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Le Réveil de Djibouti 1968-1977

De
288 pages
Dans le Territoire français des Afars et des Issas, entre 1968 et 1977, il n'existait qu'une seule publication en matière de presse écrite. Le réveil de Djibouti. La situation de monopole de cet hebdomadaire, au coeur du dernier bastion colonial français en Afrique, poserait sans doute moins d'interrogations si l'administration française n'entretenait pas des liens étroits avec lui. La notion même de liberté de la presse n'avait pas de sens à Djibouti. Et cependant, un tel journal avait véritablement valeur de symbole contradictoire; affirmation de la présence française et affirmation balbutiante d'un pays à la recherche de sa propre identité, entre monde africain et monde arabe.
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LE REVEIL DE DJIBOUTI
1968-1977

Simple outil de propagande ou véritable reflet d'une société?

Collection Études Africaines

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@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6469-6

Rémi LEROUX

LE REVEIL DE DJIBOUTI
1968-1977
Simple outil de propagande ou véritable reflet d'une société?

Préface de C. Dubois Postface de J.P. Ollivier

Institut

d'Histoire Comparée des Civilisations 21, rue Gaston de Saporta 13100 Aix-en-Provence L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris.. FRANCE

PREFACE

L'histoire de la presse en Afrique qui a déjà suscité de nombreux

travaux 1 s'enrichit par cette étude pionnière du Réveil de Djibouti.
Une double spécificité pour cet hebdomadaire: d'une part être l'unique média qui couvre l'actualité du Territoire français des Mars et des Issas de 1967 à 1977 ; d'autre part, être un journal djiboutien où ne s'expriment que des Européens. Le Réveil de Djibouti qu'étudie Rémi Leroux a l'intérêt d'abord d'avoit été publié et diffusé régulièrement. Il traverse donc la fin de la période coloniale et éclaire la marche atypique du territoire vers son indépendance. Publié dans un pays où la population demeure faible (environ 125.000 habitants en 1967), où les habitants, plus arabophones que francophones, sont mal scolarisés. Le Réveil de Djibouti doit son existence au fait qu'il fut porté à bout de bras par l'administration coloniale. C'est donc un hebdomadaire totalement subventionné parles pouvoirs publics. Les articles sont rédigés en grande partie par des journalistes français dont certains remplissaient leurs obligations militaires, tel Jean-Paul Ollivier, devenu depuis lors journaliste au service des sports de France 2. Avec la naissance de la République de Djibouti, cet hebdomadaire disparaît. Cette voix se tait pour céder la place à La Nation. Le Réveil de Djibouti n'a pas limité son attention au seul Territoire des Mars et des Issas. Il s'est aussi intéressé à la Corne de l'Afrique, affectée par une série de séismes politiques: conflits inter-étatiques, tels ceux de l'Ogaden, et affrontements entre les divers fronts de libération nationale et l'année régulière éthiopienne.

I

Etudes

spécialisées

- comme
et approches

celle de Tudesq A.-J., Feuilles monographiques

d'Afrique.

Etude de la on peut citer

presse subsaharienne, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine,
Talence, 1995

-

(à titre d'exemple,

l'étude de Lenoble-Bart A., Afrique Nouvelle. Un hebdomadaire catholique dans l'histoire 1947-1988, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, Talence, 1996) ont particulièrement renouvelé l'étude de la presse en Afrique. 7

Cette étude n'est pas seulement une contribution à l'histoire de la presse en Afrique, c'est aussi l'exemple d'une presse sinon muselée, du moins totalement intégrée aux rouages coloniaux: le TF AI, l'un des derniers « confettis» de l'empire ftançais, demeure un champ privilégié pour une propagande d'un autre temps. Néanmoins, par l'intérêt porté à l'évolution du Territoire, ce journal - ne lui demandons pas d'être objectif - est un témoin attentif des mutations qu'il a connues; notamment, à compter de 1975, il enregistre les nouvelles orientations de Paris quant à l'émancipation du territoire. En outre, il perçoit l'évolution des mentalités, notamment dans le domaine culturel ou sportif où la censure semblait être moins pesante, car moins nécessaire. Il demeure un observateur, certes extérieur, mais attentif des réalités djiboutiennes comme en témoigne la riche rubrique du « Courrier des Lecteurs» . Le Réveil de Djibouti comme l'annonçait son titre, a accompagné la prise de conscience politique d'un état en devenir et d'une nation qui se cherchait.
Colette DUBOIS

Directeur-adjoint de civilisations (Afrique-Asie).
Aix-en-Provence.

