucoup plus poussée: «Une stratification économique, c'est une stratification, ce n'est pas forcément la stratification sociale de la société que vous étudiez. La stratification sociale peut être tout autre chose, elle peut être fondée sur une estimation de dignité, d'honneur, sur un statut. »(2). Les difficultés rencontrées dans l'étude des stratifications sociales augmentent si l'on étudie la Pologne, l'Espagne, où toute une partie du peuple possède les mêmes privilèges que l'aristocratie; la majorité de la noblesse y est constituée de travailleurs manuels, paysans ou artisans. Le poète polonais Teofil Lenartowicz (1822-1893) était d'une famille de petite noblesse et fils d'un maître-maçon. On penserait en Occident qu'il appartenait à une famille appauvrie qui aurait dérogé, or rien n'est plus faux, le père du poète était noble et maître-maçon, voilà tout. Les tatars polonais, éleveurs de chevaux, ou plus simplement charretiers et tanneurs, habitent au XVIIIè siècle des vil1ages aux maisons de bois et de torchis qui ne se distinguent en rien des villages de serfs, ils sont nobles; nobles aussi maints artisans ruraux, maints petits agriculteurs.
(1) L 'Histoire Sociale. Sources et méthode. P.D.F. 1967. (2) Idem, page 28.

Nous voici au cœur d'un problème qui a en général échappé aux historiens, celui de la noblesse « populaire », c'est-à-dire de la noblesse de familles qui, sans dérogeance, appartiennent aux plus humbles classes de la société et non à l'aristocratie. A l'autre bout de l'Europe, lorsque le poète Pablo Olavide établit ses preuves de noblesse pour entrer dans l'ordre de SaintJacques, il se contente de produire un certificat attestant que sa famille est originaire de la province du Guipuzcoa où tout le monde est hidalgo(3).Dans les contes picaresques, il nous paraît surprenant d'entendre dialoguer deux fils de menuisiers qui portent l'épée au côté car ils sont gentilshommes. Nobles sont la plupart des pêcheurs et des ouvriers basques au XVIIIè siècle, nobles sont les bergers de la Montana de Santander. En Pologne et en Espagne du Nord, on rencontre ainsi un type de noblesse originale, qui n'est nullement une sous-noblesse, puisque ses membres sont dotés des mêmes privilèges que les aristocrates, droits politiques, exemptions d'impôts, des corvées et du service militaire(-J), tribunaux particuliers. En Pologne-Lituanie, la noblesse comprenait, du XVIè au XIXè siècles d'après les travaux les plus récents, 16 à 20 % de la population catholique, 8 à 12 % de la population totale, si l'on tient (5) compte des minorités juives et orthodoxes, chiffres énormes par rapport aux chiffres modestes auxquels nous sommes habitués en Europe Occidentale. Certains districts de Podlasie et de Masovie ont plus de nobles que de serfs; un peu partout certains villages sont entièrement nobles. En Lituanie, on appelle «zascianek» le village habité par la noblesse pour le distinguer du village habité par les serfs ou «wies ». Mickiewicz en décrit un dans son Pan Tadeusz: «la bourgade de Dobrzin est célèbre dans toute la Lituanie par la valeur de ses gentilshommes et la beauté de
(3) M. Defoumeaux. Pablo Dlavide ou l'Afrancesado. P.C.F. 1959. (4) La levée des bans de la noblesse respecte toujours le caractère du volontariat, à l'époque moderne, qu'il s'agisse des cavaliers nobles fournis en Lituanie à Napoléon ou au contraire des contingents basques dressés contre lui. (5) B. Lesnodorski. Les jacobins polonais, in Annales historiques de la Révolution Française, n° 177, 1964, p. 337.

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ses femmes... Les Dobrzinski... sont forcés de travailler pour vivre comme des paysans, seulement ils ne portent pas l'habit des paysans, mais des capotes blanches à raies noires, et le «surtout» le dimanche. Le costume de leurs femmes, les plus pauvres même, se distingue de celui des paysannes: ordinairement elles sont vêtues de toile de lin ou de percale; elles gardent le bétail non pas avec des chaussures faites d'écorce de tilleul, mais avec des souliers; elles coupent le blé et filent avec des gants », ceci au début du XIXè siècle. De nos jours subsistent curieusement les deux petits villages nobles musulmans de Bohoniki et de Kruszyniani, près de Bialystok: l'iman M. Bejraszewski y célèbre toujours le culte (6). En Espagne, durant la même période, la noblesse ne forme que 3 à 4 % de la population, mais elle est presque toute concentrée entre le Douro et la côte Cantabrique; M. Ortiz a dressé par provinces la carte des densités nobiliaires(l) ; alors que ces densités sont faibles au centre et au sud du pays, où règne une aristocratie titrée de type classique, la moitié des hidalgos se trouve dans les trois petites provinces basques, les Asturies et la Navarre. Tous les habitants du Guipuzcoa, la moitié de ceux de Biscaye sont nobles. Un habitant de l'Alava sur huit, un Navarrais sur douze, un Asturien sur dix est noble. Les généalogistes polonais les plus sérieux connaissent bien la haute et moyenne noblesse de leur pays, ils répugnent par contre, dans le désir qu'ils ont de voir assimiler ces noblesses à la noblesse occidentale, à envisager même l'existence de la petite noblesse, de cette pléthorique «szlachta» si curieuse; ils disent habituellement : ce sont des nobles qui sont « tombés» dans le peuple, au mépris de la réalité historique, puisque ces nobles «populaires» ont, dès l'origine, connu ce genre de vie traditionnel, qui leur est particulier: l'exercice sans exception de toutes les professions les
(6) La Pologne, 1964, article de R. Wasita, Paysage au croissant, avec des photos de E. Kossakowski. Le village de Zaniewicze, proche de Grodno, est également un «zascianek» (Slownik Geograficzny Polskich, dictionnaire géographique des terres polonaises). (7) ln V. Vives, Historia social y economica de Espana y America, Barcelone, 1957.

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