l'Institut

d'histoire

comparée

des

8

POSTFACE

Le Réveil de Djibouti représente pour moi une époque importante et palpitante de ma vie. Il y eut ces années passées en Côte française des Somalis, devenue par référendum Territoire français des Mars et des Issas qui m'autorisèrent à découvrir un monde nouveau auquel je m'étais attaché par bien des points, me liant d'amitié avec de nombreux autochtones et partageant leur vie difficile tout en étant colorée et bruyante. Le Réveil de Djibouti me permettait de reprendre contact avec la presse écrite, fondement de mon métier de journaliste. Ce n'est en effet que par pure opportunité que le monde de l'audio puis de l'audio-visuel se sont ouverts à moi. Envoyé au titre de l'assistance technique de Djibouti, ma vie de reporter au micro a commencé à l'ORTF. Parallèlement, Le Réveil de Djibouti m'ouvrait ses colonnes et j'en devenais à 20 ans, le chef de la rubrique sportive. Rémi LEROUX, dans son mémoire, a traité admirablement de ce que furent les cheminements tortueux et dirigistes de ce journal administratif soumis a une censure flagrante et pesante. Mais ces quelques pages ne relevaient en vérité que de la puissante machine gouvernementale. Alors comment s'étonner de telles pratiques, reste d'un colonialisme à visage déjà éculé. A Djibouti, l'image rejetait les indigènes vers le gouvernement d'un parti unique alors que la belle France se faisait la championne d'une démocratie plurielle. Douloureuse contradiction. Pour ma part, je jouissais d'une plénitude totale, le sport n'étant pas l'objet de la moindre censure. Loin du tumulte politique et si proche à la fois, une chose me frappait cependant: l'ostracisme systématique pratiqué à l'égard des membres de l'opposition, boutés sans ménagement dans une sorte de turbulence dont ils ne pouvaient sortir qu'à quelques reprises mais parfois avec fracas lors notamment de la venue du Général De Gaulle à Djibouti, en août 1966.

9

Ma vie dans le territoire des Mars et Issas se trouvait régler selon un rythme quasi immuable. Le matin, dès la fin du journal parlé je quittais l'ORTF et gagnais le siège du Réveil de Djibouti, place Ménélik. Auparavant, il convenait de satisfaire au rituel petit-déjeuner, servi au bar du « Palmier en Zinc ». Là, sous les arcades, un homme politique local, M. Hassan Gouled Aptidon, ancien vice-président du Conseil de gouvernement, m'y avait précédé. Il ne jouissait plus auprès des autorités « coloniales» du coefficient de faveur. Bien au contraire. Ces convictions le cantonnaient dans une opposition et il se languissait de se voir ainsi bâillonné. Jamais, désormais, Le Réveil de Djibouti ni la radio-télé ne lui ouvriraient ses colonnes. Je partageais régulièrement avec lui ce premier repas de la journée. J'aimais cet homme au port dégagé, vénérable sous ses cheveux blancs qui contrastaient avec sa peau d'ébène et j'écoutais ses leçons de réalisme politique. Je me plaisais en sa compagnie, il semblait bien partager la mienne. Il voulait se tenir au courant des moindres nouvelles du monde et je lui conseillai de s'abonner à « l'argus de la presse », ce qu'il fit. Bien entendu, les autorités métropolitaines en place ne prisaient guère mon attitude. Pensez donc. Un journaliste français s'affichait avec un « adversaire de la France» (car il ne pouvait en être autrement!) Il faut croire que « ces écarts» me furent pardonnés, car lorsque Télé-Djibouti fêta un certain anniversaire de sa création, je fus le seul journaliste invité. Il faut dire que, dans l'intervalle, le TFAI avait accédé à l'indépendance et mon ami Hassan Gouled Aptidon élu Président de la jeune république. Un homme à la démarche d'énarque d'un quelconque cabinet vint m'accueillir à l'aéroport en compagnie de l'administrateur de la T.V. Il se proposa à me faciliter la tâche si d'aventure mes souhaits me portaient à vouloir rendre visite à des personnes dont j'aurais conservé le (bon) souvenir. Sans détours, je lançai aussitôt:

- J'aimerai

rencontrer le Président de la République!

Il esquissa un léger mouvement de recul, crut sans doute à une plaisanterie et me quitta courtoisement. A ma grande surprise et sans doute après enquête, le souhait fut tout de même transmis et je fus invité à la présidence de la République où m'accueillit en personne M. Hassan Gouled Aptidon. Je n'osais plus

10

l'appeler Hassan, ni lui donner de grandes tapes amicales dans le dos. La fonction appelait à la dignité et le manteau de l'oubli enveloppait sourdement cette période vécue; mais le Président se souvenait fort bien qu'un journaliste bravant les railleries était resté près de lui au moment où tous lui tournaient le dos. Nous passâmes un excellent moment. Quelques jours plus tard le journal local rendait compte de l'événement en quatre ou cinq lignes. Ce journal s'appelait La Nation. Le Réveil de Djibouti avait vécu.

Jean-Paul OLLIVIER Journaliste au service des sports de France 2.

11

ABREVIATIONS
AF.P. C.E.E. C.E.T. C.F.P.A. C.F.S. C.G.T. C.P.S. D.O.M. F.D. F.L.C.S. F.L.E. G.N.A I.A. LE.P. lO. L.P.A L.P.AL M.L.D. M.P.L. O.N.U O.RT.F. O.UA P.c. P.C.G. P.S.F. RD.S. RP.!. S.M.!. S.M.LG. T.F.AL T.O.M. U.N.E.C.AS. UN.E.S.C.O. UN.!. U.PA U.P.E.F. Agence France Presse Communauté Economique Européenne Centre d'enseignement technique Centre de formation professionnelle pour adultes Côte français des Somalis Confédération générale du Travail Caisse primaire de santé Départements d'Outre-mer Franc Djibouti Front de Libération de la Côte des Somalis Front de Libération de l'Erythrée Groupement nomade autonome Imprimerie Administrative Institut d'études politiques Journal Officiel Ligue Populaire Africaine Ligue Populaire Africaine pour l'Indépendance Mouvement pour la Libération de Djibouti Mouvement Populaire de Libération Organisation des Nations Unies Office de Radio et Télévision française Organisation de l'Unité Africaine Parti communiste Président du Conseil de gouvernement Parti socialiste français République Démocratique de Somalie Rassemblement du peuple Issa Service médical interentreprises Salaire minimum interprofessionnel garanti Territoire français des Afars et des Issas Territoires d'Outre-mer Union nationale des étudiants Afars Somalis United Nations EducationalScientific and Cultural Organisation Union Nationale pour l'Indépendance Union des populations afars Union pour le progrès dans l'Ensemble français

12

A mon grand-père.

Territoire

Français des Afars et des Issas

ERYTHREE

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ETHIOPIE

14

INTRODUCTION

« Etre libre aujourd'hui, c'est être informé" Alfred SAUVY

Le Réveil de Djibouti est un hebdomadaire publié entre 1943 et 1977 dans le Territoire français des Mars et Issas I (nouveau nom à partir de 1967 pour désigner la Côte française des Somalis). Il est édité par le ministère de l'Information du gouvernement de Djibouti et sous contrôle du haut-commissariat de la République française, pays administrateur dudit Territoire de 1884 à 1977. Le Réveil de Djibouti n'est donc pas un journal indépendant. Dernier bastion de la France sur le continent à partir des années 1960, le TFAI passe d'une évolution contrôlée avec plus ou moins de fermeté jusqu'en 1967 à une autonomie élargie de 1967 à 1977, date de son accession à l'indépendance. Le point de rupture entre les deux périodes étant la visite du général De Gaulle au mois d'août 1966 qui tourne à la révolte puis à l'insurrection. La présence française est remise en question. Le général De Gaulle décide d'organiser un référendum d'autodétermination à la suite de ces événements pour connaître les souhaits des populations du Territoire: accéder à l'indépendance ou se maintenir dans l'ensemble français avec une autonomie élargie. La. deuxième solution est votée. Dès lors il n'est plus question pour le gouvernement français d'entendre des critiques sur la légitimité de sa présence dans le Territoire. Les habitants ont choisi et ils l'ont fait librement. S'ouvre alors la période qui intéresse notre sujet en premier chef: celle des années 1968-1977; celle d'une plus grande autonomie des pouvoirs politiques et de l'évolution en partenariat avec la France; celle des tentatives de relance économique et de progrès social; celle
1Nous utiliserons le sigle TFAI pour désigner le territoire. 15

des rapports houleux entre le TFAI et ses voisins de la Corne de

l'Afrique 1. C'est aussi la période au cours de laquelle la population
prend progressivement conscience du sentiment d'appartenance à une nation... non pas française mais djiboutienne. C'est, enfin, la période de l'indépendance, le 27 juin 1977. Nous avons délibérément choisi de commencer cette étude à l'année 1968 pour deux raisons principales. La première fut imposée par les sources dont nous disposions. En effet les collections du Réveil de Djibouti commençaient cette année-là au Centre des Archives d'Outremer d'Aix-en-Provence. La seconde tient au fait que les années 19661967 sont si riches en événements qu'en conséquence, il aurait fallu (en ayant les éditions du Réveil de Djibouti pour ces années-là) faire une étude indépendante les concernant. En fait, l'année 1968 est idéale pour entreprendre notre étude, car elle marque le début d'une ère nouvelle dans le Territoire, les troubles et les bouleversements de ces deux années ouvrant la voie à « une période de paix que le Territoire
n'avait pas connue depuis longtemps»
2.

Le Réveil de Djibouti, dans ce contexte, a une place bien particulière: il est le seul journal édité dans le Territoire, par l'administration française qui plus est. Il se présente, à la première approche, comme un journal d'informations générales, abordant tous les sujets d'actualité, il est de dimensions relativement grandes et possède un nombre de pages variant entre 8 et 20, selon les périodes. Il est édité en moyenne à 3000 exemplaires. Ce qui, pour une population totale variant entre 150000 à 200 000 habitants sur la période 1968 et 1977, ne fait pas de lui un journal populaire. Il est réservé à un lectorat plus spécifiquement européen et aux lettrés autochtones. Il est diffusé principalement dans la ville de Djibouti. En outre, « la pénétration de
D'ooe part, la République Démocratique de Somalie qui, elle, est indépendante en 1960. Elle a inscrit dans sa constitution le Territoire de Djibouti comme faisant partie intégrante du pays et multiplie ses pressions sur le gouvernement français au cours de notre période. L'Ethiopie d'autre part, qui, si elle n'a pas les mêmes prétentions irrédentistes que la Somalie, a toujours considéré Djibouti comme son débouché naturel sur la mer. De ce fait, elle suit de près les éventuels empiétements somaliens. 2 SAJNT-VERAN Robert, A Diibouti avec les Afars et les Issas, CagneslMer, imp. Tholomier, 1977, p.43. 16
I

la presse écrite entraîne (...j un transfert de modèles et de mentalités qui rompt davantage avec la tradition communautaire et orale des sociétés africaines. Le journal est un produit de la ville pour la ville. Il reste d'autant plus lié à l'urbanisation que les problèmes de distribution à l'intérieur des pays ont été et sont encore souvent mal

résolus»

1.

C'est ce que nous nous efforceronsde démontrer pour Le

Réveil de Djibouti, même sur un territoire aussi petit que Djibouti. Il propose, en règle générale, un journalisme assez classique, un traitement de l'information simple et une ligne éditoriale maintenue au gré des différents directeurs de la publication. C'est un journal profondément marqué par l'idéologie gaulliste, l'idée de la nation forte et un patriotisme né de la Résistance, en même temps il intègre certaines des valeurs d'un colonialisme de début de siècle. Des ingrédients dont l'addition reste à vérifier. «Le contrôle de l'Etat sur le média qu'il possède laisse peu d'autonomie aux journalistes »2. Cette généralité s'applique au Réveil de Djibouti et fait l'intérêt principal de l'étude de cet hebdomadaire. Sous des aspects on ne peut plus classiques, Le Réveil de Djibouti cache une déontologie que la censure entre autres, fragilise ostensiblement. Par exemple, les directeurs de la publication pratiquaient « l'autocensure », sachant d'eux-mêmes «ce qui allait déplaire au gouvernement» 3. Cela ne permet pas de se faire une image globale du journal, mais renseigne sur son intégrité, son impartialité. A côté de cela, Le Réveil de Djibouti constituait « une collection de valeurs traitant des problèmes humains, géographiques, ethnographiques et scientifiques»: il apportait «une indiscutable

contribution à la connaissance profonde du pays»

4.

Il va s'agir de

mesurer la part de vérité de chacune de ces deux appréciations afin de comprendre le fonctionnement de cet hebdomadaire. Comment l'hebdomadaire perçoit-il la société qui l'entoure? Comment s'y insère-t-il ? Quelle est son analyse sur les événements qui
11JDESQ André-Jean, Feuilles d'Afuque. étude de la presse de l'Aftique subsaharienne, éd. de la Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, 1995, p.132. 2 ibid., p.132 3 OLLIVIER J.P., (entretien du 2 juin 1997). On trouvera la transcription de cet entretien en Annexe 14. Les citations y renvoyant seront désonnais notées « Entretien Ollivier, paragraphe x». 4 SAINT-VERAN R., op. cit., p.97. 17
1

s'y déroulent? Nous répondrons à ces questions en tenant compte, d'une part, de sa situation de journal dépendant du pouvoir politique, d'autre part, de la situation générale du TFAI durant cette période, de la société et des différentes ethnies qui la composent (et la divisent à certains moments). La ligne de conduite qui guidera cette étude cherchera à comprendre et à analyser la place de ce journal atypique dans une société qui n'est pas la sienne, dans une société sous haute surveillance, dans une société qui est à la recherche d'une unité que la présence française préserve en maintenant « un germe de division ». En un mot, dans une société complexe. Pour cette analyse, il nous fallait rester très proche du contenu du journal afin d'en extraire le maximum de renseignements. En effet, nous ne pouvions avoir d'autres renseignements par les archives officielles encore indisponibles (le délai de trente ans imposé par la loi ne nous a pas permis d'y avoir accès). C'est pourquoi nous avons pris le parti de dépouiller de manière systématique les collections du Réveil de Djibouti dont nous disposions (au total: 390 numéros entre 1968 et 1977, exceptée l'année 1969 qui n'existait pas au Centre des Archives d'Outre-mer). Les autres sources sur lesquelles nous avons travaillé correspondent à des publications libres et officielles éditées par l'Imprimerie Administrative de Djibouti (la même que celle du Réveil de Djibouti), à des bulletins d'information des partis politiques en place en TFAI à cette époque et à des articles de la presse nationale (du quotidien Le Monde par exemple). Pour bien comprendre le fonctionnement du Réveil de Djibouti, nous avons choisi d'analyser son contenu selon des thèmes précis qui, souvent, correspondent eux-mêmes aux rubriques proposées dans le journal. Cette combinaison de thèmes se scinde en deux grands groupes. L'un politique, l'autre social. Nous allons donc analyser à travers ces deux ensembles ce qui constitue le contenu du Réveil de Djibouti. Mais avant cela, nous avons estimé utile de présenter de manière générale 1'hebdomadaire, dans son contexte, dans son histoire (il naît dès 1943) et enfin dans sa forme.

18

PREMIERE

PARTIE A DJIBOUTI

UN HEBDOMADAIRE

UN ANCETRE DU REVEIL DE DJIBOUTI
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Italie. . le Q.G. Allié annonce r,'nlré,' ,l,'. Irnupcs de I. ;;'" A...née don. :-;uplc,. Lin 1'" ,..",,"'1,,11' d. l'Agence Ileut<l' dit 'lue le. eomhal. 'Ini I,réc,,dérenl io prise de la ville d8ns le. deellll"'.. ,le celle guc,w. I." """I jours fu,'ent le. I.lu. aeham". I.. ollem""d. 'luI "n. ville u\'uit élé ""lIc,n,.. 1'''1' r"i,'nl "'I)",.té 11'11I'ligne de Mfell..' Sill' III Yul. 1111'110,10 kms all ;-';01'11,It. ;-';ol'Ie.. I.e 1'01'1 a : III.anl'ouI' .nnITcrl d.. hUllIha...lcme",s u~lIés el .ks ..st desll'ndlOns ullenmndes. La ",e il ~ul'Ie' l'olllplèlement Il'.lic dun. I... rUt,", ''''''';1... U"C'II' les h"hi'onlS vivenl .hlll' les ,lèl"lInh,'es "'ns "'''" el .nlls .oin.. l'lu. it l'illl,;ri.ul'. ,11' sig"u," ln pd,1' ,l'Avellino. . :JOkms nil Nord .Ie Suleme. SnI' I.s UI,lr.s frcJIIls, l'uv.nce .e po uil Il,,...nnlemelll, I.'aclivilé de la ItA.!'. est inlellse .,n' les embran. cl1.n1<.nl. fe,'roviaires. san. nl'I,nsilion de l'nvialill'' ennemie. ,1 Denx f.it. poliliques impoo.tn"l. se delro..lc. hier, Le llI'em;.I' fuI ulle enll'evue enlre le (.énél'l.1 Ei.enhowel' et lIad..glio ,ur le "uil'l"s. . Nelson. en 1'.01. ,le N.I,les. Le seeo..d e.1 la ellleol Itah... sous fo /;on d'un "ouve... ~oU\' I. ,"'csi.lenee d. Bndoglio. Ce nonv~'''1 I\ouvernement aurait 1"'11I'mi.sio" .Ie muhlll .1e.lforl.de le."lIemulld..t IUlllos"I,on guel'l'" des il.liensconll'. plus efficuc. de l'elfo,'1 mililnir. i'nliel~. nadioI."nch'cs préeisllit hier .oil' 'I"e lu fOl'lnallon de tOe no..veau cabillct n. chA"geait pus lu position dc. !I0uve,'nemellts ulli.. "is,.-,'i. de l'Iillli. 'Ini esl IOlljonrs conside",;. l'omu,," ,". I,ay. vuinco. ~llIi. on lie I,enllu; refuseo' le droil cie se Mf.",lrc conlr. les r."rolsume, de. allemands el de eoordon.r 1'.ITort du ,'ellple iluliell II\'('C celui des Alhes 1'0111' la lihèrution de leur lUI)'.. l',,ur eelu. il n'y n pu. d'"..lre chob "L~..e!lem.nl ',ue le /lm,,'e,'nemenl em.1I1 n'esl ,l'aille..,'s 'lue de lIad,,'.liu. Ce go''' III'ovi,,,i;e. il n'esl 'In.slion de D'"nh'e l'.' pUSNI'I' l',;ponge, ni l''u''' ,l',,..hlil'l' les 'oris ,le I1lali. ,'os-il.vi. d. 10 l'rnm.c. .10.h (,"cce. de l'Alhullie, de ln YOllgo.l.v;e. le sorl ,Idinilif de l'linli. en sern

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20

CHAPITRE

PREMIER

EVOLUTIONS

Dans un premier temps, cette partie a pour but de comprendre Le Réveil de Djibouti dans l'histoire, dans son histoire comme dans celle du Territoire. Comprendre le passé du Réveil de Djibouti, de sa naissance en 1941 à sa situation en 1968. Quelle fut sa place dans l'histoire du Territoire? Quels sont les liens entre l'hebdomadaire et le pouvoir? Quelle position adopte-t -il par rapport au pouvoir? Dans un second temps, nous ferons un état des lieux de la situation juste avant 1968. Enfin, nous verrons comment Le Réveil de Djibouti aborde la période 1968-1977 qui est celle de notre étude. En d'autres termes, nous allons expliquer ce que signifie l'expression « un hebdomadaire à Djibouti» en présentant, en parallèle, les évolutions du journal et du Territoire. Sont-elles indissociables?

A.GENESE
Le Réveil de Djibouti naît en 1943, entre gaullisme et résistance. C'est au mois de janvier qu'il remplace le journal Djibouti français, enfant de Vichy. La résistance vient de reprendre pied à Djibouti. Le nouveau haut-commissaire de la France Libre pour les possessions françaises dans l'Océan Indien est introduit à Djibouti par le général Platt, commandant britannique pour l'Est africain. Entre la prime formule du Réveil de Djibouti et celle de 1968 (telle qu'elle nous intéresse) des différences essentielles existent. Il nous a semblé particulièrement intéressant de revenir sur ce que fut initialement le journal, car se sont les héritages conjugués de la résistance, du gaullisme, du patriotisme et d'un colonialisme « brazzavilléen » qui façonnent cet hebdomadaire.

21

1. NAISSANCE Exemvle 1 : vendant la guerre

A l'annonce de l'armistice au printemps 1940, le 18 juin, le général Le Gentilhomme, commandant supérieur des forces alliées pour la Somalie, demande à ses hommes de ne pas accepter la capitulation et de poursuivre le combat 1. Les forces alliées, restées peu nombreuses, font face tant bien que mal aux attaques répétées de l'armée italienne depuis l'Ethiopie. Lorsque le général Germain, envoyé du gouvernement de Vichy, arrive à Djibouti le 23 juillet en remplacement du général Le Gentilhomme, ce dernier doit s'incliner. Les pressions militaires étaient en effet devenues trop lourdes. Les pressions civiles également, puisque le Conseil d'Administration de la colonie basculait dans le camp de Pétain peu après l'arrivée du général Germain. Le général Le Gentilhomme s'exile alors au Somaliland britannique et rejoint, avec quelques-uns de ses hommes restés fidèles, les Forces Françaises Libres du Moyen-Orient. Les contre-offensives alliées se font plus pressantes à partir du mois de mars 1941. Les troupes britanniques libèrent Addis-Abeba le 6 avril et des actions à caractère psychologique sont amorcées pour faire basculer Djibouti dans le camp allié... C'est ici que naît l'ancêtre du Réveil de Djibouti. Au commencement, des tracts sont lâchés par avion au-dessus de la ville. Puis, dès le mois de juin, ils prennent la forme de journaux qui informent la population de l'avancée des Alliés: c'est l'heure de gloire du Djibouti Libre, pendant gaulliste du Djibouti Français du gouvernement de Vichy. Quand, au début de l'année 1943, le général Platt entre dans Djibouti tout juste rallié, la nouvelle administration s'installe en remplacement des fonctionnaires vichystes arrêtés. Le Djibouti Libre a vécu et il est remplacé par Le Réveil qui devient le nouveau bulletin d'information de la CFS. C'est donc dans un contexte très particulier que naît ce journal. L'espoir, la victoire, la liberté... autant de mots qui se rattachent à un
1 Recherche en cours d'Hervé Desplanches, qui, par ailleurs, a soutenu en 1994 un D.E.A., Les Vichvssitudes de Diibouti (sous la direction de Marc Michel). 22

tel nom. La guerre prend un tournant: Le Réveil, à son échelle et par son nom, le symbolise. Comment se présente-t-il à cette époque? Nous avons retrouvé un
certain nombre de numéros de cette première édition
1.

Les présenter ici

relève de la nécessité de montrer d'où vient Le Réveil de Djibouti. Le premier numéro du Réveil dont nous disposons est daté du samedi 2 octobre 1943, soit près de dix mois après le lancement du journal. C'est le numéro 210. Sur la manchette, quelques éléments renforcent la symbolique résistante et gaulliste: - coiffant le titre, la mention « Honneur et Patrie» rappelle le nom
de la fréquence radio de la résistance française;

- en sous-titre, une seconde mention précise la nature du journal: « bulletin quotidien d'informations publié à Djibouti» où l'on apprend que Le Réveil est un quotidien et non un hebdomadaire comme Le Réveil de Djibouti ;
- encore
en dessous, une citation du Général De Gaulle présentée en

italique dit ceci: « Nous sortirons de là, nous gagnerons la guerre! France, France, grande France, en avant! » ; - et enfin une croix de Lorraine, encadrée d'un losange noir dans le
coin gauche de la manchette, anime la composition.

Dans ce même numéro du 2 octobre 1943, nous pouvons relever la présence d'une rubrique « Cinémas ». En verso de feuillet, en bas de la deuxième colonne (le journal n'en comportait d'ailleurs que deux), cette rubrique a la particularité d'être la seule qui traversa trente ans d'histoire du journal et d'être encore là en 1968 dans Le Réveil de Djibouti. Jusqu'aux noms des cinémas, elle est identique: «ciné Olympia », «ciné - Odéon ». Elle témoigne de l'importance toute particulière que l'on accordait au cinéma pour toucher une population, culturellement bien sûr, mais politiquement et idéologiquement aussi. Plus tard, dans le numéro 235 du 2 novembre 1943, un encart en deuxième colonne de la première page invite la population à participer à une « loterie pour la libération ». La fin de la guerre est encore loin en Europe, pourtant les choses semblent être rentrées dans l'ordre en CFS. Si Djibouti est déjà libre, la « mère patrie» ne l'est pas encore.
1 Les numéros du Réveil dont nous nous sommes servis sont disponibles au Centre des Archives d'Outre-mer d'Aix-en-Provence. 23

Exemple 2 : aorès la guerre

A la fin de la guerre, dans le numéro du 17 octobre 1946, beaucoup de choses ont changé dans la présentation du journal. Puisque la guerre est gagnée, la mention « Honneur et Patrie» disparaît ainsi que la citation du Général De Gaulle. La croix de Lorraine, par contre, est toujours là. La graphie du titre a changé. Elle s'est embellie, adoucie, arrondie. Au dos du journal une photo grand format qui propose le « Verdict de Nuremberg» (sur laquelle la rédaction du Réveil a marqué d'une croix les condamnés à mort par pendaison), symbolise la fin d'une époque de guerre et ouvre des horizons nouveaux. Dans le numéro 14 du premier février 1950, l'appellation « quotidien» a disparu et la publication s'est étalée dans le temps. Le titre a changé et les rubriques s'apparentent d'un peu plus près à celles que l'on va découvrir dans Le Réveil de Djibouti. S'il s'agit du numéro 14 un premier février, c'est que le journal n'est plus publié qu'un jour sur deux en moyenne à cette époque. Sous ce rapport, la disparition de la mention « quotidien» laisse penser qu'une réorientation du journal se prépare. Il est néanmoins difficile de tirer des conclusions concernant la régularité de la publication, car elle dépend de facteurs trop nombreux: moyens financiers, ligne éditoriale, conjoncture économique et politique. Toujours est-il qu'une hypothèse reste permise, celle qui consiste à penser que c'est à cette période que le journal bascule du quotidien à l'hebdomadaire, forme du Réveil de Djibouti en 1968. Les rubriques, elles aussi, se rapprochent d'une formule plus connue. Elles se sont multipliées et diversifiées. Alors que pour le numéro du 2 octobre 1943 nous avions une rubrique principale (( Nouvelles de presse »), nous avons pour le numéro du 14 février 1950, cinq ou six rubriques différentes: l'évolution est notable. Il s'agit des rubriques « météo », « cours des changes », « nouvelles de France », « échos du Monde », « Avis du Commandant de Cercle », « ciné »... Allant de concert avec cette multiplication des rubriques, les articles proposés abordent des thèmes d'actualité plus diversifiés. De la « prévention contre la typhoïde» aux « plage et piscine de Djibouti », des « nouvelles de Saigon» au « tableau des concordances des jours

24

de Fêtes musulmanes avec les dates du calendrier grégorien », la liste est longue. Ce dernier exemple est particulièrement intéressant. A travers ce tableau on décèle les premières traces d'une ouverture du journal en direction des populations du Territoire. A majorité musulmane. On veut en effet les intéresser par un contenu qui les concerne. Toujours est-il qu'après être né de la guerre, d'une opposition au gouvernement de Vichy et en réponse à l'appel à la résistance du Général De Gaulle, Le Réveil poursuit son histoire dans un nouveau contexte: celui de l'après-guerre, du discours de Brazzaville et de la mise en place de l'Union Française. Un contexte qui voit, au sein des élites africaines des colonies françaises, des hommes qui souhaitent participer au pouvoir, et au pouvoir politique avant tout; des hommes avides de connaissances et en quête d'expériences; mais aussi des hommes susceptibles d'avoir accès à la presse. L'ère de « l'Autonomie» s'ouvre. Elle concerne la CFS. Elle concerne Le Réveil.
2. CROISSANCE Exemple 1 : lettre de l'administrateur adjoint commandant le

cercle de Tadjourah

1

Dans une correspondance au gouverneur de la Côte française des Somalis, M. Petitbon (1955-1956), l'administrateur adjoint commandant le cercle de Tadjourah, écrivait le 23 septembre 1955 : «J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'il ne me paraît plus possible d'effectuer une propagande en faveur de la vente du Réveil à partir du moment où le texte arabe de cette publication n'est plus assuré de manière générale ». Et le commandant de cercle de conclure en ces termes: « Il semble en effet extrêmement intéressant de ne pas négliger la diffusion de ce mode d'information auprès des notables et okal Danakils qui sont actuellement perméables à toute forme de
I Le nom de la ville de Tadjourah a une orthographe variable. Il peut prendre « h» ou ne pas en prendre. Nous avons choisi de l'orthographier avec un « h ». 25 un

propagande.

C'est dire que la première

gazette qui sera commentée
1.

par les chefs de tribu gagnera à être Le Réveil»

Le commandant du cercle est le premier représentant du pouvoir et de l'administration française en « province». La Côte française des Somalis est en effet découpée en plusieurs cercles, ou circonscriptions politiques et administratives: le cercle de Djibouti, celui d'Ali-Sabieh, celui de Dikhil, celui d'Obock (rattaché par la suite à celui de Tadjourah) et celui de Tadjourah. Un commandant de cercle est à la tête de chacune de ces entités territoriales. Le gouverneur de la Côte française des Somalis, M. Petitbon, est le destinataire du présent courrier. Le gouverneur avait en général comme principales fonctions de promulguer les lois et décrets de la République et de diriger les services publics de l'Etat (à savoir les relations extérieures, le contrôle de l'immigration et la police des étrangers, les communications extérieures, la défense et le maintien de l'ordre, la monnaie, le Trésor, le crédit, le commerce extérieur, la nationalité et l'état civil, la justice autre que le droit coutumier, la radio et la télévision). Il s'agit donc d'une correspondance officielle et au plus haut niveau. Le simple fait que l'objet de leur correspondance soit la « diffUsion du Réveil» montre à quel point les autorités françaises avaient conscience de l'utilité d'un tel journal. L'administrateur adjoint prend en « référence» des lettres antérieures sur ce même sujet. Sujet qui fait donc l'objet d'une correspondance particulière, et même régulière: « vos lettres n01 996 / CAB du 3 Août et 2 378/ CAB du 21 Septembre. Suite mon télégramme n050 114/ T du 12 Septembre ». Le thème principal de la correspondance est donc « la diffUsion du Réveil». Celle-ci n'est apparemment pas exclusivement djiboutienne même si, dans une forte majorité, l'essentiel des lecteurs est probablement de Djibouti. Elle s'étend au reste du Territoire, jusque dans les cercles où il semble que l'administration en assure la promotion: « Il ne me parait plus possible d'effectuer une propagande en faveur de la vente du Réveil» précisait au début de son courrier le
1 L'intégralité de cette lettre est présentée en annexe 8 de cette étude. 26

commandant de cercle. Le tirage, même si nous n'avons pas les chiffres, doit être suffisamment important pour permettre un élargissement de la diffusion à toute la CFS. Une raison à cela: le coût par numéro devait être peu élevé puisque, à cette époque, Le Réveil se présentait sous la forme d'un simple feuillet imprimé sur ses deux côtés. Sur cette question de la diffusion, il semble qu'il n'y ait pas eu une réelle volonté administrative pour atteindre directement le plus grand nombre en diffusant Le Réveil à outrance. La part de la population qui maîtrise la langue française est trop faible pour ce faire: «Les quelques notabilités contactées, d'ailleurs peu nombreuses, sont lettrées en arabe uniquement », ou encore «compte tenu du petit nombre de lecteurs bilingues ». Les notables susceptibles de lire Le Réveil ne peuvent donc le faire qu'en arabe. C'est pour cela qu'est mis en place un système d'édition bilingue auquel fait référence le Commandant de cercle: «Si la reprise du Réveil arabe était de nouveau envisagée... ».
Exemvle 2 : « Au suiet du contrôle de la vresse »
I

Cette idée d'une édition bilingue du journal semble avoir vu le jour au cours de l'année 1953 alors que M. Sadoul était gouverneur. Dans une note officielle datée du 3 octobre 1953, soit deux ans avant cette première lettre, nous en trouvons les premières traces. Dans ce courrier destiné au gouverneur, l'auteur fait référence à une lettre publiée par le Gouvernement français: « Lettre 1822 du 7 Mars 1952 du Ministère de la France d'Outremer ». Le caractère officiel du courrier n'en est que renforcée. Il est question dans ce courrier « d'amorcer les pourparlers [...] pour la parution d'un journal en langue Arabe ». L'idée d'une nouvelle formule bilingue remonte à cette date. Et l'auteur poursuit: «... que l'on pourrait [...] lui imposer de ne contenir que la traduction des colonnes du Réveil ». Le choix n'est donc pas permis puisqu'il est question « d'imposer» le contenu du journal. En outre, le commandant de cercle conçoit son argumentaire à partir d'un texte des plus officiels puisque émanant du Ministère de la France d'Outre-mer. Ce texte précise que «dans certains territoires, la
I

L'intégralité de cette lettre est présentée en annexe 9 de cette étude. 27

publication de journaux rédigés dans une autre langue que la langue française est soumise à une autorisation vréalable », et c'est bien l'auteur du courrier qui souligne cette expression.

Pour l'un comme pour l'autre des expéditeurs de ces deux courriers, la motivation semble résulter d'un même souci de contrôler, par le biais du journal, les populations. Si pour le correspondant du gouverneur Sadoul il fallait empêcher de «faire paraître un journal que nous ne contrôlerions pas du tout », pour le commandant de cercle, il s'agissait de ne « pas négliger la diffusion de ce mode d'information auprès des notables et okal Danakils [...] actuellement perméables à toute forme de propagande». La volonté de l'administration française est donc d'utiliser Le Réveil comme outil de propagande à part entière. Il n'est jamais question de la simple nécessité d'informer, ni même du caractère social que pourrait jouer un tel journal auprès des populations. Les arguments développés par l'un et l'autre des deux auteurs sont loin de ces préoccupations. La finalité du Réveil n'est donc en rien celle d'un journal traditionnel d'information. Même s'il se présente sous cette forme au lecteur qui l'a en main, sa ligne éditoriale est dictée par le pouvoir politique et obéit à d'autres obligations. Lire entre les colonnes nous permet d'appréhender autrement Le Réveil, de se détacher d'une définition par trop formelle d'un journal qui a « essentiellement pour objet de constituer une source d'information par écrit sur les événements d'actualité intéressant les affaires publiques; les questions internationales, la politique, etc., mais qui peut faire aussi une certaine place à des articles littéraires
ou autres ainsi qu'à des illustrations et de la publicité»
1.

A première vue, le Réveil s'apparente à une telle définition. Il est d'ailleurs présenté en 1943 comme un « bulletin quotidien d'informations publié à Djibouti ». Tout est fait pour que l'aspect formel et traditionnel du journal soit respecté. Pourtant à la lecture de
1

A notre période, la définition du journal imprimé a été donnée en avril 1961 par le

comité des experts sur la nonnalisation internationale des statistiques de l'édition de livres et de périodiques, réunis à Paris par l'UNESCO. Ce comité a travaillé du 17 au 21 avril 1961 à la Maison de l'UNESCO et a établi un rapport (d'où est extraite cette défmition) contenant d'une part, un «projet de définitions, classifications et tabulations» et d'autre part, trois recommandations. 28